LA DECOUVERTE DU BRONZE
La dernière phase de l'époque néolithique en Espagne est .contemporaine de l'âge du bronze dans d'autres pays : l'absence de ce métal obéit à une cause locale, et l'emploi du cuivre sans étain n'est pas la caractéristique d'un stade métallurgique antérieur à la découverte du bronze.
Le cuivre est considéré comme le plus anciennement connu des métaux usuels. Cette opinion se base sur deux ordres de raisonnements : le premier, théorique, est tiré de l'existence du cuivre natif et de l'abondance de ses minerais, faciles à traiter; le second, de la priorité du cuivre sur les autres métaux dans les trouvailles préhistoriques en Occident.
Déjà M. Much a montré que le premier cuivre utilisé dans l'ancien monde n'était pas natif, mais obtenu par la réduction de ses minerais : la découverte n'est donc pas aussi simple qu'on l'admet en partant de l'hypothèse du métal natif. Quant à son extraction des minerais, on passe bien légèrement sur les difficultés qu'elle présen-
tait aux préhistoriques. M. Much cite un exemple de production accidentelle de cuivre par. une négligence dans le grillage des pyrites ; mais celles-ci se trouvaient dans des conditions que le hasard ne peut réaliser ; de plus, les minerais que je trouve dans les stations préhistoriques sont des carbonates, non des pyrites. La meilleure preuve des difficultés qu'éprouvaient les anciens à réduire ces minerais, se trouve dans leurs procédés métallurgiques eux-mêmes, dont j'ai recueilli des traces abondantes. J'en ai déjà dit quelques mots, mais il convient d'y revenir.
Nous avons d'abord de nombreux morceaux de minerai carbonate ; ensuite des quantités de petits fragments fondus, mais non à l'état de scories : ce sont des espèces de mattes contenant des particules de cuivre métallique; enfin, sur le sol des maisons s'étalent souvent des lits minces formés de tout petits fragments de ces mattes : c'est le résultat du concassage qu'on leur faisait subir pour en extraire les parcelles de métal, ce qui se faisait probablement par lavage. Une fois le cuivre obtenu en petits fragments, il fallait le refondre ; pour cela il faut une température de 1035** qu'on ne peut produire sans un dispositif spécial. Dans les maisons des métallurgistes, j'ai rencontré des accumulations de singuliers objets en terre cuite : ils ont la forme de cornes ou de croissants, à section ronde, de 20 centimètres de longueur ; les extrémités sont percées d'un trou; leur terre est poreuse, légère, réfractaire à la température de fusion du cuivre ; ils portent, surtout sur leur face interne, des traces de feu violent; ils étaient d'ailleurs entourés de cendres et de terre friable calcinée. Non loin d'un de ces groupes d'objets, se trouvait une sorte de creuset allongé, en terre cuite; sa face intérieure porte un enduit de terre spéciale, probablement réfractaire, et des restes de cuivre. L'examen de ce creuset et de fragments d'autres montre qu'on y
fondait du cuivre en le chauffant par la partie supérieure, c'est-à-dire par le contact direct des gaz chauds avec le métal. De tout cela je déduis que les croissants servaient à former des arcs au-dessus des creusets, et que, alignés en nombre et recouverts d'argile, ils constituaient la voûte d'un petit four à réverbère; le feu se faisait à un bout, et à l'autre devait se trouver une cheminée, construite peut-être avec des arcs semblables aux précédents ou de toute autre façon. Les trous des arcs servaient sans doute à les suspendre pour les sécher. Le métal, fondu au conjtact de la flamme, prenait la forme du creuset; il est difficile de dire si on le laissait refroidir ainsi, ou si oa le versait dans des moules : le bec du creuset semble construit en vue de cette dernière solution.
On voit par tout ceci que l'extraction du cuivre de ses minerais, loin d'être simple, constituait pour les préhistoriques une opération laborieuse et compliquée, qu'ils n'ont pu réaliser qu'après une longue expérience. Cette constatation est de la plus grande importance au point de vue de la première découverte des métaux.
