CHAPITRE NEUVIÈME
On distingue généralement dans l’organisme trois groupes de fonctions : les fonctions de nutrition, les fonctions de relation, les fonctions de reproduction, termes qui s'expliquent d'eux-mêmes et qu’il n'est pas besoin de définir. Les mêmes fonctions se retrouvent dans la société, où nous allons les envisager tour à tour. C'est par la fonction de nutrition qu'il faut logiquement commencer. Elle est en effet le support commun des deux autres, l'être ne pouvant penser el se reproduire qu'à condition d'être entretenu par une suffisante alimentation. D'ailleurs, c’est celle aussi pour laquelle le rapprochement de la vie sociale et de la vie organique est le moins contesté et le plus clair.
Considérons donc d’abord comment la nutrition s'opère chez un être vivant. On peut décomposer en quatre « temps » les phénomènes qu’elle présente.
Première phase. — La proie d'abord est saisie. S'il s’agit de la nutrition d’un carnassier ou d'un herbivore, cette opération se réduit à l’acte de préhension lui-même. Pour certains animaux, elle est beaucoup plus complexe. Plusieurs espèces de fourmis, par exemple, entretiennent des pucerons qu’elles « traient », comme l’homme fait pour ses animaux domestiques. On peut dire, dans ce cas, qu'il y a, avant la préhension, toute une phase préparatoire de « production » de l'aliment. De plus, une fois la proie saisie et ingérée, elle n’est pas encore apte à nourrir les tissus vivants. Il lui faut pour cela subir une préparation complète. Ici s'opèrent la mastication, qui la broie ; l’insalivation,
qui l'humecte et la lubréfie ; la digestion, qui la réduit en particules assimilables; l’absorption par les villosités intestinales ; la chylification, qui la transforme en lymphe, laquelle se modifie elle-même progressivement pour donner le sang; enfin la respiration, simple annexe de la digestion, qui vient charger le sang ainsi formé de la quantité d'oxygène qui lui est nécessaire pour nourrir les éléments anatomiques. La proie transformée ne devient donc un aliment complet qu'après avoir traversé les poumons, c’est-à-dire au moment où elle parvient au cœur. Or, les faits qué nous venons de décrire s’opèrent chez tous les animaux un peu élevés, chez tous ceux où les phénomènes de digestion, de respiration et de circulation, quoique en continuité, ont des organes distincts. II n’est même pas un animal où la proie ne soit plus ou moins modifiée par l'être capteur avant d’être absorbée par ses lissus et de se fondre avec eux. Quant aux plantes, on sait que, à l’aide de la chlorophylle dont elles sont pourvues, elles fabriquent elles-mêmes une grande partie de leurs aliments, dont elles empruntent seulement les ‘substances simples composantes au milieu extérieur. En somme donc, chez tous les êtres vivants, il y a, sinon création, au moins préparation de l'aliment par l'être vivant, qui contribue ainsi toujours, quoique dans une mesure variable, à « produire » ce qu’il consomme.
Deuxième phase. — Une fois l'aliment parfait, et condensé dans le globule sanguin artériel, le cœur l’envoie, par les artères et les capillaires qui leur font suite, à tous les éléments anatomiques. Il est certain d’ailleurs que les matières cédées ainsi par le sang aux lissus ne demeurent pas toujours fixées dans la première cellule qui les a reçues, mais souvent sont transmises par elle à d’autres par suite d'échanges. Cette double série de phénomènes constitue la première partie de la « circulation » du sang, de l’aliment complet.
