‹ Organisation du travailChapitre 13 sur 19 · SI ORGANISATION · texte numérisé non relu

SI ORGANISATION

ces ménagements, ce n'est pas seulement le désir de transiger avec des répugnances trop nombreuses et des préjugés trop profondément enracinés ; c'est plus et mieux que cela. Réformer la société, sans la bouleverser; donner aux intérêts une direction plus féconde et plus tutélaire, sans ébranler avec une impatience sauvage les existences fondées même sur les abus qu'on cherche à détruire; préparer l'avenir, en un mot, sans rompre violemment avec tout le passé... est-ce un calcul seulement? Non; c'est un devoir.

« Il manque à la critique de M. Louis Blanc une chose essentielle, et sans laquelle elle est en quelque sorte privée d'appui ; nous voulons parler de la détermination des faits auxquels on doit rapporter la concurrence; car cette concurrence anarchique, si justement condamnée par M. Louis Blanc, pour les déplorables conséquences qu'elle engendre, est d'abord un effet avant d'être une cause. Or, n'est-il pas de toute nécessité, si l'on veut arriver à des conclusions rigoureuses, de déterminer l'ordre de faits auquel la concurrence doit être rapportée ? Eh bien ! c'est ce que M. Louis Blanc a complètement oublié de faire.

« Nous lisons bien cette phrase au milieu de son article : De l'individualisme, ai~je dit, sort la concurrence. Mais nous avons vainement cherché dans tout le cours de l'article un passage seulement où M. Louis Blanc eût pris la peine de faire la théorie de la génération de la concurrence par l'iudivi-

dualisme. Nous sommes encore à le trouver* — D'ailleurs, qu'entend-il ici par individualisme? On ne saurait entendre par ce mot le morcellement des industries, l'isolement des familles constituant autant de groupes industriels séparés, insolidaires et forcés de se faire la guerre, c'est-à-dire d'exercer la concurrence en mode anarchique. De ce morcellement industriel, de cet isolement des familles, M. Louis Blanc ne dit pas un mot Voilà pourtant la grande cause de la concurrence qu'il déplore, la grande source de toutes les misères industrielles et morales sur lesquelles il appelle l'attention despublicistes et du pouvoir. N'est-ce pas une chose vraiment bien étrange qu'un pareil oubli? Quoi! vous venez nous proposer un remède pour certaines plaies sociales, vous prétendez que ce remède est logique, rationnel ; vous voulez que notre raison en juge, et vous oubliez de nous parler des causes qui engendrent ces plaies M »

Le rédacteur de la Revue de FAveyron et du Lot a répondu d'avance, et pour nous, à cetteobjection des rédacteurs de la Phalange. Nousreproduisons cette réponse, qui eêt victorieuse :

u Pour guérir les maux de la concurrence, a-t-on. dit à M. Louis Blanc {ta Phalange, n° du 23 septembre 1840), il aurait dû remonter jusqu'à la cause même de cette concurrence , qui est le morcellement industriel, l'isolement des familles, et atta-

* Phalange, n° du 23 septembre 1840.

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quer ta mal dans sa source, ce qu'il n'a point fait — Ce reproche me semble injuste.

c La concurrence, dans son sens vrai (cumeurrere, courir ensemble), est la prétention simultanée de divers individus au même produit, prétention qui entraîne la lutte. Cette prétention est un fait primitif, découlant de la nature humaine; elle n'est pas le produit de l'isolement familial, ni du morcellement industriel» La concurrence est entre hommes ce qu'est le morcellement entre instruments de travail* Ce sont des faits coexistants, solidaires, s'engendrant mutuellement II. est bien vrai que l'association substituée à l'isole» ment familial accroîtrait la production, mais la concurrence ni la lutte ne seraient point abolies par cela même, sans le concours de beaucoup d'autres conditions. C'est tellement vrai, que, dans l'industrie comme dans l'agriculture, comme dans le commerce, le travail, loin de s'effectuer par ménages et familles isolés, s'exécute ea réalité très-souvent par de nombreuses réunions d'hommes, appartenant à diverses familles, rapprochés 30us certaines conditions. On peut même soutenir en toute vérité Que la production en familles isolées (mode morcelé) n'existe réellement nulle part et se conçoit à peine. Puisque le capital, le travail et le talent sont les trois éléments de la production, il faudrait supposer une famille qui se suffît à ellemême etn'empruntât jamais les bras d'autrui,ni les instruments, ou les «denrées, ou les avances d'autrui, en un mot une famille complètement isolée de toute relation humaine, ce qui est tout au

