TRAVAIL EST UN FREIN
J'entends : ce qu'était le fatalisme pour les esclaves des sociétés antiques, ce qu'était le dogme de la résignation pour les serfs du moyen âge , que la faim le soit pour les pauvres des sociétés modernes; forçons le peuple à travailler pour
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vivre, depuis le commencement do jour jusqu'à ma déclin; que son existence, entièrement employée à d'abrutissants travaux , ne lui laisse pas le loisir de penser qu'il est homme : la sécurité des heureux du monde ne pourra plus être troublée.
Rêverie et folie que tout cela! Le moyen ne serait pas seulement barbare : dans le régime actuel, il serait absurde.
Pour que le travail fût un frein, au moins faudrait-il que le travail ne fit jamais défaut à ceux qu'il doit contenir. Or, nous avons prouvé que la concurrence illimitée avait pour résultait nécessaire de hisser un grand nombre de travailleurs inoccupés et affamés.
Un jour, la seconde ville du royaume vit des miilkrs d'ouvriers sortir de leurs ateliers, l'œil ardent et le fusil à la main ; un drapeau fut déployé sur la place publique, et suit ce drapeau on lisait : Vivre en travaillant, ou mourir en combat* tant. Ce jour-là, les ouvriers lyonnais avaient manqué probablement du frein moral de M. Guizot!
Trouver un frein moral dans un système qui le rend absolument nécessaire, voilà donc une des impossibilités, d» régime actuel ; voilà un des problèmes qu'il faut absolument résoudre, et que nous posons dans l'intérêt du riche comme du pauvre, du fort comme du faible, de ceux qui jouissent comme de ceux qui souffrent. Car, nous
lie sauriens asset le répéter, plaider h cause des malheureux , c'est plaider la cause de h société tout entière.
« Il est un écuetl contre lequel M. Louis Blane ne s'est pas suffisamment prémuni : une vive compassion pour les maux des travailleurs l'entraîne à prononcer un arrêt rigoureux contre le principe môme de notre organisation du travail ; il impute à un vice inhérent au système les symptômes inséparables d'une mise en œuvre récente et incomplète 4 . »
Il résulterait de là, selon le rédacteur Au Siècle, que la concurrence est un système nouveau, qui n'a pas encore fait son temps et qui veut être perfectionné. Mais, pour peu qu'on lise attentivement la critique que nous avons faite de ce système, on se convaincra que c'est à son principe même que nous nous sommes attaqués. Nous avons cherché à montrer quel était l'enchaînement logique des désastres que nous dénoncions». NoUs avons mis en relief, dans les résultats produits par la concurrence, non pas des vices acci<dentels et passagers, mais des vices organiques,, et c'est ce que le rédacteur du* Sièck reconnaît lui-même lorsque, quelques lignes plus b», il dit :
«Làcoùdartnatiohdela libre cottctîrrelicefotidéë 1 Siècle, n* du 22 août 1840.
aur les maux plus aigus auxquels celle-ci aurait exposé les travailleurs, telles étaient les prémisses nécessaires d'une transformation absolue de l'organisation du travail. M.' Louis Blanc ne s'est pas fait faute d'établir nettement ce point de départ Après avoir lu ces pages si animées où la conviction déborde, on comprend que l'auteur ait cru devoir, au prix des tentatives les plus téméraires, arrêter la société en déclin, pour l'empêcher de tomber dans un cataclysme effroyable 4 . »
L'auteur ajoute :
« Malgré tous les reproches adressés à la libre concurrence, il faut le dire pourtant, le bien qu'elle a produit remporte de beaucoup sur le mal qu'elle a causé. Une compassion légitime pour les douleurs du peuple nedoitpas nous rendre coupables d'ingratitude; à aucune époque de l'histoire la condition des masses n'a été moins pénible qu'aujourd'hui : les ouvriers sont mieux logés, mieux nourris, mieux vêtus que par le passé. L'amélioration progressive du sort du peuple est devenue un fait incontestable. Elle n'est pas arrivée au point qu'elle doit atteindre ; mais du moins la misère est sans contredit moindre qu'autrefois. »
Nous pourrions dier le fait purement et simplement; car dans quel livre en chercher la preuve? La mémoire des vieillards nous fournit bien quelques notions sur la condition matérielle du peuple
1 Siicli, n° du 22 août 1810.
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dans l'ancien régime. Mais remarquons que les faits qu'on cite avec une apparence de certitude ne se rapportent qu'à la décadence de ce régime, qu'à sa corruption, devenue si complète qu'elle a entraîné sa chute. Du reste, par quel historien l'histoire des misères du peuple a-t-elle été faite? Un seul a essayé de l'écrire , cette histoire : M. Monteil. Et le peuple , tel que M. Monteil le représente aux seizième, dix-septième et dixhuitième siècles, ne nous apparaît pas plus malheureux que le peuple tel qu'il passe sous nos yeux.
La question, d'ailleurs, n'est pas de savoir si aujourd'hui les hommes du peuple souffrent plus ou moins que n'ont souffert leurs pères, mais de savoir jusqu'à quel point et pourquoi ils souffrent. Or, qu'avons-nous prouvé? Que leur misère était profonde ; qu'elle provenait du principe de concurrence; qu'elle ne pouvait que s'accroître, pour peu que ce principe fût abandonné à son développement.
Nous venons de parcourir les objections qui nous ont été adressées par la voie de la presse : il en est d'autres qui nous ont été faites, soit par lettres, soit verbalement. Nous allons les examiner.
On nous a demandé si détruire la concurrence intérieure, ce n'était pas rendre impossible la
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solution du problème des douanes. Voyons un peu.
Le système prohibitif est utile, nécessaire même , disent les uns , éar si vous n'arrêtez pas l'invasion de certains produits étrangers , tous créez aux produits similaires de l'intérieur une concurrence mortelle ; que deviendront alors les industries indigènes que cette concurrence menace? Si vous êtes sans pitié pour les maîtres, pitié du moins pour les ouvriers! Savez- vous bien ce que coûte de souffrances et de larmes à cette classe condamnée , qui n'a que son travail pour vivre, le trouble apporté dans toute une sphère d'industrie? L'État est le protecteur né de tous les intérêts nationaux : quel plus noble usage peut-il faire de son droit d'intervention, que celui qui consiste à abriter sous son aile les tentatives fécondes des riches et le travail des pauvres?
