Orgueil et Préjugé, Volume 3
(Jn peut se figurer avec quelle avidité Elisabeth lut cette lettre, et quelle émotion elle lui fit éprouver; ses sentimeos ne pouvoient se définir. Elle vit d'abord avec surprise qu'il ne crovoit point devoir faire d'apologie. Fermement persuadée qu'il ne donneroit pas une explication , qu'un juste seniiment de honte devoit l'engager à éwter ; elle commença la lecture du récit de ce qui s'étoit passé à Netherfield, avec les plus forts préjugés contre tout ce qu'il pou- Tom, III. i
voit dire; son impatience lui permeuoit à peine d'achever une phrase avant d'en commencer une autre, et ses yeux parcouroient d'avance toutes les lignes; elle ne voulut d'abord point ajouter foi à l'idée qu'il avoit eue de l'indifférence de sa sœur, et le détail des tristes et véritables obstacles qu'il avoit vus à son mariage avec Bingîey , l'irrita trop pour qu'elle pût lui rendre justice ; il n'exprimoit, pour la désarmer, aucun regret de sa conduite; son style , loin d'êire repentant, étoit plein de hauteur; tout son récit respiroit l'orgueil et l'insolence; mais, lorsqu'elle arriva à ce qui concernoit Mr. Wikam , lorsqu'elle lut avec calme le récit des événemens qui se lioient si bien avec ce qu'il avoit raconté lui-môme, et qui. s'ils étoient prouvés, dévoient anéantir la bonne opinion qu'elle avoit sur son compte ; alors ses sentimens commencèrent à changer.
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Elle etoit alternativement, agitée par la crainte, l'e'tonnement et l'horreur; elle auroit voulu pouvoir anéantir tomes ces circonstances, en s'écriant à chaque ligne; C'est faux! cela ne peut pas eue! Et lorsqu'elle eut fini toute la lettre , elle se hâta de la fermer, en se promettant de ne point y ajouter foi , et de ne jamais la i élire.
Elle e'loit dans un trouble indéfinissable, et ses pensées ne pouvoient s'arrêter sur rien. Une demi minute après, la lettre fut de nouveau déployée ; rappelant toute son attention, elle recommença la mortifiante lecture de tout ce qui avoit rapport à VVikam , et prit assez d'empire sur elle pour réfléchir sérieusement sur la conséquence de chaque phrase. Tout ce qui concernoit ses liaisons avec la famille de Femherley , etoit exactement semblable à ce qu'il avoit dit lui-même; et les bontés qu'avait eu pour
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lui Mr. Darcy, éioient parfaitement d'accord avec ses propres expressions. Ainsi, les deux recils se confirmoient mutuelîement. Mais, lorsqu'elle en vint au Testament, la différence etoil grande. Tout ce que Wikam avoil dit sur le bénéfice, éloit gravé dans sa mémoire, et en se rappelant ses propres paroles, il lui étoit impossible de ne pas voir qu'il y avoil duplicité d'un des deux côtés y pendant quelques instans elle se flatta que son cœur ne l'avoil pas trompée ; mais, lorsqu'elle eut lu et relu l'abandon que Wikam avoit fait de ses prétentions au bénéfice , pour une somme aussi forte que celle de trois mille livres, elle fut forcée d'hésiter encore ; elle ferma la lettre une seconde fois et pesa chaque circonstance avec toute l'impartialité qu'elle put y mettre ; elle réiîéehil sur la probabilité de celle transaction j il y avoil assertion des deux
parts, comment découvrir la vérité? Elle reprit donc encore la lettre, mais chaîne ligne lui prévoit que cette afla.ire qui lui avoit para ue pouvoir jamais être expliquée d'une manière la moins du monde favorable à Mr. Darcy, etoit ce^pendant susceptible de prendre une tournure qui pouvoit le faire paroitre toutà fait innocent. L'extravagance et la .
