A DIVERSES OBJECTIONS
Nous allons examiner une à une les objections qui nous ont été adressées, et pour n'être point exposé à les affaiblir, nous les reproduirons textuellement (1).
Voici en quels termes M. Michel Chevalier a commenté notre système (2).
Allons droit au fond de ce livre sans nous arrêter à la forme, et même sans la qualifier. Le système qui y est exposé, a un public qui s'en occupe. Ce sont des idées qui germent dans un certain nombre de têtes, que plusieurs écrivains ont soutenues, simultanément, sauf quelques variantes, que l'on s'efforce d'accréditer parmi les classes ouvrières, et qui y trouvent des zélateurs. L'organisation du travail consisterait, suivant l'École dont M. Louis Blanc est l'un des interprètes, à ouvrir des ateliers sociaux aux frais de l'État, d'abord dans les branches les plus importantes de l'industrie nationale, puis successivement dans toutes les autres. L'État en dresserait les statuts : cette rédaction, délibérée et votée par la représentation nationale, aurait for-ce de loi.
Tout ouvrier offrant des garanties de moralité serait appelé à tra- Tailler dans les ateliers sociaux.
Pour la première année le gouvernement réglerait la hiérarchie des fonctions; ma'S après ce délai d'un an, les travailleurs ayant eu le temps de s'apprécier l'un l'autre, la hiérarchie sortirait du principe électif.
(1) Les journaux qui jusqu'ici ont discuté noire projet sont : te Siècle, le Constitutionnel, le Cliarivaii, la Phalange, la Revue de VAveyron et du Lot, le Globe, la Revue du 19^ siècle, le Commerce, le Journal du Peuple, la ifeviie des Deux-Mondes, l'Atelier, le Journal des Débats.
(2) Voir le Journal des Dé(;ats, n" du 21 août ISij^j.
Le bénéfice net serait divisé en trois parts. L'une serait répartie par portions égales entre les membres de l'association ; la seconde serait destinée à l'entretien des vieillards, des malades, des infirmes, à l'adoucissement des crises qui pèseraient sur d'autres industries ; la troisième serait destinée h agrandir l'atelier, en fournissant des instruments de travail à ceux qui voudraient y entrer.
Dans chacune de ces associations formées pour les industries qui peuvent s'exercer en grand, pourraient être admis ceux qui appartiennent à des professions que leur nature même force à s'éparpiller et à se localiser ; si bien que chaque atelier pourrait se composer de professions diverses groupées autour d'une grande industrie, parties différentes d'un même tout, obéissant aux mêmes lois et participant aux mêmes avantages.
Les salaires seraient inégaux entre les membres de l'atelier ; mais cette inégalité serait provisoire. En vertu de l'égalité et de la fraternité, telles que les comprennent M. Louis Blanc et ses amis, après un laps de temps pendant lequel l'éducation préparerait les hommes, tous les salaires deviendraient égaux.
Chacun aurait le droit de disposer de son salaire à sa convenance; mais bientôt on verrait naître de l'association des travaux la volontaire association des besoins et des plaisirs.
Les capitalistes seraient appelés dans l'association et toucheraient l'intérêt du capital par eux versé, lequel intérêt leur serait garanti sur le budget; mais ils ne participeraient aux bénéfices qu'autant qu'ils se rangeraient parmi les travailleurs.
Bientôt l'industrie privée en masse, maîtres et ouvriers, demanderait à être incorporée dans les ateliers sociaux, et la concurrence de ces ateliers serait assez formidable pour faire regarder à tout le monde cette incorporation comme une faveur. Dès lors, après un temps plus ou moins long, l'industrie morcelée disparaîtrait, la concurrence s'enfuirait de la terre, qu'elle désole aujourd'hui ; l'Age d'or luirait, Astrée régnerait dans l'univers.
Tel est le résumé fidèle de ce système. En resserrant ainsi l'exposé de M. Louis Blanc, nous nous sommes servi, autant que possible, de ses termes mêmes.
Ce système s'appuie d'un sentiment louable, le désir de supprimer les effets fâcheux de la concurrence illimitée. Parmi les résultats de la concurrence à peu près sans bornes qui est la loi de l'industrie depuis cinquante ans, il en est de désastreux qui pèsent également sur toutes les classes industrielles, sur les m.aîtres comme sur les ouvriers; il en est que l'humanité déplore, que la morale publique condamne et nétrit, L'iQstabililé, les secousses, les fraudes, les violences qui trop souvent caractérisent ce régime, nous ne nous sommes pas fait faute nous-mêmc de les signaler et d'en appeler le remède. Mais, avec des publicistes pleins de lumière et de sens, nous les avons considérées comme les conséquences f;\cheuses parmi tant d'autres bienfaisantes de la mise en œUvrc récente et incomplète d'un principe nouveau dans le
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monde, celui de la liberté, principe fécond et immortel. Pour améliorer le fruit, nous pensons qu'il y a seulement à émonder l'arbre, et d'une main prudente et sûre, le débarrasser des rameaux qu'il pousse à Taventure.
L'école radicale à laquelle M. Louis Blanc appartient veut, si nous ne nous trompons, et nous en faisons juge le lecteur, qu'on le coupe par le pied. A ce compte, il n'y aurait pas seulement moins de fruits ; il n'y en aurait plus du tout : il n'y en aurait pour personne. Ceux qui sont pauvres, comme ceux qui sontricbcs, mourraient de faim. M.Louis Blanc et ses amis cr-oient, il est vrai, le contraire ; ils se flattent de faire croître un autre arbre magnifique, sous l'ombrage duquel le genre humain trouverait un abri plein de charmes, et dont la sève abondante fournirait une délicieuse substance aux hommes. Examinons s'ils, ne se trompent pas. Voyons si le rameau qu'ils se proposent de planter en terre pourrait y puiser quelques sucs nourriciers, s'il a force de vie, si les lois de la nature humaine ne le condamneraient pas aussitôt à dessécher et à périr.
Quiconque trace un système de réorganisation sociale s'inspire d'idées philosophiques exactes ou non, et de données bonnes ou mauvaises sur le cœur humain, à son insu, quand il a la vue courte et l'esprit pauvre, sciemment et de propos délibéré quand il a une tète pensante. Nous rangeons M. Louis Blanc dans la seconde catégorie , et nous lui demanderons à lui-même quel est son point de départ.
Les idées-mères de M. Louis Blanc, celles qui percent à chaque instant dans son livre, sont les deux suivantes.
1° Les sociétés humaines peuvent se gouverner principalement, sinon absolument, par le sentiment du devoir. L'intérêt personnel n'est qu'un ressort d'une importance secondaire; le progrès social et individuel, le développement de la prospérité publique et privée n'exigent pas impérieusement qu'on le mette énergiquemcnt en jeu. Il n'est pas nécessaire de l'exciter directement. Un appât indirect suffira ; il ne mérite pas plus d'honneur. Qui dit intérêt personnel , direct , immédiat , dit cupidité. De là M. Louis Blanc conclut que ses ateliers sociaux seraient florissants, quoique les membres de l'atelier n'eussent qu'un intérêt collectif et non pas individuel, indirect et non pas immédiat, à bien s'acquitter de leurs fonctions;
2" Le terme définitif des sociétés , c'est l'égalité absolue. Nous touchons à ce but ; encore un effort, et nous y sommes. Par conséquent, dans un très-prochain avenir, tous les hommes pourront être également rétribués. L'inégalité des salaires parmi les membres des ateliers sociaux, c'est-à-dire parmi tous les hommes, ne sera qu'un accident provisoire, une dérogation passagère à la loi suprême de l'univers; après un peu de temps, la distinction résultant d'une inégalité de salaires sera abolie. Voici ses propres expressions : « Comme l'éducation fausse et antisociale donnée à la génération actuelle ne permet pas de chercher ailleurs que dans un surcroît de rétribution un motif d'émulation et d'encouragement, la différence des salaires serait gra-
duée sur la hiérarchie des fonctions, une éducation toute nouvelle devant sur ce point changer les idées et les mœurs. »
Or, ces deux idées-niéres sont radicalement erronées. Tout le système social fondé sur elles est chimérique. Le cœur humain est au rebours de la conception de M. Louis Blanc. Tant pis pour le ca>ur humain , me dira-t-il. — Cela se peut, mais tant pis plutôt pour votre plan; prenez les hommes tels qu'ils sont, et non tels que vous voudriez qu'ils fussent. l>ans le cœur de la très-grande majorité des hommes, et dans le plus grand nombre des circonstances., dans les actes de la vie courante, le sentiment du droit personnel prime celui du devoir; la pensée de l'intérêt domine celle du sacrifice. Le sentiment immédiat et direct du g:iin individuel est un mobile sans cesse agissant; dans le monde des affaires, dans les échanges de l'industrie, dans le domaine du travail, il mène et mènera toujours le genre humain. Supprimez-le, et l'industrie languit et s'arrête. Hors de là, plus de progrès dans les arts, plus d'ardeur parmi les travailleurs, plus de vie dans l'atelier. La loi et la religion prêchent aux hommes le devoir et glorifient le sacrifice ; remercions-les en du fond du cœur. La société serait perdue le jour où le sentiment du devoir serait éteint. Elle tomberait en pourriture, si le sacrifice et l'abnégation ne recevaient pas les hommages des hommes. Mais le sentiment du droit se prêche tout seul. Chacun de nous est sur ce point son propre prédicateur, et trouve en soi-même un catéchumène docile. Ce sont les âmes d'élite , et elles seules , qui sont autres. Dressez des statues à Cincinnatus, offrez ées palmes aux martyrs, mais n'espérez pas que, dans les acte-, habituels de la vie pratique , et dans les ques Lions de pot-au-feu , le genre humain prenne leur abnégation pour modèle. Et encore, par ma foi, eux-mêmes, dans leurs transactions usuelles, se conduisaient suivant la loi commune, et ils étaient peut-être fort intéressés. — Cincinnatus, propriétaire, quand il vendait son grain , faisait probablement ses efforts tout comme un autre pour tirer de l'acheteur le meilleur prix. Caton l'Ancien, l'homme du devoir en politique, était, dans la vie privée, très-regardant; et saint Paul, le grand saint Paul homme de dévouement, certes, eût été peut-être peu alerte, quand il était à sa besogne de laiseur de tentes, s'il n'eût senti que de son travail individuel dépendait son pain quotidien.
