REPONSES A DIVERSES OBJECTIONS
Nous allons examiner une à une les objections qui nous ont été adressées, et pour n'être point exposé à les affaiblir, nous les reproduirons textuellement *.
Voici en quels termes M. Michel Chevalier a commenté notre système \
« Allons droit au fond de ce livre sans nous arrêter h la forme, et même sans la qualifier. Le système qui y est exposé a un public qui s'en occupe.
1 Les journaux qui jusqu'ici ont discuté notre projet sont : le Siècle, le Constitutionnel, le Charivari, la Phalange, la Revue de l'Aveyron et du Lot, le Globe, la Revue du 19* siècle, le Commerce, le Journal du Peuple, ta Revue des Deux-Mondes, V Atelier, le Journal des Débats.
2 Voir le Journal des Débats, numéro du 21 août 1844.
Ce sont des idées qui germent dans un certain nombre de têtes , que plusieurs écrivains ont soutenues simultanément , sauf quelques variantes , que Ton s'efforce d'accréditer parmi les classes ouvrières, et qui y trouvent des zélateurs. L'organisation du travail consisterait, suivant l'École dont M. Louis Blanc est l'un des interprètes, à ouvrir des ateliers sociaux aux frais de l'Etat, d'abord dans les branches les plus importantes de l'industrie nationale, puis successivement dans toutes les autres» L'État en dresserait les statuts; cette rédaction, délibérée et votée par la représentation nationale, aurait force de loi.
« Tout ouvrier offrant des garanties de moralité serait appelé à travailler dans les ateliers sociaux.
a Pour la première année le gouvernement réglerait la hiérarchie des fonctions; mais après ce délai d'un an, les travailleurs ayant eu le temps de s'apprécier l'un l'autre, la hiérarchie sortirait du principe! électif.
« Le bénéfice net serait divisé. en trois: parts. L'une serait répartie par portions égales entre les membres de l'association ; la seconde serait destinée à l'entretien des vieillards, des malades, des infirmes, à Radoucissement des crises qui pèseraient sur d'autres industries ; la troisième serait destinée à agrandir l'atelier, en fournissant des instruments de travail à ceux qui voudraient y entrer.
« Dans chacune de ces associations formées pour les industries qui peuvent s'exercer en grand, pourraient être admis ceux qui appartiennent »
des professions que leur nature même force à s'éparpiller et à se localiser; si bien que chaque atelier pourrait se composer de professions diverses groupées autour d'une grande industrie, parties différentes d'un même tout, obéissant aux mômes lois et participant aux mêmes avantagea.
« Les salaires seraient inégaux entre les membres de l'atelier ; mais cette inégalité serait provisoire. En vertu de l'égalité et de la fraternité, telles que les comprennent M. Louis Blanc et ses amis, après un laps de temps pendant lequel l'éducation préparerait les hommes, tous les salaires deviendraient égaux.
«^Chacun aurait le droit de disposer de son salaire à sa convenance; mais bientôt on verrait naître de l'association des travaux la volontaire association des besoins et des plaisirs.
« Les capitalistes seraient appelés dans l'association et toucheraient l'intérêt du capital par eux versé, lequel intérêt leur serait garanti sur le budget ; mais ils ne participeraient aux bénéfices qu'autant qu'ils se rangeraient parmi lefe travailleurs.
« Bientôt l'industrie privée en masse; maîtres et ouvriers, demanderait à être incorporée dans les ateliers sociaux, et la concurrence de ces ateliers serait asses formidable pour faire regarder atout le inonde cçtte incorporation comme une faveur. Dès. lors, après un temps plus ou moins long, l'industrie morcelée disparaîtrait, la concurrence s'enfuirait de la terre, qu'elle désole aujourd'hui ; l'âge d'or luirait, Astrée régnerai! dans l'univers.
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« Tel est le résumé fidèle de ce système. En resserrant ainsi l'exposé de M. Louis Blanc, nous nous sommes servis, autant que possible, de ses termes mômes.
« Ce système s'appuie d'un sentiment louable, le désir de supprimer les effets fâcheux de la concurrence illimitée. Parmi les résultats de la concurrence à peu près sans bornes qui est la loi de l'industrie depuis cinquante ans, il en est de désastreux qui pèsent également sur toutes les classes indus* trielles, sur les maîtres comme sur les ouvriers; il en est que l'humanité déplore, que la morale publique condamne et flétrit L'instabilité, les secousses, les fraudes, les violences qui trop souvent caractérisent ce régime, nous ne nous sommes pas fait faute nous-môme de les signaler et d'en appeler le remède. Mais, avec des publicistes pleins de lumières et de sens, nous les avons considérées comme les conséquences fâcheuses parmi tant d'autres bienfaisantes de la mise en œuvre récente et incomplète d'un principe nouveau clans le monde, celui de la liberté, principe fécond et immortel. Pour améliorer le fruit, nous pensons qu'il y a seulement à émonder l'arbre, et, d'une main prudente et sûre, le débarrasser des rameaux qu'il pousse à l'aventure.
« L'écoleradicale à laquelle M. Louis Blanc appartient veut, si nous ne nous trompons, et jiousen faisons juge le lecteur, qu'on le coupe par le pied. A ce compte, il n'y aurai t pas seulement moins de fruits ; il n'y en aurait plus du tout : il n'y en aurait pour personne. Ceux qui sont pauvres comme ceux qui
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sont riches, mourraient» de faim. M. Louis Blanc et ses amis croient, il est vrai, le contraire; ils se flattent de faire croître un autre arbre magnifique, sous l'ombrage duquel le genre humain trouverait un abri plein de charmes, et dont la sève abondante fournirait une délicieuse substance aux hommes. Examinons s'ils ne se trompent pas.
Voyons si le rameau qu'ils se proposent de planter en terre pourrait y puiser quelques sucs nourriciers, s'il a force de vie, si les lois de la nature humaine ne le condamneraient pas aussitôt à dessécher et à périr.
« Quiconque trace un système de réorganisation sociale s'inspire d'idées philosophiques exactes ou non, et de données bonnes ou mauvaises sur le cœur humain, à son insu, quand il a la vue courte et l'esprit pauvre, sciemment et de propos délibéré quand il a une tête pensante. Nous rangeons M. Louis Blanc dans la seconde catégorie, et nous lui demanderons à lui-même quel est son point de départ
« Les idées-mères de M. Louis Blanc, celles qui percent à chaque instant dans son livre, sont les deux suivantes.
« i* Les sociétés humaines peuvent se gouverner principalement, sinon absolument, par le sentiment du devoir. L'intérêt personnel n'est qu'un ressort d'une importance secondaire ; le progrès social et individuel, le développement de la prospérité publique et privée n'exigent pas impérieusement qu'on le mette énergiquement en jeu. 11 n'est pas nécessaire de l'exciter directement. Un
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appât indirect suffira; 11 ne mérite pas plus <rtooaneur. Qui dit Intérêt personnel, direct, immédiat dit cupidité. De là M.' Louis Blanc conclut que ses ateliers sociaux seraient florissants, quoique les membres de Pateliôr n'eussent qu'un intérêt collectif et non pas individuel, indirect et non pas immédiat, à bien s'acquitter de leurs fonctions;
« 2° Le terme définitif des sociétés, c'est l'égalité absolue. Nous touchons à ce but ; encore un effort» et nous y sommes. Par conséquent, dans un trèsprochain avenir , tous les hommes pourront être également rétribués. L'inégalité des salaires parmi les membres des ateliers sociaux, c'est-à-dire parmi tous les hommes, ne sera qu'un accident provisoire, une dérogation passagère à la loi suprême de l'univers ; après un peu de temps, la distinction résultant d'une inégalité de salaires sera abolie. Voici ses propres expressions : « Gomme réduca^ « tien fausse et antisociale donnée à là génération « actuelle ne permet pas de chercher ailleurs que « dans un surcroît de rétribution un motif d'ému- « lation et d'encouragement, la différence des sa- « laires serait graduée sur la hiérarchie des foncer tions, une éducation toute nouvelle devant sur « ce point changer les idfées et les mœurs; »
« Or ces deux idées-Mères sont radicalement erronées, fout le système social fondé sur elles est chimérique. Le cœur humain est au rebours de Ta conception de M. Louis Blanc. Taûtpis pourleeœw humain, me dira-t-iL — Gela se peut, mate tant pis plutôt pour votre pian; prenez les hommes tels qu'ils sont, et non tels que vous voudriez qu'ite
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fussent Dansée cœur da la très-grande majorité. des hommes, et dans le plus grand nombre descirconstances, dans les actes de la/ vie «courante* le sentiment du droit personnel prime celui dudevoir; la pensée de l'intérêt domine celle du sacrifice. Le sentiment immédiat et direct du gain individuel est un mobile sans cesse agissant ; dans le monde des affaires, dans les échanges de l'industrie, dans le domaine, du travail, il mène et mènera toujours le genre humain». Supprimez-le, et l'industrie languit et s'arrête. Hors de là, plus de progrès dans les arts, plus d'ardeur parmi les travailleurs, plus de vie dans l'atelier. L& loi et la religion prêchent aux hommes le devoir et glorifient le sacrifice ; remereions4es-en du fond du cœur. La société serait perdue le jour où le sentiment du devoir serait éteint Bile, tomberait en pourriture, si le sacrifice et l'abnégation ne rece* vaient pas les hommages des hommes. Mais le^en* timen* du droit se prêche tout seul. Chacun de nous est sur ce point son propre: prédicateur, et trouve en soi-même un catéchumène docile. Ce senties âmes d'élite, et elles seules, qui sont autres. Dressez des statue* à Ciacinnatus^offlrez des palmes awx rtrartyrs, mais n'espétez'pas que» dans lies actes habituels de la vie pratique , et dans les questions de pet-au-feu, le- genre tomate prenne leur abnégation pour modèle. Et. encore, pagina £eû, euxmêmes, dan» leurs transactions usuelles» se conduisaient suivant la r loi commune, et ils étaient peut-être fort intéressés. -^Cincinnatus, propriétaire, quand il vendait son grain, faisait probable-
ment ses efforts tout comme un autre pour tirer de l'acheteur le meilleur prix. Caton l'Ancien, l'homme du devoir en politique, était, dans la vie privée, très-regardant; et saint Paul, le grand saint Paul, homme de dévouement, certes, eût été peut-être peu alerte, quand il était à sa besogne de faiseur de tentes, s'il n'eût senti que de son travail individuel dépendait son pain quotidien.