Le second ordre de faits sur lequel se fonde l'antériorité du cuivre, c'est que, dans nos pays occidentaux, c'est bien en effet ce métal, pur ou allié à l'étain, qui se rencontre exclusivement aux époques de transition de la pierre aux métaux. Le fait est largement démontré; aussi la raison serait décisive, si on démontrait que la métallurgie est née en Occident. Mais cette démonstration n'est pas faite, et dans la première partie de cette étude j'ai essayé de prouver le contraire, c'est-à-dire que la métallurgie a été apportée en Occident par les Orientaux.
L'origine de la métallurgie doit être cherchée en dehors de l'Occident et en dehors du cuivre : la distance entre la pierre et le cuivre occidental, pur ou allié à l'étain, est trop grande pour que l'homme ait pu la
franchir sans une étape intermédiaire ou une intervention extérieure.
En Orient, il n'en est pas de même : la priorité est disputée au cuivre par le plomb et l'argent, métaux beaucoup plus faciles à découvrir.
Les tombes préhistoriques d'Egypte, fouillées par M. Flinders Pétrie contiennent, avec les beaux instruments en silex que l'on connaît, d'autres en cuivre, métal qui paraît rare au début, des bijoux d'or et d'argent, rares aussi, mais qui ont été pillés par les violateurs de tombeaux, du plomb, un métal blanc dur, de la galène, de la malachite.
Les anciennes villes d'Hissarlik, de l'âge de la pierre polie, ont du cuivre, de l'or, de liargent et du plomb.
Les documents historiques des peuples de l'Orient signalent toujours l'argent comme remontant à une très haute antiquité.
Nulle part on ne trouve la preuve de l'antériorité du cuivre au plomb et à l'argent.
Si l'on s'en tient au seul raisonnement, la priorité du plomb est bien plus probable ; il a pour lui toutes les raisons : il est plus abondant; ses minerais, même aux affleurements, appellent l'attention par leur poids et leur aspect plus que les carbonates de cuivre ; sa métallurgie est beaucoup plus simple, et il fond à 334'*, température facile à obtenir, tandis que le cuivre demande 1035^. Si donc on attribue la découverte des métaux au hasard, le doute n'est pas possible : le plomb a dû précéder le cuivre; et si môme on suppose certaines recherches intentionnelles, la conclusion est la môme.
Le plomb trouve peu ou pas d'applications chez l'homme primitif : c'est un corps mou, peu solide, se travaillant mal, et ne conservant pas son aspect brillant. Mais il ne faut pas raisonner comme si, à l'âge de la pierre, le métal devait résoudre un problème quelconque, répondre à un besoin existant. Rien dans la
civilisation primitive ne justifie chez riiomme la recherche du métal comme matière utile. Le désir de substances rares ou singulières, la curiosité, des pratiques magiques comme le croit M. Reinach, le simple hasard peut-être, l'ont amené à soumettre des minerais à Faction du feu et à en retirer des métaux; mais ceux-ci étaient au début des substances sans valeur ou du moins sans application pratique : il a pu se passer beaucoup de temps avant qu'on n'ait commencé à en tirer un parti quelconque. Si la fin de notre Néolithique occidental possède des formes de pierre qui semblent appeler le métal, c'est qu'en réalité elles ont été, d'une façon ou de l'autre, inspirées par des armes métalliques déjà existantes.
Au contact de l'air le plomb fondu se couvre d'une couche d'oxyde ; si on l'élimine constamment, le plomb se concentre et finit par se réduire à un très petit volume et par ne. plus se ternir : ce métal nouveau est de l'argent que presque tous les plombs contiennent en quantité variable ; il se laisse aisément travailler en toute sorte d'objets légers et résistants, et son éclat ne s'altère pas rapideipent; en un mot, c'est une matière utile, même pour des peuples primitifs. Son extraction du plomb est assez longue, mais ne réclame ni connaissances ni appareils spéciaux, et la grande antiquité de sa découverte se conçoit sans trop de peine.
