Suétone, ap. Tib., § CO
L’ILE DE CAPRI
ruines d’un four à chaux. Une nuit, il y a de cela une vingtaine d’années, il flambait, et la lueur des flammes se projetait au loin. Une barque venue de Naples aborda, et les chaufourniers en virent avec épouvante sortir deux hommes armés et masqués; ils tenaient dans leurs bras une jeune fille bâillonnée qui se débattait. Les hommes silencieux s’approchèrent du four et jetèrent la jeune fille au milieu des flammes, puis ils se rembarquèrent, firent force de rames et disparurent dans les ténèbres. Depuis cette époque, le four est abandonné et n’a jamais servi. Je livre l’anecdote pour ce qu’elle vaut, et telle qu’elle m’a été racontée.
Je n’ai plus rien à dire de l’île de Capri, qui est le meilleur belvédère où l’on puisse monter pour voir le golfe de Naples se déployer dans toute sa splendeur. Ces côtes ondoyantes, ce Vésuve qui porte les nuages, cette mer si douce et si bleue, forment un des plus beaux paysages qu’il soit donné à l’œil humain de contempler. Cependant, malgré soi, on y est attristé : la nature y est si puissante que l’homme disparaît ; malheureusement il disparaît tout entier. Cette île charmante dort d’un sommeil plein de songes enivrants, j’en conviens; mais elle dort, et si profondément parfois qu’on pourrait croire que c’est pour toujours ; c’est la Belle aux flots dormant. Les souvenirs de l’antiquité ont laissé sur cette contrée une telle empreinte que la vie moderne a peine à s’y acclimater; elle semble s’en écarter avec défiance et attendre, pour commencer son œuvre, que la liberté nouvellement conquise ait accompli la sienne.
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« Je ne suis pas allé en Sardaigne pour y préparer l’unanimité du suffrage universel à un changement de nationalité, dit M. Auguste Boullier dès la première ligne de sa préface, ni pour y visiter Garibaldi dans sa sauvage retraite de Caprera. Je ne fais ni de la politique officielle ni de la politique de fantaisie. Je suis un simple curieux. » M. A. Boullier se trompe, par modestie sans doute ; il est mieux et plus qu’un « simple curieux. » Il ne se contente pas de voir, il regarde, il s’enquiert, il interroge, il fouille les documents oubliés ; à côté des descriptions de paysage il note les détails de mœurs ; il ne recule pas devant la statistique,
1. Vile de Sardaigne, description, histoire, mœurs, etc. Dialecte et chants populaires, par M. Auguste Boullier.
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et pousse parfois sa petite pointe dans l’histoire ancienne tout aussi bien qu’un autre. A l’entendre cependant, il n’a cherché dans la Sardaigne qu’un pays « où la commodité des hôtels, la rapidité des chemins de fer et l’exactitude de la vapeur n’aient pas encore gâté le paysage, supprimé l’imprévu et répandu partout une ennuyeuse uniformité. » Excès de jeunesse! C’est un défaut dont on se corrige tous les jours. J’en ai connu, au temps de ma vingtième année, de ces pè- . lcrins du pittoresque è. tout prix, de ces croisés de la couleur locale, qui préféraient la démarche cadencée du dromadaire, le pas relevé d’un mulet empanaché à toutes les locomotives de Crampton. Hélas 1 ils ne réfléchissaient pas que l’imprévu c’est le nouveau, que la caravane est vieille comme le monde, et que les fulgurations d’un train-poste passant à toute vapeur sont supérieures à l’aspect d’une longue file de chameaux geignards qui font dix lieues par jour. Laissons la science donner à l’industrie ces admirables instruments de civilisation qui feront pour le bonheur de l’humanité plus que tous les canons rayés et plus que toutes les fanfares du clairon. Espérons que bientôt il y aura partout des chemins de fer et des bateaux à vapeur. Le pittoresque local y pourra perdre quelque chose, j’en conviens ; mais le pittoresque général y gagnera singulièrement. Nos arrière-petits-enfants iront d’Alger au cap de Bonne-Espérance, en confortables wagons, à travers le désert foré de puits artésiens. La nature sera-t-elle changée parce qu’un grand progrès aura été
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introduit dans ces contrées que les géographes désignent aujourd’hui sous le nom de régions inconnues? Non pas ; les palmiers verdiront toujours dans les oasis, et les lions n’en rugiront pas moins, cachés par les papyrus qui bordent les marécages où marchent les flamands roses et où les antilopes viennent boire à la tombée du crépuscule. Soyons de notre temps, et, s’il se peut, précédons-le. Je prie M; A. Boullier de me pardonner mon prosaïsme ; mais la vie m’a donné son expérience et je ne puis la répudier. J’ai beaucoup voyagé; j’ai fait des centaines de lieues et des centaines de lieues pour aller voir des soleils couchants ; je sais qu’il est doux de passer la nuit sur le sable, jo sais qu’il n’est point mauvais de déjeuner avec un oignon cru et de souper avec un œuf dur ; mais j’ai appris à mes dépens qu’il est meilleur de dormir dans un lit et qu’il est plus sain de manger des beefteacks. Rien n’était plus charmant que de traverser l’isthme de Suez, juché sur un dromadaire dont le grelot sonore retentissait dans la nuit; les chacals effarés se sauvaient en piaulant; de grands oiseaux nocturnes vous touchaient de leur aile invisible au milieu de l’obscurité; dans le ciel, de couleur améthyste, les étoiles brillaient d’un éclat inconcevable; on échangeait, en passant, un mot, un souhait avec les caravanes rencontrées; le chant monotone des» chameliers murmurait comme une plainte lointaine; tout cela était fort agréable et avait du caractère, mais faut-il le regretter? Qu’on le demande à M. Ferdinand de Lesseps, il répondra.
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J’ai l’air de chercher une querelle d’Allemand à M. A. Boullier, et en vérité j’ai tort, car il ne le mérite pas. Son livre, en effet, ne sacrifie rien au pittoresque. Sa description est sage et substantielle; elle fait voir , ce qui est rare et ïnérite d’être noté. Son travail est, jusqu’à présent, ce qui a été publié de plus complet sur la Sardaigne; il ne s’est pas arrêté à la surface, il a pénétré jusqu’au cœur du pays; il l’a interrogé avec patience, et il peut répondre à toutes les questions que nous pourrions poser sur son passé, sur son présent et sur les aspirations qui peut-être détermineront son avenir. Comme toutes les contrées qui ont subi des dominations diverses, la Sardaigne a gardé dans ses mœurs et dans ses habitudes l’empreinte des diverses races qui l’ont occupée. Ce n’est pas impunément qu’on passe, au gré de la conquête ou de la diplomatie, des Carthaginois aux Romains, des Romains aux Vandales, des Vandales aux Arabes, des Arabes aux Italiens, des Italiens aux Espagnols, des Espagnols à l’Autriche, de l’Autriche à la maison de Savoie, grâce à laquelle l’antique Ichnusa est entrée aujourd’hui dans le concert unitaire de l’Italie. Dans le pays et dans ses habitants on retrouve çà et là le vestige de tant de peuples dont chacun apportait ses mœurs spéciales et son administration particulière ; cela constitue un ensemble étrange, parfois contradictoire, mais presque toujours curieux, et que M. Boullier a souvent fait ressortir d’une façon remarquable. Cette riche et fertile Sardaigne, que l’antiquité appelait « la nourrice de
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ftt
Rome, » est à cette heure très-déchue de sa fécondité; pauvre, presque dépeuplée, visitée par les fièvres paludéennes, elle voit ses incomparables richesses minéralogiques rester inutiles dans son sein, elle voit les marais et les maquis l’envahir peu à peu ; les plantations d’oliviers faites autrefois par les Romains sont retournées à l’état sauvage; ses grands propriétaires résident sur le continent italien; ses paysans vivent de chasse et de far niente; son commerce est presque nul. Et cependant elle contient tous les éléments d’une enviable prospérité ; c’est aussi la Belle au bois dormant; qui la réveillera?
« Le Sarde, écrit M. de Maistre (29 mai i 8015), est plus sauvage que le sauvage ; car le sauvage ne connaît pas la lumière, et le Sarde la hait. Il est dépourvu du plus bel attribut de l’homme, la perfectibilité . Chez lui, chaque profession fait aujourd’hui ce qu’elle a fait hier, comme l’hirondelle bâtit son nid et le castor sa maison. » Puis, revenant à son système particulier de gouvernement, il ajoute : « Il faut y envoyer un préteur et deux légions, construire des chemins, établir des voitures et la poste, planter force potences. » Ainsi qu’on le voit, l’illustre libelliste n’avait point gardé un souvenir fort agréable de son séjour en Sardaigne, où
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pendant trois ans il exerça les hautes fonctions de régent de la grande chancellerie. Cela se comprend pour ce grand seigneur à la fois souple et hautain, très-sceptique malgré qu’il en eût, Cagliari devait être un insupportable séjour. Il affectait de déplorer l’esprit de nouveauté qui alors bouleversait le monde, et cependant il ne put s’accommoder des Sardes qui, semblables en cela à tous les peuples souvent conquis ou échangés, retournaient toujours à leurs vieilles coutumes par simple esprit d’indépendance. En effet, au bruit de la prise de la Bastille et de la Déclaration des Droits, ils avaient aussi fait leur révolution, mais une révolution en sens inverse; ils massacrèrent les Piémontais, réclamèrent impérieusement leur ancienne constitution féodale que Charles-Emmanuel III avait abolie parce qu’il la trouvait trop barbare, et ils exigèrent le rétablissement de leurs Cortès, selon les usages d’Aragon. Il fallut, pour les calmer, l’intervention môme du pape et des concessions que les princes de Savoie furent très-heureux d’avoir faites lorsque, de toutes leurs possessions, il ne leur resta plus que la Sardaigne, où ils se réfugièrent. Certes, un si beau zèle pour le moyen âge aurait dû toucher le comte de Maistre; il n’en fut rien, ainsi qu’on a pu le voir. On ne doit pas en être surpris : cet éminent esprit était fort enclin à l’opposition, et prenait volontiers le contrepied sur lui-même à défaut d’autres ; on peut s’en convaincre en comparant ses œuvres publiques à ses correspondances privées. L’anathème qu’il a lancé contre
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les Sardes n’est point juste. Leurs mœurs sont âpres, dures, farouches même, j’en conviens; elles ressemblent beaucoup à celles de la Corse; elles ressortent fatalement d’un peuple à la fois montagnard et marin, qui n’a aucun besoin, qui veut bien ne rien demander, mais à la condition de n’avoir rien â donner, et qui habite un territoire dix fois plus grand qu’il ne conviendrait à son nombre. Mais l’extrême indépendance du caractère des Sardes n’est point de la férocité, et dans leur dédain des inventions modernes, dédain sur lequel M. de Maistre ne peut tarir, il ue faut voir qu’une dernière trace du fatalisme dont ces populations ont dû s’imprégner jadis dans leur contact forcé avec les Arabes conquérants. Partout où l’islamisme a régné en maître, l'indifférence de tout progrès est remarquable; l’Espagne seule suffirait à le prouver. Ce n’est pas seulement dans cette indolence méprisante qu’on reconnaît la domination des Arabes; certains usages en consacrent le souvenir. A l’heure des offices, les bedeaux battent du tambour devant l’église pour prévenir les fidèles ; chacun sait que dans les pays où ils sont les plus forts, les musulmans n’ont jamais toléré l’emploi des cloches. Les bedeaux de Sardaigne ne se doutent guère, sans doute, qu’en frappant la peau d’âne ils rappellent traditionnellement l’état de servitude de leurs ancêtres.
