‹ Orient & Italie souvenirs de voyage et de lecturesChapitre 7 sur 13 · Suétone, ap. Tib · texte numérisé non relu

Suétone, ap. Tib

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fondation première ; il n’a donc pas pu y avoir enterrement d’édifices, comme sur la Voie Appienne et au Campo-Vaccino , ni disparition sous un écoulement de lave, comme h Herculanum, ni ensevelissement sous les cendres, comme hPompéi. Le sol de Capri est resté le même ; il ne s’est ni exhaussé ni abaissé; aux premiers coups de pioche, on trouvera le roc. Les matériaux, qui étaient des briques cimentées, ont été pour la plupart utilisés par les habitants : il n’existe pas de murailles modernes où ne se retrouvent quelques blocs antiques; les tremblements de terre ont fait beaucoup de ruines; la culture a nivelé partout où elle a eu l’espoir de rencontrer de la terre végétale ; il est. donc bien difficile de savoir quelque chose de positif au sujet des monuments anciens, sur lesquels du reste les textes sont muets. On sait qu’ils existaient; mais sauf la villa Jovis , dont Suétone indique à peu près l’emplacement, on ne sait rien de plus. Ainsi, des douze palais, on en connaît un avec quelque certitude ; quand aux onze autres, il est loisible d’en voir les débris dans chacune des ruines que l’on rencontre. A ce compte, les habitants de l’île en montrent tant que l’on en veut voir. Il en est un cependant dont les traces ne me semblent pas douteuses : il s’élevait au bord de la mer, à l’ouest de la Marine , étendu sur le rivage et appuyé à la falaise, dans laquelle il devait, pour ainsi dire, être encastré. J’engage ceux qui le visiteront à ne point s’y rendre à pied, en marchant sur les rochers que baigne le remous

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des flots : c’est une route à se casser les jambes; et je les engage aussi, pour rejoindre les chemins battus, à ne point gravir la falaise à pic, où nul sentier ne se dessine : c’est un chemin à se rompre le cou. La construction est en briques ; des chambres, des couloirs, des conduits destinés sans doute à l’écoulement des eaux, apparaissent encore très-nettement ; une salle semi-circulaire se dresse comme une niche immense, montrant, sa muraille solidement bâtie et l’admirable agencement de ses matériaux. A la base de cette muraille, parmi des débris et des rochers, j’aperçois des tronçons de colonnes géminées, en marbre grisâtre, simplement dégrossis. Une des salles s’étendait jusque dans la mer, où elle devait former une grande piscine carrée. Est-ce là que Tibère nageait avec ceux qu’il appelait ses pisciculi ? Il n’y a plus que les fondations; le reste a roulé au sein des flots, -qui l’ont emporté bien loin. Un pan de muraille s’est abattu, et semble de loin un vaste rocher. La mer le lave incessamment : pendant les orages, elle le secoue et le roule ; mais elle n’a pas su arracher une seule des pierres au vieux ciment qui les unit. Dans le pays, cette ruine sc nomme Palazzo di mare. Plus haut, en remontant vers la ville de Capri, on montre, à un endroit appelé la Fontana , deux grandes citernes qui naturellement sont les citernes de Tibère. La plus grande a environ trente pieds dans sa longueur et huit de profondeur ; l’eau, claire et froide, reflète la voûte revêtue d’un enduit épais verdi par l’humidité. Au-dessus du rocher

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troué qui forme l’entrée, des lycopodes ont suspendu leurs minces rameaux et leurs feuilles découpées, que lalumièrerend transparentes. Ces réservoirs, alimentés par des sources venues de la montagne, constituent une réelle fortune pour celui qui les possède, car il ne manque jamais d’eau, et peut largement arroser les arbres qu’il cultive. Aussi les orangers et les citronniers sont merveilleux, amples, touffus, chargés de fruits dont les teintes éclatantes brillent à travers le feuillage sombre et luisant ; les néfliers du Japon sont grands comme des arbres, et la vigne grimpe le long des murs avec une vigueur sans pareille.

Dans toute l’île de Capri, la culture est extrêmement soignée; ainsi que je l’ai déjà dit, la terre y est rare, on la surveille avec jalousie, on la dispute au rocher, on l’étaye de murs, on l’arrête à chaque pas sur sa pente naturelle par des terrasses factices, on l’abrite contre le soleil par l’ombre des arbres, on la garantit du vent par des murailles ; aussi elle n’est pas ingrate, elle donne le plus qu’elle peut, et ses produits sont tous de qualité exquise. Les céréales sont parfaites; mais aussi avec quelles précautions on les cultive ! On ne sème pas le blé ; dans ce pays, exposé à tous les vents, ce serait risquer la semence ; le blé est piqué grain à grain, admirable méthode qui donne un rendement considérable, mais qui a contre elle sa lenteur forcée. Les citrons, les oranges y viennent en abondance ; cependant la récolte de l’année dernière n’ayant point été bonne, les oranges coûtaient relati-

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vement cher et se vendaient 6 grains (à peu près 22 centimes) le kilogramme. Les oliviers, qui sont nombreux, donnent une huile très-riche, qui est môme spécialement recherchée pour la table; les mûriers sont suffisants pour nourrir un assez grand nombre de vers à soie ; les propriétaires de jardins en utilisent la feuille pour alimenter trois ou quatre corbeilles de bombyx dont on va vendre les cocons à Naples. Dans l’île entière, il n’existe pas une seule magnanerie ; l’élève des vers à soie ne serait donc qu’une sorte de distraction, si l’extrême pauvreté du pays ne tirait encore quelques ressources d’un si mince produit. Les figues blanches de Capri sont presque aussi célèbres que les figues dé Smyrne; mais la vraie production de l’ile est la vigne, qui fournit un vin rouge et un vin blanc renommés parmi les crus italiens. Le vin rouge, légèrement sucré, développe un faible goût de framboise qui n’est pas désagréable ; quant au vin blanc, plus sec et même quelque peu aigrelet, il a un goût de violette si accusé que les frelateurs napolitains l’imitent facilement en faisant infuser des racines d’iris dans un vin blanc quelconque. Une bouteille de vin blanc de Capri, qui se vend o grains sur les lieux, est chargée, à Naples, de poudre de seltz ; alors, sous le nom de vin de Champagne, elle vaut une piastre (o fr.) pour les Napolitains et 2 piastres pour les étrangers. Que boit-on à Naples sous le nom de vin rouge et de vin blanc de Capri? Je l’ignore, et Dieu sait cependant l’énorme quantité qui en est consommée ; mais ce que

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je pais dire, c’est que l’île ne suffît pas à la consommation de ses seuls habitants; sauf une très-petite quantité vendue à des particuliers, la récolte des vins est bue par les Capriotes eux-mêmes. Quand la vendange est infructueuse ou que l’oïdium se met au raisin, ce qui a lieu cette année, c’est un désastre.

Nul soin, nulle fatigue ne sont épargnés pour arracher à la terre tout ce qu’elle peut produire ; néanmoins l’île est insuffisante à nourrir ses trois mille cinq cents habitants, elle leur donne à peine assez de blé pour la moitié de l’année : il faut aller chercher le surplus en terre ferme, à Sorrento, à Castellamare, à Naples. D’industrie, il n’y en a pas. Les femmes font quelques ouvrages en fine sparterie, mais c’est si peu de chose qu’il est superflu d’en parler. Les Capriotes vivent donc, comme les hommes primitifs, de pêche et d’agriculture; ils y ajoutent la chasse aux mois d’avril, de mai, de septembre et d’octobre, car leur île est un lieu de repos dans le passage des cailles, des grives, des tourterelles, des becs-figues et des bécasses. Quand je suis arrivé, les cailles passaient; depuis longues années, on ne les avait vues arriver en quantité pareille. On ne les chasse pas, on les prend au filet. Tout autour de l’île, partout où il y a assez de terre pour ficher un pieu, on enfonce des mâtereaux de distance en distance, entre lesquels on tend des filets à l’aide d’une corde jouant dans une poulie, absolument comme on hisse une voile à bord d’un navire. Les cailles, par . bandes innombrables, arrivent en général une demi-

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heure avant le lever du jour : elles s’abattent dans les filets, où elles sont ramassées par les chasseurs embusqués. Le passage a été si abondant cette année, que la caille vivante s’est vendue i grain (4 centimes) sur le marché de Naples. Il en a été expédié d’immenses quantités en Angleterre. La moyenne de la récolte des cailles au passage du printemps varie, pour l’île de Capri, entre quarante et soixante-dix mille. Du reste, à cette époque la caille est mauvaise, amaigrie par les privations de l’hiver, fatiguée de son voyage; elle n’est vraiment succulente qu’au passage d’automne, lorsqu’elle s’est longuement ravitaillée dans les pays septentrionaux et qu’elle s’cst fait cette pelote de voyage que les gourmets connaissent bien. La passe des cailles est une des richesses de l’île, et peut-être la plus sérieuse.