L'argent ne fond qu'à la température de lOOO et, comme on l'obtenait par petites quantités, on se trouvait devant la difficulté de les réunir en un lingot suffisamment grand pour fabriquer un objet d'un certain volume ; la solution de ce problème est de toute simplicité : il suffit de réunir tous les boutons avec un peu de plomb pour qu'ils fondent aussitôt, et le plomb s'élimine par le procédé ordinaire.
L'antimoine est assez répandu sous forme de sulfure dont l'aspect attire l'attention au même titre que le sul-
fure de plomb ; son traitement est facile ; il fond à 440, On connaît d'anciens objets en antimoine provenant du Caucase, de la Babylonie, de la Ghaldée, de rÉgypte.
L'étain était pour les anciens un plomb comme les deux précédents, mais possédant d'autres propriétés. Il est plus rare que le plomb, mais on exagère beaucoup sa rareté : ses gisements sont assez disséminés, et on peut ne pas les connaître tous ; tel gîte qui a pu fournir le métal dans l'antiquité est aujourd'hui trop pauvre pour être exploité avec bénéfice, et reste inconnu ; nombreux sont ceux qui, en Europe même, n'ont été signalés que depuis une date récente. Les minerais d'étain n'ont pas l'aspect extraordinaire de ceux de plomb et d'antimoine ; mais ils sont venus en quelque sorte au devant de l'homme, parce qu'ils se trouvent d'une façon spéciale dans les alluvions voisines de leurs filons. C'est dans les alluvions que les anciens ont été chercher la plupart des substances minérales qu'ils utilisaient, depuis le rognon de silex jusqu'à la pépite d'or; le lavage des graviers, opération d'une simplicité extrême, découvre aussitôt , toutes les matières lourdes et précieuses que charrient les cours d'eau ; et préciséjnent l'étain accompagne souvent l'or dans les alluvions. La réduction de la cassitérite est de toute facilité, et l'étain est le plus fusible de tous les métaux : il suffît d'une température de 228% de la flamme d'une lai[npe ; il est utile par lui-même et on en connaît des applications très anciennes, en dehors de son alliage avec le cuivre.
Revenons maintenant à ce dernier métal. Ses gisements ordinaires sont des filons ou amas de chalkopyrite plus ou moins transformée à l'affleurement en carbonates de cuivre avec oxydes de fer. Jusqu'à présent, j'ai trouvé presque exclusivement des carbonates dans les maisons préhistoriques; leur traitement, nous
l'avons vu, doit Hre considéré comme difficile pour les anciens. Mais dans les gisements de plomb argentifère, on trouve quelquefois des minerais complexes, sulfoantimoniures ou arséniures de cuivre et de plomb, plus aisés à fondre que les véritables minerais de cuivre. Il est donc très possible que le traitement des minerais de plomb ait amené la production d'alliages variables de plomb, cuivre et argent : si on a voulu en extraire ce dernier métal par le procédé décrit, on aura obtenu du cuivre avec plus ou moins d'argent. Il semble donc théoriquement probable que la découverte du cuivre soit une conséquence accidentelle de la métallurgie du plomb et de l'argent; j'étudierai autre part la possibilité de la découverte du fer par cette même métallurgie du plomb.