duplicité dont il accnsoit ouvertement Mr. Wikam , l'olïensoienl d'autant plus qu'elle ne pouvoit lui opposer aucune preuve de son injustice. Car elle n'a voit jamais entendu parler de lui avant qu'il entrât dans le régiment de ***;<dans lequel il ne s'etoit engagé qu'à la persuasion de Mr. Denny qui l'avoït connu autrefois, mais légèrement. On ne savoit dans le Hertfordshire , aucune circonstance sur sa conduite antérieure, que celles qu'il raconloit lui-même ; quant à son véritable caractère, lors même qu'elle
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anroit pu prendre des informations, elle n'y auroit jamais pense; sa contenance, îe son de sa voix , l'aisance de ses manières, tout enfin dans son extérieur, lui avoit persuadé qu'il possédoit toutes les vertus. Elle s'efforçoit de se rappeler quelques traits de bonté', quelques preuves de probité et de bienfaisance qui pussent le soustraire aux accusations de Mr. Darcv, on du moins qui pussent expier ces erreurs momentanées , dans lesquelles elle voulait ranger ce que Mr. Darcy nomrnoit les vices de sa jeunesse. Aucun souvenir de cette espèce ne vins la soulager; elle se représentoit Wikam avec tous ses agrémens, mais elle ne pouvoit s'appuyer d'aucun autre avantage plus essentiel que l'approbation générale de la société de Meryton, et les éloges qn'avoient obtenu ses manières prévenantes. Après avoir réfléchi longtemps elle continua sa lecture ; mais ,
hélas ! l'histoire de ses desseins sur Miss Darcy , ne lui parois s oit que irop confirmée par ce qui était échappe la veille au colonel Fiiz-Wiiliams; enfin on l'engageoit à s'adressera lui-même pour la confirmation de toutes ces circonstances, et il lui éioit impossible de mettre en doute sa véracité. Elle s'etoit d'abord décidée à s'adressera lui, mais, elle fut ensuite détournée de cette idée par la singularité de cette démarche ; elle y renonça donc complètement, pensant que Mr. Darcy ne la lui auroil pas proposée, s'il n'avoit été bien assuré de l'appui de son cousin. Elle se souvenoit trèsbien de tout ce que Mr. Wikani lui avoit dit dans la première soirée qu'elle avoit passée avec lui chez Mi&triss Philipps; elle éloit frappée maintenant de l'inconvenance qu'il y avoit à taire de pareilles confidences à une étrangère, et elle s'étonna de ne pas en avoir fait la remarque jus-
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qu'alors; elle vit le manque de délicatesse qu'il y avoit à se meure en avant comme il l'avait fait , et le peu de rap-»
port qui rognoil entre ses discours et sa conduite : il s'étoit vanté de ne point craindre de rencontrer Mr. Darcj , et de ne rien faire pour l'éviter; cependant, il n'avoit pas osé pavoitre au bal de Netherfield. Elle ?e souvint aussi qu'il n'avoit conié son secret qu'à elle seule,
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a voient été dans le pays; mais que tout de suite après leur départ, celte histoire avoit été connue de tout le monde; enfin qu'il ne s'étoit fait aucun scrupule de dévoiler le caractère de Mr. Darcy, quoiqu'il l'eût assurée que le respect qu'il conservoit pour la mémoire du père, l'empccheroh toujours de faire aucun tort au fils.
Que tout ce qui avoit rapport à Mr.
Wikam lui paroissoii maintenant sous
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un point de vue différent! Ses assiduités auprès de Miss Kings, ne lui semblaient dictées que par des vues tout-a-fail intéressées ; et la médiocrité même de sa fortune n'étoit plus à ses yeux la preuve de la modération de ses désirs, mais du besoin où l'avoit réduit sa dissipation. La conduite même qu'il avoit tenue vis-àvis d'elle , pouvoit bien avoir été dictée par quelques motifs peu louables. Peu à peu , tout ce qui parloit en sa faveur s'alToiblissoit , et pour justifier encore davantage Mr. Daicy, elle se souvint que Mr. Bingley, interroge' par Jane, avoit assuré qu'il n 'avoit aucun tort; elle ne pouvoit se dissimuler que quelques fières et peu engageâmes que fussent ses manières, elle n'avoir, dt-puis qu'elle le connoissoit, rien vu qui pût déceler qu'il fut injuste, ni dépourvu de morale et de religion; qu'il étoit aimé et estime de toutes ses connoissaBces; que Wiliam
lui-même avoit avoué qu'il étoit un ex- Ci lient frère, et. qu'elle lui avoit souvent entendu parler de sa sœur avec une affection qui prou voit qu'il ëtoit susceptible de bons sentimens ; que si ses actions avoienl été comme le représentoil Wikam, une violation si évidente des droits les mieux établis, le monde en auroit eu connoissance, et que cette vive amitié entre lui et un homme aussi bon que Mr. Bingley, auroit été incompréhensible.