La flore naturelle est vigoureuse, et, sans être trèsvariée, elle suffit pour donner à l’île une verdure charmante. Le souci sauvage abonde en massifs pressés qui font au loin de grands tapis d’or ; les églantiers, les liserons, les clématites courent le long des murs et entremêlent leurs fleurs. Il est à remarquer, du reste, que les fleurs ont ici un parfum extrêmement fort et pour ainsi dire quîntessencié ; les genêts exhalent une odeur exquise, mais si pénétrante qu’elle en est incommode; quant aux géraniums sauvages, ils sentent absolument le musc. L’absinthe n’est pas rare; elle s’épanouit en touffes veloutées d’un vert si pâle qu’il en paraît gris; on la respecte, et cette admirable plante

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officinale n’est point encore utilisée dans ce naïf pays pour fabriquer l’horrible poison qui fait plus de mal à nos armées que le choléra, le typhus et la guerre. Les essences de bois sont assez diverses et appartiennent à plusieurs climats : si par les aloès, les nopals, les caroubiers, les myrtes, les lentisques, l’île de Capri paraît appartenir au sud, elle se rapproche des pays tempérés par les pins laryx, les arbousiers, les amandiers, les peupliers, et elle touche au nord par ses nombreux sorbiers et ses chênes, qui sont d’assez belle venue; mais la rareté végétale de Capri est un palmier qui a ^ poussé en pleine terre dans le jardin d’une auberge. On le cite dans les guides , on va le voir : tous les peintres qui ont fait quelques études dans l’île ont « tiré son pourtraict, » et il est mq^ntenant aussi connu dans les ateliers que ce fameux pin parasol retombant, à Rome, au-dessus d’une muraille blanche, et qui a été reproduit tant de fois qu’il porte un nom public que je n’oserai point rapporter ici. Quel triste palmier pourtant, si on le compare à ceux qui, dans la haute Égypte et la Nubie, mirent leurs têtes verdoyantes dans les eaux du Nil 1 Parmi les plantes vénéneuses, je n’ai guère vu que la petite euphorbe, qui prend ici des proportions inusitées en France, sans cependant devenir arborescente comme sur les bords de la mer Rouge. On l’utilise pour la pêche, on en prend quelques tiges, on les écrase, on les glisse dans les grottes visitées par la mer, et le poisson ne tarde pas à en sortir ; mais le poisson pris ainsi doit être mangé immé-

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diatement, car au bout de peu d’heures il se décompose et tombe en pourriture. L’euphorbe sert aussi à un autre usage que je m’abstiendrai de qualifier. Au moment du tirage à la conscription, les garçons qui redoutent l’état militaire cassent un brin de la plante et en font couler le lait dans un de leurs yeux ; le lendemain ils sont borgnes, et par suite exemptés du service.

Il n’y a ici que fort peu d’animaux; en effet, comment pourraient-ils vivre, s’ils étaient nombreux? Il n’existe point de prairie, et on ne peut leur livrer en pâture que la bordure des chemins ou des terrains si rocailleux que l’homme n’a pu parvenir à les défricher. Il y a quelques vaches efflanquées et de toute petite race, à peine plus grandes que nos vaches bretonnes, mais encornées plus haut et de couleur grise ; quelques moutons errent le long des murs à la recherche d’une maigre pitance, et des chèvres escaladent les ruines pour aller y brouter les plantes parasites. Le peu de viande qui se consomme dans l’île est acheté en terre ferme. 11 y a six ânes pour promener les voyageurs, et trois chevaux moins forts et moins grands que les ânes. Quant aux animaux sauvages, il n’en existe pas, et je ne parle que pour mémoire des serpenté, qui sont tous inoffensifs et appartiennent à la famille des couleuvres. Ils sont du reste vigoureusement chassés par quatre paires de busards qui se sont partagé nie. Lorsque l’un d’eux, entraîné par son vol, pénètre sur le terrain de chasse qu’un autre s’est ré-

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servé, ce sont des batailles et des cris que l’on entend dans l’île entière. Ils nichent sur les plus hauts sommets. Quand leurs petits ont atteint une certaine croissance, ils les conduisent sur le continent ou dans l’île d’ischia, et ils leur donnent impitoyablement la chasse, s’ils reviennent du côté de leur rocher natal.

C’est vers le commencement et vers la fin de la journée que je sortais de préférence, afin de jouir des splendeurs du soleil levant et du soleil couchant, à ces heures où la nature, regardée sous une lumière particulière, offre le contraste charmant des ombres plus accusées au milieu de clartés plus vives. J’étais en général accompagné dans mes courses par un vieux Français qui peut-être mérite d’être présenté au lecteur. C’est un ancien soldat de Lutzen, où il fut laissé pour mort sur le champ de bataille avec trois coups de crosse qui lui avaient ouvert la tête et fracassé la clavicule. Il ne s’en porte pas moins bien aujourd’hui et rit beaucoup en racontant ce qu’il appelle « cette petite aventure. » Il se nomme Joseph Bourgeois, il est venu au monde à Bastia d’un père né à Valenciennes. Il s’engagea de bonne heure, fit la campagne de 1812 et de 1813; il a gardé un mauvais souvenir de Wilna. Il était sergent dans la garde : après l’abdication de Fontainebleau, il suivit Napoléon à l’île d’Elbe, où il resta, pendant les cent jours, pour garder Madame mère et la princesse Pauline. Retourné en Corse après Waterloo, il s’y ennuya et vint à Naples pour y voir un de ses parents qui avait servi dans les troupes de

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Murat. A Naples, il entendit parler de la Grotte d’ Azur et voulut la visiter. 11 vint à Capri avec l’intention d’y passer un jour. Il trouva le pays à son goût, le petit vin blanc lui parut agréable, les femmes ne lui semblèrent point déplaisantes, et il est ici depuis quarante-six ans, marié, fort estimé de tous et ayant rempli d’importantes fonctions municipales. Il a été juge de paix, deux fois syndic (maire), capitaine de la garde nationale; mais un jour il eut l’idée fort naturelle de réclamer au ministère, à Naples, une somme de cent trente ducats qu’il avait dépensée pour le gouvernement : on s’aperçut alors qu’il était Français, que jamais il n’avait été naturalisé, que c’était indûment qu’il avait exercé les charges de juge de paix, de syndic, de capitaine, et l’on refusa net de reconnaître sa créance, qui ne fut point payée; il en a gardé quelque rancune aux Bourbons. Aujourd’hui c’est un grand vieillard de soixante-dix ans, droit comme un peuplier et fort comme un chêne, malgré une maigreur excessive qui lui donne l’air d’un don Quichotte rustique; il a un corps de fer et des jarrets d’acier : quand tout le jour il a chassé dans l’île ou bêché son jardin, il aime à danser le soir pour se défatiguer. Il n’a qu’un rêve, faire encore une campagne ou deux avant de mourir. Il est à l’affût des étrangers, et dès qu’il apprend qu’un Français a débarqué à la Marine , il suspend sa médaille de Sainte-Hélène à sa boutonnière, et se promène orgueilleusement pour être remarqué. Autrefois il faisait du vin et le vendait à Naples; mais

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la vigne est malade depuis longtemps, les sophistiqueurs napolitains sont devenus de plus en plus habiles dans l’imitation du vin de Capri, et les temps sont durs maintenant pour ce vieux brave, qui, malgré l’insouciance dont il fait parade, pense à l’avenir avec inquiétude. Il a ouvert auprès du palais de Tibère un petit bouchon borgne qu’il a pompeusement intitulé restaurant de monsieur Bourgeois ; il y offre des rafraîchissements aux voyageurs qui visitent les ruines, mais les voyageurs sont rares, et il n’y a point là de quoi subvenir à une existence chargée d’années *.

On se doute bien qu’avec un compagnon pareil j’ai visité toutes les positions militaires de l’île, positions insignifiantes aujourd’hui, car elles ont été désarmées depuis longtemps déjà. Il m’a conduit aux batteries de San-Francisco et de Palazzo di mare , qui avaient été établies pour protéger la Marine contre un débarquement ; les larges demi-cercles en pierre où se manœuvraient les pièces existent encore, mais les canons n’y sont plus; les nierions sont tombés au pied du rempart, les ronces ont envahi les barbacanes, les chaînes du pont-levis ont été enlevées; un four à rougir les boulets reste seul dans un coin, intact et presque neuf. En se promenant avec moi, mon vieux guide s’arrêtait parfois à certaines places et me disait : « Là il y avait un canon, là il y avait un mortier; mais on a tout ôté, et l’on ne m’a pas payé les cent trente du-

1. J’ai appris avec joie que ce brave homme venait d’obtenir, sur la cassette impériale, une pension qui le met dorénavant à l'abri du besoin.

