Principes de Sociologie, livre IT, chap. VIII
ù et les membres de la société ne font leurs échanges que dans des foires intermittentes. Plus tard, l’onde devient continue, et le marché permanent : il se tient d’abord un jour par mois, puis un jour par semaine, puis chaque jour une heure, puis tous les jours et à toute heure. La circulation sociale, comme la cireulation organique, procède, de mouvements faibles, lents, irréguliers, à des mouvements rapides, réguliers et puissants. On le voit, l’analogie est jusqu'ici complète entre l'appareil circulatoire de la société et celui de l’organisme, entre le mécanisme circulatoire de l’une et celui de l'autre. Nous montrerons même tout à l’heure qu'on peut l’étendre aux organes régulateurs et aux systèmes nerveux directeurs des deux circulations. Remarquons encore, pour le moment, deux autres traits curieux de ressemblance. C’est, d’une part, que la voie ferrée est longée par le fil télégraphique comme le vaisseau sanguin par le filet nerveux. Le télésraphe transmet les offres et demandes que se font les producteurs et les consommateurs, et par suite les ordres qui amènent le transport des marchandises. Il règle donc la circulation sur la voie ferrée, de même que le filet nerveux vaso-moteur, en dilatant ou en obturant le canal sanguin, Y règle le passage du liquide nourricier. C'est, en second lieu, que le médecin, pour faire refluer le sang vers certaines régions qui en manquent, met parfois une ligature à des vaisseaux, tout comme l’homme politique, pour enrichir certaines fractions de la société (c’est-à-dire pour faire affluer chez elles l'aliment) établit des tarifs de douane, ce qui équivaut à mettre des ligatures sur les vaisseaux sociaux. Le résultat est le même dans les deux cas : si le sang ou la richesse affluent d’un côté, ils cessent d’arriver de l’autre. Ici il y a congestion, mais là se produit l’anémie : au fond, d’un côté comme de l’autre, survient un trouble trophique. Il n’existe à ce trouble qu’un remède : c'est la formation d’une circulation collatérale, d’un système de canalicules supplémentaires. Dans l'organisme, des filets de sang se feront jour à travers les membres traversés par les vaisseaux barrés. Dans la société, si la grande route est fermée, les marchandises passeront en fraude par des sentiers connus des seuls
maraudeurs. La contrebande deviendra ainsi une cause d’adoucissement au mal dont souffre la société. Elle sera un bienfait pour le corps social anémié (1).
Troisième phase. — Nous venons de voir comment s'opère la circulation sociale. Son résultat est d'amener l'aliment à l’individu. lei cesse la fonction collective et commence la fonction individuelle. L'être saisit l'aliment, le rend assimilable, l’absorbe, s'en pénètre, le transforme en force, en excrèle les restes. Nous avons vu tout à l'heure le mécanisme complet de celte activité. Sans y revenir, nous n'avons qu'une remarque à faire. C'est que la nutrition de l'être humain individuel se trouve placée par rapport à la nutrition générale de la société, exactement dans la même relation que la nutrition de la ceilule par rapport à celle de l'être humain lui-même. Ici aussi, il y a vie générale et vie locale se conditionnant réciproquement. L’individu reçoit l'aliment de la société. Il l’assimile, en dégage des forces, en élimine des résidus. Mais ces forces, il va immédiatement les combiner avec celles d’autres êtres humains, et l'activité par laquelle elles se manifesteront sera une activité sociale. Quant à ces résidus, il les rejettera dans le torrent de la circulation collective. C'est ce que va nous montrer la dernière phase.
Quatrième phase. — Les produits de désassimilation ont été expulsés par l'individu. La société s’en empare, leur fait subir une circulation nouvelle, les transforme, et enfin les utilise pour la production d'autres aliments. Ici donc, comme dans l'organisme, la phase de la nutrition individuelle est suivie, aussi bien que précédée, par une phase d'élaboration collective.
En tout ce qui précède, nous avons comparé la circulation du sang dans l'organisme, seulement à la circulation des aliments proprement dits dans la société. Maïs, en réalité, le second terme de la comparaison devrait être compris d’une manière plus large.