CHAPITRE I
1. — Le 25 janvier 1829, en ouvrant le Cours de Géométrie et de Mécanique appliquée^ ^I^^l professait au Conservatoire des Arts et Métiers, le baron Charles Dupin s'exprima en ces termes :
« On s'est beaucoup occupé de perfectionner les machines, les instruments, les outils matériels dont Touvrierfait usage dans les arts méchaniques. On s'est à i)eine occupé de perfectionner l'ouvrier même. Et pourtant, ne fùt-il considéré que comme un instrument, un outil, un moteur, il devrait élre mis au premier rang entre tous les instruments, entre tous les agents méchaniques, parce qu'il a l'avantage inappréciable d'être un instrument qui s'observe et se corrige lui-même, un moteur qui s'arrête, qui se meut au gré de sa propre intelligence, et qui se perfectionne parla pensée, non moins que par le travail (*). »
Dupin venait, en effet, de concert avec Poncelet ("), d'entreprendre une admirable campagne en faveur de la diffusion des idées de méthode, et de l'enseignement du travail
(}) Charles Dupin (178i-1873j, géomître et économiste français d'une grande originalité.
(>) Jean- Victor Poncelet, mécanicien et général français, né à Metz en 1788, mort en 1867.
OROANISATIOX PHYSIOLOGIQUE DU TRW AIL. 1
professionnel dans les centres ouvriers. Il voulait aussi que la notion de fatigue fût approfondie, et préservAt le travailleur du surmenage, — Mais ce mouvement échoua, d*abord à raison môme de Tesprit chimérique et trop généreux que Ton reprochait à Dupin, ensuite parce qu'on était aux environs de 1830. Sollicité d'accorder son patronage, Charles X ne répondit pas. Il avait mieux à faire : s'en aller. Et enfin, la science elle-même, celle des Irai} s formations de ténergie^ n'était pas encore née; la plupart, sinon tous les savants, admettaient la doctrine des forces vitales^ réputées immatérielles, par conséquent soustraites à nos procédés de mesure.
Quant aux ouvriers, ils n'avaient guère conscience de leurs droits, ni de leurs devoirs; fort peu instruits, ils balayaient nos usines où travaillaient surtout des Anglais. Et l'un de nos ministres, qui visitait un de ces établissements, ne fit que s'en étonner. Le contraste évidemment avait de quoi le choquer.
Malgré cette indifférence officielle, Dupin et Poncelet réussirent à créer un modeste enseignement, bien vile populaire, à Paris, à Metz, à Rochefort. Le malheur est que, faute de ressources, d'expériences, la science du travail humain demeurait en retard; les j)hysiologistes et les économistes semblaient même en désespérer.
Il a fallu notre époque, surtout depuis 1890, pour la conduire, par des étapes victorieuses, vers les sommets d'où elle jette maintenant de si belles clartés. Elle doit ce succès à deux méthodes différentes : la méthode des physiciens et la méthode des physiologistes. Examinons-les séparément (^).
II. — A. REcnERCHEs DES PHYSICIENS. — Préposés de tous temps aux arts et aux métiers, disposant presque seuls de la main-d'œuvre, les mécaniciens et les ingénieurs entre-
(1) Consulter, dans la Technique moderne du 1"' mai 191 i, un intéressant historique dû & Henri Verne.
prirent les premières recherches sur le travail de riiomme. Mais les plus habiles se bornaient à déterminer le plus grand effort ou la plus vive allure, rarement Vaction continue et de longue haleine. A ces expériences, très incomplètes, assistaient cependant des princes de la Cour, spécialement sous le règne du Grand Roi. De La Ilirc (1640-1718) et Amontons (1663-1703) tentaient les démonstrations; les BernouUi, et plus tard Euler, s'efforçaient à trouver la formule mathématique du travail maximwn i}).