Enfin, elle eut honte d'elle-même, et ne pouvoil penser ni à Darcy, m à W 1kam, sans s'accuser d'avoir été aveuglée, prévenue et ridicule.
__ Oh! que je me suis sottement conduite ! s'écrioit-elle, moi qui me vanlois de ma pénétration, qui avois une si haute idée de mon jugement ! moi qui ai souvent regardé avec pitié la tféiïéreu&ë candeur de ma sœur; qui
ai si souvent satisfait ma folie par de vains et injustes soupçons! quelle humiliation!
mais elle est juste. Je n'a mois pas été plus aveugle si j'avois eu de l'amour! la vanité et non l'amour a été ma folie !
Flattée de la préférence de l'un , offensée du dédain de l'autre, j'ai, dès le commencement, accueilli la prétention et l'ignorance et banni la raison; je ne nie suis pas connue moi-même jusqu'à présent.
— D'elle à Jane, et do Jane à Bingïev , ses pensées la ramenèrent bientôt à l'idée que l'explication de Mr. Darcy à leur égard, ne lui a voit pas paru convaincante, et elle la relut. Connue elle la trouva différente à la seconde lecture! Comment auroit-elle pu ue pas ajouter foi à ses protestations sur un snje!, lorsqu'elle avoit été obligée d'en reconnoître la vérité sur un autre. Il déclaroil qu'il n'avoii pas du tout soupçonné rattachement de sa sœur; et elle se souvint
quelle avait été l'opinion de Charlolie à cette occasion.
E!ie ne put aussi nier la justesse de ses observations sur Jane; elle sentoit bien que les scnlimens de sa sœur, quoique vifs dans le fond, se manifestoient peu, el que l'égalité el la douceur constante qui régnoient sur sa physionomie et dans sa manière d'être, ne se voyoieot pas toujours unie* à une grande sensibilité.
Quand elle en vint à cette partie de la lettre où il parloit de sa famille en termes si humilïans, et cependant si bien mérites, elle éprouva un véritable sentiment de boute ; la vérité du reproche la frappoit trop virement pour qu'elle pût le nier. Ce quis'eloit passé à Netberfield et qui avoit confirmé toutes ces observations, n'a voit pas fait une impression plus vive sur l'esprit de Mr. Darcy quo sur !e >«en même.
Ella ne nui s'empêcha de sentir le
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Compliment qu'il lui faisoil ainsi qu'à sa sœur; il adoucit sou chagrin , mais ne !a consola point du mépris qne le reste d* sa famille s'étoil attirée; et comme elle voyou fjne le malheur de Jane éfoit l'ouvrage de ses plus proches païens , elle pensa aussi combien le cas qu'on pouvoit faire de toutes deux , devoit avoir été diminué par une conduite si peu convenable, et elle se sentit plus humiliée qu'elle ne l'avoit encore jamais été.
Après avoir erré pendant deux heures , le long du chemin, s'abandonnant à toute l'agitation de ses pensées, réfléchissant de nouveau sur tout ce qu'elle venoit d'apprendre , cherchant à se réconcilier avec un changement d'idées si prompt ; la fatigue et la crainte d'avoir été trop long-temps absente , la firent retourner au Presbytère , et elle rentra dans la maison, décidée à paroUre ausjsi gaie
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qu'à l'ordinaire , et à éviter toute rë*liexion qui pût l'empêcher de prendre part à la conversation.
On lui dit que les deux neveux de Lady Catherine étoienl venus faire visite pendant son absence. Mr. Darcy avoit pris congé au bout de quelques minutes, mais le colonel FUz-Williams etoit resté au moins une heure , espe'rant qu'elle reviendroit, et ne s'en etoit allé' qu'avec l'intention de se promener jusqu'à ce qu'il l'eût rencontrée.
Elisabeth affecta quelque chagrin de ne l'avoir pas vu , quoique, dans le fond , elle en fut bien aise. Le colonel Fitz- Williams ne l'occupoit plus ; elle ne pouvoit penser qu'à la lettre qu'elle venoit de recevoir.
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