‹ Orientaux et occidentaux en Espagne aux temps préhistoriquesChapitre 3 sur 21 · LA DERNIÈRE PHASE DU NÉOLITHIQUE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE PHASE DU NÉOLITHIQUE

La dernière phase du Néolithique est caractérisée en Espagne par l'apogée de la taille du silex et par la décadence de la pierre polie devant l'invasion du cuivre. J'ai déjà émis l'opinion que cette période est contemporaine de la civilisation mycénienne et influencée par elle. Si dans l'étude comparative qui doit établir cette thèse, on considérait isolément chaque série d'objets, il pourrait rester un certain doute : mais devant l'ensemble la conviction se fait, et elle achève de se confirmer à la vue i&

renchaînement des diiférentes parties de l'histoire, qui se complètent et s éclairent mutuellement.

Commençons par Tindustrie de la pierre.

A Mycènes on trouve quelques haches polies ; mais leur rôle est absolument effacé ; en Espagne elles sont de même exceptionnelles dans les tombes les plus récentes du Néolithique.

L'industrie du silex ou de l'obsidienne est beaucoup plus développée en Espagne qu'à Mycènes ; on en voit la raison : les habitants du premier de ces pays ne disposant pas, comme les Mycéniens, du bronze pour la fabrication des outils minces, tranchants ou perçants, ont poussé beaucoup plus loin la perfection de la taille du silex. Les magnifiques poignards Scandinaves resteront le meilleur exemple à l'appui de cette démonstration. Malgré cela, Schliemann a recueilli, dans une des plus riches tombes de l'acropole de Mycènes, trente-cinq pointes de flèches en obsidienne d'un bon travail : elles formaient partie de l'armement d'un personnage royal, couvert d'or, accom=r pagné d'épées, de lances et de poignards en bronze d'un travail remarquable : il n'y avait aucune flèche en métal. Donc au point de vue de l'emploi de la pierre, de la belle taille du silex ou de l'obsidienne, la différence entre le Mycénien ancien et le Néolithique espagnol consiste seulement dans la proportion des objets en pierre relativement à ceux en métal.

Cette constatation est capitale au point de vue de l'âge relatif des deux civilisations. On peut à ce sujet raisonner de deux manières, suivant le point de vue auquel on se place :

1^ L'abondance et la nature des métaux à Mycènes correspondent à un niveau industriel plus élevé, donc à une époque plus récente ;

2^ L'identité des flèches de pierre entraîne la contemporanéité des deux civilisations.

Le premier raisonnement est celui qu'on fait d'habi-

tude : on se débarrasse de l'objection tirée de la présence des flèches de pierre en parlant de survivance d'un âge plus ancien. Pour peu qu'on veuille donner un sens à cette réponse, on s'aperçoit qu elle revient à rajeunir la fin de l'usage des armes de pierre, ou à vieillir celui des métaux, et l'objection reste entière.

Le second raisonnement prend comme élément chronologique l'objet le plus ancien, et par cela même il est plus juste : si les deux pays ont eu une époque où ils faisaient usage de flèches en pierre, on ne peut pas admettre que le plus avancé des deux ait tardé plus que l'autre à les remplacer par celles en métal : il faut donc considérer les flèches mycéniennes comme au moins aussi vieilles que les flèches espagnoles. Que, disposant du bronze, on ait continué à les faire en pierre, cela n'a rien d'étonnant : la pierre devait présenter des avantages; d'ailleurs le fait est là, et il est loin d'être unique : il se répète dans les sépultures françaises au point d'être la règle, et d'après M. A. Martin la belle industrie des pointes de flèche en silex a été créée par le bronze.

Supposer les flèches mycéniennes plus récentes que celles d'Espagne, c'est les faire contemporaines de l'âge du bronze dans ce pays ; or, malgré quelques progrès industriels, la civilisation de cet âge diffère beaucoup plus de la mycénienne que celle du Néolithique.

La grande abondance de • métaux précieux accompagnant les flèches en pierre de Mycènes, contraste avec leur absence en Espagne ; mais ce contraste est également un fait, et loin de fournir une objection, il donne la clef de l'histoire du Néolithique : sans lui, on ne pourrait pas comprendre les expéditions des Orientaux en Espagne.

Autre chose très remarquable : le type des flèches mycéniennes, rare en Europe, caractérise en Espagne, par son abondance et par la beauté des produits, précisément et exclusivement la province où nous constaterons tant d'autres influences venant du bassin oriental de la

Méditerranée, celle qui fut de tout temps le point de mire des Phéniciens. Une coïncidence si visible doit avoir une signification : il doit exister, dans ces pointes de flèche, quelque chose qui est venu de l'Est ; l'avenir dira si c'est leur type, si ce ne sont pas des flèches ellesmêmes. Voilà le motif de ma réserve lorsque je me suis demandé si la belle taille du silex était exclusivement le résultat d'une évolution locale.

Je viens de faire allusion aux expéditions des Orientaux en Espagne, et de nommer les Phéniciens. On sait que les marchés de Sidon regorgeaient de l'or et de l'argent de Tai'shis ; que l'étain fut pendant longtemps une des principales sources de richesse des Phéniciens, et combien ils faisaient d'efibrts pour conserver le monopole de son commerce ; ce métal avait plus d'importance encore que l'argent : il devenait de plus en plus nécessaire et nous pouvons être assurés que toute la production était dirigée sur les marchés de l'Est, où il était bien payé, et que pas une parcelle n'en était détournée au profit des peuplades arriérées. La navigation du temps avait pour seul et unique but le drainage vers les centres civilisés de tous les produits précieux des pays neufs, et l'inégalité que nous constatons à chaque pas entre les civilisations contemporaines des deux extrémités de la mer intérieure en est tout à la fois la cause et le résultat, la condition sine qiui non.

Ne nous étonnons donc pas si à une même époque Mycènes est riche en bronze, tandis que l'Espagne ne possède que le cuivre : si un doute pouvait subsister sur la cause de l'absence du bronze, il suffirait pour le lever, de considérer la métallurgie de l'âge du bronze en Espagne : malgré la pleine connaissance de cet alliage, il est encore rare, le cuivre est plus abondant : on voit avec quelle difficulté l'étain y pénétrait et on comprend qu'à une époque plus ancienne, il n'en parvenait pas du tout.

L'argent et le plomb ont joué dans l'antiquité un rôle considérable. Le premier a fourni la matière d'un grand nombre de bijoux et de vases, qu'on retrouve dans le bassin égéen dès l'âge de la pierre polie ; du second on possède très peu d'objets ouvrés ; mais il était indispensable dans la métallurgie de l'argent. Celui-ci s'extrait surtout des minerais de plomb et, en deuxième ligne aujourd'hui, de ceux de cuivre. Le Sud de l'Espagne contient des gisements très riches des uns et des autres, et les Carthaginois comme les Romains les ont connus et exploités.

Quelques mots sur la métallurgie de Targent sont nécessaires. On commence par produire le plomb ou le cuivre par simple fusion du minerai au charbon de bois. Le plomb s'obtient très facilement : pour le cuivre c'est un peu plus diflScile, et j'ai pu constater que les néolithiques cassaient le minerai en petits morceaux, qu'ils chauffaient avec du charbon de bois : le feu était insuflBsant pour produire une masse liquide, mais chaque fragment subissait isolément l'action réductrice de la flamme : il s'y produisait des particules de cuivre métallique ; après refroidissement on broyait les morceaux à demi fondus et au moyen d'un lavage on extrayait les parcelles de cuivre : on les refondait ensuite dans des moulée ou des creusets. Tout l'argent des minerais se retrouve dans le plomb ou dans le cuivre. Les proportions sont excessivement variables : disons en passant qu'un métal contenant i 7o d'argent est considéré comme très riche.

Voici maintenant comment on extrait l'argent.

Si c'est du plomb, on le maintient fondu dans une cuvette plate appelée coupelle : on dirige un courant 4'air à la surface du bain ; le plomb s'oxyde en formant de 1^ litharge qui surnage et qu'on enlève continuellement : à la fin tout le plomb est ainsi éliminé et l'argent reste seul ; on reconnaît la fin de l'opération à l'éclat que prend brusquement le bain : cela s'appelle l'éclair. Les toutes dernières traces de plomb sont difficiles à éliminer, et on ne

le fait pas, parce qu'elles ne nuisent pas aux propriétés de l'argent : il faut l'analyse chimique pour en constater la présence.

Si le métal riche est du cuivre, comme celui-ci ne s'atyde pas seul, on lui ajoute du plomb, qui l'entraîne dans l'oxydation, et les deux métaux alliés sont éliminés dans la litharge. Mais si la quantité de plomb ajoutée est insuffisante, aussitôt qu'elle est consommée le cuivre qui reste ne s'élimine plus, à moins d'ajouter encore du plomb. Seulement, comme une certaine dose de cuivre n'altère pas sensiblement les qualités de l'argent, il se peut que les anciens aient souvent produit de l'argent plus ou moins cuivreux sans s'en douter, et que dans certains cas, pour des raisons voulues ou non, on ait même laissé des proportions très fortes de cuivre. Ainsi s'expliqueraient les objets qui contiennent autant et plus de cuivre que d'argent. On peut y voir des alliages intentionnels, mais il est plus probable que ce sont des résultats d'affinages incomplets. Les objets en argent d'Hissarlik et de Mycènes analysés par Schliemann, contiennent de 3 à 4 7o de cuivre et des traces de plomb, témoins du procédé employé pour la désargentât! on.

Revenons au Néolithique espagnol : s'il est contemporain du Mycénien, qui connaissait l'argent et le plomb, il faut s'expliquer l'absence de ces métaux en Occident.