En 1722, le chevalier lorrain De Camus fit preuve d'un réel esprit pratique, en écrivant le Traité des forces mouvantes^ simplement, clairement, « pour Tusage des ouvriers ». 11 définit le centre de gravité et en montre Timportance dans tous nos mouvements, dans nos altitudes, dans la fatigue. « Quand deux hommes portent un fardeau, cxplique-t-il, le grand est moins chargé que le petit, et plus le grand lève haut le fardeau, moins il est chargé et plus il charge le petit » (p. 35r). Et ainsi de diverses circonstances du travail professionnel.
Pour ménager les forces humaines et instruire les travailleurs, il n*était pas de livre plus estimable que celui de Texcellent gentilhomme.
Vauban (-) donna un enseignement plus vécu et d'une portée plus haute dans un opuscule intitulé : Le Directeur général des fortifications^ apparemment de Tannée 1080. Il concerne les travaux de terrassements. J'en tire cette observation : « Je m'assure, dit Vauban, qu'il n'y a personne, qui ait fait un peu travailler, qui ne demeure d'accord que quatre hommes bien surveillés font plus d'ouvrage que six autres qu'on abandonnerait à leur propre conduite... » — Et en 1729, Bélidor, également ingénieur militaire, ajoute : « La surveillance coûte moins que la diminution du travail à
(1) Jules Amar, Le Moteur humain^ p. 235.
(2) Sébastien Le Presire de Vauban (1633-1707), maréchal de France et ingénieur éminent; disgracié à cause de son li?re : La Dinie royale, où il plaidait en faveur de Tégalité des impôts.
laquelle son absence donnerait lieu ». Ailleurs : « Il est certain, dit-il, que dix heures de travail d'un homme qui a pour chassavant son intérêt en valent du moins quinze d'un autre qui a sa journée réglée (*). Les pousser plus loin, c'est les outrer et les exposer à devenir malades, et ne pouvoir pas tenir longtemps. » Premiers balbutiements du Contrat social, lorsque Bélidor réclame en faveur d'une condition de vie plus facile pour les ouvriers, vu « la cherté des vivres », — ou échos généreux de la grande voix qui s'était tue après la Dhne royale. Ce courage scientifique sonnait le réveil des consciences.
III. — Coulomb. — Il faut arriver à Coulomb (^), pour trouver sur la fatigue, Tévaluation et la comparaison des divers travaux de l'homme, un tableau vraiment intéressant. Ce physicien, le plus grand du xvm" siècle, avait été envoyé à la Martinique comme officier du Génie. Là, il entreprit les déterminations en question, en occupant des personnes payées à la tâche. Par des mesures habiles sur le transport des fardeaux, les manœuvres de treuils, manivelles, sonnettes, les opérations du labourage, il réunit la matière d'un beau Mémoire sur la force des hommes. Ecrit en 1785, ce mémoire ne vit le jour qu'eu 1798, lorsque M. de Coulomb eut t*ait place « au citoyen Coulomb, de l'Institut ».
Extrayons-en quelques considérations d'un caractère général : « Il paraît, écrit Coulomb, que la manière de couper en de petits intervalles d'action et de repos le travail des hommes qui portent de grands fardeaux est celle qui convient le mieux à l'économie animale, et que les hommes préfèrent de marcher avec vitesse pendant (|ucl({ues instants et se reposer complètement pendant quelques autres instants, à parcourir une môme course dans un temps égal à ces deux intervalles, avec une vitesse {)lus lente mais continue... » — El la quantité de travail ainsi effectué (^ varie suivant Thabi-
(>) Proportion de 2 à 3 déjà indiquée par Vauban.
(-) G tiarles- Auguste de Coulomb (1736-1806), né à Angonlôme.
leté, le choix des hommes, la nourriture..,^ le climat ». Ces deux derniers facteurs du rendement humain, alimentation et climat, sont ici formulés pour la première fois. Facteurs physiologiques essentiels, que Coulomb complète par une indication d'ordre psychologique sur la méthode de recherches. « Il faut, dit-il, suivre un bon ouvrier payé à la pièce ; mais en même temps, pour ne pas influer sur son travail momentané, il ne faut pas qu'il sache qu'il est observé. »
Jusqu'à la fin du xix' siècle, il n'y eut pas d'étude plus importante que celle de ce savant; on a traduit, sous des formes différentes, ses idées, on a puisé dans ses observations, on en a surtout exagéré la valeur; car, pour la plupart d'entre elles, il avait suffi d'une seule détermination directe, et pour quelques-unes, Coulomb emprunta à ses devanciers d'une main malheureuse.
