‹ Orient & Italie souvenirs de voyage et de lecturesChapitre 13 sur 13 · G (ET H K · texte numérisé non relu

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quitta pour se rendre à Francfort, il lui écrivit: « Je suis seul maintenant et je puis pleurer. Je vous quitte heureuse, et je resterai dans votre cœur. Et je vous reverrai; mais pas demain, n’est-ce pas jamais ! » Aussi, quand il publia Werther , il mit dans ce livre un accent de vérité et une âpreté étranges. Son succès fut immense et ne ressembla à rien de ce que nous avons vu de nos jours ; le nom de Gœthe devint tout à coup illustre; il avait vingt-trois ans alors, il y avait de quoi perdre la tête ; mais la sienne était solide et n’en fut même pas ébranlée.

Charlotte et Kestner, son mari, furent très-blessés de ce roman qui dévoilait une partie de leur histoire. Ce sentiment ne leur fait point honneur et prouve une vanité passablement sotte. Qui donc la savait, cette histoire? Gœthe, Kestner et Charlotte. Ces deux derniers s’imaginèrent que le monde avait les yeux fixés sur eux et qu’on allait les reconnaître ; nul n’y songea. Gœthe avait mêlé la fiction et la vérité dans des proportions telles, que toute curiosité indiscrète devait être déroutée. Les faits réels n’étaient connus que d’eux trois ; mais ce qu’il exprimait en toute sincérité, en vertu de son droit absolu, c’étaient les émotions qu’il avait éprouvées. En lui reprochant avec amertune « cet acte inqualifiable, » ses anciens amis obéissaient aune impulsion médiocre; ils le reconnurent bientôt, et se réconcilièrent avec lui.

On pense bien que le succès de Werther ne nuisit pas aux amours de Gœthe ; on pourra voir dans le vo-

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lume de M. Alfred Hédouin ses lattes, ses infidélités, ses défaites et scs victoires. Il était à Francfort, en 177o, lorsque le prince Charles-Auguste y passa, s’engoua de lui et l’invita d’une façon sérieuse à venir le voir à Weimar. Goethe promit et tint parole. De ce jour-là date pour lui une existence toute nouvelle. La cour de Weimar était, à cette époque, une sorte de Décaméron où la littérature et les arts tenaient tous les esprits en alerte ; Gœthe y fut reçu comme il méritait de l’être. Sa célébrité l’avait devancé ; il était fort jeune et remarquablement beau, ce qui ne nuit jamais. Dès son arrivée dans ce petit monde intelligent, il le révolutionna; personne, pas même Wieland, ne tint contre son charme et son impétuosité; tout le monde, le duc lui-même, prit le costume à la Werther, et chacun se mit « à porter l’habit bleu à boutons dorés, les bottes à retroussis, la culotte de peau, la poudre et la queue.’ » Les mœurs étaient faciles, très-faciles dans cette aimable cour; les femmes y vivaient fort à la diable. « Il n’y en a pas une, écrivait Gœthe à Kœrner, qui n’ait une liaison. Toutes sont coquettes. Rien de plus aisé que d’entamer une affaire de cœur; mais, à coup sûr, elle ne durera pas longtemps. »

Gœthe s’amusait fort et mettait au service de ses multiples plaisirs une santé inaltérable. Il ne quittait plus le duc, qui l’avait pris en fervente amitié ; ils sc tutoyaient, faisaient raille sottises, buvaient dans des crânes, s’empruntaient leurs habits, couraient la prétentaine à qui mieux mieux et n’édifiaient personne

