Novicow, Les Luttes entre les sociétés, page
Les serviteurs d’une église ne sont pas toujours pleins de charité les uns à l’égard des autres, mais ils s’entendent pour excommunier ceux qui n’acceptent pas leurs rites. Les exemples pourraient être multipliés à l'infini. Mais voilà des faits qui, si nous les comprenons bien, ne sauraient s’accorder ni avec la théorie mécanique, ni avec la théorie contractuelle de l'Etat. Dans la théorie contractuelle, pour laquelle l'Etat dérive d’un accord libre et raisonné, comment comprendre les lultes des individus ? leur raison ne les porte-t-elle pas à les cesser ? le contrat social lui-même n’en marque-t-il pas la fin ? On dira peut-être : «non, parce qu'il laisse une large place encore aux initiatives individuelles, et que celles-ci vont se heurter ». Mais alors à quoi bon le contrat, s’il n’a pour but ct pour résultat de prévenir ces chocs ? — De même, dans la théorie mécanique, comment comprendre, encore une fois, ces luttes ? Est-ce queles parties d’une machine lutlent entre elles (si ce n’est par métaphore) ? Un essai de résistance se produisant dans un rouage, le jeu de l’ensemble n’en viendrait-il pas presque immédiatement à bout ! Et comment celte résistance elle-même pourrait-elle prendre naissance ? Comment l’évolulion nécessaire et fatale des sociétés engendrerait-elle des forces destinées précisément à la contrarier ? L'école du mécanisme ne devrait pas avoir le droit de parler de cette « lutte des classes » sur laquelle pourtant elle insiste si longuement. — Mais, dira-t-on, dans la nature physique aussi il y a des forces discordantes, et pourtant la nature physique est régie par le seul mécanisme. — Cela est parfaitement vrai. Seulement, dans la nature, les forces discordantes (deux électricités contraires, l’action de l’eau et l’action du feu, elc...), se combattent et ne s'unissent pas. Avec le mécanisme on n’explique pas ce phénomène remarquable, la combinaison de la lutte et de laccord, que nous trouvons dans les sociétés. Au contraire, ce phénomène se comprend immédiatement avec la théorie organique. Car en fait, d’abord, on le voit se produire sans cesse dans le corps vivant. Chaque partie de l'organisme dispute le sang nourricier à loutes les autres ; et dans un même membre, chaque cellule le dispute à
ses voisines. Un volume tout entier a été écrit sur ces luttes (1). Le phénomène le plus caractéristique est assurément celui que présentent les cellules du cerveau. Elles se liguent ensemble contre toutes les autres : et c’est ainsi que, chez certains individus dont l’intellectualité est très haute, nombre de fonctions physiques s’exercent moins bien par suile de l atrophie de leurs organes au profit du cerveau. Mais d’autre part, ‘les. cellules de celui-ci se combattent entre elles, et c’est par ces luttes que divers biologistes expliquent le conflit des idées contraires dans un même esprit. En logique, maintenant, on comprend très bien pourquoi le corps vivant présente à la fois celte lutte et cet accord de ses éléments. Leur accord tient à leur interdépendance ; leur lutle, à leur indépendance ; el nous avons vu que, anatomiquement et physiologiquement, cette lutte et cet accord sont choses à la foisliées et irréductibles l’une à l’autre. Le consensus se manifeste anatomiquement par la cohésion des cellules; physiologiquement par la division du travail entre elles. La lutte se traduit anatomiquement par leur isolement, puisque leur cohésion est toute relative (2); physiologiquement par la persistance, en chacune d'elles, de fonctions indifférenciées. Seule, ainsi, la théorie organique de la société peut rendre compte de la coexistence, en celle-ci, de la discorde des parties et de leur entente, tandis que les autres doctrines ne font comprendre que la moitié du phénomène.
Cette preuve, jointe aux précédentes, ne montre- t-elle pas, d'une manière bien claire, de quel côté il faut chercher la véritable explication des phénomènes sociaux ?
Quelle lumière cette conception projette-t-elle sur les redoutables problèmes d'organisation sociale que nous avons vus se poser devant nous au début de ce chapitre ?
4, W. Roux, der Kampf der Theile in Organismus (Leipzig, 1881). 2. Voir chapitre II.