Mais la méthode des mécaniciens s'est illustrée, en ces derniers temps, par les brillantes recherches, théoriques et pratiques, d'un ingénieur américain Frédéric Taylor.
IV. — Le système Taylor. — Les principes de Taylor sur l'organisation du travail sont assurément les plus pénétrants qui soient dans l'ordre industriel. Ils enseignent à l'esprit la force souveraine des vérités mathématiques, celle de Vordre et de la méthode dont ils sont la pure expression (*).
Frédéric Winslow Taylor [fig. i) est né en 1856, à Germann Town Pa., dans l'Amérique du Nord; il est mort à Philadelphie, le 21 mars 1915. Desimpie homme d'équipe, il s'éleva graduellement à la dignité d'ingénieur, puis de directeur d'usines. Son labeur opiniâtre, sa haute intelligence technique et pratiijue, le firent bien vite apprécier : ses initiatives dans le domaine économique l'ont rendu célèbre dans le monde entier, et légitimement enrichi. Le
(1) Consulter : Le Moteur humain^ p. 345, 496 et suivantes; et H. LbChatelieh, Revue de Mélallurgiey p. 185; avril 1915.
premier, il réussit à organiser d'une façon rationnelle et scientifique le travail humain.
Deux entreprises ful-ent conduites par lui, simultanément, pour atteindre ce but :
V Organisation de foulillage. — Il s'agissait d'abord de constituer un outillage très perfectionné, réalisant la forme, les dimensions, ie poidx, la qualité susceptibles de conduire à un travail rapide. Des éludes scientifiques étaient nécessaires sur ce point spécial ; ce sont elles qui, presque toujours, rebutent l'industriel, parce qu'elles lui coûtent et qu'il n'en voit pas immédiatement lutilité.
Fio. i. — F.-W,Taylor (1856-1915). Taylor parvini à triom-
pher de ces résistances, et à consacrer plus d'un million de francs aux recherches de laboratoire, durant près de vingt-cini| ans, de 1880 à 1903 : argent et temps qui, assurément, ne pouvaient être mieux employés.
2' Organisation de la main-d œuvre. — li fallait ensuite former un personne! approprié à cette technique, à ces conditions de vitesse, et tel, par conséquent, que chacun fût réellement à sa vraie place, soit j>our commander, soit pour obéir ; et il fallait l'instruire. Ce fut la tâche la plus malaisée. La ténacité de Taylor en vint à bout. — ^uant aux indications relatives à la préparation et à l'exécution de l'ouvrage, elles étaient données par écrit, sur des cartes dinstruction, et on apprenait aux ouvriers à les interpréter sans hésitation.
On leur montrait surtout quels mouvements exige la manœuvre d'un outil donné, ou telle opération de chantier, et quels mouvements doivent être épargnés, que l'on fait ordinairement sans réfléchir et par conséquent sans profit. Les mouvements utiles devaient être produits dans un temps minimum^ les autres évités.
C'est pour satisfaire à cette loi d'économie que Taylor dut chronométrer les difl*ércnts actes et gestes de l'ouvrier, ne retenant que ceux dont l'efficacité n'était pas douteuse. Et comme tous les sujets que l'industrie embauchait ne pouvaient pas se plier à ce mode d'activité, il ne gardait que les plus capables. Ainsi, chronométrage et sélection sont les deux caractéristiques du systhne Taylor.
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FiG. 2. — Schéma de l'organisation taylorienne.