Dans une bourgade néolithique, située dans un des plus riches centres producteurs d'argent de l'antiquité, tout près de ma maison, et que je puis donc fouiller minutieusement,, j'ai rencontré dernièrement des fragments de galène argentifère et même du plomb fondu : je n'ai pas de (Joute sur le gisement de ces matières, mais je n'ai vu en place que lé minerai ; le métal a été trouvé en mon absencô*. Lorsqitè je i^encontrai' le pfemiei* fragment de minerai de f^lomb, je fus très étonné et ti*ès perplexe. Attribuei* au hsisard ce qu'on n« comprend pas e«t un procédé peu scientifique : j'en arrivais à adinettre que les Néo-

lithiques avaient apporté là intentionnellement ce morceau de galène : mais j'avoue que tout en croyant déjà alors très fermement à l'existence de relations avec le monde égéen riche en métaux, il restait dans mon esprit une telle dose des idées courantes sur le peu d'antiquité du plomb relativement au Néolithique, que je ne m'arrêtai pas un instant à l'idée que les anciens avaient là cette matière pour en extraire le plomb. Mais, quelque temps après, une autre maison de la même bourgade me livre plusieurs autres morceaux de galène et du plomb métallique ; j'étais travaillé par une autre constatation : c'est que le minerai de cuivre de la même station contenait une notable proportion d'argent. A ce moment survint une découverte qui rompit le charme, quoiqu'elle n'appartienne pas au néolithique. J'avais repris les fouilles de la nécropole des Eriales, composée d'un certain nombre de dolmens : le mobilier des uns est néolithique ; celui des autres est de l'âge du bronze, quoique je n'aie constaté jusqu'à présent que des objets en cuivre. L'examen de ces sépultures montre . avec toute clarté qu'elles sont du tout premier début de l'âge du bronze, et immédiatement postérieures au Néolithique, sans interposition d'aucune époque intermédiaire. Dans ces dolmens, j'avais trouvé des bracelets et des pendants d'oreilles en cuivre, en argent et en argent contenant lo à 12 7o de cuivre ; parmi ces bijoux il y en avait deux dont je n'avais pas encore déterminé la nature ; après la trouvaille du plomb néolithique, je les fis examiner au laboratoire, où il fut constaté qu'ils étaient en plomb ! Mon chimiste D. Ramon de Cala, ne pouvant admettre qu'on eût fait des bijoux en plomb, soupçonna qu'ils avaient été dorés ; et en effet, l'analyse trouva 5 7o d'or, et en attaquant un petit tronçon entier par l'acide, il laissa une gaine cylindrique de substance non dissoute, translucide ; c'était l'or réduit à cet état par la présence de sels de plomb, et devenu invisible par cette altération. Le signal était donné, et toute une série de faits

étranges et mal interprétés, s'éclaira d'un jour nouveau : il y a plus de vingt ans, nous avions découvert dans les villes et sépultures de l'âge du bronze, quantité d'objets en argent dont beaucoup contenaient du cuivre, quelquesuns un peu de plomb : nous avions aussi des lingots de plomb et même de la litharge, produit de l'aflSnage de l'argent. Nous n'avions trouvé d'autre explication à la présence de l'argent que la connaissance de gisements du métal natif, comme celui de Herrerias (Cuevas), car nous écartions absolument l'idée qu'à l'âge du bronze on aurait pu connaître le procédé de la coupellation du plomb. Le cuivre des objets d'argent était supposé allié intentionnellement. Les lingots de plomb, dont nous ne mettions pas en doute l'ancienneté, étaient, croyions-nous, des ti^aces d'essais, de recherches sans importance : quant à la litharge, malgré une certaine préoccupation, nous la considérions comme probablement plus récente, Tendroit de la découverte n'ayant pas été rigoureusement déterminé. Si l'on veut tenir compte de ce que, par suite des idées reçues, nous avons toujours été tentés d'écarter systématiquement l'ancienneté des trouvailles de plomb, on reconnaîtra que plus d'un fait a pu nous échapper ; cela ne fait qu'augmenter la valeur de ceux qui ont résisté, et dont l'ensemble malgré tout assez imposant, amène des conclusions inattendues.

Nous savons donc que les Néolithiques d'Espagne ont produit du plomb, et que leurs successeurs de l'âge du bronze employaient le plomb et l'argent.

Mais que faisaient les Néolithiques avec le plomb ?

Un des faits de la haute antiquité dont l'histoire a conservé le souvenir le plus précis, malgré quelques détails fabuleux, est la découverte de l'argent en Espagne par les Phéniciens. Elle nous raconte que ceux-ci, attirés dans le pays par leur commerce, apprirent l'existence de riches gisements d'argent, dont les indigènes ignoraient la valeur : qu'ils le leur achetèrent à vil prix pour le revendre

en Grèce, en Asie ; que parfois il y en avait tant sur le marché qu'ils ne pouvaient tout charger sur leurs navires : alor3 ils coupaient leurs ancres en plomb et les remplaçaient par d'autres en argent. Ce commerce se prolongea, et procura aux Phéniciens d'immenses richesses.

Ce 'récit parait au premier abord présenter des exagérations et même des contradictions.

Puisque les indigènes ignoraient la valeur de l'argent, il ne s'agit pas d'une époque où ils l'utilisaient pour leurs bagues, leurs bracelets, leurs boucles d'oreille et leurs couronnes. Mais comment ont-ils pu le produire et le vendre sans l'employer eux-mêmes ? D'un autre côté, supposer des gisements si fabuleusement riches qu'on en chargeait de pleins vaisseaux et qu'il en restait toujours, c'est dépasser les limites de la vraisemblance.

Ces difficultés disparaissent si on admet que la marchandise achetée par les Phéniciens était du plomb et du cuivre argentifères, où même des minerais d'argent.

Ce que nous croyons un langage imagé, exagéré, est au contraire un langage essentiellement commercial : les Anglais qui viennent aujourd'hui charger le plomb espagnol aux mêmes ports qu'autrefois les Phéniciens, sont acheteurs d'argent, non de plomb, car ce dernier produit est accessoire et le premier fait la valeur des lingots. Cela était encore plus vrai au temps des Phéniciens : la valeur de l'argent relativement à celle du plomb était plus grande : celui-ci n'était pas mêm« considéré comme un métal ; c'est à peine si plus tard on lui donne an nom ; il servait à la coupellation du cuivre riche ; c'était une impureté à éliminer, et quand on l'emploie comme tel, c'est pour falsifier l'or, ou à cause de son grand poids, pour en faire des ancres : on en a retrouvé qui pèsent jusqu'à ySo kilogrammes.

On comprend maintenant que les indigènes aient pu* vendre aux Phéniciens de grandes quantités d'argent sans en connaître la valeur, puisqtie cet argent était caché dans

)e plomb dont ils ne pouvaient rien faire, ou dans le cuivre qu'ils avaient en grande abondance.

Cette histoire de la découverte et du premier commerce de l'argent amène plusieurs conséquences importantes.

Elle nous donne une date assez précise pour la dernière phase du Néolithique espagnol, car les Phéniciens n'ont pu commencer ce trafic avant le milieu du second millénaire ; d'autres découvertes nous conduiront au même résultat.

Elle nous dit qu'à l'époque où les Phéniciens recherchaient l'argent, les indigènes n'en connaissaient pas la valeur : autant vaut dire que la civilisation des premiers était beaucoup supérieure ; connaissant celle-ci ou celle de Mycènes, nous aurions pu d'avance nous attendre à trouver les Espagnols contemporains attardés à l'âge de pierre ou très peu avancés dans l'industrie du métal.

Elle nous fait toucher du doigt le rôle des Phéniciens en Espagne, leur action de drainage des produits précieux vers leur métropole. Pendant toute la durée de leur commerce préhistorique, on ne trouve pas d'or dans les sépultures d'Espagne ; on le connaissait et l'employait cependant avant eux, et à peine disparaissent-ils, qu'il réapparaît dans les mobiliers, en quantité assez sérieuse. Faut-il en déduire qu'ils parvenaient à arracher même l'or aux indigènes ? De leur part ce ne serait pas étonnant ; on me concédera tout au moins qu'il y a peu d'espoir de trouver au Néolithique espagnol des objets précieux importés de l'Est, quand les produits de valeur du pays y font défaut. On conçoit aussi que les Phéniciens, même s'ils faisaient déjà le commerce de l'étain, n'en aient pas apporté en Espagne.

Elle nous montre pourquoi l'absence de bronze et d'étain n'empêche pas la civilisation néolithique d'Espagne d'être contemporaine de celle de Mycènes, puisque précisément les peuples civilisés de l'Est méditerranéen s'enrichissaient avec les métaux des autres pays.

\i' l'on ^'étonne de la longue durée de cet état de choses, il faut se rappeler que l'histoire la d^onne comme un fait, et encore une fois elle s'explique par la grande infériorité des indigènes ; les fouilles nous montrent d'àilteurs que non seulement ils ignoraient la valeur et les applications de l'argent, mais qu'ils n'employaient pas même le cuivre, si abondant, à faire des bijoux ; antérieurement, les bracelets en pierre et en coquille abondent; mais à la fin du Néolithique cette mode n'existe pas : c'est étrange, mais très réel ; aussitôt après, elle s'établit tout dl'un coup et d'une façon générale. On peut aussi invoquer cette raison, que si môme à un moment donné les Néolithiques ont soupçonné le secret des Phéniciens, il leur manquait encore beaucoup pour être capables d'extraire Fargent du plomb, et en attendant celui-ci restait pour eux sans valeur. Enfin, le caractère des Phéniciens nous est assez connu pour que nous ne doutions pas qu'ils auront mis tout en œuvre pour maintenir leur supériorité : ils ont même eu recours à la guerre pour se rendre maîtres du pays et mieux tenir leur proie.

Abordons maintenant un tout autre ordre de faits non moins intéressant.

On sait que le poulpe est un des motifs de prédilection de l'art mycénien : il y est reproduit sous toutes les formes : certains dessins sont réalistes, d'autres très stylisés, dont le but est ornemental ou symbolique. Parmi ce« derniers,- il y a tout particulièrement une série que MM. Perrot et Chipiez ont d'abord fait connaître, et que M. Fréd. Houssay a interprétée avec une rare clairvoyance. Ces poulpes, peints sur des vases, ont le corps très allongé, les yeux très marqués : les quatre paires de bras sont des lignes ondulées, terminées par un enroulement avec un signe particulier. Entre les bras sont peints des animaux divers, hérissons, chevaux, poissons, oiseaux, etc. M. Houssay y reconnaît l'expression des idées philo-

sôphiques dos Mycéniens, une théorie de révolution., considérant La mer comme le grand laboratoire où se brassent tous les principes vivants. Pline développe cette même philosophie. Mes découvertes en Espagne fournissent un argument inattendu, mais très précieux à l'appui de la théorie, de M. Houssay.

Je retrouve en effet le poulpe figuré sur un très grand nombre d'objets néolithiques ayant un caractère religieux. L'animal y est encore plus stylisé qu'à Mycènes : la meilleure représentation se trouve deux fois sur un vase grossier, peinte en rouge : le corps est une ligne* verticale, les yeux sont deux cercles avec un point central ; les quatre paires de bras se relèvent verticalement ; les inférieures sont terminées par un chevron à la place de l'enroulement mycénien : les paires supérieures se retournent au-dessus des yeux, où on voit d'autres lignes rappelant des sourcils.

Grâce aux vases mycéniens, je crois qu'on ne peut hésiter à y reconnaitre le même poulpe, encore plus stylisé, et par conséquent, exclusivement symbolique. L'exécution est beaucoup plus mauvaise, mais à part cela, la seule différence consiste dans la terminaison des bras. Ce détail, loin de nous gêner, est un très curieux élément de précision. Dans les nombreux dessins accompagnant ou non le poulpe sur les objets néolithiques de la Péninsule, l'enroulement ou la spirale si caractéristique des Mycéniens est totalement absent : je n'en connais pas un seul exemple ; cela est d'autant plus frappant que certains motifs de décoration présentent dans l'ensemble de leurs contours, les mêmes dispositions que ceux de Mycènes, et c'est seulement la nature des lignes qui varie : à Mycènee c'est la spirale, en Espagne le chevron, letriangle, le carré ou le losange formant des damiers ; ainsi la différence observée dans l?extrémité des bras du poulpe est comnaïune à tout le système décoratif. Or, si la spip^iQ e&t la cQurbQ p^*4férée des MycémQijifi, c'e^^^t da^^s

les anciens objets phéniciens ou chypriotes qu'on doit chercher les lignes angulaires de notre Néolithique,notamment les damiers, motif fréquent et absolument identique de part et d'autre.