Le système prohibitif est funeste, répondent les autres; car il atteint l'immense classe des consommateurs; car il force pauvres et riches à payer souvent fort cher ce qu'ils pourraient obtenir souvent à bon marché. Le système prohibitif est funeste s'il s'agif de matières premières par exemple ; car il tarit dans sa source la pro* ductton nationale, en dérobant à la main-d'œuvre ses éléments. Il est funeste s'il s'agit d'objets 1 Manufacturés : car il donne à certaines industries qui ne sont pas nées vraiment viables un encou-
VU TRAVAtt. 187
regement ruineux et trompeur. Et puis, que signifie cette protection à l'ombre de laquelle il. arrive si souvent au génie national de s'assoupir? Est-ce un pouvoir bien intelligent que celui qui, au lieu de pousser l'industrie avec l'aiguillon, la retient avec des lisières? Tout tarif appelle des représailles* Tout produit étranger que nous repoussons de nos ports ferme les ports des autres pays k un produit indigène. Le système prohibitif ne saurait donc favoriser ceux-ci qu'à la condition de ruiner eeui-là. Un droit trop élevé sur les fors est une atteinte presque directe portée à la prospérité des contrées qfii .produisent du vin. Que lès maîtres de fofges applaudissent : les vignerons pousseront des cris de détresse. Admirable genre de protection que eelui qui met aux prises tous les intérêts ! Touchante intervention que eelle qui décuple l'anarchie!
Voilà ee qui se dit de part et d'autre. Éternelles redites! Relativement parlant, les premiers ont raison. En thèse absolue, ils ont tort. Que faire? L'embarras de 1a décision a feit naître une théorie mixte qui semble prévaloir aujourd'hui. On s'accorde assez généralement à reconnaître que, vu les nécessités d'une situation dont on ne saurait sortir en un jour , il faut ipaintenir du système prohibitif ou protecteur tout ee qui peut en étire maratéôu; mais qu'il faut, en vue de l'avenir, en retrancher tout ce qui peut en être
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retranché. Cette troisième opinion, en apparence fort raisonnable , est au fond assez puérile , et, dans les termes où on le pose, le problème est tout à fait insoluble.
Voici le fait : ce qui doit être mis en question, ce n'est pas le système prohibitif, c'est le principe de libre concurrence. Tant que la libre concurrence sera maintenue, le système prohibitif, ou, si Ton veut, protecteur, restera comme une nécessité fatale.
Et qu'on ne crie pas au paradoxe; car comment, je le demande, a-t-on pu en venir à regarder un régime de douanes comme une chose utile, bienfaisante, et, dans certains cas, indispensable? La réponse est facile. Il a fallu protéger certaines industries indigènes contre la supériorité naturelle des industries étrangères rivales. Mais n'aurait-il pas mieux valu que ces industries indigènes ne fussent pas nées? Sans doute, puisqu'elles sont venues au monde dans des conditions défavorables, puisqu'elles ne peuvent se maintenir que par le tribut qu'elles lèvent sur tous les consommateurs nationaux, puisqu'elles ne vivent qu'à la condition de sucer, pour ainsi dire, le sang de toutes les autres industries? Pourquoi donc sont-elles nées? Demandez-le au principe de la liberté d'industrie.
H est évidemment dans les conditions de cet antagonisme universel, fruit amer de notre ordre so-
ciftl, que toute chose soit tentée, bonne ou mauvaise; que toutes les sphères soient envahies, qu'elles puissent ou non contenir ceux qui s'y précipitent. La concurrence est un régime de hasard; elle pousse naturellement à une production aveugle; elle encourage l'imprévoyance; elle absout d'avance toutes les témérités; fille de l'individualisme, elle est mère de l'esprit d'aventure. Faut-il s'étonner si, sous son empire, se sont produites tant de conceptions folles, et si, dans le mouvement désordonné qu'elle imprime à l'activité de chacun, tant d'industries ont été essayées qui ne devaient pas l'être? Voilà le mal, et voilà ce qui a fait d'un système de douanes une nécessité véritable. Une fois l'édifice bâti, alors même qu'il l'aurait été follement, il faut bien le soutenir pour qu'il n'écrase personne sous ses ruines!
L'intervention de l'État, par le moyen des douanes, des prohibitions, des tarifs, serait-elle nécessaire, si cette intervention s'exerçait à priori par le moyen d'un régime industriel sagement et vigoureusement organisé? Il est clair que non.
Qu'on se place, par exemple, au centre du système que nous avons proposé : le problème des douanes reçoit à l'instant une solution aussi simple que féconde. En effet, introduire dans le travail le principe d'association, établir entre toutes
les industries indigènes un vaste systèwe de solidarité, ne serait-ce pas couper court à toutes les entreprises insensées que le caprice ou l'égoïsMe individuel engendrent, et qu'il faut ensuite protéger aux dépens de tous les intérêts légitimes? Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur ce point, qui nous paraît assez nouveau : le meilleur,
LE SEUL MOYEN DE DÉTRUIRE LA CONCURRENCE QUE LES ETRANGERS VIENNENT NOUS FAIRE SUR NOS MARCHES, C'EST DE DÉTRUIRE LA CONCURRENCE QUE NOUS NOUS T FAISONS NOUS-MEMES LES UNS LES AUTRES; OU, OB
d'autres termes, le meilleur, le seul moyen d'obtenir, sans des bouleversements affreux et des troubles mortels, la liberté du commerce, c'est de remplacer par un régime d'association et 4e solidarité ce qu'on a si faussement décoré de ce beau nom :
La liberté de l'industrie.
« Votre système, nousa-t-on dit, ne tend-Il pas à introduire dans l'industrie des règles disciplinaires qui enlèveraient à la liberté de l'individu tout son ressort et toute sa fécondité? L'application de votre système n'a-t-elle pas pour résultat nécessaire, en tuant la concurrence, d'amortir l'activité humaine qu'elle aiguillonne si fortement? En d'autres termes, que deviennent , dans votre système, la liberté, cette source de toutes les jouissances, et l'émulation, ôette source de tous les progrès* *
Quoi ! notre système attaque la liberté, fors-
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qu'au contraire il émancipe cette nombreuse fonte de journaliers qui s'agitent aujourd'hui sous te poids d'une condition pire que le servage ! Le samt-simonisme disait : « l'État propriétaire; » c'était l'absorption de l'individu. Mais nous di- / sons, nous, a la société propriétaire, » Différence •énorme, et sur laquelle nous ne saurions trop vivement insister.
Notre système menace la liberté? Pourquoi?