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cats que l’on me devait; étonnez-vous donc, après cela, de voir tomber les gouvernements 1 »

11 y avait autrefois dans l’ile de Capri deux couvents, l’un de femmes et l’autre d’hommes; les Français, après 1808, en firent des casernes; depuis ce temps, les nonnes et les moines n’y sont pas revenus, et les deux batiments, qui sont vastes, servent de dépôt à des invalides. Les invalides mariés habitent l’ancien couvent de femmes, qui est situé dans la ville môme de Capri ; l’autre, que l’on nomme la Certosa , est destiné aux invalides célibataires. Je ne puis m’empêclier de remarquer incidemment que Capri est un endroit bien mal choisi pour y placer des invalides. 11 n’y a pas une ligne droite, tout y est en pente, et c’est pitié de voir ces malheureux estropiés, ces aveugles, tâtonnant du bâton, se traîner dans des chemins faits pour épouvanter des chamois. La Certosa , immense couvent avec cloître et chapelle, est placée au sud de l’île, au-dessus d’une anse étroite, mais abordable, que l’on nomme la Petite-Marine , et qui est, avec la Marine , située précisément à son opposite, c’est-à-dire au nord, un des deux points par où l’on puisse débarquer dans l’île. Deux ou trois maisons enclavées dans les rochers, quatre ou cinq petits canots qui servent à la pêche des coquillages, un poste délabré où veille un douanier qui s’ennuie, voilà tout ce qui s’offre aux regards quand on visite la Petite-Marine. Un îlot qui est joint au rivage par un pan de maçonnerie s’appelle la Sirène; mais ce n’est point là la patrie des sirènes qui

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chantèrent inutilement pour Ulysse : leur île, un rocher, s’élève dans le golfe de Salerne; on l’aperçoit facilement, par un temps clair, des hauteurs de Capri. De ce côté, l’île est plus abrupte; à la sécheresse de l’herbe, aux terrains brûlés, on voit que le vent d’Afrique, le khamsin de là-bas, le scirocco d’ici, lui arrive en ligne droite et la dévore de son haleine ardente. C’est l’endroit favori où les cailles s’abattent après leur traversée ; aussi les filets y sont nombreux, tendus et surveillés.

Comme je m’étais assis près de la Petite -Marine, en compagnie de Bourgeois, il se leva, arracha une pomme de terre, dans un champ, et, me la montrant, il me dit: — C’est moi qui ai apporté cela dans l’île, avant moi on ne le connaissait pas. En 1816 , quand je vins ici, j’achetai un jour à Naples deux quintaux de pommes de terre : personne n’en avait jamais vu dans le pays ; je leur expliquai ce que c’était, chacun m’en demanda ; j’en donnai à tous ceux qui voulurent en avoir: maintenant c’est un bon produit de plus pour l’île et dont le monde profite.

— Et qu’a dit le gouvernement de Naples quand il a su que vous aviez rendu ce service à l’île de Capri?

— On a dit que j’avais servi l’usurpateur, et que je devais être unjacobinl

Du reste, le pauvre homme était philosophe, et quand il avait raconté ses déboires, il sifflait un petit air mélancolique qui plus d’une fois me remit en mémoire le lilla burello de l’oncle Tobie.

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Jusqu’à présent, je n’ai parlé que de la ville de Capri et de ses alentours, c’est-à-dire de la partie est delà ville; la partie ouest, qui porte la ville d’Anacapri, mérite qu’on s’en occupe. Cette portion, la plus considérable, mais la moins accessible et la moins habitée de l’île, est formée par le soulèvement du moçt Solaro, qui s’élève d’un jet à dix-huit cents pieds au-dessus de la mer dans laquelle il baigne ses pieds. Du côté de la campagne, où s’éparpillent les maisons voisines de Capri, la montagne descend à pic par des flancs abrupts qui constituent un rempart de rochers haut de 300 mètres. De la mer, aucun lieu de débarquement praticable ne conduit vers la petite ville d’Anacapri, dont le nom de formation grecque indique suffisamment l’origine. La Marine de Capri est donc aussi celle d’Anacapri, où l’on se rend par une pente de larges paliers qui aboutit à un escalier de cinq cent trente-six marches composées de degrés taillés dans le roc ou de pierres rapportées. Cet escalier déploie ses longs zigzags au flanc môme du rocher qui domine la mer; un mur à hauteur d’appui lui sert de garde-fou et l’empêche d’être absolument un précipice. Une petite chapelle dédiée à saint Antoine de Padoue en indique le milieu, et un large banc, appuyé contre la roche, invite à un repos nécessaire avant de reprendre cette

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ascension, que le vent rend parfois dangereuse, et le soleil toujours fatigante. Les femmes d’Anacapri vont et viennent lestement sur ces interminables escaliers, où ne glissent pas leurs pieds nus. Ce sont elles, comme dans l’île entière, qui portant les fardeaux; j’en ai suivi longtemps des yeux une qui soutenait en équilibre une commode sur sa tête, et qui gravissait les degrés avec une ferme rapidité que je lui enviais. Arrivé à son point culminant, l’escalier passe sous deux portes, entre lesquelles un pont-levis, aujourd’hui privé de ses chaînes, pourrait au besoin se relever et faire un vide infranchissable; quelques meurtrières ouvertes dans le pan de muraille qui accompagne les portes, complètent ce système de défense, qui jamais, je crois, n’a été mis à l’épreuve; il n’a même pu servir en 1808 contre les Français, car c’est à .revers qu’ils avaient attaqué la positiond’Anacapri. L’ensemble de l’escalier est dominé et commandé par un fortin muni d’une poudrière, qu’on a justement appelé Capo di monte; maintenant c’est une ruine. La crainte des pirates et l’épouvante qu’inspiraient leurs incursions inopinées sur les côtes où ils venaient enlever les habitants, qu’ils allaient ensuite vendre sur les marchés de l’islamisme, peuvent seules expliquer l’inabordable situation qu’Anacapri a librement choisie. Les voyageurs qui ont parcouru les mers de l’archipel grec se rappelleront sans doute que dans chaque île la vieille cité, la cité mère, est placée à des hauteurs excessives. Ce n’est que depuis l’extinction de la pira-

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terie barbaresque, depuis que la mer n’est plus la route des forbans, que les villes se sont hasardées à descendre au rivage, où elles n’ont plus à redouter le pillage, le viol et l’incendie; mais de vieilles habitudes attachaient à l’ancien foyer. Les pères avaient fait ainsi : pourquoi ne ferait-on pas comme eux? Le chemin est âpre, cela est vrai, la route est pénible ; mais elle conduit à la maison des ancêtres, à la maison où l’on est né: les tombeaux de ceux quel’on a aimés sont là, peut-on les abandonner et leur dire un éternel adieu pour aller chercher un endroit plus propice oùl’on bâtirait des demeures nouvelles? On reste alors, on aime ce nid d’aigle en raison même des difficultés qu’il faut vaincre pour arriver jusqu’à lui, et la ville subsiste, se peuple et s’agrandit ; le saint qui est son patron la protège ici, peut-être l’abandonnerait-il ailleurs; sa protection même est un signe qu’il faut vivre là où les aïeux ont vécu, et, malgré les douces tentations de la plage, Anacapri est demeuré fidèle à son rocher et à ses abruptes hauteurs.

Dès qu’on a franchi les derniers sommets de la montagne, on voit que le plateau s’en va, en pentes douces, rejoindre les écueils qui bordent la mer du côté de l’ouest. Comparés aux bondissements et aux soubresauts perpétuels des terrains où s’élève Capri, ceux qui portent Anacapri sont plans et presque réguliers; si la charpente de rochers perce encore çà et là son épiderme de terre et s’élève en gibbosités stériles, c’est à côté de la mer, aux environs d’une baie assez

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large qu’on nomme Cala del Rio. A cette hauteur, où le vent est toujours frais, la végétation est sensiblement plus septentrionale que dans les campagnes abritées du nord et ouvertes au sud qui s’étendent derrière la Marine. Ici le noyer abonde, et aussi le sorbier, qui se mêle à des chênes vigoureux ; l’aloès a disparu, et le cactus à raquettes est grêle, pâle, sans grande force. Ici, non plus qu’à Capri, on n’a su utiliser cet arbuste disgracieux ; on se contente de manger ses fruits désagréables lorsqu’ils sont mûrs, mais on n’a jamais pensé à s’en servir pour acclimater la cochenille, comme nous l’avons si heureusement fait en Algérie. J’en ai parlé à des cultivateurs capriotes, je me suis évertué à leur expliquer ce genre de culture et le bénéfice facile qu’il produirait, je n’ai jamais pu réussir à me faire comprendre. A toutes mes démonstrations ils répondaient : « Elle (votre seigneurie, votre excellence) se trompe, les vers à soie ne mangent que de la feuille de mûrier, et encore allons-nous renoncer à en élever, car depuis quatre ou cinq ans ils sont malades, et meurent comme des mouches. » J’avais beau leur prouver qu’il n’y a aucun rapport entre la coceiniglia et le bigattolo , et que lorsque je parlais de la première, je n’entendais point parler du second : on me répondait toujours que le bombyx ne mange que des feuilles de mûrier; de guerre lasse, j’y ai renoncé.