Quant à traduire l'idée de l'égalité par des rétriimtions identiques pour tous les hommes, c'est méconnaître l'homme et l'iiistoire. L'égalité véritable, celle que proclamaient nos pères en 1789, et qui a définitivement triomphé en 1850, celle à qui appartient l'avenir, consiste à effacer les inégalités politiques fondées sur le droit de la naissance. Elle signifie qu'il n'y a plus en France de noblesse privilégiée dans sa descendance, et, par dessous , un tiers-état. Les Français sont égaux, cela veut dire que la nation française est une, que les distinctions publiques appartiennent au talent et aux services, sans acception de la naissance, (^ela signifie que l'État doit à tous les intérêts un égal appui , une égale sollicitude ; qu'il est tenu à protéger les cliamps de celui-ci, les rentes de celui-là, le travail de ce troisième, qui n'a ni
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rentes ni terres. C'est-à-dire aussi que par l'éducation l'État doit préparer tous les hommes à être utiles à la société et à eux-mêmes ; que l'éducation encore doit avoir pour but de soigneusement rechercher partout, dans les hameaux comme dans les cités, sous le chaume et les haillons comme sous le toit et l'opulence, les natures supérieures dont la société a besoin pour que ses affaires soient bien conduites. Mais l'idée de soumettre à la même existence matérielle tous les hommes, sans exception, les magistrats suprêmes comme le plus humble des manouvriers, est une de ces chimères qui sont permises à peine au collégien naïf dont l'imagination exaltée rêve le brouet noir des Spartiates, hors du réfectoire pourtant, alors qu'il n'a plus faim. Ce ne serait pas de l'égalité, ce serait de l'inégalité brutale, de la tyrannie la plus odieuse. Imaginez-vous dans une des casernes où les travailleurs , c'est-à-dire tous les citoyens , auraient la vie en commun que leur offre M. Louis Blanc, le prince ou le premier magistrat, les ministres, les juges des plus hauts tribunaux, les chefs des travaux de la société , ceux dont la pensée coordonne et règle les efforts de leurs semblables, mangeant à la gamelle de tout le monde la pitance universelle; se délassant de leurs grands soucis dans le préau universel, aux lïiômes jeux que le vulgaire, méditant sur les destinées de la patrie, sur les intérêts généraux de la société, dans leur chambre numérotée, pareille à celle du dernier des citoyens, ayant pour s'inspirer autour d'eux, de même que lui , les ustensiles du ménage et les cris des enftints. Cela n'est pas sérieux. Des imaginations échauffées ont pu, dans leur exaltation, produire de pareilles utopies ou s'en laisser séduire, alors que les détenteurs du pouvoir absorbaient tous les avantages et accaparaient tous les biens. Je concevrais ce rêve en Turquie , de la part d'un malheureux raya à qui le pacha aurait la veille pris sa dernière chèvre et abattu son dernier palmier. Mais en France , de nos jours, où les fonctions publiques sont si peu rétribuées, que de la part d'un homme de quelque capacité, c'est un sacrifice matériel que de les accepter, et où elles n'offrent aucune compensation morale en retour; de nos jours, où la position des gouvernants, telle que l'ont faite les préjugés et l'éducation de la révolution , est digne de pitié plutôt que d'envie ; chez nous , où le premier besoin politique est de rendre à l'autorité quelque prestige , et le premier besoin social la hiérarchie , ces projets d'amoindrir jusqu'à l'aplatissement l'existence des chefs restent sans explication et sans excuse.
Les deux bases sur lesquelles repose le système de M. Louis Blanc n'ont donc ni solidité, ni consistance. Seul, le sentiment du devoir est incapable de fonder une société ; le réformateur qui compte sans l'intérêt personnel néglige le mobile le plus puissant des actions ordinaires des hommes, la force qui détermine au moins à demi tous les battements du cœur humain. Dans l'édifice social, c'est le sentiment du devoir qui cimente; mais c'est le sentiment personnel qui rapproche les matériaux. L'égalité absolue est plus qu'une chimère , c'est le comble de l'injustice ; c'est l'avilissement de ce qu'il y a de plus noble et da
plus pur sur la terre; c'est une honteuse promiscuité. Par cela môme, le système croule en entier. Pour l'apprécier d'un autre point de vue, recherchons ce qu'il y a de légitime et d'opportun dans cette réprobation sans réserve de la concurrence; examinons si la concurrence est par elle-même un fléau , s'il ne lui est pas donné d'être autre chose, et si, au contraire, même en infligeant passagèrement des douleurs dont je reconnais l'amertume, elle n'est pas la condition de l'amélioration du sort futur de ceux au nom desquels M. Louis Blanc, aujourd'hui, la frappe d'anathème.
M. Louis Diane, qui entend être libéral , créait tout à l'heure par l'organisation élective de ses ateliers sociaux la'tyrannie des majorités, et par l'égalité absolue organisait l'esclavage des natures supérieures. De même, par la suppression de la concurrence, il anéantit le ressort du progrès matériel; il paralyse la force qui doit un jour faire disparaître îii misère, aussi complètement que les sociétés humaines peuvent en être affranchies.
La concurrence fait le bon marché: cette vérité là court les rues, en même temps qu'elle hante les palais. Or, ces vérités qu'on trouve en tousheux, au coin de la borne et sous les lambris dorés, si les lambris dorés existent encore, ce sont les bonnes. Le bon marché, qu'est-ce, sinon l'affranchissement matériel des classes peu aisées? Qwànd les prix de toutes choses se seront assez réduits pour qu'un homme qui n'a d'autre ressource que le travail de ses mains, et dont l'intelligence est vulgaire, mais qui d'ailleurs est actif, rangé, honnête, puisse, en retour de son salaire, se procurer en tout temps les objets nécessaires à son bien-être et à celui de sa petite famille , avoir une nourriture abondante et saine , un logement clos et chauffé en hiver, se donner les agréments de la propreté, et, le dimanche , à sa compagne , celui d'une élégance élémentaire, alors une conquête immense sera accomplie. J'accorde h M. Louis Blanc que nous soyons loin du but, mais il m'accordera, de son côté, que nous nous en sommes rapprochés à un degré remarquable, depuis cinquante ans. Mais comment et par quel chemin y marchons-nous?
En 1789, nos pères ont voulu attirer sur la France ces biens et beaucoup d'autres de l'ordre intellectuel et de l'ordre moral. Ils setâtèrent, s'interrogèrent et consultèrent l'expérience des siècles passés, demandèrent des avis aux sages des sociétés anciennes, s'inspirèrent de l'Ëvangile, même en le foulant aux pieds. Enfin, après un long examen de conscience, et après avoir longtemps regardé autour d'eux pour atteindre cet avenir heureux qu'ils souhaitaient à l'espèce humaine, et qu'un divin pressentiment leur disait possible, certain, et que cependant ils espéraient pour la postérité plus que pour eux-mêmes, pour arriver à l'égalité, telle qu'ils l'entendaient, et qui, dans leur esprit, impliquait tous ces avantages, ils prirent la route de la liberté.
Or, liberté, en industrie, signifie concurrence.
Condamner absolument, systématiquement la concurrence, c'est donc
réprouver les principes de 1789, c'est s'inscrire en faux contre la civilisation qui les a adoptés ; c'est vouloir que notre patrie, se frappant la poitrine, demande pardon au genre humain de l'avoir induit en erreur, et se mette à rebrousser chemin, la honte sur le front, le désespoir dans l'âme.
La concurrence a ses abus comme a eu les siens, politiquement et socialement, la liberté, dont elle est la transfiguration industrielle. L'arène de la concurrence est marquée par des chutes , des catastrophes, et parsemée de ruines; elle a été bien souvent baignée de larmes. Que de fois l'avenir des familles y a été anéanti, que d'espérances légitimes y ont été renversées ! Combien d'épargnes amassées péniblement y ont été dévorées ! Combien d'hommes laborieux et loyaux y ont tout perdu, tout, jusqu'à l'honneur! Je ne le dissimule pas, et personne plus que moi ne le déplore. Mais la carrière de la liberté a été aussi couverte de décombres, des actes infâmes en ont souillé le sol sacré, des torrents de sang l'ont inondée. L'affreuse guillotine y fut un moment inaugurée, que dis-je, sanctifiée, car on nous a parlé de la sainte guillotine! L'athéisme y trôna pendant quelques jours, et des monstres dignes de l'exécration du genre humain y firent la loi. Est-ce à dire qu'il faille maudire la liberté?
Pourquoi donc rendre la concurrence responsable des mensonges, des méfaits, des violences qui se sont accomplis et s'accomplissent encore en son nom? Le principe de la concurrence sera longtemps encore, sinon toujours, la loi de l'industrie. Tout ce que les hommes de notre âge ont à faire, c'est dans l'application de 1 empêcher d'aller jusqu'aux deï'nièrcs conséquences. 11 ne faut jamais se laisser conduire par la logique jusqu'aux déductions extrêmes d'un principe unique. Il faut balancer les principes exclusifs les uns par les autres. Ainsi, ne négligeons rien pour parer aux inconvénients de la concurrence. Adoucissons, si dès à présent nous ne pouvons entièrement les guérir, les maux qu'elle cause. A cet effet, faisons pour la concurrence, ou pour la liberté industrielle, ce que nous avons opéré avec un succès qui sera bientôt plus manifeste, pour la liberté politique. Nous avons allié celle-ci à l'ordre, et ce fut un progrès salutaire et grand que d'écrire à côté du nom de la liberté, et sur la même ligne, celui de l'ordre public , dès le lendemain des journées de 1830. Que de malheurs n'a pas prévenus la direction nouvelle ainsi imprimée à la politique fran(;aise ! De même en industrie, cessons de séparer l'idée de concurrence de celles d'association et de solidarité. De là ressortiront bientôt mille mesures fécondes et conservatrices. Mais supprimer la concurrence, jamais!
Le genre humain n'a déjà pas tant de principes à son service. La civilisation ne change pas de principes comme un homme de chemises. Respectons donc ceux que nos pères ont eu tant de peine à faire prévaloir, et qui, après tout, étaient vieux comme le monde, comme l'élernelle justice. Sur la base qu'ils ont sceilée de leur sang, tâchons que rien ne s'élève de contraire au sentiment généreux qui les animait, qui leur inspira tant de force, et qu'ils nous ont légué. Mais n'essayons
pas de bouleverser cette base. Ce serait une entreprise sacrilège; ce serait un attentat contre nous-mêmes, et nous y éclioucrions. Le principe de la liberté est comme ces blues de rochers dont parle Homère, disant que les héros de la Grèce, assemblés devant Troie, parvenaient à les soulever de leurs bras nerveux et à les lancer au loin, mais que les hommes les plus robustes des générations suivantes auraient tenté vainement de les remuer sur le sol.