Les poulpes d'Espagne sont donc phéniciens, non mycéniens. Cela pourra servir de point de départ à des aperçus intéressant l'histoire du symbole lui-môme, ainsi que celle des Phéniciens : pour nous l'essentiel est d'y trouver une nouvelle preuve de la présence des Phéniciens en Espagne.

Nous voyons aussi confirmée la contemporanéité de la dernière phase néolithique et du Mycénien. En effet, laissant de côté le caractère phénicien de notre poulpe, celui-ci est certainement un motif propre à la civilisation mycénienne. M. Houssay croit le retrouver dans les figures dites de chouette sur les vases d'Hissarlik ; mais il y a dans cette attribution quelque chose de contradictoire : des dessins aussi stylisés, aussi éloignés de la réalité, devraient être les derniers, non les premiers termes de l'évolution : c'est en plein Mycénien qu'on trouve toute la gradation. En tout cas, c'est bien à cette dernière série que se relient les poulpes espagnols.

La stylisation extrême de ceux-ci semble indiquer qu'ils ne sont pas nés dans le pays, qu'ils y sont arrivés déjà à l'état de symbole. Comme dans le monde mycénien ils personnifiaient le pouvoir créateur de la vie, il est à supposer que nos Turdétans ont accepté une philosophie toute faite, et ont vu dans ces grossières images les représentations d'une divinité. L'examen complet du même vase va nous confirmer dans cette manière de voir, comme celui des autres figures symboliques. A côté des deux poulpes, sont peints des triangles formés de points, les uns avec le sommet vers le bas, les autres avec le sommet vers le haut. Tâchons de comprendre leur signification. J'ai trouvé dans une maison néolithique une grossière statuette de pierre représentant une femme

sans tète ni bras, peut-être brîsée. Les parties sexuelles, comme sur tant d'autres en Egypte et dans le bassin égéen, sont marquées par un grand triangle rempli de points ; ce triangle est peu réaliste ; il est, lui aussi, stylisé ; et ici le doute n'est pas possible : il exprime l'idée de maternité. Il me semble qu'il est permis de retrouver la même idée dans les triangles formés de points, alors môme qulls ne sont pas sur une image féminine, par exemple sur le vase aux poulpes. Une fois admis que ce triangle est devenu un signe hiéroglyphique, l'expression graphique d'une idée, on peut se demander si un triangle en tout semblable, mais avec le sommet retourné, ne signifierait pas l'idée complémentaire, celle de paternité ; de. là à réunir les deux par le sommet il n'y a qu'un pas pour exprimer l'union de sexes, l'idée de reproduction, de conservation de la vie. Déjà la découverte de M. floussay nous fait saisir le sens philosophique du poulpe, image du principe créateur de la vie, et le caractère sacré du vase ; or, si nous lisons les triangles avec la clef proposée ci-dessus, en allant de droite à gauche, comme les Phéniciens, nous trouvons alternativement un triangle féminin et un masculin, trois fois, puis les deux derniers formant une seule figure à sommet commun, celle du principe conservateur de la vie.

Nous aurions donc sur ce vase liturgique un résumé de la philosophie ou de la religion apportée par les Phéniciens en Espagne.

Mais l'interprétation du double triangle demande confirmation.

Les mystères de la création et de la conservation de la vie ont toujours grandement préoccupé les anciens ; ceux-ci ont extériorisé les conceptions de leur esprit en des figures d'idoles et des représentations tirées de la nature, des organes et des êtres qui leur semblaient avoir les rapports les mieux marqués avec ces mystères. Les statuettes à grand triangle sexuel, les dessins de

poulpes en sont des exemples. En voici un autre, sur des vases représentés dans l'article précédemment cité (fig. 221 et 222) (i). Sur chacun d'eux on voit un cerf à la ramure puissante, entouré de biches ; c'est, avec le poulpe, le seul animal que j'aie retrouvé sijr des vases. Pline décrit l'étonnement que causaient aux penseurs de son temps la chute annuelle des bois du cerf, et la relation de leur croissance avec la force reproductrice de l'animal : si celle-ci lui est enlevée, les bois ne repoussent pas. Ces idées étaient plus vieilles que Pline, et nous pouvons "bien y voir une alltision sur nos vases préhistoriques ; or, détail vraiment éloquent, sur chacun de ces tableaux, à une place où on se demande ce qu'elle vient faire, se trouve notre figure du double triangle : elle est là comme tme légende explicative de la scène ; mais je ne sais laquelle des deux, la légende oti la scène, explique pour nous l'autre : nous voyons que toutes deux font allusion au même principe de la reproduction.

On peut interpréter dans le même sens les figures d'un autre vase (fig. 225 du même article) (2) ; à côté de deux yeux qui, nous le verrons, dérivent de ceux du poulpe, ce sont deux feuilles de palmier. Recourons encore à !Pline : il nous dit combien l'esprit des anciens avait été frappé par la différenciation des sexes chez le palmier : la sexualité existe chez tous les végétaux, dit-il, mais dans nul autre on ne la constate comme dans celui-là. Pouvons-nous croire que c'est par hasard que les Néolithiques l'ont choisi pour le dessiner sur cette série de vases qui parlent tous de la même idée ? Ici il n'y a pas de double triangle : mais il ne serait pas si bien à sa place à côté des végétaux.

Il n'est pas inutile de consigner une autre remarque. Les anciens attachaient de l'importance aux analogies

(l; Revue DES Quest. scient., i. XXXIV, p. 534. (2) Ibidem, p. 534.

âocidentelles que préseistent les farines des choses ; or, il 3^ ^en a une, inoontestable, enU*e les bras du poulpe et la ramure du cerf, «t méme^ quoique plus vague, avec les feuilles de oeirtàins palmiei^s ; ceUe-oi devient tout à fait «marquée sur des idoles en os, où certaines lignes, dérivées des bras du poulpe, présentent absolument l'aspeot de palmes.

Dans ce même orrdre d'idées il y a une analogie plus importante^ et très frappante, entre la figure géométrique ée notre double triangle sexuel et eelle des représentations symboliques de la hache bipenne. On me demandera quel rapport il y a entre les deux idées? Je demanderai à mon tour si c'est pour elle-même que la hache bipenne a été honorée ? Ses titrea, comme instrument de sacrifice, «ont bien maires. Ne serait-oe pas plutôt à cause de sa forme même, semblable à celle du double triangle sexuel? Elle serait alors le symbole du principe de la puissance ireprôductrioe, ce qui cadre infiniment mieux avec ce que nous savons des idées et des cultes de l-époque. De plus, je ne vois pas de raison pour croire que ee signe soit né «n Espagne, et n'ait pas été importé avec le triangle tkmmn et le poulpe : dès lors, il aurait existé dans TËst méditerranéen et y aurait été également le symbole du çrinoife conservateur de la vie ; cela -admis, je me de- «ûande eomment on pourrait ne pas l'identifier avec la liftcfae bipenne.

Il nous faut revenir au poulpe. J'en ai décrit plus ha^it les représentations les plus parfaites que j'aie trouvées »ur la céramique espagnole. Mais il y en a bien d'autres, où il serait, je crois, impossible de soupçonner une alla* i9ion «au poulpe, si nous n'avions pas les précédentes pour Mrvir ^e transition. Les uns sont des cercles entourant un point, et représentant les yeux, avec, de chaque côté^ ides paiTOs de bras terminés par le chevron ; les ^iMS de bras sont plus souvent au nombre réglementaire de quatre ; mais on en voit aussi trois^ ou, d'autres fois,

beaucoup plus ; sur certains vases les jeux sont remplacés par des mamelons en relief, ce qui semble mieux marquer une tendance à l'anthropomorphisme. On ne peut pas s'empêcher de trouver à ces figures avec les séries de bras de chaque côté, une analogie d'ensemble avec les globes ailés égyptiens et avec les dieux ailés assyriens ; sur un vase même (fig. 224 de l'article cité) (1) ils flanquent un cercle unique, comme un globe, entouré de points ; mais au-dessus et en dessous, il y a des paires d'yeux qui nous ramènent au poulpe. Je ne crois pas que le hasard explique cette analogie dans les représentations de la divinité principale de divers peuples, et il y aurait lieu d'en rechercher la cause.

Sur nos vases espagnols, le plus souvent le poulpe figure deux fois. Fréquemment ses bras ont disparu, et il ne reste que deux yeux ; d'autres fois, à côté de ceux-ci il y a des séries de lignes courbes qui paraissent dérivées des bras ; d'autres en zigzag sont identiques au signe représentant l'eau chez les Egyptiens : des champs de points et de lignes verticales ont probablement aussi un sens. Sauf les deux premiers exemples décrits, qui sont peints en rouge, toutes ces figures sont gravées ; dans un cas après la cuisson, dans tous les autres, avant.

Après les vases, les os d'animaux peints ou gravés nous fournissent une série surprenante de dessins qui ont avec les précédents la relation la plus étroite. Ces os ont reçu des ornements peints, mais souvent les surfaces peintes ont été fortement corrodées, et le dessin se trouve gravé en creux. Le sujet reproduit est toujours le même : sa caractéristique est une paire d'yeux, cercles à point central, entourés de rayons. La forme de l'objet ne permettant pas le développement en largeur, c'est au-dessus et surtout au-dessous des yeux que sont placés les autres ornements qui sur les vases s'étalent sur tout le pourtour :

(I) Revue des Quest. scient., t. XXXIV, p. 534.

ce sont surtout ces mêmes arcs de cercle rappelant les bras du poulpe, et s*alignant en nombre des deux côtés d'un axe vertical, comme des palmes : il y a des champs remplis de zigzags, des séries de lignes droites courtes et parallèles, des chevrons, des triangles ; le sujet le plus compliqué est celui du damier : les carrés ou losanges sont alternativement vides et pleins : le remplissage de ceux-ci est obtenu par des lignes croisées parallèles aux précédentes et formant comme un damier plus petit. On ne trouve pas ce dessin sur les vases liturgiques, mais les lignes croisées formant greneté, sont fréquentes sur divers objets, entre autres sur des récipients en albâtre ou en os. Ce dernier système d'ornementation est très phénicien ; les autres , notamment le damier, qui n'est plus une composition simple, offrent avec ceux des anciens vases chypriotes Tidentité la plus complète.

J'ai dit plus haut que les dessins ont été peints et que souvent les parties peintes sont actuellement en creux : même lorsqu'il n'en est pas ainsi, la couleur ne se distingue plus : l'os a seulement un aspect un peu différent qui révèle les lignes du dessin, ou bien oh y voit des stries, comme si on avait raclé plutôt que peint. Lorsque le dessin est en creux, on se demande si c'est par un effet de corrosion naturelle, d'altération de la peinture, ou le résultat voulu d'un procédé de gravure ; dans certains cas on incline vers cette dernière réponse. La même question se présente devant les œufs d'autruche peints ou gravés d'une nécropole carthaginoise voisine.

Sur les os non gravés, les lignes sont très fines et serrées ; le dessin est fort délicat, l'exécution très soignée.

