A UNE ÉTOILE
Quel nom dis-je tout bas, quand tes feux de la plage
Argentent les pâles forêts?
Hélas! si lu m'entends , si ma plainte timide
Comme un parfum monte vers toi, Si tu lis dans les pleurs de ma paupière humide ,
Pendant que tu brilles pour moi, Va caresser son front, que ta chaste lumière
Le couronne d'un doux rayon , Et tandis que tes feux glissent sur sa paupière
Ecoute s'il te dit mon nom ?
Fragment d'un poème sur les guerres civiles d'Italie 1290 a 1313.
Qu'il est doux de rêver aux gloires de ses pères, Quand on peut sans rougir se lever devant eux , Quand sept siècles debout, ces gigantesques frères. Viennent nous rappeler un passé radieux.
L'histoire a des leçons où s'instruisent les âges: Le sort des nations, semblable aux flots mouvants A, sous la main de Dieu, soulevé des naufrages, Lui seul a le secret de la cause des vents.
270 SIMON AVOGAUKu DE COLOB1ANO
Lui seul connaît le but où s'agite la foule, Lui seul guide l'esprit des peuples divisés ; Et lorsqu'il a marqué qu'un empire s'écroule Par ses propres enfants ses remparts sont brisés.
Son souffle surhumain suscite les tempêtes. Hélas! nous combattons au milieu de la nuit; D'avance il décréta la gloire ou les défaites, Aveugles instruments des projets qu'il poursuit ;
îXous marchons sans savoir où sa force nous lance , Ainsi que le boulet qui tombe où nous visons: Où son doigt le conduit le genre humain s'avance; De l'avenir, par nous, il sème les moissons.
Ainsi, quand l'Italie à sa perte obstinée De deux partis rivaux déployait l'étendart, Et poursuivant ses fils de sa haine acharnée Les frappait sur son sein de son propre poignard,
Elle ne savait pas, Veuve de Rome antique, Que son manteau de deuil serait mis en lambeaux ? Et que la main du tems à sa face héroïque Jetterait sans pitié la poudre des tombeaux.
SIMON AY0GADR0 DE COLOMANO 271
Elle ne savait pas que les guerres civiles Comme un cancer caché la minaient lentement , Et qu'en se divisant ainsi villes à villes C'était un corps brisé qui perd le mouvemenl.
Sous son fort gantelet à l'empreinte sanglante, Visconti de Milan opprimait la fierté; Et l'héroïque Crème éperdue et tremblante Expirait en jetant un cri de liberté.
A ce cri , se levait la Lombardie entière : Et Crémone et Lodi, ces valeureuses sœurs, En se donnant la main franchissaient la carrière, Entraînant sur leurs pas de nombreux défenseurs.
La pieuse Verceil, digne des jours de Rome, Armait ses citoyens pour voler aux combats, Et fière de marcher a l'ombre d'un grand homme; Pour mieux le seconder enfantait des soldats.
Car Simon avait dit: ((Pour venger l'Italie27, u 0 frères, accourrez, sachons vaincre ou mourir, a Replaçons sur l'autel notre mère avilie; (( Il est de ces affronts qu'on ne doit pas subir ! »
Et la voix du héros , comme un vent dans la plaine Agite les épis par le même frisson, De ces robustes cœurs lirait un cri de haine , Et ces âmes de fer vibraient a l'unisson.
Oui, tous de la patrie en lui voyaient le père: Magnanime au combat et grand dans le conseil, Debout sur la tranchée, ainsi qu'un dieu d'Homère, Dans une heure sublime il défendit Verceil.
Et le peuple sous lui crut la victoire sûre: Nouveau Léonidas, sur ses pas triomphants28 Trois cents guerriers couverts d'une brillante armure Marchaient en méditant des exploits de géants.
Mais Visconti, puissant de la haine qu'il sème Au sein de nos cités lâche ses partisans; Et deux partis rivaux en s'égorgeant eux même De son joug ébranlé serrent les nœuds pesants.
Le pillage et le meurtre attestent son passage, Sa main laisse partout une trace de sang. Et nobles et prélats traînés en esclavage De sacrilèges fers ont vu souiller leurs flancs.
A ce râle plaintif poussé par l'Italie L'Empereur a quitté son tranquille séjour: A sa puissante armée un peuple entier s'allie , Matteo menacé va trembler à son tour.
Au devant de Henry la foule en pleurs s'élance 29; Car le peuple frappé par le bras du Seigneur Voyait dans Luxembourg une autre providence Et croyait retrouver la paix et le bonheur.
Hélas! pour l'attendrir, sous le fer d'un cilice Vieillards, femmes, enfants se déchiraient le sein:
a Justice! criaient-ils, Henry, Henry , justice !
« Que nos cris jusqu'à toi ne montent pas en vain!)
Et marchant éplorés, le front couvert de cendre, Armés d'un fouet sanglant, et la croix à la main, Leurs longs cheveux épars, ils ne faisaient entendre Que ce cri déchirant: du pain, du pain, du pain! !
Mère des Scipions! Malheureuse Italie,
Ah! pleure les splendeurs de tes jours révolus,
Et Reine détrônée, à la face avilie,
De tes nobles destins, ne te souvient-il plus?
