‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 3 sur 129 · APPROBATIONS ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

APPROBATIONS ÉTRANGÈRES

Il disait le 27 février 1832, un peu avant sa mort, que tous les défauts de la Peau de chagrin n’empêchaient pas d’y reconnaître « l’œuvre d’un talent plus qu’ordinaire » : sa seule objection concernait le pessimisme de l’auteur français devant la vie, et l’octogénaire semblait déplorer, chez un jeune écrivain de la génération montante, une « littérature de désespoir » que sa belle santé ne se lassait pas d’exorciser. Du moins y avait-il là, si Balzac le connaissait, un témoignage d’approbation bien propre à le consoler des mines rentrées et des pudeurs effarouchées de tant de confrères français.

Cette sorte de compensation — révélatrice évidemment des variations qui, dans l’ordre occidental, se balancent et se complètent, — on la retrouverait à toutes les étapes de la fortune de Balzac depuis bientôt cent ans.

On verra plus loin que, vers 1835, le romancier sentait lui-même qu’il était une « valeur » plus européenne que parisienne, non seulement en raison du succès qui lui venait du dehors, et de si loin ! que pour les linéaments et les fondations de cette extraordinaire Comédie humaine, baptisée sous le parrainage de Dante, élaborée avec les ressources et la puissance d’annexion d’un génie indifférent à la nature de ses matériaux, à l’origine hétérogène de ses inventions et même de ses principes : de quoi un public lui-même composite lui savait gré, n’hésitant pas à le suivre en des audaces qui déconcertaient d’autres habitudes.

Le 30 janvier 1834, il pouvait dire que l’Allemagne avait absorbé « 2.000 Louis Lambert de la contrefaçon », tandis que la France n’avait pas acheté 200 exemplaires de l’œuvre éditée à Paris : aussi l’Allemagne est-elle pour lui, à ce moment, « la noble Teutonie, la mère des poètes et des sages », alors qu’il y discerne à d’autres instants un pays « très gueux ». L’Italie de 1836 — au dire de certains critiques qui l’en morigènent — s’est « laissée prendre à la glu » de récits que l'on confond avec de plus médiocres. Vers le même temps, l’Angleterre semble encore assez peu favorable : la Revue d' Édimbour g, en juillet 1833, place Balzac entre Eugène Sue et Paul de Kock, pour l’assimiler enfin quelque peu à un Jules Janin plus viril ! « S’il pouvait se décider à concentrer son talent sur un seul ouvrage au lieu de le disperser sur une multitude de contes sans importance, il nous semble posséder presque tous les éléments d’un auteur important, avec la seule douloureuse réserve de peu de considération pour la décence... » Or c’était sur ce der-

AVANT-PROPOS

nier point, précisément, que Balzac se trouvait, envers la moyenne opinion britannique, en un désaccord essentiel, que seul le déclin du puritanisme et plus de hardiesse dans les curiosités devaient atténuer chemin faisant, sur lequel d’ailleurs des esprits plus aventureux passaient déjà condamnation.

Continuons notre contre-épreuve. Il ne sait pas grand’chose de l’Amérique qu’il abhorre : pays improvisé et sans tradition, qu’il voit à travers les réprobations d’un Joseph de Maistre ou d’un Bonald, pays dénué de charité, de foi et d’espérance, à ce qu’il semble au Curé de village ; — il ignore qu’un philosophe séduit très certainement par les gages qu’il a donnés à Swedenborg, Emerson, transcrit dans son Journal, en janvier 1840, une phrase de Louis Lambert qui lui semble souveraine dans son mysticisme lucide : et c’est, dans une Nouvelle-Angleterre que pourraient déconcerter d’autres aspects de son œuvre, un Sesame, ouvre-toi ! qui n’a pas cessé d’opérer son effet.

Vers le même temps — quand Balzac s’attire les pires avanies de mille ennemis qu’il prend plaisir à exaspérer, quand la horde des persifleurs de la petite presse boulevardière est à ses trousses 1, ■ — la haute société viennoise, l’aristocratie cultivée qui a gardé, sous Metternich, le goût le plus vif pour les choses de l’esprit, lui fait un accueil qui peut le dédommager de bien des rebuffades subies à Paris. Il avait été, en mai 1835, l’idole tangible de cette noblesse oisive et un peu désemparée, d’autant plus accessible aux messages véhéments que lui envoyait le metteur en scène des Langeais et des Cadignan, confident par ailleurs de piaffantes aventures internationales auxquelles Mme de Castries et même Mme d’Abrantès avaient quelque part : quelle revanche pour un homme à qui l’on reprochait aigrement, sous le roi-citoyen, l’enfantillage vaniteux qui lui faisait ajouter la particule à son nom !

Plus lointaines encore, des répercussions de son œuvre se manifestaient dans le silence opaque de la vaste Russie, ou du moins dans les milieux les plus attentifs de Petersbourg ou des provinces. En décembre 1842, P. de Julvécourt, un ami qui l’avait devancé sur la voie des alliances russes, ou, comme dit le correspondant de Mme Hanska, « qui a le bonheur d’avoir épousé une Russe de Moscou », affirme à Balzac qu’il a, en Russie, « une immense réputa-

1. Cf. J. Merlant, Balzac en guerre avec les journalistes (Revue de Paris, Ier août 1914, Ier janvier 1915). Le Constitutionnel du 23 mars 1835 devait encore observer que Balzac était resté longtemps un paria de la haute littérature.

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