Il ne faut pas être trop étonné de l’ignorance de ces pauvres gens; qui les aurait instruits? Ils vivent dans

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leur île, loin du monde, sans communication avec lui, comme unecoloniedeRobinsons. Il y aune écoleà Capri et une école à Anacapri ; mais pour les deux il n’y a qu’unmaîtreril passe trois jours dans l’une, trois jours dans l’autre; de cette façon, ses écoliers n’ont jamais moinsde trois jours pour oublier ce qu’ilsviennentd’apprendre. A huit ans, on met les enfants à la mer, car ils sont déjà capables de filer une ligne, d’amorcer un hameçon, de renouer une maille, de laire un nœud à l’écoute ou d’assujettir un tolet; à huit ans, on les envoie aux champs, car ils peuvent arracher les feuilles des mûriers, cueillir les raisins, assembler une gerbe, ramer les haricots et déterrer les pommes de terre. Alors que deviennent l’école, l’instruction, le désir d’apprendre, et la hardiesse d’oser mettre 'en pratique ce que l’on a appris? Il y a là un cercle vicieux d’où il est difficile de sortir. Si les enfants vont à l’école, ils ne gagnent pas leur vie; s’ils gagnent leur vie, ils ne vont pas à l’école. Et puis le grand raisonnement qui pousse le verrou à tout progrès, est bien vite mis en avant : « Nos pères n’en savaient pas plus long que nous; ça ne les a pas empochés de vivre, de se marier, d’élever leurs enfants et de mourir sans avoir jamais manqué de pain. » Alors il faut admettre que le docteur Pangloss avait raison et que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible î Ce n’est cependant pas l’opinion de. l’inspecteur des écoles de l’île de Capri, qui est un Anglais fort indigné de ce qu’il appelle « cette nonchalance. «

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La nécessité où sont réduits les enfants de suffire eux-mêmes à leur vie le plus tôt possible a pour eux un résultat plus désastreux encore que l’ignorance, car dès le plus bas âge elle oblitère chez eux le sens moral de telle façon et si profondément qu’il est souvent bien difficile de le redresser dans la suite; je m’explique : comme le père et la mère veulent que l’enfant rapporte afin d’alléger leurs charges, le premier geste qu’ils lui apprennent à faire, c’est de tendre la main; la première parole qu’ils lui apprennent à bégayer, c’est le mot un’bajocco (un sou). Muni de cette doubfe instruction, un enfant qui peut à peine parler se traîne devant vous et répète à satiété comme une machine : Un' bajocco, un bajocco! Les voyageurs, du reste, sont fort coupables en ceci, et au lieu de lutter contre cette déplorable habitude, ils l’encouragent. Quand ils rencontrent un petit garçon ou une petite fille dont la figure leur plaît, ils s’arrêtent, les regardent, lui font la risette , et comme en général on ne voyage pas avec des provisions de polichinelles et de poupées pour amuser les enfants, ils lui donnent un sou pour acheter du nanan. Le lendemain, un étranger passe, l’enfant court après lui et lui demande l’aumône. Puisqu’on lui a donné hier, pourquoi ne lui donnerait-on pas aujourd’hui? Ainsi la mendicité devient un droit; le bambin en use et paraît fort surpris lorsqu’on lui en fait honte. Dans les premiers temps, le père et la mère prennent l’argent ainsi reçu et le font entrer dans la dépense du ménage; mais l’enfant

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grandit, il court seul loin de la maison paternelle, et alors il mendie pour son propre compte. À quel âge finit l’enfance? Pour la mendicité, il paraît que c’est difficile à déterminer ; car il n’est pas rare de voir de grandes et belles filles de seize à dix-sept ans tendre la main au voyageur en demandant le bajocco ordinaire, et se sauver tout effarouchées, si l’on ajoute à son aumône un compliment plus vif qu’il ne faudrait. Quel sentiment de dignité, quelle force morale, quel courage peut-il rester en l’âme après une éducation pareille? Pour ces gens-là, l’étranger est une proie; ils en vivent, ils se jettent dessus comme sur un butin qui leur appartient. On lui offre des coquillages, des pattes de langouste, des fleurs, des cailloux, pour obtenir le bajocco. A Capri, chacun demande et quémande, et l’on s’irriterait de tant de prières faites d’une voix pleurarde, si l’on ne pensait à la misère très-réelle de ces malheureux. Et puis, ne nous indignons pas trop; il n’y a pas si longtemps qu’en France on était assailli de même manière, et je me souviens qu’en 1847, à Rosporden, un jour de marché, j’ai été entouré par plus de deux cents pauvres, et d’assez près, et d’une façon assez significative pour avoir été tenté d’appeler les gendarmes.

C’est, naturellement, au milieu d’une douzaine d’enfants criant : Un bajocco ! que je suis entré à Anacapri, qui ne ressemble en rien à la ville de Capri. Autant cette dernière est ramassée et pressée dans l’étroit espace qu’elle occupe, autant l’autre, voyant une sorte

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de plaine autour d’elle, s’est étendue à son aise et a éparpillé ses maisons. De grands jardins les avoisinent et les massifs de verdure apparaissent derrière les murailles recrépies à la chaux. Les rues, presque larges, sont d’une propreté relative assez remarquable, et, sauf quelques cochons qui courent aussi au hasard, elles ont sur les rues de Capri une indiscutable supériorité. Si le nom de la ville n’affirmait son origine grecque, la patronne de son église principale la constaterait au besoin. En effet, l’église est dédiée à la divinité chère aux Grecs du Bas-Empire, à la « Sagesse divine, » à sainte Sophie, à celle que le nouveau culte, voulant utiliser l’ancien, a substituée à Minerve, comme il a substitué saint George, protecteur des moissons, au dieu Pan, saint Christophe à Hercule, saint Martin à Mars, Marie à Diane, Madeleine à Vénus, comme il a substitué les trois vertus théologales aux trois Grâces et saint Jean à Apollon. C’est une assez pauvre église du reste, toute blanche, garnie de bancs de bois usés et sans caractère défini; elle est tout entière du xvu e siècle, et cependant une inscription menteuse, peinte au-dessus de la porte, en fait remonter la construction à l’an 1000. Elle s’élève devant une place carrée, dans un coin de laquelle on a encastré sur un pan de mur une plaque tumulaire en marbre, ornée d’une inscription en Honneur de John Hamill, major au régiment de Malte, et qui fut tué à Anacapri, au combat du 4 octobre 1808. En 1831 , sa famille fit rechercher son corps, qui avait été enterré

avec les autres morts de cette journée, et on lui donna cette tardive sépulture,. qui est tournée vers le nordouest, dans la direction idéale de l’Irlande, sa patrie.

Je me mis à fureter dans la ville, au hasard des rues qui se présentaient devant moi, regardant à travers les barrières des jardins pour voir les rosiers grimpants épanouir leurs fleurs jusque dans les cyprès qu’ils enlacent, m’arrêtant à écouter une femme qui chantait une plaintive mélopée en tournant son fuseau, entrant dans les cabarets où des hommes se disputaient en jouant à la scopa avec des cartes dont le pique, le cœur, le trèfle et le carreau sont remplacés par le bâton, l’or, la coupe et l’épée, et j’arrivai, toujours bayant aux corneilles, jusqu’à une petite place où se dresse le portail d’une église dédiée à saint Michel. J’y entrai, et je la recommande aux amateurs de majolice. C’est une simple rotonde surmontée d’une lanterne qui lui donne un jour assez clair; les murs, sans ornements, ont une blancheur éblouissante, qui rend plus vives encore les teintes charmantes dont le pavé est diapré. Ce pavé est composé de carreaux de faïence peinte, dont l’ensemble harmonieux représente le paradis terrestre au moment où Adam et Ève en sont chassés par l'ange armé du glaive. Étant donné la matière et les difficultés à vaincre, ce travail est d’une beauté remarquable et le plus complet en ce genre que j’aie jamais rencontré. Le peintre a bien su profiter de l’espace qu’il avait à décorer ; il n’a point éparpillé son sujet en cartouches séparés, comme le

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mauvais goût italien auraif pu l’y convier : il l’a au contraire habilement groupé , et lui a donné une ampleur considérable. Tout est de grandeur naturelle, depuis les arbres jusqu’aux animaux, jusqu’aux personnages. C’est une scène gigantesque à laquelle assistent tous les animaux de la création, et que les astres regardent du haut du ciel. Le long de fleuves azurés qui baignent des prairies vertes comme des émeraudes, qu’abritent des caroubiers et des chênes, des troupeaux paissent tranquillement, mêlés à des animaux féroces qui dorment en paix au milieu d’eux. De grands taureaux gris, comme ceux de la campagne romaine, vont boire dans les ruisseaux, près desquels une licorne chemine lentement à côté d’un porc-épic qui mange une rose, d’un léopard qui étend son mufle sur’ses pattes velues et d’un singe gouailleur qui offre une poire à un ours. Un éléphant, un dromadaire, un gros molosse à queue en trompette, une autruche soulevant ses ailes, un crocodile, un sanglier, se promènent les uns près des autres dans une fraternité paradisiaque. Le centre de la composition est occupé par l’arbre du bien et du mal, où se perche une chouette et autour duquel le serpent a tordu ses anneaux. L’ange, armé du glaive flamboyant, chasse devant lui Adam et Ève, déjà vêtus des habits de peaux que Dieu a fabriqués pour eux, et levant les bras au-dessus de leur tête avec désespoir. Sur les plus hautes branches des arbres voisins, les perroquets curieux et les geais babillards regardent cette scène

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avec étonnement; dans le ciel, où volent des bandes d’oiseaux , apparaissent des étoiles sans nombre, à travers lesquelles une comète voyageuse fait briller son lumineux panache; à gauche, le soleil se couche dans des teintes ardentes, et à droite le croissant de la lune montre ses cornes amincies. La couleur générale est bonne, vive sans crudité, et d’une harmonie qui n’est point déplaisante. Quant au dessin, il est très-remarquable pour les animaux, qui ont pu être étudiés sur nature. Il y a, entre autres, une certaine vache vue en raccourci que peu de peintres auraient le droit de renier. Pour les animaux de convention, il est conventionnel aussi; pour les personnages, il est mauvais, mièvre, bouffi, ayant cherché la grâce, n’ayant rencontré que la mollesse et très-entaché du mauvais goût de l’époque. Cette vaste composition, qui seule paÿè les fatigues de la pénible ascension d’Anacapri, est datée et signée: 1761, Leonardo Chiaiese. Cette décoration par les majolice , appliquée sur une aussi vaste échelle, mérite d’être signalée et d’être offerte en exemple aux architectes qui aimentl’éclat etcherchent l’originalité.