« Quant à traduire l'idée de l'égalité par des rétributions identiques pour tous les hommes, c'est méconnaître l'homme et l'histoire. L'égalité véritable, celle que proclamaient nos pères en 1789, et qui a définitivement triomphé en 1830, celle à qui appartient l'avenir, consiste à effacer les inégalités politiques fondées sur le droit de la naissance. Elle signifie qu'il n'y a plus en France de noblesse privilégiée dans sa descendance, et, pardessous, un tiers-état. Les Français sont égaux, cela veut dire que la nation française est une, que les distinctions publiques appartiennent au talent et aux services, sans acception de la naissance. Gela signifie que l'État doit à tous les intérêts un égal appui, une égale sollicitude; qu'il est tenu à protéger les champs de celui-ci, les rentes de celui-là, le travail de ce troisième, qui n'a ni rentes ni terres. C'est-à-dire aussi que par l'éducation l'État doit préparer tous les hommes à être utiles à la société et à eux-mêmes ; que l'éducation encore doit avoir pour but de soigneusement rechercher partout, dans les hameaux comme dans les cités, sous le chaume et les haillons comme sous le toit
et l'opulence, les natures supérieures dont la société a besoin pour que ses affaires soient bien conduites. Mais l'idée de soumettre à la même existence matérielle tous les hommes, sans exception, les magistrats suprêmes comme le plus humble des manouvriers > est une de ces chimères qui sont permises à peine au collégien naïf dont l'imagination exaltée rêve le brouet noir des Spartiates, hors du réfectoire pourtant, alors qu'il n'a plus faim. Ce ne serait pas de l'égalité, ce serait de l'inégalité brutale, de la tyrannie la plus odieuse» Imaginez-vous dans une des casernes où les travailleurs, c'est-à-dire tous les citoyens, auraient la vie en commun que leur offre M. Louis Blanc, le prince ou le premier magistrat, les ministres, les juges des plus hauts tribunaux, les chefs des travaux de la société, ceux dont la pensée coordonne et règle les efforts de leurs semblables, mangeant à la gamelle de tout le monde la pitance universelle ; se délassant de leurs grands soucis dans le préau universel, aux mêmes jeux que le vulgaire, méditant sur les destinées de la patrie, sur les intérêts, généraux de la société,dans leur chambre numérotée, pareille à celle du dernier des citoyens y ayant pour s'inspirer autour d'eux, de même que lui, les ustensiles du ménage et les, cris des enfants. Gela n'est pas sérieux. Des imaginations échauffées ont pu, dans leur exaltation, produire de pareilles utopies ou s'en laisser séduire, alors que les détenteurs du pouvoir absorbaient tous les avantages et accaparaient tous les biens. Je concevrais ce rêve en Turquie, de la part d'un malheu-
reux raya à qfcî le pacha aurait la vefHe pria sa dernière chèvre et abattu son dernier- palmier. Mais en France; de nos jours, où les fonctions publiques sont si peu rétribuées, que de la part d'un homme de quelque capacité, c'est un sacrifice matériel que de les accepter, et où elles n'offrent aucune compensation morale en retour; de nés jours, où la position des gouvernants, telle que l'ont faite les préjugés et l'éducation de la révolution, est digne de pitié plutôt que d'envie; chez nous, où le premier besoin politique est dé rendre à l'autorité quelque prestige, et le premier besoin social la hiérarchie, ces projets d'amoindrir jusqu'à l'aplatissement l'existence des chefs restent sans explication et sans excuse.
« Les deux bases sur lesquelles repose le système de M* Louis Blanc n'ont donc ni solidité, ni consistance. Seul, le sentiment du devoir est incapable de fonder une société; le réformateur qui compte sans l'Intérêt personnel néglige le mobile le plus pùfssantdes actions ordinaires des hommes, là force qui détermine au moins à demi tous les battement^ du cœur humain. Dans l'édifice social^ c'est le sentiment du devoir qui cimente; mais c'est le sentiment personnel qui rapproche les matériaux. L'égalité absolue est plus qu'une chimère, c'est le comble de l'injustice; c'est l'avilissement 'de ce qull y a de plus noble et de plus pur sur la terre ; c'est une honteuse promiscuité. Par cela même, le système croule en entier. Pour l'apprécier d'un autre point de vue, recherchons ce qu'il y a dé légitimé et d'opportun dans cette réprobation sans
réserve de la concurrence; examinons si la concurrence ^est par elle-même un fléau, s'il ne lui est pas donné d'être autre chose,etsi»au contraire, même en infligeant passagèrement des douleurs dont je reconnais l'amertume, elle n'est pas la condition de l'amélioration du sort futur de ceux au nom desquels M*. Louis Blanc, aujourd'hui, la frappe d'anathème.
« M* Louis Blanc, qui entend être libéral, créait tout à l'heure par l'organisation élective de ses ateliers sociaux la tyrannie des majorités, et par ^égalité absolue organisait l'esclavage des pâtures supérieures* Demême, par la suppression de la concurrence, il anéantit le ressort du progrès matériel; U paralyse, la force qui doit un jour faire disparaître la misère, aussi complètement que les sociétés humaines peuvent en être affranchies*
« La concurrence fait le bon marché : cette vérité-là court les rues, en même temps qu'elle hante les palais. Or, ces vérités qu'on trouve en tous lieux, au coin de la borne et sous les lambris dorés, si les lambris dorés existent encore, ce sont les bonnes. Le bon marché, qu'est-ce, sinon l'affranchissement matériel des classes peu aisées? Quand les prix de toutes choses se seront assez réduits pour qu'un homme qui n'a d'autre ressource que le travail de ses mains, et dont l'intelligence est vulgaire, mais qui d'ailleurs est actif, rangé, honnête, puisse, en retour de son salaire, se procurer en tout temps les objets nécessaires à son bien-être et à celui de sa petite famille, avoir une nourri-
ture abondante et saine, un logement clos et chauffé en hiver, se donner les agréments de la propreté, et, le dimanche, à sa compagne, celui d'une élégance élémentaire, alors une conquête immense sera accomplie. J'accorde à M. Louis Blanc que nous soyons loin du but, mais il m'accordera, de son côté, que nous nous en sommes rapprochés à un degré remarquable depuis cinquante ans. Mais comment et par quel chemin y marchons-nous?
« En 1789 nos pères ont voulu attirer sur la France ces biens et beaucoup d'autres de l'ordre intellectuel et de l'ordre moral. Ils se tâtèrent, s'interrogèrent et consultèrent l'expérience des siècles passés, demandèrent des avis aux sages des sociétés anciennes, s'inspirèrent de l'Évangile, même en le foulant aux pieds. Enfin, après un long examen de conscience, et après avoir longtemps regardé autour d'eux pour atteindre cet avenir heureux qu'ils souhaitaient à l'espèce humaine, et qu'un divin pressentiment leur disait possible, certain, et que cependant ils espéraient pour la postérité plus que pour eux-mêmes, pour arriver à l'égalité, telle qu'ils l'entendaient, et qui, dans leur esprit, impliquait tous ces avantages, ils prirent la route de la liberté.
« Or liberté, en industrie, signifie concurrence.
« Condamner absolument, systématiquement la concurrence, c'est donc réprouver les principes de 1789, c'est s'inscrire en faux contre la civilisation qui les a adoptés; c'est vouloir que notre patrie, se frappant la poitrine, demande pardon au genre humain de l'avoir induit en erreur, et se
nette à rebrousser chemin, la honte sur le front, le désespoir dans rame.
