CHAPITRE II
De la Symétrie végétale.
Lorsqu’on a commencé à étudier la nature brute, on n’y a vu, pour ainsi dire, que des irrégularités, mélangées cependant, çà et là, de symptômes plus ou moins apparens d’un ordre régulier. S’agissait-il d’astronomie? les indices de l’ordre étaient évidens ; mais des anomalies, en apparence inexplicables, telles, par exemple, que les rétrogradations des astres, faisaient croire que jamais on n’arriverait à en découvrir les lois. Ces lois ont été découvertes, et les irrégularités apparentes en sont devenues les plus élégantes confirmations.
S’agissait-il des corps bruts terrestres , ou plus particulièrement de la minéralogie? les irrégularités étaient si nombreuses, et les cas de formes régulières si rares dans la nature, qu’il semblait presqu’impossible de découvrir aucune loi générale; peu-à-peu on a reconnu que presque tous, et probablement tous les corps amorphes peuvent se rencontrer sous la forme de cristaux, et que, par-conséquent, la régularité était dans leur nature intime. Parmi les cristaux eux-mêmes , on a reconnu qu’une multitude de formes très-diverses étaient de simples modifications de formes primitives peu diversifiées; on a, non- seulement réduit ces formes primitives à un très-petit nombre , mais on a classé les principales circonstances qui déterminent des formes secondaires; et ici, comme dans uq
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grand nombre de phénomènes dynamiques, on a vu que les irrégularités tenaient à l’action simultanée de plusieurs causes régulières, qui se croisent et se compliquent dans les résultats.
Si nous examinons même de plus près la marche de la cristallographie, nous verrons que Romé-de-l’lsle, considérant les cristaux comme des corps uniques , expliquait leurs anomalies par des troncatures, tandis qu’Haüy, Remontant par la théorie aux molécules primitives, quoiqu’elles ne tombent pas sous nos sens, est parvenu à expliquer, de la manière la plus heureuse, les formes les plus compliquées, en les rapportant à la manière diverse dont ces molécules se soudent ensemble. Le premier raisonnait comme ceux des botanistes qui voyaient une feuille ou une corolle comme un tout unique, entaillé sur ses bords par une cause inconnue*, le second m’a servi de guide lorsque j’ai tenté de montrer que les découpures diverses des organes végétaux tenaient essentiellement aux modes variés et aux degrés divers de leur aggrégation.
Il y a donc eu des rapports entre la marche de ces deux sciences. Cherchons s’il n’y eu a pas dans leur nature.
Cette régularité , que chacun reconnait aujourd’hui comme présidant à la forme des corps bruts, n’existe-t-elle point dans les corps .organisés, et les anomalies, si fréquentes dans ces derniers, ne seraient-elles point dues, comme dans les premiers, à des complications de causes dont chacune, considérée en elle-même, déterminerait un effet régulier?
Ceux même qui croyent le plus à la régularité normale des corps organisés, ont reconnu qu’elle ne pouvait être soumise aux mêmes lois que celle des corps bruts; qu’en
particulier toute régularité véritablement géométrique leur* était étrangère; mais, lors même qu’il est peut-être impossible de trouver une fleur dont tous les pétales soient géométriquement égaux, ou une feuille dont les deux côtés soient mathématiquement semblables, on ne peut nier qu’à Fexamen même le plus superficiel, on'ne soit frappé du genre de régularité de ces organes. On a donné le nom de symétrie à cette régularité non géométrique des corps organisés. Que ceux-ci, et qu’en particulier les végétaux, présentent une foule d’exemples d’une symétrie bien exacte, c’est ce que personne ne nie; et l’on a donné à ces êtres le nom d’êtres réguliers, pour indiquer celait, sans prétendre assimiler celte symétrie régulière ou cette régularité à l’ordre géométrique des corps bruts. Mais on ne peut non plus disconvenir que dans certains cas assez nombreux la symétrie semble dérangée.N’existe-t-elle plus, cette symétrie dans les cas d’irrégularité ? ou ce dérangement apparent de symétrie ne peut-il pas lui -même être déterminé par des causes régulières?
Jusqu’à nos jours, on a habituellement raisonné dans la première de ces deux opinions; on a décrit toutes les irrégularités des végétaux et des animaux, sans avoir l’air de croire que ces irrégularités cachassent un ordre soumis à des lois. Chaque forme insolite d’organe recevait un nom nouveau , et l’analogie de ces organes entre eux devenait impossible à reconnaître. Chaque forme insolite d’un être était considérée, ou comme une monstruosité si elle était rare, et l’on se contentait de ce mot insignifiant pour se dispenser de l’étudier, ou comme une espèce distincte ,si le phénomène était fréquent, et l’on perdait ainsi tous les moj^ens exacts de distinguer les êtres. On ne pouvait pas
même les classer avec quelque méthode ; car la moindre anomalie observée entre deux êtres ou deux groupes pouvait empêcher de reconnaître toutes leurs autres analogies.
