DIVISION ET DÉBUTS DU NÉOLITHIQUE
A la fin de l'époque quaternaire, ou commencement de l'actuelle, les populations de rOccident européen étaient en possession d'un outillage en silex très primitif, dérivé de celui qu'on trouve à la fin de l'occupation des cavernes, à l'époque magdalénienne. Ces outils sont extrêmement petits : celui qui joue le rôle principal, surtout dans la Péninsule, est un tronçon de lame découpé en forme de trapèze servant de bout de flèche : la céramique et le polissage de la pierre étaient inconnus : on trouve peu d'objets ayant un caractère ornemental.
11 existe des stations où l'on rencontre cet outillage seul, sans mélange d'autre plus perfectionné : il constitue donc par lui-môme un ensemble complet, répondant à un état social déterminé, très rudimentaire et antérieur à celui dont nous allons nous occuper.
Dans d'autres stations, villages, sépultures, cachettes, on trouve ce même outillage, identique à lui-même, mais associé à des séries d'objets qui révèlent une civilisation beaucoup supérieure. L'étude des gisements prouve surabondamment qu'il n'y a pas mélange d'objets appartenant à deux époques successives, mais juxtaposition de deux industries contemporaines, l'une très primitive, l'autre beaucoup plus avancée. C'est l'apparition de cette dernière que je considérerai ici comme servant à fixer le début de l'époque néolithique proprement dite. Ainsi limitée, elle comprend en Espagne une série de phases dont le nombre augmente à mesure que les fouilles se multiplient ; mais pour les besoins de cette étude je ne considérerai que trois grandes divisions principales ; nous aurons ainsi le tableau suivant :
Division de t époque néolithique
Basée sur la taille du silex Basée sur la nature
des instruments nouveaux
I Taille et formes primitives. Pierre polie II » y* intermédiaires. » >»
III » » perfectionnées. Cuivre
Le premier élément de cette classification est tiré de la taille du silex. Nous avons vu qu'avant le Néolithique, l'outillage de pierre se composait exclusivement de tout petits silex. Pendant la première des phases ci-dessus, iJ continue à être en usage à côté des instruments poHs. Pendant la seconde, il se transforme ; les lames deviennent plus grandes, les trapèzes se modifient : une de leurs pointes s'effile, et l'ensemble prend la figure d'un triangle allongé à base concave ; mais le procédé de taille reste le même. La dernière phase voit la taille du silex à son apogée : les lames sont des pièces superbes dont la longueur atteint 35 centimètres et plus ; les pointes de flèche sont traitées par un procédé nouveau, qui retaille toute leur surface et en fait des figures symétriques : l'habileté est poussée à l'extrême et produit de vraies œuvres d'art ; on fabrique aussi des poignards en silex, mais d'un travail généralement moins soigné.
II y a quelques années, j'avais toujours rencontré les trapèzes modifiés en compagnie de flèches taillées sur les faces, et j'en avais conclu que ces dernières avaient servi de modèle, dont on avait copié le profil au moyen du procédé de taille ancien. Depuis, j'ai trouvé au moins une station importante, dont tous les caractères sont inter* médiaires, et où les flèches sont exclusivement des trapèzes modifiés : cette forme doit donc être considérée comme un produit d'évolution locale antérieure aux flèches perfectionnées de la dernière période. Quant à celles-ci>
elles constituent le dernier terme de cette même évolution. Il y a cependant des faits qui appellent une autre explication, et j'aurai à revenir sur ce sujet.