Naguère ton regard faisait trembler la terre, D'un geste de ta main tu lui donnais des fers, Et maintenant courbée, esclave mercenaire, De risée el d'affronts tu subis les revers ! !
Ah! vide jusqu'au fond ce vase d'amertume. Pourquoi confiais-tu ton sceptre a l'étranger? Alors, pour te guérir du mal qui te consume Fallait-il l'appeler pour venir te venger?
SIMON AVOGÀDRO DE COLOBI'ANO 2/i)
Honte, honte trois fois a ce peuple infidèle Qui voulant écraser ses frères malheureux Remet a l'étranger le soin de sa querelle Et se sert de sa main pour les souffleter mieux,
Tel qu'un homme insensé, dont la main engourdie Ne peut se réchauffer aux rayons du foyer, Appelle ses voisins, pour mettre l'incendie Qui dévore bientôt son héritage entier;
Tel le peuple aveuglé qui doutant de lui même Ne sait pas apaiser ses troubles intestins, Et qui se dépouillant de sa grandeur suprême Soumet aux étrangers sa gloire et ses destins ,
Voit bientôt partager jusqu'au champ de ses pères Qui des usurpateurs devient l'infâme prix , Et chassé de son toit, courbé sous ses misères, 11 semble un étranger dans son propre pays.
Comme Tobie, errant sur sa maison en cendre Pleure, et de ses débris cherche au moins un lambeau, Il vient comme un banni sur sa porte s'étendre, Et du pain qu'il sema mendier un morceau!
Mais ces âges pour nous ne doivent plus renaître j Ils ont passé ces tems ou le peuple éploré Comme un volant futile allait de maître en maître Et tombait sur le sol saignant et déchiré.
Vers ces bords où la Doire à l'Eridan s'allie L'Empereur a dressé son camp tumultueux; Auprès de lui, déjà, les princes d'Italie Joignent à ses guerriers leurs soldats belliqueux.
Dès que l'aigle, d'un roc choisit la noire cime Pour jeter les parois de son aire royal , Le vautour, qui déjà se penchait sur l'abîme, Eperdu se retire a son cri triomphal.
Ainsi quand Mattéo vit ce prince superbe Non loin des bords riants qui pliaient sous ses lois, Pour fuir son bras vengeur, ainsi qu'un ver sous l'herbe Il sut se dérober par des pièges adroits.
SIMON ÀVOGADRO DE COLOBTANO 277
Par de nouveaux forfaits assurant sa puissance, Et du sang Milanais cimentant ses remparts, Il prépare a la hâte une longue défense Et la cité n'est plus qu'une forêt de dards.
Guelfes et Gibelins sous la même bannière
A la voix de Henry s'avancent vers Milan 5
Mais des chefs, au moment de franchir la carrière,
Quel souffle corrupteur a comprimé l'élan ?
Pourquoi donc quittent-ils leurs lances redoutables, Et d'un loisir perfide aiment-ils les douceurs ? Dans le camp divisé, des intérêts coupables, Italie, ont déjà vaincu tes défenseurs!
C'est l'or de Mattéo dont les subtiles flammes30, Comme un poison infect, ont corrompu leurs coeurs. Aux taux de leurs vertus il achète ces âmes, Et du sceau de l'esclave il frappe ses vainqueurs.
Et l'armée avilie ose fuir sans combattre, Et Milan, étendu sous les pieds du bourreau, Esclave frémissant cherchait à se débatre Lorsque déjà son sang coulait sous le couteau.
Mais Simon n'a pas fui : sublime , incorruptible , Il jette loin de lui tous les trésors offerts ; Sa valeur indignée éclate plus terrible , On dirait un lion qui brise enfin ses fers.
Il s'élance.... déjà des guerriers héroïques Se sont précipités palpitants sur ses pas; Leurs bras ont renversé ces murailles antiques , Et partout autour d'eux ils sèment le trépas.
Ils courent, et le sol est jonché de décombres : Le peuple est étonné de leurs brillants exploits, Et seuls, ils avançaient, glissant comme des ombres; Déjà Milan entier est soumis à leurs lois.
Aventureux héros de ce fait magnanime, Simon Colobian sur le palais ducal Plante cet étendart qu'un souvenir sublime Couronne jusqu'à nous du globe impérial.
Maître de Visconti par le droit de la guerre, Quand il peut l'asservir il a brisé ses fers: Lorsqu'il a foudroyé, déposant son tonnerre, Jupiter satisfait épargne les pervers.
Tel Simon, calme et grand le jour de la victoire, Epargne les vaincus qu'il pourrait écraser : Intrépide au péril, généreux dans la gloire, Du droit de pardonner seul on le voit user.
A ce trône conquis il ne veut pas prétendre , Son nom n'a pas besoin d'un éclat souverain; Ce sceptre qu'on lui livre, il l'a pris, pour le rendre, Il voulut seulement briser un joug d'airain.
11 voulut rehausser la noble Lombardie Qui ployait sous le joug d'un maître redouté, Réchauffer a sa gloire une terre engourdie Et l'élever encor a l'immortalité.
Juin, 1815.