Tout ceci est de la théorie, mais il est certainement rationnel de supposer que la métallurgie a commencé par les métaux faciles, les plombs et l'argent, avant d'arriver au cuivre, difficile à trouver et à travailler; et si la métallurgie est née en Orient, les faits ne contredisent pas cette théorie. •
Le cuivre ayant été dès son berceau combiné à d'autres métaux, et devenant difficile à traiter quand on l'en sépare, il est naturel qu'on ait recherché les alliages qui le rendent meilleur. M. de Gala me suggère l'idée qu'on a pu y ajouter intentionnellement du plomb pour augmenter sa fusibilité : on aurait dû alors éliminer ce métal comme pour l'argent, car le cuivre plombeux est de mauvaise qualité. Mais on n'a pu tarder à faire la même expérience avec l'étain, et à constater la grande supériorité du Ijronze. C'est à partir de ce moment que le cuivre est devenu un métal de grande valeur pour l'industrie.
Parmi les plus anciens objets en cuivre, il y en a beaucoup, même en Orient, qui ne contiennent pas d'étain, et dans certains pays il semble qu'on ait ignoré
le bronze pendant un temps plus ou moins long. Gela ne contredit pas ce que je viens de dire. L'Orient est vaste : la métallurgie ayant pris naissance chez un peuple disposant d'étain, a pu passer chez d'autres qui ne pouvaient se le procurer : nous avons vu une nation connaissant depuis longtemps le bronze, introduire en Espagne l'usage du cuivre; le même fait a pu se produire partout. Dans ces cas il s'est développé un véritable âge du cuivre qui, pour le pays où il se produit, constitue un pas en avant; mais au point de vue général de la marche de l'humanité, ce n'est pas un progrès, et les trouvailles d'objets en cuivre peuvent bien résoudre la question de l'introduction du bronze dans un pays déterminé, mais elles laissent debout le problème de sa première découverte.
En somme, si l'Orient est pauvre en étain, ce n'est pas une raison pour qu'il ne l'ait pas trouvé : il connaissait des substances autrement rares et mettait. son luxe à les posséder. Ce que cette rareté explique c'est que, après sa découverte, le bronze lui-même reste un uiétal rare et plus ou moins localisé ; elle explique aussi qu'au moment où les besoins de l'industrie, de la guerre surtout, en réclamaient de jour en jour de plus grandes quantités, les anciens ont partout activement recherché des gîtes d'étain, et sont arrivés à découvrir ceux d'Occident. On se demande parfois si cela est possible alors que les indigènes ne les exploitaient pas antérieurement ; c'est cependant ce que nous faisons aujourd'hui en Afrique pour bien des substances que les habitants n'utilisent pas. C'est une loi générale que lorsqu'un peuple va au loin chercher des produits naturels en échange d'objets fabriqués, c'est qu'il est beaucoup supérieur à l'indigène, dont il n'a rien à apprendre. C'est le cas des Phéniciens s'approvisionnant d'étain aux Gassitérides.
l'âge du bronze, première phase.
Quelle que soit Timportance de la présence ou de l'absence de Tétain dans les cuivres, les conclusions chronologiques qu'on peut en tirer ont une valeur purement locale : l'étude de ce que j'appelle l'âge du bronze . en Espagne nous en fournira une nouvelle preuve, car les deux premières étapes de cet âge ont comme métal usuel constaté jusqu'à présent, le cuivre; la première exclusivement, la seconde en proportion supérieure au bronze.
La fin du Néolithique correspond à l'apogée de la puissance sidonienne en Occident : ce fut la période la plus lucrative du commerce de l'argent, antérieure à la fondation de Cadix.
L'âge du bronze débute en Espagne par la destruction de l'empire phénicien.
Lorsqu'on compare les mobiliers funéraires des deux époques, la difierence est considérable et ils se distinguent les uns des autres sans la moindre hésitation. Dans quelques cas rares, il y a mélange, parce que la sépulture a continué à être utilisée sans interruption.
Les seuls objets dont l'examen laisse l'impression d'un passage graduel, sont les outils et les arines de métal, Celui-ci est toujours le cuivre; il a parfois un aspect qui le fait prendre pour du bronze, et en effet l'analyse montre qu'il n'est pas pur : mais c'est un bronze d'arsenic, non d'étain. Dans le pays abondent les minerais complexes de plomb, cuivre, argent, antimoine et arsenic ; les bronzes arsénieux ont donc pu se produire naturellement ; mais il est probable qu'on en a aussi fabriqué intentionnellement.