S'agit-il, par exemple, de manœuvrer un bloc de fonte? — La décomposition des temps de cette opération sera la suivante : enlèvement du bloc du sol, ou du tas ; — marche avec cette charge; — projection du bloc à terre ou dépôt sur un las ; — retour à vide. L'analyse était faite, comme le voulait Coulomb (j^ 3), d'après l'examen d'un travailleur
habile et bien poriant, payé 5 la tâche, servant de modèle^ et en quelque sorte d'éta/on.
Les ouvriers sont alors entraînés par des instructeurs en vue d'atteindre au rendement de leur modèle; et les mouvements à faire, et les dispositions contre les relards, figurent sur les cartes qu'on leur donne. L'apprentissage devient rapide et méthodique, et dans tout l'atelier c'est une vie fonctionnelle intense où le temps est véritablement de Targent. L'enchaînement des services est à peu prés symbolisé par la figure 2; il ne laisse place à aucune cause de gaspillage ni de ralentissement. Il reflète l'ordre et la mesure.
V. — Avantages du système Taylor. — Dans les usines métallurgiques, spécialement, ces principes donnèrent d€s résultats surprenants. Un travail aussi simple <jue le transport de gueuses de fonte fut porté à 47 tonnes par homme et par jour, contre 12 à 13 que l'on chargeait d'habitude. C'était quadrupler l'effet utile du manœuvre.
Mais le taylorisme a un caractère d'tfntversalité qui le fait servir h tous les modes de travail, industriels, agricoles, commerciaux, et sur lequel Henry Le Chatelier a tout particulièrement insisté.
Une anecdote pourrait l'illustrer : Un disciple de Taylor, l'ingénieur Frank Gilbreth, ayant visité l'Exposition anglojaponaise de Londres, aperçut une jeune fille qui plaçait des prospectus dans des boîtes de cirage, avec une dextérité merveilleuse et instinctive. 11 n'eut pas plutôt examiné ce travail qu'il se mit à noter les mouvemenis et à les chronométrer. Il fallait 40 secondes pour préparer 24 boîtes. Alors Gilbreth dit à la jeune employée qu'elle ne s'y prenait pas de la meilleure façon pour travailler vite. Très sûre de son habileté, elle se moqua de lui, mais consentit finalement à négliger les gestes qu'il estimait inutiles. Comme d'ailleurs elle travaillait à la tache, elle fut tentée par l'idée d'un salaire supérieur. En peu de jours, elle réussit à faire les 24 boîtes, non plus en 40 secondc^s, mais en ^6 seule-
ment. Elle avoua en outre que la besogne lui paraissait moins fatigante.
Petits faits, mais grands enseignements.
La méthode américaine possède donc une vertu éducative, elle contient des vérités scientifiques incontestables. Elle est, d*un mot, la méthode^ c'esl-à-dire l'ordre et Tharmonie.
Cet ouvrier qui se déplace de droite et de gauche à la recherche de ses outils, va, vient, repart, et tous les jours recommence, tandis que son ouvrage attend ; — cet industriel qui se refuse aux transformations en personnel et en matériel que son usine réclame, — et cet homme qui, à son bureau, égare constamment son porte-plume, ou une note, ou une lettre reçue, — ne sont-ils pas des exemples vivants de la routine et du désordre dont Taylor a fait justice?
Désormais se trouvent mis en évidence les effets anti-économiques de la maladresse ordinaire des hommes. Petits et grands peuvent, à la lumière de cette doctrine, suivre une discipline scientifique et faire V apprentissage véritable^ celui de l'ordre. Les débutants ne peineront pas inutilement; ils deviendront vile adroits et habiles dans leurs métiers. Tout homme travaillant à la tâche, et soucieux d'augmenter son salaire, est ainsi gagné 5 la méthode. Sans doute la sélection ne s'effectue que par voie d'élimination, et beaucoup d'ouvriers, qui auraient voulu adopter telle profession, s'enverraient évincer par de plus capables. Ils ne seraient pas, cependant, réduits forcément à la misère. Comme le dit Taylor — et c'est plus vrai maintenant : « 11 y a, actuellement, une telle demande de main-d'œuvre qu'aucun ouvrier n'est contraint de chômer plus de un ou deux jours ; en sorte que les travailleurs les moins bons ne sont pas plus malheureux que jamais. Au lieu d'éprouver de la pitié pour ceux-ci, on devrait, au contraire, se féliciter et se réjouir que b^ucoup d'ouvriers de valeur trouvent au moins la chance de gagner de gros salaires, et de marcher vers la prospérité. »
VI. — Critique du système Taylor. — L'admirable organisation tayloriennc est, toutefois, passible de critiques qui, à travers elle, s'adressent à toutes les conceptions mécaniques sur le travail humain, et dont nous avions ajourné ici le développement.