Gomment? Tous les membres de l'atelier social ne sont-ils pas libres? Ne sont-ils pas mis à l'abri de toute espèce d'arbitraire par les statuts qui régissent l'atelier, statuts ayant forme et puissance i« loi, statuts cjui établissent, sur la condition des ouvriers, sur la part qui leur est due dans la production, sur la répartition des bénéfices, des principes que nul ne saurait violer impunément, parce que la forée publique est là pour les faire respecter? H n'est pas jusqu'à la hiérarchie établie dans l'atelier social qui ne soit un hommage rendu à la liberté, puisqu'elle repose sur Y électietn et ne donne à ^inférieur d'autres supérieurs que ceux qu'il croit de son intérêt de reconnaître pour tels. Et n'est-ce point pratiquer dans le sens le plus large le culte de la liberté, que de créer une organisation telle que chacun soit assuré d'y trouver du travail et la récompense légitime de ce travail ?
Vous parlez de liberté? C'est au nom de ta K-
berté, de la liberté vraie, c'est au nom du respect que la société doit à chacun de ses membres, que nous protestons, nous, contre Tordre social actuel, et contre les mille tyrannies qu'engendre la concurrence.
Car, qu'est-ce que l'esclave ?
Allons au fond des choses, et ne jouons pas sur les mots, comme feraient des sophistes ou des rhéteurs.
L'esclave, c'est celui qui est en peine de son vêtement, de sa nourriture et de son gîte; c'est celui qui dort sur les marches d'un palais inhabité.
L'esclave, c'est le pauvre qu'on punit pour avoir tendu la main à la pitié du riche; c'est llhomme sans asile qu'onarréte pour s'être appuyé sur la borne.
L'esclave , c'est le malheureux que la faim condamne au vol, en attendant que la société le condamne au bagne.
L'esclave, c'est le père qui envoie son jeune fils respirer l'air des filatures malsaines; c'est le fils qui envoie son vieux père mourir à l'Hôtel-Dieu.
L'esclave, c'est l'enfant du pauvre, qui entre dans un atelier à six ans: c'est la fille du pauvre, qui à seize ans se prostitue.
Les esclaves, ce sont ceux qui écrivent sur leur bannière : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant, et qui, cela fait, combattent et meurent.
Vous parles de liberté, champions intrépides de Tordre social actuel? Mais que vous répondent les colons quand vous osez mettre en question l'esclavage aux colonies ? « Nos nègres sont plus heureux que vos journaliers ; » et ils vous prouvent cela!
La concurrence, selon vous, aiguillonne forte* ment l'activité humaine? Oui, j'en conviens; mais de quelle sorte et dans quel but? Chacun est irrésistiblement poussé par elle à ruiner son voisin. L'activité dont il s'agit ici est celle qui se déploie sur les champs de bataille. La concurrence ne fait, par sa nature même, le bonheur des uns qu'en faisant. le malheur des autres. Elle encourage un fabricant à inventer une machine ; mais > grâce aux brevets d'invention, cette machine devient aussitôt, entre les mains de l'inventeur, une massue avec laquelle il écrase tous ses rivaux.
Un procédé industriel est découvert, qui tend à abréger le travail de l'homme ; est-ce là le résultat obtenu? L'heureux possesseur du procédé nouveau sait trop bien à quelles conditions il lui sera donné de vaincre ses concurrents : il n'abrège pas le travail de ses ouvriers, et en renvoie un grand nombre, qui, en vertu de ce progrès, sont exposés à mourir de faim. Tel est le prix auquel la concurrence met le progrès. Elle n'excite l'esprit d'entreprise et de perfectionnement qu'en
Wft OftGANISÂTKm
donna** à là txrpiêtoè tes aftes « h rajptité du vautour.
Encore si ce mobile, tout vicieux qu'il est pat essence, agissait sur chacun des membres dont la société se compose! Mais, pour un combat, il faut des armes ; pour la concurrence, il faut de* capitaux. Les journaliers se trouvent donc jetés en dehors du mouvement que crée la concurrence. Ainsi, chez les uns, émulation poussée jusqu'à h frénésie; chez les antres, absence complète d'émulation, et même d'espoir : voilà l'état de choses qu'on ne craint pas de maintenir, au nom du progrès et de la Kberté !
Entrez dans un atelier moderne, vous y verre* quelques hommes dont l'amour du gain surexcite l'activité; et, au-dessous d'eux, des centaines d'hommes qui, vivant au jour le jour, n'ont aucun bénéfice en vue, et peuvent à peine faire sur un salaire modique des économies que dévoreront le premier chômage ou la première maladie. Pour ces malheureux, qu'est-ce que l'émulation? car enfin ils ne combattent même pas, ceux-là; ils servent d'armes de -combat.
C ! est avec les pauvres que les riches se fotit fo gtterre.
Les mots dont on a le plus abusé dans le inonde sont , sans contredit , les mots êmalatkm et Hberté, le dernier surtout. Ne serait-il pas btett temps de le définir? La liberté, c'est ta faculté
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laissée à l'fcomme de se développe* selon les lois , de q& pâture. Eh bien! la liberté, aine entendue, existe-t-elle, dans notre ordre social, pour la majorité des citoyens? La concurrence, nous l'avons déjà prouvé, crée à la société une situation violente qui a pour conséquence inévitable d'imposer aux ouvriers un travail excessif et continu. L'$xcès et la continuité du travail manuel laissent sans emploi les ressorts de l'intelligence et dépravent la sensibilité. Est-il possible que la vie intellectuelle et le sentiment moral ne s'éteignent pas dans les grossières préoccupations d'un labeur qui dure douze, treize, et quelquefois quatorze heures par jour? Et quel labeur ! L'extrême division du travail, qui, dans une société bien organisée, serait d'une utilité incontestable pour tous, l'extrême division du travail a engendré Phomm machine.
Dono, si, pour une partie de la société, la concurrence est un aiguillon, elle constitue pour la partie la plus nombreuse un véritable système d'étouffetnent*
Qu'espèrent ceux qui, ne voulant pas de réforme sociale, s'écrient niaisment : a II faut instruire le peuple? » Gela signifie apparemment qu'il faut écrire pour le peuple des livres et des journaux qu'il n'a pas le temps de lire, alors même qu'il aurait de quoi les payer ! cela signifie qu'il fout contraindre le pauvre à envoyer ses
enfants à l'école , lorsqu'il en est réduit à avoir besoin de leur travail pour ne pas succomber sous/ les charges de la paternité!
