PRÉLIMINAIRES
Lorsqu'une œuvre des architectes du Moyen Age, tombée sous les efforts du temps ou sous le marteau du vandalisme, a été conservée par le dessin et que Tun de ceux qui ont vu l'édifice debout en a consigné les dimensions dans ses écrits, il devient possible à tout homme spécial de le reconstruire graphiquement. En effet, si médiocre que soit une planche d'architecture, quand même le détail y ferait absolument défaut, pourvu que les lignes principales y soient nettement arrêtées, que la masse ait une forme saisissable, un peu d'étude conduit à relever l'ensemble, et le détail se rétablit à l'aide des monuments contemporains qui subsistent encore. Le cas est différent alors qu'il s'agit d'orfèvrerie; d'abord, parce que cette branche de l'art, étant soumise à des règles moins positives que l'architecture et laissant plus de latitude aux caprices de l'imagination, exige une précision rigoureuse dans la reproduction graphique de ses ouvrages. Je suppose
une telle condition remplie; que le crayon ou le burin ait exactement rendu les contours et le système décoratif du métal ciselé ; surgit parfois une difficulté nouvelle : la couleur des émaux, pierres précieuses et verroteries employées pour son ornementation. Que les dessins ou les textes permettent de résoudre cette seconde question ; il en reste une dernière, à savoir la nature et la composition des matières colorées. Ici, les anciens Inventaires, dressés par d'habiles experts, peuvent seuls répondre. Les savants et les écrivains de profession sont en général portés à juger sur l'apparence les choses de métier, aussi les diverses descriptions d'une même pièce d'orfèvrerie polychrome, tracées par les auteurs des XVIP et XYIIP siècles ^ ne s'accordent- elles jamais ensemble, à moins qu'ils ne se soient copiés l'un l'autre. Quand donc vient à se produire un concours de circonstances que le dédain de nos devanciers pour les merveilles du Moyen Age rend, hélas! trop rare, si un Inventaire, riche en détails, n'étaye pas de son autorité la plume, le crayon ou le burin, l'archéologie moderne se trouve réduite aux analogies et aux hypothèses, arguments a j)05^mon dont la valeur est toujours discutable.
Le précieux calice de Chelles doit se ranger dans cette dernière catégorie, car il n'en reste qu'une gravure exacte, quoique laissant à désirer sous certains rapports, et plusieurs descriptions que la prudence interdit de suivre trop à la lettre. Je possède depuis six ans le rare volume qui contient la gravure avec les meilleures descriptions et, à partir de cette époque, j'avais conçu le projet d'une restitution qui m'a occupé durant tout l'été de 1865. Je m'apprêtais à la livrer au public, accompagnée d'un texte explicatif où j'énonçais mes idées personnelles sur la nature et la couleur des ornements qui rehaussent le calice, lorsqu'une vague rumeur
A l'abbaye de ciielles. 3
m'apprit que j'avais été devancé par un de mes collègues à la Société des Antiquaires de France, homme dont j'apprécie au plus haut degré le savoir et le caractère loyal. Ravi de trouver une excuse valable pour ne pas franchir les limites de mes études actuelles, j'allais reléguer au fond d'un portefeuille les dessins et les notes dont l'insistance de mes amis d'Allemagne avait obtenu la mise au jour prématurée ; une correspondance ouverte avec M. Eugène Grésy et la lecture desonMémoire, qu'il voulut bien m'adresser, m'engagèrent à poursuivre mon travail commencé. Chacun a sa méthode particulière pour grouper et présenter les faits ; or, à mon sens, M. Grésy s'est placé à un point de vue trop exclusif et, quoique nous soyons d'accord sur certaines questions majeures, il en est une que nous envisageons, lui et moi, de façons très différentes. J'ajouterai qu'en admettant l'emploi sur le calice d'un procédé de fabrication que je conteste, d'autant mieux que la mise en pratique d'un autre m'y a toujours paru surabondamment démontrée, mon honorable devancier m'a imposé une série de recherches, auxquelles je ne me serais assurément pas livré s'il n'avait indiqué l'émail là où je ne puis accepter que de la verroterie incrustée h froid. Si ces recherches profitent à mes lecteurs, si la science doit y gagner la moindre chose, je me croirai largement indemnisé du surcroît de peines qu'elles m'ont occasionné.
La planche ci-jointe offre la réduction au trois cinquièmes du calice deChelles restitué d'après la gravure originale dont un fac-similé, grandeur d'exécution, est annexé au Mémoire de M. Grésy.
LE CALICE DE SAINT ÉtOI