1** Le système Taylor manque de souplesse, — Une adaptation très étroite de Thomme à sa besogne, une différenciation très poussée à la fois et très nette des diverses compétences, se justifient en théorie; elles sont pratiquement impossibles si Ton songe que, d'une part, un appel plus pressant est fait à la main-d'œuvre, et que celle-ci, d'autre part, tend à se raréfier. On est donc obligé de se montrer, dans une certaine mesure, moins sévère dans la sélection, et de transiger sur la qualité — que l'on voudrait supérieure — pour avoir la quantité. On n'y est pas seulement obligé ; on doit faire fléchir les principes, sous peine de nier l'adaptation et rinfluence de la volonté. Tel ouvrier qui, à une première expérience, ne semble pas devoir être un modèle pour le taylorisme, le deviendra à force d'application. Dans les choses de Tart, on pourrait objecter le cas de la grande « Rachel » dont les tayloriens eussent ruiné la vocatio?i. Et justement, voilà le mot : les principes américains décourageraient les vocations, car il y a dans celles-ci un élément non mécanique qui échappe aux calculs et aux prévisions.
En d'autres termes, l'homme civilisé, instruit, môme peu, possède des réserves d'énergie morale qui peuvent lui faire surmonter bien des difficultés, et hâter sa formation.
On ne saurait les nier absolument.
Le système Taylor manque donc de souplesse, ou tout^au moins il pourrait ne pas s'enfermer dans un cadre trop rigide.
2; Le système Taylor est incomplet. — Encore est-il que si, conformément i\ sa règle, on constituait des sujets modèles, très capables, il resterait un grave problème à résoudre. Car le choix de la main-d'œuvre et des instruments de travail permet seulement d'améliorer la technique et d'aug-
LE TRAVAIL HUMAIN. — HISTOIRE ET DOCTRINES il
menter la produclion. Mais on ne voit pas comment l'organisme humain serait préservé du surmenage, et quelles sont, en fait, les conditions physiologiques du meilleur travail. De même que de La Hire, Amontons, Coulomb, — Taylor n'a eu égard qu'à une partie de la machine humaine, celle qui exécute Touvrage, à VoiftiL II a négligé l'autre partie de l'ensemble dont l'outil reçoit la force motrice et qui, à cause de cela, s'appelle le moteur.
Récepteur et moteur ne doivent pas être isolés l'un de l'autre quand il s'agit de la valeur productive de la machine ; ils sont inséparables dans l'homme qui travaille. Chez lui, surtout, le rendement du moteur se modifie considérablement s'il est alimenté de bon combustible et débarrassé à temps des déchets qui l'encrassent, s'il marche à telle vitesse et à telle charge plutôt qu'à telles autres, s'il se trouve dans un milieu extérieur qui, loin de troubler son fonclionnemenl, tend au contraire à le favoriser.
Le svstème Taylor réalise à merveille l'entraînement de l'outil humain à travailler rapidement et au mieux; il est vide de renseignements sur le moteur proprement dit.
Le savant américain avoue, par exemple, avoir observé des signes de « très grande fatigue » sur des trieuses de billes de bicyclettes. Obligées à un travail de vitesse et à beaucoup (Tattention^ ces ouvrières ne s'adaptèrent à ce métier qu'au nombre de 35 sur 120! Les autres durent y renoncer sous la menace d'un épuisement nerveux.