Le second élément de classification est tiré de l'emploi de la pierre polie et du cuivre. Pour en saisir la portée, il faut se rendre compte du rôle de ces matériaux. On semble souvent admettre que le polissage est le dernier degré de perfectionnement dans le travail de la pierre. Cette notion est erronée. Il suflSt pour la renverser de jeter un coup d'œil sur le tableau ci-dessus où on voit que la taille du silex a été rudimentaire pendant la majeure partie du règne de la pierre polie, et qu'elle a atteint son apogée précisément au moment de la décadence de celle-ci. D'autre part, on ne constate pas l'existence d'une période où on aurait graduellement passé de la taille par éclatement à celle par martelage et polissage : au contraire, lorsqu'on a pu établir l'âge exact des outils polis, on constate que les plus anciens ne sont pas en silex : en Espagne, comme généralement dans le Midi, ils ne le sont même jamais ; ils sont en roches telles que la diorite et la fibrolithe, qui n'étaient pas employées avant l'application du nouveau procédé. Que le principe de celui-ci fût connu de tout temps, on ne peut le mettre en doute ; mais on ne l'a jamais appliqué au façonnage des formes anciennes : celles-ci, même quand le polissage est largement appliqué, continuent à s'obtenir par éclatement, en évoluant dans une tout autre direction. Le procédé consistant à polir la pierre, ou plus exactement à la marteler et à l'aiguiser, est exclusiveinent employé à un genre d'Instruments qui apparaît en même temps que lui et qui n'a aucune ressemblance avec les silex taillés.
Les instruments polis ou aiguisés forment donc un attirail nouveau, entièrement indépendant de celui en silex, autant par les formes que par le procédé et la matière utilisée, tous caractères qu'il montre dès sa première apparition. On peut affirmer qu'il répond à des
besoins d'un ordre tout à fait nouveau comme lui-même. Et sa décadence ne correspond pas à la disparition de ces besoins, mais à l'emploi d'une substance qui lui est .supérieure : le cuivre. Les instruments en métal, eux aussi, sont martelés, polis et aiguisés ; leur tranchant s'obtient et se refait de la même manière, répond aux mêmes nécessités ; ils sont bien de la même famille, différente de celle des silex taillés. Il serait téméraire de prétendre que les haches de pierre descendent de celles en cuivre, mais en signalant la possibilité de cette hypothèse, on fait bien sentir la portée de l'apparition du polissage et sa grande signification : c'est en dehors de l'industrie préexistante du silex qu'est apparue celle des haches, des herminettes, des coins, des ciseaux et des gouges pour la fabrication desquels on a choisi les substances les mieux appropriées : cuivre, diorite, fibrolithe, silex.
Pour mieux comprendre que l'introduction de ces outils signifie beaucoup plus que l'acquisition d'un nouveau système pour tailler la pierre, il suffit de constater qu'ils sont partout et toujours accompagnés des premiers vases en terre cuite, parfois déjà ornés ; de graines carbonisées et de meules à broyer le grain ; qu'on les trouve dans les plus anciens fonds de cabanes ; qu'avec eux naissent, ou prennent un subit développement, l'emploi de Tos, le goût das parures, le culte des morts et de ioertaines divinités. En un mot, la pierre polie est un caractère accessoire, un témoin de l'avènement de l'agri^ culture avec son cortège habituel d'industries, de la transformation d'une race vivant au jour le jour en un peuple prévoyant, puisqu'il laboure et sème en attendant la récolte, et qu'ensuite il fait provision de blé. Le principe de la propriété du sol, acquise par le travail, est une suite de ce changement, comme aussi une vie sédentaire, la construction de magasins, de maisons, dé villages. C'est, an un mot, l'aurore de la civilisation.
La construction de maisons, de dépôts, d'appareils
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divers pour l'agriculture et toutes les industries nouvelles, implique un usage très fréquent du bois. Pour couper des troncs d'arbre, les fendre, les débiter, les tailler, à quoi auraient pu servir les lames microscopiques du magdalénien, ses petits grattoirs, ses ânes pointes ? Il fallait un tout autre genre d'outils, et c'est à cette nécessité que répondent les instruments en pierre polie. Le courant qui apporta l'agriculture possédait cet outillage, dont les formes se sont conservées jusqu'à nos jours sans grands changements.
La hache polie n'est pas un symbole de la guerre : c'est celui de la civilisation nouvelle, que résume l'agriculture. Les anciens considéraient celle-ci comme le don d'une divinité à laquelle ils rendaient un culte. Nous voyons sur les parois des cryptes sépulcrales néolithiques en France, la représentation d'une divinité, avec, comme attribut, la hache polie. On n'aurait pu mieux choisir pour traduire graphiquement l'existence du susdit culte, continué par l'antiquité classique. Remarquons en passant que sa naissance paraît s'expliquer plus naturellement si l'agriculture fut vraiment un don, reçu d'une nation supérieure.