Les haches et les épingles ou poinçons conservent leurs formes simples; les flèches a longue soie sont plus communes ; aux poignards s'ajoute le type fixé au
manche par des rivets. Avec la généralisation de l'emploi du métal on voit apparaître les pierres à aiguiser en schiste, avec un ou plusieurs trous à chaque extrémité.
Dès le début de l'âge du bronze, l'abondance des bijoux métalliques contraste avec leur absence au Néolithique. Ce sont des lames d'or enroulées en tubes ou en hélices ^ ou des fils de cuivre et d'argent formant des anneaux fermés ou des spires à extrémités libres. L'argent est parfois allié au cuivre : une analyse renseigne 12 p. c. de ce dernier métal. Deux pendants d'oreilles sont en plomb doré.
Dans la céramique aussi il y a un changement considérable. La pâte est fine, la surface noire et soigneusement lissée. Une des formes est assez semblable aux vases càliciformes à panse carénée, surtout à ceux du Giempozuelos et du Portugal; mais la carène est plus accusée ; les coupes larges et basses, à bords rentrants se retrouvent aussi au Néolithique; mais il s'y ajoute des exemplaires munis d'un pied ; celui-ci est parfois large : d'autres fois il s'étrangle à la jonction avec la coupe, et produit des pièces d'une élégance irréprochable.
Il y a donc certains rapports entre les céramiques des deux époques, autant par les formes que par la technique de la pâte et sa couleur ; mais ce qui établit entre elles une distance considérable, c'est l'absence d'ornementation sur celle de l'âge, du bronze, qui contraste avec la richesse des décors de Giempozuelos et des autres localités de la Péninsule.
Dans l'architecture funéraire nous ne voyons pas de changement : je puis citer au moins une coupole néolithique, celle de Belmonte, qui a continué à être utilisée, et dans la nécropole de Los Eriales, on trouve des dolmens des deux époques.
La place forte de Los Millares qui avait une importance si considérable au Néolithique, a été abandonnée à l'âge du bronze.
En résumé, les liens qui unissent les deux civilisations sont les suivants : formes primitives' dei^ armes et outils de cuivre; certaine ressemblance générale dans la 3oterie; continuation des monuments funéraires liiéga- '. ithiques et peut-être des coupoles. Ce dernier fait est celui qui a le plus de signification positive : il nous dit que c'est, au moins partiellement, la môme population qui continue à occuper le pays.
Mais les profondes différences ont une portée beaucoup plus considérable ; les principales sont :
La disparition de tout ce qui, au Néolithique, s'expliquait par la présence des Phéniciens : œufs d'autruche, parfums, ambre, callaïs, poulpes ailés, triangles sexuels, Dipennes, idoles de toutes espèces.
La disparition de la céramique ornée, si caractéristique, et qui constituait un art supérieur à tout ce qu'on trouve pendant longtemps dans l'Europe occidentale.
La disparition de cette merveilleuse industrie du silex.
L'abandon de Los Millares, porte orientale de la Turdétanie pour les peuples arrivant par la Méditerranée.
L'utilisation sur place des produits du sol, or et argent, que les Phéniciens exportaient à l'époque précédente.
Apparition d'une céramique nouvelle, et de la mode des bijoux métalliques.
Il serait difficile de constater plus sûrement la destruction d'une civilisation, son remplacement par .une autre, et l'absence d'une période transitoire qui expliquerait le changement par une évolution sur place.
l'âge du bronze, deuxième phase
A cette seconde partie de l'âge du bronze appartiennent les nombreuses acropoles que nous avons décrites dans cette Revue en 1888 (1). Elle n'est pas autre chose
(1) Tome XXm, p. 5 et p. 368.
que le plein développement, rapogéé de la civilisation que nous venons d'étudier; ce développement, elle le doit à elle-même : aucun apport extérieur n'y a contribué; sa caractéristiciue parait être au contraire un isolement très marqué.
