IMPRIMERIE VAN MARKEN
L'Imprimerie Van Mark en est comme étendue, comme capital, comme nombre d'ouvriers la moins importante, et cependant elle ne m'est pas la moins chère. Fondée exclusivement avec mon propre capital, j'ai pu y appliquer mes idées le plus radicalement sans en avoir rendre compte à personne, comme dans ces grandes sociétés à des capitaux de plusieurs de millions de francs, où j'ai déjà lieu d'être tout satisfait que les nombreux intéressés m'ont laissé faire et qu'ils ont accepté sans aucun murmure et généralement — pour autant que leur vote était nécessaire — à l'unanimité des voix les sacrifices que je leur imposais ou demandais pour les institutions créées. Des sacrifices du reste qui n'en étaient pas à mon avis, puisque j'ai la ferme conviction que tout ce que peut faire le patron pour le bien-être moral et matériel de ses employés, lui est largement rendu.
INTRODUCTION
L'acte de fondation de l'Imprimerie Van Marken débute par la déclaration de principes suivante des fondateurs : f1)
„Qu'ils considèrent le travail dans la Société anonyme Imprimerie Van Marken comme co-entrepreneur, qui a droit de co-discuter et de co-décider les intérêts de la Société suivant les statuts du présent acte;
„Que l'influence du capital — c'est-à-dire les fonds versés par les actionnaires — sur les résultats de l'entreprise, est limitée par son montant, tandis que l'influence du travail intellectuel et physique est illimitée à cause de la force de la volonté et du dévouement de l'homme;
„Que, par conséquent, les actionnaires ne peuvent faire valoir des prétentions équitables, que sur une part limitée des bénéfices - — ■ une part plus grande, à mesure que les bénéfices sont plus incertains et les risques plus grands — en opposition aux prétentions équitablement illimitées du travail;
„ Qu'il est désirable de transmettre successivement au travail la co-propriété, et enfin la propriété intégrale des moyens de production, c'est-à-dire des actions de la Société, lequel but les comparants se proposent d'atteindre au moyen de l'épargne des bénéfices alloués au travail, contre remboursement aux actionnaires des versements effectués".
D'après ces principes, l'article premier des statuts stipule:
„Que la Société est une association du capital et du travail, qui s'occupe de l'exécution de tous travaux se rattachant à l'industrie de l'imprimerie, dans le but:
„1°. De payer en premier lieu à tous les associés-travailleurs un salaire fixe, pour l'ouvrier adulte à un minimum tel que, d'après le jugement des associés, il paraîtra nécessaire pour suffire aux besoins modestes mais raisonnables, selon les circonstances locales et temporaires, d'une famille ouvrière normale.
„De réserver en outre aux travailleurs-associés tous les bénéfices de la Société, après que les services du capital seront rémunérés comme suit;
„2°. D'assurer au capital de la Société un intérêt modeste et en même temps une rémunération équitable, tant pour les risques auxquels le capital des fondateurs est exposé par le fait de la fondation d'une nouvelle entreprise, que pour les risques auxquels le capital reste exposé par la nature de l'entreprise ;
„3°. De transmettre successivement la propriété du capital de la Société à tous ceux qui participeront régulièrement au travail, au moyen de l'épargne des bénéfices alloués aux travailleurs-associés."
(1) Pour former la Société anonyme, quelques futurs directeurs et ouvriers avaient souscrit pour une action de 5 florins.
INTRODUCTION
L'affaire est dirigée par trois employés très capables de l'usine de levure, qui y consacrent leurs loisirs.
La direction est sous le contrôle d'un ou de plusieurs commissaires et provisoirement sous le mien propre.
Sont considérés comme travailleurs-associés, autant les directeurs que les ouvriers et employés, nommés comme tels par l'Assemblée générale des associés, ou bien par le seul fait qu'ils ont participé régulièrement pendant un an au travail.
Les travailleurs-associés, comme les actionnaires, ont le droit d'assister aux Assemblées générales, de prendre part aux délibérations et de voter. Au début l'ouvrier a une voix, le directeur deux voix; chaque fois après un prolongement de service de deux ans, ouvriers et directeurs ont une voix supplémentaire, jusqu'à concurrence de six voix. Les actionnaires ont une voix par cinq actions avec le même maximum de six voix.
La répartition des bénéfices est réglée comme suit :
Après les prélèvements nécessaires à l'amortissement des bâtiments et du matériel, 6 % du capital versé est payé aux actionnaires comme intérêt et comme prime de risque. Si les bénéfices sont insuffisants pendant une ou plusieurs années, pour payer ou pour payer intégralement ce dividende, les autres participants n'auront pendant les années suivantes aucun droit aux bénéfices, jusqu'à, ce que tous les dividendes arriérés du capital, à raison de 6% l'an> aient été payés aux actionnaires.
On pourra discuter sur ce chiffre de 6%. On peut l'élever à 7, 8, 10% et au delà, selon la nature de l'entreprise et l'appréciation de ses risques, sans nuire au principe: la limitation des droits du capital.
Le reste des bénéfices est réparti ainsi:
25% aux Directeurs pour leur gestion;
50 % aux Associés-travailleurs (directeurs, employés, ouvriers) au prorata de leurs salaires;
3% aux Commissaires pour leur contrôle;
12 % aux Fondateurs pour les services rendus.