En supposant que le journalier pût dérober à ses travaux manuels assez de loisir pour ne pas négliger d'une manière complète le soin de son perfectionnement intellectuel et moral , on nous accordera bien que, dans l'état actuel des choses, son instruction ne saurait être, dans tous les cas, que fort élémentaire. L'instruction ne profite pas à l'homme quand elle ne fait que loger quelques idées toutes formées dans son entendement et quelques faits dans sa mémoire ; elle lui profite lorsqu'elle le porte à agir sur lui-même par la méditation; car alors l'homme, en s'instruisant, se développe; mais une instruction très-imparfaite n'est pas seulement inutile, elle est dangereuse.
« En Angleterre , dit M. Edelestand Duce méril dans un livre intitulé Philosophie du «budget, il y avait en 4821 la dix-septième parce tie de la population dans les écoles, et l'on y <r punissait proportionnellement plus de crimes « que dans le paysfle Galles , qui n'en instrui- « sait que la vingtième partie. En Prusse, le « nombre des crimes semble, dans quelques pro- « vinces, en raison directe du nombre des élèves. « On en comptait en 1816, sur dix mille habic* tante;.
Dans les provinces
De Saxe . . . 1,492 j i 506
DeWestphalie. 1,394 / Etilyeut,eni8l7, \ 639 De Poméranie. 4,030 1 un criminel sur i 1,405 De Posen . . . 327 1 [ 2,197
Ces chiffres sont remarquables; et, quelque dédain que Ton professe pour la statistique, il faut bien tenir compte des chiffres lorsqu'ils se trouvent en si parfait accord avec la logique. Rendre l'homme du peuple mécontent de sa situation, éveiller dans son âme des mouvements jaloux, lui inspirer une ambition qui, ne pouvant se satisfaire, se change en fureur, et ouvre à son esprit une carrière qu'il ne pourrait parcourir sans s'égarer, tels sont les résultats que doit naturellement produire, dans Tordre social actuel, toute instruction à peine ébauchée, ou dirigée selon les principes sur lesquels cet ordre social est fondé.
Revenant donc au système que nous avons proposé, nous lui trouvons d'abord cet avantage que, loin de détruire l'émulation, il la rend commune à tous et la purifie. Les membres de l'atelier social étant appelés à profiter également des succès de l'association, il n'en est pas un seul parmi eux qui puisse manquer de stimulant. L'intérêt personnel est ainsi conservé pour mobile à l'activité humaine ; et, comme il devient insépa-
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rable de l'intérêt généra) , U perd tout ce qu'il a aujourd'hui d'odieux et d'antisocial, sans rien perdre de ce qu'il a d'énergique.
D'un autre eôté, plus d'obstacles, dans ee système, m développement moral et intellectuel du travailleur, quel qu'il soit ; car toute découverte scientifique qui n'amène pas dans l'atelier social un surcroît de bénéfice, y amène un surcroît de repos, et vient offrir an travailleur le loisir de cultiver son intelligence. U serait superflu de faire observer que, dans un régime qui assure et agrandit de jour en jour l'existence du travailleur, père de famille, il n'y aurait plus lieu à ensevelir vivantes, dans une manufacture, de pauvres créatures de sept ou huit ans qui ont besoin d'air , de mouvement et de liberté. L'atelier alors ne ferait plus, comme aujourd'hui, fermer l'école !
Ceci nous conduit à examiner une autre objection que voici :
« Vous voulez, d'une part, diminuer pour l'ouvrier le temps du travail; de l'autre élargir le cercle des jouissances. Ces deux résultats paraissent contradictoires. Le travail du peuple diminuant» les bénéfices généraux ne sauraient augmenter* »
C'est une erreur. Môme en admettant que Fou-» vrier travaillât seulement sept heures par jour , la somme des bénéfices à répartir se trouverait considérablement accrue :
1° Parce que l'ouvrier, travaillant pour krimême, ferait avec zèle,. application et rapidité, go qu'il ne fiait aujourd'hui qu'avec lenteur et répugnance ;
9° Parce qu'il n'y aurait plue dans la société cette foule d'êtres parasites qui vivent aujourd'hui du désordre universel;
3* Parce que le mouvement de la production ne s'accomplirait plus dans les ténèbres et au milieu du chaos, oe qui entraine l'encombrement des marchés, et a fait dire à de savants économistes que, dans les États modernes, la misève provenait de l'excès même de la production ;
4° Parce que, la concurrence disparaissant, nous n'aurions plus à déplorer cette incalculable déperdition de capitaux, laquelle résulte aujourd'hui des ateliers qui se ferment, des faillites qui se succèdent, des marchandises qui restent invendues, des ouvriers qui chôment, des maladies qu'eu&nient chez la classe laborieuse l'excès et la continuité du travail, de tous les désastres, enfin, qui naissent directement de la concurrence.
• Mais, dan» votre système, l'État serait, sinon entrepreneur d'industrie et spéculateur* au moine régulateur du marché. Les prix seraient-ils réglé* *u#ri convenablement qu'As le sont par le seul fait de ta concurrence? »
A cela nous répondons que la coucurrence ne
règle absolument rien, dans le vrai sens du root. La concurrence fait de tout marché un guetapens. Grâce à son capricieux empire, tantôt le producteur est forcé de vendre à perte, tantôt le consommateur est impitoyablement rançonné. On a prétendu que la concurrence servait à établir un rapport exact entre les exigences de la production et les besoins de la consommation. Rien de plus faux. Supposons que plusieurs messageries en concurrence exploitent nos grandes routes. Cette concurrence déterminera un certain chiffre pour le prix des places. Mais s'il arrive que, sur trois entreprises de messageries, deux succombent par l'effet de la lutte, voilà qu'aussitôt les voyageurs devront payer triple impôt. En d'autres termes, les besoins seront restés les mômes, tandis que les exigences auront changé.
Qu'imaginer de plus tyrannique et de plus absurde?
Au reste , pour juger de la régularité que la concurrence introduit dans les relations du producteur et du consommateur, il suffit d'observer que sous son influence presque tous les produits ont fini par être falsifiés, même ceux qui concernaient la vie et la santé de l'homme. Si bien que le commerce est devenu une effroyable science
de mensonges et, pour trancher le mot, une
interminable série de vols impunis. Ainsi donc, tout se réduit à savoir si , dans la fixation de la
râleur des choses , l'examen ne vaut pas mieux que le hasard, la règle que l'arbitraire, la loi que l'anarchie.