La principale innovation consiste dans le changement des rites funéraires : on ne dépose plus les ossements des morts dans des sépultures communes, dolmens ou coupoles formant des nécropoles séparées des villes; mais on enferme les cadavres isolément dans des cercueils de pierre ou de terre cuite, à l'intérieur des villes, sous le sol des maisons, dans l'épaisseur des murs; on les. Laisse revêtus de leurs habits et avec leur équipement habituel : hache et poignard pour les hommes, couteau et poinçon pour les femmes; on y ajoute leurs parures et un quartier de viande.
Il est probable que les villes de la première phase ont continué à être habitées pendant la seconde : il n'y a donc pas de différence à établir à ce sujet entre les deux époques; ce qui caractérise ces villes, c'est qu'elles occupent de nombreux sites escarpés, disséminés par tout le pays, très souvent éloignés des voies de communication; leurs citernes et leurs galeries souterraines pour pénétrer jusqu'aux sources d'eau, montrent qu'elles étaient préparées pour soutenir des sièges.
Le travail des métaux a fait certains progrès; il n'est pas impossible que le bronze fut connu pendant la première époque; mais il n'a pas été constaté, tandis que pour la seconde il y a un objet de bronze pour deux de cuivre ; l'argent pur ou cuivreux et l'or continuent à être en usage ; le plomb n'est apparu que sous forme de petits lingots et de litharge provenant de la désargentation. Quant aux formes des objets, en général il y a très peu de changements : le tran- (ihant des haches s'élargit-; les poijgnards s'allongent et
arrivent à être des épées saris perdre leur forme et leur système d'attache par des rivets ; les épingles ou poinçons, les ciseaux sont de forme rudimentaire; les flèches ne sont pas fréquentes et ne présentent rien de: nouveau ; une arme spéciale a été créée : c'est la hallebarde, une sorte de hache de combat à extrémité pointue, fixée à un manche transversal par une larj>'e base et de solides rivets; ceux-ci, comme pour les couteaux ou poignards, sont parfois en argent ou alliage d'argent, de cuivre, d'étain et de plomb.. Les bijoux sont en général de simples anneaux fermés ou des spires à bouts libres, comme précédemment; quelques ornements nouveaux, toujours simples, apparaissent; les plus remarquables sont les diadèmes en argent, bandeaux unis, ou ornés de points, ou d'une sorte de fleuron en forme de disque réuni au bandeau par une courbe qui rappelle celle des coupes à pied.
La céramique est la même; les vases carénés deviennent seulement un peu plus élégants et un type nouveau s'ajoute aux précédents : il a la forme d'un œuf coupé par le gros bout et muni d'un rebord; ses dimensions sont assez grandes; jusqu'à présent je ne l'ai pas trouvé dans les dolmens, mais je n'oserais pas tirer de conclusion de ce fait négatif qui provient peutêtre de l'insuffisance des données ; chaque fois, en efiet, que le nombre de celles-ci a augmenté, il a diminué la différence entre les mobiliers des deux périodes.
Le silex ne fournit plus que de petits éléments de scies qui, placés. bout à bout dans un manche courbe, formaient des faucilles ; on ne les trouve que dans les maisons, et à cause de cela celles des deux époques se confondent; j'en ai de très rares exemples datant du Néolithique.