Michel Chevalier.
A l'arlicle des Débats quo le lecteur vient de lire, nous avons répondu par la lettre suivante, insérée dans le même journal, numéro du 17 février 1845.
Mt)nsieur le Rédacteur,
Kn rendant compte d'un livre que j'ai publié il y a quatre ans, sous ce titre : Orqauisalkm du Travail, M. Michel Chevalier m'a involontairement attribué des idées qui ne sont pas les miennes, et sur lesquelles il s'est appuyé pour combattre un système que, même après le jugement qu'il en a porté, je persiste à trouver bon. Voulez-vous me permettre, Monsieur, de prendre votre public pour juge entre M. Michel Chevalier et moi ? La question soulevée est peut-être d'une importance assez générale et d'une portée assez haute pour motiver une pareille dérogation aux usages.
M. Michel Chevalier commence par me reprocher d'avoir basé mon système sur l'idée que voici : « Les sociétés humaines peuvent se gou- » verner principalement, sinon absolument, par le sentiment du devoir. » L'intérêt personnel n'est qu'un ressort secondaire. »
Oui, je crois et je me sens heureux de croire à la puissance des idées de devoir, convenablement développées par l'éducation. En ceci, l'accusation me plaît, je l'accepte, je m'en honore. Mais, comme M. Michel Chevalier et comme tout le monde, je pense que l'activité humaine a dans l'intérêt personnel un très énergique, un incontestable mobile. Seulement, on m'accordera bien que l'intéi'êt personnel doit, pour ne pas agir sur la société d'une manière subversive, se concilier avec les sentiments du devoir ; on m'accordera bien qu'un ordre social est fondamentalement vicieux, lorsqu'au lieu de rendre cette conciliation permanente et naturelle, il tend au contraire à la rendre impossible. Or, là est toute la question.
Par sa nature, le régime de la concurrence donne à l'intérêt personnel une direction anti-sociale, des encouragements contraires au sentiment du devoir ; c'est pour cela qu'il faut le combattre. Il ne s'agit donc pas pour nous de nier puérilement la puissance de l'intérêt personnel, mais d'ennoblir cette puissance, de l'épurer et de la féconder.
Que voyons-nous dans la société telle que la concurrence l'a faite? La concurrence a donné à l'intérêt personnel les ailes et la rapacité du vautour. Dans toutes les avenues de la fortune, des milliers de rivaux fi'émissants se sont élancés pêle-mêle, et ils s'y pressent avec
rage, ils s'y heurtent, ils s'y renversent l'un sur l'autre. L'anarchie industrielle, qu'on ose décorer du beau nom de liberté, appelant dans chaque sphère de travail un nombre de producteurs que rien ne limite et qui s'accroît sans cesse, les nouveaux venus, pour se faire place, sont forcés d'engager contre ceux qu'ils rencontrent sur leur chemin un combat désespéré, un combat furieux. Et comment s'appellent les armes qu'on y emploie? Elles s'appellent falsifications, baisse systématique des prix, mensonges, calomnies, ruses de toute espèce. Pour augmenter sa clientèle, il faut que le marchand attire à lui celle du voisin. La science, en mettant au jour des procédés nouveaux, ne fait que livrer à quelques-uns une massue avec laquelle ils écrasent leurs rivaux. Est-il une fortune qui, sous le régime de la concurrence, ne soit bâtie en quelque sorte avec des ruines ? Et qui peut dire de combien de calamités partielles se compose le bonheur du parvenu? Vous montez, mais vous vous êtes fait un marche-pied de victimes. Voilà l'intérêt personnel en action, dans le régime actuel ; et où donc, je le demande, le sentiment du devoir trouvera-t-il sa place entre celui qui écrase et celui qui est écrasé ?
Car il n'est pas furieux seulement ce combat dont j'ai parlé, il est odieusement inégal ; il met aux prises le riche et le pauvre, le faible et le fort, le spéculateur qui a pour lui toutes les chances de l'audace, et l'honnête homme qui n'a que celles du travail. La victoire pourraitelle être douteuse? M. Michel Chevalier sait bien que, dans les batailles industrielles, la victoire appartient aux gros capitaux, comme, dans les autres batailles, elle appartient aux gros bataillons. Et c'est dans un milieu social où elle ne se manifeste que par une série de luttes acharnées, une succession de défaites injustes, un choc continuel d'impitoyables désirs, une âpreté de gain universelle et inouïe, qu'on vient vanter la puissance de l'intérêt personnel ! Et l'on nous accuse de la nier parce que nous en réprouvons les manifestations hideuses !
Mais que faire alors? Que faire?... Modifier un régime social qui, par son essence même, rend inconciliables l'intérêt personnel et le sentiment du devoir ; et poser, avec le bon sens du cœur, les bases d'un régime tel que nul ne puisse y chercher autre part que dans le triomphe de l'intérêt public la satisfaction de son intérêt propre. L'association résout ce problème. Et, par exemple, dans les ateliers sociaux dont nous proposons l'établissement, la part de l'intérêt personnel est faite sans contredit, puisque chaque travailleur participe au bénéfice. Seulement, le bénéfice ne saurait augmenter pour quelques-uns sans augmenter pour tous. Ainsi l'émulation n'est pas détruite, elle est purifiée ; l'intérêt personnel cesse d'être une excitation à la haine pour devenir un moyen de concorde, un encouragement à la fraternité ; le stimulant individuel ne perd rien de son énergie, et il devient moral.
M. Michel Chevalier a d'avance objecté que, dans tout système d'association, l'intérêt personnel est indirect, parce qu'il revêt un caractère collectif. La conclusion ne me semble pas logique. Je ne sache rien de plus direct que l'intérêt qu'a un travailleur à l'accrojssemen^
(îes bénéfices dont il doit toucher une partie. Mais quoi ! est-ce qu'i! n'y a pas dans tout intériH collectif un stimulant très-énergique? Estce que ce n'est pas h un intérêt d'honneur collectif que se rapporte, dans l'armée, la iidélité au drapeau ? Est-ce que ce n'est pas sous l'influence d'un intérêt collectif de gloire qu'on a vu des millions d'hommes courir avec enthousiasme au-devant de la mort ? Est-ce que ce n'est pas un sentiment collectif qui a enfanté l'omnipotence du catholicisme, fondé toutes les grandes institutions, inspiré toutes les grandes choses, produit tous les actes par lesquels a éclaté dans l'histoire la souveraineté du vouloir de l'homme? Est-il donc sans puissance, cet intérêt qui nous rend si jaloux de la dignité de notre nation, cet intérêt collectif qui s'appelle la patrie ? Et lorsqu'on l'a mis si complètement au service de la destruction et de la guerre, comment nous persuaderat-on qu'il est h tout jamai'^ impossible de le mettre au service de la production et de la fraternité humaine?
Que ceci reste bien entendu : nous ne prétendons pas le moins du monde qu'on immole à l'émancipation du peuple la personnalité humaine, les droits de l'individu ; mais nous demandons que, par une application à la fois prudente et large du principe d'association, l'individu se trouve naturellement amené à associer au bien de ses semblables son espérance et ses désirs.
L'intérêt personnel veut-il être pris en sérieuse considération? Oui, certainement; et c'est pour cela qu'il faut porter la main sur un ré' gime qui couvre le prolétariat. Si les exigences de l'intérêt personnel méritent qu'on les respecte, que ne les respectez-vous dans la personne de tant de malheureux, serfs de l'industrie et valets d'une manivelle ? Quoi : l'intérêt personnel est trois fois saint, et je vois dans le milieu social que vous défendez une foule d'hommes qui vivent au jour le jour ; qui, courbés sur d'abrutissants labeurs, n'ont pour dédommagement que la satisfaction de ne pas mourir de faim ; qui s'épuisent à créer des jouissances au partage desquelles on ne les appellera jamais. Ah ! ceux qui comprennent le cœur humain et ne fondent pas leurs théories sur des chimères, les véritables hommes pratiques, ce sont ceux qui savent que, si l'intérêt personnel est respectable chez les uns, il l'est aussi chez les autres. Quel spectacle nous présente aujourd'hui la société ! En haut, c'est une émulation dévorante et déréglée ; en bas, c'est une monotonie de fatigue et de douleur, menaçante et sombre. Est-ce là un état normal ? La réponse est bien simple, et elle est terrible : il n'est personne aujourd'hui qui, en s'endormant, soit bien sûr de ne se pas réveiller dans la tempête ; et la sagesse de nos hommes d'État se réduit à comprendre que les révolutions sont toujours prêtes à frapper i\ la porte des sociétés.
J'arrive à une autre erreur de M. Michel Chevalier. II me reproche d'avoir indiqué, comme le terme délinitif des sociétés, l'égalité absolue Ici encore il importe de bien nous entendi'e. Les hommes n'ayant ni les mêmes facultés ni les mêmes besoins, et ne pouvi^nt vivre en société que par la mise en œuvre' d'aptitudes cssenticIlemiMit «livris-ji^
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il est clair que prêcher l'égalité absolue serait un non-sens. Aussi ne saurais-je accepter la critique dans les termes qui la formulent. Mais ce que j'ai affirmé et ce que je répète volontiers, c'est que, si la hiérarchie par capacités est nécessaire et féconde, il n'en est pas de même de la rétribution par capacités. La n)ission de conduire des sociétés humaines n'est pas une si petite affaire qu'il soit permis de la ranger au nomhre des choses dont on trafique : qui gouverne est tenu de se dévouer. Sans doute il faut que la rémunération soit suffisante pour rendre possible et facile l'exercice de la fonction , mais on ne saurait mesurer l'importance de la fonction à celle du gain, sans dénaturer le pouvoir, sans le rabaisser outre mesure, sans en méconnaître l'essence et la grandeur.
D'ailleurs, c'est introduire dans la hiérarchie un principe d'ordre et de discipline que de faire du désintéressement une condition du pouvoir ; car c'est le rendre tout à la fois plus digne de respect et moins sujet à l'envie ; c'est couper court à la candidature des médiocrités cupides et remuantes, des ambitions grossières ; c'est convier à l'exercice de l'autorité ceux-là seuls qui s'y sentent appelés par le besoin de développer les hautes facultés de leur esprit et d'appliquer des idées utiles ; c'est faire de l'obéissance un acte de gratitude.
