LE PREMIER AGE DU FER
Si nous avons pu si bien étudier la civilisation du bronze, c'est que ses villes occupaient des sites sans valeur stratégique, qui ont été abandonnés dans la suite; et si on trouve si peu de traces de la fin du bronze et des débuts du fer, c'est peut-être parce que les endroits alors habités ont continué à l'être pendant l'ère historique, qui aurait effacé les vestiges antérieurs. Mais cette pénurie peut aussi s'expliquer par la courte durée de l'âge du fer préhistorique.
Du premier âge du fer je n'ai pu jusqu'à présent étudier que des sépultures. Lors de nos premières découvertes, nous les avions attribuées au Néolithique : elles sont souvent placées dans le voisinage immédiat des maisons de cette époque, sinon au-dessus; leur plan rappelle en petit celui des coupoles ; parfois elles ont été pratiquées dans des dolmens dont le mobilier néolithique a été respecté. Ces faits se sont notamment présentés dans la nécropole de Los Millares. Il y a aussi des grains de collier en calcaire des deux époques qui se ressemblent beaucoup, et sont perforés de la même
façon spéciale. Ces circonstances m'ont fait très longtemps hésiter, et il a fallu un assez grand nombre de sépultures, et la constance de leurs caractères propres pour me convaincre de ce que je vois aujourd'hui clairement : elles appartiennent au premier âge du fer ; elles ont livré très peu de fer : de petits rivets attachés à des plaques de bronze, que nous supposions autrefois introduites postérieurement dans la tombe, et que je considère aujourd'hui comme contemporaines de l'ensemble.
Voici le contenu de ces sépultures, dont les principaux objets sont figurés dans cette Revue (Octobre 1893, fig. 292-305) :
Des squelettes non brûlés à côté de produits de la crémation enfermés dans des urnes munies de couvercles.
Des bracelets de formo généralement ovale, plus rarement ronde; leurs extrémités libres sont souvent ornées de lignes transversales, obliques ou croisées; un exemplaire est terminé par deux petites sphères. Des anneaux divers : bagues et pendants d'oreilles; une boucle a le centre renflé et les bouta minces. Des perles annulaires ou enroulées en spirales. De petites plaques dont l'une porte une ornementation géométrique très simple obtenue par des lignes de points. Tous ces objets sont en bronze, et les plaques portent des rivets en fer.
Des grains de collier en calcaire, agate ou cornaline, et en verre bleu.
De petites plaques rectangulaires en os avec des trous alignés sur la tranche.
Il n'a été rencontré aucun outil, aucune arme.
On trouve des bracelets ornés semblables aux précédents dans les tombes gauloises, et plus encore parmi celles du Larnaud.
Les urnes montrent quelquefois des traces de l'emploi du tour ; un certain nombre sont ornées de dessins en creux; a part cela, leur technique est celle de la poterie
(lu bronze : pâte .fine, bien cuite, surface noire et bien lissée. Les profils sont classiques de Tâge du; fer.
C'est encore de la civilisation celtique que nous rapprochent ces sépultures avec leur mobilier et le rite de Tincinération contemporain de l'inhumation simple. Je crois qu'on peut les rapporter à l'époque de Hallstatt; mais la boucle d'oreille renflée, les perles en agate ou cornaline, et même une forme semblable d'urne cinéraire, se retrouvent dans une nécropole à influence carthaginoise du IIP siècle : il ne faudrait donc 'pas remonter trop haut dans le Hallstattien : peut-être au VP siècle, sinon moins haut encore.
SUITE DE l'âge DU FER
Les villes fortifiées du Nord du Portugal, telles que Sabroso, représentent la civilisation de la Péninsule peu avant la conquête romaine. M. Gartailhac l'a Darfaitement établi dans son ouvrage cité : il y a montré es rapports étroits qu'elle présente avec celle du centre de l'Europe. Ses fibules annulaires se retrouvent dans leur plein épanouissement dans les sépultures de l'époque carthaginoise que je viens de nommer, et qui ne remontent pas au delà du IIP siècle. Sabroso me semble moins vieux qu'on ne le croit généralement et le caractère pseudo-mycénien de son art n'a pas la portée qu'on veut lui attribuer.
les colonies carthaginoises et l'époque historique
Depuis la fin du Néolithique nous avons perdu de vue les Phéniciens, et nous avons vu se succéder en Espagne diverses civilisations venues du centre de l'Europe et auxquelles on peut d*une façon générale donner le nom de celtiques.
Mais les Orientaux n'avaient pas perdu l'Espagne de
vue ; l'histoire nous parle du commerce continu des Phéniciens, des colonies grecques du VP siècle, et dans beaucoup d'endroits on retrouve des nécropoles du IV® et surtout du IIP siècle, où abondent les preuves d'influences grecque et carthaginoise.
Ceci est de l'histoire, non plus de la préhistoire; mais comme on peut la reconstruire sans recourir à autre chose que les fouilles, et que ce moyen est celui qui fournit la base de la préhistoire, il est du plus haut intérêt de comparer les résultats obtenus, afin d'apprendre à interpréter ceux des époques plus anciennes.