« La solidarité que votre système établit entre tous les membres de la société ne menace-t-elle pas la famille, en conduisant à l'abolition de l'héritage? »
Si l'existence de la famille était indissolublement liée au principe de l'hérédité, nous concevrions l'objection; car il est certain qu'en poussant la société à vivre sur un capital collectif 7 nous fondons un état de choses où l'abolition de l'hérédité devient /sinon nécessaire, au moins
Mais s'est-on bien rendu compte des causes qui ont fait jusqu'ici regarder comme absolument connexes la question de la famille et celle de l'hérédité? Que, dans Tordre social actuel, l'hérédité soit inséparable de la famille, nul doute à cela. Et la raison en est précisément dans les vices de cet ordre social que nous combattons. Car, qu'un jeune homme sorte de sa famille pour entrer dans le monde , s'il s'y présente sans fortune et suis autre recommandation que son mérite, mille dangers l'attendent; à chaque pas il trouvera des obstacles; sa vie s'usera au sein d'une lutte perpétuelle et terrible , dans laquelle il triomphera peut-être, mais dans laquelle il court grand ris-
%QSk owARMuraQ*
que de succomber. Voilà ce que, l'amour pata** nel est tenu de prévoir. Le pèrcj de famill* qui ne chercherait pas à amasser un capital pour ea* enfants, dans une société telle que la nôtre, jouerait évidemment leitf avenir à la loterie. La fitmille , dans une société semblable , a donc pour condition nécessaire l'hérédité. Mate changez le milieu où nous vivons ; faites que tout individu qui *e pçfeootta à la société pour la wjviî *>it certain d'y trouver le libre emploi de «eaftculté* et le moyen d'entrer en participation du captai collectif; la prévoyance paternelle est, dans ce cas, remplacée par la prévoyance sociale. Et cfat ce qui doit $tpe. Pour l'enfant, la protection de la famille ; la 9 protection de la société pour l'homme !
On avait dit w sainMimonie»» : a Sans héirédité, paa de famille, » Ils répondirent : « Eh bien 1 4étrui«w» et la famille et l'hérédiAé. » Les saint^sin*onien$ et leura adversaires se trompaient également en sens Inverse. La vérité est que la famille est un fait naturel, qui, dana quelque hypothèse que ee soit, ne saurait être <lé~ truit; tandis que l'hérédité est une eonventùm sociale que les progrès de hw&ité peuvent faire disparaîtra
Eh quoi I il serait dans l'essence de* chose*, il serai* conforme wx lois de la nature qu'un flb pût £tre amené à compter avec impatience les
jours de l'homme qui tari a donné ta viel ÉBe serait inhérente à l'essence de la femffle, une condition qui permet cet abominable rapprochement : « Un tel est riche, il vient de perdre son père ! » Non, non. Vous calomniez la nature en la rendant responsable de ce qui n'est qu'une nécessité des vices de votre ordre social. Vous outragez la sainteté de la famille en subordonnant d'une manière absolue son existence au maintien des lois d'une civilisation corruptrice et corrompue.
Le pauvre qui, aujourd'hui, n'a rien à laisser à ses enfants, le pauvre a~t-il une famille? Ré^ pendez* S'il en a «ne, la famille, même dans l'impur milieu où nous sommes, peut donc jus*» qu'à un certain point exister sans l'hérédité? S'il n'en a pas, justifiez vos institutions, et hâtez- vous..... La fouille ne saurait être un privilège î
Tout est admirable et touchant dans Fexistence de la famille, si on la considère uniquement au point de vue de l'éducation donnée à des êtres qui ne peuvent encore se suffire. Et, sous ce \ rapport, elle est* le nécessaire fondement de la société. Mais allez au delà, conduisez la famille jusqu'à l'hérédité, trassitôt vous voyez entre l'in* tétëi social et l'intérêt domestique se creuser un abtae*
Ce que le principe d'hérédité donne à l'un ne l'ealève-t-il pas à l'autre? N'accorde-t-H pas à
celui-ci droit de paresse? N'arrache- t-él pas d'avance à celui-là les instruments indispensables à son intelligence et à son activité? Quand les riches criaient aux nobles : « Qu'avez-vous fait? vous vous êtes donné la peine de naître ; » les nobles n'auraient-ils pas pu répliquer, en s'adressant aux riches par héritage ; « Et vous? »
Résumons-nous sur ce point, La famille et l'hérédité ne sont inséparables que d'une manière relative et dans un certain ordre social. La famille vient de Dieu; l'hérédité vient des hommes. La famille est, comme Dieu, sainte et immortelle ; l'hérédité est destinée à suivre la même pente que les sociétés, qui se transforment, et que les hommes, qui meurent.
Toutefois, et jusqu'à ce que la société actuelle soit transformée, le principe de l'hérédité 'dans les familles ne saurait être trop vivement soutenu. Sa suppression, si elle précédait la réforme de Tordre social tout entier, donnerait naissance à de grands désordres, et serait un grand malheur. Nous avons expliqué pourquoi; nous n'insisterons pas là-dessus davantage.
Il ne qous reste plus qu'à repousser le reproche banal auquel s'expose quiconque Ose s'élever contre les préjugés de son époque. « Vous êtes un utopiste, » ne manquera-t-on pas de nous dire. Ah! vraiment?
La science économique et politique est une
science de faits : ceci est incontestable. Mais quel est le véritable rêveur, le véritable utopiste ? Estce celui qui, à telle époque donnée de l'histoire, ne tient compte que des faits qui existent, mais dont la durée est manifestement impossible, ou celui qui s'attache principalement aux faits qui n'existent pas encore, mais dont V apparition est inévitable et imminente? Toute la question est là. Voici une maison dont les murs se lézardent de toutes parts : croyez-vouô être un homme pratique, parce que vous vous obstinez à y rester, au risque d'être enseveli sous ses ruines ?
Ceci posé, quels sont les faits dont se compose l'histoire contemporaine ?
Dans Tordre moral, lutte de toutes les intelligences, ou scepticisme;
Dans Tordre social, lutte de tous les 'intérêts, ou concurrence illimitée ;
Dans Tordre politique, lutte de tous les pouvoirs, ou anarchie.
Une société qui peut être décrite de la sorte est-elle durable? N'est-ce pas là cette maison dont les murs de toutes parts se lézardent ?