La moitié de cette part de 12 % es* destinée à ceux qui ont contribué à la fondation par leur intelligence; l'autre moitié aux actionnaires primitifs, qui ont exposé leur capital au risque aigu de la fondation d'une nouvelle entreprise. Les droits à cette part des bénéfices sont personnels; après la mort d'un ayant-droit, sa part revient aux associés-travailleurs.
Les derniers 10% sont à la disposition de l'Assemblée générale, et seront utilisés au profit d'intérêts ouvriers en général, ou des intérêts des ouvriers associés en particulier.
La part des bénéfices, réservée aux actionnaires, aux fondateurs et les derniers 10 % à la disposition de l1 Assemblée générale, sont payés en argent
INTRODUCTION
comptant. Mais la part, revenant aux associés-travailleurs, à chacun des directeurs et ouvriers, et aux commissaires est déposée à la Caisse d'épargne des bénéfices, et chaque fois que ce dépôt d'un ayant-droit a atteint le montant de 100 florins, le propriétaire du numéro d'action, tiré au sort, est remboursé de cette somme de 100 florins, contre remise à l'ayant-droit de cette action.
C'était en 1892.
Qu'est devenu sous ce régime l'Imprimerie Van Marken aujourd'hui, c. à. d. après 8 ans depuis sa fondation?
Elle est devenue l'imprimerie la plus importante de Delft. Son chiffre d'affaires de fl. 18,300 en 1892 a augmenté d'année en année jusqu'à fl. 44,700 en 1899. Le nombre des sociétaires-travailleurs de 7 à 13, les apprentis à 8. Leur salaire minimum est de fl. 12, tandis que le salaire des typographes à Delft est généralement de fl. 9.
Dans les huit années les bénéfices nets ont atteint le chiffre de fl. 53.000, déduction faite des amortissements sur le bâtiment et le matériel s'élevant à fl. 25,000. Sur ces bénéfices fl. 10,300 sont revenus à la Direction
dont „ 6,900 sont mis à l'épargne et convertis en actions
et le reste fl. 3,400 payé en argent comptant.
La part du Travail a été de fl. 20,900
dont „ 12,300 mis à l'épargne et convertis en actions
et le reste fl. 8,600 payé en argent comptant.
La part du Commissaire a été de fl. 1230 mis à sa demande entièrement à l'épargne et convertis en actions.
Bref après 8 ans 195 sur les 250 actions à fl. 100 qui constituaient le capital social ont été remboursées au pair au fondateur capitaliste et passées entre les mains du Travail sous ses formes différentes (direction, main d'oeuvre et contrôle). I3 r o b a b 1 e m e n t dans 2 ans encore, c.-à-d. après 10 ans d'existence, la devise „Par le travail, Au travail" sera accomplie: les actions du capitaliste-fondateur seront intégralement amorties.
Le fait que 46 actions ont été vendues, soit à des actionnaires-travailleurs, soit à des tiers, ne diminue en rien l'importance de cette transmission du capital. Sur ces 46, 10 appartenaient à des sociétaires encore en service, 13 à des sociétaires, qui se sont établis ailleurs et 23 à des sociétaires congédiés.
L'influence morale est énorme; le dévouement général et complet.
INTRODUCTION
Un fait frappant est à signaler : dans l'Assemblée générale de Tannée précédente les sociétaires-ouvriers firent la proposition, signée par tous, de doubler les appointements de la Direction : elle fut votée à l'unanimité.
Pour terminer je dois encore attirer l'attention sur un point extrêmement important de cette organisation. Comme je viens de le dire 3 actionnaires sont partis pour des raisons quelconques, 2 sont morts ; 46 actions sont aujourd'hui entre les mains de tiers, étrangers à l'imprimerie. Evidemment nous n'en resterons pas là: d'autres partiront, mourront; dans 20, 30, 40 ans tous les travailleurs, directeurs ou ouvriers actuels, propriétaires des actions, auront disparu de l'imprimerie, emmenant leurs actions, les laissant en héritage à leurs enfants, les vendant. Ce serait de nouveau : le Capital et le Travail séparés l'un de l'autre, peut-être l'un contre l'autre. Qu'aurait-on gagné en définitive par le système?
Rien, certes, si l'on s'arrêtait à la simple transmission des actions. Mais aussitôt la dernière action passée des mains des actionnaires primitifs aux mains du travail, on ira recommencer l'œuvre de la transmission dans le même ordre des numéros d'actions qu'à la première transmission. Et après cette deuxième transmission viendra le troisième tour, et ainsi de suite. De sorte que toujours les derniers bénéfices seront employés à exproprier, au profit des ouvriers en activité, les actionnaires dont le capital aura le plus grand nombre d'années de service, dont les actions portent la date la plus ancienne de la dernière transmission.
Au jury, au lecteur, la critique ; à l'avenir la conclusion.
Quant à moi, les résultats acquis tant matériels que moraux ont de loin dépassé mes attentes.
Puisse le succès de cette petite affaire encourager d'autres à répéter l'expérience sur une plus large échelle.
Puisse mon oeuvre dans son ensemble contribuer, quelque peu que ce soit, à la solution de cet immense problème : la paix sociale.
Et si pour résultat de mes efforts, je n'aurai réussi finalement qu'à rendre la lutte pour la vie un peu moins dure à quelques centaines de mes collaborateurs, qu'à jeter un rayon de soleil dans un certain nombre de maisons ouvrières autour de nos usines, je me consolerai de mes illusions trompées, et je m'en irai de ce monde imparfait avec la satisfaction que mon passage n'y a pas été absolument stérile.