Beaucoup de motifs représentés sont ceux du répertoire des vases gravés ; ce sont bien les mêmes idées, exprimées par le même peuple à la même époque : la plupart ne sont pas seulement des ornements : ils ont aussi un sens symbolique. La forme des os donne à l'ensemble l'effet des idoles chypriotes ; avec leurs deux yeux, ils évoquent

-Sondée d'une figure humaine, comme les petites idoles ea albâtre (fig. 25g de l'art, cité) (i),avec leurs seins en relief, et d'autres avec une sorte de tète et deux yeux. Parmi ies os, une côte plate gravée, avec les deux yeux très caractéristiques, entourés de lignes ornementales, porte une série de rangées horizontales formées par des triangles ; une au-dessus, avec les sommets renversés ; sous les yeux, trois rangées, avec sommets en haut ; plus bas deux autres semblables, séparées des précédentes par une bande ou ceinture de losanges. Les triangles sont remplis de lignes croisées. L'intérêt de cette côte consiste en ce qu'elle m rattache, par son -ensemble et surtout les deux yeux, aux os longs avec lesquels elle se trouvait, et par sa forme plate et les nombreux triangles, à une catégorie d'objeto bien connus et qui jouent un rôle important dans le Néolithique de la Péninsule : je veux parler des plaques de schiste gravées. J'en ai retrouvé dans les sépultures d'Andalousie : quelques-unes n'ont que des trous de suspethsion ; d'autres portent en outre trois paires de lignes courbes (fig. 266 de l'art, cité) (2), réminiscences lointaines des bras du poulpe : d'autres sont couvertes de triangles identiques à ceux de ia côte gravée. La plus belle collection de ces plaques provient des sépultures portugaises : les détails varient a l'infini ; voici les caractères les pli» habituels : le tiers supérieur, outre un ou deux trous de suspension, porte au centre un espace triangulaire à som* met retourné, privé d'ornements : ces derniers se composent de bandes ornées, différemment disposées, et qu'il faut rapprocher des lignes courbes ci-dessus mentionnées ; elles ont donc une relation — on ne le croirait pas -<avec les bras du poulpe. Le reste de la surface est couvert de dessins géométriques variés, parmi lesquels dominent les triangles remplis de lignes croisées, et des bandes ou

(i) Revue des jQoest. scient., t. XXXIV, p. 539. (2) Ibidem, p. 541.

ceintures de compc^ition différente. Ces plaqaes sont rec* tangulaires ou plus larges à la base ; il y en a d'autres en forme de crosse, ornées, et qui rentrent dans le même groupe ; je citerai aussi une corne avec des gravures Ae chevrons. Sur les plaques, les trous de suspeiasion font fonction d'yeux : cela est moins clair quand l'œil est iinique.au milieu du front, comme chez les Cyclopes ; mais «on ne peut en douter en présence de quelques exemplaires hautement intéressants, dont l'anthropomorphisiâe a été «signalé par M . Cartailhac : un épaulement dégage la tête ; le vide triangulaire du sommet s'allonge et devient une sorte de nez ; soms les deux yeux, trois ou quatre paires de lignes sont d'autant plus singulières qu'elles laissent entre elles un espace vide, précisément où devrait se trouver la bouche. Sur le corps de la plaque provenant de idanha a Nova, les chevrons affectent une disposition qui fait allusion à des bras, à des jambes, à des pieds ; au musée de Madrid se trouve une plaque où les mains sont hien marquées : elles touchent un triangle à sommet retourné, tout au bas de l'objet. L'anthropomorphisme de ces figures est évident ; mais cm voit bien qu'il e$;t né de la juxtaposition d'éléments que nous connaissons ^comme indépendants, et dont Fagencement paraît avoir d'abord visé un effet décoratif.

C'est en France que nous trouvons le couronnement de la série, le dernier terme de cette singulière évolution : dci encore M. Cartailhac a été le premier à signaler la parenté entre les plaques gravées et les stat'ues-menhirs : j'appelle surtout l'attention sur celle de St-Sernin, parce que, tout en se trouvaiit au sommet du groupe, sa tête nous ramène au point de départ : elle reproduit de façon frappante le6 traits élémentaires de notre poulpe ; deux yeux, le corps et quatre paires de bras rudimentaires. L'absence de bouche, signalée par M. Houssay, est h\m, comme ce savant le dit, la preuve de Torigine de toutes

ces divinités, qui émerge au milieu du courant anthropomorphiqùe.

Nous assistons ici à la formation d'un vaste panthéon : comme dans celui de l'antiquité classique, les dieux se transforment, s'unissent, se multiplient ; les hasards d'un dessin, des rapprochements fortuits leur donnent naissance : cela nous est raconté par ces os et ces pierres en un langage qui n'est pas plus banal que celui de la mythologie ancienne. Dans cette cohue de dieux, on retrouve cependant la persistance d'un culte primordial, celui du principe créateur, dont la figure symbolique, tirée du poulpe, subsiste au milieu de toutes les transformations.

A l'Est méditerranéeif}, si nous suivons MM. Perrot et Chipiez, la colonne est née de l'emploi des troncs d'arbre pour soutenir les toits de trop grande portée : la partie la plus large se plaçait en haut et la base plus étroite reposait sur un dé en pierre. La colonne lapidaire a conservé la gracilité et l'amincissement vers le bas ; parfois elle était faite de plus d'un tronçon, rassemblement s'obtenant par tenon et mortaise. Pour cette colonne, MM. Perrot et Chipiez ont créé l'ordre mycénien.

L'architecture néolithique faisait également usage de colonnes en bois et en pierre ; j'ai retrouvé un des dés en pierre sur lesquelles reposaient les premières : il est de profil identique à ceux du palais de Tirynthe, et n'en difiêre que par le creux pratiqué dans sa face supérieure pour mieux assujettir le poteau. Les colonnes de pierre sont infiniment plus grossières que celle de Mycènes; parfois elles sont à peine dégrossies, mais d'autres fois, ce sont de vrais fûts à section arrondie par un travail patient : dans un cas, deux fragments s'emboîtaient par un tenon et une mortaise rudimentaires. Dans plusieurs exemples, on peut observer d'une façon bien caractérisés l'amincissement vers le bas.

Lacolonnenéolithiqueappartientdoncàl'ordremycénien.

Dans l'article de iSgS, j'ai comparé les sépultures néo-

lithiques aux tombes à coupole de Mycènes : l'analogie est frappante ; depuis, plusieurs savants de la Péninsule ont rencliéri sur le sujet, qui vient d*ôtre traité de main de maître par Don Manuel Gomez Moreno, dans le Boletin DE LA Rbal Agademia DE LA HisTORiA, à propos de la récente découverte d'une superbe tombe à coupole dans les environs du célèbre dolmen d'Antequera.

La comparaison des deux systèmes architecturaux s'imposait. M. Gomez Moreno croit les coupoles plus anciennes que les dolmens. Je crois qu'en principe il a raison, et un des motifs qui me le font croire c'est que les plus anciennes maisons, souterraines ou superficielles, sont rondes comme les coupoles qui en sont les copies. Mais il y a un fait positif : les deux systèmes étaient contemporains à la fin de l'époque néolithique, à Taurore de l'âge du bronze. De plus, il y a entre les deux systèmes une diflférence autrement grande que la forme et le plan, c'est le prin^ cipe architectural de leur couverture : voûte dans les coupoles, dalles plates dans les dolmens. La voûte est par elle-même une construction savante qui n'a pu naitre en un jour ; on pourrait se demander si, ne disposant pas de dalles assez larges, on n'a pas réduit la portée des chambres en posant sur les pieds-droits une première rangée de pierres en encorbellement, guis une autre et ainsi de suite ; ce serait une genèse contraire à celle proposée par M. Gomez, mais je ne crois pas non plus que les choses se soient passées ainsi. On est frappé, a la vue de la plupart de ces voûtes, du contraste entre la science architecturale que suppose le système, et l'inhabileté de l'exécution : presque toutes sont interrompues avant d'arriver à la clef, et on a bouché le trou par une grande dalle; de sorte que ce ne sont plus de véritables voûtes. Il semble que souvent on a préféré renoncer tout à fait au principe, à cause du manque d'ouvriers habiles, pour admettre celui des constructions mégalithiques. On peut même montrer que les constructeurs n'ont pas eux-mêmes

compris la théorie de la voûte, puisque souvent ils ont soutenu par une colonne la dalle faisant office de clef. Oa peut difficilement imaginer une association de deux élé^ uaents aussi bien faits pour s'exclure : la coloane et la voûte, même par encorbellement. C'est par cette faute technique qu'on distingue le copiste inconscient et maladroit du créateur intelligent. On croirait voir l'œuvre" d'un enfant qui a puisé dans une boîte à jeu divers éléments et les a assemblés sans comprendre leur rôle ; l'enfant, c'est louvrier turdétan néolithique; la boîte, c'est l'architecture mycénienne.

L'emploi des crépis en plâtre et des peintures murales dans les maisons ou les tomj3es suggère des réflexions du même genre : on ne peut nier d'uae façon absolue la pos-* sibilité d'une invention locale ; mais aucun archéologue ne s'attend à trouver un pareil raffinement dans ces grossières constructions : l'idée des stucs vient à Tarchitecte quand il a obtenu de beaux parements réguliers qui invitent à y produire des surfaces lisses, lesquelles appellent des décors ; de même pour la céramique : pour songer à orner et surtout à peindre des vases, il faut que le potier fournisse de belles superficies capables de recevoir et de faire valoir les peintures.

Pas plus que la colonne, les anciennes villes d'Hissarlik n'ont connu les crépis ni les peintures : c'est avec l'art mycénien qu'ils naissent ; c'est avec tous les autres vestiges d'art de l'Est méditerranéen qu'ils apparaissent en Espagne, et comme toujours, avec des caractères d'infériorité très marqués. Cette infériorité ne doit pas nous étonner : ces arts que nous appelons mycéniens pénétraient en Espagne par les Phéniciens ; ceux-ci, artistes médiocres eux-mêmes, venaient pour s'enrichir, non pour créer des écoles artistiques, et les indigènes n'ont à aucune époque montré des dispositions à devenir de bons élèves.

Coupoles, colonnes, crépis, peintures, etc., ne survivent

pifts au Néolithique : ils disparaissent à Tâge du bronze avec les PhénicieBa, pour ae reparaître qu'avec les Carthaginois et les Grecs.

Il est encore un détail à mentionner : très fréquemment jai retrouvé dans les maisons néolithiques des foyers Fonds, marqués par une forte épaisseur de cendres, et limités par un bourrelet circulaire d'argile. C'est exactement la disposition du foyer découvert par Schliemann dans le mégaron du palais de Mycènes, moins les décors en couleurs. En Espagne je n ai pas constaté ce système de foyers autre part que dans les demeures de l'époque néolithique ; c'est, à côté de tant d'autres, une analogie ée plus.