Au reste, dans le sein même du parti que nous combattons, il n'est pas un homme intelligent qui ne commence à comprendre la nécessité d'une vaste réforme sociale; que dis-je? d'une réforme sociale basée sur les principes qui sont exposés dans ce livre. Dans un article publié par
ht Revue des Deux Mondes, et sorti de la plume de M. de Carné, nous lisons *.
o Les considérations sur lesquelles s'appuie Pécule qui réclame avec une énergie sans cesse croissante l'organisation du travail sont dignes assurément de C attention la plus sérieuse; car les bons esprits ne peuvent manquer d'être frappés des obstacles que rencontrent dans leur marché les idées placées, voici -à peine quelques années, au-dessus de toute controverse... Qu*arrive*t-il, en effet, dans 4» pratique? ïteraonae ne l'ignore, et 'Chacun e* gémit, «ans découvrir un remède pour des plates .que chaque année Tend plus profondes... Quoi d'étonnant si, en présence de tant de douleurs, dès esprits hardis s'efforcent de régulariser ce qui leur apparaît comme un chaos? L'intervention de l'État enfre les chefs d'atelier et les travailleurs ; la limitation de la liberté du travail opérée comme celle de la liberté politique elle-même, dans un feaut intérêt social ; la sollicitude de la puissance publique appelée à proportionner la production aux besoins et aux débouchés, pour prévenir, par une intervention éclairée, des déceptions et des (désastres; enfin, le droit international réglant, et limitant la concurrence des forces industrielles, comme il limite déjà celle des forces militaires, ce sont là des idées qui n'ont rien d'étrange en ellesmêmes, mais qu'il est au moins singulier de voir
9 /{évite des Deux Mondes, numéro du 1 er septembre
répandre en Europe par les puWicistes fie l'école républicaine, comme la conséquence extrême de leur principe. »
Nohs pourrions répondre à M. de Carné que ce qu'il trouve singulier n'a rien que de fort simple; que l'école vraiment démocratique n'a jamais professé les étroites et anarchiques doctrines du libéralisme ; qne le catéchisme du laissezfaire n'a jamais été qu'à l'usage de ceux qui possèdent aujourd'hui le pouvoir, et qui ne Font conquis qu'après avoir passé quinze ans à prêcher la religion du désordre. Mais ce n'est pas de ceïa qu'il s'agit. Nous ne citons l'article de M. de Camé que pour l'opposer à ceux qui seraient tentés de nous appeler des utopistes. Poursuivons :
« Il n'est pas un écrit émané des hommes de.
quelque valeur dans le parti radical où cet ordre d'idées ne se produise, et dans lequel vous n'aperceviez des efforts visibles pour transformer Fêlémen* politique par l'élément industriel La guerre & la concurrence est un mot d'ordre aussi accrédité aujourd'hui dans les, rangs du parti démocratique que la guerre aux. privilèges lors du mouvement de 89, et le bon marché est devenu l'Idée la plus, antipathique à une école qui ne prévoyait pas à coup sûr, il y a dix ans, où la conduiraient, et de* déceptions nombreuses, et les faits nouveaux dw* elle s'effarc&des'enfftiw pour se refaire une popularité, perdues »
Il y a dix ans, l'école démocratique se formait à peine, et tout ce que M. de Carné a dit des prétendues doctrines de la démocratie d'il y a dix ans n'est applicable qu'à l'école libérale, laquelle est aujourd'hui aux affaires, et à qui, certes,, on ne saurait faire honneur d'une conversion née de déceptions nombreuses et de faits nouveaux; car cette école-là vit encore sur ses vieilles erreurs, et c'est avec d'incroyables pauvretés qu'elle affiche la prétention de gouverner le monde. Notons bien que M. de Carné reconnaît à nos idées la puissance de créer à ceux qui les soutiennent une grande popularité ! Après avoir cité la définition que nous avons donnée du bon marché (voir à la page 77). M. de Carné ajoute :
« Ce passage résume d'une manière assez complète la théorie économique dont les esprits réfléchis ne peuvent manquer de suivre les développements avec une curieuse attention. Des disciples de Say pourraient sans doute objecter à M. Louis Blanc que le système de la concurrence et Je la liberté commerciale ne saurait être jugé si vite, et qu'il est impossible de le condamner en dernier ressort sur des applications incomplètes et au' milieu des résistances que lui opposent encore la plupart des gouvernements européens. »
Si des disciples de Say nous objectaient ce que M. de Carné leur met dans la bouche, nous leur ferions observer que les maux de la concurrence
s'aggravent et se multiplient en raison même de l'extension qu'elle prend; que ceci est un fait incontestable ; qu'on ne saurait par conséquent arguer, en faveur de la concurrence, des applications prétendues incomplètes qu'on en fait. Nous les prierions en outre de remarquer qu'ils confondent mal à propos la concurrence et la liberté commerciale; que ce sont deux choses fort distinctes ; que la cause de la concurrence et celle de la liberté commerciale ne sont pas le moins du monde liées Tune à l'autre; que, tout au contraire, la concurrence existant, la liberté commerciale est impossible. Mais la polémique nous entraîne, et nous oublions dans quel but nous avons cité l'article de la Revue des Deux Mondes. M. de Carné expose rapidement notre système, celui qui est développé dans l'excellent ouvrage de M. Adolphe Boyer * , et celui qui est indiqué dans le livre intéressant de M. Buret sur la mtsère des classes laborieuses en France et en Angleterre. Puis, rappelant que la propagande démocratique se poursuit en France sous plusieurs formes, et arrivant à la catégorie dans laquelle il range les trois livres qu'on vient de citer, il dit :
« Un gouvernement prévoyant et éclairé arra* obéra aux hommes que peut égarer la tentation