Malgré sa taciturnité habituelle, le Sarde est grand danseur, et le ballu tundu est un plaisir auquel il ne sait point résister. C’est une sorte de ronde qui dure
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parfois des heures entières, qui dégénère souvent en frénésie, et dont je me rappelle avoir lu une charmante description que M. Édouard Delessert a donnée dans son livre intitulé : Six semaines dans Vile de Sardaigne (1855). Le trait de mœurs caractéristique des Sardes est la vendetta; en cela ils n’ont rien à envier aux Corses. L’habitude de ne jamais sortir sans être armé du fusil et du coutelas rend les rencontres meurtrières fréquentes et plus faciles; l’intérét de cette po- • pulatiou à la fois violente et naïve s’attache invinciblement au bandit, qui trouve partout asile, abri, et surtout discrétion. Il n’y a pas d’exemple qu’un assassin pour fait de vengeance ait jamais été dénoncé ; en face même de la justice les témoins sont muets, et nulle menace ne peut délier leur langue. Quant aux carabiniers royaux (gendarmes), ils ont 'beau mettre dans leurs recherches toute l’activité possible, ils arrivent toujours trop tard; le coupable a été prévenu, il est déjà dans le maquis ou là-bas peut-être, dans la chaumière, chez quelque belle contadinc que la vie d’aventure n’a point épouvantée. Du reste, jamais la cupidité ne dirige ces meurtres ; tous sont suscités par un amour-propre mesquin et un étroit point d’honneur. On ne pourrait pas citer une victime qui ait été dépouillée par son assassin, si ce n’est de ses armes ; mais c’est là un usage homérique auquel les bas instincts n’ont rien à voir. On ne s’attaque jamais sans s’être prévenu mutuellement, sans avoir déclaré la vendetta. Ces sortes de duels, qui ressemblent à une
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chasse où l’on serait à la fois chasseur et gibier, sont très-fréquentes entre particuliers, ne sont pas rares de famille à famille, et se voient quelquefois de commune à commune. Alors c’est presque une guerre, et les vendetta de cette espèce ressemblent fort au Combat des trente , où Tinteniac fut le mieux méritant. Pourquoi ces mœurs sauvages subsistent -elles encore? M. A. Boullier va nous le dire : « La justice a été si longtemps servile et vénale, que chacun a pris l’habitude de se faire son propre justicier. » Je comprends que la brutale simplicité de ces usages ait fort effarouché M. de Maistre et qu’il se soit écrié : « Beau sujet de méditation 1 L’un des pays les plus fertiles de l’univers est l’un des plus sujets aux disettes ; il est couvert de bétail et l’on manque de laitage; c’est l’effet ' de sa législation et de ses préjugés. » Cette législation n’existe plus, grâce à Dieu; quant aux préjugés, ils diminuent tous les jours, et disparaîtront complètement lorsqu’ils seront aux prises avec la civilisation.
Cette civilisation tardera-t-elle longtemps encore à faire son entrée triomphante en Sardaigne ? Je ne le pense pas. Si j’en crois M. A. Boullier, elle s’y glisse tout doucement, chaque jour davantage, protégée et fécondée par le libre Statut qui régit l’Italie. Les
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princes de Savoie, à l’époque où ils ne possédaient
encore que le Piémont, ont-ils fait pour la Sardaigne,
qui leur avait valu le titre de roi, tout ce qu’on était en /
droit d’attendre d’eux? L’hésitation n’est pas possible, et il faut répondre : Non ; mais on peut plaider les circonstances atténuantes. Obligés de surveiller leurs États de terre ferme sans cesse menacés par la France et par l’Autriche, ils ont dû forcément négliger cette lie presque lointaine pour eux et qu’on leur représentait comme peuplée par d’indomptables sauvages ; pendant une partie de la période napoléonienne, le roi Victor- Emmanuel I er se réfugia à Cagliari ; mais là, au lieu de donner ses soins à l’amélioration du pays qui l’avait recueilli, il ne s’occupait qu’à des intrigues diplomatiques inutilement destinées à lui faire rendre sa couronne usurpée. Plus tard, lorsque les traitésde Vienne eurent remis sur leur trône les grands et les petits potentats que le mouvement français avait violemment déplacés, le grand souci des princes italiens fut, non pas l’amélioration physique, intellectuelle et morale de leurs sujets, mais de combattre lecarbonarisme, qu’ils voyaient partout et qui leur causait d’inexprimables terreurs. La Sardaigne fut encore laissée dans l’oubli. Au point de vue de la politique intérieure de làcour de Turin, elle n’était que d’un intérêt secondaire : au point de vue de la politique extérieure, elle n’était d’aucun intérêt. En effet, elle était sauvegardée par sa situation même et par la force égale des deux puissances étrangères qui pouvaient la convoiter. Il est certain
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qu’elle serait fort utile à la France, car, en termes maritimes, elle est le matelot de la Corse ; il est non moins certain qu’elle plairait à l’Angleterre et compléterait son système méditerranéen ; mais la France ne permettra jamais cette acquisition à l’Angleterre, qui ne la permettra pas à la France. Le cabinet de Turin savait cela parfaitement, et comme il était plein de sécurité pour la Sardaigne, il ne se tourna point de son • côté et ne fît rien pour elle. Elle continua à végéter tristement entre ses forêts et ses marécages, tout entière à ses vieilles mœurs et assez dédaigneuse de ce qui se passait loin d’elle. La promulgation du Statut , la liberté féconde qui en découlait, commencèrent pour elle une vie nouvelle, et l’on peut dire aujourd’hui qu’elle touche à l’heure de sa régénération. Deux lois votées au parlement de Turin (27 juillet 1862, 4 janvier 1 863) ont prescrit la construction de routes nationales et de voies ferrées dans l’île entière. Le réseau est conçu de façon à faire presque le tour de l’île et à desservir les villes principales de l’intérieur. 11 n’est pas h présumer que la petite population sarde (600,000 habitants) suffira à couvrir les frais qu’entraîneront de telles et si coûteuses constructions; mais c’est cependant de l’établissement définitif de ces chemins de fer que datera la réelle émancipation de la Sardaigne. Lorsque les railvvays de la Corse seront construits (le seront-ils jamais?), la route la plus courte pour se rendre d’Italie êt de France en Algérie et dans la régence de Tunis sera par le transit de la Corse, des bouches de Bonifa-
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cio et de la Sardaigne. Actuellement, de Marseille à Alger, de Nice ou de Gênes à Nice, le trajet dure cinquante heures en moyenne; de Gênes à Tunis, il est de cinquante-trois; de Livourne à Bone ou à Tunis, il est de quarante-quatre. En partant de Nice ou de Gênes, en traversant la Corse et la Sardaigne, le maximum des heures de voyage est de trente, dont vingt seulement à la mer. Si un tel projet était mis à exécution, et rien n’est plus facile, la grande fée moderne, la fée de la science appliquée à l’industrie, rendrait vite à la Sardaigne son antique splendeur. Ses terres fécondes seraient cultivées, ses ports seraient le rendez-vous et le refuge des bâtiments de commerce, ses forêts pourraient au moins fournir les bois de construction qu’elles produisent; ses entrailles, fouillées et mises à jour, livreraient les trésors métallurgiques qu’elles renferment; les mœurs adoucies accroîtraient la population, et des forces aujourd’hui inutilisées seraient employées à faire grandir la civilisation. Ce rêve ri’ a rien de chimérique, et des hommes sérieux ont prouvé qu’il suffisait de vouloir sa réalisation pour l’obtenir. ( Sulle ferrovie insulari délia Corsica e spécial mente su quelle délia Sardegna, note deïï ingegnere L. Fatti. Tormo, 20 novembre 1862.) Je regrette de ne pouvoir soulever le voile pseudonyme derrière lequel se cache un homme éminent, connu à la fois par ses travaux scientifiques et militaires, et qui mieux que personne connaît la Sardaigne, car il l’a habitée pendant longtemps.
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Dans les Chants populaires auxquels M. A. Boullier a consacré un volume, j’ai vainement cherché la trace des divers peuples qui tour à tour ont dominé en Sardaigne. J’aurais aimé à y retrouver quelques échos arabes ou espagnols ; mais le Sarde semble s’être réservé tout entier, et il n’a point transmis à ses pensées les souvenirs qu’a gardés son Histoire. C’est assez terne et même un peu monotone; j’y aurais voulu un peu plus de netteté, plus de franchise, plus d’allure, en un mot plus de caractère. Les chants d’amour ne sont pas très-éloignés de ressembler à nos insipides romances ; la saveur y manque, et je n’y sens pas le fumet sauvage qu’on pouvait s’attendre à y trouver. J’aurais \ voulu y rencontrer, en mémoire de l’occupation arabe, quelque chose qui m’eût rappelé le Kacideh de Nâbigha : « Son voile est tombé, sans mauvaise intention, et tandis qu’elle se hâtait de le reprendre, elle opposait à mon œil avide une main, — une main charmante, teinte de henné , dont les doigts ressemblaient à des fruits à peine noués au bout de leurs rameaux délicats. — Elle a fixé sur moi son regard, regard langoureux, comme celui que le malade attache sur les amis qui viennent le visiter. » — L’Espagne n’a pas communiqué à la Sardaigne le secret de son romancero,
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et nul cliant sarde ne peut être comparé à la Julianesa : « Avancez, chiens, avancez 1 puissiez-vous mourir de male rage, vous qui le jeudi tuez le porc et qui le mangez le vendredi! — Voilà aujourd’hui sept ans que je vais par cette vallée. Comme j’ai les pieds déchaussés, les ongles en sont tout saignants. Et je n’ai pour manger que de la chair crue et pour boire que du sang rouge. — Je cherche tristement Juîianesa, la fille de l’empereur; car les Mores me l’ont enlevée au matin de la Saint-Jean, tandis qu’elle cueillait des roses et des fleurs dans le jardin de son père! — Juîianesa, qui était dans les bras fie son ravisseur, l’entendit, et ses larmes tombèrent sur le visage du More !» — Il n’y a même pas, dans ces chants que les Sardes se sont légués de père en fils, quelque chose de cette naïveté charmante qu’on remarque dans les chansons napolitaines. Qui ne se souvient de la jolie canzonetta lo 4 te voglio ben assai? qui ne l’a chantée? qui ne la murmure encore en se rappelant Pausilippe et Baja? Les Sardes semblent, par la spécialité même de leurs mœurs, s’être défendus contre toute invasion de poésie étrangère ; à cet égard, ils ont gardé l’empreinte ineffaçable du génie romain, et ils sont restés Romains. Ils le sont dans leur langue, plus qu’aucun peuple italien, ainsi que le prouve très-nettement M. A. Boullier dans son travail sur les différents dialectes de l’île. Comme la plupart des insulaires de la Méditerranée, comme les Corses, comme les Siciliens, les Sardes ont gardé la sourde désinence latine us, qu’ils prononcent
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u (ou), et ont rejeté l’o sonore des Italiens : ils changent volontiers le v en b , et de Vostrorum ils font Bosaturus. Il faut souvent quelque sagacité pour retrouver la signification primitive des mots qu’ils emploient. J’en citerai un assez singulier exemple qui m’a frappé pendant mon dernier séjour en Sicile. Les Arabes désignaient l’Etna par le vocable Djebel, qui signifie montagne; c’était, en effet, pour la vieille Trinacria, la montagne par excellence. Les Italiens ont pris ce mot pour une dénomination particulière ; de Djebel ils ont fait Gibello , et ont appelé l’Etna Monte Gibe/lo, ^c’est-à-dire le mont montagne, pléonasme inexcusable, mais qui n’est pas rare dans les contrées qu’ont dominées des peuples de langues absolument différentes. Le patois sicilien a renchéri sur le tout, et obéissant, d’une part, à ses réminiscences latines, d’autre part à sa tendance naturelle qui le pousse à adoucir les syllabes dures, de Monte Gibello il a fait Munccibeddu , qu’il faut prononcer Mounchibeddou. Dans ce mot à la fois flasque et pesant, Virgile reconnaîtrait-il cet Etna qu’il a chanté et qui écrase de tout son poids le géant Encélade? Le pauvre Titan s’agite encore, il l’a prouvé récemment :
Et Tessum quot est mutât latus, intremere omnem
Murmure Trinacriam, et cœlum sublexere fumo,
Je’me laisse entraîner ; il est temps de revenir, car je ne voulais que parler du peuple sarde et recommander le livre de M. A. Boullier aux amis de l’Italie. Il
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croit à l’avenir de la Sardaigne; il n’a pas tort, et je ne saurais mieux terminer qu’en citant ses propres paroles : « Une révolution féconde est venue l’émanciper il y a quinze ans et l’appeler à une nouvelle vie. Elle a dès lors secoué sa torpeur, et, délivrée de ses lisières, elle s’est mise à marcher ; elle marche, elle est pleine d’ardeur et de confiance. S’il lui reste beaucoup à faire, la grandeur de sa tâche, loin de la décourager, la stimule. Elle sait qu’étant libre, elle y pourra suffire. La liberté, en effet, qui seule donne du prix à la vie, donne seule aussi aux sociétés la puissance et la fécondité. Il y a des peuples qui, par la gloire des armes, par l’éclat des lettres et des arts, par l’étendue des entreprises commerciales, s’élèvent à de hautes destinées ; mais il n’y en a pas qui restent longtemps grands et prospères sans la liberté. » Il est difficile de mieux penser et de mieux dire.