plus le cas de quelques sauvages. Dans toutes nos sociétés, les familles sont depuis longtemps sorties de cet isolement, et dans l'œuvre de la production elles se sont constamment associées entre elles» d'une manière imparfaite, il est vrai, et non intégrale, par l'échange mutuel, le prêt ou le louage des instruments, des talents, des bras. Le morcellement absolu qui correspondrait à cet isolement absolu n'est pas moins chimérique. Ainsi, ni l'un ni l'autre ne peuvent être les causes génératrices de la concurrence. La concurrence , je le répète, et le morcellement sont deux faits primitifs, de deux ordres parallèles, et se fortifient mutuellement Attaquez la concurrence, du même coup vous frappez le morcellement ; détruisez le morcellement, vous atteignez la concurrence. L'isolement familial, qui tient à la fois du morcellement par les instruments de travail et de la concurrence par les agents, suivra nécessairement le sort de l'un et de l'autre.

« Ainsi , M. Louis Blanc aborde le problème de l'organisation du travail à sa hauteur convenable, en visant droit à la concurrence '. »

Le Constitutionnel a consacré à l'exposition de notre projet un article plein de bienveillance pour nous. Malheureusement nos idées y sont exposées, non discutées. L'auteur se borne à nous reprocher en termes vagues l'exagération de nos prémisses et le tour absolu de nos conclusions.

1 Revue de l'Aveyron et du Lot, n" (j'u 1 5 février 1 S * i -

Qu'est-ce à dire? Les faits sur lesquels nous nous sommes appuyé, ce sont pour la plupart des chiffres extraits de rapports officiels. Quant aux conclusions que nous en avons tirées , le lecteur est en état de juger combien d'efforts nous avons faits pour en plier la logique à la nécessité de ménager les transitions.

« L'atmosphère des intérêts, dit l'auteur de l'article dont il s'agit, a peut-être besoin, comme le nôtre, d'orages qui répurent, et il est certain que, quelle qu'en soit la violence, l'équilibre se rétablit à la longue '. »

Mais le mal que nous avons décrit est-il donc un mal accidentel ? Ces milliers d'ouvriers que la misère prend au berceau pour les conduire jusqu'à la tombe ne souffrent-ils pas d'une*manière permanente et continue? N'est-elle pas de tous les jours, de tous les instants, cette affreuse lutte qui engendre les vices les plus hideux, châtiés par les plus cruels désastres ? Les crises industrielles, si c'est là ce que vous entendez par ce mot orage, les crises industrielles sont une aggravation momentanée du mal? mais sont-elles tout le mal? Et en quoi les jugez-vous propres à épurer l'atmosphère des intérêts?

La société se trouve-t-elle en meilleure voie le lendemain de ces sauve-qui-peut de l'industrie

1 Cpnstitutionnel, n° du 19 décembre 1840.

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où nous voyons, des ateliers qui se ferment, des capitaux qui se cachent ou sont anéantis, des faillites qui enfantent des faillites, des fortunes qui se renversent les unes sur les autres, et la pâle multitude des prolétaires sans travail qui cherche son pain entre l'insurrection et l'aumône? L'équilibre se rétablit à la longue? Hélas! ne comprenez-vous pas que vous- transportez dans l'histoire de l'industrie ce mot fameux qu'il faudrait laisser aux sanglantes annales de la politique : L'ordre règne à Varsovie !

C'est une chose vraiment étrange que l'obstination que nous mettons, dans ce prétendu siècle de lumières, à nous entourer de ténèbres pour ne point apercevoir les plaies qui nous rongent: Nier les blessures est-ce les fermer ? Que jqou« ressemblons bien à. ce philosophe de l'antiquité qui, en proie aux plus vives souffrances, s'écriait ! a douleur! tu ne me forceras pas à avouer que tu sois un mail » Orgueil puéril! occupons-nous de chasser la maladie . nous n'aurons pas besoin de nous mentir à nous-mêmes pour la braver.

Mais il y a des gens qui font à Dieu cet outrage d'affjrmer que le mal est immortel ! Voici ce que le Globe opposait à notre système :

«Qui niera les plaies de Tordre social actuel? Ce ne sera certes pas nous. Nous avons vu l'Africain que Ton nomme esclave, et l'Européen que l'on nomme citoyen ; nous les avons suivis tous

deux dans les diverses phases de leur existence de prolétaire; et, certes, nous savons de quel côté est la plus forte somme de misères. Mais ces infortunes matérielles sur lesquelles on revient souvent, et qui servent de pâture quotidienne aux publications du parti radical, révèlent-elles un état aussi anormal qu'on veut bien le dire, un état dont il faille sortir à tout prix? Ne sont-elles pas, au contraire, à quelques modifications près (bien* faits d'une législation plus ou moins parfaite) , fatalement inhérentes à l'existence de toutes les sociétés humaines? Je ne veux pas appeler d'autre argument à la démonstration de cette vérité que celui que vous me fournirez vous-mêmes: Le riche, dites-vous, succombe lentement à de mystérieuses blessures, et fléchit peu à peu au sein d'un bonheur apparent, sous le poids d'une commune souffrance.

