CHAPITRE IV
Des Dépôts d’alimenSy ou des dégénérescences charnues , féculentes ^ etc., qui modifient la consistance des Organes.
De même qu’il est des organes qui, en prenant une consistance plus ligneuse qu’à l’ordinaire, peuvent être transformés en pîquans , et deviennent alors. les armes défensives de la plante; de même, il est d’autres parties de l’organisation qui acquiérent une épaisseur considérable, reçoivent dans leur tissu une quantité notable de matières aqueuse's, mucilagineuses , féculentes ou huileuses, et se trouvent ainsi devenir des dépôts d’alimens pour telle époque ou telle partie donnée de végétaux. Les organes modifiés sous ce rapport sont d’autant plus importans à étudier qu’ils jouent un rôle considérable dans la nutrition des végétaux comparés entre eux, et qu’ils opèrent souvent des phénomènes en apparence contradictoires avec la marche de la sève. En effet, s’il est vrai, comme la pliysiologie végétale paraît le démontrer, que la sève ne s’élabore que dans les parties foliacées, et ne devient suc nourricier qu’après cette élaboration , comment peut-on comprendre la nutrition d’un grand nombre d’organes qui ne peuvent recevoir aucune action des partie.s foliacées, et qui sont évidemment alimentés par la sève ascendante. L’observation des dépôts de nourriture préparés d’avance, rend seule raison de celte singularité de végétation trop
200 ORGANES ACCESSOIRES
uégligée par les physiologistes. Ces dépôts méritent encore notre examen sous le rapport pratique, en ce que la plupart d’entre eux sont dans chaque végétal donné, la partie que les animaux et les hommes eux-mêmes s’approprient le plus souvent pour leur nourriture; enfin, ils doivent être mentionnés sous le rapport organographique pour compléter l’histoire des dégénérescences des organes végétaux.
Le tissu cellulaire de plusieurs organes très-divers est susceptible de se dilater et de recevoir une quantité d’eau beaucoup plus considérable qu’à l’ordinaire : c’est cette dilatation et cet accroissement de matières aqueuses qui constitue l’état ordinaire des feuilles des plantes grasses, celui de plusieurs racines charnues, celui des péricarpes succulens appelés fruits charnus, celui des spermodermes charnus , des graines dites en baies , etc.
La nature de l’eau accumulée dans le tissu de ces divers exemples présente des différences, soit d’organe à organe, soit de plante à plante ; ainsi l’eau qui gonfle les feuilles de plusieurs ficoïdes renferme des sels terreux et alkalins en solution ; celle qui gonfle la plupart des fruits contient des matières mucilagineuses ou sucrées , etc. Ces particularités, très-importantes sous les rapports chimiques, puisqu’elles déterminent les principales propriétés des plantes, ont moins d’intérêt sous le point-de-vue qui nous occupe
La tendance de chaque organe à un état d’anasarque est tantôt constante dans l’espèce, tantôt accidentelle. Ainsi, les feuilles des ficoïdes , des crassulacées , des portulacées , des aloès, etc., les tiges des nopalées et des stapelia, etc., les périgones du hîitum , sont habituellement charnues.
ORGANES ACCESSOIRES, 201
Les péricarpes d’un grand nombre de plantes, offrent aussi cette disposition d’une manière permanente. Dans tous ces cas, on remarque que cet état est lié avec l’absence totale des stomates ou organes évaporàtoires, quand il s’agit de fruits charnus , ou avec le petit nombre de ces mêmes organes, quand il s’agit des feuilles.
Mais cet état, habituel pour certains végétaux, se retrouve accidentellement dans d’autres, évidemment déterminé par des circonstances extérieures : ainsi le lotus corniculatus ^ les plantains, et plusieurs autres végétaux, prennent des feuilles sensiblement plus charnues qu’à l’ordinaire lorsqu’ils croissent au bord de la mer.
II résulte de cette disposition habituelle ou accidentelle des feuilles, qu’elles deviennent des réservoirs d’eau, et que les plantes ainsi organisées peuvent par-conséquent supporter la sécheresse beaucoup mieux que les autres ; elles réabsorbent alors beau de leurs feuilles. Ainsi les plantes éminemment grasses , telles que les fîcoïdes , peuvent supporter la longue sécheresse des déserts de l’Afrique, par un phénomène à-peu-près analogue à celui qui permet aux chameaux de voyager long-temps dans les mêmes climats.