La part croissante, dans les travaux modernes, de cette attention, de l'adresse et de l'habileté, augmente l'épuisement des centres nerveux, de l'énergie cérébrale, sur laquelle, de même que sur Ténergie musculaire, Taylor ne fournit point d'observations rigoureuses. Mais sa grande expérience des hommes a su éviter bien des dangers. Résultat fort beau assurément, et qui donnerait confiance si tout ingénieur avait un instinct aussi sûr. Des appréciations sur le degré de fatigue, faites au coup d'œil, ne peuvent remplacer les mesures et les expériences objectives, ni suppléer à l'en-
semble des conditions physiologiques qui doivent gouverner Tactivité humaine. — Et que vaudraient-elles aujourd'hui dans le cas du travail des mutilés? La diminution physiologique des gens très nombreux, de cette catégorie, la nécessité de les utiliser à bon escient, le problème social que soulève leur emploi dans l'industrie, exigent un système de contrôle scientifique plus complet et qui analyse tous les facteurs d'énergie de Fêlre humain.
Voilà pourquoi, technique précise, éclairée du rayonnement de la recherche mathématique, la doctrine américaine est néanmoins incomplète, parce que, pas plus que les essais des anciens physiciens, elle ne tient compte des données physiologiques, ni ne définit la marche normale du moteur humain.
VII. — B. Recherches des physiologistes. — Avec plus de raison que les mécaniciens, les physiologistes s'attachèrent aux échanges d'énergie dont l'organisme vivant est le théâtre, tant au repos qu'au travail. Il y a, dans toutes les formes de l'activité humaine, une consommation, une dépense d'énergie effectuée sur les réserves de nos cellules, aux dépens des aliments.
Cette énergie, les « forces vitales » d'autrefois, ils savent la mesurer. Une simple comparaison le démontre.
La machine à vapeur, par exemple, développe puissance et chaleur en brûlant un combustible, en Toxvdantau moven du gaz actif de l'air : ïoj't/gène. Il est évident que la dépense d'énergie, au lieu de s'évaluer en charbon, pourrait aussi bien s'exprimer en litres d'oxygène, la quantité de ce gaz étant rigoureusement proportionnelle à la quantité de combustible qu'il transforme en chaleur et en travail.
Pareillement, on observe dans le corps de l'animal une transformation des aliments absorbés, sous l'action de l'oxygène respiré, avec production de travail musculaire et nerveux et de chaleur. D'habiles expérimentateurs, comme Chauveau en France, firent la preuve définitive que l'animal
est le siège des mêmes opérations que les moteurs tliermiqucs, encore que nous ne sachions rien de la nature des combustions vitales.
La force, sous ses asi)Ocls multiples, a pour origine ces phénomènes d'oxydation profonde : force de nos muscles, visible et mesurable : force de la pensée, mystérieuse en son essence et infiniment variée dans ses manifestations.
FiG. 3. — Chambre rai o ri m étriqué de Boston.
C'est ce qui fut vérilié, avec un lu.\e prodigieux, dans les laboratoires de Boston installés aux frais de M. Carnegie.
Une chamhre cnhrimélriçue, d'environ 5 mètres cubes, est aménagée pour le séjour d'une personne. L'air y arrive de manière à pouvoir être analysé à son entrée comme à sa sortie.
On peut môme mesurer avec une très grande exactitude la chaleur rnyonnée par le corps du sujet. L'ensemble de l'installation, décrite dans notre livre Le Moteur humain (]). 199), a coûté plus d'un million {fig. 3).
14 ORGANISATION PHYSIOLOGigUE DU TRAVAIL
Les expériences, habilement dirigées par. Alwater et Benedict, ont montré que la quantité d'oxygène consommé se règle très rigoureusement sur la quantité d'énergie produite^ celle-ci étant évaluée en calories (').
Le litre d'oxygène équivaut à -/,,W calories, c'est-à-dire que les divers aliments, brûlés par lui dans Tintimité de nos cellules, dévelo[)pent autant de chaleur qu'un poids de houille égal à deux tiers de gramme environ.