Troisième phase. — Une fois distribué aux cellules qui doivent définitivement le retenir, l'aliment est utilisé par elles. Il se divise à leur intérieur, et les moindres particules de la cellule en prennent leur part. Il va restaurer chacune d'elles, leur don-
ner à toutes une nouvelle vigueur. Les forces que la cellule prend ainsi, elle les utilisera bientôt pour accomplir, au profit de l'organisme entier, la fonction spéciale, différenciée, dont elle est chargée. Pour cela d'ailleurs, elle doit mettre son énergie en commun avec celle des autres éléments différenciés dans le même sens. Ainsi, tandis que l'assimilation de l'aliment se fait en chaque élément anatomique isolément, les résultats de cette
. assimilation ne peuvent se produire que par le rétablissement du concours entre les éléments. La production de la force est une fonction individuelle, son utilisation est une fonction col-
lective. Mais cette utilisation elle-même amène dans les cellules
d'importantes modifications. Elle enlève de l’oxygène aux tis-
sus, et y détermine la production d’acide carbonique. La
matière contenue dans la cellule qui a fonctionné se transforme
ainsi, de matière utilisable, en matière utilisée, résiduelle, c’està-dire impropre à un nouveau service immédiat, et qui doit être expulsée de la cellule sous peine de la vicier. Il va donc falloir que la cellule la rejette dans le torrent circulatoire. C’est ce qu’elle fait en cédant aux capillaires veineux ces déchets de sa
« consommation » ; et alors commence la dernière partie du pro-
cessus alimentaire.
Quatrième phase. — Le sang apporté par les capillaires artériels a traversé les cellules organiques, leur amenant l'aliment assimilable. Il en reçoit en échange (singulier échange, à vrai dire, et pour le moins inégal), les produits de désassimilation. Il devient alors sang veineux. Sous cette forme, il traverse les capillaires veineux et les veines, et retourne au poumon. Là, il fait avec l’air inspiré un échange inverse de celui qu’il a opéré tout à l’heure avec les éléments anatomiques : il en reçoit la substance vivifiante, l'oxygène, et il lui cède la substance nocive, l'acide carbonique. Après quoi 1l se rendra au cœur, complétant le processus de la « circulation ». Seulement, avec ce retour du sang au cœur, tout n’est pas fini. Outre l'acide carbonique, d’autres éléments vicient le sang. Ils en seront retirés par le rein, qui les éliminera dans les urines, tandis que seront expulsées sous forme de fèces les parties inassimilables des #ngesta, et,
cous forme de sueur, etc... divers autres produits de désassimilation. L'entrée de l'aliment dans le corps sera donc suivie de deux phénomènes caractéristiques : la production des forces organiques, et le rejet, l « excrélion » des matières non utilisables. Ce sont les deux points extrêmes où aboutit le procesus nutritif. — Remarque essentielle : ce processus à élé collectif dans les deux premières phases et dans la dernière, individuel seulement dans la phase intermédiaire. L’ingestion, la préparalion, la circulation se font par des organes “communs à tout l'être. Au contraire, l’emmagasinement est opéré par chaque cellule pour son propre compte. Mais, aussitôt après, les éléments anatomiques se mettent de nouveau en contact, tant pour utiliser les forces qu'ils viennent d’absorber que pour expulser les résidus de leur alimentation. La vie “cellulaire est donc énveloppée de toutes parts par la vie collective. En un sens, la vie collective paraît faile pour la Vie cellulaire, puisque l’ingestion de l'aliment sert à nourrir la cellule. Mais, d’un autre côté, la vie cellulaire pourrait tout aussi bien sembler faite par la vie collective, puisque la nutrition de ‘Ja cellule amène la production de forces que l'être total utilise à son profit, dans sa lutte contre le dehors, dans son adaptation ‘au milieu. Ces deux existences sont donc réciproquement fin et moyen l’une de l’autre. Aucune d'elles ne pourrait ni s'exercer ni se concevoir isolément.
Nous allons rencontrer des phénomènes exactement analogues à ceux-là, en passant de la vie organique à la vie sociale. Les phases fôndamentales sont identiquement les mêmes.