C’est la seule curiosité qu’on puisse indiquer à Ànacapri, qui n’est par le fait qu’une bourgade de douze cents habitants. Je traversai de belles plantations de vignes, d’étroits chemins où errent des troupeaux de petites chèvres alertes, car je cherchais un point habité qui s’appelle Artemo, voulant savoir si ce nom grec n’indiquait pas quelque ruine d'un temple | ’ autrefois dédié à Diane. Je trouvai une sorte de ferme

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décorée du titre de palazzo , et tout auprès une petite chapelle consacrée à la Vierge. Là était le seul vestige que je devais rencontrer'; s’il y a eu un temple, il a disparu ; s’il y a eu des ruines, elles ont été enlevées et utilisées dans la construction des maisons modernes.

A l’endroit où les terrains s’abaissent pour s’incliner vers la mer, sur les hauteurs qui dominent l’horizon s’élèvent quelques vieilles tours, en partie détruites, qui jadis servaient de sentinelles avancées, à l’époque des incursions maritimes. Il y en a trois principales qui font encore assez bonne figure : au nord-ouest, la tour de Damacuta , qui fut assez forte, et assise sur d’assez solides fondations pour aVoir pu, au commencement de ce siècle, porter deux pièces d’artillerie ; à l’ouest, et dominant un chemin en escalier qui va vers Anacapri, la tour Materita , tour carrée, couronnée de créneaux appuyés sur des restes de mâchicoulis, entourée d’un mur de défense, crevassée par le temps, d’aspect sarrasin, et ne jouant plus dans le paysage que le rôle d’une fabrique pittoresquement placée; enfin, au sud-ouest, la Torre di Guardia , construction ronde, dont il ne resto plus que l’enveloppe lézardée et tremblant au souffle des orages. C’est là qu’était suspendue la cloche d’alarme, qu’on sonnait à toute volée quand on voyait approcher les pirates. Il en existait de semblables sur presque toutes les côtes d’Italie depuis qu’en 1388 une bande de musulmans, se jetant inopinément sur l’ancien cap Minerve, qui sépare le golfe de Salerne du golfe de Naples, avait

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enlevé dans les villes de Massa, de Sorrento et aux

environs sept mille individus qu’ils emmenèrent sur leurs chebecks. On éleva une tour garnie d’une cloche au lieu môme où les Barbaresques avaient débarqué, et le cap prit dès lors le nom de cap Campanella , qu’il conserve encore aujourd’hui.

Dans l’île entière de Capri, il n’y a donc que deux villes: l’une est à l’est, l’autre s’étend vers le soleil couchant. Chacune d’elles a son territoire bien distinct; • nulle contestation n’est possible à ce sujet quand les terrains de culture sont séparés par des abîmes; les deux villes ont de rares rapports de commerce, et ne se rencontrent guère que sur le rivage neutre de la Marine. On pourrait croire qu’elles vivent en bonne intelligence, ainsi que deux jumelles sorties de la môme mère. Hélas 1 il n’en est rien: jc'ne sais quel souffle de discorde a passé sur elles, mais elles se haïssent profondément et ne perdent point une occasion de se témoigner leur haine. A la mer, les pêcheurs s’injurient quand ils se rencontrent; à l’époque de la passe des cailles, ils vont mutuellemènt se lacérer leurs filets ; il est rare qu’entre eux fi y ait des mariages ; chaque ville a son saint particulier et se moque du saint de sa voisine; quand les Capriotcs montent à Anacapri, ils crachent sur la chapelle de Saint-Antoinede-Padoue; lorsque les Anacapriotes descendent h Capri, ils rendent la pareille à l’église de San-Costanzo; souvent on se jette des pierres quand on se rencontre , et les enfants des deux villes se prennent volontiers

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aux cheveux comme de petits Capulets et de petits Montaigus. Dans la vie des hommes et dans la vie des cités, ces haines impies ne sont pas rares. Ugo Foscolo a dit: « Une haine éternelle, une haine de frères. » Et n’est-ce point Tacite qui a écrit : Et solita fratribus odia ?

Un exemple montrera jusqu’où va cette animosité. J’ai dit que l’île, n’ayant point une production de céréales en rapport avec sa consommation, est obligée de tirer de la terre ferme la farine qui lui fait défaut ; néanmoins, en prévision de guerre possible, il existe une réserve de blé suffisante pour nourrir les habitants pendant six semaines. Cette réserve est située à Anacapri, c’est-à-dire au point le moins accessible de l’île, et l’on ne doit y toucher que dans les cas extrêmes. En 1836, le mois de mars fut si plein de tempêtes que les communications de l'île avec le continent furent interrompues pendant dix-neuf jours; la ville de Capri manqua de pain. Joseph Bourgeois était alors syndic. Il écrivit à son confrère d’Anacapripour lui demander du blé, afin d’éviter la famine. Le conseil municipal d’Anacapri s’assembla, et après délibération répondit à Bourgeois qu’on était prêt à lui expédier à lui, qui n’était point né à Capri, la farine dont il avait besoin pou rsa consommation personnelle, mais que rien ne serait envoyé aux Capriotes, qu’on serait trop heureux de voir mourir de faim. Bourgeois, qui avait conservé, de son service sous l’empire, des habitudes peu parlementaires, proposa simplement à

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ses concitoyens de prendre des fusils et d’aller chercher les vivres qu’on leur refusait. Il fut seul de son avis, et l’on fît du pain avec de la fécule de pomme de terre mêlée à des haricots écrasés.

On comprend dès lors que les habitants d’Anacapri ne parlent jamais de Tibère; ils affectent d’ignorer son existence, car les ruines encore existantes de ses palais occupent une portion du territoire de Capri. J’en fis moi-même la curieuse expérience. Je demandai à un paysan: « Connaissez-vous dans les environs quelques ruines remontant à l’époque de Tibère? — Tibère? répéta-t-il en me regardant, Tibère, est-ce que ce n’était pas un empereur d’autrefois? — Mais oui ; vous devez en avoir entendu parler, puisque vous habitez l’île de Capri? — Ah! Tibère, reprit-il, oui, oui, un empereur! Je sais maintenant. Il n’est jamais sorti de Home, et c’est là qu’il faut aller pour voir ses palais. » Je ne pense pas avoir besoin de dire que, Capri étant libéral, Anacapri est bourbonien; mais si Capri tourne au bourbonisme, il est certain qu’Anacapri deviendra libéral, ce qui du moins sera logique avec sa situation de montagnard. Qui donc a dit cette phrase si vraie que confirme la géographie morale des peuples : « La liberté ne peut vivre que sur les sommets ? »

Le territoire d’Anacapri forme les deux tiers de l’île, et cependant il ne porte aucune ruine des temps anciens ; l’antiquité semble l’avoir abandonné aux villani et s’être réservé les environs de la ville de Capri. C’est

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là en effet que sont groupés tous les débris qui attestent la splendeur de la vieille Caprée. Parmi ces débris, il en est un dont je n’ai pas encore parlé. C’est une ruine cependant qui a quelque importance, et que sa situation spéciale rend curieuse. Au sud-est de l’île, à mi-côte de la falaise, s’ouvre une grotte qu’on appelle la grotte di Mitramania , et que les gens du pays, ne comprenant en rien la valeur de ce mot, ont nommée la grotte di Matrimonio. Elle était consacrée à Mithra, ainsi que le prouve un bas-relief en marbre qui est actuellement au musée de Naples. Cette caverne naturelle, qui cependant a dù être agrandie à main d’homme, est profonde; une voûte factice, s’arrondissant sous le rocher, la soutenait et empêchait les éboulements. La forme générale de la grotte serait hémisphérique sans la longueur des côtés. Au fond, deux larges gradins, coupés au milieu par un escalier de sept marches, suivent les contours de cette sorte d’abside ; la paroi terminale est tellement dégradée qu’il est impossible de reconnaître s’il y existait un autel, comme l’ensemble des lieux le fait supposer. Les gradins sont en briques encore revêtues de stuc, ainsi qu’une assez grande chambre effondrée qui s’enfonçait sous le rocher, à droite, avant l’entrée de ce temple souterrain. L’ouverture, je n’ose dire la porte, donnait vers la mer, qui miroite à cinq cents pieds plus bas; un buisson de ronces y pend aujourd’hui et semble une clef de voûte près de se détacher. Aux débris qui subsistent encore de la coupole écroulée, des chauves-souris sus—

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pendues attendent le crépuscule pour prendre leur vol. On parvient à cette grotte, qui mérite d’être visitée, par un sentier âpre , difficile , composé en grande partie d’étroits degrés où l’on distingue encore les vestiges d’un escalier antique. Les gens de Capri prétendent que cette grotte, au fond de laquelle s’élèvent des gradins, servait de tribunal dans le temps des Romains.