Mais plus le nombre des êtres connus a augmenté, plus on les a étudiés avec soin, plus on s’est convaincu de ce principe que j’ai été le premier , ou l’un des premiers à énoncer dans sa généralité, qu’il est presque certain que les êtres organisés sont s^^métriques ou ré|liliers lorsqu’on les considère dans leur type, et que les irrégularités apparentes des végétaux tiennent à des phénomènes constans entre certaines limites, et susceptibles d’exister, soit séparément, soit réunis, tels que l’avortement ou la dégénérescence de certains organes, leur soudure entre eux ou avec d’autres, et leur multiplication d’après des lois régulières.
Toute la première partie de ma théorie élémentaire a été consacrée à établir cette loi par des exemples et des raisonnemens. Je dois y renvoyer le lecteur, et je me borne ici à ajouter quelques réflexions propres à faire comprendre l’importance et l’utilité de cette méthode d’étudier les végétaux, soit dans leur organisation, soit dans leur classification.
Le nombre des organes véritablement distincts, s’est trouvé prodigieusement réduit lorsqu’on a voulu analyser leur nature; on a vu que plusieurs de ceux auxquels on avait attribué un rôle important, n’étaient que de simples modifications les uns des autres ; on a pu reconnaître un même organe sous des apparences diverses, et suivre par-conséquent une véritable organographie comparée. Sans doute il faut se défier des comparaisons déduites
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d’êtres trop disparates, et ne les indiquer qu’avec doute et circonspection; mais, pour quelques exemples attaquables et cités avec hésitation , combien n’a-t-on pas obtenu, par cette méthode, de rapprochemens d’organes qui ne sont plus contestés.
En particulier, toute cette nombreuse classe de faits, connue sous le nom de monstruosités , qui était impossible à comprendre dans l’ancien système, et qu’on affectait de méprtser pour se dispenser de les étudier, toute cette classe, dis-je, a pris une clarté et un intérêt nouveau, depuis qu’on les a vus sous leur vrai point-de-vue, savoir comme des indices pour reconnaître la symétrie normale ou primitive des êtres. Les monstruosités sont, pour ainsi dire , des expériences que la nature fait au profit de l’observateur : là nous voyons ce que sont les organes, quand ils ne sont pas soudés ensemble; ici nous reconnaissons^cé qu’ils sont réellement, quand une cause accidentelle ne les a pas empêchés de grandir . Et en partant ainsi de l’opinion, que la nature primitive est la symétrie, que l’irrégularité est le produit de diverses causes qui altèrent cette symétrie, nous concevons que les monstruosités sont dues à certaines variations dans ces causes, et qu’elles peuvent, par-conséquent, tantôt nous faire connaître les causes de dérangement quand leur action a été augmentée ou débarrassée de toute complication; tantôt nous montrer l’état symétrique, quand les causes qui l’altéraient ont été ou affaiblies ou détruites.
Toute la théorie de la classification naturelle repose évidemment sur la connaissance intime des organes et sur celle de leurs modifications. L’arrangement des plantes en ordres naturels suppose , selon moi , ((u’on pourra un jour
établir les caractères de ces ordres sur ce qui fait la base de leur symétrie j et rapporter les formes variées des espèces ou des genres à Faction des causes qui tendent à altérer la symétrie primitive. Ainsi, chaque famille de plantes, comme chaque classe de cristaux, peut être représentée par un état régulier, tantôt visible par les yeux, tantôt concevable par l’intelligence j c’est ce que j’appelle son type : des soudures, des avortemens, des dégénérescences ou des multiplications , séparées ou combinées ensemble , modifient ce type primitif, de manière à faire naître les caractères habituels des êtres qui les composent. Ces modifications sont constantes entre certaines limites , comme les formes secondaires des cristaux. Mais chaque genre, chaque espèce est, par sa nature propre, plus ou moins soumise à chacune des causes qui les déterminent j car les plantes qui ont le même typé ne sont pas plus identiques que les cristaux qui ont des molécules primitives semblables. Si la botanique est fort en arrière de la minéralogie sous ce rapport, cela tient, d’un côté, à la multiplicité beaucoup plus grande des formes et des causes d’action; de l’autre, à ce que tous ces faits sont soumis à une force particulière (la force vitale), dont les lois sont bien plus obscures et plus difficiles à étudier que celles de l’alfinité et de l’attraction.