Après sept ou huit siècles, nous reconnaissons les Phéniciens aux mêmes traits caractéristiques ; ils ont fait de notables progrès en art; leurs industries se sont perfectionnées; les routes de leur commerce ne sont plus tout à fait les mômes ; mais nous les voyons toujours arriver sur leurs vaisseaux chargés de marchandises exotiques pour éblouir comme autrefois les indigènes, sans oublier l'éloquence persuasive des armes. Ils vendent des parfums dans de petits flacons d'albâtre plus savamment façonnés qu'à l'époque préhistorique, et auxquels s'ajoutent des fioles en verre; des peignes en ivoire qui, au lieu des anciennes lignes droites, portent des dessins de scènes animées ; des œufs d'autruche dont ies gravures et peintures plus compliquées conservent cependant un air de famille avec celles de leurs lointains ancêtres. Les grains de collier sont d'élégantes perles de verre bleu ornées de lignes blanches. Sur les idoles le poulpe mycénien a fait 'place 'ail s'car&bée; ses bras ont achevé la métamorphose qui en fait des ailes. L'Astaroth primitive est ^'emplacée par des Isis égyptiennes. Ils inondent le marché non plus d'imitations de poteries caliciformes, mais de vases à, ornements tirés du répertoire grec ou simplement achetés en Grèce et en Italie, et les écoulent en ;naasse, supplantant sans peine les produits indigènes •
Quant . aux armes, ce sont surtout des formes grecques qui se répandent et se mêlent aux types que rEspagne tenait des âges précédents.
A l'époque néolithique, les Phéniciens avaient été précédés par des peuples du bassin égéen; maintenant leurs successeurs ont à lutter avec la concurrence grecque.
Les seconds comme' les premiers sont venus en Espagne surtout pour [chercher Targent. Rien de plus instructif sous ce rapport que la région que j'habite et où je travaille les mines qu'ils ont exploitées pendant leur domination en Espagne. Le village néolithique où j'ai trouvé leurs idoles et les vestiges de leur métallurgie du plomb et de l'argent, est situé près de ma maison, et comme elle sur une colline, au bord du Rio Almanzora, dans la plaine fertile, tout contre les mines d'argent natif de Herrerias, en face de celles de plomb argentifère de Sierra Almagrera. A trois kilomètres, se trouve l'embouchure de l'Almanzorà ; à côté, senties ruines de Baria, fondée par les Carthaginois vers le IV® siècle, détruite au IP par les Romains, puis habitée par eux jusqu'au V® de notre ère. C'était, comme aujourd'hui, le port d'embarquement des minerais et métaux, de débarquement des effets à l'usage des mines. Comme les modernes, les anciens y avaient des fours à plomb; mais la principale . station industrielle était près des mines 'd'argent.
A côté de Villaricos, s'étend une nécropole où j'ai pu fouiller 250 sépultures de différentes époques.
Le groupe le plus archaïque est formé de fosses rectangulaires et profondes, contenant un ou deux squelettes, chacun avec un œuf d'autruche largement coupé à un bout, orné de peintures et dé gravures (Revue DES Questions scient., t. XXXIV, p. 562); généralement il y a une grande amphore comme celles dé Tharros en Sardaigne; les bijoux, très rares, sout simples et surtout en or. : '^
Un autre groupe est celui des grandes cryptes ; les unes tout à fait souterraines, les autres en partie audessus du sol : ces dernières sont recouvertes par une voûte encorbellée, maçonnée avec de la terre, les murs sont revêtus de plâtre et de peintures; elles ont un couloir d'accès et des niches. A part leur forme rectangulaire et la perfection du travail, elles rappellent tout à fait les coupoles néolithiques, et, comme elles, renferment des ossements incinérés et d'autres non incinérés; avec cela des œufs d'autruche simplement troués à un bout, des vases divers, des ungiientaria, des strigilles en fer pendues à des anneaux de bronze, des bijoux en bronze, argent et or, de rares monnaies.
Les tombeaux du troisième groupe sont des espaces souvent entourés de dalles revêtues de plâtre; ils renferment de une à dix urnes cinéraires et parfois des cendres non contenues dans des urnes. C'est le groupe le plus nombreux. Quelques urnes ont une forme qui se rapproche de celles de l'âge du fer; d'autres sont couvertes d'ornements peints, bruns ou rouges ; il y a enfin des cratères italo-grecs diï IIP siècle. A côté des urnes sont déposées des armes en fer : épées courtes ou sabres repliés; lances, flèches, poignards, boucliers. Parmi les épées il y en a dont la poignée a des antennes : le type dominant est le sabre ondulé, connu par les exemplaires d'Almèdinilla, d'Alcacer do Sal, et d'autres nécropoles. La douille de certaines lances est incrustée d'ornements en bronze ou en argent. Les bijoux sont abondants : bagues, pendants d'oreille, colliers, fibules, celles-ci sont principalement des variétés du modèle à anneau, comme à Sabroso; les colliers se composent de perles en verre, agate ou cornaline ,^ coquilles, de scarabées en terre émaillée, et d'amulettes de même substance représentant des Bès, Phtah^ Horus, Isis. De petits objets en terre cuite ont la forme de deux cônes unis par leur base, et troués suivant
Taxe : ils ressemblent à des fusaïoles, mais sont plus petits; les astragales d'animaux sont souvent abondantes. Parmi les stèles funéraires qui gisaient dans cette partie de la nécropole, Tune portait une inscription punique, qui, lue par le P. Delattre, renseigne le € Tombeau de Gar Astaroth, fils de Baal-Pilles ».