Ce livre impartial, un peu sec dans sa forme, écrit par un homme de bonne foi, est un résumé excellent des souffrances et des efforts de l’Italie pendant une période de cinquante ans. La rénovation italienne est un fait politique et moral trop considérable pour que nous n’attachions pas une sérieuse importance aux récits qui la racontent et l’expliquent. L’auteur est unitaire, il ne le cache pas. « Si mes sympathies, dit-il dans sa préface, sont ouvertement acquises aux hommes du parti national, si je dépeins sous des traits sévères et peut-être durs les gouvernements que la dernière révolution a emportés, c’est que j’ai vu à l’œuvre les uns et les autres. J’ai reconnu d’un côté
1. Histoire de la renaissance politique de l'Italie , 1814-1801, par Rodolphe Rey.
une aspiration noble et généreuse, des griefs fondés, un but hautement respectable; de l’autre j'ai vu des dynasties faibles et cauteleuses, ennemies du progrès, souvent cruelles, toujours dépourvues de fierté et d’esprit national, redoutables à leurs sujets, mais rampantes devant l’Autriche. » Après cet exposé trèssimple et très-complet, il est presque inutile de dire que M. Rey a étudié la question sur les lieux, et que, de 4848 à 4864, il a été témoin des défaites et des victoires de la patrie italienne. Le but qu’il a poursuivi et atteint en écrivant son livre mérite d’être loué : il a voulu, racontant les souffrances sans nom que les Italiens ont supportées avec courage, prouver la légitimité de leurs espérances et affirmer une fois de plus, l’histoire moderne en main, qu’un peuple est propriétaire de lui-même, et qu’il est dans son droit strict en choisissant la forme et les institutions qui lui conviennent. Au moment où une dernière crise se prépare, crise qui peut facilement devenir grave pour le bonheur ou le malheur de l’Italie, il ne sera pas superflu d’étutier avec M. Rey les causes qui ont amené entre la papauté temporelle et l’Italie une séparation qui maintenant nous paraît définitive.
En 4846, l’Italie dormait, ou du moins on pouvait le croire. Des Alpes à l’Adriatique, du Tagliamento au
cap Spartivento, le prêtre et l’Autrichien, unis dans une pensée commune de compression et d’asservissement, tenaient la Péninsule entière sous la verge et la baïonnette. Quelques jeunes hommes héroïques, comme les Bandiera, avaient essayé d’émouvoir et de soulever une population que l’épouvante rendait sourde ; la nouvelle de l’exécution des insurgés n’avait éveillé dans les cœurs qu’une pitié muette et stérile. Tout était dans un calme plat ; la police et le confessionnal gouvernaient l’Italie. Les petits souverains absolus trônaient dans leur omnipotence et prenaient en sincère pitié les rois constitutionnels qui se donnaient la peine de discuter les intérêts du pays avec le pays lui-môme. La mort d’un seul homme changea ce repos en agitation, et démontra aux optimistes entêtés que l’Italie n’avait répudié aucune de ses aspirations. Le 1 er juin 1816, Grégoire XVI mourut. Son gouvernement n’avait point été doux, et le cardinal Lambruschini, son premier ministre, n’a pas laissé parmi les Romains des souvenirs trop populaires. Le conclave précipita l’élection, afin d’éviter la votation des cardinaux étrangers, qui presque tous étaient favorables à Lambruschini. Dès le troisième jour, le cardinal Mastaï fut élu; il prit le nom de Pie IX. C’était un inconnu, et lorsqu’il fut, selon l’usage, présenté au peuple assemblé au bas de la loge du Quirinal, un silence extraordinaire accueillit le nouveau pontife. On l’attendait à l’œuvre avant de le juger ; mais il y avait au fond des cœurs, si longtemps comprimés, un
tel besoin d’espérance, un tel désir de réformes politiques et sociales, qu’il devait suffire d’un seul indice de mansuétude pour pousser les sujets vers leur récent souverain. Chacun comptait sur une amnistie ; le pape lui-même la désirait. Elle fut décidée en principe ; mais la commission de cardinaux nommée pour en discuter les clauses ne pouvait parvenir à se mettre d’accord. Pie IX trancha ce différend dans le sens le plus large. Ce fut le 16 juillet, dans la soirée, que cette bonne nouvelle se répandit dans Rome. La population se précipita au Quirinal avec des clameurs de joie; trois fois le pape, en vêtement privé, apparut pour donner sa bénédiction. Le lendemain, l’ovation fut complète encore. Dans les provinces, on guettait sur les routes les courriers porteurs du texte de l’amnistie. « A sa lecture on versait des larmes, on ceignait l’acte de guirlandes de fleurs; les maisons se tendaient de draperies, les cloches sonnaient ; partout on exhibait l’image du pontife, et, des plus humbles bourgs, les paysans s’associaient à l’allégresse générale. Ala reconnaissance se joignait un grand espoir : chacun voyait dans l’amnistie la condamnation du -régime grégorien et l’inauguration d’une ère nouvelle; on n’appelait Pie IX que l'ange du Vatican ! ».
Qu’était-ce donc, en somme, que cette amnistie qui mettait tout un peuple en délire? Ce n’était même pas une amnistie complète, c’était une sorte de pardon ; car, pour en avoir le bénéfice, tout condamné politique était tenu de s’avouer coupable. « D’où vient donc, dit
M. lley, la popularité inouïe qu’un pareil acte valut au nouveau pontife et l’attente qu’il éveilla? Le tour que le parti modéré avait donné depuis quelques années à l’agitation patriotique; ses éloges à la papauté, ses .exhortations à se rapprocher des princes, ce désir devenu très-vif d’une réconciliation avec l’Église y entrèrent pour beaucoup. Puis il est des moments dans la vie des peuples où les cœurs ont besoin d’oublier, de croire, d’espérer; moments trop courts, hélas 1 et suivis souvent d’amères déceptions, mais qui attestent l’immortelle et sublime confiance de l’humanité dans la liberté et la vertu 1 » Un seul fait montrera sous quel régime abrutissant les Romains avaient vécu pendant ce pontificat de Grégoire XVI. L’autorisation accordée par son successeur d’ouvrir à Rome un certain nombre de cabinets de lecture fut considérée comme une preuve d’intentions libérales.
Que Pie IX ait été animé de bonne volonté, je n’en doute pas ; qu’il ait tenté l’œuvre difficile, sinon impossible, de réconcilier la population romaine et l’Église, je le croi§ ; mais sa conduite pleine d’irrésolution, ses perpétuelles incertitudes prouvent qu’il n’avait aucun plan arrêté, qu’il allait au hasard, demandant au Saint-Esprit une inspiration qui n’était point accordée. 11 me paraît certain qu’il n’eut jamais qu’une notion vague et confuse des besoins de la société civile ; il était dès lors ce qu’il s’est montré ouvertement depuis, un théocrate par excellence. Quand on lui parle de la sécularisation de l’administration, il la
rejette avec horreur. Toutes ses diverses fluctuations devaient arriver à renfoncer en lui l’entêtement clérical, qui semble former le fond même de son caractère. Il fallut bien du temps, bien des déceptions pour en arriver à faire cette découverte. Pie IX était devenu l’idole des Romains et de l’Italie entière. Gioberti regardait de son côté et disait: Voilà le libérateur! Les proscrits, les prisonniers sortis de la geôle, accouraient lui demander sa bénédiction ; on dételait sa voiture, on le traînait en triomphe, on pleurait en l’apercevant; sa bénédiction avait un prix que n’avait point eu celle des autres papes ; les néo-Guelfcs reconnaissaient en lui le Pontife rédempteur si longtemps attendu. Ce vertige gagnait de proche en proche ; on croyait fermement que ce souverain pontife allait, du haut de la chaire de saint Pierre, donner la liberté urbi et orbi ; l’aveuglement de l’enthousiasme obscurcissait les cerveaux les plus froids ; au personnage réel on substituait un personnage légendaire et presque fabuleux ; ce n’était plus le serviteur des serviteurs de Dieu qui trônait au Vatican, c’était une sorte de Pierre l’Ermite doublé de Charlemagne, croyant à la liberté comme au Christ et prêt à les réunir dans un éternel hymen. Au milieu de cet encens qui montait vers lui avec les cris d’espérance de tout un peuple, Pie IX ne se faisait guère illusion ; il eut le sentiment de son impuissance, et dans une de ses heures de découragement on l’entendit sécrier: « Ils attendent de moi ce que je ne suis pas capable de faire; je n’ai ni la force ni le génie d’un Napoléon ; je
LA RÉSURRECTION ITALIENNE, ne suis qu’un pauvre prêtre. » D’autres, près de lui, le suivant pas à pas, l’étudiant à chaque heure, comprenant sa faiblesse, voyant sans peine que les concessions étaient plutôt arrachées qu’accordées, doutaient de l’avenir et devinaient quç, tout co grand mouvement finirait en fumée. M. Rossi, alors ambassadeur de France à Rome, écrivait à M. Guizot, dans les premiers mois de 1847 : «R n’y a eu jusqu’ici que des promesses, des projets, des commissions qui ne travaillent pas; et on ne sera pas surpris d’apprendre que ce pays commence à se méfier et à s’irriter. R n’accuse pas le pape de duplicité, mais il le soupçonne de faiblesse. » En effet, on allait lentement,- on s’arrêtait, on hésitait à chaque pas; en présence des droits civils réclamés, le pouvoir ecclésiastique ne pouvait résister à prendre une décision. Ainsi il fallut attendre jusqu’au printemps de 1847 pour obtenir une nouvelle loi de censure qui permît à des hommes aussi modérés que Mgr Gozzola de publier un journal qui fut il Contemporaneo. Ainsi qu’on le voit, les réformes les plus élémentaires se faisaient désirer longtemps ; la foi dans les intentions de Pie IX n’en était pas ébranlée, et jamais peut-être peuple et souverain ne vécurent dans un tel platonisme ; l’un se contentant d’espérer, l’autre se bornant à laisser croire. Les Romains semblaient inébranlables dans leur amour ; quand une bonne mesure était adoptée, ils en faisaient honneur au pape, qu’ils acclamaient. Lorsqu’une restriction était apportée aux libertés promises, ils en accusaient les conseillers du pontife; ils
disaient à ce dernier : « Saint-Père, l’idée n’est pas de
vous î » Ils crièrent souvent : Vive Pie IX seul!