1 De l'État des Ouvriers et de son amélioration par l'organisation du Travail.
W8 ORGAXIS&TKMI
é*m attiser Mis ratas Mfitras qui rovf uwr* roue» A0 sbih ms HA96B8; il prendra l'initiative de certaines mesures que lui seul peut appliquer aveo discernement et sans péril. Lorsque, Tannée dernière, des milliers d'ouvriers parcouraient dans un calme menaçant les rues de la capitale; lorsque, dans des jours de paix et de prospérité côHtibéi'cfàlè, ils interrompaient lé cours de leurs travaux pour débattre, étnm l'ardente excitation des partis , les question» les plus complexe», le premier devoir du gouvernement fut de dissiper par la fbroe une émeute d'autant plus dangereuse qu'elle s'ignorait elle-même ; mais à ce devoir accompli a dû en succéder un autre. Il faut que le pouvoir pose à son tour les problèmes posés par les factions. Il doit se demander jusqu'à quel point il peut intervenir dans la seule forme de Tactivité nationale, livrée sans règle comme sans Contrôle i foutes les chances des événements et de la for* taték Pourrait-il exercer une salutaire médiation «ntre l'ouvrier et le chef d'atelier, relativement au* conditions du travail? Serait-il en droit de U&Uter la concurrence à la mesure véritable des besoins et des débouchés? Lui serait-il interdit de protéger l'honneur et le crédit de la France sur les marchés étrangers par une surveillance exercée à l'exportation de nos produits? Enfin, lorsque l'édifice -de la société nouvelle repose sur Fuite centralisée et sur l'action administrative, ce don* ble principe peut-il rester sans nulle application aux intérêts les plus nombreux et les plus faciles à émouvoir? Le principal résultat qu'aient 4 re<-
tirer les hommes sérieux de l'examen de» théories démocratiques, c'est assurément la ferme intention de mettre de telles questions à l'étude, pour les résoudre autrement que par l'axiome tout négatif d'une école économique à laquelle l'avenir réserve de sévères leçons. »
Ce langage est-il assez clair? sommes-nous assez vengés de tous ces hommes sans talent qui, mesurant la vérité à leur taille, déclarent impraticable tout ce qu'ils sont hors d'état de comprendre^ et traitent d'utopies inutiles à combattre ce qu'ils sont trop ignorants pour discuter, bonnes gens toujours chargés d'un bagage de mots qu'ils prennent et donnent fièrement pour des idées» esprits stériles qui insultent à la fécondité?
Et vous, monsieur, qui ne vous piquez pas de professer pour les idées d'un parti qui n'est pas le vôtre ces dédains imbéciles, par quel excès d'injustice pouvez-vous flétrir du nom de fac~ tieux les hommes d'étude qui font ce que, selon vos propres aveux, le pouvoir devrait faire?
Ainsi, nous sommes des factieux, et pourtant vous proposez au pouvoir de s'emparer de nos idées pour les appliquer ! Nous sommes des factieux, et vous avouez, non-seulement que les maux dénoncés par nous sont réels, incalculables, mais que nous en avons indiqué la véritable cause, et proposé, jusqu'à ce jour du moins, les remèdes les plus sûrs 1 Vous conseillez naïvement au
pouvoir de nous arracher nos idées t Le conseil est admirable ; mais nous osons mettre le pouvoir actuel au défi d'en profiter : d'abord, parce que les hommes d'État d'aujourd'hui sont trop médiocres pour tenter quelque chose de grand et de hardi; ensuite, parce que les intérêts auxquels ils sont asservis sont trop aveugles pour sonder la bêtise de l'oppression.
Il est vrai que les avertissements ne leur manquent pas. Nous avons écrit les premières lignes de ce livre au bruit des charges de cavalerie exécutées presque à notre porte. Nous avons continué sous l'impression de nouvelles qui nous montraient le port de Mâcon ensanglanté et l'ordre régnant à Clermont, au milieu des ruines encore Aimantes de la guerre civile ! Est-ce que nous sommes condamnés à voir se reproduire éternellement ces scènes de deuil? Est-ce que ces appels farouches à la haine seront toujours les seuls qui aient pouvoir de se faire entendre? Pour prévenir, la police; pour réprimer, le canon. Ah! c'est trop, c'est trop; et pourtant ce n'est pas assez. Mitrailler les insurgés vivants ; morts, les insulter... cela ne suffit pas, croyez-moi; et tant que la science ne sera point opposée à l'esprit de révolte, l'émeute sera comme un tonneau des Danaïdes qu'il faudra sans cesse remplir avec du sang.
'C'est à rapprocher toutes les classes de la so-
ciété, à leur faire comprendre que letfrs intérêts sont solidaires, à les unir dans un noble sentiment de concorde et de fraternité, que consiste le devoir de tout homme sincèrement attaché à son pays. Mais que Talent ces recommandations, dans un régime qui tend d'une manière irrésistible à en détruire l'effet? C'est donc sur les vices de ce régime que nous devons porter nos regards. Et quel plus honorable, quel plus fécond sujet d'études ! Mais non : on ne saurait s'émouvoir au spectacle de tant de douleurs, on ne saurait en désirer le terme, en étudier l'origine et la filiation, en décrire la nature, en chercher le remède, sans être un rêveur, un utopiste, sans être mis à l'index par les hommes pratiques. Hélas ! la sagesse de ces hommes pratiques n'est pas si grande qu'elle ne reçoive de temps en temps de cruels démentis. Et ces démentis, qui les donne? la guerre civile.
Quelques mots encore sur ce sujet. Qu'auraiton dit d'un homme qui, dans les derniers jours du règne de Louis XV, aurait tenu le langage que voici :
« Vous voyez quel est le pouvoir de l'Église I À peine venu au monde, l'homme la trouve auprès de son berceau ; enfant, elle le façonne à son gré j adulte, elle» le fait époux et lui permet d'être père ; mourant, elle recueille son dernier souffle -, mort, ette l'ensevelit; mis au tombeau, elle le
lit OtOMHSATHm
pours ui t àuÊs les mystères dfune antre vie, et s'empare de scmi tane jkrar en faire aux vivwti un sujet d'espérance on es terreur. EHe domine W conscience 4b rot comme celte dki flhetfdiaiit, Sont empire se fait reconnaître par ceux4à même que se» préceptes n'ont poirit subjugués : toute akôte souillée* a son crticdftx et tout boudoir ses prie-dieu. Architecture, statuaire, peûrture, ceovres du génie , merveilles des arts, tout cela sert à marquer dans la société le passage et lai souveraineté de l'Église. Et comment détruire une k>» fhience dont les racines tiennent à toutes les parties infimes du cœur humain, une influence»
créée par tant de siècles asservis à la même croyance ? Le pouvoir spirituel de> l'Église est donc bien grand; mus il ne l'est pas plus que son pouvoir temporel. Sous Louis XII J, la France fat gouvernée par Richelieu, un préttfe; soi» Louis XIV enfant, par Mazarin, un prêtre; seus Louis XIV vieillard, par le père Letellier, m prêtre^ sous le régent, par le cardinal Dubois, un prêtre^ aujourd'hui, sous Louis XV, elle est gou* vernée par le cardinal de Fleury, toujours un prêtre* Qtaant aux richesses du clergé, elles sont immenses ; il possède dans te Gambrésis quatorze cents charrues sur dix-sept cents; dans la Franche^Comté % plus de la moitié des biena appar-
* Pitembalede l'omloMUHKé du 17 mû \ 781.
