CHAPITRE VIII
IE trouble dans lequel cette étrange visite avoit jette Elisabeth , ne put se dissiper facilement. Lady Catherine avoit donc pris la peine de venir à Longbourn, dans la seule intention de chercher à rompre cet engagement supposé avec Mr. Darcy? Mais d'où pouvoit venir ce bruit? Elisabeth ne savoit qu'imaginer. Enfin elle pensa que le mariage de Bingley, ami intime de Mr. Darcy, avoit donné lieu à beaucoup de conjectures, et que le bruit qm la conccrnoit en étoit la conséquence naturelle. Elle n'avoit pas été la dernière à imaginer que le mariage de Jane devoit la rapprocher de Mr. Darcy 5 en leur donnant l'occasion de se voir plus
fréquemment ; et leurs voisins Lucas avoient sûrement arrangé et regarde comme certain ce qui n'étoit que possible.
Ce devoit être par leur communication avec les Collins, que ce bruit avoit pu parvenir jusqu'aux oreilles de Lady Catherine. Elle pensoit avec inquiétude, que sa Seigneurie, ayant échoue auprès d'elle , alloit s'adresser à son neveu luimême. Elle ne connoissoit pas jusqu'où pouvoit aller sa tendresse pour sa tante et sa confiance en elle; mais elle n'éloil que trop sûre qu'elle l'attaqueroit par son côté faible, en lui représentant lous les désagrémens que lui p.ocureroit une alliance avec une personne dont les relations éloient si différentes des siennes. Il eïoit probable qu'il trouvent beaucoup de bon sens et de solidité dans des argument, qui n'aient p aru à Elisabeth que foibles et ridicules.
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— Ainsi donc pensoit-elle , s'il ne tient pas sa promesse de revenir à Nétherfield, je saurai que Lad> Catherine est parvenue à détruire le reste de tendresse qu'il avoitpour moi! Mais si de semblables considérations peuvent l'engager à renoncer à ma main je ue dois pas le regretter.
La surprise de toute la famille, en apprenant la visite de Lady Catherine, fui extrême ; cependant chacun ayant eu la bonté de se contenter de l'explication qui à voit satisfait la curiosité de Misiriss Bennet; Elisabeth put se dis^ penser d'en dire davantage.
Le lendemain , en descendant l'escalier, elle rencontra son père qui sortoit de la bibliothèque.
— Lizzy, lui dit-il, j'allois vous chercher, venez dans mon cabinet.
Sa curiosité ëtoit encore augmentée par l'idée que la lettre que
son père tenoit à la main a voit peutêtre rapport à elle; elle imagina tout à coup qu'elle pouvoit être de Lady Catherine, et elle frémit de toutes les explications annuelles cela devois donner lieu.
Son père la fit asseoir auprès de son feu 5 et commença ainsi :
— J'ai reçu une lettre ce matin qui m'a fort étonne, et comme elle vous concerne principalement, je dois vous la faire connoîlre. Je ne savois pas que j'eusse deux filles sur le point de se marier; permettez moi de vous féliciter de la brillante conquête que vous avez faite.
Une vive rougeur couvrit à l'instant, la figure d'Elisabeth qui s'étoit persnade'e que cette lettre venoitdu neveu etnon de la tante; elle cherchoit déjà dans son cœur, si elle étoil bien aise qu'il s'expliquât enfin tout-à -fait, ou fachëe qu'il ne se fût pas plutôt adresse à elle; lorsque son père continua:
— Mais \ous avez l'air de le savoir déjà, les jeunes personnes ont une bien grande pénétration pour les choses de ce genre. Cependant je crois pouvoir vous défier, malgré votre sagacité, de deviner le nom de votre adorateur j cette lettre est de Mr. ColJins,
— M. Collins? Et que peut-il avoir à vous dire?
Quelque chose de très-inléressant.
Il commence par me féliciter sur le mariage de ma fille ainée, qu'il paroît avoir appris par quelqu'une des bonnes commères Lucas j mais je ne veux point faire languir votre impatience, écoulez donc ce que dit votre cousin.
» Vous ayant fait mes sincères félicitations et celles de Miss. Collins, sur cet heureux événement; permettez moi d'ajouter quelques mots sur une nouvelle que nous tenons de la même source: On croît que votre fille
Elisabeth ne portera pas long temps le nom de Bennet après que sa sœur aïne'e l'aura quitte'; et l'on peut raisonnablement considérer l'homme qu'elle a choisi, comme l'un des personnages les plus illustres de ce pays. »
— Devinez-vous, Lizzy , qui ce peut être?