La simple description des faits et des formes végétales a été singulièrement améliorée depuis que la connaissance de quelques lois générales a appelé les descripteurs à réfléchir sur ce qu’ils voyaient. Ceux qui refusent de croire à ces lois, peuvent, sans s’en douter, décrire les aberrations pour l’état naturel des êtres, parce que rien ne les engage à douter que ce qu ils voyent est contraire à l’ordre;
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ils peuvent facüeineiit négliger des organes minutieux, parce que rien ne les avertit de leur existence; et, s’ils sont doués d’un esprit plus exact qu’étendu , ils peuvent se donner beaucoup de peine pour décrire en détail de certaines particularités que quelques mots, fondés sur l’analogie, auraient fait connaîtré avec plus de clarté. Lors, enfin, que deux descripteurs ont décrit un même être d’une ma* nière contradictoire, ce qui n’est malheureusement pas très-rare, on n’a évidemment d’autre moyen de discerner la vérité que l’analogie plus ou moins grande des descriptions avec les lois de la symétrie. Or, pour arriver à disposer les plantes dans un ordre rationnel, il faut sans cesse se décider sur des descriptions plus ou moins inexactes; car nous n’en sommes plus à l’époque où le même homme pouvait voir par lui-même toutes les plantes connues.
Ainsi , à mesure que la science fait de nouveaux progrès, on sent davantage le besoin de connaître les lois générales de la' symétrie organique. Ce besoin, senti par tous ceux qui aiment les vérités générales, a fait naître parmi eux deux écoles.
Les uns ont tenté d’établir des lois sur la structure des êtres d’après des considérations générales, et comme on a coutume de le dire a priori. Les autres ont observé attentivement les faits qui semblaient s’écarter des lois de la régularité; ils ont vu qu’ils s’en écartaient presque tous d’après des principes uniformes , et en groupant ainsi les irrégularités apparentes , ils les rattachent peu à peu à des lois régulières, et remontant des faits partiels aux faits généraux , ils tentent de reconnaître les lois de la symétrie a posteriori.
Les savans de la première de ces écoles , tout en affec-
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tant de tout déduire des lois générales, ont évidemment tendu à ce que leurs conséquences fussent d’accord avec les faits connus de leur temps; mais comme ces faits avaient été observés et groupés sans aucune théorie réfléchie , il est souvent arrivé à ces philosophes de se donner beaucoup de peine pour faire cadrer leurs théories avec des faits peu exacts, et lorsqu’ils en ont rencontré d’exacts, il est difficile de croire que le travail réel de leur esprit n’ait pas été autant de remonter de ces faits partiels aux lois générales, que de descendre des lois générales aux faits partiels : c’est ainsi qu’en voyant la manière véritablement admirable dont M. Goethe, quoiqu’habiluellement occupé d’idées si différentes, a comme deviné l’organisation végétale; on est bien tenté de croire qu’il l’a moins inventée qü’il n’a généralisé avec génie quelques faits partiels heureusement choisis. Tout au-moins doit-on convenir que les lois indiquées a priori ne peuvent être considérées que comme des hypothèses plus ou moins ingénieuses, tant qu’elles n’ont pas reçu la sanction de l’observation.
Ceux qui sont attachés à la seconde des deux méthodes que j’ai indiquées, remplissent deux fonctions dans l’économie générale de la science; d’un côté, ils recueillent avec soin tous les faits de détail pour en déduire des lois partielles qui, comparées graduellement ensemble, peuvent conduire à d’autres lois un peu plus générales; de l’autre, ils examinent comme de simples hypothèses, à vérifier ou à renverser, les opinions conçues a priori, et cherchent à reconnaître jusqu’à quel point les lois partielles qu’ils ont reconnues, s’en rapprochent ou s’en éloignent. Cette marche me semble la meme que celle qu’on suit dans toutes
les sciences physii^nes, la seule qui conduise à des vérités générales. S’il existe encore des botanistes qui peuvent croire, ou qu’il n’existe point de lois générales dans la structure des êtres organisés, ou qu’il ne vaut pas la peine de les chercher, je suis persuadé que cela tient üniquement, ou à ce qu’ils se sont laissés effrayer par la multitude des faits de détail, ou à ce qu’ils n’ont étudié qu’un petit nombre d’êtres choisis sans méthode, parmi ceux qui se trouvaient à leur portée. La correction de cette erreur de logique s’opère chaque jour, d’un côté par l’excès même du nombre des faits qui tend à faire sentir la nécessité de les classer et de les ramener à quelques principes généraux d’organographie; de l’autre, par- l’heureuse habitude que prennent tous les jeunes botanistes de s’exercer à des monographies qui les obligent à étudier la symétrie, au-lieu de s’occuper dé flores locales qui les éloignent entièrement de ce genre d’observations , et les accoutument à rechercher les différences plutôt que les ressemblances des êtres.
Je vais tenter d’exposer le résumé de tout cet ouvrage sous une forme aphoristique qui puisse donner quelqu’idée de ces principes de symétrie, et je le terminerai par l’indication des points qui me paraissent mériter des recherches nouvelles , en tant que liés à la symétrie générale , et propres à l’éclairer : c’est ce qui fera l’objet des deux chapitres suivans.
GÉNÉRALIïis.