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lient aux moines Jbéaéftûiftirfis; natf mille châteaux, deux «eut ciaquante-ne*tf mille métairies ou fermes, cent soixante-treize mille arpents de vignes, voilà ce qui sert de base eu France à la puissance matérielle de l'Église, dont les revenus annuels peuvent être évalués à doute cent vingt millions ! .
« Eh bien ! encore quelques années, .et cette force immense aura disparu. Le principe de k liberté de conscience remplacera l'autorité morale de l'Église ; on ne croira plus à sa parole ; ses traditions seront officiellement conspuées, et ses membres recevront un salaire en échange de leurs grands biens, devenus la propriété de l'État.
« Vous voyez quel est le pouvoir delà rojauté ! Ses folies suffisent pour prouver jusqu'où va sa force. Louis XIV a impunément ensanglanté Ja France ; le régent Ta mise impunément au «pillage, et c'est impunément que Louis XV la déshonore. Si la maison civile du roi est portée à vingt-cinq millions * ; si le jeu du mi absorbe seul des sommes qui Seraient vivre des milliers de pauvres; si les spéculations personnelles * du roi produisent des famines factices qui mettent le* peuple an désespoir ; si le roi exerce à sep
* Lettre du cardinal de Fleury au conseil de Louis XV.
* Compte rendu à Louis XVI en 1774. Collection» p. 114.
* Squlavte. ùécade*ceileÀa Monarchie, M, M9.
profit les plus monstrueux monopoles; s'il est permis au roi d'enrichir ses courtisans et ses maîtresses en faisant élever ou baisser, selon ses fantaisies, le prix des grains * ; si le roi est assez pourvu de domaines de toute sorte pour donner à madame de Pompadour la terre de Crécy, le château d'Aulnay, le château de Bellevue, le château de Menars, la terre de Saint-Remy, l'hôtel d'Évreux, l'Élysée-Bourbon, l'Ermitage -, si le roi est assez pourvu d'argent pour payer deux millions cinq cent mille francs * les faveurs de madame Dubarry, courtisane échappée aux bras d'un mousquetaire ; si le roi rit de la pudeur de nos femmes et lève d'impurs tributs sur la virginité de nos filles ; ces exactions, ces ignominies, ces scandales qu'on ose à peine blâmer à voix basse, ne montrent-ils pas tout ce que la royauté puise en France de témérité et d'orgueil dans l'ignorance du peuple, la bassesse des gens de cour, le prestige du trône, la puissance des baïonnettes et l'influence des traditions?
« Eh bien ! encore quelques années, et vous assisterez au spectacle de la royauté humiliée, insultée, enchaînée, mise en question. Une assemblée de bourgeois lui demandera compte de ses actes ; des robins la recevront assis et la tête
4 Lacrbtelle. Dix-huitième Siècle, IV, 298.
* Soûl a vie. Décadence de la Monarchie, 111, 155,
couverte ; ses maîtres de cérémonie seront traités commodes laquais, et ses ministres comme deseerviteurs du peuple, jusqu'à ce qu'un jour vienne (jour terrible) où on la fera monter sur un échafaud, sans même lui permettre ce qu'on permet au dernier des criminels...; car les suprêmes paroles de cette royauté tombée en la puissance dn bourreau s'éteindront dans un roulement de tain» bours.
<e Vous voyez quel est encore le pouvoir de la noblesse ! Appuyée d'un côté sur le trône, die Test de l'autre sur le clergé. Les fonctions publiques lui sont exclusivement réservées; c'est elle qui possède les emplois de cour; c'est elfe qui jouît de toutes les pensions ; c'est elle qui remplit le cadre des officiers de l'armée ; c'est de son sein que sont tirés les grands officiers de la maison du roi, lesquels ont l'exorbitant privilège de vendre les charges subalternes et d'en garder le prix. Elle a, pour s'enrichir, les prestations, les redevances, les corvées, les mainmortes, des servitudes personnelles de toute espèce. Elle chasse : le paysan qui en fait autant va aux galères '. Investie des droits de haute, moyenne et basse justice, elle a fourches patibulaires, piloris et carcans; et ce n'est que. depuis peu de temps que les sentences pour crime capital sont revues
4 Voir le décret du 4 août 1789.
par les cours supérieures. Telle est sa puissance dans les campagnes, qu'elle fait atteler des hommes à ses charrettes comme des animaux de labourage, et que, pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil des châtelaines, une foule de malheureux passent la nuit à battre les étangs * . Que dire enfin? Il a été longtemps permis à un seigneur de tuer un vilain, moyennant la somme de cinq sous pafists.
Eh bien! encore quelques années, et toute cette aristocratie sera mise au néant. Une nuit suffira pour faire crouler tout l'échafaudage du système féodal. Oui, dans cette nuit, la qualité de serf sera effacée du vocabulaire de la langue, les mainmortes seront détruites, les justices seigneuriales abolies, les privilèges pécuniaires anéantis, la vénalité des offices sera supprimée, les dîmes seront déclarées rachetables et les citoyens reconnus admissibles à tous les emplois. Et, chose merveilleuse ! ces réformes dirigées contre la noblesse, c'est par elle qu'elles seront accomplies : elle-même prononcera son arrêt et scellera irrévocablement sa ruine \
a Ce n'est pas tout. L'industrie est aujourd'hui soumise au régime des jurandes et des maîtrises.
« Eh bien ! par la plus soudaine, la pi js pro-
1 Discours de Leguen de Kérangel, dans la nuit du * août.
*Nuit du 4 août 1789.
fonde de toutes les révolutions, le principe de la concurrence illimitée sera proclamé.
« Si bien que de toute la société d'aujourd'hui, dans quelque temps il ne restera rien, -absolument rien. »
Encore une fois, je le demande, qu'aurait-on dit de l'homme qui, quelques années avant 1789, aurait tenu cet étrange langage? On l'aurait certainement appelé un homme à théories, un rêveur généreux, un utopiste, un fou, que sais-je? Il aurait dit vrai cependant, et ceux qui l'auraient accusé de folie auraient fait preuve en cela d'imprévoyance et d'aveuglement.
Les partisans du nouvel ordre social se trouvent précisément aujourd'hui dans la position de cet homme. Et certes, entre le régime actuel et l'application de nos idées, la distance est infiniment moindre qu'entre la société qui existait la veille de 1789 et celle qui exista le lendemain.