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par leur conduite. On n’était pas au bout des scandales, car le duc, non content d’avoir admis Goethe au conseil privé, le nomma conseiller intime de légation (juin f776) au traitement de 1,200 thalers. Il fallut entendre les cris 1 Jamais souverain n’avait poussé si loin l’oubli de ses devoirs. Appeler à une telle charge un petit bourgeois de Francfort dont l’unique mérite était de rimer quelques vers ou d’écrire des romans, c’était plonger dans la stupeur et l’indignation toute la noblesse de Weimar. On protesta, et le duc répondit: « Le génie et le talent de Goethe sont connus. Charger un tel homme d’autres fonctions que celles qui lui permettent d’utiliser ses facultés extraordinaires serait en mésuser. » Puis, en termes polis mais trèsfermes, Charles-Auguste « envoya promener» les mécontents. La sottise et la vanité humaines ont vraiment des ressorts bien étranges. La noble race des conseillers se trouva humiliée de siéger avec Goethe; c’était faire affront à des fonctionnaires que de leur accoler un homme de génie. Il en est ainsi un peu partout, du reste, et c’est, paraît-il, pour un souverain faire acte de mauvaise politique que d’appeler dans ses conseils un homme qui a donné des preuves d’intelligence supérieure. Être médipere, c’est avoir le droit de parvenir à tout; être le premier écrivain de son temps, c’est ne pas même mériter une place de mille écus. Un littérateur d’une valeur bien mince, quoiqu’il ait été ministre, a dit : « La littérature mène à tout, à la condition qu’on en sorte. » Cela est tristement vrai ; mais *

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ceux pour qui elle est un moyen et non pas un but ne sont point des écrivains; ce ne sont que des ambitieux vulgaires. Or Goethe n’avait rien de vulgaire en lui, et s’il accepta sans hésitation son poste de conseiller intime , c’est qu’il lui apportait le pain quotidien , parait aux nécessités de la vie et lui permettait de se livrer sans soucis à ses travaux de prédilection.

Ce n’était pas seulement la faveur dont il jouissait près du duc Charles-Auguste qui lui valait des inimitiés : sa vie dissipée et ses plaisirs violents lui méritaient les reproches de ses amis. Klopstock lui écrivait de belles lettres pleines de remontrances et d’excellents conseils, où l’hygiène trouvait sa place à côté delà morale. La mercuriale ne fut point du goût de Goethe : « A l’avenir, répondit-il, épargnez-vous de pareilles lettres. Vous devez sentir vous-même que je n’ai nulle réponse à vous faire. » Klopstock fut exaspéré : genus irritabile vatum. « Je vous déclare, écrivit-il à Goethe, indigne du témoignage d’attachement que je vous ai donné. » Goethe me paraît s’être médiocrement troublé de cette colère et de cette rupture. Il avait, du reste, bien d’autres soucis en tête, car à ce moment il était lié avec la baronne de Stein, qui était une des femmes les plus charmantes de la cour de Weimar; puis il jouait la comédie, et ce nouveau plaisir semblait l’avoir saisi tout entier. « Je n’oublierai jamais, écrit le docteur Ilofeland, l’impression produite dans Or este par Goethe en costume grec; on l’eût pris pour Apollon. Une pareille alliance de la beauté physique et intellee-

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tuelle ne s’est encore vue chez aucun homme. » Cependant le succès de Werther ne se ralentissait pas, et au mois de janvier 1778 une demoiselle de Lassberg se jeta à la rivière, par suite d’un désespoir d’amour, « avec un exemplaire de Werther dans sa poche. » Ce fait affligea et révolta Goethe, qui, afin de réagir contre le sentimentalisme qu’il avait si bien mis à la mode, lit le Triomphe de la sensiblerie , pour en montrer tout le ridicule.

Il n’avait point désarmé l’animosité, et, quoiqu’il fût l’âme de la cour de Weimar, on ne lui pardonnait pas son élévation ; aussi, lorsque le 24 août 1779, jour anniversaire de la naissance de Goethe, qui venait d’avoir trente ans, le duc Charles-Auguste le nomma conseiller intime, la rage ne connut plus de limites : « La haine des gens d’ici, disait Wieland, contre notre Goethe qui n’a jamais fait de mal à personne, est arrivée, depuis qu’il a été nommé conseiller intime, au point de toucher à la fureur. » Il faisait de son mieux, cependant, ce pauvre grand homme, si bien déchiré par la sottise et par l'envie. Il avait même des idées pratiques fort bonnes, qui auraient dû lui mériter quelque reconnaissance, car il organisa le premier corps de pompiers qui fonctionna à Weimar.