Enfin, après neuf mois de tergiversations pendant lesquels toute espérance, si exagérée qu’elle fût, put paraître légitime, le 19 avril 1847, le pape décréta la formation d’une Consulte composée de députés laïques chargés de contrôler les matières financières et de transmettre des avis au gouvernement. De plus, la haute administration, régularisée, fut divisée en ministères distincts, mais exclusivement attribués aux ecclésiastiques. C’était tomber de haut, et de ce jour date ce premier refroidissement qui fut le précurseur de la scission complète. Les hommes qui ne persistèrent pas à s’aveugler eux-mêmes comprirent que le pape, libre alors de toute pression, absolument maître de la situation intérieure, avait, par ces deux faibles réformes, été aussi loin que le lui permettaient les droits du pontificat. Elles avaient suffi cependant pour exciter la colère et la haine des sanfédistes; qui, dès l’été de 1847, inondaient les Romagnes d’écrits incendiaires, composés à Rome, au sein même de la congrégation : « La religion de Jésus-Christ touche à sa ruine, disait-on ; V intrus Mastaï en est le profanateur, il en rêve la destruction ; les adorateurs du vrai Dieu supporteront-ils un tel opprobre?... » La première insulte jetée au pape sortit du clergé italien, comme jadis la première injure adressée à la reine Marie-Antoinette avait été proférée par sa famille. Les princes régnant surJ’Italie, le parti réactionnaire, accusaient Pie IX d’être un anarchiste
et de faire au peuple des concessions dangereuses et prématurées. Les libéraux, de leur côté, reprochaient au souverain pontife de ne pas entrer courageusement dans la voie d’un progrès réellement large et fécondant. Il y avait malentendu, et on ne devait pas tarder à le reconnaître ; mais l’Italie avait rêvé si ardemment et depuis si longtemps un pape libéral italien, qu’elle ne pouvait se détacher de cette utopie et qu’elle s’obstinait à voir dans le faible Pie IX le héros qu’elle espérait. Il fallut une rupture ouverte pour que l’Italie fût désabusée. Sans que le pape le comprît nettement et sans qu’il fît rien pour la ressaisir, la situation lui échappait. La question entrait dans une phase nouvelle. Les sanfédistes et les libéraux se trouvaient face à face : les uns au nom de l’épiscopat menacé ; les autres au nom des libertés devenues nécessaires. L’Autriche appuyait les premiers; les seconds ne puisaient leurs forces qu’en eux-mêmes. Et le pape entre ces deux ennemis éternels, que rien encore n’a pu réconcilier, semblait être un juge du camp appelé à prononcer sur les coups, sans même se douter que, quels que fussent les vainqueurs, c’était lui qui serait le vaincu. Les libéraux prétendaient être sur la trace d’un complot réactionnaire qui, devant éclater à Home le 16 juillet, rétablirait violemment le despotisme et toutes les duretés du gouvernement grégorien. Le peuple romain, par son attitude énergique, fit avorter cette conspiration, si tant est qu’elle ait jamais sérieusement existé. Cependant on pourrait le croire, car le même jour, 16 juillet,
800 soldats autrichiens s’emparèrent inopinément de Ferrare et y tinrent garnison. Dans cette circonstance, l’Autriche agit-elle sous sa propre responsabilité? Fut-
elle secrètement appelée par Pie IX? Les avis sont partagés et l’histoire prononcera.
C’est ce fait brutal d’une intervention étrangère qui, par ses conséquences, rendit la conciliation impossible entre le pape et les Romains. Tout disparut devant cette agression ; la recherche des réformes tant attendues sembla même abandonnée ; il n’y eut plus qu’une idée : celle de la patrie, et qui plus est, de la patrie envahie. Faisons un retour sur nous-mêmes. Si aux plus mauvais jours de 1848, pendant l’insurrection de juin, nous avions appris tout à coup que, sans provocation et sous prétexte de rétablir l’ordre, l’Allemagne setait emparée de Strasbourg, qu’aurions-nous fait? Nous aurions à tout prix voulu délivrer le territoire français, nous aurions chassé le gouvernement qui ne nous eût pas conduits a l’ennemi, et nous aurions bien fait. Ce fut à ce moment que Pie IX put reconnaître avec angoisse qu’il portait en lui un double et inconciliable caractère, celui de prince italien, celui de chef du catholicisme. Il préféra l’un à l’autre ; il fut catholique, et l’on peut dire que dès cette heure il cessa d’ôtre Italien.
Les Romains le comprirent et ne lui pardonnèrent jamais. Il protesta cependant; mais le prince de Metternich, qui à cette époque menait encore l’Europe et la conduisait tout doucement au précipice, répondit fort lestement au pape ; et, par un procédé oratoire dont on abuse beaucoup trop, il devint lui-même accusateur, et reprocha au pape de soulever l’opinion publique contre l’Autriche. L’occupation violente de Ferrare n’avait cependant pas besoin de commentaires. À ce moment, tous les sujets pontificaux se précipitèrent au-devant du pape et le supplièrent de repousser les Autrichiens. Les couvents ne furent pas les derniers à parler d’une croisade pour chasser ce profanateur de la terre sacrée. « Les ordres religieux, disait un moine de Pérouse, sentent aussi qu’ils sont citoyens ; et s’il ne leur est pas permis de ceindre l’épée, il ne leur est pas défendu de monter sur l’IIoreb pour soutenir les bras du grand-prêtre et implorer l’aide du Ciel pour l’extermination des Amalécites. Qu’on se rappelle que le crucifix arboré par les capucins dans la grande journée de Lépante servit à refréner la barbarie musulmane 1 » Si Pie IX eût suivi le légitime élan des populations qui le poussaient à la guerre contre le vieil ennemi de la Péninsule, il eût été le souverain le plus populaire de l’Europe, et la papauté se serait peut-être ainsi substituée à la maison de Savoie dans le grand travail de l’unification italienne. A ce point de vue, il est sans doute heureux que le pape ait hésité devant la hauteur de la tâche qui lui incombait, car il est cer-
tain maintenant que l’Italie sera sécularisée. Du reste, comme s’il eût prévu le rôle qui devait plus tard échoir à son fils, Charles-Albert, à la nouvelle de l’invasion de Ferrare, offrit au pape de mettre à sa disposition toutes les forces piémontaises. L’émotion ne s’arrêta pas là ; elle parcourut chaque ville de l’Italie : le pape était regardé comme un martyr, et chaque acte partiel de la révolution italienne fut commencé au cri de Vive Pie IX! Mais l’espoir commun fut trompé : le pape n’accepta pas les offres du roi de Piémont, et il s’opposa à ce qu’une démonstration énergique fût tentée pour chasser les Autrichiens de Ferrare. Son obstination amena un résultat qu’il n’avait pas prévu : les ultra-libéraux profitèrent de l’exaltation populaire pour prendre la direction du mouvement, et chaque jour Pie IX fut assailli par des députations qui lui demandaient de nouvelles réformes. Quand on le poussait dans ses derniers retranchements et qu’on voulait absolument savoir ce qui se cachait derrière la bienveillance de ses paroles, il montrait le crucifix et déclarait s’en remettre à la protection du Jrès-Haut. Dans une cérémonie publique, à l’occasion de l’élection du patriarche de Jérusalem, il déclara que l’obéissance due aux souverains est d’institution divine; il en fit presque un dogme religieux. Les esprits clairvoyants purent regarder vers l’avenir avec inquiétude et se demander si le peuple romain et le pape ne s’étaient pas de bonne foi trompés l’un l’autre et l’un sur l’autre. Vers la fin de 1 847, la désaffection faisait des progrès ; le 8 décembre, M. Rossi écrivait :
« Ce qui m’épouvante, c’est la question des laïques. Je l’ai fait observer cent fois au pape et au cardinal secrétaire d’État. En accordantune portion du ministère aux laïques, on réunirait les modérés..» C’était là en effet une grande question, et M. Rey a eu raison d’écrire, en parlant des populations romaines : « Si elles haïssaient l’administration ecclésiastique, elles avaient en horreur la domination de l’Autriche. » Ce sentiment est commun à toute l’Italie ; mais le pape ne le comprit pas ; les laïques furent exclus du maniement des affaires publiques, et, le 10 janvier 1848, il déclarait, dans un édit, « qu’il n’entendait point se faire solidaire de l’agitation italienne et la suivre dans une guerre contre l’Autriche ; que la papauté était une institution universelle , et disposait de 200 millions de catholiques toujours prêts à accourir à sa défense si quelque ennemi la menaçait. » Ce n’était point au cabinet de Vienne que s’adressait un tel avertissement, c’était à ceux qui s’étaient laissé abuser par l’utopie d’un pape national. Depuis deux ans on sollicitait du pape l’octroi d’une Constitution. Il éludait toujours, et non sans habileté, de répondre directement. La nouvelle subite de la révolution de Février vint lever tous ses scrupules, et les cardinaux eux-mêmes se joignirent aux libéraux pour demander à Pie IX le Statut si longtemps promis. Là encore, comme toujours, la double qualité du pape devenait un obstacle presque invincible : « Comment, dit M. Rey, placer ce pontife qui, aux yeux des fidèles, est le médiateur entre le ciel et la terre, le vicaire
de Dieu, auquel on ne parle qu’à genoux, dans la position d’un prince constitutionnel, obligé de composer avec un parlement et d’en recevoir des conseillers déplaisants ou hostiles ? Un autre obstacle naissait de la position du cardinalat et de sa prétention, admise à Rome, d'être le coassocié du pape à la souveraineté temporelle... Pour répondre à ces conditions spéciales, la commission imagina d’organiser le cardinalat en un sénat délibérant dans le privé avec le pape sur toutes les lois et réglements votés par les deux chambres et les approuvant ou les rejetant. Le Statut romain stipula encore le maintien de la censure ecclésiastique et l’attribution au pape et au Sacré-Collége de toutes les questions mixtes. » On peut voir, d’après cela, que Rome n’eut qu’un simulacre de Constitution. Dans une machine, quand les rouages se neutralisent au lieu de s’entr’aider, on peut affirmer, sans être grand prophète, qu’elleme fonctionnera pas longtemps.
On se rappelle ce qui se passa alors en Ralie, en ce moment d’enthousiasme et d’espérance ; tous les différents États qui composaient alors la Péninsule déclarèrent la guerre à l’ Autriche. Le 29 avril, le pape prononça l’allocution demeurée célèbre qui dégageait la responsabilité du sgint-siége vis-à-vis du gouvernement autrichien. Ce fut littéralement un coup de théâtre; la colère, on peut même dire le mépris et la haine, succédèrent subitement au respect, à la confiance, à l’amour. Pie IX, qui n’avait jamais compris que sa popularité extraordinaire était surtout faite d’espé-
LA RÉSURRECTION ITALIENNE'. m
rances, qui n’avait pas deviné qu’on aimait en lui non pas ce qu’il était, mais ce qu’il pourrait être, fut stupéfait et indigné de ce changement. Son ressentiment fut acerbe, plein d’amertume, et le poussa à publier cet édit irrité où il menaçait ses sujets de les excommunier. C’était plus qu’une imprudence, c’était une folie: le
pouvoir absolu en commet souvent de pareilles. L’effet fut désastreux. On accusa le pape d’hypocrisie. Enfin il a jeté le masque 1 disait-on ; sa faiblesse devenait un crime ; ses irrésolutions étaient prises pour une, conduite habile et pleine de duplicité. « Quoi! il n’a pas excommunié les Autrichiens quand ils violaient notre territoire , et maintenant il parle d’excommunier ses fidèles sujets, coupables seulement de vouloir libérer l’Italie du joug étranger ! Pie IX n’est qu’un traître, un ami de l’Autriche 1 En se refusant à faire la guerre h l’ennemi mortel de notre patrie, il confesse que les deux pouvoirs sont inconciliables. La papauté temporelle est toujours l’ennemie irréconciliable de notre indépendance. Aussi longtemps qu’elle subsistera, le peuple romain ne possédera ni liberté ni patrie. » (P. 255-56.) Pie IX tut très-effrayé de ce déchaînement de colère qu’il n’avait point prévu et qu’il ne comprenait absolument pas. Pour calmer le peuple et faire preuve d’italianisme, il daigna écrire une lettre autographe à l’empereur d’Autriche pour l’engager à renoncer à ses droits sur l’Italie. Ilélas 1 est-ce en employant de tels et si misérables moyens qu’un souverain a pu croire un seul instant qu’il remplissait les
devoirs que sa condition lui imposait? La Constitution cependant essayait de fonctionner et n’y réussissait que bien difficilement. Tout était nouveau, le mécanisme et les hommes. Et puis, comment admettre qu’un souverain infaillible et le régime constitutionnel puissent jamais marcher ensemble I Le ministère ne pouvait parvenir à faire exécuter ses ordres : les nonciatures refusaient de l’écouter et communiquaient directement avec le pape, qui, à l’aide du cardinal Antonelli, opposait un gouvernement occulte à celui du Statut. « Le corps diplomatique affectait de s’adresser directement au pape. Bien que les emplois fussent ouverts aux laïques, les tribunaux supérieurs et le gouvernement des provinces appartenaient toujours à la prélature. Le pape repoussait systématiquement les candidats laïques proposés par le ministère... Les actes du gouvernement parlementaire se trouvaient incessamment mis en question par les gens d’Église au nom du droit canon, science mystérieuse où nul œil laïque n’a jamais pénétré. » Je n’ai qu’une surprise, c’est que dans des conditions semblables et en présence d’un si mauvais vouloir, il se soit trouvé des hommes assez courageux pour consentir à accepter le fardeau d’un ministère. On eut cependant quelques espérances nouvelles lorsque le comte Rossi entra aux affaires, le 16 septembre 1848; mais elles ne devaient pas être de longue durée. Les lois de la vitesse acquise existent dans le monde moral comme dans le monde physique, et lorsqu’un gouvernement se précipite à sa chute, la main la plus
habile et la plus sûre ne parvient pas toujours à l’arrêter. Rossi entreprit une tâche impossible : faire entrer la papauté dans la vie civile et politique , c’est-à-dire mettre l’immobilité même en mouvement. 11 devait payer de sa vie cette tentative héroïque et désespérée. A l’extérieur, il cherche à former une fédération entre les provinces napolitaines, le Piémont, la Toscane, sous la présidence du pape. Cette idée a été reprise depuis sans plus de succès. A l’intérieur, il supprima des pensions, des sinécures, projeta des chemins de fer, essaya de nettoyer les écuries d’Augias de l’administration ecclésiastique et ne tarda pas à se faire haïr du parti sanfédiste. Les libéraux ne lui étaient guère plus favorables, et le pape lui-même ne se gênait pas pour neutraliser ses efforts. On sait comment finit cet homme de bonne volonté et de grand talent. Quelle main porta ce coup direct et rapide qui fait involontairement penser à celui de Ravaillac? Il y avait bien du monde, le 15 mai, aux alentours de la cancelleria. Les deux partis extrêmes s’accusèrent mutuellement. Ce qu’on a dit alors et depuis, il est inutile de le répéter; l’histoire décidera la question. On sait le reste : la fuite à Gaëte, l’intervention française, le retour du pape, le rétablissement et le maintien obstiné de .tous les abus qui por- 1 tent la mort au cœur même de la papauté temporelle. Nous voyons chaque jour ce suicide s’accomplir sous nos yeux ; il est inutile d’en parler davantage.