« La concurrence a ses abus comme .a eu les siens, politiquement et socialement, la liberté, dont elle est la transfiguration industrielle. L'arène de la concurrence est marquée par des chutes, des catastrophes, et parsemée de ruines; elle a été bien souvent baignée de larmes. Que de fois l'avenir des familles y a été anéanti, que d'espérances légitimes y ont été renversées 1 Combien d'épargnes amassées péniblement y ont été dévorées! Combien d'hommes laborieux et loyaux y ont tout perdu, tout, jusqu'à l'honneur !. Je ne le dissimule pas, et personne plus que moi ne le déplore. Mais la carrière de la liberté a été aussi couverte de décombres, des actes infâmes en ont souillé le sol sacré, des torrents de sangTont inondée. L'affreuse guillotine y fut un moment inaugurée, que dis-je, sanctifiée, car on nous a parlé de la sainte guillotine! L'athéisme y trôna pendant quelques jours , et des monstres dignes de l'exécration du genre humain y firent la loi. Est-ce à dire qu'il faille maudire la liberté?
« Pourquoi donc rendre la concurrence responsable des mensonges, des méfaits, des violences qui se sont accomplis et s'accomplissent encore en son nom. Le principe de la concurrence sera longtemps encore, sinon toujours, la loi de l'industrie. Tout ce que les hommes de notre âge ont à faire* c'est dans l'application de Tempêcher d'aller jusqu'aux dernières conséquences. Il ne faut jamais se laisser conduire par la logique jusqu'aux
déductions extrêmes d'un principe unique. Il faut balancer les principes exclusifs les uns par lés autres. Ainsi ne négligeons rien pour parer aux inconvénients de la concurrence. Adoucissons, si dès à présent nous ne pouvons entièrement les guérir, les maux qu'elle cause. A cet effet, faisons pour la concurrence, ou pour 1» liberté industrielle, ce que noqs avons opéré avec un succès qui sera bientôt plus manifeste, pour la liberté politique. Nous avons allié celle-ci à Tordre, et ce fut un progrès salutaire et grand que d'écrire & côté du nom de la liberté, et sur la même ligne, celui de l'ordre public, dès le lendemain 1 des journées de 1830. Que de malheurs n'a pas prévenus la direction nouvelle ainsi imprimée à la politique française ! De même èh industrie, cessons de séparer l'idée de concurrence de celles d'association et de solidarité. De là rassortiront bientôt mille mesures fécondes et conservatrices* Mais supprimer la concurrence, jamais!
« Le genre humain n'a déjà pas tant de principes à son service. La civilisation ne change pas de principes comme un homme de chemises. Respectons donc ceux que nos pères ont eu tant de peine à faire prévaloir, et qui, après tout, étaient vieux comme le monde, comme l'éternelle justice. Sur la base qu'ils ont scellée de leur sang, tâchons que rien ne s'élève de contraire au sentiment généreux qui les animait, qui leur inspira tant de force, et qu'ils nous ont légué. Mais n'essayons pas de bouleverser cette base. Ce serait une entreprise sacrilège; ce serait un attentat contre nous-mêmes, et
nous y échouerions. Le principe de la liberté est comme ces blocs de rochers dont parle Homère, disant que les héros de la Grèce, assemblés devant Troie, parvenaient à les soulever de leurs bras nerveux et à les lancer au loin, mais que les hommes les plus robustes des générations suivantes auraient tenté vainement de les remuer sur le sol. »
« Michel Chevalier. »
A l'article des Débats que le lecteur vient de lire, nous avons répondu par la lettre suivante , insérée dans le même journal, numéro du 17 février 1845.
Monsieur le Rédacteur,
En rendant compte d'un livre que j'ai publié il y a quatre ans, sous ce titre : Organisation du . Travail, M* Michel Chevalier m'a involontairement attribué des idées qui ne sont pas les miennes, et sur lesquelles il s'est appuyé pour combattre un système que, môme après le jugement qu'il en a porté, je persiste à trouver bon. Voulez*vous mô permettre, Monsieur, de prendre votre publie pour juge entre M. Michel Chevalier et moi ? La question soulevée est peut-être d'une importance assez générale et d'une portée assez haute .pour motiver une pareille dérogation aux usages.
M. Michel Chevalier commence par me reprocher d'avoir basé mon système sur l'idée que voici: « Les sociétés humaines peuvent se godterner « principalement» sinon absolument, par le senti-
« ment du devoir. L'intérêt personnel n'est qu'un « ressort secondaire. »
Oui, je crois et je me sens heureux de croire à la puissance des Idées de devoir, convenablement développées par l'éducation. En ceci, l'accusation me plaît, je l'accepte, je m'en honore. Mais, comme M. Michel Chevalier et comme tout le monde, je pense que l'activité humaine a dans l'intérêt personnel un très-énergique, un incontestable mobile. Seulement, on m'accordera bien que l'intérêt personnel doit, pour ne pas agir sur la société d'une manière subversive, se concilier avec les sentiments du devoir; on m'accordera bien qu'un ordre social est fondamentalement vicieux, lorsqu'au lieu de rendre cette conciliation permanente et naturelle, il tend au contraire à la rendre impossible. Or là est toute la question.
Par sa nature, le régime de la concurrence donne à l'intérêt personnel une direction antisociale, des encouragements contraires au sentiment du devoir ; c'est pour cela qu'il faut le combattre. Il ne s'agit donc pas pour nous de nier puérilement la puissance de l'intérêt personnel, mais d'ennoblir cette puissance, de l'épurer et de la féconder.
Que voyons-nous dans la société telle que la concurrence l'a faite? La concurrence a donné à l'intérêt personnel les ailes et la rapacité du vautour. Dans toutes les avenues de la fortune, des milliers de rivaux frémissants se sont élancés pêlemêle, et ils s'y pressent avec rage, ils s'y heurtent, ils s'j%enversent l'un sur l'autre. L'anarchie industrielle, qu'on ose décorer du beau nom de li-
berté, appelant dans chaque sphère de travail un nombre de producteurs que rien ne limite et qui s'accroît sans cesse, les nouveaux venus, pour se faire place, sont forcés d'engager contre ceux qu'ils rencontrent sur leur chemin un. combat désespéré, un combat furieux. Et comment s'appellent les armes qu'on y emploie ? elles s'appellent falsifications, baisse systématique des prix, mensonges, calomnies, ruses, de toute espèce. Pour augmenter sa clientèle, il faut que le marchand attire à lui celle du voisin. La science, en mettant au jour des procédés nouveaux, ne fait que livrer à quelques-uns une massue avec laquelle ils écrasent leurs rivaux. Est-il une fortune qui, sous le régime de la concurrence, ne soit bâtie en quelque sorte avec des ruines? Et qui peut dire de combien de calamités partielles se compose le bonheur du parvenu ? Vous montez, mais vous vous êtes fait un marche-pied de victimes. Voilà l'intérêt personnel en action, dans le régime actuel ; et où donc, je le demande*, le sentiment du devoir trouvera-t-il sa place entre celui qui écrase et celui qui est écrasé ?
Car il n'est pas furieux seulement ce combat dont j'ai parlé, il est odieusement inégal ; il met aux prises le riche et le pauvre, le faible et le fort, le spéculateur qui a pour lui toutes les chances de l'audace, et l'honnête homme qui n'a que celles du travail. La victoire pourrait-elle être douteuse? M. Michel Chevalier sait bien que, dans les batailles industrielles, la victoire appartient aux gros capitaux, comme, dans les autres batailles, elle
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appartient aux gros bataillons. Et c'est dans un milieu social où elle ne se manifeste que par une série de luttes acharnées, une succession de défaites injustes, un cltoc continuel d'impitoyables désirs, une âpreté de gain universelle et inouïe, qu'on vient vanter la puissance de l'intérêt personnel ! Et Ton nous accuse de la nier parce que nous en réprouvons les manifestations hideuses!
Mais que faire alors ? Que faire ?.... modifier utt régime social qui, par son essence même, rend inconciliables l'intérêt personnel et le sentiment dil devoir; et poser, avec le bon sens du cœur, les bases d'un régime tel que nul ne puisse y Chercher autre part que dans le triomphe de l'intérêt public la satisfaction de son intérêt propre. L'association résout ce problème. Et, par exemple, dans les ateliers sociaux dont nous proposons l'établissement, la part de l'intérêt personnel est faite sans contredit, puisque chaque travailleur participé au bénéfice; Seulement, le bénéfice ne saurait augmenter pour quelques-uns sans augmenter pour tous.
Ainsi l'émulation n'est pas détruite, elle est purifiée ; l'intérêt personnel cesse d'être une excitalion à la haine pour devenir un moyen de concorde, un encouragement à la fraternité ; le stimulant individuel ne perd rien dé son énergie, et il devient moral.
