‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 2 sur 129 · WOLF · texte numérisé non relu

WOLF

AVANT-PROPOS

Il s’agit, comme Molière, de savoir prendre son bien où il est. Ce talent n’est pas commun...

Préface de la ire édition du Cabinet des Antiques (1839).

La gloire « mondiale » de Balzac, à l’heure présente, semble vérifier une charmante légende que Gaston Paris se plaisait à conter. Un monastère du moyen âge employait, pour ses relations avec le dehors, deux frères lais dont l'un, Date, faisait les aumônes, tandis que l’autre, Dabitur vobis, encaissait les libéralités. Réputé et prospère, grâce à cette double activité, était le couvent : lequel des deux moines contribuait le plus à son renom, nul n’aurait su le dire, tant les aumônes étaient l’effet des donations, et les donations l’aliment des aumônes. Or, voilà qu’un jour de restrictions inconsidérées, frère Date fut congédié : on entendait se passer de son office et du genre de services qu’il rendait. Mais bientôt son camarade le suivit, devenu inutile, car entre ses mains personne ne versait plus de libéralités. Ce fut à bref délai la ruine du monastère : recevoir et donner, donner et recevoir ne doivent pas aller l’un sans l’autre...

L’auteur des Contes drolatiques aurait goûté ce symbole, en le soumettant peut-être à des applications plus truculentes. Mais il convient exactement à son cas. Balzac peut beaucoup donner parce qu’il a beaucoup reçu : et s’il a « absorbé » de toutes parts, ce fut pour « restituer » immensément. Sa « Comédie humaine », disparate, gigantesque, fait aujourd’hui partie des grandes forces où l’esprit occidental reconnaît sa substance. A peine des relations plus aisées se sont-elles, sur le globe d’après-guerre, renouées entre les peuples, que cet écrivain a pris une importance que seul a tenté un instant de lui disputer un rival semi-asiatique, Dostoievski ; dans le domaine des réalités spirituelles, cette gloire dépasse pour l’instant celle même des écrivains classés dans la plus grande tradition. Or il est probable que ce succès, dû en partie à des causes

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sociales et économiques, s’explique aussi parle fait dont l’on verra ici une première démonstration : des diverses façons qu’un auteur peut avoir de préparer son œuvre à une renommée très ample, Balzac a trouvé celle que pratiquait le frère Dabitur vobis.

On peut en effet devenir « universel » en se haussant à la plus noble abstraction, comme nos classiques du XVIIe siècle ; ou en se mêlant à une actualité des plus générales, comme nos polémistes du XVIIIe ; ou en réussissant, comme Gœthe, à intégrer dans la courbe de sa vie et de son œuvre l’essentiel d’une grande destinée humaine ; ou encore en donnant l’existence, comme Shakespeare, à des types assez vivaces pour que s’empare d’eux l’imagination complice de masses d’hommes successives, et en s’assurant ainsi de ne guère plus vieillir que les êtres auxquels on a insufflé la vie.

Les raisons de l’universalité de Balzac sont différentes : elles impliquent, outre la variété de ses personnages et l’abondance de ses fictions, l’assimilation de divers éléments vitaux qui avaient trouvé hors de France, au XVIIIe et au XIXe siècles, leur expression plus ou moins littéraire. Ayant traversé, au cours de sa carrière d’écrivain, des couches diverses de systèmes, d’hypothèses, de procédés d’art, Balzac a organisé le vaste cycle de la Comédie humaine d’une façon qui, sans doute, s’accommode à merveille de la société française qu’il s’agit de reconstituer par la plume, mais qui n’en réveille pas moins des consonances dans mille esprits formés par d’autres traditions.

De ces affinités qui dépassent le cadre de la nationalité par leur nature profonde, et qui jouent ainsi dans un plan plus vaste, l’histoire de la réputation balzacienne dans le passé ne fournirait-elle pas, à elle seule, la preuve ? De son vivant, cet auteur si discuté trouvait une contrepartie extérieure, complémentaire en quelque sorte, à l’accueil un peu serré que lui faisaient en France les milieux distingués. Sainte-Beuve, si réservé dans son article de novembre 1834 (Portraits contemporains, t. II), plus jaloux encore, peut-être, des lectrices et du public féminin de la Vie privée que de son succès lui-même, ne se doutait pas que « le plus grand des critiques modernes et de tous les temps », comme il appellera Gœthe, était bien plus avancé que lui dans l’acceptation de Balzac : tandis que, pour sa part, il accumulait les réserves à l’égard du « romancier du moment par excellence » et semblait lui interdire l’avenir, le patriarche de Weimar était rallié à Balzac depuis octobre 1831.

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