M. Michel Chevalier fait observer à ce sujet que dans notre pays les fonctions éminentcs sont faiblement rétribuées. Il reconnaît donc que nos théories ne nous placent pas en dehors du mouvement qui emporte la société, et que nous ne sommes pas des utopistes? Il aurait, au surplus, mauvaise grâce à le prétendre, dans un moment où notre système reçoit, bien qu'en un cercle restreint, les applications les plus heureuses et les plus significatives.
M. Michel Chevalier vante la coucurrence comme stimulant ; mais de quelle nature est-il, ce stimulant ? De quelle manière lui est-il donné d'influer sur l'activité humaine ? La faim est un stimulant énergique : elle arme quelquefois les voleurs de grand chemin, La vengeance est un stimulant énergique : elle sollicite quelquefois au meurtre l'homme offensé. La cupidité est un stimulant énergique : elle enfante l'agiotage et ses scandales. Élèverons-nous des autels à la cupidité, à la vengeance et à la fiîim ?
Pour ce qui est du bon marché, créé, dit-on, par la concurrence, que représente-t-il ? Des économies faites sur la main-d'œuvre ou résultant de l'emploi d'une machine nouvelle. Le bon marché ne donne donc aux consommateurs aisés que ce qu'il a enlevé aux producteurs pauvres. Le bon marché correspond toujours, sous l'empire de la concurrence, qui en fait un moyen de lutte, ou à une diminution générale des salaires ou à l'exercice meurtrier d'un monopole. De sorte que ce. qui est un progrès pour les uns devient, pour les autres, un surcroît de misère. Et le bonheur des heureux ne se compose, hélas ! à leur insu, que des douleurs croissantes du pauvre !
La concurrence, il est vrai, ne tourne pas toujours contre l'ouvrier. Quand il arrive que les produits sont demandés avec empressement là
OÙ les travailleurs sont rares, les rôles se trouvent intervertis. C'est au maître à subir les conditions : l'ouvrier les dicte, et l'opprimé de la veille peut devenir l'oppresseur du lendemain.
Ici nous aurions ii dii-e que de semblables circonstances ne se produisent que par exceptions ; que les riches ont, pour échapper au despotisme du moment, des ressources qui manquent aux pauvres ; que la loi elle-même punit les coalitions de maîtres beaucoup moins sévèrement que les coalitions d'ouvriers. Mais non ; laisser l'objection subsister dans toute sa force nous plaît davantage, et nous avons hâte de nous en emparer. Que la tyrannie vienne d'en haut ou d'en bas, il nous importe peu : dans l'un et l'autre cas elle nous est odieuse. Défenseur et non point courtisan du peuple, nous ne voulons pas plus des désordres dont il serait exceptionnellement en état de proliter, que de ceux dont il a coutume de souffrir ; et nous déclarerions doublement funeste tout système qui ne permettrait aux prolétaires, foulés aux pieds, d'autre réparation que la vengeance, et d'autres fêtes que les saturnales de l'industrie.
Quant à la crainte de voir tout le monde mourir de faim, pour peu qu'on touche aux bases du régime actuel, est-ce bien sérieusement que M. Michel Chevalier exprime cette crainte? Comment! tout le monde mourrait de faim lorsque l'ouvrier, travaillant pour lui-même, ferait avec zèle, application et rapidité, ce qu'il ne fait aujourd'hui qu'avec lenteur, avec répugnance, la malédiction sur les lèvres, et souvent, hélas ! la révolte dans l'âme ? Tout le monde mourrait de faim, lorsqu'il n'y aurait plus dans la société cette foule d'êtres parasites qui vivent aujoui'd'hui du désordre universel, lorsque la production ne s'accomplirait plus dans les ténèbres et au sein du chaos, ce qui entraîne l'encombrement des marchés et a fait dire à de savants économistes, que, dans les États modernes, la misère provenait de l'excès même de la production ! Tout le monde mourrait de faim, lorsque, la concurrence disparaissant, nous n'aurions plus à déplorer cette incalculable déperdition des capitaux, laquelle résulte aujourd'hui des magasins qui se ferment , des ateliers qui s'écroulent , des faillites qui se succèdent, des marchandises qui restent invendues, des ouvriers qui chôment, des maladies qu'enfantent chez la classe laborieuse l'excès et la continuité du travail, de tous les désastres, en un mot, qui naissent d'une compétition désordonnée, immense, universelle !
Il faut absolument que M. Michel Chevalier se rassure du moins
en ce qui concerne l'application de nos idées; car il n'y a que trop lieu de s'effrayer à l'aspect du régime social actuel abandonné h son développement. Il me serait certes bien facile de prouver que ce régime n'assurant au peuple aucune garantie de bien-être, condamne la société à une existence aléatoire ; que cette liberté d'industrie dont on se vante n'existe que pour les possesseurs des instruments de travail; qu'elle laisse le pauvre à la merci du hasard; qu'elle se compose d'oppression et d'anarchie; qu'elle ne fait qu'ajouter à la force des forts, à la richesse des riches, au crédit de ceux auxquels il est le moins né-
cessaire. Mais à Dieu ne plaise que je fasse appel ici aux classes pauvres, de manière à leur souffler de funestes impatiences! La bourgeoisie est elle-môme assez menacée pour qu'on s'adresse à elle et pour qu'on l'adjure de sonder sérieusement la situation. Eh ! comment le nier? C'est au profit des gros capitaux que la concurrence s'exerce. Donc , après avoir pesé sur la petite propriété, elle pèsera sur la propriété moyenne: résultat inévitable et qui déjà se trahit par de frappants symptômes! Qu'on parcoure les campagnes, elles sont soumises à la honteuse féodalité de l'usure. Qu'on étudie la vie industrielle des grandes cités , elle accuse de toutes parts la formation d'une oligarchie financière, au joug de laquelle il devient de plus en plus difficile d'échapper. L'artisan qui s'appartient a été remplacé par le journalier qui ne s'appartient pas ; les magasins modestes disparaissent, ruinés par les magasins somptueux ; le luxe est devenu , dans les luttes de la concurrence , une arme sûre et meurtrière ; la ligue des gros capitaux enveloppe la bourgeoisie et tend à l'étouffer. Comment conjurera-t-on de tels périls?
Contentons-nous, dit M. Michel Chevalier, de corriger la concurrence. Mais par quels procédés? M. Michel Chevalier ne les indique pas, et nous serions fort curieux de les connaître. Quoi ! le principe étant accepté, on espère qu'il n'engendrera pas ses naturelles conséquences ! Quoi' étant donnée la guerre, on se nourrit de cette étrange illusion qu'elle ne fera pas de victimes ! Mais le mal a sa logique comme le bien ; et quand on blâme la conclusion, je ne comprends pas qu'on s'obstine à conserver les prémices. Or, ici la conclusion c'est, je le répète, l'établissement d'un despotisme plus lourd cent fois et plus humiliant que le despotisme militaire. N'en est-on pas venu h livrer à un petit nombre d'hommes opulents le monopole des transports, c'est-à-dire le mouvement de l'industrie, son âme, sa vie, son souffle ? Ainsi donc, laissez faire , laissez passer, payez-vous de mots sonores, glorifiez la sagesse des législateurs qui codifièrent l'anarchie au nom de la liberté : en attendant, au-dessus du peuple qui souffre, la bourgeoisie marche à une dissolution manifeste, dont ne le sauveront pas ses courtisans, s'ils se bornent à l'endormir au bruit de leurs flatteries. Louis Blanc.
Voici comment s'exprime le Commerce, dans son numéro du 3 août 1841, au sujet de notre livre :
Comment fonctionnerait le gouvernement devenu entrepreneur d'industrie? Si nous en jugeons par les exemples que nous donne le ministre des travaux publics, nous pouvons présumer que ses procédés ne brilleraient ni par l'économie ni par l'activité, ni par l'esprit d'entreprise et de perfectionnement. Encore concevons-nous que le gouvernement dirige des travaux en vue d'un service public, lorsque l'État est à la fois producteur et consommateur, ou en vue d'un produit perçu à titre d'impôt. Mais quand l'État sera devenu seul fabricant et chargé de
DU TRAVAIL. i09»
pourvoir aux besoins de la consommation privée, quels moyens aurat-il d'écouler ses produits, de chercher des débouchés soit au dedans, soit au dehors?
Si ces objections ne portaient point à faux, elles, seraient fort graves assurément. Il est certain que l'État, devenu entrepreneur (^industrie et chargé de pourvoir aux besoins de la consommation privée, succomberait sons le poids de cette tâche immense. Je vais plus loin : en supposant qu'il y pût suffire, ce qu'on risquerait do trouver au bout d'un pareil système, ce serait la tyrannie, la violence exercée sur l'individu sous le masque du bien public, la perte de toute liberté, une sorte d'étouffement universel enfin. Mais qu'avons-nous donc proposé de semblable? .L'objection serait valable adressée au saint-simonisme. Mais qu'y a-t-il de commun entre notre système et les doctrines saint-simoniennes? Nous avons dit que l'Etat devait être le régulateur de l'industrie : cela veut-il dire qu'il doit en exercer le monopole? Nous avons dit que l'Etat devait fonder des ateliers sociaux, fournir aux travailleurs des instruments de travail, rédiger des statuts industriels ayant force et puissance de loi : cela veut-il dire que l'Etat doit se faire spéculateur, entrepreneur d'industrie? Qui ne sent qu'on nous combat ici sur un terrain qui n'est pas le nôtre? Qu'on relise notre projet : on verra que nous n'accordons aucune part au gouvernement dans la répartition des bénéfices obtenus par les ateliers sociaux ; le gouvernement n'est donc, dans notre système, ni monopoleur ni spéculateur. 11 est vrai que nous le faisons intervenir administràtivement dans l'atelier social durant la première année de la fondation. Mais pourquoi confondre la base d'un système avec ce qui n'est qu'un moyen de le mettre en mouvement? Qu'avons-nous dit? « Pour la première année, devant suivre l'établissement des ateliers sociaux, le gouvernement réglerait la hiérarchie des fonctions. Après la première année il n'en serait plus de même. Les travailleurs ayant eu le temps de s'apprécier l'un l'autre, et tous étant intéressés au succès de l'association, la hiérarchie sortirait du principe électif. » Ce qui signifie que la machine une fois montée, elle marcherait d'elle-même. L'Etat n'aurait plus qu'à surveiller l'observation des statuts comme il surveille Vexécution de toutes les lois. Seulement, ces statuts étant la mise en œuvre d'une doctrine
d'association et de fraternité, l'industrie se trouverait bientôt engagée dans des voies toutes nouvelles, sans que l'Etat eût autre chose à faire qu'à écarter les obstacles que régoïsme individuel tenterait d'opposer à ce mouvement. Qu'on le remarque bien : nous ne ilcmandons pas, comme les saint-simoniens, que l'Etat fasse tout par lui-même; nous demandons qu'il prenne l'initiative d'une révolution industrielle ayant pour objet la substitution du principe d'association au principe de concurrence. Nous ne demandons pas que l'Etat devienne entrepreneur d'industrie et concentre en ses mains tous les monopoles ; nous demandons qu'il intervienne pour fournir des instruments de travail à quelques sociétés de travailleurs, en imposant à ces sociétés une législation telle qu'il leur soit impossible de ne pas s'étendre insensiblement sur toute la surface du royaume.
