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Non, l'unité est au cœur même de la nature, dans la source
éternelle d’où découlent toutes ses productions, et l’unilé de notre esprit, constituée par le concours de quelques-unes des formes de cette nature el par la réunion des représentations qu’impriment en celles-là toutes les autres, n’est que le reflet incomplet de cette unité fondamentale.
Ce que la science doit chercher à pénétrer, c’est donc à la fois la liaison des choses et leur distinction, leur interdépendance et leur indépendance. A l’origine, l’homme, qui n’est encore que sensations, est frappé surtout par les différences. Puis vient la réaction du sensible sur le sentant, l’effort de l'esprit pour unifier ses concepls : c’est l’âge de la raison et du raisonnement, qui mettent entre les données primitives une cohésion nécessaire; mais qui parfois dépassent le but en rapprochant plus qu’il ne le conviendrait des choses dissemblables. Plus tard seulement sera possible une juste combinaison des deux principes opposés ; alors viendra une science qui, représentant exactement l'aspect de la nature, connaîtra aussi bien les détails que l’ensemble et, sans sacrifier l’unité, fera la part du multiple. Notre science n’en est pas là, mais c’est à cela qu’elle doit tendre. En matière sociale, nous sommes encore presque réduits à des observations isolées. Les essais de théorie tentés jusqu'ici ont eu pour but d'en dégager des vues d’ensemble sur le monde social. Ces vues, nécessairement, ont été sommaires et souvent exclusives. Nous ne nous flattons pas d’avoir évité ce travers qui vient des nécessités actuelles, de l’étal de la science. Du moins n’avons-nous pas la prétention de penser que la réalité tienne dans les formules que nous avons données : nous savons la nature trop riche et trop exubérante de vie pour se plier jamais complètement aux cadres tracés par l'esprit humain. Les analogies que nous avons indiquées entre les organismes et les sociétés, nous les croyons intimes, évidemment ; mais nous sentons que les différences sont considérables également, et que la théorie définitive de la vie sociale ne saurait s’édifier que quand elles auront été, elles aussi, synthétisées. Seulement, pour qu’elles puissent l'être, il faudrait que cette vie sociale fût
mieux connue, sous chacun des principaux aspecls qu’elle revêt à travers le temps et l’espace. Contribuer un jour, par des études de science sociale positive — de sociologie descriptive ou de sociologie comparée — à accroître et à perfeclionner la connaissance restreinte qu’on en a actuellement, est notre plus grand désir et notre plus chère espérance.
Vu et lu, en Sorbonne, le 28 juillet 1894, par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris