CHAPITRE V
De V Individu végétal»
Qu’est-ce qui, dans le règne végétal, mérite d’être considéré comme un individu?
Le commun des hommes , et même les hommes instruits, accoutumés à voir tous les grands animaux doués d’une vie propre, ont eu peine à croire que tout ce qui se présentait sous une apparence analogue, pouvait offrir des phénomènes réellement différons , et ont eu beaucoup de peine à se former l’idée d’êtres en apparence simples, et qui étaient réellement des assemblages d’individiis.. Ils ont témoigné une grande surprise , lorsque les zoologistes ont démontré qu’il existe des animaux en apparence uniques, et en réalité composés de plusieurs êtres agglomérés, et vivant cependant d’une vie commune : tels sont les botrylles, les pyrosomes, les polyclinums, et probablement les hydres ou polypes d’eau douce. Eu passant au règne végétal, il s’agit de savoir si les plantes, telles quelles se présentent à nous, sont des individus uniques, comme des animaux vertébrés, par exemple, ou des aggrégats d’individus, comme les polyclinums.
D’après la première opinion qu’on suit habituellement dans le langage ordinaire , un saule , un cerisier, un chou, etc., sont autant d’individus uniques ; mais pour peu qu’on les examine , on trouve que ces prétendus individus sont singulièrement divisibles : presque toutes leurs' par-
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des sont susceptibles d’être à volonté séparées de l’ensemble, et de former un nouvel être. Celte division peut aller même à l’infini; et il y a des individus, tel par exemple que le premier saule-pleureur apporté en Europe ( et je choisis cet exemple, parce qu’on ne possède qu’un des sexes, et qu’on ne l’a jamais semé); ïl est, dis-je, tel saulepleureur qui, par simple division, a produit tous les saulespleureurs existant aujourd’hui en Europe, et produira tous ceux qu’on voudra en obtenir. Tous ces saules sont donc des portions d’un seul individu considéré sous le rapport physiologique. Le mot individu , pris dans ce sens, serait donc encore plus inexact que si l’on considérait une montagne de granit comme un individu minéralogique divisible à la volonté de l’homme en autant de fragmens qu’il lui plairait d’en former par la rupture des rochers.
Dirons-nous que nous n’admettrons pour individus distincts que les végétaux qui seront provenus d’une graine? Ce serait déjà un pas vers l’exactitude; car il est certain que les végétaux provenus par simple division conservent toutes les particularités de l’être dont ils ont fait partie; tandis que ceux provenus de graines peuvent en présenter de nouvelles ou de différentes, et semblent maintenir de préférence ce qui fait le type de l’espèce.
Mais comment distinguer les arbres provenus par division ou par graine, lorsqu’ils sont semblables ? Comment appliquer cette démarcation à cette multitude d’êtres, où l’on ne peut distinguer les graines des bulbilles ou des spores? Comment admettre cette possibilité de division à l’infini d’un individu supposé unique? Comment concilier ,cette définition avec les analogies d’ailleurs si remarquables que nous avons observées, dans le cours de cet ou-
vrage, entre les germes susceptibles de se développer avec ou sans fécondation?
Toutes ces difficultés s’évanouissent, en admettant que les végétaux, tels qu’ils se présentent à nos yeux, sont presque tous des aggrégats d’individus, et non des individus uniques. Quoiqu’on retrouve des allusions à cette opinion dans plusieurs auteurs, et en particulier dans les écrits de Goethe, c’est Darwyn qui, en commençant sa Pliytologie (i) par un chapitre sur l’individualité des bourgeons, me paraît l’avoir le premier conçue dans sa généralité.
Nous considérons donc comme un individu tout germe développé; savoir : i.® tantôt une graine, en supposant que, comme cela a lieu dans quelques plantes annuelles, elle produit une tige sans ramifications; 2 .® tantôt une branche considérée comme un germe quelconque développé. Ainsi, dans ce sens, un arbre est un aggrégat de l’individu primitif provenu de la graine et de tous les individus provenus de germes non fécondés, et qui se sont développés les uns sur les autres , et ont formé les prolongemens ou les ramifications de l’individu primitif.
M. Cassini (2) combat cette idée , et persiste dans l’opinion de l’unité du végétal , en se fondant sur la continuité des fibres des branches et du tronc; mais cette continuité prouve seulement, ce que personne ne nie, que les germes naissent à l’extrémité des fibres ; d’ailleurs on trouve une continuité tout aussi grande au-moins pour nos
(1) Phytologia, i vol. in-4°. London , 1800.
