Organisme et Société
PR EUR M DOGTEURTEN, DROLE 4 4012" A WE 01 AUDITEUR AUCONSEIL D'ÉTAT © || AS ; | REGTEUR DE LA Revue Internationale de Sociologie SRE Fe d'A LAURÉAT DE L INSTITUT DE FRANCE DUAL Du PA US
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L’ordre historique du développement des sciences est, comme leur ordre logique, fondé sur leur complexité. Le xvire siècle a jeté les bases des mathématiques supérieures et de la physique générale. La fin du xvin® a vu s'organiser la chimie. Dans le second tiers du nôtre, se sont fait jour des idées qui renouvelèrent la biologie. fl reste, aux dernières années de ce xix° siècle et à celui qui le suivra, la tâche d’organiser définitivement la sociologie, la science générale des sociétés. C’est ici que l'effort sera à la fois leplusardu et le plus fructueux : le plus ardu, parce que les sciences sociales sont les plus complexes de toutes les scienceset celles aussi dont les progrès sont le plus retardés par les préjugés et par les passions de l’homme ; le plus fructueux, en revanche, parce qu’elles embrassent le plus de notions de toute espèce, et qu’elles peuvent mettre au service de l’art et de la pratique les données les plus précieuses pour le perfectionnement de la vie humaine.
Que faut-il faire pour constituer la sociologie ? Evidemment, il faut observer les faits sociaux, les classer, en dégager les lois. Mais, avant d'aborder ainsi directement l'étude de l’objet propre des sciences sociales, il y a une précaution que la logique nous ‘commände de prendre. Nous savons qu’il existe une hiérarchie
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des connaissances ; et que, si les sciences sociales sont de toutes les plus hautes, c’est parce que leur objet est le plus compliqué, et renferme en quelque sorte l’objet de toutes les autres sciences. On ne peut donc arriver à la connaissance
des sociétés que par celle des propriétés — mathématiques, mécaniques, physiques, chimiques, biologiques, — et par celle des êtres — inorganiques ou organisés — dont les sciences
moins élevées font leur étude. Dès lors, la première question à se poser est celle-ci : les sciences inférieures étant données, quelle est la mesure dans laquelle les sciences sociales nous sont par là même connues, et qu'est-ce qu’il leur reste à examiner d’original et de nouveau? Ce n'est là qu’un problème préliminaire ; mais il est, on le voil aisément, d’une importance capitale, et le présent travail n’a pour but que d’en chercher la solution.
On pourrait évidemment se demander tout d’abord ce que la sociologie doit aux sciences mathématiques. On ne manquerait pas alors de rappeler les intéressants travaux sur la richesse et la valeur dus aux économistes mathématiciens, Stanley Jevons, M. Walras, etc. Mais ce ne sont là que des essais partiels, et la solution des questions qu'ils abordent, tout importante qu’elle soit, n’est pas de nature à nous donner une conception d'ensemble sur le fonctionnement et la vie des sociétés. Avec plus de raison, on chercherait dans les phénomènes de la physique et de la chimie l’explication des phénomènes sociaux. M. de Lilienfeld, dans le premier volume de ses Pensées sur la science sociale de l'avenir, a indiqué d’une façon fort intéressante l’analogie générale qui exisle entre les forces sociales et les forces physiques. M. Th. Huxley, dans un article demeuré célèbre (Fortnightly Rewiew, novembre 1871), a rapproché les groupements humains des synthèses chimiques. L’éminent auteur des Lois de l’imitation, M. Tarde, compare la diffusion des inventions — qui est pour lui le type des phénomènes sociaux, — à la propagation des ondes lumineuses ou sonores. A notre sens, ces rapprochements ne sont pas seulement ingénieux, ils sont vrais. Des phénomènes physiques sont impliqués
dans les phénomènes sociaux, comme dans les phénomènes bio-
logiques ; ils forment la base de ceux-là, comme de ceux-ci, Maïs précisément ils ne sont le fondement des faits sociaux que parce qu'ils sont celui des faits de vitalité individuelle, Entre eux et les phénomènes sociaux, s’interposent des intermédiaires nécessaires, les phénomènes physiologiques. De la cosmologie à la sociologie, on ne peut passer qu’en traversant la biologie. La biologie étant ainsi, parmi toutes les sciences, celle qui est la plus voisine de la sociologie, et d’ailleurs contenant en soi les principes des sciences inférieures, notre problème se réduit à celui de savoir quel est l’apport de la biologie à la connaissance des sociétés,
Cet apport, à ce qu’il nous semble, est double. Il y a deux choses, en effet, à considérer dans une société : les êtres vivants, qui en sont les membres ; et le lien qui unit ces êtres, les lois qui président à leur vie en commun. Or, tout d’abord, en ce qui concerne l’étude des êtres vivants qui composent la société, le sociologue n’a pas besoin de la faire lui-même : elle est faite, pour lui, par le biologiste. Voilà donc la première contribution apportée à la sociologie par les sciences naturelles : la description préalable des éléments de la société. Reste la seconde question : l'examen de leurs rapports. La biologie peut-elle ici nous fournir quelque secours ? C’est le nœud même de la question. Pour notre part, nous répondrons sans hésiter : oui, la biologie peut, là encore, nous donner plus d’un enseignement.