M. Michel Chevalier a d'avance objecté que, dans tout système d'assoeiation, l'intérêt personnel est indirect, parce qu'il revêt un caractère collectif. La conclusion ne me semble pas logique. Je ne sache rien de plus direct que l'intérêt qu'a un tra-r
vailleur à l'accroissement des bénéfices dont il doit toucher une partie. Mais quoil est-ce qu'il n'y a pas dans tout intérêt collectif un stimulant très-énergîque? Est-ce que ce n'est pas à un intérêt d'honneur collectif que se rapporte, dans l'armée, la fidélité au drapeau? Est-ce que ce n'est pas sous l'influence d'un intérêt collectif de gloire qu'on a vu des millions d'hommes courir avec enthousiasme au-devazft de la mort? Est-ce que ce n'est pas un sentiment collectif qui a enfanté l'omnipotence du catholicisme, fondé toutes les grandes institutions, inspiré toutes lesgrandescho* ses, produit tous les actes par lesquels a éclaté dans l'histoire la souveraineté du vouloir de l'homme? Est-il donc sans puissance, cet intérêt (Jui nous rend si jaloux dé la dignité de notre nation, cet intérêt collectif qui s'appelle la patrie? Et lors* qu'on' l'a mis si complètement au service de la destruction et de la guerre, comment nous persuadëra-t-on qu'il est à tout jamais impossible de le mettre au service de la production et de la fraternité humaine?
Que ceci reste bien entendu : nous ne prétendons pas le moins du monde qu'on immole à l'émancipàtiôn 1 du peuplé la personnalité humaine, les droits de l'individu ; mais nous demandons que, par une application à la fois prudente et large en principe d'association, l'individu se trouve naturellement amené à associer au bien de ses semblables son espérance et ses désirs.
L'intérêt personnel veut être pris eh sérieuse considération? Oui, certainement; et c'est pour
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cela qu'il faut porter ht main sur un régime qui couve le prolétariat Si les exigences de l'intérêt personnel méritent qu'on les respecte, que ne les respectez-vous dans la personne de tant de malheureux, serfs de l'industrie et valets d'une manivelle? Quoi ! Pintérêt personnel est trois fois saint, et je vois dans le milieu social que vous défendes une foule d'hommes qui vivent au jour le jour; qui, courbés sur d'abrutissants labeurs, n'ont pour dédommagement que la satisfaction de ne pas mourir de faim ; qui s'épuisent à créer des jouissances au partage desquelles on ne les appellera jamais. Ah! ceux qui comprennent le cœur humain et ne fondent pas leurs théories sur des chimères, les véritables hommes pratiques, ce sont ceux qui savent que, si l'intérêt personnel est respectable chez les uns, il l'est aussi chez les autres. Quel spectacle nous présente aujourd'hui la société? En haut, c'est une émulation dévorante et déréglée ; en bas, c'est une monotonie de fatigue et de douleur, menaçante et sombre. Est-ce là un état normal? La réponse est bien simple, et elle est terrible : il n'est personne aujourd'hui qui, en s'endormant, soit bien sûr de ne se pas réveiller dans la tempête ; et la sagesse de nos hommes d'État se réduit à comprendre que les révolutions sont toujours prêtes à frapper à la porte des sociétés.
J'arrive à une autre erreur de M. Michel Chevalier. Il me reproche d'avoir indiqué, comme le terme définitif des sociétés, l'égalité absolue. Ici encore il importe de bien nnusentendre. Les hommes
n'ayant ni les mêmes facultés ni les mêmes besoins, et ne pouvant vivre en société que par la mise en œuvre d'aptitudes essentiellement diverses, il est clair que prêcher l'égalité absolue serait un non-sens. Aussi ne saurais-je accepter la critique dans les termes qui la formulent Mais ce que j'ai affirmé et ce que je répète volontiers, c'est que, si la hiérarchie par capacités est nécessaire et féconde, il n'en est pas de même de la rétribution par capacités. La mission de conduire des sociétés humaines n'est pas une si petite affaire qu'il soit permis de la ranger au nombre des choses dont on trafique : qui gouverne est tenu de se dévouer. Sans doute il faut que la rémunération soit suffisante pour rendre possible et facile l'exercice de la fonction ; mais on ne saurait mesurer l'importance de la fonction à celle du gain, sans dénaturer le pouvoir, sans le rabaisser outre mesure* sans en méconnaître l'essence et la grandeur.
D'ailleurs, c'est introduire dans la hiérarchie un, principe d'ordre et de discipline que de faire du. désintéressement une condition du pouvoir; car c'est le rendre tout à la fois plus digne de respect et moins sujet à l'envie; c'est couper court à la* candidature des médiocrités cupides et remuantes, des ambitions grossières; c'est convier à l'exercice de l'autorité ceux-là seuls qui s'y sentent appelés par le besoin de développer les hautes facultés de leur esprit et d'appliquer des idées utiles; c'est faire de l'obéissance un acte de gratitude.
J'ai eu occasion de le dire ailleurs : l'homme qui s'adjuge, en vertu de sa supériorité intellectuelle»
iAi ORGANISATION
une plus large part des biens terrestres» perd le droit de maudire l'homme fort qui, aux époques de barbarie, asservissait les faibles en vertu de sa supériorité physique. Et si Ton répond que le talent a besoin d'être stimulé par la récompense, que l'utilité sociale l'exige, Je demanderai à mon tour s'il est nécessaire que la récompense soit matérielle, qu'elle s'évalue en richesses ? Est-ce que les hommes vraiment supérieurs n'ont pas toujours cherché et trouvé leur principale récompense dans l'exercice même de leurs facultés ? Si la société eût voulu récompenser Newton, elle n'y eût pas suffi : il n'y avait pour Newton qu'une récompense équitable : la joie qu'il dut ressentir quand son génie découvrit les lois qui régissent les mondes. Si les besoins sont l'indication que Dieu donne à la société de ce qu'elle doit à l'individu, les facultés ne sont-elles pas l'indication que Dieu donne à l'individu de ce qu'il doit à la société? Donc, d'après la loi divine écrite dans l'organisation de chaque homme, une intelligence plus grande suppose une action plus utile, mais non pas une rétribution plus considérable ; et l'inégalité des aptitudes ne saurait logiquement et légitimement aboutir qu'à l'inégalité des devoirs.
M. Michel Chevalier fait observer à ce sujet que dans notre pays les fonctions éminentes sont faiblement rétribuées. Il reconnaît donc que nos théories ne nous placent pas en dehors du mouvement qui emporte la société, et que nous ne sommes pas des utopistes? Il aurait, au surplus, mauvaise grâce à le prétendre, dans* un moment où
notre système reçoit, bien qtfeiï un cefcie : restreint, les applications lès plus heureuses et tes plus significatives. ' ! " '
M. Michel ChevalierTantelaconcurrenceconlme stimulant; mais de quelle nature est-il, ce stimulant? De quelle manière lui est-il donné d'influer sur ractiyité humaine ? La faim est un stimulant énergique : elle arme quelquefois lès voleurs de
| grand chemin. La vengeance est un stimulant éner-
| gique : elle sollicite quelquefois au meurtre l'homme offensé. La cupidité est un stimulant énergique : elle enfante l'agiotage et ses scandales. Élèverons* nous des autels à la cupidité, à la vengeance et à la faim ?
Pour ce qui est du bon marché, créé, dit-on,
! par la concurrence, que représente-t-il? Des économies faites sur la main-d'œuvre ou résultant de remploi d'une machine nouvelle. Le bon marché ne donne donc aux consommateurs aisés que ce qu'il a enievé aux producteurs pauvres. Le bon marché correspond toujours, sous l'empire de la concurrence, qui en fait un moyen de lutte, ou à une diminution générale des salaires ou à l'exercice meurtrier d'un monopole. De sorte que ce qui est un progrès pour les uns, devient, pour les autres, un surcroît de misère. Et le bonheur des heu-
| reux ne se compose, hélas! à leur insu, que des
I douleurs croissantes du pauvre l
La concurrence, il est vrai, ne tourne pas toujours contre l'ouvrier. Quand il arrive que les produits sont demandés avec empressement là où les travailleurs sont rares, les rôles se trouvent inter-
vertis. C'est au maître à subir les conditions : l'ouvrier les dicte, et l'opprimé de la veille peut devenir l'oppresseur du lendemain.
Ici nous aurions à dire que de semblables circonstances ne se produisent que par exceptions ; que les riches ont, pour échapper au despotisme du moment, des ressources qui manquent aux pauvres ; que la loi elle-même punit les coalitions de maîtres beaucoup moins sévèrement que les coalitions d'ouvriers. Mais non; laisser l'objection subsister dans toute sa force nous plaît davantage, et nous avons hâte de nous en emparer. Que la tyrannie vienne d'en haut ou d'en bas, il nous importe peu : dans l'un et l'autre cas elle nous est odieuse. Défenseurs et non point courtisans du peuple, nous ne voulons pas plus des désordres dont il serait exceptionnellement en état de profiter, que de ceux dont il a coutume de souffrir; et nous déclarerions doublement funeste tout système qui ne permettrait aux prolétaires, foulés aux pieds, d'autre réparation que la vengeance, et d'autres fêtes que les saturnales de l'industrie.