A sa turbulence passée avait succédé une gravité sérieuse qui ne le quitta plus. Il était entré en pleine possession de lui-mème et commençait l’étude des sciences qui devait faire le charme et le soutien de la seconde partie sa vie. Sa Théorie vertébrale du crâne

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suffit pour lui donner une place importante parmi les savants naturalistes. Son cœur semble s’élargir au contact de ces belles études ; il devient charitable, et sa bonté se double de son intelligence : « Le monde est étroit, écrit-il, et chaque pouce de terrain ne porte pas son arbre; l’humanité souffre, et l’on est honteux de se trouver privilégié entre tant de milliers d’hommes. » Cependant le Nord l’étouffait. Comme tous les grands esprits, il se sentait invinciblement attiré par ie soleil et par la lumière; le Midi le conv iait, et en 1786 il partit pour l’Italie, où il resta deux ans. .

Ce fut à son retour en Allemagne qu’il fit la connaissance de Schiller; leurs premières relations ne firent point soupçonner l’amitié qui devait les unir plus tard. Schiller est âpre et amer quand il en parle, et il n’est pas difficile de deviner que l’envie l’a mordu au cœur. (( Une fois pour toutes, écrit-il à Ivœrner, cet homme, ce Goethe se trouve sur mon chemin et me rappelle trop souvent combien la destinée m’a été dure. Avec quelle légèreté la fortune supporte son génie, tandis qu’il me faut encore lutter en ce moment. » Ce sentiment n’est pas louable et prouve que les plus grands esprits peuvent avoir le cœur assez pauvrement inspiré lorsque leur intérêt personnel est en jeu. Heureusement ces mauvaises impressions étaient destinées à disparaître et devaient faire place à une amitié que rien n’ébranla.

Sa liaison avec madame de Stein s’était brisée ou plutôt s’était déchirée avec d’insupportables tiraille-

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ments; son ancienne maîtresse, vieillie, beaucoup plus âgée que lui , redoublait d’exigences qui finirent par exaspérer Goethe et le poussèrent à une rupture qu’on ne lui pardonna guère, car il s’éprit immédiatement de Christiana Yulpius, dont plus tard il devait faire sa femme. Ce fut là le revers de la médaille, l’horrible côté de cette vie si complète, si bien remplie, si florissante. Passons vite, car il est lamentable de voir les grands hommes en proie à de telles misères, et contentons-nous de dire que Christiana lui volait son argent pour aller boire et s’enivrer au cabaret. Madame de Stein fut indignée de ce qu’elle appela la trahison de Goethe, et cependant c’était pour fuir ses violences qu’il s’était réfugiée vers une autre. « Hélas! dit M. Alfred Ilédouin, les reproches de Goethe, disons mieux, ses plaintes, étaient fondées. Madame de Stein avait tué elle-même son amour pour elle. Il lui offrit son amitié en réclamant la sienne. Elle refusa. Le souvenir de son long attachement, l’affection qu’il portait à son fils, ne purent guérir la blessure faite à son orgueil. Goethe n’avait plus d’amour pour elle, c’en fut assez pour effacer à ses yeux tout le passé, pour qu’elle ne lui pardonnât jamais. » Madame de Stein était femme et obéissait aux fatalités qui pèsent sur son sexe.

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La Révolution française éclatait et ne troublait pas la sérénité de Gœthe, qui se contentait de dire : « Une révolution vient toujours de la faute du gouvernement, jamais de celle des peuples. » Il avait accompagné en France le duc Charles- Auguste, qui commandait un régiment prussien. Malgré son indifférence apparente il comprit immédiatement la portée des événements dont il était le témoin, et le soir de la bataille de Valmy il dit : « En ce lieu et en ce jour a commencé une nouvelle ère de l’histoire du monde, et vous pourrez tous dire que vous avez assisté à sa naissance. » Il ne se trompait guère ; mais il est probable qu’en entendant cette prophétie, ses interlocuteurs ont dû sourire et lever les épaules. Il battit en retraite avec les Prussiens, ne tarda pas à rentrer à Weimar, dans l’existence calme et laborieuse qu’il aimait, et se livra avec ardeur à ses études d’histoire naturelle.