J’ai vu au musée de Naples le bas-relief trouvé dans cette grotte ; il est assez semblable aux autres représentations mithriaques, sauf qu’il ne porte pas l’inscription ordinaire : Deo Soli invicto Mithrœ. Le fils d’Albordj, la montagne sacrée, Mithra, s’appuyant sur le taureau Aboudad, d’une main l’a saisi par la lèvre inférieure, et de l’autre lui plonge un couteau au défaut de l’épaule ; du flanc gauche de la victime sort son âme, Goschoroun, et de son flanc droit naît Kaiomorts, qui, en se modifiant dans les traditions arabes, doit devenir Kaiumarath. Le serpent envoyé par Ahriman s’élance vers le taureau, afin de participer à sa mort, tandis que le chien dépêché par Ormuzd accourt pour lui rappeler Taschter, Sirius, la constellation bienheureuse, emblème de résurrection qui doit reparaître à la fin du monde. Le scorpion, antique symbole équinoxial, mord Aboudad, comme pour tarir en lui les sources de la génération ; Mahpai, sortant de son croissant, et Khorschid couronné de rayons, précédé par son aigle, paraissent dominer cette scène du haut de l’empyrée. Le travail du bas-

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relief est assez grossier, ce qui est commun à tous les monuments mithriaques que les Romains nous ont légués. Il est douteux que le temple souterrain de Capri ait existé du temps de Tibère, car c’est seulement vers la fin de son règne que le culte de Mithra fut introduit à Rome.

Non loin de la caverne sacrée, parmi les rochers de v ; la côte qui affectent d’étranges attitudes, se dresse dans sa haute majesté l’arc immense connu à Capri sous le nom à'Arco naturelle. C’est une roche trouée qui forme un porche de six cents pieds d’élévation ; un des jambages plonge dans la mer, l’autre s’appuie, au milieu de la falaise, parmi des touffes de genêts, d’acanthes et de câpriers. L’humidité des pluies, filtrant lentement à travers les pores de la roche et entraînant les parties tendres de son calcaire, a glissé sur sa forte charpente et lui a fait de longues cristallisations opaques qui se sont attachées indissolublement à ses flancs. Quelques petits bouquets de verdure tremblent à son sommet. On dirait l’arc triomphal bâti par la nature primitive pour célébrer les victoires ou la défaite de quelque Briarée. Nous sommes dans le pays des légendes : Encelade gémit écrasé par l’Etna, qu’il ébranle à coups d’épaules, et Jupiter tient Typhon prisonnier sous le mont Épomée. L’arc de Capri est un plein cintre presque parfait, ce qui est assez rare dans de semblables convulsions, qui presque toujours ont pris la forme ogivale. Il est très-imposant et tout à fait grandiose quand on le regarde du haut d’un

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piton, formé de blocs superposés, qui s’élève à une trentaine de pas. A travers sa baie colossale apparaît, comme une armée de géants pétrifiés, la suite des rochers du rivage, entremêlant leurs pics élancés, leurs masses énormes, leurs promontoires aigus, et se teignant de bleu à mesure qu’ils s’éloignent; tout au fond, par-delà la mer qu’il est impossible de voir, on reconnaît la haute colline boisée où Massa étale ses maisons blanches. L’arc est encore percé de deux petites ouvertures irrégulières à travers lesquelles on aperçoit la mer tout au fond, comme un trou noir sur l’infini. C’était une de mes promenades favorites pendant mon séjour à Capri , et j ’ai vu là des couchers de soleil queje n’oserai pas essayer de décrire, mais que je n’oublierai guère. Naturellement les Capriotes ont encore trouvé le moyen de mêler à l 'arc naturel le souvenir de Tibère ; ils prétendent que sous l’arcade une chaîne de fer était pendue, à laquelle on attachait les condamnés par le milieu du corps; le vent les balançait longtemps avant qu’ils pussent mourir, et Tibère se complaisait à regarder leurs convulsions. De cette histoire, je ne crois pas le premier mot.

Malgré la popularité dont il jouit parmi les habitants de Capri, Tibère n’est pas le seul qui vive dans leur souvenir ; un autre homme a laissé une trace profonde dans leur mémoire, et, chose particulière, cet homme est Iludson Love. On montre encore sa maison; les vieillards du pays l’on connu et m’en ont parlé. « Il n’était point fier, disent-ils, et il donnait

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fil

yolon tiers quelque petite monnaie aux enfants. » J’ai vu passer sous les arbres une Capriote âgée qui, malgré la décrépitude de la vieillesse, garde encore quelques traces de beauté ; elle fut sa maîtresse et le suivit partout, à Malte, en Angleterre, en France, à Sainte- Hélène. Si le fait est vrai, qu’était donc cette lady Lowe dont parle le Mémorial? Cette femme, qui avait attaché son sort au sort de celui qu’on devait tant maudire, vit à cette heure d’une pension annuelle de 92 livres sterling qu’elle reçoit,' dit-on, du gouvernement anglais. Quelle est la vérité sur Hudson Lowe? est-elle bien ce qu’on avait intérêt à dire autrefois? J’ai lu ses mémoires; on sent un pauvre esprit, étroit et mesquin, un esprit de caporal esclave de sa consigne, épouvanté de la responsabilité qui l’écrase, ne comprenant que la lettre des instructions qu’on lui envoie, n’osant pas en dégager l’esprit, et préparant, à force de niaiseries, les matériaux à l’aide desquels on a depuis édifié la légende. Cependant il est un fait qui m’a toujours fait songer et qui prouve que le geôlier ne se trouvait guère plus heureux que le captif. Je copie textuellement; la scène se passe le 6 mai 1821 au matin : « Eh bien I messieurs, dit sir Hudson Loxve au major Gorrequer et à M. Henry, tandis qu’ils se promenaient disant la porte de Plantation-House, parlant de l’illustre mort, c’était le plus grand ennemi de l’Angleterre et le mien aussi; mais je lui pardonne tout. »

Sir Hudson Lowe, lieutenant-colonel alors, était

commandant supérieur des forces anglaises qui occupaient Capri depuis que l’amiral Sydney Smith s’en était emparé par le hardi coup de main de 1803. A côté des anciennes fortifications réparées, on en avait construit de nouvelles; treize batteries protégeaient les abords de l’île ; des défenses multipliées battaient les environs, de la Marine et de la Petite-Marine , les deux seuls points vulnérables par où l’on pouvait raisonnablement redouter une tentative de débarquement ; aux rochers inaccessibles on avait ajouté des murailles pour les rendre plus inaccessibles encore. Hudson Lowe, satisfait de son œuvre, écrivait au général Stuart, commandant les armées anglaises en Sicile, que Capri, qu’il appelait orgueilleusement un petit Gibraltar, était absolument imprenable. Tout a! la bien tant que régna le roi Joseph, fort occupé à réduire les brigands, qui dans ce temps-là étaient des armées, au lieu de n’être, comme aujourd’hui, que des bandes en haillons; mais Murat s’ennuya vite de voir les Anglais si près de sa capitale, et il donna l’ordre au général Lamarque, dont les funérailles devaient être si sanglantes, de s’emparer de Capri coûte que coûte. Pour cette expédition, qui exigeait beaucoup de célérité et une grande hardiesse, on choisit avec habileté les premiers jours du mois d’octobre, époqfte où généralement régnent les vents d’ouest et de sud-ouest, trèspropres à pousser une flotte de Naples vers Capri, et par conséquent opposés aux secours que la Sicile pourrait envoyer aux Anglais. L’événement prouva que le

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calcul était juste. Le général Lamarque avait pris ses renseignements. Du reste, de la pointe Campanella , qui n’est séparée de Capri que par un détroit large d’une lieue, il avait pu étudier les travaux que les Anglais accumulaient dans l’île. Il savait, à n’en pas douter, que le débarquement à la Marine ou à la Petite- Marine n’offrait que des chances excessivement périlleuses. Dominés par les forts qui couvraient la ville, commandés par les maisons voisines, où les tirailleurs anglais auraient trouvé un sûr appui, protégés en outre par des défenses particulières créées en vue d’une éventualité pareille, ces deux points devaient présenter une résistance presque invincible. Il s’agissait donc, pour s’en rendre maître, de les tourner, de les prendre à revers, résultat difficile qu’on ne pouvait obtenir qu’en descendant vers Capri des hauteurs d’Anacapri. Or la côte d’Anacapri n’offre aucun lieu de débarquement praticable. Ce fut là précisément le motif qui la fit choisir par lè général Lamarque.

