CHAPITRE II
Des Vrilles.
On désigne sous le nom de vrilles (cirrhi), des prolongemens mous, cylindriques, et susceptibles de se tortiller ou de s’enrouler autour des corps qu’ils rencontrent; ces vrilles se trouvent dans diverses places des plantes, et servent en général à soutenir et à cramponner celles qui ne peuvent pas le faire par elles-mêmes.
L’origine des vrilles est tout-à-fait analogue à celle des épines; ce ne sont point des organes proprement dits, mais des dégénérescences ou des modes de prolongement dont presque tous les organes sont susceptibles, et qui ne diffèrent des épines que par leur mollesse , leur flexibilité, et ordinairement leur plus grand alongement (i).
On désigne sous le nom de vrilles pétiolaires , celles qui sont produites par lé prolongement sous forme de filets flexibles des pétioles communs ; ce prolongement est fréquent dans les feuilles simplement ailées des légumineuses viciées (2), et se retrouve, quoique plus rarement, dans les feuilles deux fois ailées, par exemple chez les e7itada{^Y^ dans ce dernier cas, c’est le pétiole commun
(1) DG. , Fl. fr. , éd. 3 , v. i, p. 1 15.
(2) Turp. Iconogr. , pl. 55.
(3) DC., Lcgum. , pl. (ii.
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qui se prolonge en vrille allongée, et les pétioles partiels, ou ne se prolongent point, ou n’offrent qu’une petite pointe peu apparente. On retrouve aussi des vrilles analogues dans les feuilles simples, mais à segmens tellement distincts , qu’elles imitent des feuilles ailées ; telles sont les feuilles des mutisia (4), et surtout celles des ço^ea(5),ou les vrilles sont si remarquables parleurs ramifications. Les vrilles pétiolaires sont tantôt simples , tantôt rameuses: elles sont simples, lorsqu’elles sont uniquement formées par le prolongement non ramifié du pétiole, par exemple dans le lathyrus aphaca^ elles sont rameuses lorsque ce prolongement porte des branches latérales ; il est probable que ces branches représentent les nervures moyennes de folioles ou segmens latéraux non développés. Cette structure est fréquente dans les vicia (6). Lorsque les vrilles sont longues, elles s’enroulent avec facilité autour des corps voisins , et servent réellement à soutenir la plante; mais elles sont quelquefois si courtes, qu’elles ne peuvent point remplir cet usage, et n’existent que comme des indications de la tendance de certains pétioles à se prolonger en vrilles : c’est ce qu’on voit dans les orobes. Enfin , les pétioles de plusieurs fumeterres (7), quoique tous terminés par des limbes foliacés, sont souvent tortillés au point de jouer le rôle et d’avoir l’apparence des vrilles. Ceux du clematis cirrhosa et de quel-
(4) Cav. ic. , pl. 490 — 5oo.
(5j I6icl. , pl. 16, 17, Sims bot. mag. , pl. 85i.
(6) DC. , Fl. fr. I, pl. 7, f. 6. Mirb. Élém. , pl. 27, f. 4. Turp. Icon. , pl. 55, et pl. 10, f. 2.
(7) DC., Icon. gall, rar. i, pl. 34.
ORGANES ACCESSOIRES
ques autres espèces persistent après la destruction des segmens de leur limbe , et forment aussi des espèces de yrilles.