Il existe un pays qui, depuis trois siècles environ, pratique sur une vaste échelle un système à peu près semblable à celui que propose M. Louis Blanc; c'est le Paraguay. Avant l'insurrection des colonies de l'Amérique du Sud, ce pays était soumis à un gouvernement théocratique qui réalisait complètement l'utopie de la communauté des biens et de la fraternité sociale. Apparemment ce gouvernement était conforme aux vœux des citoyens, puisque, délivrés de l'autorité de la métropole, ils voulurent le conserver sans autre altération que la substitution de la forme unitaire à la forme fédérative. Le directeur de la nouvelle organisation, le docteur Francia, perfectionna l'ancienne organisation, et il se maintint dans le rang où il a été placé, sans autre forme que l'assentiment unanime et persévérant du peuple. Raynal, après avoir décrit les institutions du Paraguay, d'après des témoignages qui n'ont pas été démentis, observe un phénomène qu'il ne peut expliquer. Il semble, dit-il, que les hommes devraient être extrêmement multipliés sous un gouvernement où personne n'est oisif, où personne n'est excédé de travail; où la nourriture est saine, abondante, égale pour tous les citoyens, qui sont commodément vêtus ; où les vieillards, les veuves, les orphelins, ont des secours immenses sur le reste de la terre; où tout le monde se marie par choix, sans intérêt, et où la multitude d'enfants est une consolation sans pouvoir être une charge ; où la débauche, inséparable de l'oisiveté qui corrompt l'opulence et la misère, ne hâte jamais le terme de la dégradation ou de la décadence de la vie humaine; où rien n'irrite les passions factices et ne contrarie les appétits bien ordonnés; où l'on jouit des avantages du commerce sans être exposé k la contagion des vices du luxe; où des magasins abondants, des secours gratuits entre des nations confédérées par la fraternité d'une (tiéme religion sont une ressource
assurée contre la disette qu'amène l'inconstance ou l'intempérie des saisons; où la vengeance publique n'a jamais été dans la triste nécessité de condamner un seul ciimincl à la mort, à l'ignominie, à des peines de quoique durée; où l'on ignore jusqu'au nom d'impôt et de procès, deux terribles fléaux qui travaillent partout l'espèce bumaine : un tel pays devrait être, ce semble, le pays le plus peuplé de la terre. Cependant, il ne l'est pas. — Le fait est que , sur un territoire aussi étendu que celui de la France, le Paraguay ne compte peut-être pas cinq cent mille babitants. Il faut qu'une organisation fondée sur la communauté des biens contienne des vices bien profonds pour neutraliser tant de bienfaits (I).
Il nous serait aisé de montrer les différences radicales qui existent entre le système établi au Paraguay et celui que nous avons proposé. Admettons cpie le rapprochement soit exact : quel magnifique plaidoyer en faveur de nos conclusions que la cilation qu'on vient de lire? Comment! la vertu, le bonheur, voilà ce qu'une société ^agne à Tapplication des doctrin.^s que vous combattez! Et, pour les combattre , vous ne trouvez rien de mieux que de nous tracer le séduisant tableau des avantages qu'elles procurent! « Le Paraguay devrait êlre le pays le plus peuplé de la terre; cependant, il ne l'est pas. » Qu'importe si ceux qui l'habitent sont à la fois bons et heureux? Qu'importe si, selon l'expression de Raynal, rien ne hâte chez eux le terme de la dégrailalion ou de la décadence de la vie humaine ? L'accroissement de la population serait-il toujours, d'aventure, un symptôme de prospérité? Rappelons-nous que les naissances, à Paris, sont d'un trente-deuxième de la population dans les quartiers les plus aisés, tandis que, dans les quartiers les plus misérables, elles s'élèvent à un vingt-sixième. Plût au ciel que, dans notre pays, cet accroissement de popuKaion, dont se félicitent si bruyamment des économistes à courte vue, n'eût pas été si considérable et si rapide! Ah! vous croyez d'une manière absolue que l'accroissement de la population est un bien? Regardez donc autour de vous : ce sont des affamés qui pullulent. Notre patrie sera bientôt trop petite pour nous contenir; ne le voyez-vous pas? Et déjà n'en sommes-nous point à nous mesurer des yeux les uns les autres, en attendant l'heure de nous entre-dévorer? Laissons les conquérants demander aux mères d'être fécondes; il leur
(1) Voir/c Commerce, n° du 3 août 18W.
faut des hommes qui naissent, puisqu'il leur faut des hommes qu'on tue.
Si la concurrence était une cause nécessaire de misère et de ruine, comment expliquer la prospérité des États-Unis d'Amérique , le pays de la concurrence (1)?
Rien de plus facile. Les Américains ne sont pas pressés comme nous dans un pays dont il leur soit impossible de reculer à leur gré les limites. Ce qui les a sauvés jusqu'ici, en partie du moins , des fléaux de la concurrence , c'est tout simplement l'espace. Mais quoi ! cette logique qui a précipité violemment les Anglais hors de leur île, et leur a fait considérer le globe comme un marché à conquérir, cette logique inexorable n'exerce-t-elle pas déjà son empire en Amérique? La question des débouchés n'y acquiertelle pas de jour en jour cette fatale importance qu'elle a toujours eue et qu'elle a aujourd'hui encore en Angleterre? N'avons nous pas entendu un président des États- Unis , le général Jackson , gémir à la face du monde des dangers dont son pays était menacé par le développement extrême du crédit, par l'ardeur des spéculations privées, par l'extravagance des désirs qu'allume dans les âmes une compétition sans bornes? Nous ne parlons pas des vices qui naissent naturellement de l'impulsion déréglée que la concurrence imprime en Amérique au génie individuel : la cupidité, l'égoisme, la mauvaise foi, la grossièreté des idées et des mœurs.
La concurrence, c'est tôt ou tard l'oppression : l'Amérique le prouve déjà. Les vices de l'ordre social adopté par les Américains menacent d'une sérieuse atteinte le principe d'égalité qui sert de fondement à leurs institutions politiques. Que le régime des banques soit maintenu aux Etats-Unis^ le régime démocratique y succombe. Jackson l'a déclaré hautement, et son opinion sur ce point est celle de tous les partisans sincères de la démocratie américaine. Ce résultat vaut la peine qu'on l'approfondisse !
Le reproche capital à faire au projet de M. Louis Diane, c'est que, destiné à anéantir la concurrence par l'association, il n'est qu'un système de concurrence et nullement d'association. II porte en lui-même
(1) Voir le Commerce, n° déjX cité.
ce germe impur, qui n'aurait pas dû échapper h l'esprit pénétrant de son auteur.
En effet, M. Louis Blanc admet les capitalistes dans l'association, à la condition de toucher \intériH du capital par eux versé , sans participer aux bénéfices, si ce n'est en qualité de travailleurs.
Ainsi les capitalistes auront droit h une rente fixe, sans variation, suivant les bénéfices ou les pertes de l'atelier social. Loin d'être associés avec les travailleurs, ils ont intérêt à obtenir le revenu le plus élevé de leurs capitaux , et les travailleurs ont un intérêt contraire. Voilà donc entre ces deux agents de la production , les capitalistes et les travailleurs, une opposition flagrante, et par suite le mensonge, la fraude, la haine, c'est-à-dire la concurrence même et tous ses fruits. Mais pour un économiste le capital n'est point le numéraire seul , ce qui pourrait réduire les intérêts hostiles à un cercle assez restreint ; dans ce mot sont compris tous les instruments de travail , toutes les sources de produit, une face entière de la production. Ainsi les propriétaires de terrains, d'usines, de bestiaux, d'immeubles et de meubles sont entièrement divisés d'avec les travailleurs. La concurrence, qui devait être vaincue dans ce projet, en reçoit une consécration solennelle (l).
Celui qui nous adresse cette objection a-t-il bien réfléchi aux causes qui font naître aujourd'hui entre les capitaUstes et les travailleurs celte opposition flagrante qu'il redoute, même dans Tapplication de notre système? Appelés à fournir dans l'œuvre de la production, ceux-ci les mstruments de travail , ceux-là le travail, les capitalistes et les travailleurs entrent en lutte aujourd'hui: pourquoi? Parce que rien ne régularise leurs rapports, parce que c'est l'arbitraire qui y préside , parce que le capitaliste spécule sur le besoin que le travailleur éprouve de se procurer des instruments, tandis que de son côté le travailleur cherche à tirer parti du besoin qu'éprouve le capitaliste de faire fructifier son capital. INotre système place les membres de l'atelier social et les capitalistes dans des conditions toutes différentes les uns à l'égard des autres. L'ateher social, qu'on ne l'oublie point , possède un capital que l'Etat lui a fourni , qui est collectif, qui est destiné à s'accroître indéfiniment, qui appartient en propre à l'association. Les travailleurs ici peuvent par conséquent se suffire à eux-mêmes, le taux de l'intérêt une fois fixé, — et rien n'empêcherait qu'on ne le fixât législativement à des époques déterminées, — les capitalistes qui
Revue de l'Avcyron et du Loty n» du 1«» mars IWl.
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offrent leurs services à l'alelier social, aux conditions fixées d'avance, sont admis; ceux, au contraire, que ces conditions ne satisfont pas , gardent leur argent , dont l'atelier peut se passer. Notre système crée à l'atelier social une situation telle , que le concours des capitalistes lui est toujours utile, sans lui être jamais nécessaire; donc, pas de débats possibles.