Quant à la crainte de voir tout le monde mourir de faim, pour peu qu'on touche aux bases du régime actuel, est-ce bien sérieusement que M. Michel Chevalier exprime cette crainte? Comment! tout le monde mourrait de faim lorsque l'ouvrier, travaillant pour lui-même, ferait avec zèle, application et rapidité, ce qu'il ne fait aujourd'hui qu'avec lenteur, avec répugnance, la malédiction sur les lèvres, et souvent, hélas ! la révolte dans l'âme ! Tout le monde mourrait de faim, lorsqu'il
du tràvàu. 445
n'y aurait plus dans la société cette foule d'êtres parasites qui vivent aujourd'hui du désordre uni-, versel, lorsque la production ne s'accomplirait plus dans les ténèbres et au sein du chaos, ce qui entraîne l'encombrement des marchés et a fait dire à de savants économistes que, dans les États modernes, la misère provenait de l'excès même de la production l Tout le monde mourrait de faim, lorsque, la concurrence disparaissant, nous n'aurions plus à déplorer cette incalculable déperdition des capitaux, laquelle résulte aujourd'hui des magasins qui se ferment, des ateliers qui s'écroulent, des faillites qui se succèdent, des marchandises qui restent invendues, des ouvriers qui chôment,, des maladies qu'enfantent chez la classe laborieuse l'excès et la continuité du travail, de tous les dé-' sastres en un mot, qui naissent d'une compétition désordonnée, immense, universelle !
Il faut absolument que M. Michel Chevalier se k rassure... du moins en ce qui concerne l'application de nos idées; car il n'y a que trop lieu de s'effrayera l'aspect du régime social actuel abandonné à son développement. Il me serait certes bien facile de prouver que ce régime n'assurant au peuple aucune garantie de bien-être, condamne la société à une existence aléatoire; que cette liberté d'industrie dont on se vante n'existe que pour les possesseurs des instruments de travail ; qu'elle laisse le pauvre à la merci du hasard ; qu'elle se compose d'oppression et d'anarchie; qu'elle ne fait qu'ajouter à la force des forts, à 1* richesse des riches, au crédit de ceux auxquels il
146 0R0AKISAT10W
est te moins nécessaire. Mate à Dteti ne plaise que je fane appel ici aux classes pauvres* de manière à leur souffler de funestes impatiences 1 La bourgeoisie est elle-même assez menacée, pour qu'on s'adresse à elle et pour qu'on l'adjura de sonder sérieusement la situation* Eh 1 comment le nier ? C'est au profit des gros capitaux que la concurrence s'exerce. Donc, après avoir pesé sur la petitefcropriété, elle pèsera sur la propriété moyenne : résultat inévitable et qui déjà se trahit par de frappants symptômes! Qu'on parcoure les campagnes, elles sont soumises à la honteuse féodalité de l'usure. -Qu'on étudie la vie industrielle des grandes cités, elle accuse de toutes parts la formation d'une oligarchie financière, au joug de laquelle il devient de plus en plus difficile d'échapper. L'artisan qui s'appartient a été remplacé par le journalier qui ne s'appartient pas ; les magasins modestes disparaissent, ruinés par les magasins somptueux t le luxe est devenu, dans les luttes de la ctoêuarrence, une arme sûre et meurtrière ; la ligae des gros capitaux enveloppe la bourgeoisie et tend à l'étouffer. Comment conjurera-t-on ée tels périls?
Contentons-nous, dit M. Michel Chevalier, de eorriger la concurrence. Mais par quels procédés? M. Michel Chevalier ne tes indique pas, et nous serions fort curieux de les connaître. Quoil le principe étant accepté, on espère qu'il n'engendrera pas «es naturelles conséquences ! Quoi! étant donnée la guerre, on se nourrit de cette étrange illusion qu'elle ne fera pas de victimes! Mais le mal a
DU TRÀYjIH.. 147
«a logique comme lo bien; et quand ©a blâme la conclusion, je no comprends pas qu'on s'obstine h conserver las prémisses. Or ici la conclusion c'est, je le répète, rétablissement d'un despotisme pins lourd cent fois et plus humiliant que le despotisme militaire. N'en est-on pas venu à livrer & un petit nombre d'hommes opulents le monopolo des transports, c'est-à-dire le mouvement do l'industrie* son âme, sa vie, son souffle? Ainsi donc laisse* faire, laissez passer, payez-vous de mots sonores, glorifiez la sagesse des législateurs qui codifièrent l'anarchie au nom de la liberté : en attendant, audessus du peuple qui souffre, la bourgeoisie marche h une dissolution manifeste, dont ne la sauveront pas ses courtisans, s'ils se bornent à Ffcndor* tnir au bruit de leurs flatteries. low BUffQ*
Voici comment s'exprime le Commerce, dans son numéro du 3 août 4341, au sujet de notre livre :
« ttrament fonctionnerait lo gouvernement devenu entrepreneur d'industrie ? Si nous en jugeons par tes exemples que nous donne le ministre das travaux publics , nous pouvons présumer que ses procédés ne brilleraient ni par l'économie, ni par l'activité, ni par l'esprit d'entreprise et de perfectionnement Encore concevons-nous que le gouvernement dirige des travaux en vue d'un service public, lorsque l'État est à la fois producteur et consommateur, ou en rue d'un produit perçu à tkre tfhnpôt. Mais quand Ffetat sera devenu seul
fabricant et chargé de pourvoir aux besoins de la consommation privée, quels moyens aura-t-il d'é- .couler ses produits, de chercher des débouchés soit au dedans, soit au dehors ? »
Si ces objections ne portaient point à faux, elles seraient fort graves assurément. 11 est certain que l'État, devenu entrepreneur d'industrie et chargé de pourvoir aux besoins de la consommation privée, succomberait sous le poids de cette tâche immense. Je vais plus loin : en supposant qu'il y pût suffire, ce qu'on risquerait de trouver «au bout d'un pareil système, ce serait la tyrannie, 4a violence exercée sur l'individu sous le masque du bien public, la perte de toute liberté, une sorte d'étouffement universel enfin. Mais qu'avonsnous donc proposé de semblable? L'objection serait valable adressée au saint-simonisme. Mais qu'y a-t-il de commun entre notre système et les .doctrines saint-simoniennes? Nous avons dit que l'État devait être le régulateur de l'industrie : cela veut-il dire qu'il doit en exercer le monopole? Nous avons dit que l'État devait fonder des ateliers sociaux, fournir aux travailleurs des instruments de travail, rédiger des statuts industriels ayant forme et puissance de loi : cela veut-il dire que l'Etat doit se faire spéculateur , entrepreneur d'industrie? Qui ne sent qu'on nous combat ici sur un terrain qui n'est pas le nôtre ? Qu'on re-
DU TRAVAIL. i49
lise notre projet : on verra que nous n'accordons aucune part au gouvernement dans la répartition des bénéfices obtenus par les ateliers sociaux ; le gouvernement n'est donc, dans notre système, ni monopoleur, ni spéculateur. Il est vrai que nous le faisons intervenir administrativement dans l'atelier social durant la première année de la fondation. Mais pourquoi confondre la base d'un système avec ce qui n'est qu'un moyen de le mettre en mouvement? Qu'avons-nous dit? <c Pour la première année devant suivre l'établissement des ateliers sociaux, le gouvernement réglerait la hiérarchie des fonctions. Après la première année il n'en serait plus de même. Les travailleurs ayant eu le temps de s'apprécier l'un l'autre, et tous étant intéressés au succès de l'association, la hiérarchie sortirait du principe électif. » Ce qui signifie que la machine une fois montée, elle mar-l cherait d'elle-même. L'État n'aurait plus qu'à surveiller l'observation des statuts comme il surveille l'exécution de toutes les lois. Seulement, ces statuts étant la mise en œuvre d'une doctrine d'association et de fraternité, l'industrie se trouverait bientôt engagée dans des voies toutes nouvelles, sans que l'État eût autre chose à faire qu'à écarter les obstacles que l'égoïsme individuel tenterait d'opposer à ce mouvement. Qu'on le remarque bien : nous ne demandons pas, comme les saint-simoniens, que l'État fasse tout par lui-même ; nous deman-
190 ORGAM8AXION
dans qu'il pjawae l'initiative d'une révetoliftn industnelle ayant pour objet la substitution du principe d'association au principe de eoftcurreuce. Nous ne demande*» pas que l'État devienne enirepçetteur d'industrie et concentre en ses status tous les monopoles; bous demandons qu'il in*er*~ vienne pour fournir des instruments de travail à quelques sociétés de travailleurs, en imposant à «es sociétés une législation telle qu'il leur .soit impossible de ne pas s'étendre insenaifaleinent sur toute la surface du royaume.