On ne connaît qu’un très-petit nombre d’exemples de vrilles foliaires, c’est-à-dire, de feuilles prolongées en vrille, et encore ces exemples ne sont pas de vrais limbes de feuilles , mais des pétioles foliacés dépourvus de limbe, et dont les nervures, droites et parallèles à la base, convergent au sommet en un filet flexible*, telles sont les feuilles du flagellaria indica (8) et du metJionica glo- TÎosa, ou les feuilles supérieures du fritillaria verticiU lata. Si le filet qui naît de la nervure moyenne (9) du népenthes, et se prolonge ensuite en godet, pouvait être considéré comme une véritable vrille, elle se rapprocherait de cette classe. •
Les vrilles stipulaires, ou qui sont formées par le prolongement des stipules, sont très-rares, et même un peu douteuses : on doit peut-être rapporter à cette classe, i .0 les filets qui naissent à l’aisselle des cotylédons du trapa (10) et le long du bas de sa tige; 2.“ les vrilles des cucurbitacées qui occupent absolument la place d’une stipule; mais avec cette bizarrerie qu’il n’y en a que d’un côté de la feuille.
Les glandes pétiolaires sont ordinairement sessiles ou presque sessiles, et un peu prolongées; mais il leur arrive quelquefois aussi de se prolonger en filets grêles, et plus ou moins analogues à des vrilles; ainsi, les glandes du
(8) DC., Fi.fr. i,pl. 7, f. 4.
(9) Ihid. , f. 5. Mirb. ëlém,, pl. 20 , f. 5.
(10) Voy. pl. 55, f. ssss.
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pétiole du passiflora ligularis (i i) se prolongent en filets alongés et presque cirrbiformes.
Les vrilles pétiolaires des smilax ( 1 2) sont difficiles à comprendre sous le rapport de leur origine anatomique. Ces arbustes grimpans offrent en général des feuilles dont le pétiole est dilaté à la base en une espèce de gaine embrassante , qu’on prendrait volontiers pour une stipule adhérente au pétiole, si l’analogie avec les autres monocotylédones ne s’y opposait; au-dessus de cette gaine, il sort du pétiole deux vrilles opposées, simples^ filiformes ou alongées. Ces vrilles sont-elles des glandes pétiolaires prolongées, comme dans le passiflora ligularis ^ position semblerait le faire croire; mais comme aucun smilax ne porte de glandes pétiolaires, cette hypothèse n’est guère admissible. Sont-elles des aiguillons prolongés en apparence filiforme ? L’irrégularité de la position des aiguillons des smilax^ comparée à la régularité de la position des vrilles, doit faire écarter cette opinion? Sont-elles les prolongemens de la gaine pétiolaire ? Cette idée se fonde sur la circonstance quelles naissent à l’extrémité de cette gaine, et elle est confirmée parle fait, que le smilax herhacea^ qui n’a point de gaine, n’a pas non plus de vrilles. Mais quand on examine attentivement la structure de la gaine du smilax aspera^ on voit les deux bords se recouvrir sans que les vrilles en paraissent des prolongemens. Enfin, l’opinion qui me parait la plus vraisemblable, c’est que la feuille est originairement à trois segniens, et que les vrilles représentent les deux segmens
(n) Juss. Ann. mus. 6, pl.
(i3j Voy. pl. Si , f. I.
ORGANES ACCESSOIRES
latéraux avortés ou transformés. Quand on examine les feuilles très-jeunes du smilax aspera (i3), il est difficile de ne pas admettre cette opinion; elle est confirmée par l’analogie des smilacées avec les aroïdées, qui ont souvent les feuilles à plusieurs segmens ; elle sera démontrée, si l’on vient à trouver quelque espèce de smilax, dont la feuille soit à trois segmens et dépourvue de vrilles.
Les vrilles pédonculaires (i 4) sont plus fréquentes dans la nature, et plus claires, quant à leur origine, que les ^ précédentes ; elles sont , comme leur nom est destiné à l’indiquer, produites par l’alongement des pédoncules; ce qui suppose l’avortement total ou partiel des fleurs qu’ils doivent porter ; ainsi , par exemple, il est facile de s’assurer que les vrilles de la (i5) vigne et de toutes les ampélidées sont des pédoncules; en effet, on voit qu’elles sont toujours opposées aux feuilles comme les grappes , et il n’est pas rare de trouver de ces organes qui sont moitié épanouis en grappes, moitié en vrilles : les petites grappes qu’on trouve dans la partie supérieure des ceps de vignes, présentent le plus souvent des états intermédiaires entre les grappes absolument fertiles et celles qui, par l’avortement de leurs fleurs, sont changées en vrilles. Des faits analogues tendent à prouver que les vrilles des passiflores ne sont de même que des pédoncules avortés; car ils occupent à l’aisselle des feuilles la place des pédoncules; et dans quelques espèces, telles que le passijlora cirrhiflora (16) ,
(13) Voy. pl. 2 , f. 1. g. h.