En premier lieu, à quelles causes faut-il attribuer. la division du travail entre les hommes ? Nous sommes tout disposé à croire que les causes proprement sociales y ont joué un rôle considérable. Cette division, en effet, n’a été possible que lorsqu’ont été formées des unités sociales un péu considérables. A cet égard, nous admettons parfaitement que les facteurs étudiés par M. Durkheim aient exercé une action très réelle et très importante. Mais, d'autre part, ce serait à nos yeux une grave erreur que de nier la part des causes individuelles dans ce grand mouvement. Le nombre des membres de la société .et sa « densité morale » auraient beau croître indéfiniment. La division du travail ne s’ÿY produirait pas, si elle n’était imposée par ‘la volonté du plus fort, agissant dans son propre intérêt, pour se débarrasser sur les plus faibles des labeurs péaibles ou désa-. gréables.. Elle ne s’y maintiendrait guère, ou tout au moins elle n'y pourrait progresser, si peu ‘à peu chaque homme ne trouvait quelque profit à se spécialiser dans le genre d’efforts qui convient le mieux à ses aptitudes. La volonté consciente de l’individu a donc ici son rôle, aussi bien que la poussée inconsciente de forces sociales quasi-mécaniques.
Quel est, maintenant, l'effet de cette division grandissante du travail ? En accroissant chez les êtres humains les fonctions différenciées, que fait-elle des fonctions indifférenciées ? Les économistes classiques disent qu’elle les exalte chez tous les êtres ; les socialistes répondent qu’elle les exalte chez les uns, et les affaiblit chez les autres. Logiquement, les économistes classiques devraient avoir raison. La division du travail devrait profiter à tous les individus, de telle sorte que leur vie propre en fut accrue, dans la proportion même où leurs efforts développent la vie générale. Notons que cette formule corrige déjà ce qu'il y a d’excessif dans les propositions des économistes « orthodoxes » intransigeants : car elle montre que l'effet de la division du travail. n’est pas nécessairement de combler les écarts entre individus, mais seulement de proportionner ces écarts aux services rendus. — Mais cette formule même n'est vraie qu'idéalement. Elle exprime ce qui devrait se passer en
théorie, ce qui pourra se passer un jour. Seulement, il y a un grand fait qui vient empêcher qu’ellene soit vraie immédiatement dans la réalité. Ce grand fait, que nous avons déjà signalé (1), c'est la substitution du groupement homoplastique au groupement physiologique des cellules sociales, par l'effet des progrès de l’industrie. Le développement. du machinisme, on le sait, et la création de la grande industrie, ont brisé l’ancienne échelle des travailleurs. Ils ont remplacé l'union des membres d’un même métier en corporation, par leur division en deux groupes : les travailleurs manuels, unis dans les syndicats ouvriers, et les capilalistes et entrepreneurs, unis dans les syndicats patronaux. Et voici ce qui en résulte. L’ouvrier a beau être mieux payé et matériellement plus fortuné que jadis : il n'en sent pas moins — ouil n’en croit pas moins — qu'il est plus éloigné de son patron que jadis. De là naît dans sa classe une cause de mécontentement profonde et active. La division du travail, en séparant de plus en plus les fonctions directrices et les fonctions opératrices, s’est montrée funeste à ce point de vue. Le gain que les ouvriers avaient fait du côté de l’aisance et de l'instruction s’est trouvé neutralisé par le sentiment de la distance établie entre eux et leurs chefs. Les fonctions indifférenciées ont donc vainement grandi à leur profit: il leur semble que ies fonctions différenciées sont les principales, et qu’elles n opèrent qu’à leur détriment.
Le danger, à coup sûr, est grave. Si la distinction entre employeurs et employés s’étendait, du commerce et de l’industrie, jusqu’à l’agriculture et aux professions d’ordre spécialement intellectuel, elle finirait par couper la société en deux moiliés opposées et rivales, et c'en serait fait de l'unité morale de la nation. Où doit être cherché le remède ? Dans une participation plus étroite du chef d'industrie et de sa famille à la vie de l’ouvrier, d’une part ; et de l'autre, dans une série de réformes qui donnent à l’ouvrier lui-même le moyen de s'éman-
ciper, de devenir patron à son tour, ou plutôt qui fassent de