Son commerce d’amitié avec Schiller était devenu intime, et ces deux hommes, si différents par leurs qualités morales et par leurs qualités physiques, furent attirés l’un vers l’autre par leurs contraires plutôt que par leurs affinités. Il fallait à Schiller, pour qu’il pût produire, l’excitation du café, du vin de Champagne, et, chose étrange, l’odeur nauséabonde des pommes

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pourries ; il en avait toujours plein un tiroir dans sa table même de travail. Gœthe, au contraire, impassible et beau comme un dieu de l’Olympe, écrivait sans stimulant, sans effort et comme obéissant à une fonction normale de sa nature. Ils s’aimèrent tous deux beaucoup, et il n’est point douteux que Gœthe n’ait eu une influence excellente sur le talent parfois un peu indécis de Schiller. Lorsque ce dernier mourut, le 8 mai 1804, Gœthe éprouva une douleur sans pareille : « Nul ne se sentit le courage de lui porter le funeste message, dit M. Alfred Hédouin; ses commensaux cherchaient à éviter ses regards. — Je le vois, dit-il; Schiller doit être bien malade. » Pendant la nuit on l’entendit sangloter. Le lendemain matin il dit à Christiana : « N’est-ce pas, Schiller était bien malade hier? » Elle fondit en larmes. « Il est mortl s’écria Gœthe. — Vous l’avez dit, répondit Christiana. — Il est mort, » répéta Gœthe, et il se couvrit la face de ses mains. « La moitié de mon existence est partie, » écrivit-il à Zelter. Il essaya vainement de travailler et d’achever le Démétrius de Schiller. « Mon journal, dit-il, est blanc à cette époque. Les pages blanches accusent un vide dans ma vie. Dans ces jours-là je ne prenais intérêt à rien. »

De cet instant il abandonne la direction active du théâtre de Weimar, à laquelle il donnait tant de soins lorsque Schiller vivait encore. Il ne menait pas sa troupe avec douceur, il faut le reconnaître, et les spectateurs n’étaient guère ménagés par lui. C’était sim-

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plement le despotisme le plus violent appliqué aux représentations scéniques. Quand les étudiants d’Iéna, venus au théâtre, essayaient quelque protestation, Goethe n’y allait pas par quatre chemins, et les menaçait simplement de les faire jeter à la porte par les hussards de service. Quant à la critique, il l’avait supprimée. Cela prouve que les grands génies sont souvent de fort petits esprits ; d’autres que Goethe l’ont suffisamment démontré.

Cependant l’Empire était venu. Le 14 octobre 1806, le jour même de la bataille d’Iéna, la ville de Weimar fut envahie par la cavalerie française. Un jeune officier, fds d’une femme que Goethe avait aimée jadis, vint lui dire qu’il n’avait rien à craindre, et que le maréchal Augereau avait choisi sa maison pour y établir son quartier général. La ville fut pillée et le palais mis à sac, doux usages de la guerre entre gens civilisés; mais la maison de Goethe fut à peu près protégée par la présence d’ Augereau. Ce fut alors qu’en face de la ruine de sa patrie il crut nécessaire de régulariser sa situation vis-à-vis de Christiana et de ses enfants; il l’épousa cinq jours après la bataille qui anéantissait la monarchie prussienne; ce mariage ne l’empêcha pas de se lier bientôt après avec Bettina d’Arnim, dont chacun connaît l’histoire.