Le 4 octobre 1808, au point du jour, les vigies anglaises signalèrent une flotte qui de Naples se dirigeait vers l’île de Capri; elle se composait d’une frégate de 44, d’une corvette de 22, de trente canonnières, et d’une quarantaine de bateaux de transport. La flotte fit mine de vouloir atterrir, et se tint à la hauteur de la Marine. Un peu plus tard, une flottille sortie du port de Salerne, forte de sept canonnières et de trente-deux petits navires marchands, fit voile vers le cap Tragara, comme si elle voulait jeter ses troupes à

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la Petite-Marine. D’après ces mouvements, par lesquels les Anglais se laissèrent abuser, il paraissait donc probable que c’était vers la ville même de Capri que porterait le premier effort de l’attaque. En conséquence, le major Hamill, qui commandait à Anacapri, détacha quatre compagnies pour prêter main-forte à Hudson Lowe.' L’erreur cependant ne fut pas de longue durée : on vit bientôt le gros de la flotte, ayant laissé quelques navires à la hauteur de Palazzo di Mare , se diriger vers l’ouest de l’île. Iludson Lowe renvoya les troupes du Royal-Maltais qu’Hamill lui avait expédiées, et y joignit trois compagnies du Royal -Tirailleur- Corse, sous les ordres du capitaine Church, qui connaissait parfaitement le pays ; mais, pour se rendre sur les hauteurs d’Anacapri, il faut gravir le long escalier où les hommes ne peuvent marcher qu’un à un. Cette opération exigea quelque temps, et lorsqu’on arriva, le moment opportun était passé, les troupes du général Lamarque avaient pris terre. Tournant brusquement à l’ouest, la flotte s’était approchée du rivage, vers une toute petite anse située entre la pointe del Niglio et la pointe Capocchia; les canonnières firent promptement taire le feu de deux batteries armées chacune de trois canons, et placées, l’une à la pointe del Niglio , l’autre à la pointe di Campefiel/o. Ce fut moins un débarquement qu’une escalade : le rocher a plus de quinze pieds à pic en cet endroit; les matelots passèrent les premiers, jetèrent des cordes aux soldats ; on établit des échelles comme

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l’on put, on grimpa de saillie en saillie, et lorsque les renforts anglais apparurent, Lamarque, à la tête de trois cent cinquante hommes, menaçait la tour de Damacuta. Au lieu de se précipiter à la baïonnette sur ce corps, qui, manœuvrant sur un terrain très en pente, pouvait facilement être jeté à la mer, les Anglais engagèrent un feu de tirailleurs du sommet des hauteurs qu’ils occupaient. On passa outre pour prendre des positions; le débarquement continuait toujours : quatre cents hommes rejoignirent leurs compagnons. Malgré une vive mousqueterie qui leur causa * des pertes nombreuses, les Français ne tardèrent pas à s’emparer de la tour de Damacuta , de la tour Materita , de la tour di Guardia , et d’un moulin à vent placé en vedette sur un piton élevé qui domine la ville d’Anacapri. Les Anglais avaient maladroitement éparpillé leurs lignes de défense. Le major Hamill, commandant à Anacapri, le capitaine Church, dirigeant la défense des environs de Damacuta, ignoraient mutuellement leur sort : ils venaient d’être coupés par leur centre. De nouvelles troupes avaient renforcé le corps d’attaque français. Le général Lamarque marcha de sa personne sur Anacapri, qu’il enleva après un combat assez chaud, pendant lequel tomba pour toujours le major Hamill en défendant l’église où il essayait de se retrancher.

Pendant ce temps, les autres assaillants, divisés en deux bandes et filant, l’une par le côté sud, l’autre par le côté nord, allèrent s’emparer, la première d eMunte-

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Solaro, où existait une redoute qui fut vite enlevée, la seconde de Capo di Monte, qui commande l’escalier, seule route pour se rendre à la Marine et sur le territoire de Capri. Les Anglais étaient donc repoussés de toutes les positions. Seul, le capitaine Church, ignorant ce qui se passait autour de lui, s’obstinait à vouloir reprendre la tour de Damacuta. La nuit était venue quand, comprenant enfin l’inutilité de sa persistance, il se mit en retraite. En approchant d’Anacapri, il put se convaincre, à la clarté de la lune, que la ville était entre les mains des troupes du général Lamarque. Il s’avança aussitôt vers Capo di Monte pour se retirer vers Capri ; le qui vive des sentinelles l’arrêta ; avec assez de présence d’esprit, il répondit en français qu’il conduisait un détachement napolitain. La ruse aurait pu réussir, sans les uniformes rouges de quelques soldats du Royal-Maltais, qui donnèrent l’éveil. Le capitaine, se sentant enfermé de tous côtés par un cercle ennemi, et ne voulant pas se rendre prisonnier, prit une résolution héroïque. Malgré la nuit, il se laissa glisser du haut de l’immense rocher qui sépare Anacapri de Capri ; son détachement le suivit à travers cette route impossible ; un seul homme tomba qui fut broyé dans sa chute. Pendant toute la journée, Hudson Lowe, prenant au sérieux une fausse tentative de débarquement vers le Palazzo di Mare, demeura à tirailler contre les canonnières et contre les chalands, au lieu de se porter au secours d’Anacapri, dont tous les postes appartenaient le soir au général Lamarque.

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Dès le lendemain, les Français se mirent en mesure d’attaquer Capri, d’en déloger Hudson Lowe ou de l’y serrer de si près qu’il fût forcé de capituler. Le premier soin de Lamarque fut d’amener du canon sur les hauteurs de Monte-Solaro, qui non-seulement dominent Capri, mais encore les deux petites collines armées du Castello et du fort San-Michele, entre lesquelles la ville est assise. L’opération n’était pas facile dans ce pays rocailleux, où nulle route n’est ouverte. On porta les pièces sur les épaules, je ne sais comment, mais on les porta, et bientôt Lamarque put battre de haut les positions occupées par les Anglais. Le vent d’ouest, qui lui amenait des renforts de Naples, empêchait d’arriver ceux qu’IIudson Lowe avait demandés en Sicile. Pendant plusieurs jours, on se canonnasans se faire grand mal ; les habitants restaient neutres. Lorsque Lamarque manquait de munitions, il hissait un signal, et de Naples on lui en expédiait. C’est ainsi qu’une flottille de quatre-vingt-quinze navires, dont trente canonnières, put débarquer sa cargaison de cartouches et de gargousses malgré un vif engagement avec V Embuscade et le Mercure de la marine britannique. Lamarque s’était emparé de la Marine à l’aide des grenadiers du second régiment napolitain ; le troisième de ligne italien avait pris la Petite-Marine , et le régiment Royal-Corse de Naples, suivant l’exemple hardi qui lui avait été donné par les Anglais, était descendu, de rocher en rocher, des hauteurs d’Anacapri, et avait poussé ses approches jusqu'aux maisons

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voisines de la ville de Capri, où Hudson Loue, voyant ses munitions s’épuiser, n’ayant même point les outils nécessaires pour réparer les dégâts causés par l’artillerie des assaillants, sans nouvelles des bâtiments de guerre anglais que le mauvais temps avait chassés, tenait cependant avec l’admirable fermeté des soldats de sa nation. Il tint ainsi pendant dix jours, jusqu’au 14 octobre. En ce moment, la brèche ouverte et presque praticable faisait redouter un assaut ; les troupes du roi de Naples se logeaient au pied des murs mêmes de la ville; la situation n’était plus tolérablfe. Lamarque envoya un parlementaire et proposa une capitulation dont les termes excessifs furent hautement rejetés par sir Hudson Lovve. Enfin, après des pourparlers communiqués à Murat, qui, dans son impatience, était accouru à Massa pour suivre de l’œil les opérations de son lieutenant, la place capitula le 16, avec les honneurs de la guerre. Les commandants en chef se félicitèrent à l’envi sur le courage respectif qu’ils avaient déployé, et la ville fut remise aux mains des troupes de Murat, qui resta tranquille possesseur de Capri jusqu’en 1815. Par un fait assez singulier, il y avait un régiment de tirailleurs corses du côté des assaillants et du côté des assaillis ; ils s’engageaient mutuellement à déserter, mais en vain. L’amour-propre national les avait piqués sans doute, et ils se battirent fraternellement. Cette animosité cessa dès que la capitulation fut signée, et la plupart des soldats du Royal- Ti railleur-Corse anglais passa aux Napolitains. Les

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traces du combat existent encore ; plus d’une maison a eu des chambres démolies par les boulets, que depuis

. on n’a pas reconstruites ; sur les fortins qui s’élèvent près de la Marine , on voit les trous des balles, et parfois dans les champs on retrouve quelque bouton en cuivre oxydé, débris de l’uniforme d’un combattant de

