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sensu, est ici indispensable. Ce n'est pas tout. La vie sociale ne s'explique pas complètement par la vie individuelle. Le concours de plusieurs êtres humains engendre des phénomènes originaux, des fonctions qu'on peut appeler « supra-organiques ». Oui, mais l'être nouveau formé par la réunion de ces individus se comporte lui-même comme une individualité analogue à la leur ; il est, lui aussi, d’abord un organisme, quoiqu’il soit encore quelque chose de plus. Les individus qui le composent seront donc, par rapport à lui, ce que sont, par rapport à eux-mêmes, les cellules qui les constituent. Et les fonctions qui s’accompliront en lui rappelleront celles qui s’accomplissent en eux. Par suite, la connaissance des phénomènes organiques pourra servir de fil conducteur pour se retrouver au milieu des phénomènes sociaux, par essence plus complexes qu’eux-mêmes. L'’analogie aidera à débrouiller cette confusion, ce pêle-mêle d'actions enchevêtrées. Par là encore, la connaissance des résultats obtenus par le biologiste aura été profondément utile à la sociologie.
Pour conclure, on pourra dire que le sociologue doit méditer les enseignements des sciences naturelles à de multiples égards, pour arrêter le plan de ses propres recherches, pour en déterminer la méthode, pour en simplifier et en éclairer l'interprétation. Et si tout cela est exact, on ne saurait penser qu’il est sans intérêt pratique d’avoir fixé la relation scientifique qui existe entre ces deux sortes d’êtres, les organismes individuels et les supra-org'anismes SOCIaux.
La biologie peut rendre, nous venons de l’établir, de signalés services à la sociologie. Mais la réciproque n’est-elle pas vraie également ? A première vue, il ne le paraît pas. Si la connaissance du simple peut éclairer celle du complexe, la nature du complexe ne saurait rien nous apprendre, semble-t-il, sur celle des éléments simples qui font partie de ce tout complexe, puisque la détermination de celle-là suppose faite l’étude de celle-ci. Pourtant, voici ce qui peut se produire. La connaissance du simple et
celle du complexe sont toutes deux incomplètes. Seulement, vu l’enchevêtrement des phénomènes que présente le second, les investigateurs qui l’étudient ont dù recourir à certains procédés dont leurs confrères, qui se livrent à des recherches sur le simple, n'avaient pas éprouvé le besoin. Puis il se trouve que quelqu'un a l'idée de transporter ces procédés dans ce domaine du simple, pour l'élude des questions relativement complexes qu'il renferme, et que les résultats de cette explication sont excellents. C’est ainsi que la méthode statistique inventée par les sociologues, pour mettre de l’ordre dans le chaos des faits étudiés par eux, a élé transportée en biologie, où elle sert actuellement à une foule d’usages : statistique des aliments ingérés par l'être total, des aliments distribués à chaque organe et utilisés par lui ; statistique de la respiration et de la transpiration ; comple des globules du sang ; compte des pulsations cardiaques ; compte des feuilles disposées sur une tige, etc., etc. Non-seulement des procédés de recherche, en quelque sorte mécaniques, mais même les plus grandes vues de l'esprit, les théories qui ouvrent le jour le plus large sur un domaine infini, passent ainsi parfois de la sociologie à la biologie, L'idée de la division du travail, mise d’abord en lumière par Adam Smith et les économisies qui lui ont succédé, avait frappé Henri Milne-Edwards. Il en vint par là à remarquer que ce qui s'accomplit entre hommes appartenant à une même société se passe aussi entre cellules appartenant à un même organisme, et la « division physiologique du travail » s’ajouta à la division économique du travail. De même, on sait que l’idée de Malthus — l'élimination sociale d’un grand nombre d’êtres humains, qui ne trouveraient pas une suffisante subsistance — fut pour Darwin le point de départ de sa théorie de la concurrence vitale et de la sélection naturelle.