Ainsi, graisses, sucres, albumines se concentrent dans les foyers microscopiques de la machine vivante, sous Tinsufflation continuelle de Toxygène, et mettent de Ténergie en liberté. De celle-ci dérivent la chaleur qui entrelient la température constante du corps, ST" à peu près^ et le travail musculaire. On dira plus loin comment il est possible de mesurer à toutinstant, à chaque minute si Ton veut, la consommation d'oxygène respiré, et de suivre les étapes et les variations de l'énergie que l'organisme met en jeu dans n'importe quelle circonstance. Rien n'est plus fulèle ni \)\iis pratique que cette méthode.
D'autre part, la physiologie s'adresse à l'analyse des phénomènes de fatigue dans leur répercussion sur la puissance névro-musculaire, les fonctions circulatoire et respiratoire, la production de poisons organiques ou l'auto-intoxication ; et elle vise à assigner les limites normales de cette fatigue, pour écarter d'une fa(;,on certaine le surmenage.
Elle est donc science plus profonde et plus vraie que la méthode purement mécanique. C'est ce qui explique ([u'elle fut préconisée à l'aurore de ïénergétique par les fondateurs de cette doctrine : llirn, deColmar, et l'Allemand Ilelmholtz (1854, 1848).
VllL — Lavoisier. — Mais il faut rappeler que le plus
(') La calorie est ici la quantité de chaleur nécessaire pour élever de !• la température d^un litre d*eau pure. Pour évaluer les kilogramme 1res de travail dans cette même unité, la calorie, on doit les diviser par 426, car il y a équivalence entre un travail de 126 kilogrammètres (5,68 HP.) et la calorie.
LE TRAVAIL HUMAIN. — HISTOIRE ET DOCTRINES lo
gcniiil chimisic des temps modernes, Lavoisier ('), ouvrit
Fio. *. — Uvoisier(n«-n'Jt).
l'ère des mesures et des rechcrclics c[ue nous signalons
(') Antoioe-Laurent Lavoisier, né A Paria en 17i3, inorl tut l'écharaud ta 1194.
16 ORGANISATION PMVSiOLOGIQCB DU TRAVAIL
[(ig. 4). Il élabtit les rapports de l'oxydalion du coriis et de la production de « forces ». Sur son collaborateur Seguin il fit des déterminations d'oxygène respiré, tantôt au repos et tantôt au travail. Le visage recouvert d'un masque respiratoire, Seguin était d'abord maintenu Iranrjuille, puis, durant un quart d'heure, il soulevait un poids atlaclié à ses pieds
(Ay.r,).
Fie. 5. — Espérience de Lavoisier sur Seguin.
De ces observations, Lavoisier tira d'admirables conclusions qu'il faul citer inlassablement :
n Ce genre d'observations, dit-il, conduit à comparer des emplois de forces entre lesquelles il semblerait n'e-xister aucun rapport. Ou peut connaiire. par exemple, à combien de livres en poids répondent les efforts d'un homme qui récite un discours,'d'un musicien qui joue d'un instrument.
«On pourrait racine évaluer ce qu'il y a de mécani<|uo dans le travail du philosophe qui réfléchit, de l'homme de lettres qui écrit, du musicien qui compose. Ces efforis, considérés comme purement moraux, ont quelque chose de physique et de matériel qui permet, sous ce rapport, de les comparer avec ceux que fait l'homme de peine. Ce n'est donc pas sans quelque justesse <|ue la langue française a confondu, sous la dénomination commune de travail, les efforis de l'esprit
comme ceux du corps, le travail du cabinet et le travail du mercenaire ('). »
Ces lignes, écrites en 1789, contiennent toute la doctrine physiologique dans ses plus lointaines applications. On voit combien elle est féconde ; elle n'exclut pas la mesure mécanique : elle la comprend, au contraire, comme un élément d'une vérité plus haute et plus achevée : f évaluation de r énergie vitale,
(') Lavoisier, Œuvres complètes, II, p. 688 (édition officielle).
ORGAMSATION PHYSIOLO(iIQUE r>U TItAVAIL. 2