Chaque phase de la révolution italienne a été traitée par M. Rodolphe Rey avec, soin et talent. Son livre est
bon, dans toute l’acception du mot; c’est celui d’un honnête homme qui a cherché et trouvé la vérité. De cette lecture il se dégage une moralité que voici : En 1847 et 1848, tous les souverains qui régnaient en Italie ont accordé des Constitutions à leurs peuples ; depuis, tous, sauf le Piémont, les ont retirées par la force. Que sont devenus ces souverains? Qu’est devenu le Piémont? L’honnêteté et le respect de la foi jurée sontils donc les meilleurs moyens de gouvernement ? Je le crois.
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M. Dumesnil, connu par son Histoire des plus célèbres amateurs et de leurs relations avec les artistes, a fait pour l’Italie entière ce que M. Ampère a fait pour Rome. Il a réuni dans un seul volume, distribué avec méthode et clarté, des extraits tirés des différents Voyages en Italie écrits par des Français. Il a habilement varié les citations qu’il a choisies, de manière à montrer sous différents aspects, et par des appréciations différentes, le pays dont il s’occupait. A côté de De Brosses qui, sous prétexte de trouver des variantes aux textes connus de Suétone et de Salluste, courait les ruelles, se plaisait aux courtisanes de Venise, écoutait force musique et assistait aux obsèques de Clé-
1. Voyageurs français en Italie depuis le xvi» siècle jusqu'à nos jours, par M. J. Dumesnil.
nient XII, on trouve l’honnête abbé Barthélemy, tout empreint d'antiquité, cherchant les intailles, collectionnant les médailles, interrogeant les ruines et visitant les collections ; puis, après Victor de Bonstetten parcourant le Latium sur les traces de Y Enéide, il nous montre Lullin de Chûteauvieux étudiant l’Italie agricole, admirant le système d’irrigation de la vallée du I ‘à, se hasardant dans les pestilentiels marais pontins, et s’affligeant en présence de la campagne de Rome, si chère aux artistes et à la maV aria . Nous ne marcherons pas, à la suite de M. Dumesnil, sur les pas de tous les voyageurs qu’il cite, et parmi lesquels Paul- Louis Courier n’est pas le moins intéressant; nous nous contenterons de signaler ceux qui principalement se sont occupés de deux villes intéressantes par leur passé, par leur récente histoire; l’une enfin délivrée et réunie à la mère-patrie ; l’autre espérant encore et attendant de meilleurs jours ; nous ne parlerons donc que de Venise et de Rome.
Le sieur de Saint-Disdier, attaché à l’ambassade du comte d’Avaux, résida à Venise pendant trois ans, du commencement de 1672 à la fin de 1674. Très au fait de la vie italienne et pouvant facilement, par sa position même, pénétrer le mécanisme compliqué du gouvernement vénitien, il publia en 1680, à Amsterdam,
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chez Daniel Elzevir, un fort curieux livre intitulé la Ville et la République de Venise. A le lire, on comprend que si les drames modernes ont été souvent beaucoup trop loin dans leurs prétendues peintures des mœurs vénitiennes, ils ne sont pas toujours restés en dehors de la vérité. Là, le gouvernement n’était, en somme, qu’une affaire de haute police, de défiance et de trahison. Tout se faisait dans l’ombre, et jamais plus mystérieuse machine n’a fonctionné sous le soleil. La glorieuse république était déjà sur son déclin lorsque Saint-Disdier la visita ; elle venait de subir cette longue et désastreuse guerre contre les Turcs, qui se termina par le traité du 6 septembre 1GC9. Sa plus belle et sa plus ancienne possession dans l’archipel grec, Candie, que Louis XIV môme n’avait pu sauver, malgré tout l’esprit de M. de Yivonne et la bravoure de M. de Beaufort, était définitivement cédée au Grand-Seigneur. Venise avait déployé une activité héroïque; en cent jours son arsenal avait pu équiper et mettre à flot cent galères ; on avait construit de nombreuses galéasses, énormes navires montés par douze cents hommes d’équipage, armés de cinquante pièces de canon, marchant indifféremment à la voile ou à la rame, et dont le capitaine s’engageait par serment et sur sa vie à ne jamais refuser le combat, même seul contre vingt-cinq galères ennemies. Tant d’efforts avaient été inutiles, et le croissant de l’islamisme avait remplacé la bannière ornée du lion de Saint-Marc dans toute l’étendue de l’ancienne Crète. Venise avait, faute de mieux, re-
pris son commerce avec le Levant, et le sieur de Saint- Disdier affirme d’un seul mot son origine française en faisant d’Alep un port de mer. — Sire, disait Goethe à Napoléon, ce qui distingue le Français des autres peuples, c’est qu’il est fort bon soldat et qu’il ne sait pas un mot de géographie.
La découverte de l’Amérique et la route ouverte par le cap de Bonne-Espérance réduisirent Venise à faire spécialement le commerce avec l’Allemagne, Constantinople et la France. Il y a là un fait douloureux à signaler. En Allemagne, elle envoyait ses cristaux, ses perles de verroterie et ses miroirs ; en France, ses étoffes de velours et de soie. Aujourd’hui que se passe-t-il? Exactement le contraire. C’est l’Allemagne qui fabrique les glaces et les verreries de toutes sortes, et la France est en possession de fournir la soie ouvrée et le velours au monde entier. Rien ne se fabrique plus à Venise, si ce n’est quelques fantoccini en sparterie qui se vendent cinquante centimes la pièce. Les fameux points de Venise ne trouveraient même plus une ouvrière sur les bords de l’Adriatique ; en revanche, la Belgique, la France et l’Angleterre font d’incomparables dentelles. On avait tout pris à cette pauvre Venise, non-seulement son indépendance et sa liberté, mais encore son industrie et son commerce. Elle était doublement vassale ; ses durs maîtres lui avaient tout enlevé et ne lui avaient rien donné.
Saint-Disdier est particulièrement intéressant lorsqu’il vient à parler des institutions qui régissaient la
république, et qui, toutes, étaient fort habilement calculées pour assurer la prédominance de l’aristocratie. Au doge lui-même elles rappelaient sans cesse et par toutes sortes de moyens qu’il n’était pour ainsi dire qu’un magistrat nominal. « La monnaie de Venise porte le nom du doge ; mais, au lieu de son Image, on y voit un doge revêtu de ses habits ducaux, à genoux devant Saint-Marc, pour donner à connaître que le prince est sujet de la république. » Dans une seule circonstance, le doge avait droit de faire bat tre monnaie à l’effigie et à la devise qu’il choisissait lui-même ; c’était pour les pièces destinées à être jetées à la foule. Lorsque, le jour de son élection, il était porté dans le poggee d’honneur autour de la place Saint-Marc, on prenait soin aussi de ne point lui laisser oublier qu’il n’était qu’un homme comme les autres, et, après qu’il avait prêté serment et juré l’observation des statuts de la république, on le faisait passer par la salle où il devait être après sa mort exposé sur un lit de parade. Je ne sais si un souverain moderne se contenterait de la
médiocrité matérielle dans laquelle le doge était maintenu ; les riches particuliers de notre temps n’en seraient même pas satisfaits : « La république donne au doge quatorze mille ducats d’appointements, qui font environ trente-quatre mille livres, pour l’entretien de sa maison et pour les frais qu’il fait à traiter quatre fois par an les ambassadeurs, la seigneurie et tous les sénateurs qui assistent ce jour-là aux fonctions. Le train ordinaire du doge consiste en deux valets de chambre,
quatre gondoliers et quelques autres serviteurs. » Triste liste civile pour un tel prince, de si haut renom et représentant une si puissante république 1 Elle ferait sourire de pitié le plus humble banquier de nos jours.
Quant au Conseil des Dix, qui était « le plus grave et le plus redoutable tribunal qui se pût voir, » il vivait dans une défiance perpétuelle : il était toujours prêt à la défense; il ne siégeait pas en armes, il est vrai, mais dans la salle voisine de la chambre du conseil « il y a six cents mousquets toujours chargés et cent mèches arrangées autour d’une machine ronde, lesquelles, par le moyen d’un ressort, se peuvent allumer en un instant toutes à la fois. » La « machine ronde » existe encore; ellç est déposée comme un objet de curiosité à l’arsenal de Venise, où je me rappelle l’avoir vue et manœuvrée; elle figure assez bien un buffet d’orgues posé horizontalement, et dont chaque tuyau aurait le même diamètre. L’horrible invention de Fieschi en donnait une idée assez exacte. Au-dessus du Conseil des Dix, qui était au-dessus du doge, siégeait, dans son terrible et mystérieux appareil, le Conseil des Trois ou des inquisiteurs de l’État. « Ces trois seigneurs ont un pouvoir absolu sur la vie du doge, des nobles, des étrangers et de tous les sujets de la république , sans être obligés d’en rendre compte à qui que ce soit, ni d’en communiquer avec le Conseil des Dix, s’ils se trouvent tous trois du même avis. Les exécutions de ce tribunal ne sont pas moins secrètes que ses jugements, car on envoie la nuit noyer le coupable, sans autre for-
raalité que la confrontation de deux témoins, s’il y en a. » Nul patricien, nul homme appartenant au service de la noblesse, fût-il le dernier des aides de cuisine, ne pouvait, sous aucun prétexte, entrer en communication avec les ambassadeurs des puissances étrangères. « L’abbé Moro, noble Vénitien, quoique exclu du Grand-Conseil par sa qualité de bénéficier, fut étranglé, par l’ordre des inquisiteurs d’État, à cause des secrètes intelligences qu’il avait avec l’ambassadeur d’Espagne. Cornaro, qui fut pris quelque temps après dans une gondole où il s’entretenait avec le secrétaire d’un autre ambassadeur d’Espagne, ne fut pas autrement traité. » Tout le monde connaît la lamentable histoire d’Antonio Foscarini, qui, faussement dénoncé par un rival comme entretenant des relations avec un ambassadeur, fut étranglé sans autre forme de procès. Peu de temps après sa mort, on reconnut l’erreur que l’on avait commise, et dès lors il fut défendit" aux inquisiteurs de faire exécuter un noble Vénitien sans l’avoir préalablement interrogé. On s’étonne, en lisant les très-curieuses observations recueillies par Saint-Disdier, qu’un gouvernement appuyé sur de telles bases ne se soit pas écroulé au milieu de l’indignation publique.