(2) Premier mémoire sur la Phytotomie, dans le Journal de Physique. INIai 1821.
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snoyens d’investigation, lorsqu’on dissèque une branche provenue d’un bourgeon greffé sur un arbre de même espèce : or, dans ce cas, on sait parfaitement qu’il y a pluralité d’individus , et il y a cependant continuité. Je ne pense donc pas que les observations d’ailleurs très-exactes de ce savant botaniste puissent modifier la théorie de Darwyn.
Chaque branche ou individu partiel présente en effet de grands rapports de développement avec l’individu primitif; sa moelle, remplie de sucs, y joue le rôle de réservoir d’aliment; et dans les dicotylédones, les deux premières feuilles de chaque rameau sont presque toujours opposée comme les cotylédons qu’elles semblent représenter.
Chaque individu partiel, quelle que soit son origine de graine ou de germe non fécondé , est susceptible de deux genres de terminaisons : tantôt il se termine par une fleur ; tantôt il se prolonge sans fleurir, et ne semble s’arrêter que par épuisement ou défaut de nourriture. Le premier cas est ce qui a lieu dans les branches à fruit, le second dans les branches gourmandes. Le développement indéfini d’un rameau exige plus de force végétative; il est plus fréquent chez les jeunes plants et chez ceux qui croissent dans un terrain très-aqueux. La terminaison d’un rameau par une fleur est plus fréquente dans les individus âgés et dans ceux qui ont peu de nourriture aqueuse. Le développement indéfini des rameaux qui ne fleurissent pas favorise la naissance et l’accroissement d’un grand nombre de feuilles nutritives qui tendent à accroître la force de l’aggrégat , et â déposer çà et là des amas de nourriture propres à favoriser dans la suite de nouveaux déve-
G li ÉRALl T ÈS.
loppemens de germes ou de fleurs. La terminaison des rameaux par une ou plusieurs fleurs tend à priver les branches ou les troncs du développement des organes nutritifs, et à consommer les dépôts d’alimens qui peuvent exister dans les branches, les tiges ou les racines.
Quand la fleur ne consomme que la nourriture renfermée dans son pédoncule ou ses supports immédiats, ceux-ci périssent desséchés, après la fleuraison, dans les fleurs mâles, ou, après la maturation, dans les fleurs femelles. Mais comme le reste de la plante n’a pas été . épuisé, il continue à végéter, entretenu par les branches qui ont produit des feuilles nutritives; et l’année suivante, de nouveaux germes se développent. C’est ainsi que se forment les arbres, ou arbustes, ou sous-arbrisseaux, ou, en un seul mot , les végétaux caulocarpiensÇS).
Lorsque les fleurs sont plus nombreuses proportionnellement à la force de la tige qui les porte, elles épuisent dans i la maturation de leurs graines, non-seulement la nourriture déposée dans leurs pédoncules, mais encore toute celle de la tige; alors celle-ci périt jusque près du collet; et l’année suivante, c’est sur la partie persistante ou la souche que naissent les nouveaux bourgeons : c’est ce qui arrive dans les herbes vivaces ou les végétaux rJiizocarpiens (4).
Enfin, si les fleurs sont plus nombreuses encore, ou ; plus voraces relativement à la force de la tige qui les ])orte , elles épuisent dans la maturation de leurs graines, non- seulement leurs pédoncules et leur tige, mais meme la racine; alors, après la maturité du pollen dans j;
(3) DC. , rt. fr. , écl. 3 , vol. I , p. 2J2. * ^
(4) ihid- jj
les fleurs mâles ou des graines dans les fleurs femelles , la plante toute entière épuisée se dessèche et meurt : c’est ce qui forme les plantes dites monocarpiennes (5), c’està-dire, qui ne fructifient qu’une seule fois au bout d’un an (annuelles), de deux ans (bisannuelles) ou de plusieurs années (par exemple, lesagavés, etc.)