11 y a mieux: à mesure que notre système se développe, le capital collectif s'accroît ; la généralité des travailleurs devient de plus en plus indépendante ; les occasions de placement individuel do jour en jour diminuent; la tyrannie du capitaliste est frappée au cœur.
D'après le projet, les fonctions seraient réglées par le gouvernement la première année ; mais, dès la seconde , la hiérarchie sortirait du principe électif.
Si jamais le lecteur a assisté ou pris part aux élections municipales, départementales ou parlementaires, il sait combien d'intrigues, de mensonges, de calomnies, de fallacieuses promesses, d'immorales menaces sont dépensées dans ces luttes; il n'ignore pas que c'est une occasion de brouillerie pour les familles et de démoralisation pour un pays ; et sauf quelques citoyens traînards du vieux libéralisme , qui s'imaginent que la vie même d'une nation consiste à se battre , tout citoyen sensé voit approcher avec douleur l'époque de ces agitations périodiques qui font remonter à la surface de la société toute l'écume des mauvaises passions. Il ne s'agit pourtant que d'intérêts éloignés et mal compris, tout au plus de quelque faveur locale ou personnelle à garantir par certains choix. Que serait-ce donc si on livrait au scrutin le sort de chacun , le présent et l'avenir des familles ! si au lieu d'un candidat à désigner, les citoyens devaient s'assigner eux-mêmes leur rang social, mesure de eur droit à la considération et à la fortune! Combien voudraient être, je ne dis pas les derniers , mais seulement de la seconde, de la troisième catégorie! Où serait le balancier régulateur de la cupidité individuelle (l)?
Oui, dans les élections municipales, départementales ou parlementaires, il s'agit d'intérêts éloignés ou mal compris; et c'est précisément à cause de cela qu'elles sont la source de tant d'agitations et de cabales. Comment, d'ailleurs , ne voyez-vous pas que l'anarchie électorale n'est elle-même cpi'une conséquence de cet état de désordre et d'antagonisme produit dans la société actuelle par la distinetion des classes, la diversité des intérêts, la divergence des efforts?
Bévue de l'Aveyron et du Lot, n" du l^"" mai 18^1,
Introduisez le principe électif dans une association dont tous les nienibres marchent vers un but commun et soient tous également intéressés à la prospérité de l'œuvre commune, les c)ioses ne vont-elles pas changer de face? Et que sera-ce donc si, au lieu de donr;er leur suffrage par instinct plutôt que par science, et souvent au gré des passions les plus aveugles, les électeurs peuvent choisir en parfaite connaissance de cause, dans une sphère où s'écoule leur vie tout entière, en un mot, sous l'influence de leur intérêt bien compris.
Pour faire un bon choix , deux conditions sont nécessaires: l'intérêt et la capacité. Eh bien! les membres de l'atelier social réunissent évidemment ces deux conditions. Ils ont intérêt à bien choisir , puisque de leurs choix dépend le succès de l'association dont ils se p'^rtagent entre eux les bénéfices; ils ont la capacité de bien choisir, puisque, se voyant les uns les autres à toute heure du jour, et travaillant ensemble, rien ne leur manque de ce qui constitue les éléments d'une saine appréciation. Un ouvrier est-il en état d'apprécier son contre-maître? Un ouvrier qui doit recueillir pour sa part les fruits de l'habileté de son chef se donnera t-il de gaîié de cœur un chef inhabile? Voilà touie la question.
M. Louis Blanc admet que l'État , fondant les ateliers sociaux , réglera la première année les fonctions et les bénéfices. Si une fois il le fait, et le fait bien, pourquoi le dénantir de ce privilège (l) !
De peur qu'il ne finisse par abuser de l'énorme pouvoir que lui conférerait le système, parvenu à son dernier degré de développement ; et aussi de peur que la tâche pour lui ne devienne trop lourde lorsqu'il aurait à régler administrativement, non plus tel ou tel atelier, mais toutes les branches de l'industrie.
Evitons recueil contre lequel est venu échouer le saintsimonisme. Les fondateurs de cette doctrine avaient bien vu que, seule, la main de l'Etat était assez forte pour détourner la société du chemin des abîmes; mais trop préoccupés des avantages de l'initiative gouvernementale, ils dépassèrent le but. Au lieu de confier à l'Etat le soin de diriger, de régulariser le mouvemc nt industriel, ils lui imposèrent l'obligation de réglementer l'industrie dans
(1) Rcvtic (le t'Aveyron et du Lot, n" du 8 mars I8/1I.
tous ses détails; de là, tout à la fois, impossibilité d'action et possibilité de tyrannie.
Certes , nous ne sommes pas de ceux qui crient anathème au principe d'autorité. Ce principe, nous avons eu mille fois occasion de le défendre contre des attaques aussi dangereuses qu'ineptes. Nous savons que , lorsque , dans une société, la force organisée n'est nulle part, le despotisme est partout. Il n'est pas une ligne, dans ce petit livre, qui ne soit, de notre part, une douloureuse protestation contre le lâche abandon des pauvres, abandon qu'on ose appeler la liberté! Mais si nous voulons un pouvoir vigoureux et actif, nous sentons, d'un autre côté, qu'il y aurait folie à le supposer infaillible ; nous ne nous dissimulons pas qu'un gouvernement, quel que soit le mérite de l'organisation politique qui lui aura donné naissance , se compose d'hommes accessibles à des erreurs et à des passions dont l'existence de la société ne saurait dépendre. Le problème à résoudre , pour nous, a donc été celui-ci : créer au pouvoir une grande force d'initiative, en évitant toutefois d'absorber dans la vie du pouvoir celle de la société.
L'État fournirait les premiers fonds. Cependant, il ne paraît pas qu'il soit admis à participer aux bénéficesni à percevoir aucun intérêt. Cette différence de l'État aux autres capitalistes n'est pas juste (1).
Et pourquoi donc n'est-elle pas juste? Est-ce que vous considérez l'Etat comme un spéculateur? Est-ce qu'il a un intérêt distinct de celui de cette société qu'il représente et qu'il résume?
Une part des bénéfices serait consacrée à l'allégement des crises qui pèseraient sur d'autres industries ; toutes les idées se devant aide et secours. Très-bien! si les autres industries faisaient part de leurs bénéfices à l'atelier social ; mais cela ne pouvant être jusqu'à leur propre organisation, il y aurait injustice (2).
Aussi n'est-ce qu'entre les diverses industries socialenunt organisées que doit avoir lieu, suivant notre projet, cette mutuelle assistance.
Une autre part des bénéfices serait consacrée à fournir des instruments de travail à ceux qui voudraient faire partie de l'association. — Il faudrait ajouter que le prix en serait retenu sur le salaire ; que ce
(1) Revue de l'Aveyron et du Lot^ n" du 10 mars ISftl.
(2) Ibidem.
serait une avance, non un cadeau, sous peine d'injustice ; car le capital étant fourni par l'État, donner gratuitement des instruments de travail h certains ouvriers, c'est dépouiller le grand nombre au profit du petit nombre (l).
Vous auriez raison si le système proposé n'était pas destiné à se développer de façon à comprendre l'universalité des travailleurs. Mais c'est pour arriver à ce résultat que nous détachons du capital possédé par l'atelier social une part qui ne doit être employée qu'à son agrandissement, et qui, par conséquent, appartient d'avance à tous les travailleurs sans exception. Retenir sur le salaire de l'ouvrier le prix des instruments qui lui sont nécessaires pour vivre et pour servir la société dont il fait partie, ce serait une injustice et une cruauté? Pitt lui-même l'a dit, l'Etat DOIT aux hommes du peuple du travail ou du pain.
La conception de M. Louis Blanc esfune conception essentiellement saint-simonienne. Saint-Simon, en effet, n'a cessé de solliciter le pouvoir de prendre la direction de l'industrie, en créant des ateliers soumis à des statuts de fabrique gouvernementale, et dans lesquels le pouvoir devait attribuer à chacun sa fonction, son rang dans la hiérarchie industrielle, et sa part dans les produits ou bénéfices (2).
Nous avons déjà répondu à ce reproche, et il est surprenant qu'il nous soit adressé par un journal phalanstérien, c'est-à-dire par un journal consacré à l'étude des diverses doctrines socialistes.
Entre le système de Saint-Simon et celui qui est exposé dans ce livre, la différence est manifeste, elle est radicale; elle est en même temps théorique et pratique.
Dans la doctrine de Saint-Simon, le pouvoir est tout, il fait tout : après avoir tiré en quelque sorte de son propre sein le droit de s'imposer à la société, il la façonne à son gré : c'est lui qui classe les capacités, c'est lui qui distribue les fonctions, c'est lui qui préside au travail de tous, c'est lui qui pourvoit à la distribution des richesses. Dans" la doctrine de Saint-Simon, l'Etat, c'est le pape de l'industrie. Dans notre projet, au contraire, l'Etat ne fait que donner au travail une législation, en vertu de laquelle le mouvement industriel peut et doit s'accomplir en toute liberté ; il ne fait que placer la société sur une pente qu'elle descend une fois qu'elle y est placée, par la seule force
(1) Rcinic de l'Avcynm et du Uit, n" du 10 mars 18'il,
(2) Phalange^ n" du 23 septenibr» Ib'iO,
des choses et par une suite naturelle des lois du mécanisme établi.
Dans la doctrine saint-sîmonienne, la hiérarchie s'établit essenliellemenl par l'élection d'en haut. Dans notre projet, au contraire, la hiérarchie s'établit essentiellement par l'élection d'en bas.
Dans la doctrine saint-simonienne, l'intervention de l'Etat dans l'industrie est permanente; dans notre projet, elle n'est en quelque sorte que primordiale.
Dans la doctrine saint-simonienne, l'action de la société s'efface entièrement derrière l'action du pouvoir. Dans notre projet, la société reçoit Tmipulsion du pouvoir; mais, son impulsion reçue, elle ne reste plus soumise qu'à sa surveillance.
Dans la doctrine saint-simonienne, le problème de la répartition des bénéfices est résolu par cette fameuse formule : à chacun suivant sa capacité ; à chaque capacité suivant ses œuvres. Dans notre projet, l'inégalité d'aptitude n'est assignée pour base à la différence de rétribution que transitoirement et avec des restrictions importantes. De telle sorte que ce qui forme le principe de la morale saint-simonienne n'est, dans notre projet, qu'une concession nécessaire à des idées que nous regardons comme fausses, et sur lesquelles nous voulons que l'éducation fasse prévaloir les notions d'une morale supérieure.