« Ce jeune homme est particulière' ment comble' de tous les biens que peut désirer un mortel; une superbe propriété, une famille noble } un patronage trèsétendu. Cependant, malgré désavantages aussi séducteurs, permettez-moi de vous avertir ainsi que votre fille Elisabeth , des maux auxquels vous vous exposerez en acceptant trop précipitamment les propositions de ce jeune homme, comme il est naturel que vous le fassiez. )>
— Avez-vous quelque idée , Lizzy, de ce que peut être ce jeune homme?
Mais patience , vous allez le savoir.
« Les motifs que j'ai pour vous recommander une extrême prudence; sont, que nous avons des raisons de croire que Lady Catherine ne voit pas ce mariage de bon œil. »
— Vous voyez que -ce jeune homme est Mr. Darcy ! J'espère , Lizzy , que vous êtes surprise ! Pou voit- on choisir, dans le cercle de toutes nos connoissances, un homme dont le nom seul démentît pi us formellement la nouvelle qu'ils ont forgée ? Mr. Darcy , qui ne jette jamais les yeux sur une femme que pour la critiquer, et qui ne vous a probablement jamais dit quatre mots de suite !
«Sela est admirable !
Elisabeth s'efforçoit de prendre part aux plaisanteries de son père, mais elle pouvoil à peine sourire; il n'avoit jamais exercé son esprit d'une manière qui lui fût moins agréable.
*— Cela ne vous amnse-t-il pas ?
— Oh oui , beaucoup ! Je vous prie, continuez.
« Lorsque nous avons parlé de la possibilité de ce mariage à sa Seigneurie, hier au soir; elle s'est exprimée avec sa bonté ordinaire, et il m'a paru évident, d'api es quelques réflexions qu'elle a faites sur la famille de ma cousine , qu'elle n'accordeioit jamais son consentement à ee qu'elle appeloit une alliance aussi de's- Louorable. J'ai pensé qu'il étoit de mon devoir d'en donner axis le pins prompleiueni possible à ma cousine et à son noble adorateur, afin cpi'iJs voient ce qu'ils ont à faire, et qu'ils ne précipitent pas un mariage qui ne seroil pas conveé -nublement sanctionne. »
Mr. Coilins ajout oit encore :
« Je suis vi aiment smi lait (pie la Iriste affaire de ma cousine Lvdie ait ete si %ite étouffée; je suis seulement fàelié que Je scandale de sa conduite
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avant son mariage ait été généralement connu. Je ne dois cependant pas négliger les devoirs de ma place , et dissimuler l'étonnement que j'ai ressenti en apprenant que vous aviez reçu ces jeunes gens dans voire maison, dès qu'ils ont été mariés. C'étoit donner un encouragement au vice; et si j'avois été le Pasteur de Longbourn , je m'y serois opposé. Comme chrétien, vous deviez certainement leur pardonner 5 mais vous ne deviez jamais les admettre en votre présence , ni permettre qu'on prononçât jamais leurs noms devant vous. »
Le reste de la lettre rouloil sur l'état de sa chère Charlotte et sur ses espérances d'avoir bientôt un jeune rejeton, héritier des vertus de sa mère et des sentimens de son père, etc. etc.
— Mars , Lrzzy , il semble que cela ne vous amuse point du tout. J'espère
ORGUEIL ET TREIUGË. l5l
cependant que vous ne prétendez pas vous offenser d'un bruit aussi dénué de fondement; car, que faisons-nous autre chose nous-mêmes que de nous occuper tout le jour de nos voisins et de nous en moquer ?
— Oh ! s'écria Elisabeth , cela me divertit extrêmement ! C'est cependant bien extraordinaire !
— "C'est précisément ce qui rend la chose plus pLisanle. S'ils avoient choisi un autre homme, il n'y auroit rien eu de comique à cela, mais la parfaite indifférence de M». Darcyet votre aversion bien décidée pour lui, rendent ce conte délicieusement absurde ! Maigre mon honeur pour écrire, je n'ybandonnerois pas la correspondance de Mr. Collins pour rien au monde , et je vous assure qu'en lisant cette lettre je le préférois presque à \\ !karn pour sa stupidité empha tique , malgré que j'apprécie bçau-
ï5a ORGUEIL ET PRÉJUGÉ, coup l'impudence et l'hypocrisie de ce dernier. Et je vous fuie , Lizzy , qu'a dit Lady Catherine ? Refuse-t-elle son consentement ?
Elisabeth ne répondit à cette question que par un éclat de rire ; jamais elle n'avoit été plus embarrassée ; voulant déguiser ses sentirnens , elle se mit à rire pour ne pas pleurer ; son père l'avoit cruellement mortifiée par tout ce qu'il lui avoil dit sv±r l'indifférence de Mr. Darcy.
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OïtGUEIL ET PRÉJUGÉ.