Ces différences, quoiqu’assez constantes dans chaque espèce, puisqu’elles sont déterminées par des causes inhérentes à sa structure, sont cependant modifiables par des circonstances externes. On peut transformer une plante annuelle en une plante vivace, lorsqu’on peut, sans la faire trop souffrir , l’erapécher de porter des graines ; ainsi le réséda odorant a été transformé en un petit sousarbrisseau (6) qui, une fois qu’il a une tige ligneuse,' peut fleurir chaque année, sans que l’épuisement déterminé par la fleuraison fasse périr la tige -, ainsi , la capucine double est devenue vivace, parce que ses fleurs étant dépourvues de la faculté de produire des graines, la tige n’y est pasépuisée par leur nourriture ; et il est vraisemblable que toute plante annuelle qu’on rendra double par la culture, deviendra vivace.
On peut de même transformer , par des procédés analogues, une plante vivace en sous-arbrisseau; c’est ce qu’on obtient assez fréquemment dans les œillets doubles des jardins. Le jujubier présente dans sa végétation un phénomène curieux qui le rend, pour ainsi dire, intermediaire aux végétaux rhizocarpiens et caulocarpiens. On voit sur les vieux troncs de jujubiers des espèces
(5) DC. , Fl. fr. , ed. 3 , vol. I, p. 222.
^6) Réséda odorala suffrulicosa bol. leg. , pl. 227.
SOA GÉNÉRALITÉS.
d’exostoses , d’où sortent plusieurs branches simples ; celles de ces branches qui portent un grand nombre de fleurs, se désarticulent, et tombent, après la fleuraison, absolument comme des pétioles communs de feuilles ailées; tandis que celles qui ne fleurissent pas, se prolongent, persistent sur l’arbre, et finissent par en former les vraies branches permanentes.
Ces détails tendent à prouver que les différences de durée des végétaux ne tiennent que très-indirectement à leur structure anatomique , et servent à expliquer comment, dans les mêmes familles naturelles, on trouve si fréquemment des végétaux de durées diverses. Mais je reviens à la théorie de l’aggrégation des individus végétaux dont ces développemens m’ont un peu écarté.
Les individus végétaux issus de germes fécondés (graines) ou non fécondés (bulbilles, tubercules, jeunes pousses) sont les uns doués de la faculté de pomper la sève par leurs propres racines, les autres dépourvus de cette faculté, mais susceptibles de recevoir la sève aspirée par d'autres; ainsi, les individus nés de graines sont presque tous munis de racines destinées à les nourrir. Le gui est un exemple d’un végétal qui, bien que né de graines, n’a point de vraies racines , et dont le collet, implanté sur un autre végétal, se nourrit à ses dépens, absolument comme le bourgeon qu’on y insère au moyen de la greffe. Les individus nés de bulbilles ou de tubercules, sont assimilables à ceux venus de graines , quant à l’existence des racines.
Les individus nés à la manière des bourgeons sont habituellement dépourvus de racines, et se nourrissent au moyen de la sève qui leur est transmise au travers du
corps ligneux du végétal sur lequel ils ont pris naissance ; mais si, par une cause quelconque, on y favorise le développement des racines adventives qui naissent des lenticelles, alors ces individus peuvent vivre séparés de celui qui leur a donné naissance : les procédés par lesquels on obtient ces nouveaux individus, sont connus sous les noms de bouturage et de marcottage. La greffe n’est autre chose que la transplantation d’une jeune pousse. Les lois relatives à la durée des végétaux, ou plutôt les manières d’exprimer ces lois , sont subordonnées aux idées qu’on adopte sur l’individualité végétale*, mais comme ce sujet est entièrement physiologique, je dois le laisser ici de côté. Je me borne donc à établir, par lesTionsidérations précédentes, que, sauf un petit nombre d’exceptions, peutêtre même douteuses, les végétaux sont des aggrégations d’autant d’individus qu’il y a eu de graines ou de bourgeons développés pour concourir à leur formation , et que le végétal est par-conséquent un être composé analogue aux polypes et aux botrylles dans le régne animal.
Cette formation de nouveaux individus naturellement greffés sur celui qui leur donne naissance, n’est point limitée; et dans ce sens, il est vrai de dire que si l’on considère un arbre comme un individu unique, sa durée est indéfinie, et qu’il ne meurt que par accident (7). Cette proposition, qui peut paraître étrange lorsqu’on n’y a point réfléchi, n’est en réalité pas plus singulière, que si l’on disait qu’une aggrégation d’animaux, qui se multiplient et se recouvrent sans cesse, peut durer indéfiniment.
(7) DC. , Fl fr. , écl. 3, v. I, p. 223.
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