Non-seulement la république se mêlait avec une jalousie excessive de toutes les affaires où la politique était intéressée, non-seulement elle entrait chez les particuliers pour écouter ce qu’ils disaient, mais elle veillait avec soin à ce que le luxe ne dégénérât jamais
en scandale. Elle aurait eu fort à faire, de nos jours, à Paris. Elle avait institué à cet effet trois magistrats des pompes , « sopraprovidetori aile pompe , » sénateurs de premier rang, qui, par des ordonnances fort sévères, réglaient la table, le train, les habits, les gondoles de la noblesse vénitienne. Un patricien ne pouvait, au môme repas, faire servir sur sa table de la viande et du poisson; toutes les gondoles devaient être uniformément noires, et seuls les procurateurs de Saint-Marc pouvaient, dans les rues, se faire escorter par deux valets de pied. Les femmes ne pouvaient porter des perles ou des diamants au cou que pendant les deux premières années de leur mariage; les courtisanes, qu’on ménageait fort à cause des services qu’elles rendaient par l'espionnage aux inquisiteurs d’État, payaient l’amende ou s’en faisaient relever. Toute délation était payée ; on allait au-devant de la pudeur des délateurs, on leur épargnait la honte. « Le palais de Saint-Marc et tous les lieux de la ville où quelque magistrat tient tribunal, ont quantité de bouches de pierre. » C’est là qu’on jetait le billet dénonciateur. « Eu envoyant simplement par un inconnu la moitié du papier déchiré du morceau sur lequel la dénonciation est écrite, on lui compte la somme sans autre formalité. » Quel voyageur ne.se souvient d’avoir vu, dans une des galeries du palais de Saint-Marc, la bouche de bronze qui correspondait directement au cabinet des inquisiteurs d’Etat? On s’amusait fort à Venise cependant, et cela est naturel. L’absence de liberté politique engendre
VOYAGEURS EN ITaLIE.
fatalement la licence des mœurs ; ceci est une vérité élémentaire dont nous pourrions facilement citer un douloureux exemple sans aller le chercher bien loin. De ce gouvernement qui s’était cru si solide, qui avait fait un principe de la délation et de la répression à outrance , il ne reste plus rien que quelques souvenirs confus qui servent à défrayer l’imagination des dramaturges et des romanciers. Si Venise a déjà commis des crimes, elle les a durement expiés ; en 1848 et en 1849, elle a racheté ses fautes passées, et aujourd’hui elle appartient à la vie moderne et tiendra glorieusement son rang au milieu de l’Italie régénérée. -
Les voyageurs qui ont visité Rome et dont parle M. Dumesnil, ne se sont guère préoccupés de son gouvernement, et cependant, entraînés par la force même des choses, ils ont fait des aveux qu’il est bon de recueillir : c’est toujours un peu la Home où le cardinal de Gonzagues faisait chasser par ses domestiques Le Tasse qui s’y trouvait sans argent, sans pain, sans chemise; c’est lui-même qui l’écrit. M. de JBonstetten était un admirateur passionné de Virgile, et, texte en main, il parcourait le Latium pour bien reconnaître l’emplacement des lieux décrits ou désignés dans l 'Enéide. Il a un goût très- vif pour Énée, et ne le cache
pas. Virgile a sauvé le héros troyen , non-seulement de l’oubli, mais encore du mépris de la postérité; car si l’on en croit Darès le Phrygien (quel inconnu se cacha sous ce pseudonyme?), Enéc et ses compagnons avaient trahi leurs compatriotes et livré la porte de Sée aux Grecs, moyennant récompense ; c’est grâce à cette félonie qu’il put échapper au massacre général qui suivit la prise de Troie. Admirable privilège de la poésie, qui peut, au besoin, se substituer à l’histoire! Quand on est prince, il n’est pas bon d’avoir les poëtes contre soi.
Dans ses recherches, au milieu de cette plaine qui va vers Ostie et où les fées malsaines de la Mal’ aria tiennent leurs grandes assemblées, M. de Bonstetten cherche où était le campement d’Énée, de quel point venait Ttirnus, à quel endroit précis s’arrêtèrent Euryale et Nisus dans leur course imprudente ; mais, chemin faisant, il raconte ce qu’il voit. Dans les champs, une jeune fille s’évanouit de faim; sa mère, hâve et maigre, jette son tablier sur elle pour la garantir des ardents rayons du soleil; puis, comme l’ouvrage est pressé, elle retourne au travail : « Que la plus pauvre cabane suisse me parut belle en ce moment 1 s’écrie le voyageur; je jetai les yeux autour de moi, et, n’apercevant aucun abri, aucun secours, je fus pour la première fois effrayé de l’abandon et de la solitude de ce pays si plein de souvenirs, si vide de réalité. » Le mot est juste : ceux qui gouvernent à Rome semblent s’imaginer qu’un grand passé suffit â un peuple, et qu’ils n’ont
rien à l'aire pour lui assurer un présent supportable. M. Dumesnil n’a point cité le passage de Bonstetten que je viens de rappeler, et je le regrette, car il est caractéristique. En revanche, M. de Château vieux , dans son voyage exclusivement agronomique fait dans les années 1812 et 1813, nous raconte les splendeurs du Campo-Morto , immense domaine qui appartient à la basilique de Saint-Pierre. Cette partie du patrimoine de l’apôtre lui fut concédée en 1448, moyennant la somme de 9,000 ducats d’or, par Antonio di Rido, condottiere au service de l’Église et gouverneur du château Saint-Ange. « La superficie de cette ferme est de 8,000 hectares. Elle était louée en 181 2, 1 20,000 fr. , c’est-à-dire 13 fr. par hectare. Sa culture exige six cents bœufs, huit cents vaches ou veaux de tout âge, cent buffles, trois cent cinquante chevaux et deux; mille moutons. Cent quatre-vingts agents et domestiques sont attachés, à ce domaine ; quatre cents ouvriers y sont occupés du mois d’octobre au mois de juin, et à l’époque delà moissou on en réunit sept cent cinquante à huit cents. » De plus, ce domaine jouit du droit d’asile; ce n’est point pour rien qu’il appartient à Saint-Pierre ; la dernière bulle qui consacre ce droit singulier, fort dangereux pour la société , émane du pape Pie VII et est datée de 1822. Quant au Campo- Morto lui-même, son nom indique suffisamment ce qu’il est : un lieu de mort et de désolation incessamment dévasté par la fièvre. Lorsque M. de Châteauvieux visite ce domaine, on est en train de faire la moisson ;
mille ouvriers manient la faucille et la faux. « Tous étaient venus des Abruzzes. Il y avait déjà quelques jours qu’ils étaient descendus des montagnes, et le mauvais air commençait à les atteindre. Deux seulement avaient déjà pris la fièvre, mais on me dit que, de là en avant, un grand nombre serait chaque jour atteint par le fléau , et qu’à la fin de la récolte cette troupe serait réduite à peine à la moitié. Que deviennent donc ces malheureux? demandai-je. — On leur donne un morceau de pain et on les renvoie. — Mais où vont-ils? — Us prennent la route des montagnes ; quelques-uns restent en chemin, quelques-uns meurent; mais les autres arrivent mourants de misère et d’inanition, pour recommencer l’année suivante. » On pourrait croire, d’après cela, qu’on prend quelque précaution hygiénique pour garantir ces misérables contre la mal aria; qu’on essaye d’assainir le pays, ou tout au moins de fortifier les hommes par une nourriture et des abris convenables? On se tromperait. Mais, en revanche, il existe à Rome une archlconfrériedelaMort qui s’en va précisément parcourir les campagnes romaines afin d’y recueillir les cadavres et de leur donner la sépulture en terre consacrée. Est-il téméraire de dire qu’il serait peut-être préférable de recueillir les mourants et de les sauver? Il est inexplicable qu’il ne se soit pas encore trouvé à Rome de gouvernement, je ne dis pas assez humain, mais seulement assez habile, assez prévoyant pour faire dessécher les Marais Pontins en leur ouvrant des pentes jusqu’à la mer. Toute
cette étendue de marécages, de forêts, refuges des sangliers, des bandits et des buffles, empoisonne littéralement la campagne à vingt lieues à la ronde, et pousse son souffle malsain jusque dans la ville môme de Rome, où certains quartiers sont devenus inhabitables. Ce travail, qui serait considérable, j’en conviens, serait-il d’une exécution très-difficile? Je ne le crois pas. La science a aujourd’hui à sa disposition des moyens d’action formidables, et quand elle nous prouve qu’elle. est certaine de percer le mont Cenis, on peut affirmer qu’elle réussirait à débarrasser les Marais Pontins des eaux croupissantes qui répandent autour d’elles l’abrutissement, la ruine et la mort. On peut retrouver, sans trop de peine, la massue avec laquelle Ilercule tua l’hydre de Lerne. Je l’ai vue, non loin d’Argos, cette fameuse hydre si terrible autrefois; aujourd’hui elle fait tourner le plus joli moulin du monde et semble avoir oublié que jadis elle avait sept têtes qui vomissaient la peste. Il faut espérer que l’Italie fera bientôt ce que la papauté n’a jamais su faire.
Ce ne sont point de tels sujets qui préoccupèrent 1 ’abbé Barthélemy; il cherchait des médailles, s’extasiait aux statues, et paraissait fort désappointé d’être obligé de quitter Rome au moment où le pape Benoît XIV allait mourir. Il eût voulu assister aux obsèques du futur défunt et à l’exaltation de son successeur. Il ne se console pas d’être forcé de s’éloigner ; il l’avoue avec une naïveté singulière chez un prêtre : « Avouez , écrit-il au comte de Caylus, que je ne joue pas de bonheur! »
Du reste, il ne se fait guère illusion sur le gouvernement ecclésiastique ; il parle du cardinal Passionei, et le trouve « d’un caractère de vérité et de franchise qui lui a attiré la haine de la plupart des cardinaux ; d’un caractère de fermeté qui le rend terrible à des sociétés religieuses, enfin d’un caractère de probité qui a toujours été reconnu dans un pays où la politique et l’hypocrisie déguisent toutes les vertus et tous les vices.. » L’aveu est précieux de la part d’un homme aussi doux et aussi modéré que l’abbé Barthélemy. Cela rappelle le mot de lady Morgan, qui, confondant les deux Romes, celle des Césars et celle des Papes, y voit «les traces d’un pouvoir illégal et d’une force anti-sociale. » C’est contre la Rome ancienne que Montaigne garde toutes ses malédictions, malgré les tracasseries qu’il eut à subir, au Vatican, pour les deux premiers livres de ses Essais; quand il parcourt les débris « d’une si épouvantable machine, » il dit : « Le monde, ennemi de sa longue domination, avait premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable; et parce que encore tout mort, renversé et défiguré, il lui faisait horreur, il en avait enseveli la ruine même 1 » Quant à Rabelais, il n’aime point les salades de Rome, celles de Naples lui semblent « trop ardentes et trop dures » et il estime celles de France « quelque peu plus douces et aimables à l’estomac. » La question des laitues ne le préoccupait pas exclusivement, et il envoie la liste des enfants naturels -du pape Paul III à l’évêque de Maillerais, qui désirait savoir si « le seigneur
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Pierre-Louys (Farnèse) est légitime fils ou bactard du Pape. » Edifiant sujet de correspondance entre un évêque et un curé.