Première phase. — Il faut trouver et préparer l’aliment. Ce sont là, comme dans l'organisme, deux opérations distinctes, mais liées : préhension, élaboration. La préhension, ici encore, se présente sous deux formes. Tantôt elle est simple, la société vivant alors en pillarde au détriment des sociétés voisines, tout comme un carnassier ou un herbivore. Tantôt elle nécessite un travail antérieur, la société produisant elle-même sa nourriture par la culture des plantes, l'élevage des bestiaux, la fabrication
des boissons etc... Une fois la préhension faite, il faut élaborer l'aliment : c’est ce dont se chargent ceux qui transforment le blé, le bétail et le raisin en denrées comestibles. L'ensemble de ces fonctions constitue la « production » de l'aliment, car il n’est ingérable par l'individu que lorsqu'elles se sont accomplies. Il est aisé de constater comment l'appareil producteur d’une société s'adapte aux nécessilés du milieu dans lequel il exerce son aclivité, tout comme l'appareil digestif d’un organisme s’adapte à la nature de l'aliment qu’il absorbe le plus ordinairement. Sans nous extasier plus que de raison sur la manière dont la société sait ainsi tirer parti des ressources mises à sa disposition, ni sur l'équilibre ordinaire de la production et de la consommation — équilibre qui doit se réaliser de lui-même, et qui pourtant est si souvent rompu soit par un défaut, soit par un excès de production, — passons immédiatement aux « temps » suivants de la nutrition sociale.
Deuxième phase. — L’'aliment une fois prêt pour l'ingestion individuelle, il faut le livrer aux membres de la société. C’est l’œuvre du marchand, du marchand de détail surtout, qui le fait circuler, en l’achetant au producteur, et en l’offrant au consommateur. Celui-ci, d’ailleurs, le passe parfois directement à d’autres, par échange. De sorte qu'on retrouve ici les deux moments de la « circulation » organique : apport par les globules spécialisés à cet effet; échange direct entre les éléments profonds. Car il est exact de comparer les marchands à ces globules qui se font à travers l'organisme les véhicules de la substance nutritive. La comparaison peut être poussée encore plus loin. Les routes et chemins de fer, qui livrent passage aux marchands, peuvent être comparés aux vaisseaux, qui charrient les globules. Nous avons même vu qu'ils sont le produit d'une formation ultérieure à la différenciation des globules sanguins, tout comme, dans la série animale, le sang se constitue avant qu’il n’y ait encore de vaisseaux spécialement destinés à le contenir. Claude Bernard déjà faisait le rapprochement des deux appareils : « le système circulatoire, écrivait-
il, n’est autre chose qu’un ensemble de canaux destinés à conduire l'eau, l'air et les aliments aux éléments organiques de notre corps, de même que des routes et des rues innombrables serviraient à mener les approvisionnements aux habitants d’une ville immense (1) ». Herbert Spencer a repris ce parallèle, et Ja fort développé (2). Voici le résumé des indications qu il donne. À la base de la série organique comme de la série sociale, on ne trouve aucun appareil circulatoire différencié. C’est le cas pour les protozoaires, c'est le cas pour les clans qui ne comptent que quelques dizaines de membres. Un semblable appareil serait d’ailleurs inutile, la cohésion des granules organiques ou des individus humains permettant chez ces êtres la diffusion immédiate de l'aliment. Un peu plus haut dans l'échelle des êtres, on rencontre, chez les organismes, un système circulatoire tout à fait rudimentaire, formé de lacunes à contours indécis et à communications intermittentes. L'analozue de cette formation dans la société, c’est un appareil circulatoire comprenant seulement des sentiers mal tracés et incomplètement reliés les uns aux autres. Un perfectionnement est marqué par la transformation de ces lacunes en vaisseaux et de ces sentiers en routes. Plus tard | ces vaisseaux simples se transforment en un système complet d’artères et de veines, et ces roules en un réseau développé de chemins de fer, à double voie afférente et efférente. Mais les traces de l’organisation primitive subsistent : les artères et veines se continuent par des capillaires, aboutissant eux-mêmes à des lacunes ; les voies ferrées sont prolongées, dans les régions qu’elles ne traversent pas encore, par des routes, où débouchent des sentiers. Il n'y a donc pas complète substitution, mais simple juxtaposition des nouvelles formes aux anciennes. — A ces perfectionnements anatomiques de l’appareil correspondent des perfectionnements physiologiques de la fonction. Au début, l'organisme ne connaît que des ondes circulatoires irrégulières,