Les relations qui existent entre les éléments de l'organisme existent aussi entre les éléments de la société. Ici, il s’en trouve d’autres à côté d'elles, mais qui ne sauraient les masquer. Le type « société » est un type plus complexe que le type « organisme », mais les grands traits du type « organisme » se retrouvent dans le type « société ». L’anatomie, la physiologie, la pathologie des sociétés reproduisent en grand, avec des adjonctions et des variations importantes, mais enfin sur le même thème fondamental, l'anatomie, la physiologie, la pathologie des organismes. Comment pourrait-il en être autrement ? La
-sociélé est composée d'individus qui sont des organismes, comme l'organisme lui-même est composé d'individus d'ordre inférieur qui sont des cellules. Pourquoi les individus supérieurs, les organismes, se comporteraient-ils, au sein de la société qu’ils forment, autrement que les individus subordonnés, les cellules, se comportent au sein de l'organisme luimême? Puisqu’ils sont plus complexes, leur agencement sera plus compliqué lui aussi; seulement, sous cetle complexité, transparaîtra toujours la simplicité du dessin primitif. On entrevoit maintenant la réponse qu’il convient de faire au problème posé tout à l'heure. La biologie rend un double service à la sociologie. D’abord elle lui fait connaître les éléments sur lesquels celle-ci opère, et cela complètement (aussi complète ment du moins que le permet l’état de la biologie elle-même). En second lieu, mais incomplètement cette fois, elle lui enseigne les lois qui unissent ces éléments, ces lois n'étant autres — pour partie — que celles qui unissent les éléments du corps vivant. Le sociologue n’est pas dispensé d'examiner par lui-même les rapports des individus qui composent la société, car il en est que la biologie ne saurait lui révéler. Mais il peut s’attendre à retrouver parmi eux bien des rapports que l’anatomie et la physiologie de l'individu lui auront déjà fait connaître; et il a, dans son élude, le fil conducteur des inductions biologiques. Une conclusion ressort de là ; c’est que la société est comparable à un organisme. En effet, un organisme se compose de cellules unies d’une certaine manière. Une société, à son tour, comprend des organismes agencés suivant des lois définies. Or, d’une part, les organismes dont se compose la société sont analogues aux cellules qui les forment eux-mêmes, puisqu'ils sont comme elles des corps vivants; ils sont plus complexes, il est vrai, mais, suivant la formule de Leïbniz, « les composés symbolisent avec les simples », c'est-à-dire se comportent comme: eux. Et d’autre part, les lois qui régissent les membres du corps social sont, au moins pour partie, celles qui régissent les cellules de l’organisme. Donc tout dans la société, éléments et lois, est analogue — nous ne disons pas identique, bien entendu —
à ce qu'on trouve dans le corps individuel. Par suite, la société elle-même est analogue à l'organisme. Elle n’est pas simplement un organisme, elle est davantage : étant plus complexe, elle peut être nommée un supra-organisme. Mais, renfermant plus qu’un organisme, elle renferme d'abord tout ce que renferme un organisme. On en donnerait une idée incomplète en disant qu’elle est un organisme, mais on en donnerait une idée fausse en niant qu’elle en soit un. Pour la définir exactement, il faut reconnaître qu’elle constitue un organisme, avec quelque chose d'essentiel en plus.
Telle est du moins notre conception sur la nature des sociétés ; telle est la proposition qui fera le fond de ce travail. Nous pouvons dire immédiatement que cette théorie, si elle est très vivement attaquée de divers côtés, tend à prévaloir chez les sociologues contemporains. Sans doute, il en est, et des plus éminents, qui se refusent à l’admettre, ou ne l’acceptent qu'avec des restrictions qui en atténuent singülièrement la portée. Tous ne se souviennent pas qu'Auguste Comte, le fondateur de la sociologie, a parlé, à plusieurs reprises, de « l’organisme social » (1), et dit, en comparant les phénomènes biologiques aux phénomènes sociaux, que « s'ils ne sont point identiques, ils sont certainement homogènes » (2). Parmi ceux qui, depuis ce philosophe éminent, ont le plus collaboré aux progrès de la sociologie, M. Leiourneau repousse expressément l’assimilation des sociétés aux organismes (3), et M. Tarde, faisant revivre en sociologie un individualisme d’origine leibnizienne, lui oppose aussi une fin de non-recevoir (4). M. Schaeffle, qui passe en France pour un des partisans les plus intransigeants de notre théorie, admet bien que la société soit un être vivant, un être organisé, mais ne veut point qu’on lui donne le nom d’orga-