Il nous reste à examiner une série de témoins plus directs encore, sinon plus probants, de la présence des Phéniciens. J'ai trouvé dans les sépultures de nombreux débris de vases en plâtre. Celui-ci, très fin et solide, était obtenu par la calcination du gypse cristallisé très pur qu'on .trouve abondamment en petits filons ; on en ramasse de nombreux fragments crus dans les décombres de» maisons, d'autres à moitié cuits; les plus fréquents sont des restes de crépissages appliqués sur les murs et sur les boisages. L'emploi du plâtre dans la confection des vases est fort extraordinaire ; on s'en servait aussi pour boucher le fond de pots troués ; il y a encore des vases en terre cuite ordinaire, munis d'un col en plâtre, appliqué après la cuisson, et dont l'adhérence devait être extrêmement défectueuse : ces cols conservent des traces de couleur rouge. Parmi le3 vases entiers il y en a qui sont ornés de lignes gravées et de peintures rouges et bleu-verdâtre. L'exemplaire le plus complet a la forme d'un œuf d'autruche de petite dimension, dont le bout serait largement ouvert : il est décoré d'une série de lignes gravées verticales, comme des méridiens arrêtés par deux cercles polaires : les côtes ainsi marquées sont alternativement

vides et remplies de lignes croisées. L'ensemble reproduit le système de décoration des œufs d'autruche qui abondent dans les nécropoles puniques, et sur lesquels on revoit les lignes croisées. De cette ressemblance, j'avais déduit que dès le Néolithique existait le commerce des œufs d'autruche peints ou gravés, spécialité des Phéniciens : c'était surtout en Afrique qu'ils allaient les chercher pour les répandre sur les côtes de la Méditerranée. Or, voilà que parmi les milliers de petites rondelles percées servant de grains de collier, je constate qu'un grand nombre sont faites de coquilles d'œufe d'autruche, ce qui vient transformer mon hypothèse en certitude.

Dans les mêmes sépultures et maisons, je recueille des objets en ivoire, souvent travaillés et ornés avec soin ; quelques-uns sont d'usage indéterminé : de grandes plaques ornées de gravures, paraissant destinées à être attachées sur les vêtements : une d'elles est couverte d'un greneté uniforme. Il y a aussi des peignes ; le plus intéressant est reproduit par la figure 233 de l'article d'octobre 1 893 ( 1 ) : il est fait de deux pièces assemblées très adroitement par tenon et mortaise. Cet ivoire provenait d'Afrique sinon d'Asie, et il est à présumer quil était introduit en Espagne sous forme d'objets ouvrés.

Parmi les objets se rapportant à la toilette, nous trouvons encore de petits récipients en albâtre et en os, d'une forme particulière, propre à contenir des parfums ; des pastilles et des enduits de cinabre indiquent le même genre de goût pour les cosmétiques et les fards : les enduits et croûtes peuvent être le résidu dç cosmétiques, que Ton avait l'habitude de colorer avec le cinabre.

Enfin je ferai mention de quelques très rares grains de collier minuscules, de terre légèrement émaillée, de couleur gris foncé peu attrayante.

Je crois qu'il serait difficile de trouver une série d'ar-

(1) Revue des Quest. scient., t. XXXJV, p. K57.

ticles d'importation caractérisant mieux que ceux-là la spécialité du commerce phénicien. Il serait superflu de citer les témoignages, nombreux et clairs, des auteurs anciens; rappelons que les fouilles des n(^cropoles puniques le confirment : celle de Villaricos, par exemple, a produit en quantité des œufs d'autruche peints ou gravés ; on y trouve des peignes en ivoire, plus richement représentés dans les nécropoles de l'Andalousie occidentale, où ils sont couverts de gravures remarquables, de caractère oriental très marqué ; les ungûentaria en albâtre abondent dans ces sépultures, comme les perles en verre.

Si le commerce de ces produits a été de mémoire d'homme, la spécialité, le monopole des Phéniciens, je ne vois pas qu'on puisse chercher à expliquer leur présence dans les tombes et les maisons néolithiques du Sud de l'Espagne, autrement que par l'existence de ce commerce phénicien, du moment que d'autres considérations nous ont prévenu qu'il est contemporain de la dernière phase du Néolithique. Ajoutons qu'aucun pays n'a été travaillé par les Phéniciens comme le Sud de l'Espagne.

Il est extrêmement probable, pour ne pas dire sûr, que la plupart de ces produits ont été fabriqués par les Phéniciens chez eux ou en Espagne. J'ai la même impression pour les os peints et gravés : presque tous ceux que je possède, une trentaine, se trouvaient réunis dans les décombres d'une maison brûlée, comme formant un lot de marchand.

D'après cela, nous serions devant des produits qui sont les plus anciens qu'on puisse attribuer à l'industrie et à l'art phéniciens. On est habitué à voir l'histoire de ce peuple éclairée surtout par la lumière venant des colonies qui l'ont enrichi. Mais il ne faut pas perdre dç vue que les objets trouvés en Espagne, même s'ils sont de fabrique phénicienne, sont des produits médiocres : ce sont de ceux qu'on réserve peur les peuples arriérés, ou pour les colonies : de la pacotille d'exportation. C'est bien cela, non

de Tétaîn, ni des poignards incrustés d'or et d'argent, ili des vases ou des bijoux précieux richement travaillés qlie nous devons nous attendre à trouver aux mains des indigènes comme prix de la matière que les commerçants leur achetaient, de l'argent surtout, dont ils exportaient des quantités énormes pour fabriquer et vendre dans les centres civilisés, et non ramener en Espagne, ces vases et ces bijoux de prix que Tantiquîté a chantés et que leurs voisins se disputaient.

L'Espagne neuve et ignorante, Tarshis la riche en argent, exploitée pat* lé camelot, la ruse et lès ariUes dès Phéniciens ; ses dépouilles enrichissant Sidon et Mycènes, voilà le tableau de la fin du Néolithique, tracé par les Ibuilles.

Pour achever de faire ressortir le caractère oriental des objets et des industries que nous venous d'étudier, il est encore une donnée de première importance, sans laquelle le tableau serait incomplet : c'est le contraste que présentent avec euX les produits occidentaux. Ce contraste, nous le verrons surtout en étudiant l'âge suivant, celui du bron25e, dont le caractère dominant est la diàparitiôn complète de toute influehce orientale, et qui nous fournit un point de comparaison de grande valeur. Mais sans sortir du Néolithique, et comme on devait s'y attendre, nous trouvons des éléments qui appartiennent en propre à l'Occident, et qui, eux aussi, servent à mieux marquer la coexistence de déui courants très différents.

Parmi eux sont les substances suivantes : àmbfè, lignite, câllaïs ; les deux premièreiS surtout nous reportent aux pays de leurs gisements classiques : les rivages de là Baltique et les contrées entourant la tnet du Nord ; on lès rencontre dans les sépultures néolithiques, soUs forme de grains de collier, à côté des gfôins en coquille d*œufs d'autruche. Leur caractère* exotique est èônfirtné par ce fait qu'on ne les trouve plus à l'âge du bronkè, dû.

pour les milliefs dé grains récoltés, étaient exclusivement tltiliâés les produits indigènes ; elles reparaissent dans les nécropole* des Visigoths.

Il existait aussi un art particulier à l'Occident, et qui peut soutenir la comparaison avéc celui des Phéniciens, éinon avec celui des Mycéniens : c'est l'art céramique avec sa décoration si Spéciale. A travers les siècles qui ont suivi la pierre polie et jusque dans notre ère, le centre et l'Ouest de l'Europe ont ïnontré une constante prédilection pour la poterie à surface iioire lissée, contrastant avec lé goût des couleurs vives dans le bâssin oriental de là Méditerranée. Ses formes aussi sont spéciales ; elles restent simples, n'ont ni la complication ni Mégance dès produits de Grèce et d'Asie mineure, Enflh leur décoration est d'un principe totalement différent : c'est le procédé primitif de l'incision, sans emploi de couleurs.

Dans les tombes néolithiques d'Espagne on trouve côte à côte des vases ornés de peintures ou gravures de style oriental, et d'autres de l'art occidental le mieux caractérisé. Ces derniers appartiennent au groupe qUi est surtout (îonnu par les poteries en forme de calice ou de tulipe, répandues dans l'Occident de TEurope, et souvent accompagnées d'ambre, de lignite ou de callaïs : c'est, en effet, cette forme qui paraît la plus typique du groupe, et qui couvre l'ère la plus étendue ; mais â côté de cela il y en a plusieurs autres. Les vases en tulipe ont le fond bombé avec, au centré, une partie aplatie ôu un petit creux circulaire correspondant à une saillie à l'intérieur ; la panse est arrondie ou carénée, le bord évasé ; ils sont à peu près aussi larges que hauts ; dans la Péninsule, Une classe qui paraît dérivée de la précédente est sensiblement plus aplatie ; il y à aussi des bols ou calottes sphériques; en Andalousie M. Bonsor a trouvé dés coupes à pied qui se rapprochent du groupe par leur ornementation, mais je les crois un peu plus récentes.

Généralement, la pâte est fine, l'exécution bonne, la surface soigneusement lissée ; la couleur est parfois rouge, souvent gris brun, mais on paraît avoir cherché à obtenir plutôt le noir. Leur valeur vient surtout de la décoration de la surface, qui est très spéciale ; le procédé d'abord : toutes les lignes sont en creux, et souvent remplies de matière blanche ; le creux s'obtenait dans la pâte molle, ou par incision, ou par estampage au moyen d'une sorte de peigne qui imprimait une série de petits éléments linéaires à la suite l'un de l'autre ; les dessins les plus caractéristiques sont ceux formés par les combinaisons de petites lignes courtes parallèles, très rapprochées les unes des autres et différemment agencées. Cela donne des surfaces qui rappellent des ouvrages de vannerie, des tissus, des dentelles, et l'eflFet est très heureux. Mais si ce que j'appellerais la trame de ces tissus est très variable, ce qui est une loi générale, c'est leur disposition en bandes horizontales étagées faisant le tour complet du vase, et laissant le plus souvent entre elles des zones sans ornements ; sur les fonds bombés, ces bandes concentriques, avec une étoile au centre, sont souvent remplacées par d'autres radiales. Il y a d'ailleurs une grande variété de détails individuels ; certaines bandes sont limitées par des lignes droites ; d'autres par des becs ; au bord même de certains vases il y a comme des franges interrompues, ou bien l'ornementation empiète un peu sur l'intérieur.

Cet art, malgré l'aspect de richesse de certains de ses produits, reste sévère : par son incrustation dans la pâte, le décor fait partie intégrante de l'objet, et sa disposition par bandes circulaires en épouse bien la forme. Ces qualités, les vases peints mycéniens ne les possèdent pas : le potier a pris leur surface comme il en aurait. pris une autre quelconque pour y appliquer des ornements, en se préoccupant peu de la ligne du vase : celui-ci est une chose et le sujet qui le décore en est une autre. Cela même a

permis au pinceau de courir plus librement et d'obtenir des effets plus variés et plus brillants.