Je dois m'arrêter un instant aux poteries à ornements peints, bruns et rouges. M. P. Paris qui en a fait une étude très détaillée dans son Essai sur l'Art et rindustrie primitive de VEspagne^ croit y voir des produits ibériques inspirés par une très ancienne influence mycénienne. La revue que nous avons faite des différentes civilisations qui se sont succédé en Espagne nous montre que ces poteries n'ont pas d'ancêtres dans ce pays, et apparaissent brusquement à une très basse époque. Ce qu'il y a de mycénien dans leur ornementation y a été mis par les Grecs euxmêmes ou par les Carthaginois, et il est même probable que ces vases n'ont pas été fabriqués en Espagne ; ils n'ont en tout cas aucun rapport avec l'art ibérique.
Le quatrième groupe de sépultures appartient à l'époque romaine. Ses ruines fournissent des débris de vases représentant toute la succession des types de la période d'occupation des Romains.
Le cinquième groupe est représenté par plusieurs sépultures de Villaricos ; mais il l'est mieux dans une autre nécropole de plus de deux cents tombes, située près des mines d'Herrerias. Leur position relativement à d'autres et leurs monnaies de Constantin, les font dater d'au moins un siècle plus tard. Ce sont des fosses étroites et peu profondes contenant ordinairement un ou deux squelettes, parfois davantage, empilés l'un sur l'autre ; les objets sont des bracelets et bagues, ronds, en fer, en bronze ou en laiton; des boucles d'oreille en laiton ou en argent, ou en argent allié au cuivré ; ce sont de simples tiges rondes : un bout porte un supplément
annulaire dans pu contre lequel vient s'appuyer la pointe de l'autre bout ; des épingles à tête munie d'un supplément annulaire comme celui des boucles d'oreille, ou de deux enroulements, ou d'une lentille de verre ; des perles en verre de forme et de couleur variables, d'ambre, et de jais; un type caractéristique de celles-ci est un petit prisme à base carrée et aux huit angles tronqués; au centre des quatre faces il y a un cercle avec point central, ornement trouvé aussi sur une cassette en os provenant d'une habitation. La forme des perles de jais, celle des boucles d'oreille avec l'ornement circulaire à point central, se retrouvent en Belgique et en Allemagne dans les tombes du V® au VHP siècle. L'abondance de l'ambre indique aussi une origine septentrionale.
Nous voilà donc, comme à la fin du Néolithique, en présence de la destruction d'un empire puissant, par une invasion venue du Nord. Cette fois nous n'avons pas de peine à retrouver dans l'histoire le nom des envahisseurs : cette nécropole correspond à l'occupation des Visigoths.
Un sixième groupe de sépultures est contemporain du précédent : ce sont de longues amphores, brisées pour l'introduction d'un cadavre d'enfant, puis refermées en remettant les fragments en place ou en y ajoutant des tessons d'autres vases.
Non loin de là j'ai retrouvé les ruines du château arabe de Baira, décrit par Edresi. Parmi les débris reparaissent des tessons avec peintures brunes et . rouget, qui, pour la troisième fois, nous font reconnaître une invasion venue de l'Orient.
Par cette revue rapide on peut apprécier le degré de c^ertitude que permet l'étude des objets recueillis dans le sol pour déterminer l'origine des différentes invasion^ qui ont joué un rôle emportant dans l'histoire de l'Espagne.
Les plus anciennes, celles de la pierre polie, sont les moins précises, mais on ne peut manquer d'y reconnaître l'influence du bassin égéen depuis une époque très ancienne jusque vers les premiers siècles du second millénaire.
Le tableau de la fin du néolithique, œuvre des Phéniciens cultivant l'Occident à leur profit, reçoit des fouilles une vive lumière.
Non moins clairement ressort l'arrivée du flot celtique, dont la première vague refoule les Phéniciens sur la mer, vers la fin du deuxième millénaire, et dont la dernière, au V® siècle, est éclairée par l'aube de l'histoire.
Celle-ci nous raconte le retour offensif des Carthaginois, et la pioche déterre des objets qui nous font reconnaître en eux les descendants des colonisateurs néolithiques.
L'une et l'autre nous montrent leur défaite par les armes romaines, leur commerce ruiné, leurs villes détruites, leur race anéantie.
Les preuves de la chute de l'empire romain et de l'invasion des^ Barbares se retrouvent aussi dans la poussière des torïibeaux.
Enfin la conquête arabe a semé partout des restes faciles à reconnaître.
Louis SiRET.