Quant aux péricarpes charnus, l’utilité de cet état particulier du fruit pour le végétal n’est pas facile à déterminer. Peut-être ce dépôt de sucs , absorbé graduellement par le végétal, sert-il à continuer la nutrition des graines jusqu’à leur maturité? peut-être sert-il, en se décomposant, à favoriser leur sortie hors du péricarpe qui, dans les fruits charnus, est toujours indéhiscent? peutêtre sert-il à cette époque comme d’une espèce d’engrais pour nourrir les graines germantes? Toutes ces opinions
ORGANES accessoires.
sont évidemment vraiesidans certains cas, et peut-être le sont-elles toutes à des degrés divers dans les différens fruits charnus?
Il est rare de voir des péricarpes passer accidentellement de l’état sec à l’état charnu , ou l’inverse. On u’en péut citer qu’un petit nombre d’exemples : telles est cette singulière race de l’amande-pêche , qui donne quelquefois sur le même arbre des fruits à péricarpe libreux, et d’autres à péricarpe charnu. Mais on connaît un foule de cas où des végétaux très-semblables par leur structure, diffèrent par la nature sèche ou charnue de leur péricarpe; tels sont l’amandier et le pêcher, le silène et le cucubalns, l’hypericum et l’androsœmum, etc.
Les dépôts de matières mucilagineuses et féculentes sontau-moins aussi fréquens que les précédens,et méritent l’attention des physiologistes; on péut les trouver dans tous les organes des végétaux, et leur présence détermine la possibilité du développement de certaines parties. En effet, sans ce dépôt préparé d’avance , il serait impossible de comprendre comment certaines parties ascendantes se nourrissent jusqu’à l’époque, où leurs propres organes nourriciers sont développés, ni comment certaines parties se développent , quoiqu’en apparence dépourvues d’organes propres à élaborer la sève ascendante.
Si je me fais une idée juste de ce phénomène, qui est en lui-même fort remarquable, quoiqu’il ait été peu remarqué, voici comment je le conçois : la sève aqueuse ou la lymphe absorbée par les racine^s traverse le tissu cellulaire essentiellement par les méats intercellulaires, comme M. Kieser et d’autres savans me paraissent l’avoir bien démontré; lorsqu’elle passe dans les méats ou canaux qui séparent les
ORGANES ACCESSOIRES, 2o5
cellules très-alongées, lesquelles sont ordinairement vides, elle suit sa route sans altération notable; lorsqu’elle traverse des organes abondamment pourvus de cellules arrondies, son mouvement est lent ou presque nul, et alors il peut s’y passer un autre phénomène; si la marche de la végétation de l’année précédente a accumulé dans ces cellules une certaine quantité de mucilage, celui-ci se dissout en partie ou en totalité dans la lymphe qui entoure les cellules, et lorsque par le développement des parties supérieures , cette lymphe y est attirée, elle y arrive , non plus à l’élat d’eau pure, mais à l’état d’eau qui contient en solution une certaine quantité de mucilage.
Je pense que la même chose a lieu pour les matières féculentes ou huileuses, quoique nous ne possédions, surtout pour les premières , que des idées peu rigoureuses sur la manière, dont elles peuvent être dénaturées par l’eau pour y devenir solubles. Quoique nous ne sachions pas, dans nos laboratoires, rendre la fécule soluble, autrement que par des dénaturations peu vraisemblables à admettre dans la végétation spontanée , il est cependant certain qu’elle le devient par les seules forces de la vie végétale, et l’histoire seule de la germination du blé en est un exemple. Il me paraît qu’un phénomène analogue s’opère évidemment lorsque la lymphe aqueuse traverse un dépôt féculent ou huileux.
Si nous appliquons maintenant cette idée générale à tous les cas où certains organes se nourrissent sans pouvoir être alimentés par la sève descendante, nous verrons qu’ils doivent celte alimentation à des dépôts préparés d’avance sur le passage de la lymphe ascendante.