Des deux écoles on ne peut dire l'une supérieure à l'autre ; c'est une question de goût, non de mérite artistique. Mais ce qui nous intéresse ici, c'est de constater que l'Occident avait son art céramique propre, très personnel, et spécial à l'époque néolithique ; art qui tient une place très honorable à côté de celui des Mj^céniens et des Phéniciens et qui en est aussi différent que possible. Ce n'est donc pas seulement par la ressemblance des procédés ou des sujets que nos vases à poulpes et autres objets peints proclament leur origine orientale ; c'est tout autant par le contraste le plus absolu qu'ils offrent avec les produits occidentaux contemporains.

La céramique que nous venons d'étudier est propre n la moitié occidentale de l'Europe. Elle est très abondante dans la Péninsule ibérique, où les formes semblent plus variées : on l'a trouvée tout au centre, à Ciempozuelos, près de Madrid. J'ai constaté ce système d'ornementation sur un vase en forme de cruche, de la plus ancienne phase du Néolithique. Si on en a fabriqué partout, la Péninsule a été en tout cas un centre très ancien et très important de production, sinon d'exportation. Jusqu'à présent c'est seulement dans le Sud, c'est-à-dire dans la province que les Phéniciens ont habitée, que ce genre de céramique est associé à des poteries de caractère oriental.

La partie phénicienne de l'Espagne est l'Andalousie moderne, la Bétique romaine, la Turdétanie, Tartesside ou Tarshis préhistorique. Son axe est le bassin du Guadalquivir, limité au Sud par la chaîne bétique qui court parallèlement à la côte ;*le point culminant de ces montagnes atteint l'altitude de 3ooo mètres dans la Sierra Nevada, où la neige ne disparaît jamais complètement. Les navigateurs venant de l'Est pouvaient pénétrer en Andalousie par les parties basses de l'Ouest, par la région où

débouche le Guc^^alquivir : mais U fallait pour cela franchir les colonnes d'Hercule, ce qui allongeait la navigation. Si même ils avaient réussi à pénétrer par là assez avant dans Tintérieur, cela n*enlevait pas la valeur d'une route plus directe par le Sud-Est. Ici se présentait un autre obstacle : la chaîne bétique à traverser. Pour cela, les seuls chemins praticables, et d'ailleurs excellent^, sont les lits des cours d'eau, généralement à sec et formés de graviers. La plupart descendent de la montagne et n'ont aucune utilité : mais quelques-uns des principaux conduisent à des cols et permettent d'arriver au versant intérieur : ce spnt ceux que suivent aujourd'hui les chemins de fer qui mettent l'intérieur en communication avec la mer, et aboutissent aux ports de Malaga et d'Aïmérie ; c'étaient égaleuient ceux que les anciens ont pu suivre. Plus à l'Est encore, et aux limites de l'Andalousie, de la contrée riche en argent, se trouve le Rio Almanzora : c'est près de son embouchure, à l'endroit appelé Almizaraque, près de la plage de Villaricos, que j'ai trouvé la galène et le plomb néolithiques, et les idoles en os peintes : les Phéniciens y ont donc abordé ; les Carthaginois fondèrent à Villaricos la colonie de Baria pour exploiter les mines d'argent ; les Romains leur succédèrent, et il y a soixante ans on a repris l'exploitation et l'exportation. Mais le point de débarquement est mauvais, et on ne peut pas supposer que des conquérants y soient venus avec des flottes ; d'ailleurs, en remontant la vallée, j'ai trouvé plusieurs bourgades néolithiques sans importance stratégique. Le véritable chemin indiqué pour des envahisseurs arrivant de l'Est, est le Rio Andarax ou d'Almeria, qui aboutit à un bon port, recherché par les anciens et encore actuellement : il relie la mer à la partie Est de l'Andalousie, et réduit à son minimum le trajet à faire par mer. De plus, il conduit directement aux riches mines de cuivre argentifère de l'Ouest de Sierra Nevada. Sur les quinze premiers kilomètres depuis la mer, il parcourt une vallée

fertile assez large, puis il traverse un véritable défilé, où la construction du chemin de fer a été excessivement coûteuse, sans réussir à éviter des courbes et des pentes parfois excessives, C'est précisément à l'entrée de ce défilé, à l'endroit appelé Los Millares, que se trouve la ville néolithique la plus importante que je connaisse. Je l'ai décrite dans l'article publié dans cette Revub en Octobre 1893 (i),avec sa nécropole qui m'a fourni tant de restes précieux de traces d'influence orientale. La ville occupe un espace de cinq hectares, défendu du côté de la rivière par un escarpement de 70 mètres de hauteur, et de l'autre par des levées de terre, tranchées, bastions, etc. Une source actuellement tarie avait été captée et menée dans la ville par une conduite de plus d'un kilolnètre de longueur. Sur les collines environnantes qui dominent les environs, des forts ont été construits, qui pouvaient abriter de fones garnisons. Je n'ai pas vu en Préhistorique d'autre exemple d'un appareil défensif si considérable : à l'âge du bronze même, époque par excellence des villes fortifiées, ce ne sont que des rochers isolés avec leur acropole. Mais ici tous les caractères se réunissent pour montrer que la place avait une importance stratégique régionale. Tout le pays contribuait à la défendre, et avait intérêt à la garder. Nous savons que par sa situation, c'était la porte orientale de la Tartesside, et nous voyons qu'elle était destinée à en protéger l'entrée contre des envahisseurs venant de la mer. Seules d'ailleurs, des armées organisées devaient passer par là : elles avaient besoin et du port abrité qu'offre Almôrie, et du chemin commode qu'est le lit du cours d'eau ; des bandes de pillards auraient passé d'un autre côté. Notons aussi que la distance de i5 kilomètres jusqu'à la mer, forçait les envahisseurs à s'éloigner de leurs navires, ce qui était une cause d'infériorité pour l'attaque.

(1) Revue des Qubst. scient., t. XXXIV, pp. 517 et suiv.

Voilà donc que nous arrivons à prouver la réalité, d'expéditions venues de la Méditerranée par le simple examen des ruines d'une ville construite pour s'opposer à ces invasions. Et dans cette ville, à côté de produits qui existent dans tous les milieux néolithiques de l'Occident, nous en trouvons d'autres, spéciaux au sud de la Péninsule : des coquilles d'œufs d'autruche qui n'ont pu venir que par mer, comme les envahisseurs ; de l'ivoire, des parfums, des poulpes mycéniens, des colonnes d'ordre mycénien, des voûtes encorbellées, etc., etc.

Si ce ne sont pas les Phéniciens qui apportaient toutes ces choses par la mer, qui est-ce ? Et alors où sont, et que sont celles que les Phéniciens ont apportées ?

J'ai pu me demander, au début de ces recherches, s'il ne fallait pas croire à la présence d'un peuple conquérant à la remorque duquel les Phéniciens se seraient insinués dans le pays, profitant des conquêtes et des ruines : mais j'ai dû bien vite abandonner cette idée en constatant le sceau phénicien même sur les objets qu'on peut attribuer à l'art mycénien ; ensuite, après avoir trouvé les preuves matérielles du commerce de l'argent, but de ces expéditions, il devenait évident que les Phéniciens étaient seuls, sinon ils n'auraient pas eu le monopole du trafic.

En somme, cest contre les Phéniciens que se levaient les rempaVts de Millares, c'est pour les empêcher d'envahir la Turdéianie par l'Est.

Les Phéniciens n'étaient donc pas seulement de paisibles marchands, mais aussi d'audacieux conquérants. Et en effot, l'histoire nous dit qu'une grande partie de ribérie leur était soumise, qu'ils étaient maîtres de la Turdétanie. Cependant Millares paraît leur avoir résisté et de tout cela il faudrait déduire que les Phéniciens avaient réellement réussi à conquérir certaines régions, peut-être une partie du versant maritime de la chaîne bétique, et l'Ouest de l'Andalousie, et qu'ils cherchaient à couronner leur conquête et à en améliorer les conditions

d'exploitation, par la possession de la porte orientale, qui se trouvait sur le trajet le plus court pour le transport des marchandises.

D'ailleurs, si les Turdétans ont construit des sépultures à coupoles, employé des colonnes, des crépis, des peintures murales, s'ils ont adopté les idées et les symboles religieux de l'Est, le poulpe, le triangle, si en un mot ils ont si intensément subi Tinfluence des Phéniciens, n'en faut-il pas déduire que ceux-ci ont vécu près d'eux, avec eux, construisant des voûtes par encorbellement, pratiquant leur culte, etc.? De simples échanges commerciaux effectués sur la plage n'auraient pas amené ce résultat, et rhistoire est là qui, encore une fois, est d'accord avec nos suppositions.

Mais si des colons phéniciens ont habité l'Espagne à l'époque néolithique, que doivent être les vestiges qu'ils y ont laissés ? Leurs établissements n'ayant qu'un but purement commercial, on peut croire que la population qui les occupait ne jouissait pas des privilèges de la métropole, et se pliait aux usages du pays, comme cela se fait dans toutes les colonies. Peut-être donc serait-il difficile de distinguer les traces d'établissements phéniciens de ceux des indigènes, surtout si les races étaient plus ou moins mélangées. Peut-être certaines des coupoles que nous attribuons aux indigènes, sont-elles plutôt phéniciennes. Peut-être en est-il de même du village d'Almizaraque, où j'ai trouvé la statuette du type des îles, avec son grand triangle, de nombreux os peints, de la galène et du plomb.

J'ai dit que M illares paraît avoir résisté aux Phéniciens. Mais devant la difficulté de distinguer une ville indigène d'une ville contemporaine au pouvoir des Phéniciens, on ne peut pas après tout affirmer que ceux-ci ne s'en soiit pas rendus maîtres. Cette hypothèse s'accorde mieux que l'autre avec les faits dont je vais rendre compte, et qui me paraissent devoir peser beaucoup dans la balance.

Millares est sur la rive droite du Rio Andarax. Sur la même rive, à 3 kilomètres plus bas, est bâtie la ville de Gâdor ; le grand massif montagneux situé à l'Ouest, célèbre par ses mines de plomb (non argentifère), s'appelle Sierra de Gâdor.

Il n'est pas possible de lire ce nom sans être frappé de sa ressemblance avec celui de Gadir (ou Agadir), la plus ancienne colonie phénicienne connue. Ayant demandé à Don Fr. de Valladar, éminent archéologue de Grenade, son opinion sur l'étymologie de Gâdor, il eut l'obligeance de m'en indiquer plusieurs ; il les rejette comme fantaisistes, et conclut en croyant qu'elle est la même que celle de Gadir ou Gadur. Je me suis aussi demandé si le nom de la montagne et de la ville moderne' n'avait pas été porté d'abord par la ville préhistorique ; après l'abandon de celle-ci, il aurait voyagé. Le pays fournit divers exemples de villes modernes et de ruines situées à quelque distance, portant le même nom avec le qualificatif « la vieille » .

Mais en recherchant un sens au nom de Los Millares (singulier : Millar), je trouvai qu'en espagnol moderne, outre celui de millier, il en a deux autres, peu usités ; l'un d'eux est : endroit où on peut élever deux troupeaux, soit mille brebis. Or, Gadir en phénicien veut dire : abri pour troupeaux de brebis. Ainsi donc, Millares est Ja traduction, en espagnol, du nom phénicien de Cadix ! Et ce nom phénicien lui-même, à peine altéré, se retrouve dans la ville qui s'est substituée à Millares, et dans la montagne qui la domine.