T' Afin de mieux me rendre compte des difficultés que les troupes commandées par le général Lamarque avaient dû vaincre pour opérer leur débarquement, je voulus faire le tour de l’île, qui n’a que neuf milles, trois lieues, de circonférence. Par un temps calme, et dans une bonne barque, c’est une promenade charmante. A la Marine , je pris un canot et je commençai mon périple minuscule. Une demi-heure après être parti, j’arrivais à la célèbre Grotte d' Azur, qui s’ouvre au nord dans la paroi d’un rocher haut d’environ douze cents pieds. L’entrée de la grotte est si basse et si étroite que l’on est forcé de désarmer les avirons et de se courber au fond de la barque pour ne point se heurter en passant. Dès qu’on a franchi le trou resserré qui sert de porte, on se trouve en pleine féerie. L’eau profonde, claire à laisser voir tous les détails de son lit, teintée d’une nuance de bleu de ciel adorable, projette ses reflets sur la voûte de calcaire blanc, et lui donne une couleur azurée qui tremble à chaque frisson de la surface humide. Tout est bleu, la mer, la barque, les rochers ; c’est un palais de turquoise bâti au-dessus d’un lac de saphir. Le matelot qui me conduisait se

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déshabilla et se jeta à l’eau ; son corps m’apparut blanc comme de l’argent mat, avec des ombres de velours bleuissant aux creux que dessinait le jeu de ses muscles. Ses épaules, son cou, sa tête, étaient au contraire d’un noir cuivré ; on eût dit une statue d’albâtre surmontée d’une tête de bronze florentin.

Les gouttelettes qu’il faisait jaillir en nageant, les glo-

bules qui se formaient près de lui, étaient comme des perles éclairées par une lumière bleuâtre. Le ciel se couvrit ; la couleur alors fut moins intense, et se revêtit, dans les fonds surtout, d’un glacis de teinte neutre. Le nuage qui voilait le soleil s’envola, et dans toute la grotte un feu d’artifice azuré éclata, jetant sur les pierres humides des étincelles d’un bleu lumineux. Je ne pouvais me lasser d’admirer cette splendeur et de regarder l’homme blanc à tête noire qui se haignait dans ces flots célestes.

Qui a découvert cette merveille ? Est-ce le pêcheur Angelo Ferrara le 46 mai 1822? est-ce l’Allemand Kapisch le 19 août 1826 ? Est-il vrai que Capaccio en parle dans ses Historiœ napotitanæ libri duo , publiés en 1605? Q’importe ! C’est la plus belle curiosité naturelle que j’aie jamais vue, et cela me suffit. Les anciens la connaissaient-ils ? C’est probable, et ils ont dû alors la consacrer à Téthys aux yeux bleus. Une sorte de petit débarcadère façonné au fond, un assez large couloir dont l’extrémité est fermée par une pierre de forme rectangulaire qui paraît avoir été placée là de main d’homme, semble indiquer qu’elle fut

visitée des anciens ; on prétend même qu’une route souterraine conduisait jadis jusqu’aux villas romaines bâties sur le territoire actuel de Damacuta. A la rigueur, le fait est possible, mais je le crois singulièrement douteux. * '

A propos du phénomène lumineux qui se produit dans cette grotte, on a beaucoup parlé de réfraction , de réflexion , de transmission ; je n’en dirai rien, car je suis fort incompétent en si sérieuse matière : je dirai seulement , en employant l’expression que M. Niepce de Saint-Victor a consacrée dans ses admirables travaux sur l’héliograpliie, que la lumière paraît emmagasinée au sein même des flots qui baignent la grotte; la mer est profondément pénétrée par la lumière à l’entrée de la caverne, sans doute à cause de la disposition particulière de cette entrée; elle est comme saturée de cette lumière, et la jette en nappes d’azur éclatant jusqu’aux derniers replis de la voûte. Ce qui tend à le prouver, c’est que les corps plongés dans cette eau féerique deviennent blancs à l’instant même. La voûte, formée de calcaires blanchâtres, est teinte en bleu, comme si un foyer lumineux placé audessous d’elle lui envoyait ses rayons à travers un cristal d’azur.

Après avoir franchi la pointe di Vitareto , qui forme l’angle nord-ouest de l’île, j’arrivai au lieu que le général Lamarque avait choisi pour débarquer. C’est une anse si étroite, si petite, que quatre barques de pêcheurs y seraient mal à l’aise. Quand on se rappelle le vent

d’ouest qui soufflait alors et qui grossissait la mer, on comprend difficilement que des hommes aient tenté cette aventure, qui eût effrayé des singes. Ils réussirent cependant, et l’on voit de là le large plateau qui monte en pente dure jusqu’aux plus hautes sommités de Monte-Solaro. Çà et là, dans des fentes de rochers, sur des saillies élevées à donner le vertige, on aperçoit des ruines de tourelles qui semblent accrochées à la falaise comme un colimaçon contre un mur.

Après avoir doublé la pointe di Caréna , nous côtoyâmes la face méridionale de l’île, et, sans transition sensible, l’aspect du paysage change immédiatement. C’est là que sont les plus hautes falaises, les plus abrupts rochers ; mais le vent du sud y a jeté des semences qui ont germé dans les fissures où quelques parcelles de terre végétale ont pu se réunir. Il y a des pins laryx tordus par le vent et appliqués par lui contre la paroi hospitalière ; il y a deux ou trois touffes de palmiers nains dont la graine, apportée des sirtes d’Afrique sur l’aile de la brise, est venue reprendre vie sur ce nouveau désert; au sommet d’un piton isolé, un aloès étale ses tiges raides et ressemble à un ornement d’architecture. Au niveau de la mer s’ouvrent des trous ronds, larges et profonds, qu’on dirait creusés exprès à l’aide d’une gigantesque tarière; en y frappant, le flot y détone comme une lointaine artillerie. Au milieu de la côte bâillent de vastes grottes inaccessibles, où les stalactites pendent en longues colonnes renversées. A certaines places, la stalactite s’est unie au rocher, et fait

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corps avec lui; dans quelques années, on ne la distinguera plus ; la formation calcaire sera complète. Comme nous passions devant la pointe del Tuono, un nuage se forma : léger, transparent, semblable à la vapeur d’une immense chaudière, il alla s’asseoir à la cime du rocher, et de là il laissa tomber quelques gouttes d’eau sur nous. Près de ce promontoire del Tuono , ainsi nommé parce qu’il est souvent visité par la foudre, des terres blanchâtres couvrent la base du rocher et descendent jusqu’à la mer. Les pauvres gens viennent en prendre quelques poignées, les font bouillir, et obtiennent ainsi un sel grossier qui rend leurs aliments moins insipides. Deux grottes, la Marmolara et la Manno ratella, ne sont que des enfoncements où l’eau pénètre ; mais plus loin, près de la pointe Ventroso , s’ouvre, à travers les rochers, un passage qu’on franchit en barque, et qui s’appelle la Grotte verte. L’eau en effet y est d’une couleur verte très-tendre, et les corps que l’on y plonge s’y teignent immédiatement d’un ton blanc glacé de vert. C’est le même phénomène que dans la Grotte d’Azur , à la différence près des couleurs. Au delà de la pointe Ventroso , on rencontre la Petite- Marine, près de laquelle on visite une caverne que la mer ne peut atteindre, et qui servait jadis de chantier aux charpentiers constructeurs de barques ; au fond s’arrondit une alcôve naturelle, séparée en deux parties égales par un mur de brique; dans un coin, on reconnaît les débris d’un four ; elle a conservé son ancien \ nom, la Grotte de l'Arsenal. A cent pas de la côte,

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deux vastes rochers s’élèvent dans la mer, pareils aux tours d’une cathédrale informe : on les nomme li Faraglioni. Dans l’un de ces rochers s’ouvre un porche énorme où les bateaux à vapeur peuvent facilement passer; un peu plus loin, un rocher plat, portant quelques ruines de murailles, se dresse sous un panache d’herbes sauvages : c’est l’écueil ciel Monacone. Les gens du pays prétendent que là fut enfermée et détenue Julie, la petite-fille d’Auguste : tradition menteuse, qui veut concentrer sur Capri même tous les faits du règne de Tibère. Le texte de Tacite 1 est positif : Julie mourut, après vingt ans d’exil, dans l’île de Trimère, sur les côtes de la Pouille. En passant au-dessous des rochers du Cap (/o Capo ), qui servent de soubassement aux ruines du palais de Tibère, on voit que l’endroit était bien choisi et à l’abri de tout coup de main. Cependant, entre les deux murailles rocailleuses et réellement infranchissables, des éboulements de terres entraînées par les pluies ont formé une sorte de pente qu’il serait peut-être possible de gravir; c’est par là sans doute que monta le pêcheur qui effraya tant Tibère, et dont le visage fut déchiré par la langouste qu’il s’applaudissait de n’avoir point offerte 2 . Lo Cupo forme l’extrémité nord-est de l’île, et quand on l’a doublé, on est près d’arriver à la Marine , dont on aperçoit les maisons blanches rangées sur le rivage. A quelques pas même du petit port, on distingue les

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