Ainsi, dans toutes les plantes dites vivaces, il se dépose
2o4 organes accessoires.
graduellement, vers la fin de l’été, dans les parties supérieures de leurs racines, des matières mucilàgineuses ou féculentes-, lorsque les nouvelles tiges poussent au printemps, elles sont nourries par la sève ascendante qui, en traversant ces dépôts d’alimens, les délaye, s’en charge au passage, et les porte dans les parties destinées à prendre de l’accroissement, jusqu’à ce que le développement des feuilles leur permette de se préparer elles-mêmes leur nourriture. Les racines tubéreuses offrent, sous ce rapport , des organes spéciaux qui servent de dépôt, et qu’on voit, à l’œil, flétrir après le développement des jeunes pousses. Ce,que je viens de dire des racines est applicable aux tiges souterraines et à leurs tubercules, ainsi qu’à ces nœuds des tiges ordinaires, d’où l’on voit naître les nouvelles branches.
Dans les arbres dicotylédones, la moelle est un véritable dépôt d’aliment relativement à la pousse qui se développe , et on la voit se flétrir et se dessécher lorsqu’elle a rempli cet office.
Les réceptacles communs de plusieurs fleurs servent au même usage : on les trouve, avant la fleuraison, gorgés de sucs mucilagineux et féculens, qui sont enlevés par la sève ascendante pendant la fleuraison, et servent à nourrir les fleurs et les fruits, et après cette époque, le réceptacle reste flétri, vide et desséché; il suffit, pour être convaincu de ce phénomène, de comparer entre eux les réceptacles des artichauts et des autres cynarocéphales , avant et après la fleuraison.
Ce que nous voyons clairement dans ces réceptacles, qui sont très-gros et nourrissent un grand nombre de fleurs, a lieu de même dans tous les pédoncules, mais d’une ma-
ORGANES ACCESSOIRES. 200
iiiere plus ou inoius visible : ainsi, par exemple, le centre des rayons des ombelles est un point où s’opère un dépôt de nourriture, et d’où les fleurs tirent leur aliment. Partout les fleurs sont développées par la sève ascendante, qui rencontre sur son passage des dépôts préparés d’avance par l’action des organes foliacés ; aussi remarque-t-on que les fleurs, détachées du végétal qui leur a donné naissance, n’ont très-souvent besoin, pour se développer, que de pouvoir pomper de l’eau.
Les placentas des fruits jouent le même rôle avec d’autant plus d’énergie, qu’ils sont plus épais et plus charnus : ainsi, les placentas de plusieurs solanées, rubiacées, primulacées, etc., celui du cobœa et une foule d’autres, sont de vrais dépôts de matière féculente, qui servent à nourrir les graines. Aussi remarque-t-on que,^ les fruits , munis de gros placentas , peuvent être détachés de la plante-mère avant la maturité des graines, et que celles-ci n’en continuent pas moins bien leur maturation. Le cobœa", en particulier, est, d’après l’observation de M. Colladon, trèsremarquable par la longueur du temps pendant lequel le fruit , détaché de la plante , peut nourrir ses graines.
Enfin les cotylédons eux-mêmes sont souvent charnus, et deviennent alors, comme j’ai eu occasion de l’expliquer plus haut , de véritables dépôts de nourriture préparés parla plante-mère, et absorbés par l’embryon au moment de sa germination.
Tout ce que je viens de dire des dépôts de mucilage ou de fécule, pourrait également s’appliquer aux dépôts d’huile fixe , situés, soit dans le tissu du péricarpe, comme chez l’olivier, soit dans l’albumen , comme chez les euphorbiacées, soit dans les cotylédons, comme chez les pavots.
ORGANES ACCESSOIRES
Ainsi, tous les organes des végétaux sont, dans certains cas, susceptibles de prendre une importance spéciale et un rôle physiologique particulier, en devenant des dépôts d’alimens préparés pour divers organes naissans; mais cette circonstance, qui change leur usage, ne doit être considérée, sous le rapport organographique, que comme une modification ou une dégénérescence particulière. C’est sous ce point-de-vue que jai dû parler ici d’un sujet qui sera traité avec plus de détails dans la physiologie.
ORGANES ACCESSOIRES