J'ai traduit Gadir par : abri pour troupeaux de brebis ; c'est la traduction adoptée par Delgado dans son remarquable ouvrage sur les monnaies autonomes d'Espagne. Les anciens ont beaucoup discuté sur ce nom : généralement on lui donne le sens d'enclos, endroit entouré d'une défense ; on a même supposé que la défense à laquelle il fait allusion, était la mer ; d'autres donnent à Cadix ou à

son îla d^s noms tout différents. Ceci provient de ce que chftque peuple traduisait le nona primitif en sa langue ; il en est résulté bien des confusions. Delgado fait à ce sujet une étude très remarquable et qui mérite dçtre reprise. Il fait observer que beaucoup de noms de lieux et de personnages mythiques de cette partie de l'Espagne font allusion à l'industrie pastorale, Un des rois de l'Atlantide, fils de Neptune et de Méduse, porte indistinctement trois noms : Gadiro, phénicien que nous pouvons traduire par propriétaire de troupeaux de brebis ; Eumélos, qui en grec signifie riche en belles brebis ; et Cbrysaor, Thomme à Tépée ou à la ceinture d'or. Ses fils s'appelaient Géryon, propriétaire de troupeaux de ruminants. Les pommes d'or des Hespérides seraient des brebis, puisque juyiXa veut dire pommes ou brebis, et que les frères Hespérus et Atlas avaient des brebis renommées pour leur toison blonde et dorée. L'île gaditane se nommait aussi EJrytbea, que Delgado rapporte à Asti-Herites (troupeaux de brebis).

Il se dégage de là des conclusions intéressantes.

L'industrie pastorale était très en honneur dans le pays visité par les Phéniciens ; les étrangers, par les comparaisons qu'ils peuvent faire, remarquent aussitôt les traits 1^8 plus saillants des peuples qu'ils fréquentent, et choisissent les mots les plus caractéristiques pour désigner les lieux et les personnages. Nous pouvons donc admettre que les Phéniciens ont baptisé Millares, dont le nom propre, Gadir ou Gador, est resté à la montagne et a voyagé avec la ville, tandis que le nom commun est resté au3C ruiues, devenues lieu dit, et s'est traduit de langue en langue jusqu'à nos jours.

On attribue à l'an i loo environ, la fondation de Gadir, ou au moins le moment où les Phéniciens en firent un centre important, Or, nous verrons dans la suite que c'est vers cette époque que se place l'abandon de Millares : une puissante invasion chassa les Phéniciens, produisant une

révolution complète dans leur commerce qui se reporta vers rOuest. Nous verrons pourquoi ; en attendant, retenons ce qui suit.

Avant la Gadir qui vit encore, il y en avait une autre, morte depuis 3ooo ans. Elle était la porte orientale de la Turdétanie, son point le plus rapproché de la métropole des Phéniciens. Ceux-ci jouèrent dans son histoire un rôle prépondérant ; et elle à son tour avait pour eux une importance considérable. Bâtie à une certaine distance de la mer, au point choisi par les indigènes (nous devons le croire dans l'état actuel de nos connaissances), elle paraît au premier abord moins avantageusement placée pour les Phéniciens. Cependant, aux mains de ceux-ci, elle protégeait très efficacement la rade de débarquement d'Almérie, malgré son éloignement, et elle rendait ses possesseurs maîtres d'une campagne fertile ; de plus, le point essentiel était de l'enlever aux indigènes. Après leur expulsion, les Phéniciens ont dû choisir une nouvelle Gadir; ils s'arrêtèrent à Cadix : leur choix ayant dû se baser sur des principes rationnels, il faut conclure que c'était le point le plus rapproché de Phénicie : cela nous annonce que Tobjectif principal de leur commerce se trouvait au delà ; que ce n'était plus ou du moins plus aussi spécialement la Turdétanie, dont en effet ils étaient chassés : c'est encore pour cette dernière raison s^ns doute qu'au lieu de s'établir dans la Péninsule, comme Tétait Millares, ils sont restés dans la mer, autant dire chez eux. A la nouvelle colonie, les Phéniciens donnèrent le nom de l'ancienne, en souvenir d'elle ou simplement par l'habitude acquise, le nom ayant pris le sens de colonie ou échelle de l'extrême Occident. Le voyage de ce nom d'une extrémité de la Turdétanie à l'autre, serait un cas comme celui de tant d'autres noms que nous ne parvenons pas à fixer. D'après cela, la période de prospérité de Millares, la dernière étape du Néolithique en Espagne, est contemporaine de la première phase du commerce phénicien, caractérisée surtout par l'exportation de l'argent.

LBS PHâNICIBNS

J'ai plus d'une fois hésité à employer le nom des Phéniciens sans formuler une réserve. Je dois donner la raison qui a triomphé de mon hésitation.

Que les influences constatées à la ^fin du Néolithique proviennent du bassin oriental de la Méditerranée, cela est hors de discussion. Qu'elles datent de la deuxième moitié du deuxième millénaire, cela me parait également certain. Reste à justifier leur attribution aux Phéniciens.

L'argument principal est l'existence du commerce de l'argent.

Il n'y a peut-être pas, relativement à ces époques-, de fait sur lequel l'histoire soit aussi explicite, aussi affirmative, et nous avons vu que les termes qu'elle emploie, loin d'être exagérés ou inexacts, sont absolument conformes aux habitudes commerciales et industrielles.

Les Phéniciens ont les premiers fait le commerce de l'argent d'Espagne, sur une grande échelle, et ils ont, d'une façon ou de l'autre, tenu le pays sous leur dépendance.

A la fin du Néolithique nous trouvons tout à la fois la preuve du travail du plomb argentifère, et l'absence de toute utilisation du plomb ou de l'argent : nous en avons conclu que le plomb était exporté pour être affiné dans les usines des acheteurs, comme cela se fait encore aujourd'hui.

Il est naturel de conclure que les exportateurs étaient les Phéniciens, désignés par l'histoire. Pour rendre la : démonstration complète, il faut montrer que le commerce phénicien ne peut pas se placer à une époque plus récente ; pour cela il faut étudier celle qui suit immédiatement le Néolithique : l'âge du bronze. Ces deux périodes montrent entre elles le contraste le plus complet ; on peut le résumer en peu de mots : la fin du Néolithique

est imprégnée d'influences venant de l'Est ; les produits importés de même origine sont très abondants ; elle emploie largement le cuivre, le plus commun des métaux ; elle est privée des métaux précieux : étain, argent et même or. L'âge du bronze, au contraire, est de caractère tout à fait européen, sans trace d'influence orieiltale ; il utilise à peu près exclusivement les produits locaux ; il est surtout riche en argent, possède de rétaiti et de Tor. Ces quelques lignes suffisent pour montrer que le commercé de l'argent et la puissance phénicienne ne peuvent pas se placer à l'âge du bronze. Ce que nous savons de l'âge du fer nous montre également des civilisations venues de l'Europe centrale, sans trace d'oîieMalisûie. Il faut descendre jusqu'à l'expansion coloniale de Cârthage poiir assister au retour de l'Orieiit.

Il n'y a donc pas place, après le Néolithique, poui* Un des plus grands événements dont l'histoire du bassin méditerranéen nous ait conservé le souvenii', et le Néolithique réunit toutes les cit*ôoiistances qui s'adaptent aux conditions marquées par l'histoire pour cet événement.

Nous devons donc placer avant la fondation de Cadix toute une grande et brillante étape de l'activité commerciale des Phéniciens, celle de Texportâtion de l'argent d'Espagne

Reste à voir si cette conclusion s'accorde aveô ce qtte nous savons des Phéniciens de Phénicie avant 1 ioo.

Malheureusement cela se réduit à peu de chose, car tous les renseignements se rapportent aux époques suivantes, et, en général, même notablement postérieures ; on s'expose à de grossières erreurs si on veut juger lôs Phéniciens d'avant ijoo par les monuments qui Bùût beaucoup plus récents. J'ai bien peu d'autorité pour traiter des questions relatives à l'histoire de ce peuplé. Je voudrais cèpendarit proposer sa division en ttùïs périodes, afin d'éviter des confusions :

La première, que j'appellerais préhistorique, descendrait jusque vers le xii* siècle.

La seconde, historique, jusque vers le viii*.

La dernière, qui mériterait le nom de carthaginoise, jusqu'au II*.

C est ici la première qui nous intéresse : elle finit plus ou moins vers l'époque du siège de Troie, de la décadence de Mycènes, de l'invasion dorienne.

Autrefois on admettait que la civilisation primitive de Chypre était l*œuvre des Phéniciens, et c'est là qu'on voulait trouver les données pour reconstituer leur histoire. Aujourd'hui on tend à réduire à peu de chose leur rôle dans cette Ile. C*est là cependant que nous trouvons des séries d'objets qui ont avec ceux d'Espagne de remarquables rapports.

M . Pottier, dans son Catalogue des vases antiques du Louvre^ divise l'histoire céramique de Chypre en plusieurs périodes. La première va de 2000 ou au delà, jusqu'au XII® siècle ; il y distingue deux phases : la seconde serait le perfectionnement de la première. Il me semble voir dans cette phase quelque chose de plus qu'un perfectionnement, et j'y suis amené par la comparaison des peintures céramiques chypriotes avec les peintures des idoles turdétanes : ces dernières n'ont aucun lien de parenté avec le groupe anden de Chypre, tandis qu'elles sont absolu-' ment identiques à celles du groupe récent (salle A, vases 40-68). Ce sont les mêmes dents de loup, quadrillés, losanges, damiei*s et un motif analogue à la ttesse ; l'ageucemênt des éléments est le même ; c'est la même absence de spîi*ales, d'enrouïements, de cercles ; tandis que ceux-ci abofident dans le groupe ancien de Chypre. Il faut naturêïletnent faire abstraction des cercles teprésetitaut les yeux et des courbes rappelant les bras : ce sont des attributs d^idolés qu on trouve en Espagne et à Chypre.

A côté de cette étonUàûte ressemblance de système

décoratif, il faut en signaler deux autres non moins spéciales.

M. Pottier attribue à cette même phase récente le développement de la céramique en forme d'animaux. Or, le Portugal a fourni un vase en forme d'animal, dont la présence, dans un milieu néolithique, étonnait fort M. Cartailhac ; dans une sépulture néolithique d'Andalousie, j'en ai trouvé un autre en forme de vache. Ce sont donc des produits spéciaux à l'époque.

Les Chypriotes ont eu à celte période une prédilection marquée pour les vases conjugués et à plusieurs goulots sur une panse ; c'est également à la fin du Néolithique que je trouve en Espagne nombre de vases conjugués, doubles ou triples, ou avec quatre goulots sur une même panse.

De cet examen résultent trois choses.

i. Le groupe récent de Chypre se sépare assez de l'ancien pour qu'on se demande s'il n'est pas la conséquence d'un fait nouveau, d'un apport quelconque de l'extérieur.

2. Il existe un lien très étroit entre les produits chypriotes du groupe récent et ceux à influence phénicienne d'Espagne. Ce lien implique une communauté d'origine.