Quant à l'origine de cette civilisation, dans l'article cité plus haut, j'ai signalé des analogies très significatives entre les mobiliers de l'époque de la pierre polie en Espagne et ceux des plus anciennes villes d'Hissarlik. Je reprendrai brièvement la comparaison.
L'industrie du silex est toute différente dans les deux pays : elle date d'une époque où il n'existait pas de relations entre eux. Celle de la pierre polie est identique : on dira que cela va de soi, que c'est un stade par lequel presque tous les peuples ont passé ; cela est exact ; mais pour montrer que dans le cas actuel il y a de plus contemporanéité et certains rapports tr^s étroits entre les industries des deux pays, il suffit d'examiner les objets qui accompagnent la pierre polie. Commençons par les
poteries. L'histoire de la céramique prouve que c'est un des arts qui impriment le mieux à leurs produits le sceau de l'époque et de l'école auxquelles ils appartiennent. Les plus anciens vases espagnols, par la grossièreté de leur exécution, témoignent de l'inexpérience des ouvriers ; et cependant leurs formes sont déjà avancées et de celles que doit précéder une certaine pratique : on sent l'influence de modèles plus parfaits ; or c'est précisément à Hissarlik qu'on trouve un ensemble de produits qui ont pu inspirer ceux d'Espagne, et dans les deux pays les formes se modifient aux époques suivantes : il en est de même des ornements incisés qui décorent les vases.
Un autre objet joue un rôle important : le fusaïole en terre cuite. On sait que Schliemann en a recueilli des milliers dans les anciennes villes d'Hissarlik et que dans la suite ils deviennent rares. En Espagne ils caractérisent la même époque de la pierre polie, après laquelle on n'en trouve pas.
L'identité des idoles plates de pierre en forme de violon, est complète entre les exemplaires espagnols et troyens, et, comme pour les objets précédents, exclusivement propre à la pierre polie : après, en Espagne comme à l'Est, on leur voit succéder d'autres idoles de forme différente.
Ces faits ne s'expliquent plus par le hasard ni par le parallélisme inévitable dans la marche de l'industrie : ils sont le produit de conceptions locales, individuelles, qui ne se produisent pas deux fois indépendamment. La grande supériorité des objets d'Hissarlik proteste d'ailleurs contre l'identification du degré de culture.
Quelques mots sur les objets de parure. Le palais d'Hissarlik contenait de nombreux bijoux en or et en argent. En Espagne ils sont faits au moyen de coquilles ou de pierres ; une grotte sépulcrale a livré un diadème en or : cette pièce unique diminue un peu la distance que l'abondance de l'or crée entre les deux civilisations que
nous comparons. Mais il y a plus : si avec MM. Perrot et Chipiez on étudie les éléments des diadèmes, colliers et boucles d'oreilles d'Hissarlik, on y sent encore la barbarie quau premier aspect voile l'éclat de tant d'or. Si on regarde de plus près, cette impression s'accentu^e, car on y reconnaît l'imitation d'ornements de coquilles ; en effet, les rondelles de test de cardium, incomplètement usées, présentent sur leur pourtour de petits becs ; sur leurs faces, se voient des lignes concentriques ou des droites parallèles : copiés sur des rondelles en or, régularisés et appropriés au métal et au procédé employé, ces éléments sont devenus ceux que portent les perles de collier d'Hissarlik ; d'autres pendeloques sont inspirées des cyprées, ou de fragments allongés de test coquillier ; le type habituel des pendants d'oreilles dérive de la coquille trouée du cardium.
Si ce sont bien là les tout premiers pas au sortir de la barbarie, la présence des métaux et de l'art naissant n'en constitue pas moins une grande supériorité. Celle-ci d'ailleurs est une des circonstances nécessaires pour rendre compte du courant venant de l'Est. Nous le' verrons mieux dans la suite.