M. Dumesnil s’est strictement renfermé dans l’étude des voyageurs français qui ont parlé de l’Italie; je le regrette, car il aurait pu trouver dans les Italiens euxmêmes de curieux renseignements à nous donner, ne serait-ce que ce sonnet d’Alfieri :
« Une région vide et insalubre qui se donne le nom d 'État; des champs incultes, arides ; les visages sales et maigres d’un peuple opprimé; un sénat orgueilleux et non libre; de riches et rusés patriciens couverts de pourpre et encore plus sots que riches ; un prince que béatifie la sottise de son prochain ; une cité sans citoyens; des temples sans religion; des lois injustes qu’on change tous les cinq ans, mais en pis ; des clefs qui s’achetaient autrefois et ouvraient aux criminels les portes du ciel, mais qui maintenant sont usées par le temps. O Rome! est-ce bien toi? ou est-ce le siège des vices? »
Les hommes qui sont restés imperturbablement fidèles aux opinions et aux principes de leur jeunesse sont rares dans notre temps, où tant de causes ont sollicité leurs défaillances. Pour avoir su résister aux victoires douloureuses, aux exemples contagieux, aux sophismes intéressés toujours prêts à légitimer un triomphe, il faut avoir été bien forgé dès l’origine, avoir compris que la vérité est supérieure à tout, même h la puissance, et n’avoir eu d’autre culte que celui d’une austère morale appuyée sur des convictions profondes. Pour ces hommes, qui trop souvent sont des héros inconnus, la défaite d’un parti, l’ajournement des espérances, n’ont été, pour ainsi dire,
i. Chroniques de Rome, tableau de la société romaine sous le pontificat de Pie IX, par Kauffmann,
qu’une raison nouvelle de s’enfoncer plus ardemment dans leurs croyances. Où que nous les rencontrions, nous devons les saluer avec respect, car ils sont à la fois un exemple et un encouragement. Ils nous prouvent qu’il ne faut jamais désespérer, et que l’homme honnête sait maintenir tout intérêt au-dessous de la satisfaction de sa propre conscience. M. Kauffmann appartient à ce groupe d’hommes en qui rien n’a fléchi, ni le sentiment du devoir, ni la foi dans la liberté. Les ruines qu’on a faites autour de lui l’ont * laissé debout, jeune malgré l’âge qui approche; impassible dans sa» ferveur pour le bien, malgré tous les spectacles qui ont pu blesser son âme. Publiciste bien connu à Lyon, où il remplit jadis les fonctions de rédacteur en chef d’une feuille importante; écrivain attaché à la rédaction de diverses revues et de plusieurs journaux à Paris, il n'a cessé de semer le grain de la bonne parole, suivant, sans dévier, la ligne droite qu’il s’était tracée, et cherchant à exprimer, autant que le permettent les circonstances, son opinion tout entière. 11 se présente aujourd’hui au public avec un nouveau volume qui mérite l’attention du lecteur, car c’est une œuvre de bonne foi, écrite sans parti pris d’avance, et qui est le résultat d’études consciencieuses faites sur les lieux mêmes. M. Kauffmann a passé à Rome l’année 1 864 , année qui comptera dans l’histoire du pouvoir temporel, car elle donna naissance h la convention du 16 septembre et entendit gronder les foudres de l’encyclique Quanta cura. Les
Chroniques de Rome sont le récit, fait au jour le jour, des impressions de l’auteur sur les hommes et sur les choses. Curieux, investigateur, instruit, il a pu pénétrer le secret de bien des événements, voir clair dans les intentions de ces prêtres politiques, pour lesquels le moyen âge est resté l’idéal des temps désirables. Sous la mort apparente d’un peuple entier, il a reconnu les ferments d’une vie qui ne demande qu’à éclore ; artiste, il parle des œuvres immortelles qu’il a contemplées et des beautés mélancoliques de cette campagne de Rome qu’on ne peut oublier quand on l’a parcourue. Son livre est complet; il a la variété, l’imprévu, le charme d’un voyage personnel, et il sait toujours tenir le lecteur en intérêt, soit qu’il le conduise à travers les bois d’Albano, sur les rives encaissées du lac Nemi, soit qu’il le mène aux fonctwis de Saint-Pierre, soit qu’il lui raconte le rapt des enfants juifs, soit qu’il étale devant ses yeux le bilan désastreux des finances pontificales. M. Kauffmann, du reste, ne veut pas qu’on se méprenne sur lui ni sur l’esprit qui a dicté son travail ; il fait très-nettement sa profession de foi dans sa préface ; avant de laisser le lecteur s’engager, il le prévient : « Libre penseur dans toute l’acception du mot, sans parti pris, sans autre passion que celle de la justice, et celle-là n’égare pas le jugement; intimement persuadé que la liberté des cultes est un droit inhérent à la nature humaine, que toute compression de cette liberté est essentiellement précaire, que les abus de la force ne peuvent sauver
aucune domination, j’ai regardé en curieux le spectacle étrange que nous offre la Rome de nos jours. J’ai assisté, spectateur avide de savoir, à toutes les grandes cérémonies religieuses, comme à toutes les fêtes publiques et aux manifestations politiques des partis. » Le lecteur maintenant sait à quoi s’en tenir.
Dans son livre intitulé Rame, Naples et Florence , Beyle dit : « L’état de la liberté de la presse en 1826 s’oppose à ce que j’envoie à l’imprimeur la description du mécanisme du gouvernement romain. Les choses sont à peu près comme en 1500: c’est un morceau curieux d’antiquité. » Depuis que le spirituel écrivain a parcouru l’Italie, nulle institution n’a été modifiée sur le territoire pontifical; aujourd’hui, comme en son temps, on est en l’an 1500, c’est-à-dire en plein cœur du moyen âge. Ce fait, à la fois douloureux et anormal, M. Kauffmann le constate à chaque pas qu’il fait dans Rome. Tout y est mort ; la religion ellemême n’y est plus qu’un souvenir ; elle a quitté le cœur des fidèles et semble ne plus vivre que dans certaines pompes ultra-païennes qu’on croirait destinées à attirer et à retenir les touristes amateurs de spectacles étranges. La foi s’en est allée et la superstition la remplace : au culte spiritualiste de Dieu immatériel on
CHRONIQUES DE ROME. 13i
paraît vouloir, peu à peu, substituer le culte des idoles ; le Bambino d’Ara-Cceli a sa voiture, ses chevaux, ses laquais, son trousseau, ses bijoux et ses rentes ; moyennant quelques écus, il sort de la haute église bâtie sur les ruines du temple de Jupiter Capitolin et va faire visite aux personnes malades, aux femmes en douloureux travail, aux blessés ; il pâlit lorsqu’on doit mourir, et devient rose quand il prévoit ou daigne apporter la guérison. Les madones qui tournent les yeux deviennent de plus en plus nombreuses ; les jours de fonctions , on revêt de costumes et d’ornements épiscopaux la statue en bronze de Saint-Pierre, qui jadis fut un Jupiter selon les uns, un Marc Aurèle selon les autres ; un nimbe crucifère, appliqué après coup et pour les besoins de la destination nouvelle, a fait du roi des dieux le prince des apôtres. Le culte des images a remplacé tous les autres, et le dogme disparaît dans les cérémonies extérieures. Ce fétichisme, cette iconolâtrie, sont poussés, dans les parties superstitieuses de l’Italie, à un degré qu’on ne peut soupçonner. En 1860, à Cosenza, dans les Calabres, j’ai trouvé aux quatre coins du lit que je devais occuper une petite estampe représentant le portrait, grossièrement gravé sur bois, d’un saint peu connu dont j’ai oublié le nom; une prière de quatre lignes demandait au susdit bienheureux de chasser les puces qui, la nuit, sont envoyées par le diable pour troubler le sommeil des fidèles. Dans une maison catholique il n’est guère d’ustensile qui ne soit sous
l’invocation particulière d’un saint. On peut juger, d’après cela, que le trafic des images n’est point un mauvais commerce.
Si Rome n’avait point les souvenirs de son histoire, dont les monuments attirent et retiennent les voyageurs, ce serait bien réellement une ville morte, Roma morta , ainsi que bien souvent on l’a déjà nommée. C’est un musée, musée grandiose, splendide, inépuisable; mais, en fait, aujourd’hui ce n’est qu’un musée. A-t-on le droit de condamner un peuple à n’être jamais que le gardien et le cicerone de ses propres ruines? Cette population romaine, si intelligente, si vigoureuse, si ardente, si prompte à la riposte, si ouverte aux curiosités de l’esprit, doit-elle donc toujours dormir ou feindre de dormir sous le sceptre énervant qui la gouverne? Invoquera-t-on toujours un prétendu intérêt général pour la maintenir dans un état d’infériorité qui commence à lui peser singulièrement, et, sous prétexte que le chef de la catholicité réside au milieu d’elle, sera-t-elle condamnée à un servage perpétuel? On peut encore se poser ces questions, mais il ■faut espérer que l’avenir ne tardera pas à les résoudre.
Le fond même du gouvernement romain semble être la terreur des choses de l’esprit. Les journaux, les livres sont plus que sévèrement surveillés; s’il existe un homme de génie à Rome, qui le sait? En effet, comment pourrait-il se produire? Qui oserait imprimer? La prison, l’exil attendent les écrivains ;
les tracasseries de la censure suffisent seules à dégoûter d’écrire. L’ignorance des censeurs n’est égale qu’à leur bêtise. A Naples, il n’y a pas dix ans, la censure ecclésiastique prohiba la publication d’un livre intitulé Del Voltaïsmo. Le titre, mal lu, avait fait croire à un éloge de Voltaire. Où en est la littérature romaine actuelle? On peut en juger par les entraves qu’on ne cesse d’imposer à son expansion.
M. Kauffmann s’étonne que le gouvernement papal n’ait pas permis de célébrer à Rome la fête du jubilé de Shakspeare. Cet étonnement lui fait honneur ; mais si, à cette époque, il eût été à Paris, il n’aurait pas été
moins surpris, car cette fête ne fut pas plus tolérée sur
les bords de la Seine que sur les bords du Tibre. Sous ce rapport, du moins, Rome n’a eu rien à nous envier. Qui eût jamais cru que l’auteur à'Hamlet et à' Othello était à ce point subversif?
