Moniteur universel, 16 juin 1865, p
PENDANT LA GUERRE DE CRIMÉE, émouvante où l’on est à la fois chasseur et gibier. La paix, la paix universelle descendra-t-elle jamais sur la terre? Je le voudrais, mais l’avénement me paraît encore lointain, et je dirais volontiers avec Chateaubriand : «Viendra peut-être un temps, quand une société nouvelle aura pris la place de l’ordre social actuel, que la guerre paraîtra une monstrueuse absurdité, et que le principe même n’en sera plus compris ; mais nous n’en sommes pas là ! »
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Rien n’est plus curieux que de pénétrer dans la \ie intime d’un grand homme. Bien souvent, il est vrai, celui qu’on s’était figuré d’après ses œuvres ne ressemble guère au portrait qu’on s’en était tracé ; mais, quelque dure que soit la déconvenue, on n’en a pas moins fait une expérience instructive en surprenant, dans les détails leâ plus précis, l’existence familière de celui qu’on admirait. Ce travail de reconstitution et d’investigation, M. Alfred Ilédouin vient de le faire pour Goethe d’une façon très-remarquable. Aidé de lettres, de mémoires, de documents inédits, éclairé par une recherche habile et patiente, il est arrivé à mettre
t. Alfred Hédouin, Gœthe, sa vie et ses œuvres , son époque et ses contemporains.
on lumière, non pas le Goethe légendaire de Faust, de Werther et de Mignon, mais le Goethe réel, en chair et en os, avec son vrai coeur, son véritable esprit, et il nous le montre tel qu’il a vécu dans sa patrie, dans ses voyages, dans sa maison, dans son intimité la plus •secrète. Je ne sais rien de plus attachant que la lecture dece-volume substantiel, sérieux, indulgent sans faiblesse, écrit avec une pureté rare, vibrant sous le souffle d’un cœur généreux, profondément honnête et singulièrement dévoué h tous les principes qui font la grandeur de l’âme humaine. Le livre de M. Alfred Hédouin a sa place marquée dans chaque bibliothèque, à côté des œuvres mêmes de Goethe, qu’il éclaire, commente et complète d’une façon curieuse et inopinée.
M. Alfred Hédouin ne cache pas son admiration pour son héros; il l’a assez étudié pour le comprendre, et il l’a assez bien compris pour le beaucoup aimer. L’épigraphe de son volume semble dire ce qu’il contient et dans quel esprit il a été conçu ; elle est empruntée à une notice de Jung Stilling, et dit: « Le cœur de Gœthe, que peu d’hommes ont connu, était aussi grand que son intelligence était admirée de tous! » J’admets volontiers que chez le grand Allemand l’égoïsme n’était que de surface, que c’était une sorte d’armure extérieure dont il se revêtait pour ne point laisser pénétrer les mystères de sa trop vive sensibilité. Cela, du reste, me semble peu important. Il y a des hommes qui ne sont que des cerveaux et qui
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subissent tyranniquement la fatalité de leur propre génie. Ceux-là sont la proie du dieu. Il ne faut leur demander ni vertus tranquilles, ni banalité dans les sentiments, ni rien de ce qui entraînerait pour eux l’oubli de leur mission. Ils sont, ils doivent être tout à leur œuvre, et ils ont rempli leur devoir, si rien ne les en a détournés. Bernardin de Saint-Pierre était un fort mauvais mari et battait sa femme; cela fut désagréable pour elle, j’en conviens, mais cela est absolument insignifiant à la postérité qui lit et relira sans cesse Paul et Virginie et la Chaumière indienne. Le chef-d’œuvre est la vraie vertu des artistes et des écrivains ; il vaut mieux qu’ils soient des modèles de probité, d’honneur et de délicatesse, cela est incontestable, mais la critique doit seulement leur demander compte des dons naturels qu’ils ont reçus en naissant, qu’ils ont développés par l’étude, et dont le résultat est justiciable de tous. A ce point de vue , Goethe est un des hommes les meilleurs que la nature ait produits.