« 11 existe un pays qui, depuis trois siècles environ, pratique sur une vaste échelle un système & peu près semblable à celui que propose M. Loufe Blanc ; c'est le Paraguay. Avant l'insurrection des colonies de l'Amérique du Sud, ee pays était soumis à un gouvernement théocratique qui réalisait complètement l'utopie de la communauté des biens «t de la fraternité sociale. Apparemment oe gouvernement était conforme aux vœux des citoyens, puisque, délivrés de l'autorité de la métropole , ils voulurent le conserver sans autre altération que 1» substitution de la forme unitaire à la forme fédérative. Le directeur de la nouvelle organisation, le docteur Francia, perfectionna l'ancienne organisation, et H se maintint dans ie rang où il a été* placé, sans autre forme que l'assentiment unanime et persévérant du peuple. Raynal , après avoir dé* crit les institutions du Paraguay, d'après des té* moignages qui n'ont pas été démentis, observe un
nu uiàva&. 151
pfeénevèae qu'il m peut expttqner. il semble, dâk-il, que les hoswes devraient être extrêmement multipliés sous un gouvernement où personne n'est oisif, où personne n'est excédé de travail ; où la nourriture est saine, abondante, égale pour tous les citoyens, qui sont commodément vêtus ; où les vieillards, les veuves, les orphelins, ont des seeenrs immenses sur le reste de la terre ; où tout le monde se marie par choix, sans intérêt et où la moltitude d'enfants est we consolation sans peu- Hoir être une eJuarge ; où la débauche, inséparable 4e roisiveté qui corrompt l'opulence et la misère, ne bâte jamais le terme de la dégradation ou delà décadence de la vie humaine ; où rien n'irrite les passions factices et ne contrarie les appétits bien ordonnés ; où Ton jouit des avantages du commerce , sans être exposé à la contagion des vices du luxe ; où des magasins abondants, des secours gratuits entre des nations confédérées par la fraternité tfone même religion sont une ressource assurée ' contre la disette qu'amène l'inconstance ou 11atetapérie des saisons; où la vengeance publique n'a jamais été dans la trtete nécessité de condamner un seul criminel à la mort, à l'ignominie, à des peines de quelque durée; où l'on ignore jusqu'au nom d'impôt et de procès, deux terribles fléaux qui travaillent partout l'espèce humaine : un tel pays devrait être, ce semble, le pays le plus peuplé de la terre. Cependant, il ne Test pas. — Le fait est que, sur un territoire aussi étendu que celui de la France, le Paraguay ne compte peutêtre pas cinq cent mille habitants. Il faut qu'une
.organisation fondée sur la communauté des biais contienne des vices bien profonds pour neutraliser tant de bienfaits *. »
Il nous serait aisé de montrer les différences radicales qui existent entre le système établi au Paraguay et celui que nous avons proposé. Admettons que le rapprochement soit exact : quel magnifique plaidoyer en faveur de nos conclusions que la citation qu'on vient de lire ! Comment ! la vertu, le bonheur, voilà ce qu'une société gagne à l'application des doctrines que vous combattez ! Et, pour les combattre, vous ne trouvez rien de mieux que de nous tracer le séduisant tableau des avantages qu'elles procurent! a Le Paraguay devrait être le pays le plus peuplé de la terre; cependant, il ne Test pas. » Qu'importe si ceux qui l'habitent sont à la fois bons et heureux? Qu'importe si, selon l'expression de Raynal, rien ne hâte chez eux le terme de là dégradation ou de la décadence de la vie humaine? L'accroissement de la population serait-il toujours, d'aventure, un symptôme de prospérité? Rappelons-nous que les naissances, à Paris, sont d'un trente-deuxième de la population dans les quartiers les plus aisés, tandis que, dans les quartiers les plus misérables, elles s'élèvent à un vingt-sixième. Plût au ciel que, dans notre
* Voir U Commerce^ a° du 5 août 184 W
pays, cet accroissement de population, dont se félicitent si bruyamment des économistes à courte vue, n'eût pas été si considérable et si rapide! •Ah! vous croyez d'une manière absolue que l'accroissement de la population est un bien? Regardez donc autour de vous : ce sont des affamés qui pullulent. Notre patrie sera bientôt trop petite pour nous contenir; ne le voyez-vous pas? Et déjà n'en sommes-nous point à nous mesurer des yeux les uns les autres, en attendant l'heure de nous entre-dé vorer? Laissons les conquérants demander aux mères d'être fécondes ; il leur faut des hommes qui naissent, puisqu'il leur faut des hommes qu'on tue.
• a Si la concurrence était une cause nécessaire de misère et de ruine, comment expliquer la prospérité des États-Unis d'Amérique, le pays de la concurrence ' ? »
Rien de plus facile. Les Américains ne sont pas pressés comme nous dans un pays dont il leur soit impossible de reculer à leur gré les limites. Ce qui les a sauvés jusqu'ici, en partie du moins, des fléaux de la concurrence, c'est tout simplement l'espace. Mais quoi ! cette logique qui a précipité violemment les Anglais hors de leur île, et leur a fait considérer le globe comme un marché à con-
1 Voir le Commercé, n° déjè cité.
quérir, cette logique inexorable n'ftxerce-t~elle pas déjà son empire en Amérique 1 La question des débouches n'y acquiert-elle pas de jour en jour cette fatale importance qu'elle a toujours eue et qu'elle a aujourd'hui encore en Angleterre? N'avons-nous pas entendu un président des États- Unis, le général Jackson, gémir à la face du monde des dangers dont son pays était menacé par le développement extrême du crédit, par l'ardeor des spéculations privées, par l'extravagance des désirs qu'allume dus les âmes une compétition sans bornes? Noos ne parlons pas des vices qui naissent naturellement de l'impulsion déréglée que la concurrence imprime en Amérique au génie individuel : la cupidité, l'égoïsme, la mauvaise foi, le grossièreté des idées et des mœurs. La concurrence, c'est tôt ou tard l'oppression : l'Amérique le prouve déjà. Les vices de l'ordre social adopté par les Américains menacent d'une sérieuse atteinte le principe d'égalité qui sert de fondement à leurs institutions politiques. Que le régime des banques soit maintenu aux États-Unis, le régime démocratique y succombe. Jackson l'a déclaré hautement, et son opinion sur oe point est celle de tous les partisans sincères de la démocratie américaine. Ce résultat vaut la peine qu'on l'approfondisse !
« Le reproche capital à faire au projet de M. Louis Blanc, c'est que, destiné à anéantir la concurrence
hV TftAVAIL. 155
par rassociation, il n'est qu'un système de concurrence et nullement d'association. Il porte en lui-même ce germe impur, qui n'aurait pas dû échapper à l'esprit pénétrant de son auteur.
« En effet, M. Louis Blanc admet les capitalistes dans l'association , à la condition de toucher Vintérêt du capital par eux versé, sans participer aux bénéfices, si ce n*est en qualité de travailleurs.
« Ainsi les capitalistes auront droit à une rente fixe, sans variation, suivant les bénéfices ou les pertes de l'atelier social. Loin d'être associés avec les travailleurs, ils ont intérêt à obtenir le revenu le plus élevé de leurs capitaux, et les travailleurs ont un intérêt contraire» Voilà donc entre ces deux agents de la production, les capitalistes et les travailleurs, une opposition flagrante, et par suite le mensonge, la fraude, la haine, c'est-à-dire la concurrence même et tous ses fruits. Mais pour un économiste le capital n'est point le numéraire seul, ce qui pourrait réduire les intérêts hostiles à un cercle assez restreint; dans ce mot sont compris tous les instruments de travail, toutes les sources de produit, une face entière de la production. Ainsi les propriétaires de terrains, d'usines, de bestiaux, d'immeubles et de meubles sont entière- ' meut divisés d'avec les travailleurs. La concurrence, qui devait être vaincue dans ce projet, en reçoit une consécration solennelle K »
Celui qui nous adresse cette objection a-t-il
4 $0cuc dcl'Aveyronet du lof, n° du 1 er mars 1841.
bien réfléchi aux causes qui font naître aujourd'hui entre les capitalistes et les travailleurs cette opposition flagrante qu'il redoute, même dans l'application de notre système ? Appelés à fournir dans l'œuvre delà production, ceux-ci les instruments de travail, ceux-là le travail, les capitalistes et les trayailleurs entrent en lutte aujourd'hui : pourquoi? parce que rien ne régularise leurs rapports, parce que c'est l'arbitraire qui y préside, parce que le capitaliste spécule sur le besoin que le travailleur éprouve de se procurer des instruments, tandis que de son côté le travailleur cherche à tirer parti du besoin qu'éprouve le capitaliste de faire fructifier son capital. Notre système place les membres de l'atelier social et les capitalistes dans des conditions toutes différentes les uns à l'égard des autres. L'atelier social, qu'on ne l'oublie point, possède un capital que l'État lui a fourni, qui est collectif, qui est destiné à s'accroître indéfiniment, qui appartient en propre à l'association. Les travailleurs ici peuvent par conséquent se suffire à eux-mêmes, le taux de l'intérêt une fois fixé, — et rien n'empêcherait qu'on ne le fixât législativement à des époques déterminées, — les capitalistes qui offrent leurs services à l'atelier social, aux conditions fixées d'à-» vance, sont admis; ceux, au contraire, que ces conditions ne satisfont pas, gardent leur argent, dont l'atelier peut se passer. Notre système crée
à l'atelier social une situation telle, que le concours des capitalistes lui est toujours utile, sans lui être jamais nécessaire; donc, pas de débats possibles. Il y a mieux : à mesure que notre système se développe, le capital collectif s'accroît; la généralité des travailleurs devient de plus en plus in* dépendante ; les occasions de placement individuel de jour en jour diminuent; la tyrannie du capital est frappée au cœur.