« Avez-vous songé, en écrivant ces lignes, a la déduction philosophique qui en découlait si naturellement? vous ne savez en tirer que celle-ci : C'est la misère du pauvre qui fait la douleur du riche. Étrange aberration d'une philosophie matérialiste qui se heurte aux vérités et les change en erreurs ! Non I ce n'est pas la misère du pauvre qui fait la douleur du riche : l'une est, si l'on peut dire, le commentaire providentiel de l'autre. Ces mystérieuses blessures, comme vous les appelez si bien, sous lesquelles succombe lentement l'opulence, ne vous révèlent-elles pas qu'il ne saurait être donné à aucune organisation humaine de réa-

User te bonheur matériel, de le réaliser par des moyens purement humains '?»

Y pensez- vous ? Mais avec de pareilles doctrines vous allez droit à la négation de tout progrès? Car de quel droit afûrmeriez-vous que c'est seulement le tiers, le quart, le cinquième du mal qu'il est donné à l'homme de détruire ? Où fixer, sur la route dû progrès la limite qu'il est permis d'atteindre et qu'il n'est pas permis de dépasser?

Croyez-vous au progrès, oui ou non? Dans le premier cas, je vous défie d'en assigner les bornes. Dans le second, je n'ai plus à discuter avec vous.

On accuse de presque tous nos maux la corruption de la nature humaine : il faudrait en accuser I le vice des institutions sociales. Regardez autour de vous : que d'aptitudes déplacées et par conséquent dépravées ! Que d'activités devenues turbulentes, faute d'avoir trouvé leur but légitime et naturel. On force nos payions à traverser un milieu impur ; elles s'y altèrent : qu'y a-t-il de sur* > prenant à cela? Qu'on place un homme sain dam une atmosphère empestée, il y respirera la mort.

« Notre nature, a dit M. Guizot, porte en elle- « même un mal qui échappe à tout effort humain. « Le désordre est en nous. La souffrance inégale-

1 Globe, 15 mars 1841.

a ment répartie, est dans les lois providentielles « de notre destinée *. »

Voilà donc leur philosophie! philosophie désespérante s'il en fut, mais, du reste bien appropriée à un régime qui consacre les angoisses de la foule.

Eh bien ! voici le problème à résoudre dans un pareil régime : comment persuader à cette foule immense qu'on dit destinée à souffrir, à souffrir sans consolation, à souffrir sans espoir, à souffrir en vertu des lois de la Providence; comment lui persuader qu'elle doit croire, en effet, et se résigner à la fatalité de son destin? Comment conjurer son désespoir? Quelle barrière opposer à l'ardeur des désirs inassouvis qui s'élèvent dans son sein?

Dans les sociétés antiques, ceux qui souffraient sans espoir, c'étaient des esclaves.

L'esclavage détruit, que fit le catholicisme? Pour forcer le peuple, qu'il ne voulait pas émanciper, à se contenter de son sort, il remplaça le fatalisme antique partie dogme fameux de la souffrance méritoire; il cria aux malheureux : Souffrez sans vous plaindre, car la souffrance est sainte ; souffrez avec joie, car Dieu garde à vos douleurs de célestes et ineffables dédommagements.

1 Revue française, n° de 1838.

Mais ce dogme n'a plus de puissance sur les esprits. On a compris que ce n'était qu'un sophisme propre à empêcher la légitime insurrection des opprimés contre les oppresseurs; et ce sophisme impie est tombé avec toutes les tyrannies auxquelles il avait si longtemps servi de base.

Comment donc l'allez-vous résoudre, ce formidable problème de la résignation, philosophes et logiciens du régime actuel? Par quel frein moral retiendrez-vous dans leur misère tous ces hommes que votre philosophie condamne à des souffrances sans lendemain? Ne voyez-vous pas que les révolutions qui ont passé sur nos têtes ont donné à ce peuple la conscience de sa force? Ne savez- vous pas que, d'un bout à l'autre de la société, ce cri magique d'égalité a retenti, qu'il a pénétré dans toutes les âmes, et qu'il a éveillé des désirs jusqu'ici inconnus? Voilà un fait dont il vous est commandé de tenir compte. Heureux ou funeste, approuvé ou maudit, il existe; il vous domine, il vous entraîne.

M. Guizot sentait bien toute l'importance de cette question, lorsqu'il s'écriait à la tribune : le

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