Ainsi donc, entre le système de Saint-Simon et le nôtre il n'y a rien de commun, ni le but final, ni les moyens, ni la morale.
Quant aux capitalistes, M. Louis Blanc, qui veut bien que l'intérêt de leur argent soit garanti sur le budget, les exclut de toute participation aux bénéfices réalisés par l'atelier. Nous nous bornerons sur cette étrange exclusion aux deux remarques suivantes : la première que c'est fort mal entendre la cause des classes ouvrières que de ne pas intéresser directement les capitalistes à l'amélioration de leur sort. Et, en effet, si les établissements dont il est question doivent améliorer la position de- ces classes, il importe de les multiplier ; et le meilleur moyen d'arriver à ce résultat, c'est de faire qu'ils soient un bon placement pour les capitaux : il faut donc que les capitaux aient part aux bénéfices. Notre seconde remarque sera celle-ci : le capital, en tant que faculté concourant à la production, a-t-il ou n'a-t-il pas la légitimité des autres facultés productives? Voilà la question. S'il est illégitime, il prétend illégitimement à une part dans la production, il faut l'exclure, il n'a pas d'intérêt à recevoir ; si, au contraire, il est
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légitime, il ne saurait être légitimement exclu de participer à des bénéfices à l'accroissement desquels il a concouru (1).
La question est posée d'une manière très-confuse daiis les lignt s qui précèdent. L'écrivain a sans doute voulu nous demander si, d'après notre opinion, il était équitable d'accorder au capitaliste, dans les bénéfices de la production, une part égale à ceile du travailleur.
Eli bien ! nous répondons sans hésiter que ce serait là, dans une société normale , le comble de l'absurdité et de l'injustice. Comment ! voici un individu qui a trouvé dans la succession paternelle un million , bien ou mal acquis, par son trisaïeul. Biche, parce quil n'est donné la peine de vaitre, coniine le noble de Beaumarchais, il daigne permettre à l'industrie de faire fructifier ce million. Du reste, il passe ses jours à la chasse, il court les spectacles et les promenades, il emploie ses veilles au jeu, il use sa vie tout entière dans des plaisirs ou des occupations qui n'ont pour but que la satisfiiction de son égoïsme. Et parce qu'il n'aura pas stupidement enfoui dans la terre cette valeur d'un million qui existerait sans lui, qui existait avant lui, qu'il ignore fart de tiéconder, dont il ne sait enfin que toucher et consonmier le revenu, vous lui accorderez dans les h'uils de la production une part égale à celle de l'homme intelligent et laborieux par qui cette richesse est accrue, mise au service de toî.s, et dont la vie n'est qu'un sacrifice perpétuel a la société! Quelle justice distributive, bon Dieu! Et que penser de ceux qui, voulant réformer le monde, ne voient pas dans une semblable répartition des bénéfices unô-bruiile violation de toutes les lois de la justice et un outrage à la raison humaine !
Direz vous que le capital n'est p-îs, dans l'œuvre de la production, un él/meiU moins indispensable que le travail lui-même? Entends)! is -nous. De ce que le capital et le travail sDut deux éléments également nécessaires à la création des richesses, devons-nous conclure qu'au point de vue de féquité, le capitaliste et le travailleur sent deux agents également nuaùloires? Une telle conclusion serait extravagante
Dir<'Z-vous que tous les capitalistes ne sont pas des oisifs? D'a'cord. Mais pourquoi faire si grande la part de ceux qui le sont , et dans ceux qui ne le sont pas pourquoi, rétribuer l'homme riche plus ou autant que rhomnie aclif?
(1) Phalaittjc-, II" du 2'i scptciuliie IS-'iO.
Direz-vous que si cela est peu équitable , cela est du moins utile ? Mais, d'abord, c'est une pauvre philosophie, et bien usée, que celle qui sépare ce qui est utile de ce qui est juste. Et puis, qu'osez-vous prétendre? Comment la société pourrait-elle trouver son profit à mettre sur la même ligne les services impersonnels que lui rend le capitaliste et les services personnels que lui rend le travailleur? Le travail meurt avec le travailleur : le capital meurt-il avec le capitaliste? Il n'y a rien d'impossible dans l'existence d'une association vivant sur un capital collectif , et l'histoire nous offre plus d'un exemple de ces sortes d'associations. Ainsi, l'on peut concevoir une société sans capitalistes : une société sans travailleurs se peut-elle concevoir? Donc , bien que le capital et le travail soient également nécessaires , les capitalistes et les travailleurs ne le sont pas également. L'existence des sociétés ne dépend pas des premiers d'une manière absolue, tandis qu'elle dépend d'une marJère absolue des seconds. Dès lors n'est-il pas manifeste que si les seconds sont moins bien traités que les premiers, cela vient de ce que toutes les notions du juste et du vrai ont été renversées, et de ce que la civilisation a fait fausse roule?
Direz-vous qu'il n'en saurait être différemment? Prenez garde ! Si vous partez de là , vous perdez le droit de parler d'équité, de m.orale, de progrès ; vous perdez le droit de parler de Dieu. La Providence disparaît pour faire place au plus aveugle, au plus grossier fatalisme.
Revenons au dilemme dont nous avons reproduit les termes : « S'il est illégitime (le capital) , il prétend illégitime^ ment à une part dans la production, il faut l'exclure y il n'a pas d'intérêt à recevoir. Ceci n'est qu'un sophisme. Les disciples de Fourier savent aussi bien que nous combien est grande la puissance des faits existants. Bien ou mal constituée, la société est ce que l'ont faite des idées fausses, de tristes préjugés, une ignorance générale, et des iniquités traditionnelles qui ont plusieurs siècles de durée. Il faut bien tenir compte de toute cela si on veut arriver à une solution pratique. Nous demandons que l'atelier social paye aux capitalistes l'intérêt de leur argent, et un intérêt élevé : 1» parce qu'il importe que les élablissements proposés ne repoussent aucun des moyens qui sont de nature à favoriser leur développement } 2° parce que notr^
projet ayant pour but une rénovation qui doit finir par embrasser la société tout entière, il importe que les capitalistes soient sollicités aussi vivement que possible à entrer dans l'association générale, de manière à ce que la concentration de toutes les forces éparses s'opère avec rapidité.
Le meilleur miyrn d'atteindre ce résultat , c'est de faire que les capitaux aient part aux bénéfices.
Nous ne nions pas que, dans ce cas, l'attrait ne fût plus grand pour les capitali.->tes. Mais la question est de savoir si, pour les attirer, il ne sufrirait pas de leur offrir de leur aro^ent un intérêt aussi et plus considérable que celui que l'Etat aujourd'hui paye aux rentiers. Car si cela devait suftire , aller au delà serait une folie , puisque ce serait sacrifier sans utilité la rigueur des principes. Or, nous disons que, les ateliers sociaux une fois en mouvement, les capitalistes seraient d'autant plus portés à y entrer que, par suite du progrès de ces établissements , les occasions de placement individuel diminueraient de jour en jour.
Nous demanderez-vous quelle raison nous porte , l'absorption des capitaux individuels étant rendue tôt ou tard inévitable par notre projet, à ménager si fort les capitalistes, et à leur adoucir à ce point une pente qu'il ne leur serait pas possible de ne pas descendre? La raison qui nous porte à ces ménagements, ce n'est pas seulement le désir de transiger avec des répugnances trop nombreuses et des préjugés trop profondément enracinés ; c'est plus et mieux que cela. Réformer la société , sans la bouleverser; donner aux intérêts une direction plus féconde et plus tutélaire, sans ébranler avec une impatience sauvage les existences fondées même sur les abus qu'on cherche à détruire; préparer l'avenir, en un mot, sans rompre violemment avec tout le passé... est-ce un calcul seulement? Non; c'est un devoir.
Il manque h la critique de M. Louis Blanc une chose essentielle, et sans laquelle elle est en quelque sorte privée d'appui ; nous voulons parler de la détermination des faits auxquels on doit rapporter la concurrence ; car celte concurrence anarchique, si justement condamnée par M. Louis Blanc, pour les déplorables conséquences qu'elle engendre, est d'abord un effet avant d'être une cause. Or, n'est il pas de toute nécessité, si l'on veut arriver à des conclusions rigoureuses, de déterminer l'ordre de faits auquel la concurrence doit être rapportée ? )Eh bien ! c'est ce que M. Louis Blanc a complètement oublié do faire,
Nous lisons bien cette phrase au milieu de son article : De Vindividualisme, ai-je dit, sort la concurrence. Mais nous avons vainement cherché dans tout le cours de l'article un passage seulement où M, Louis Blanc eût pris la peine de faire la théorie de la génération de la concurrence par l'individualisme. Nous sommes encore à le trouver. — D'ailleurs, qu'entend-il ici par individualisme ? On ne saurait entendre par ce mot le morcellement des industries, l'isolement des familles constituant autant de groupes industiiels séparés, insolidaires et forcés de se faire la guerre, c'est-à-dire d'exercer la concurrence en mode anarchique. De ce morcellement industriel, de cet isolement des familles, M. Louis Blanc ne dit pas un mot. Voilà pourtant la grande cause de la concurrence qu'il déplore, la grande source de toutes les misères industrielles et morales sur lesquelles il appelle l'attention des publicistes et du pouvoir. N'est-ce pas une chose vraiment bien étrange qu'un pareil oubli? Quoi ! vous venez nous proposer un remède pour certaines plaies sociales, vous prétendez que ce remède est logique, rationnel ; vous voulez que notre raison en juge, et vous oubliez de nous parler des causes qui engendrent ces plaies (1) !
Le rédacteur de la Revue de l'Aveyron et du Lot a répondu d'avance, et pour nous, à cette objection des rédacteurs de la Phalange. Nous reproduisons cette réponse, qui est victorieuse :
Pour guérir les maux de la concurrence, a-t-on dit à M. Louis Blanc {la Phalange, n" du 2ô septembre 1840), il aurait dû remonter jusqu'à la cause même de cette concurrence , qui est le morcellement industriel, l'isolement des familles, et attaquer le mal dans sa source, ce qu'il n'a point fait.— Ce reproche me semble injuste.