« Quand vous variez le salaire proportionnellement à la hiérarchie des fonctions, c'est sans doute que vous reconnaissez que tout travail, n'étant pas d'égale qualité, n'a pas droit à la même rétribution. Pourquoi donc, sur les bénéfices, rétablissezvous l'égalité que vous condamnez comme injuste dans le salaire * ? »
Nous avions prévu cette objection, et nous y avions répondu d'avance en ces termes : a Gomme « l'éducation fausse et antisociale donnée à la « génération actuelle ne permet pas de chercher a ailleurs que dans un surcroît de rétribution un « motif d'émulation et d'encouragement, la dififéa rence des salaires serait graduée sur la hiérar- «chie des fonctions, une éducation toute nou> a velle devant sur ce point changer les idées et « les mœurs. » Ce n'est donc pas comme injuste que nous condamnons, quant à présent, l'égalité
1 Revue de VAveyron et du lot, n° du 1 er mai 1841 .
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dans le salaire, mais comme portant une atteinte trop brusque à des habitudes que l'éducation seule aura, selon nous, la puissance de changer. L'é^ galité que nous admettons dans la répartition des bénéfices est une transition suffisamment mena* gée entre ce qui est et ce qui doit être ; car, nous l'avons dit et nous le répétons, un jour viendra où il sera reconnu que celui-là doit plus à ses semblables qui a reçu de Dieu plus de force et plus d'intelligence ; alors il appartiendra au génie, et cela est digne de lui, de constater son légitime empire, non par l'importance du tribut qu'il lèvera sur la société, mais par la grandeur des services qu'il lui rendra, l'inégalité des aptitudes devant aboutir à l'inégalité des devoirs et non pas à celle des droits.
« D'après le projet, les fonctions seraient réglées par le gouvernement la première année ; mais, dès la seconde f la hiérarchie sortirait du principe électif.
« Si jamais le lecteur a assisté ou pris part aux élections municipales, départementales ou parlementaires, il sait combien d'intrigues, de mensonges, de calomnies, de fallacieuses promesses , d'Immorales menaces sont dépensés dans ces luttes ; il n'ignore pas que c'est une occasion de brouillerie pour les familles et de démoralisation pour un pays ; et sauf quelques citoyens traînards du vieux libéralisme, qui s'imaginent que la vie même d'une nation consiste à se battre, tout citoyen sensé voit
DC TRAVAIL. i59
approcher avec douleur l'époque de ces agitations périodiques qui fout remonter à la surface de la société toute l'écume des mauvaises passions* H ne s'agit pourtant que d'intérêts éloignés et mal compris, tout au plus de quelque faveur locale ou personnelle à garantir par certains choix. Que seraitce donc si on livrait au scrutin le sort de chacun, le présent et l'avenir des familles! si au lieu d'un candidat à désigner, les citoyens devaient s'assigner eux-mêmes leur rang social, mesure de leur droit à la considération et à. la fortune! Combien voudraient être, je ne dis pas les derniers, mais seulement de la seconde, de la troisième catégorie ! Où serait le balancier régulateur de la cupidité individuelle * ? »
Oui) dans les élections municipales, départementales ou parlementaires, il s'agit d'intérêts éloignés ou mal compris; et c'est précisément à cause de cela qu'elles sont la source de tant d'agitations et de cabales. Comment, d'ailleurs, ne voyez-vous pas que l'anarchie électorale n'est eUe-même qu'une conséquence de cet état de dé* sordre et d'antagonisme produit dans la société actuelle par la distinction des classes, la diversité des intérêts, la divergence des efforts?
Introduisez le principe électif dans une association dont tous les membres marchent vers un but commun et soient tous également intéressés
1 Hwue de L'AveytQn et du Lot, n° du 1 er mai 18*1 .
à la prospérité de l'œuvre commune, les choses ne vont-elles pas changer de face? Et que serace donc si au lieu de donner leur suffrage par instinct plutôt que par science, et souvent au gré des passions les plus aveugles , les électeurs peuvent choisir en parfaite connaissance de cause, dans une sphère où s'écoule leur vie tout entière, en un mot sous l'influence de leur intérêt bien compris. Pour faire un bon choix, deux conditions sont nécessaires : l'intérêt et la capacité. Eh bien îles membres de l'atelier social réunissent évidemment ces deux conditions. Ils ont intérêt à bien choisir, puisque de leurs choix dépend le succès de l'association dont ils se partagent entre eux les bénéfices ; ils ont la capacité de bien choisir, puisque, se voyant les uns les autres à toute heure du jour, et travaillant ensemble, rien ne leur manque de ce qui constitue les éléments d'une saine appréciation. Un ouvrier est-il en état d'apprécier son contre-maître? Un ouvrier qui doit recueillir pour sa part les fruits de l'habileté de son chef se donnera-t-il de gaîté de cœur un chef inhabile? Voilà toute la question.
« M. Louis Blanc admet que l'État, fondant les ateliers sociaux, réglera la première année les fonctions et les bénéfices. Si une fois il le fait, et le fait bien, pourquoi le dénantir de ce privilège * ? »
1 Revue de VAveyron et du Lot, n° du 8 mars 1841 .
DU TRAVAIL» 16f
De peur qu il ne finisse par abuser de l'énorme pouvoir que lui conférerait le système, parvenu à son dernier degré de développement; et aussi de peur que la tâche pour lui ne devienne trop lourde lorsqu'il aurait à régler administrativement , non plus tel ou tel atelier, mais toutes les branches de l'industrie.
Évitons l'écueil contre lequel est venu échouer le saint-simonisme. Les fondateurs de cette doctrine avaient bien vu que, seule, la main de l'État était assez forte pour détourner la société du chemin des abîmes ; mais, trop préoccupés des avantages de l'initiative gouvernementale, ils dépassèrent le but. Au lieu de confier à l'État le soin de diriger, de régulariser le mouvement industriel, ils lui imposèrent l'obligation de réglementer l'industrie dans tous ses détails; de là, tout à la fois, impossibilité d'action et possibilité de tyrannie.
Certes, nous ne sommes pas de ceux qui crient anathème au principe d'autorité. Ce principe, nous avons eu mille fois occasion de le défendre contre des attaques aussi dangereuses qu'ineptes. Nous savons que, lorsque, dans une société, la force organisée n'est nulle part, le despotisme est partout. Il n'est pas une ligne, dans ce petit livre, qui ne soit, de notre part, une douloureuse protestation contre le lâche abandon des pauvres* abandon qu'on ose appeler la liberté! Mais si
109 OHfcÀNiSATlON
nous voulons un pouvoir vigoureux et actif, nous sentons, d'un autre côté, qu'il y aurait folie à le supposer infaillible ; nous ne nous dissimulons pas qu'un gouvernement, quel que soit le mérite de l'organisation politique qui lui aura donne naissance, se compose d'hommes accessibles à des erreurs et à des passions dont l'existence de ht société ne saurait dépendre. Le problème à résoudre, pour nous, a donc été celui-ci : créer au pouvoir une grande force d'initiative, en évi-> tant toutefois d'absorber dans la vie du pouvoir celle de la société.
« L'État fournirait les premiers fonds. Cependant, îl ne paraît pas qu'il soit admis à participer aux bénéfices, ni à percevoir aucun intérêt Cette différence de l'État aux autres capitalistes n'est pas juste*. »
Et pourquoi donc n'est-elle pas juste? Est-ce que vous considérez l'État comme un spéculateur? est-ce qu'il a un intérêt distinct de celui de cette société qu'il représente et qu'il résume?
a Une part des bénéfices serait consacrée à l'allégement des crises qui pèseraient sur d'autres Industries, toutes les industries se devant aide et secours. Très-bien l si les autres industries faisaient 'part de leurs bénéfices à l'atelier social; mais cela
1 Revue de l'Aveyron et du Lot, n" du 10 mars 1841-
OU TfUVAft. i<*3
ne pouvant être jusque leur propre atgatiisMion, il y aurait injustice K » -
Aussi n'est-ce qu'entre les diverses industries socialement organisées que doit avoir lieu, suivant notre projet, cette mutuelle assistance.
