INTRODUCTION
A la séance de la Chambre des députés du 9 juillet 1907, M. Charles Benoist disait excellemment :
« Il ne s’agit pas de savoir si l'Etat doit faire les retraites ouvrières, il suffit de savoir que l'Etat ne peut pas ne pas les faire étant ce qu’il est devenu. Quand bien même, le sentiment du devoir resterait muet en nous, et ne s'éveillerait pas, l'intérêt seul nous rappellerait que dans cet Etat moderne, dans un Etat qui repose sur le nombre et où le peuple misérable, suivant l'expression de Tocqueville, pourrait en un jour de désespoir être tenté de détruire par la force cette contradiction que le peuple législateur peut tous les jours réduire par la loi, la régle d’une sage politique, la suprême habileté, comme la suprême prudence, est d’aller spontanément et résolu-
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ment vers le juste jusqu'à l'extrême limite du possible (1). »
Telle est également notre opinion. Au début de cette étude, nous n'entrerons pas dans de longs développements sentimentaux, philosophiques ou politiques sur la nécessité de l'assurance ouvrière sous toutes ses formes et de l’assurance contre la vieillesse en particulier. Comme le disait dans une boutade un député au Reichstag : « Celui qui voudrait aujourd’hui nier l’action bienfaisante des lois d'assurance mériterait de figurer dans un musée d’anliquités ». Il nous faut donc sortir du domaine de l'idéologie et étudier pratiquement la question si complexe des retraites ouvrières, dans l'espoir de voir se lever le jour heureux où le travailleur pourra songer à la vieillesse sans être trop alarmé par ses conséquences. Plein de confiance et d'enthousiasme, M. Paul Deschanel salue en ces termes cette réforme prochaine : « Eh bien, nous pourrons dire, nous aussi: le bon temps vient où sous le chaume, dans l'atelier, dans la mine, tous les vaillants dont le labeur fait la France plus forte et plus glorieuse auront le pain des vieux jours et viendront s'asseoir au banquet fraternel de la famille française (2) ».
Notre but n’est pas d'étudier d'une façon approfondie toutes les questions que soulève l'établissement d'une loi de retraites ouvrières; nous voulons plus spécialement
(1) Séance de la Chambre des Députés du 9 juillet 1905,J. O.p.2829. (2) Séance de la Chambre des Députés du 4 juillet 1905, 7. O. du 5 juillet, p. 2736.
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essayer de montrer la difficulté des problèmes financiers que la constitution de retraites ouvrières oblige à résoudre. Les sources auxquelles nous avons pu puiser sont malheureusement peu abondantes, car c’est, on peut le dire, par occasion, que les auteurs se sont occupés de ce sujet. Nous ne nous dissimulons pas que notre tâche est difficile, mais c’est en réalité la question vitale des retraites ouvrières (1). Nous n'avons pas la prétention de la résoudre, notre désir est de coordonner les solutions un peu hâtives qui ont été proposées et d'apporter quelque lumière dans un débat resté jusqu'ici très obscur. Nous serons satisfaits si nous avons ainsi apporté une petite pierre à ce grand édifice de solidarité sociale que sera la retraite ouvrière.
Bien que notre intention ne soit pas d'étudier dans son ensemble le problème des retraites ouvrières, il nous a paru indispensable d'exposer dans une introduction — peutêtre un peu longue — qui constituera la première partie
de notre étude, nos idées sur les principales questions qui
(1) « J'arrive, Messieurs, à une des grosses questions, presque la question capitale des retraites ouvrières : l'emploi des sommes énormes que l'Etat ou la Caisse des retraites ouvrières aura à sa disposition ; c'est la question de la capitalisation ou de la répartition. » — Chambre des Députés. Discours de M. Guieysse, J. O., 5 juin 1901, p. 1244. —: « L'organisation des retraites ouvrières est une œuvre éminemment complexe où chaque détail est un problème à résoudre, mais en réalité tout se résume dans la question financière, de sorte qu'on peut dire avec raison : le problème des retraites ouvrières est un problème financier » (Rapport de M. Guiyesse de 1904).
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constituent en quelque sorte le schéma des retraites. Ce qui nous a engagé à procéder ainsi, c’est que les questions financières sont résolues différemment selon les conceptions particulières de chacun au sujet du mode général d'établissement des retraites. Un exemple montrera cette connexité : tous ceux qui demandent que les retraites soient payées au moyen d’un impôt général dit de solidarité sont les défenseurs du système de la répartition ; ceux qui, au contraire, exigent que les ouvriers constitituent en partie leurs retraites par le versement d’une prime et qui voient, dans l'assurance, un mode d'épargne avantageux pour les ouvriers —- et aussi pour la nation — sont, en général, partisans de la capitalisation. Au cours de notre étude, nous signalerons, quand l’occasion s'en présentera, des exemples analogues, mais pour le moment nous n'insistons pas et, sans autre préambule, nous posons le problème des retraites tel que nous le con-
cevons (1).
(4) Pour l'historique de la question, se reporter aux livres suivants : Vitali. La questien des retrailes ouvrières devant le Parlement français p. 31 et suivantes. — Peuvergne, De l’organisation par l'Etat des caisses de retraites pour les ouvriers, p. 142 et suiv. — Imbert, Les retraites des travailleurs, p. 123 et suiv.