La concurrence, dans son sens vrai {cuin currere, courir ensemble), est la prétention simultanée de divers individus au même produit, prétention qui entraîne la lutte. Cette prétention est un fait primitif, découlant de la nature humaine; elle n'est pas le produit de l'isolement familial, ni du morcellement industriel. La concurrence est entre hommes ce qu'est le morcellement entre instruments de travail. Ce sont des faits coexistants, solidaires, s'engendrant nmtuellement. Il est bien vrai que l'association substituée à l'isolement familial accroîtrait la production, mais la concurrence ni la lutte ne seraient point abolies par cela même , sans le concours de beaucoup d'autres conditions. C'est tellement vrai , que , dans l'industrie comme dans l'agriculture , comme dans le commerce , le travail , loin de s'effectuer par ménages et familles isolés, s'exécute en réalité très-souvent par de nombreuses réunions d'hommes , appartenant à diverses familles , rapprochés sous certaines conditions. On peut même soutenir en toute vérité que la production en familles isolées (mode morcelé) n'existe réellement nulle part et se conçoit à peine. Puisque le capital , le travail et le talent
(1) Phalange, n" du 2Z sQptemhrQlSUO.
sont les trois éléments de la production , il faudrait supposer une famille qui se suffit h elle-même et n'empruntât jamais les bras d'autrui, ni les instruments, ou les deni-ées, ou les avances d'autrui, en un mot, une famille complètement isolée de toute relation humaine , ce qui est tout au plus le cas de quelques sauvages. Dans toutes nos sociétés, les familles sont depuis longtemps sorties de cet isolement, et dans l'œuvre de la production elle se sont constamment associées entre elles , d'une manière imparfaite, il est vrai , et non intégrale, par l'échange mutuel, le prêt ou le louage des instruments, des talents, des bras. Le morcellement absolu qui correspondrait à cet isolement absolu n'est pas moins chimérique. Ainsi, ni l'un ni l'autre ne peuvent être les causes génératrices de la concurrence. La concurrence , je le répète , et le morcellement sont deux faits primitifs de deux ordres parallèles, et se fortifient mutuellement. Attaquez la concurrence, du même coup vous frappez le morcellement ; détruisez le morcellement , vous atteignez la concurrence. L'isolement familial , qui tient h la fois du morcellement par les instruments de travail et de la concurrence par les agents, suivra nécessairement le sort de l'un et de l'autre.
Ainsi , M. Louis Blanc aborde le problème de l'organisation du travail à sa hauteur convenable , en visant droit à la concurrence (1).
L", Constitutionnel a consacré à l'expositioR de notre projet un article pleia de bienveillance pour nous. Malheureusement nos idées y sont exposées, non discutées. L'auteur se borne à nous reprocher en termes vagues l'exagération de nos prémices et le tour absolu de nos conclusions. Qu'est-ce à dire ? Les faits sur lesquels nous nous sommes appuyé, ce sont pour la plupart des chiffres extraits de rapports officiels. Quant aux conclusions que nous en avons tirées, le lecteur est en état de juger combien d'efforts nous avons faits pour en plier la logique à la nécessité de ménager les transitions.
L'atmosphère des intérêts, dit l'auteur de l'article dont il s'agit, a peut-être besoin, comme le nôtre, d'orages qui l'épurent, et il est certain que, quelle qu'en soit la violence ^l'équilibre se rétablit à la longue (2).
Mais le mal que nous avons décrit est-il donc un mal accidentel? Ces milliers d'ouvriers que la misère prend au berceau pour les conduire jusqu'à la tombe ne souffi eut-ils pcis d'une manière permanente et continue? N'estelle pas de tous les jours, de tous les instants, cette affreuse lutte qui engtndie les vices les plus hideux, châtiés
(1) ttevue de VAvcyron et du Lot, n" du 15 Wviici' 18^1.
(2) ConslUutionncl, n" du rJclécciiibrc lS^O.
par les plus cruels désastres ? Les crises industrielles, si c'est là ce que vous entendez par ce mot orage, les crises industrielles sont une aggravation momentanée du mal ! Mais sont-elles tout le mal? Et en quoi les jugez-vous propres à épurer l'atmosphère des intérêts '^
La société se trouve-t-elle en meilleure voie le lendemain de ces sauve-qid-peut de l'industrie où nous voyons des ateliers qui se ferment, des capitaux qui se cachent ou sont anéantis, des faillites qui enfantent des faillites, des fortunes qui se renversent les unes sur les autres, et la pâle multitude des prolétaires sans travail. qui cherche son pain entre l'insurrection et l'aumône? L'équilibre se rétablit à la longue ! Hélas ! ne comprenez-vous pas que vous transportez dans l'histoire de l'industrie ce mot fameux qu'il faudrait laisser aux sanglantes annales de la politique : L'ordre règne à Varsovie!
C'est une chose vraiment étrange que l'obstination que nous mettons, dans ce prétendu siècle de lumières, à nous entourer de ténèbres pour ne point apercevoir les plaies qui nous rongent. Nier les blessures, est-ce les fermer? Que nous ressemblons bien à ce philosophe de l'antiquité qui, en proie aux plus vives souffrances, s'écriait : « 0 douleur! tu tie me forceras pas à avouer que tu sois un mal ! » Orgueil puéril ! occupons-nous de chasser la maladie : nous n'aurons pas besoin de mentir à nous-mêmes pour la braver.
Mais il y a des gens qui font à Dieu cet outrage d'affirmer que le mal est immortel! Voici ce que le Globe opposait à notre système :
Qui niera les plaies de l'ordre social actuel? Ce ne sera certes pas nous. Nous avons vu l'Africain que l'on nomme esclave, et l'Européen que l'on nomme citoyen; nous les avons suivis tous deux dans les diverses phases de leur existence de prolétaire; et, certes, nous savons de quel côté est la plus forte somme de misères. Mais ces infortunes matérielles sur lesquelles on revient souvent, et qui servent de pâture quotidienne aux publications du parti radical , révèlent-elles un état aussi anormal qu'on veut bien le dire, un état dont il faille sortir à tout prix? Ne sonî-elles pas, au contraire, à quelques modifications près (bienfaits d une législation plus ou moins parfaite), fatalement inhérentes à l'existence de toutes les sociétés humaines? Je ne veux pas appeler d'autre argument à la démonstration de cette vérité que celui que vous me fournirez vous-mêmes : Le riche , dites-vous, succombe lentement à de mystérieuses blessures, et fléchit peu à peu au sein
d'un bonheiii' apparent, sous le poids d'une commune souffrance. Avez-vous songé, en écrivant ces lignes, à la déduction philosophique qui en découlait si naturellement? Vous ne savez en tirer que celle-ci: C'est la misère du pauvre qui fait la douleur du riche. Etrange aberration d'une philosophie matérialiste qui se heurte aux vérités et les change en erreurs! Non! ce n'est pas la misère du pauvre qui fait la douleur du riche: l'une est, si l'on peut dire, le commentaire providentiel de l'autre. Ces mystérieuses blessures, comme vous les appelez si bien, sous lesquelles succombe lentement l'opulence, ne vous révèlent-elles pas qu'il ne saurait être donné à aucune organisation humaine de réaliser le bonheur matériel, de le réaliser par des moyens purement humains (1) ?
Y pensez-vous? Mais avec de pareilles docirines vous allez droit à la négation de tout progrès ! Carde quel droit affirmeriez-vous que c'est seulement le tiers, le quart, le cinquième du mal qu'il est donné à l'homme de détruire? Où fixer, sur la route du progrès, la limite qu'il est permis d'atteindre et qu'il n'est pas permis de dépasser?
Croyez-vous au progrès, oui ou non ? Dans le premier cas, je vous défie d'en assigner les bornes. Dans le second, je n'ai plus à discuter avec vous.
On accuse de presque tous nos maux la corruption de la nature humaine : il faudrait en accuser le vice des institutions sociales. Regardez autour de vous : que. d'aptitudes déplacées et par conséquent dépravées ! Que d'activités devenues turbulentes, faute d'avoir trouvé leur but légitime et naturel. On force nos passions à traverser un milieu impur ; elles s'y altèrent : qu'y a-t-il de surprenant à cela ? Qu'on place un homme sain dans une atmosphère empestée, il y respirera la mort.
Notre nature, a dit M. Guizot, porte en elle-même un mal qui échappe à tout effort humain. Le désordre est en nous. La souffrance, inégalement répartie, est dans les lois providentielles de notre destinée {"2),
Voilà donc leur philosophie ! philosophie désespérante s'il en fut, mais, du reste, bien appropriée à un régime qui consacre les angoisses de la foule.
Eh bien ! voici le problème à résoudre dans un pareil régime : comment persuader à cette foule immense qu'on dit destinée à souffrir, à souffrir sans consolation, à souffrir sans espoir, à souffrir en vertu des lois de la Providence ; conmient lui persuader qu'elle doit croire, en
(1) G lobe, ib mars ISUl.
[2) ncvîic française, n" de 1838,
effet, et se résigner à la fatalité de son destin ? Comment conjurer son désespoir? Quelle barrière opposer à l'ardeur des désirs inassouvis qui s'élèvent dans son sein?
Dans les sociétés antiques, ceux qui souffraient sans espoir, c'étaient des esclaves.
L'esclavage détruit, que fit le catholicisme? Pour forcer le peuple, qu'il ne voulait pas émanciper, à se contenter de son sort, il remplaça le fatalisme antique par le dogme fameux de la souffrance mérUoire ,• il cria aux malheureux : Souffrez sans vous plaindre, car la souffrance est sainte ; souffrez avec joie, car Dieu garde à vos douleurs de célestes et ineffables dédommagements.
Mais ce dogme n'a plus de puissance sur les esprits. On a compris que ce n'était qu'un sophisme propre à empêcher la légitime insurrection des opprimés contre les oppresseurs, et ce sophisme impie est lombé avec toutes les tyrannies auxquelles ils avaient si longtemps servi de base.
Comment donc l' allez-vous résoudre ce formidable problème de la résignation, philosophes et logiciens du régime actuel? Par quel frein moral retiendrez-vous dans leur misère tous ces hommes que votre philosophie condamne à des souffrances sans lendemain? Ne voyez-vous pas que les révolutions qui ont passé sur nos têtes ont donné à ce peuple la conscience de sa force? Ne savez-vous pas que, d'un bout à l'autre de la société, ce cri magique d'égalité a retenti, qu'il a pénétré dans toutes les âmes, et qu'il a éveillé des désirs jusqu'ici inconnus? Voilà un fait dont il vous est commandé de tenir compte. Heureux ou funeste, approuvé ou maudit, il existe ; il vous domaine, il vous entraîne.
M. Guizot sentait bien toute l'importance de cette question, lorsqu'il s'écriait à la tribune : le travail est