« Une autre part des bénéfices serait consacrée à fournir des instruments de travail à ceux qui voudraient faire partie de l'association. — 11 faudrait ajouter que le prix en serait retenu sur le salaire; que ce serait une avance, non un cadeau, sous peine d'injustice; car le capital étant fourni par l'État, donner gratuitement des instruments de travail à certains ouvriers, c'est dépouiller le grand nombre au profit du petit nombre >. *
Vous auriex raison si le système proposé n'était pas destiné à se développer de façon à comprendre l'universalité des travailleurs. Mais c'est pour arriver à ce résultat que nous détachons du capital possédé par l'atelier social une part qui ne doit être employée qu'à son agrandissement, et qui, par conséquent, appartient d'avance à tous les travailleurs sans exception. Retenir sur le salaire de l'ouvrier le prix des instruments qui lui sont nécessaires pour vivre et pour servir la spciété dont il fait partie, ce serait
* Revue de VAveyron et du Lpt> n° du 10 mars *841. - Ibidem.
une injustice et une cruauté? Pitt lui-même Ta dit, l'État doit aux hommes du peuple du travail ou du pain.
« L'organisation du travail commencerait par l'industrie, tandis qu'elle devrait débuter par l'industrie combinée avec l'agriculture *. »
Et pourquoi donc compliquer inutilement les difficultés? Qu'importe que la révolution commence par la réforme industrielle? L'essentiel est qu'à cette réforme vienne se lier la réforme agricole. Or, nous n'avons eu garde d'oublier cette nécessaire alliance. (Voir page 115.)
« La conception de M. Louis Blanc est une conception essentiellement saint-simonienne. Saint- Simon t en effet, n'a cessé de solliciter le pouvoir de prendre la direction de l'industrie , en créant des ateliers soumis à des statuts de fabrique gouvernementale, et dans lesquels le pouvoir devait attribuer à chacun sa fonction, son rang dans la hiérarchie industrielle, et sa part dan? les produits ou bénéfices 2 . »
Nous avons déjà répondu à ce reproche, et il est surprenant qu'il nous soit adressé par un journal phalanstérien , c'est-à-dire par un journal consacré à l'étude des diverses doctrines socialistes,
1 Revue de VAveyron et du Lot, n° du 10 mars 1841. * Phalange, n° du 23 septembre 1840.
Entre le système de Saint-Simon et celui qui est exposé dans ce livre, la différence est manifeste, elle est radicale ; elle est en même temps théoriqae et pratique.
Dans la doctrine de Saint-Simon, le pouvoir est tout, il fait tout : après avoir tiré en quelque sorte de son propre sein le droit de s'imposer à la société, il la façonne à son gré : c'est lui qui classe les capacités, c'est lui qui distribue les fonctions, c'est lui qui préside au travail de tous, c'est lui qui pourvoit à la distribution des richesses. Dans la doctrine de Saint-Simon, l'État, c'est le pape de l'industrie. Dans notre projet, au contraire, l'État ne fait que donner au travail une législation, en vertu de laquelle le mouvement indus- ' triel peut et doit s'accomplir en toute liberté ; il ne fait que placer la société sur une pente qu'elle descend, une fois qu'elle y est placée, par la seule force des choses et par une suite naturelle des lois du mécanisme établi.
Dans la doctrine saint-simonienne , la hiérarchie s'établit essentiellement par réfection d'en , haut. Dans notre projet, au contraire, la hiérarchie s'établit essentiellement par l'élection d'en bas.
Dans la doctrine saint-simonienne , l'intervendon de l'État dans l'industrie est permanente ; dans notre projet, elle n'est en quelque sorte que primordiale.
Dans' la doctrine saint-simonienne, l'action de la société s'efface entièrement derrière l'action du pouvoir. Dans notre projet, la société reçoit l'impulsion du pouvoir ; mais, son impulsion reçue, elle ne reste plus soumise qu'à sa surveillance.
Dans la doctrine saint-simonienne, le problème de la répartition des bénéfices est résolu par cette fameuse formule : à chacun suivant sa capacité; à chaque capacité suivant ses œuvres. Dans notre projet, l'inégalité d'aptitude n'est assignée pour base à la différence de rétribution que transitoirement et avec des restrictions importantes. De telle sorte que ce qui forme le principe de la morale saint-simonienne n'est, dans notre projet, qu'une concession nécessaire à des idées que nous regardons comme fausses, et sur lesquelles nous voulons que l'éducation fasse prévaloir les nations d'une morale supérieure.
Ainsi donc , entre le système de Saint-Simon et le nôtre il n'y a rien de commun , ni le but final, ni les moyens, ni la morale.
« Quant aux capitalistes, M. Louis Blanc, qui veut bien que l'intérêt de leur argent soit garanti sur ,1e budget, les exclut de toute participation aux bénéfices réalisés par l'atelier. Nous nous bornerons sur cette étrange exclusion aux deux remarques suivantes : la première que c'est fort mal entendre la causo des classes ouvrières que de ne pas inté-
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resser directement les capitalistes à l'amélioration de leur sort» Et, en effet, si les établissements dont il est question doivent améliorer la position de ces classes, il importe de les multiplier; et le meilleur moyen d'arriver à ce résultat, c'est de faire qu'ils soient un bon placement pour les capitaux : il faut donc que les capitaux aient part aux •bénéfices. Notre seconde remarque sera celle-ci : le capital , en tant que faculté concourant à la production, a-t-il ou n'a-t-il pas la légitimité des autres facultés productives? Voilà la question. S'il est illégitime, il prétend illégitimement à une part dans la production, il faut l'exclure, il n'a pas d'intérêt à recevoir; si, au contraire, il est légitime, il ne saurait être légitimement exclu de participer à des bénéfices à l'accroissement desquels il a concouru '. »
La question est posée d'une manière très-confuse dans les lignes qui précèdent. L'écrivain a sans doute voulu nous demander si, d'après notre opinion , il était équitable d'accorder au capitaliste, dans les bénéfices de la production, une part égale à celle du travailleur.
Eh bien ! nous répondons sans hésiter que ce serait là, dans une société normale, le comble de l'absurdité et de l'injustice. Comment ! voici un individu qui a trouvé dans la succession paternelle un million, bien ou mal acquis, par son
1 Phalange, n° du 25 septembre 1840.
trisaïeul. Riche, parce qu'il s'est donné la peine de neutre , comme le noble de Beaumarchais, il daigne permettre à l'industrie de faire fructifier ce million. Du reste, il passe ses jours à la chasse, il court les spectacles et les promenades, il emploie ses veilles au jeu, il use sa vie tout entière dans des plaisirs ou des occupations qui n'ont pour but que la satisfaction de son égoïsme. Et parce qu'il n'aura pas stupidement enfoui dans la terre cette valeur d'un million qui existerait sans lui , qui existait avant lui , qu'il ignore l'art de féconder, dont il ne sait enfin que toucher et consommer le revenu, vous lui accorderez dans, les fruits de la production une part égale à celle de l'homme intelligent et laborieux par qui cette richesse est accrue, mise au service de tous, et dont la vie n'est qu'un sacrifice perpétuel à la société ! Quelle justice distributive , bon Dieu ! Et que penser de ceux qui, voulant réformer le monde, ne voient pas dans une semblable répartition des bénéfices une brutale violation de toutes les lois de la justice et un outrage à la raison humaine !
Direz-vous que le capital n'est pas, dans l'œuvre de la production, un élément moins indispensable que le travail lui-même? Entendons-nous. De ce que le capital et le travail sont deux éléments également nécessaires à la création des richesses, devons-nous conclure qu'au point de
vue de l'équité, le capitaliste et le travailleur sont deux agents également méritoires? Une telle conclusion serait extravagante.
Direz- vous que tous les capitalistes ne sont pas des oisifs? D'accord. Mais pourquoi faire si grande la part de ceux qui le sont ? et dans ceux qui ne le sont pas , pourquoi rétribuer l'homme riche plus où autant que l'homme actif?
Direz- vous que si cela est peu équitable, cela est du moins utile? Mais, d'abord, c'est une pauvre philosophie, et bien usée, que celle qui sépare ce qui est utile de ce qui est juste. Et puis, qu'osez-vous prétendre ? Comment la société pourraitelle trouver son profit à mettre sur la même ligne les services impersonnels que lui rend le capitaliste et les services personnels que lui rend le travailleur ? Le travail meurt avec le travailleur : le capital meurt-il avec le capitaliste? Il n'y a rien d'impossible dans l'existence d'une association vivant sur un capital collectif, et l'histoire nous offre plus d'un exemple de ces sortes d'associations. Ainsi, l'on peut concevoir une société sans capitalistes : une société sans travailleurs se peut-elle concevoir? Donc, bien que le capital et le travail soient également nécessaires , les capitalistes et les travailleurs ne le sont pas également L'existence des sociétés ne dépend pas des premiers d'une manière absolue , tandis qu'elle dépend d'une manière absolue des seconds. Dès