En 1808, à Erfurth, lors de la célèbre entrevue, Goethe fut présenté à Napoléon. Ce que fut cette entrevue, nul ne l’ignore. Au milieu de tant de souverains on ne se retrouvait guère : « Un jour, dit M. Al-

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frcd Bédouin, la sentinelle, trompée par l’apparence de la voiture du roi de Wurtemberg, ordonna le triple salut; mais l’officier de garde se mit à crier d’un ton furieux : « Taisez-vous donc! ce n’est qu’un roi! » M. Bédouin raconte en détail la conversation de Goethe et de Napoléon ; elle est curieuse, presque exclusivement littéraire, et l’écrivain put être flatté en apprenant de la bouche même de l’empereur que pendant la campagne d’Égypte il avait lu Werther sept fois de suite. Napoléon blâme toutes les pièces basées sur la fatalité, et en arrive à laisser comprendre qu’il ne croit guère à l’existence d’un fatum supérieur aux volontés humaines. Ce passage est intéressant à rapprocher des aveux faits h Sainte-Bélènc lorsque le grand captif essaye d’expliquer ses défaites; il croit alors à la fatalité, il l’affirme, il la démontre et lui fait jouer le principal rôle dans ses affaires. Il faut croire que Napoléon subit l’ascendant du génie de Goethe; car en le quittant il dit à Berthier : « Yoilà un homme ! » Il l’engagea fort à venir se fixer à Paris. Goethe promit et se hâta d’oublier sa promesse.

En 1812, à Tceplitz, Goethe rencontra Beethoven. Une anecdote montrera la différence du caractère de ces deux hommes. 11 se promenaient tous deux, quand la famille impériale vint à passer : Goethe, saluant, resta incliné pendant que les voitures défilaient. Beethoven, enfonçant son chapeau sur la tête, « boutonna sa grande redingote et traversa le cortège les bras croisés. » L’attitude de Goethe avait irrité Beetho-

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ven. « Je l’en raillai vivement, écrit-il lui-même, et sans quartier. » On sait le dialogue, et le voici : « Quel plat valet que ce M. de Goethe, dit Beethoven. — Ma foi, répondit Goethe en souriant, je me suis toujours bien trouvé d’être l’ami des tyrans 1 » Il paraît ne s’être que très-faiblement mêlé au mouvement de 1813, qui poussa l’Allemagne contre nous et entraîna la chute du premier Empire. Au fond, il n’appartenait à aucune patrie et n’aimait que l’humanité. Napoléon s’écroula; l’Allemagne, trompée par ses princes, rentra dans le calme, et Goethe reprit sa vie paisible. Les fibres de son cœur s’étaient-elles distendues avec l’âge? On peut le croire; car, lorsqu’on juin 1828 son ami, son protecteur, le duc Charles- Auguste, mourut à Postdam, et qu’il apprit cette nouvelle, il se contenta de dire à ses commensaux anxieux : « C’est fort triste... changeons de conversation. »

« Lundi 1 er août 1830, ditM. Alfred Hédouin, citant le Supplément aux conversations d,’ Eckermann , la nouvelle de la révolution de Juillet est parvenue aujourd’hui à Weimar, et elle a ému tout le monde. Je me rendis chez Goethe dans l’après-midi. — Eh bien 1 s’écria-t-il à mon entrée, que pensez-vous de ce grand événement? Le volcan a fait éruption enfin ; tout est en flammes. — C’est une terrible aventure, répondis-je ; mais que pouvait-on attendre dans d’aussi déplorables circonstances et avec un tel ministère, si ce n’est que <

tout cela finirait par l’expulsion de la famille royale?

— Nous ne nous entendons pas, mon bon ami, me dit

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Goethe. Je ne vous parle pas de ces gens-là, mais de tout autre chose. Je vous parle du débat, si important pour la science, de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire, qui vient d’amener une scission ouverte dans l’Académie. » Eckermann resta stupéfait, et pourtant Gœthe avait raison : une découverte scientifique aussi féconde que celle de Geoffroy Saint-Hilaire est plus importante à l’humanité que le renversement d’un trône et un changement de dynastie.

Gœthe, du reste, n’avait plus de longs jours à vivre ; arrivé au sommet de la gloire et de sa forte vieillesse, il allait bientôt franchir la barrière qu’on ne repasse jamais. Le 22 mars 1832 il s’éteignit sans convulsion, sans efforts, avec ce calme immuable qui semble avoir présidé à toute sa vie. Les dernières paroles qu’il prononça dans son délire furent encore un enseignement , et devraient servir de mot d’ordre au genre humain : « De la lumière 1 de la lumière 1 encore plus de lumière 1 »

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