(14) DC. , Fl. fr. éd. 3 , p. ii5.
(15) Duham. Phys. arb. 2, pl. i3, f. i4o* DC. , Fl. fr. i, pl. 7, f. 7. Mirb. , Élém. , pl. 27, f. i5.
(16) Juss. Ann. mus, 6, pl.
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le pédoncule qui est ranieux, est en partie changé en vrille, en partie muni de fleurs. Lespédicelles du bas des grappes des cardiospermum et de quelques autres sapindacées se transforment presque toujours en vrilles. Dans une espèce de srailax, plusieurs des pédoncules axillaires se transforment, soit habituellement , soit accidentellement en vrilles, qu’il ne faut pas confondre avec celles qui naissent du pétiole.
Les bractées et les sépales ressemblent tellement aux feuilles par leur nature, qu’il est difficile de croire que ces organes ne soient pas susceptibles de se prolonger en vrilles; cependant, les exemples de celte transformation sont rares et douteux ; les feuilles florales du frittillaria verticillata se changent en une vrille très-analogue à celles de la superbe du Malabar; les sépales du caljtrix se prolongent en un filet très-grêle, qui semble être un rudiment de vrille analogue pour la forme à celui des orobes. Les arêtes des glumes des graminées paraissent encore être une dégénérescence analogue; selon M. Rœper, la glume représente la gaine, et l’arête est le limbe avorté.. Ces arista ont souvent une tendance très-prononcée à se tordre en spirale comme les véritables vrilles.
Les corolles elles-mêmes, malgré leur fugacité, prennent quelquefois l’apparence d’une vrille (17) : c’est ainsi que dans le genre strophanthus , les lobes de la corolle se prolongent en un filet délié, long d’un à deux pouces dans la plupart des espèces, et qui prend jusqu’à sept pouces àç\o\i^\XQ\xv àdXiSÏQstrophanthus A/^p/ûfw^deSierra-Leone :
(17) DC. , Ann. mus. i, pl. 27, f. 1 et 2 a è c i; et voy. pl. 44 de eet ouvrage, la fleur du strophanthus hispidus.
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les cinq filets provenant des cinq lobes sont tortillés ensemble avant l’épanouissement de la fleur, et forment ainsi une espèce de vrille florale qui s’entortille autour des branches voisines. La sommité des anthères du laurierrose (^nerium) se prolonge en une espèce de vrille d’apparence corolline, et ces filets sont quelquefois tordus ensemble comme les vrilles du strophanthus. Ainsi, tous les mêmes organes susceptibles de se changer en épines paraissent doués, dans d’autres plantes, de la faculté de se changer en vrilles.
Les tiges revêtent cette apparence dans un grand nombre de cas, et l’on a coutume de les désigner simplement sous le nom de tiges volubiles ou grimpantes : ce sont le plus souvent les pousses annuelles qui présentent cette tendance; d’où résulte que lorsque la plante ne dure qu’un an, elle est volubile pendant sa vie entière. Parmi les plantes vivaces , il arrive deux cas : ou bien la tige reste toujours, en grandissant, dans l’état tortillé qu’elle avait la première année , comme on le voit dans la plupart des passiflores; ou bien la* partie inférieure de la tige prend assez de consistance et de solidité pour se soutenir ellemême, et alors on a un arbuste à tige dressée et à branches volubiles : c’est ce qu’on observe dans plusieurs liserons. L’inverse a lieu, d’après M. Vaucher, dans le periploca grœca , qui se tortille peu la première année, et finit ensuite par s’enrouler très-fortement autour des arbres qu’il rencontre.