Enfin — exemple qui touche directement au sujet de cette étude — Ja conceplion moderne de l'organisme individuel,
considéré comme étant lui-même un assemblage d’un très grand nombre d'êtres vivants élémentaires (théorie cellulaire, théorie des colonies animales), a sans doute été, en partie tout au moins, inspirée à ses auteurs par le spectacle de la societé
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CONCLUSION 401 humaine au milieu de laquelle ils vivaient, et dans laquelle ils voyaient une vie sociale unique résulter du concours d’une multitude d’existences subordonnées. Il est même probable que ces applications de la sociologie à la biologie pourront être mullipliées. Par exemple, ce serait un sérieux progrès que d’apprendre à tenir compte, pour la classification des animaux, de leurs habitudes sociales, de leurs mœurs, tout au moins comme caractère subordonné aux caractères anatomo-physiologiques, servant par exemple à marquer les espèces quand ceux-ci auraient per-
mis de constituer les genres. Il faut pourtant beaucoup de pru-
dence dans de semblables applications. On peut vouloir retrouver le simple dans le complexe : car il y emtre toujours, fut-il masqué par d’autres éléments. Mais retrouver le complexe dans le simple est, non-seulement plus difficile, mais même parfois impossible : le concours d'éléments simples crée, dans le tout complexe, des phénomènes nouveaux, étrangers aux composants. — Pourtant, ce que nous avons dit suffit, croyons-nous, pour prouver que les études sociologiques ne sont pas tolalement inutiles au biologiste. Si les sciences naturelles ont moins à attendre des sciences sociales que cellesci ne peuvent espérer d'elles, l’aide pourtant n’est pas absolument unilatérale ; elle est déjà, dans une certaine mesure, réciproque, elle peut le devenir davantage encore. Le dédain de « ce qui se fait ailleurs », n’est donc pas plus de mise dans les laboratoires des biologistes que dans les écoles, trop rares encore — et qui devraient, elles aussi, se (éneibriier en laboratoires,
— des sociologues.
On le voit, les conséquences auxquelles nous aboutissons viennent à l’appui de deux idées, aperçues depuis longtemps par d’éminents penseurs, mais développées de notre temps avec une précision et une vigueur toute nouvelles : l’idée de l'unité
de la nature, et — conséquence de la première — l'idée de l'unité de la science. À coup sûr, pour demeurer exacte, aucune de ces deux idées ne doit être poussé? à l’extrême. Si tous les êtres ont entre eux certaines analogies, aucun d'eux poartant n’est totalement semblable aux autres. Le philosophe qui a formulé avec le plus d'éclat le principe de continuité, Leibniz, est aussi celui qui a le mieux marqué qu’il n'existe pas dans la nature deux choses identiques. A côté des points de contact que chaque être présente avec les êtres distincts de lui, il y en a d’autres qui ne le relient qu’à un plus petit nombre (de là les empires, règnes, embranchements, familles, genres et espèces), et il y en a même qui le différencient de ceux qui lui ressemblent le plus, et constituent son individualité irréductible. Ainsi l’unité de la nature n'exclut pas la diversité des êtres. Pareil'ement l’unité de la science ne saurait exclure la diversité des sciences. La distinction même de leurs objets, le seul fait que certains de ces objets sont plus complexes que les autres, entraîne une différenciation parmi ces disciplines. Elles suivent | toutes une voie commune, commençant toutes par l'observation . pour continuer par la classification, l'induction et la déduction (1); mais il est clair qu’elles y progressent plus ou moins vite, suivant que les matières qu'elles étudient sont plus ou moins compliquées. Par conséquent, se trouvant aujourd’hui en des points différents de cette route, elles ne peuvent pas mettre toutes simultanément en pratique les mêmes procédés, bien que chacune d’elles ‘soit appelée à faire ultérieurement appel aux méthodes qu’emploient actuellement ses devancières. Ainsi la distinction des êtres et la distinction des sciences subsiste, malgré l’unité fondamentale de la nature et l’unité fondamentale de la connaissance. Mais, ce qu'il importe de remarquer, c’est que l'unité est dominatrice, la pluralité étant subordonnée. Il n’est donc point exact de croire que l’unmité est purement factice, qu'elle est l'œuvre de l'esprit projetant sa propre forme dans les choses.
1. Nous avons insisté sur ce point dans nos Æléments + philosophie scientifique (Hachette, 1891).
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