Il faut cependant amuser ce peuple auquel toute discussion et toute réunion sont interdites. Il a, je le " sais, les méticuleuses cérémonies de l’Église ; il est condamné à la religion forcée ; on exige de lui des billets de confession, des attestats de communion; il échappe comme il peut à cette contrainte par un commerce sacrilège et simoniaque dont M. Kauffmann parle longuement et avec la véracité d’un homme qui a été témoin des faits qu’il raconte ; il a encore, pour s’occuper, le spectacle des processions, la vue des madones miraculeuses qui pleurent, des Christs surnaturels qui suent le sang. Il a le carnaval, quand le
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comité secret le permet. Il avait autrefois, l’a-t-il encore? les fêtes du mois d’octobre, réminiscence antique de la joie des vendanges, que l’on appelait le petit carnaval, et pendant lequel la villa Borghèse était ouverte, deux fois par semaine, aux popolani et aux eminente du Transtevère ; mais ce ne sont là, en somme, que des palliatifs. La cour de Rome a un moyen de gouvernement plus simple et plus efficace, car il entretient au cœur de l’homme une espérance incessante, lui montre la fin possible de sa misère, et lui offre en pâture ce qui lui est le plus cher, le gain sans travail. Ce moyen chacun le connaît, c’est la loterie, qui, pour Rome, s’élève à la hauteur d’une institution sociale de premier rang. M. Kauffmann revient souvent sur ce sujet, sur les fêtes du dieu Quine et de la déesse Tombola ; il a raison. Il suffit d’avoir assisté au tirage d’une loterie pour se convaincre que la morale n’a rien à voir à ces sortes de choses. La loterie romaine rapporte annuellement au gouvernement une somme moyenne qui varie entre I million et I million 500,000 fr. , ce qui est peu par rapportai! préjudice que la nation en reçoit. Le tirage se fait avec une certaine solennité dont la religion n’est pas exclue. « Le samedi, un peu avant midi, une foule assez nombreuse d’hommes du peuple, dit M. Kauffmann, se réunit sur la place du ministère des finances ; sur le balcon viennent se ranger un monsignor portant robe violette, rochet blanc et camail violet, absolument comme s’il assistait dans une église à une céré-
monie religieuse; un jeune enfant de dix à douze ans, vêtu d’une robe gris-blanc, coiffé d’un sombrero de même couleur, costume de l’hospice des Orphelins auquel il appartient, et trois autres personnages... Il est midi, le canon quotidien du fort Saint-Ange résonne, le monsignor fait une prière, le jeune garçon lève son chapeau, fait le signe de la croix, décrit lentement un cercle avec son bras, plonge la main dans le baril de cristal, etc., etc. » A Rome, tout le monde joue à la loterie, le peuple, les prêtres, les moines. Le soir, chacun s’endort avec l’espoir de rêver un bon numéro , on brûle des cierges à la madone pour qu’elle vous inspire un quine favorable ; c’est une science que de savoir démêler à travers les accidents journaliers de la vie ceux qui peuvent avoir un rapport lointain et cabalistique avec la loterie ; bien des gens en vivent. 11 y a des livres sur ce sujet; le plus célèbre est intitulé : Nuova smorfia (grimace) del giucco del Lotto di Giuseppe Romeo , di Luca; il a été imprimé la première fois à Naples, où il a été « autorisé , en date du 20 janvier 1828, parce qu’on n’y trouve rien de contraire à la religion , à la morale et aux droits de la souveraineté. Signé , le censeur royal Gaetano Parrocco Giamastasio. » Ses recettes sont-elles infaillibles? Je ne sais ; en voilà quelques-unes qui édifieront le lecteur : Dormir dans un lit signifie 32, dormir sur le sol, 64; entendre chanter Dies irœ dies ilia, 44; parler de la France, 56, de Rome, 58; rêver qu’on est duc, 4 ; regretter de n’avoir pas fait son
éducation dans une maison religieuse, 81. Je n’en finirais plus si je voulais tout citer. Il ne faut pas trop rire cependant de tant d’aberration ; je me souviens qu’au temps de ma petite enfance, à l’époque où la loterie royale existait encore en France, des colporteurs parcouraient les rues de Paris et annonçaient un petit livre analogue à celui dont je viens de parler, en criant à tue-tête jusque dans la cour des maisons: Avez-vous rêvé chien? Avez-vous rêvé chat? Lorsque Garibaldi entra triomphalement à Naples, en septembre 1860, son premier soin fut de supprimer la loterie et de la remplacer par des caisses d’épargne ; si jamais l’Italie pénètre à Rome, elle fera bien de suivre l’exemple que l’illustre aventurier lui a donné, et de détruire pour toujours, dans la capitale et dans la Péninsule, ce jeu immoral, décevant et dangereux.
La loterie occupe l’esprit du peuple, les fêtes religieuses distraient ses yeux et lui apportent l’argent des étrangers accourus de toutes parts. Les forestière font vivre une bonne partie delà population romaine. Leur curiosité, rarement gratuite, s’exerce sur les ruines, sur les musées, sur les cérémonies du culte catholique. On fait queue pour entrer à la chapelle Sixtine, afin de voir officier le pape et d’entendre ces fameux chanteurs, célèbres dans l’univers entier. Que faut-il en penser? « fis ont eu des chœurs vraiment beaux, vraiment grandioses et admirablement exécutés, » dit M. Kauffmann. « Non, jamais, dit Beyle, charivari ne fut plus exécrable ; c’est le bruit le plus offensant
que j’aie entendu. » J’avoue humblement que je partage la dernière opinion; j’ai souvent assisté aux fonctions de la Sixtine, et jamais je n’ai pu y accoutumer mes oreilles.
Les mœurs du clergé ont dû préoccuper M. Kauffmann ; mais il est homme de bonne compagnie et passe légèrement sur ce sujet délicat. Elles sont, je crois, meilleures ou du moins plus contenues qu’autrefois. Nul aujourd’hui, parmi les éminences, n’oserait, dans un dîner de gala, jeter un verre de vin au nez de son rival, ainsi que fit le cardinal de Bernis à Pierre-Paul deMédicis, qui parlait de trop près à la princesse Santa- Crocce. La scène se passe le S novembre 1790, et c’est de Potter qui la raconte dans ses Mémoii'es de Scipion Ricci (II, page 374).
On peut se demander avec inquiétude ce qu’est devenue la nation romaine sous ce gouvernement dont M. de Lamartine a dit qu’il contenait « les vices de toutes les natures de gouvernement, sans leurs avantages, réunis dans un seul gouvernement. » Toute la basse classe est-elle, par suite de l’ignorance systématique où on l’a maintenue, vouée à un abrutissement sans remède? Le patriciat, extrêmement réservé, estil naturellement servile et absolument craintif? Je n’en
crois rien ; je crois que sous ce sommeil apparent et forcé la vie existe, prête à jouir intellectuellement de tous ses droits le jour où ils lui seront enfin rendus; car à Rome on peut surtout appliquer le mot qu’ Alfieri a prononcé pour l’Italie entière : « Lapianta uomo nasce pin robusta qui che altrove; la plante homme naît ici plus robuste que partout ailleurs. » Et puis, entre les deux classes que je viens d’indiquer, il en existe une troisième, qui est la classe maîtresse par excellence, le mezzo cetto, composée d’hommes instruits, réfléchis, travailleurs, profondément libéraux, Italiens avant tout, et de longue main préparés aux événements prévus et imprévus qui peuvent survenir.
La noble et patriotique résistance que la population romaine n’a pas craint de soutenir contre les armes de la France, la sagesse toute politique dont elle fait preuve depuis déjà si longtemps, l’énergie avec laquelle elle obéit à l’insaisissable comité national , l’ardeur qu’elle met à célébrer malgré toutes sortes d’entraves les fêtes du Statut italien, l’habileté vraiment extraordinaire qu’elle emploie à repousser toute provocation suspecte et à éviter tout conflit qui pourrait devenir définitif, prouvent assez qu’elle poursuit lentement, mais invariablement le môme but , son indépendance. Ce n’est pas d’hier qu’elle est ainsi : cet esprit a pu se manifester avec plus ou moins d’intensité, mais, par le fait, il a toujours vécu. Ce n’est pas hier que M. de Blacas, ambassadeur de France à Rome, écrivait: « Il est certain que si les Italiens
CHRONIQUES DK ROME, avaient un puissant allié, ils secoueraient un joug qu’ils détestent. » Et, jugeant l’état des provinces pontificales, il ajoutait : « La vanité, l’argent, la peur gouvernent ce pays-ci. » Les instincts de la cour de Rome et du peuple romain ne se sont pas modifiés : l’une s’immobilise dans le passé, l’autre demande à prendre rang dans la civilisation. Les liens qui rattachent les peuples à leur gouvernement sont brisés à Rome depuis longtemps. Défiance d’une part, compression de l’autre, hostilité sourde de chaque côté. Quel est le trait d’union qui jusqu’à présent a empêché la séparation d’être éclatante? C’est l’occupation française. Le jour où notre armée se retirera, où les sujets et le monarque se trouveront face à face, qu’adviendra-t-il des exigences et des résistances qui se produiront fatalement? Le génie italien a bien des ressources, et rien ne serait plus possible qu’un arrangement auquel la religion n’aurait rien à perdre. Certes, il ne manquera pas de gens excessifs qui conseilleront à Pie IX de défendre à outrance son pouvoir temporel, qui lui rappelleront l’exemple de Jules II, pontif si bataillard qu’un historien du temps le compare à Tambour/an , soüdan des Tartres; qui, oubliant qu’un pape a excommunié les arbalétriers à cause de leurs armes trop meurtrières, l’engageront à avoir une armée fournie de bons canons rayés; on peut s’attendre à tout de ce parti violent que l’Italie appelle l’ultramontanisme, car, selon elle, il est né en Belgique et en France, parti aveugle qui a toujours compro-
rais ce qu’il a touché, et perdu ce qu’il a entrepris de sauver. G’est à ce parti qu’appartenait ce duc de Modène de 1816, qui ne voulut jamais que la diligence de Milan à Bologne traversât ses États, parce que, disait-il, il n’y a que les jacobins qui voyagent. Ce parti, à qui la convention du 15 septembre paraît un attentat, avait compté sur l’Espagne ou sur la Bavière; mais voilà que la Bavière et l’Espagne ont reconnu le royaume d’Italie, et que la papauté temporelle, enfin livrée à elle-même, va se trouver bientôt face à face avec une nation entière. Les sentiments qui animent cette nation sont connus; ils ne datent pas d’hier, et des hommes éminents, dévoués au saint-siège, ne s’y sont pas trompés. En juillet 1847, M. Rossi écrivait à M. Guizot: « Dans dix ans, dans vingt ans, je n’en sais rien, il n’y aura pas, dans les États italiens, un homme, une femme, un fonctionnaire, un magistrat, un moine, un soldat qui ne soit avant tout national. Qu’y faire, à moins qu’on ne prétende exterminer l’Italie et en faire une terre d’ilotes? Il faut bien se résigner à ce qu’un avenir plus ou moins prochain révèle ce qui est dans son sein. » La prédiction s’est accomplie de point en point: un cas de force majeure et brutale a seul empêché Rome de venir prendre sa place et sa part dans le nouveau royaume d’Italie.
Les causes d’un conflit sanglant entre le pouvoir temporel et les Romains sont nombreuses, et la situation est inquiétante, il faut le reconnaître ; mais je
suis certain qu’elle n’a effrayé aucun des hommes d’État de l’Italie. Des pourparlers officiels ont déjà eu lieu entre Rome et Florence; ils n’ont point abouti, je le sais, mais ils ont prouvé néanmoins quel’idée d’un rapprochement n’était pas absolument impossible. On s’abouchera de nouveau, pour une question financière, pour une question ecclésiastique : on s’entendra sur un point, quel qu’il soit, on se fera des concessions mutuelles; l’esprit de conciliation éclairera, il faut l’espérer, la religion et le patriotisme; ils comprendront l’une et l’autre qu’ils peuvent vivre côte à côte sans se détruire, et peut-être alors le rêve de Cavour, l’Église libre dans l’État libre, sera-t-il réalisé; le Capitole et le Vatican se donneront la main, et Rome, devenue enfin capitale de l’Italie, n’en restera pas moins la capitale spirituelle de la catholicité. Il ne faut pas oublier les paroles que M. Visconti-Venosta, qui fut un très-remarquable ministre des relations extérieures, a prononcées devant le Parlement de Turin : « Nous avons voulu démontrer à l’Europe que l’esprit de persécution n’est pas dans le tempérament des Italiens ; que le sol de l’Italie, favoîable à toutes les libertés, sera favorable aussi à la liberté religieuse et à l’indépendance du chef de l’Église. » C’est plus qu’une constatation, c’est un programme, et il peut , à mon humble avis, servir de base à un rapprochement sincère entre le saint-siège et l’Italie.
Toutes ces questions et bien d’autres sont traitées de main de maître par M. Kauffmann. Il a vu toutes
les Roraes, la Rome religieuse, la Rome politique, la Rome morale, la Rome artiste, et il les décrit alternativement avec une sagacité remarquable ; lui aussi il a foi dans l’avenir de l’Italie ; il a vu ses luttes, ses dangers, scs efforts ; il a admiré cette nation qui, traversant l’époque la plus critique peut-être de son histoire, formant et refondant en un tout homogène ses parties arbitrairement séparées, n’a pas fait une seule fois appel à la force, a dédaigné toute dictature , n’a fait fi d’aucune de ses libertés, et s’est donné la double tâche d’établir à la fois son indépendance politique et son indépendance civile. Il s’est incliné devant un tel spectacle, qui est un des plus grands que le dixneuvième siècle nous aura offerts, et comme il n’admet pas qu’en matière de nation la partie soit séparée du tout, il espère avec ferveur que Rome ne tardera pas à faire retour à l’Italie et à reprendre le cours de ses glorieuses destinées.