La transformation des organes en épines suppose en général l’existence d’un tissu fibreux dur et solide; aussi cette consistance est-elle plus ou moins remarquable dans toutes les plantes épineuses. La transformation en vrilles
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suppose au contraire uii tissu fibreux, mou, flexible et susceptible d’alongement ; aussi doit-on remarquer que , dans chaque famille, ce sont les plantes dont la tige tend à être couchée ou grimpante , qui ont , en même-temps et par les mêmes causes , quelques organes transformés en vrilles. Ce sont les viciées, ou les mimosées, ou les passiflorées, ou les sapindacées, ou les smilacées à tiges fiiibles qui ont des vrilles bien développées ; tandis que dans les mêmes groupes on ne trouve point de vrilles, ou l’on n’en trouve que des rudimens parmi celles dont la tige est plus forte : ainsi, l’orobe et la fève, qui ont la tige ferme, sont les seules viciées qui en sont presque dépourvues : toutes les mimosées à tige forte en sont privées ; tandis que les entada, dont les tiges sont tortillées, en sont munies -, les passiflorées en arbre en sont seules dépourvues-, les sapindacées à lige faible et grimpante, telles que les cardiospermum , les urvillea ^ les paullinia ^ en sont seules munies; le smilaæ herbacea^ qui a la tige droite, en est privé , et toutes les autres espèces en sont munies. Ainsi, en général, il se trouve que les vrilles ne se développent que dans les plantes trop faibles pour se soutenir elles-mêmes : l’existence de celte espèce de support leur donne le moyen de s’entortiller autour des arbres ou des arbustes : aussi la plupart des plantes munies de vrilles vivent de préférence dans les forêts quand elles sont très-grandes , dans les buissons ou les haies lorsqu’elles sont petites ; il en est même, comme les vesces , qui s’attachent par leurs vrilles aux tiges roides des graminées , et ‘peuvent ainsi vivre au milieu des moissons. L’agriculteur imite ce phénomène naturel lorsqu’il sème de 1 avoine mélangée avec la vesce cultivée, pour servir d’appui à celle-ci.
J oms lit 1 3
104 O n G A N E s ACCESSOIRES.
L’enroulement des liges volubiles ou des vrilles s’opère dans chaque espèce d’après un système déterminé, soit en volute ou en crosse, soit en spirale; l’enroulement en crosse se fait sur un seul plan, et n’a guère lieu que pour les vrilles qui ne trouvent aucun corps à leur portée : c’est ce qu’on voit souvent, par exemple, dans les vrilles de sapindacées ; la torsion s’opère ordinairement en se dirigeant du côté inférieur. L’enroulement en spirale proprement dite , a toujours lieu dans les tiges ou les vrilles qui sont tordues autour d’un corps alongé; ce qu’il présente de plus remarquable, c’est que dans chaque espèce la direction en paraît rigoureusement déterminée, savoir : de droite à gauche, comme dans le haricot, ou de gauche à droite, comme dans le houblon. La bryone présente sous ce rapport un phénomène que M. Ampère m’a fait remarquer et dont je ne connais point d’autre exemple; c’est que sa vrille change subitement de direction au milieu de sa longueur, de telle sorte, que la moitié supérieure tourne dans un sens contraire à la moitié inférieure. Les causes qui déterminent l’enroulement en général, et sa direction en particulier, sont encore très-mal connues; j’en ai déjà dit quelques mots à l’occasion des tiges (Liv. II, Chap. Il, art. I.®') ; mais leur recherche et leur discussion sont des objets purement physiologiques, et que je dois omettre dans cet ouvrage consacré à la simple description des organes.
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