Qu’importe qu’il ait un peu trop vécu dans le cabotinage, si c’est à cela que nous devons la première partie de Wilhelm Meister? Qu’importe qu’il ait fait souffrir des femmes, si leurs souffrances lui ont inspiré quelques-uns de ses drames? Qu’importe enfin qu’il ait été malheureux en amour, si de sa douleur est née l’histoire de Werther? Le vrai poète sait, dans ses impressions particulières, distinguer ce qu’elles ont de général, et il les raconte alors au public qui croit re-
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connaître ce qu’il a ressenti lui-méme. Les indiscrets soulèvent le voile ; sous la fiction, ils veulent découvrir la vérité ; ils font de grands efforts pour deviner, et ne parviennent à rien. Tous les personnages, toutes les situations, l’exposition, le dénoûment sont de pure invention; mais ce qu’il y a de vrai c’est l’analyse des sentiments, et cela seul est intéressant î II n’est point utile de savoir pour quel désespoir spécial Alfred de Musset a écrit les Nuits et la Lettre à Lamartine , mais il était nécessaire qu’il fût désespéré, afin de produire un chef-d’œuvre qui rendra son nom impérissable. Il est probable qu’il en fut ainsi de Gœthe; lui aussi, sans doute, il obéit à cet invincible besoin qui tourmente les véritables écrivains, et qui les pousse à se débarrasser de leurs souffrances en les livrant à la curiosité de la foule. M. Alfred Ilédouin a le plus souvent respecté le mystère, et n’a pas voulu le fouiller trop profondément. Il s’est contenté de nous raconter la vie de Gœthe, ses rapports avec ses contemporains, ses amours avoués, ses voyages en Italie, ses impressions journalières; enfin, avec un grand talent et une vive sagacité, il a essayé de dégager l’a: de ce magnifique problème, et il a réussi.
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Ge qui semble avoir dominé Goethe pendant toute sa vie, c’est l' amour de la beauté et un besoin extraordinaire de régularité extérieure. A l’âge de trois ans, il poussait des cris lorsqu’il voyait un enfant laid ; dans sa vieillesse, nulle conversation, si attrayante qu’elle fût, ne pouvait l’empêcher de se lever et d’aller rétablir un pli de rideau dérangé. Dans ses œuvres, ce double caractère de son esprit se retrouve sans cesse. Il vise toujours à un idéal très-élevé, et de plus il pondère sa composition avec un soin mathématique. Avec lui nulle surprise ; la déduction des idées, la conséquence des faits sont tellement logiques, que l’art môme semble absent et paraît avoir fait place à la nature ellemême. Les Affinités électives sont curieuses à étudier sous ce rapport.
Il était né violent, emporté, et beaucoup moins disposé aux larmes qu’à la colère. Avec l’âge, la colère se calma, mais les larmes ne vinrent pas , et son esprit resta dominateur. « Fier et fantasque » dans sa jeunesse, il passa alternativement de la simplicité à la morgue, de l’élégance audépenaillement, sans motifs apparents, par pure fantaisie , ne sachant trop où chercher sa voie, changeant volontiers d’amourette et ne se souciant guère des femmes que son abandon
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désolait. Dans l’amour, ce qu’il semblait chercher c’était plutôt la lutte que le bonheur ; il l'a dit luimême, et c’est un aveu qu’il est bon de recueillir : « L’homme aime à vaincre, et non à vivre dans la sécurité. » Avec ce principe-là on va loin ; on ne s’attache guère et l’on fait souffrir, mais on garde une imperturbable tranquillité. « Tout ce que je puis vous dire de moi, écrivait-il en janvier 1770 (il avait vingt et un ans), c’est que je vis paisiblement, vigoureusement, en bonne santé et activement, car je n’ai pas de femme dans la tête. »
M. Alfred Hédouin raconte avec détails les différentes liaisons de Goethe. Elles ne sont point à son éloge; presque toujours il se fait aimer et se sauve. On dirait qu’il devine les grandes choses qui lui restent à faire, et qu’il a peur, en s’engageant dans des liens indissolubles, d’être diminué, arrêté dans sa route et stérilisé. Les hommes de la trempe de Goethe savent que, pour combattre le grand combat de la vie et courir les glorieuses aventures, il faut être seul, comme Daniel dans la fosse aux lions ; mais que si l’on s’oublie, comme Samson, on est bien souvent livré aux Philistins. Après s’être trop lestement conduit avec une charmante jeune fille de Strasbourg, Goethe rencontra à Wctzlar Charlotte, qu’il devait immortaliser. Son amour pour Lotte , et le suicide d’un de ses amis qui portait le nom baroque de Jérusalem, lui fournirent tous les matériaux de son histoire de Werther. H paraît avoir sérieusement aimé Charlotte, et lorsqu’il la