3. 11 implique aussi la contemporanéité. Or des consi- V dérations d'un autre ordre m'ont amené à placer la dernière phase néolithique dans la seconde moitié du deuxième millénaire, et c'est aussi la date attribuée aux vases chypriotes les plus récents, de la première période.

On voit qu'au point de vue chronologique, l'accord règne parfait entre toutes les sources que nous consultons.

Chypre fournit un autre élément de comparaison : les idoles primitives. Il y en a surtout de deux sortes : les colonnes et les plaques. Dans la Péninsule ibérique, c'est la même. chose. Les colonnes-idoles de Chypre sont en terre cuite, grossières, avec empattement à la base; au sommet sont modelés des brag, des seins, une tête. Les

côlotineâ-idoles d'Ei^agnô sont en os longs d'animaux ; avec leur élargissement naturel à la base, leur forme et leur dimension, elles reproduisent exactement l'aspedt de celles de Chypre : naturellement ils ne sont pas modelés ; au lieu de cela ils sont peints. La différence entre les deux séries vient surtout de la nature de la substance employée, et c'est peut-être poilr cela que l'anthropomorphisme, à peine pressenti sur l'os, est si accusé sur les statuettes d'argile. A ce propos, on peut en Espagne même comparer de petites colonnes coniques en albâtre, coifiées d'un chapeau ou chapiteau, ornées de seins en relief à d'autres idoles du même groupe et qui sont, comme celles décrites ci-dessus, en os d'animaux : mais ce sont des phalanges courtes ; comme les os longs, au lieu d'être modelées ou sculptées, elles sont parfois peintes.

Les idoles plates de Chypre sont encore en terre cuite ; celles de la Péninsule en schiste ; les unes et les autres, couvertes de gravures. Je signalerai comme tout à fait extraordinaire la ressemblance d'une plaque chypriote du Louvre avec celle de Idanha a Nova (Portugal). Elles sont rectangulaires, mais un très fort épaulément en détache une partie plus étroite qui forme tête, ornée d'yeux, de nez, sans bouche, avec des lignes horizontales à sens mystérieux que je crois dérivées des bras du poulpe. Sur le buste, trois colliers ; de côté, des lignes servant de bras, et d'autres qu'on ne comprend pas. Sur la partie inférieure de la plaque portugaise il y a des jambes et des pieds : sur la chypriote rien qu'une ceinture de losanges ; mais une autre idole portugaise (d'Alcobaça), au lieu de jambes a une rangée de triangles, et la ceinture de losanges se retrouve sur la côte gravée d'Almizaraque (Espagne). De même les deux rangées de triangles qui ornent le cou de la terre cuite de Chypre, rentrent dans la catégorie des triangles habituels des plaques turdétanes"

Puisque nous en sommes aux analogies entre Chypre et le Sud de l'Espagne, je ne passerai pas sans signaler

celle qui résulte de Temploi si général du cuivre pur : quelle que soit la cause de ce fait, il constitue un rapprochement réel.

Puisque la Phénicie reste muette sur la civilisation des Phéniciens préhistoriques, tâchons de reconstituer quelques-uns de ses traits par l'étude comparée de la Turdétanie et de Chypre.

Si réellement cette île n'a pas été sous la dépendance des Phéniciens, il y a eu cependant des relations très étroites entre les deux pays. Si la peinture céramique chypriote vers les xvi* à xii® siècles n'est pas phénicienne, on doit admettre que la peinture phénicienne contemporaine s'est formée à la môme école que celle de Chypre, sinon à Chypre même. Je ne vois pas d'autre moyen d'expliquer la présence d'un style chypriote si pur et si caractérisé dans la colonie phénicienne de Tarshis. Nous sommes ainsi amenés à une première conséquence : les Phéniciens préhistoriques connaissaient la peinture céramique. La très grande finesse d'exécution des peintures sur os d'Almizaraque prouve qu'ils maniaient habilement le pinceau ; mais le caractère rudimentaire et le style primitif des peintures sur vase d'Espagne, la proportion plus forte de vases gravés, môme parmi ceux qui reproduisent des symboles venus d'Orient, semblent nous prévenir que dans l'application de la peinture à la décoration de la céramique, ils étaient moins avancés, et cela explique qu'on leur ait attribué l'ignorance complète de cette technique. D'ailleurs toute la céramique turdétane est très inférieure à la chypriote, et si j'ai signalé plus haut des analogies qui impliquent une influence de Tune sur l'autre, les produits de l'Ouest restent cependant plus grossiers. Cela peut provenir de la prépondérance de l'élément turdétan indigène, ou du retard naturel de la colonie sur la métropole ; mais il se pourrait aussi qu'il

faille remonter plus haut et admettre qu'en céramique les Phéniciens étaient plus arriérés que les Chypriotes,

Par l'examen des récipients à parfums et de divers objets en ivoire, nous voyons qu'ils avaient déjà le goût de l'ornementation par le greneté, procédé qu'ils ont tant afFectioïiné et appliqué aux vases en métal durant la période historique.

La simplicité des ornements d'un peigne en ivoire et d'un vase en forme d'œuf d'autruche, montre un art débutant ; mais ici encore on trouve déjà des motifs que les Carthaginois reproduisirent dix siècles plus tard.

L'absence de perles en verre, la rareté et la grossièreté des minuscules grains de terre émaillée témoignent dans le même sens : les Phéniciens n'étaient pas encore maîtres de ces industries, qui plus tard leur rapportèrent de si gros bénéfices.

Pour les idoles plates et en forme de colonne, il y a tant de points communs entre les séries turdétane et chypriote, qu'on n'a aucune peine à se figurer ce que pouvaient être les phéniciennes qui leur auraient servi de trait d'union.

Le poulpe nous conduit à Mycènes plutôt qu'à Chypre ; mais la variante des bras qui en fait un véritable poulpe ailé, semble un acheminement vers les dieux ailés asiatiques ; chez les Phéniciens cela ne doit pas nous surprendre.

Les statuettes féminines à grand triangle, le double triangle ou hache bipenne, se trouvent également dans leur milieu naturel.

En architecture, nous avons vu copier les œuvres des Mycéniens.

Les Phéniciens préhistoriques, comme leurs colons et comme les Mycéniens, faisaient usage d'outils et d'armes de pierre. Il est rationnel de leur attribuer l'introduction en Espagne du type mycénien de pointes de flèche à base

très creusée, puisque cette forme est, dans la Péninsule, localisée dans la région soumise à leur influence.

Ils connaissaient le bronze, mais l'étain étant rare, il est fort possible qu'ils aient surtout employé le cuivre pur, comme les Chypriotes et les Turdétans.

Leur commerce était varié : nous avons vu quelques-uns de ses articles : parfums, cosmétiques, fards, œufs d'autruche, ivoire, perles émaillées ; puisqu'ils ont connu l'ambre, le jais, la callaïs, ils ont dû intervenir dans leur colportage ; bien d'autres substances n'ont pas laissé de traces. De la Turdétanie ils tiraient des produits très variés : les mêmes que Rome en exporta plus tard. Aux deux époques, l'argent a joué le rôle principal. Les Phéniciens l'emportaient sous forme de plomb et de cuivre riches ou de minerais, et en extrayaient l'argent che^ eux. Les découvertes d'Hissarlik montrent la grande antiquité du travail des métaux précieux, compatible avec une civilisation qui ignore les métaux usuels, cuivre et bronze. On peut affirmer que les Phéniciens préhistoriques transformaient en vases, ornements et bijoux, l'or et l'argent qui sortaient de leurs navires et de leurs iburneaux.

Le commerce et le travail de l'argent furent la cause principale de l'influence qu'ils acquirent dans l'histoire des peuples méditerranéens.

Après avoir montré le rôle important que les Phéniciens ont joué dans l'histoire d'Espagne pendant la dernière phase du Néolithique, il convient de rappeler que les relations que j'ai constatées entre le bassin égéen et l'Espagne sont bien plus anciennes que les navigations des Phéniciens. Ceux-ci n'ont fait que suivre le chemin ouvert par d'autres peuples. Cela reste toujours d'accord avec les souvenirs que la tradition a conservés. Bien avant qu'on n'eût songé à remuer le sol, les historiens ont longuement discuté tout ce qui a rapport à ces anciennes expéditions : les discussions ont surtout porté sur la réalité des données qu'Homère a prises comme

base de ses poèmes ; commencées il y a deux mille ans, elles durent encore. Strabon surtout a défendu Homère contre les attaques dont il a été Tobjet, et cherché à démontrer l'existence d'anciennes migrations de peuples de race hellène en Espagne. Il invoque le témoignage de divers auteurs, tels qu'Asclépiade de Myrlée qui a habité la Turdétanie, et dans le récit d'un voyage, parle entre autres de la ville d'Ulysse, Odissea, avec un temple de Minerve où se trouvaient fixés des boucliers et des éperons de navire en mémoire des erreurs du héros. Cette ville était située au<-dessus d'Abdera, dans la montagne, donc, comme Millares, sur le versant maritime de la chaîne bétique, et d'ailleurs pas très loin de notre ville préhistorique ; d'autres noms de villes, des coutumes grecques observées en Lusitanie et diverses circonstances fournissent des arguments du même genre.

Quoi qu'il en soit de la valeur de ces données et de Tépoque à laquelle elles se rapportent, Homère a dû mettre à profit les traditions au sujet des expéditions en Espagne plus anciennes que celles des Phéniciens. Ces traditions formaient le fonds de l'histoire, et il ne paraît pas nécessaire de recourir à un périple phénicien pour expliquer Y Odyssée; ce serait, semble-t-il, enlever au récit beaucoup de son caractère national : le poète n'avait pas à mendier les données de son œuvre aux Phéniciens. M. Victor Bérard attribue cependant un rôle prépondérant aux Phéniciens, comme source de renseignements ; son livre, dit-il, est le développement d'une phrase de Strabon « 01 yàp OoiVixeç ï$Y{kovv tovto n : les Phéniciens faisaient connaître ces choses, et d'une autre semblable. Mais si on laisse ces phrases là où Strabon les a mises, on voit que les renseignements dont il s'agit, se rapportent exclusivement aux conditions de climat et de richesse de la Turdétanie, dont les Phéniciens étaient maîtres. Strabon dit, en efiet, Clairement qu'Homère était au courant de l'expédition d'Hercule , la plus ancienne, et de celles des

Phéniciens qui vinrent ensuite. Comme me le fait remarquer M. J. Mansion, professeur à l'Université de Liège, la différence de temps entre ioropyîxàç, mis au courant, instruit par une tradition antérieure, et 7ruv0avdjtjievo;, apprenant, montre que, pour Strabon, Homère apprend la richesse de l'Ibérie par les Phéniciens ses contemporains (soit par ce qu'ils en disaient, soit par leur commerce et les produits rapportés), tandis que les expéditions d'Hercule et autres lui sont connues par l'histoire elle-même.

Au point de vue historique, la valeur de VOdyssée n'en est que plus grande, et à notre point de vue, nous verrons là un argument de plus pour montrer que les Phéniciens ont été précédés en Occident par des peuples du bassin égéen.

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