Les grains de collier, dont j'ai peu d'exemplaires datant de la première phase, sont ici très abondants; la grande masse est faite de serpentine vert foncé et
d'os; ces deux substances alternaient et le contraste de leur couleur faisait leur caractère ornemental; elles sont, comme on le voit, de peu de valeur ; la serpentine noble est exceptionnelle: il s'en trouve aux deux époques; son vert brunâtre est loin d'avoir l'éclat du vert pomme de la callaïs. Les coquilles et les métaux fournissent aussi leur contingent aux colliers, ainsi que les dents d'animaux. Il faut citer particulièrement quelques rares petits tubes en verre bleu et vert, cannelés. Avec l'ivoire d'un peigne de forme grossière, ils constituent les seuls objets qui rappellent la proximité probable des Phéniciens,
ORIGINE DE h\ CIVILISATION DU BRONZE
Quoique nettement distinctes, les deux premières eHapes de l'âge du bronze forment un ensemble qui nous présente le tableau complet d'une seule civilisation. Comparons-la à celle du Néolithique.
La stratégie de cette dernière obéit à un plan que nous n'avons pas de peine à comprendre : la ville de Los Millares, qu'elle ait été au pouvoir des indigènes ou des Phéniciens, était la clef de la Turdétanie centrale; elle gardait le chemin qui la reliait à la mer. En dehors d'elle, il v a d'autres lieux fortifiés, mais aussi beaucoup de petits villages très mal défendus. Au lieu de cela nous voyons à l'âge du bronze une foule de villes disséminées partout, plutôt loin des chemins praticables, et enfoncées dans les replis des montagnes, où elles occupent des rochers escarpés que leurs remparts rendent encore plus difficiles à escalader. L'effort dépensé dans ces constructions est, au total, plus grand peut-être qu'au Néolithique; mais il est divisé et sans utilité pour la défense du pays, car rien n'indique l'existence d'un- plan stratégique d'en-
semble, d'une union de toutes les forces contre un ennemi commun ; on ne voit d'autre préoccupation que celle de la sécurité personnelle. Une modification profonde s'est donc produite : au Néolithique une grande portion de l'Espagne était sous une domination unique, puissante et bien organisée ; à l'âge du bronze toutes ces petites places fortes isolées donnent l'impression du manque d'entente et d'ensemble, de luttes de ville à ville, dé tribu à tribu.
Au commencement de l'âge du bronze, on continue à enterrer les morts dans dés maisons mortuaires spéciales, nécropoles voisines des habitations des vivants, mais séparées d'elles; après quelque temps on abandonne cette pratique et on garde les morts sous le sol même des vivants, système à coup sûr étrange et auquel on n'a pu être amené que par des raisons graves. Ces raisons paraissent être les mêmes qui ont déterminé l'isolement de chaque ville derrière ses murs propres: la crainte du pillage; peut-être aussi l'impossibilité, par suite de l'état troublé du pays, de procéder aux cérémonies funéraires propres ail rite ancien. On pourrait chercher une raison suffisante dans la valeur des objets métalliques que les morts emportaient; mais cette raison existait partiellement au Néolithique, et elle a existé à tant d'autres époques qui avaient cependant des champs de repos réservés à leurs morts. 11 semble donc que le changement des coutumes funéraires provient d'une crainte exceptionnelle des spoliations de sépultures, et corrobore la conclusion amenée par l'examen de là stratégie.
Le commerce pourvoyait les Néolithiques d'Espagne de toute une série de substances exotiques provenant de la Baltique, d'Afrique, d'Asie; il les privait par contre des métaux précieux de teitr propre pays, or et argent, et les laissait sans étaim Le tableau de l'âge
du bronze est diamétralement opposé : pas ou presque pas de produits importés, et les métaux et pierres du pays sont utilisés sur place. Gela nous montre d'abord un peuple venant exploiter le pays à son profit, enlevant les métaux en échange de pacotille; et après, un autre peuple, maître chez lui, et n'ayant que peu de relations avec l'extérieur.
La céramique funéraire du Néolithique se compose d'un grand nombre de petits vases grossiers, d'une certaine quantité d'autres mieux faits, de vases en plâtre, d'autres peints ou gravés représentant des symboles de religions orientales, enfin du groupe des poteries fines, ornées, auquel appartiennent les caliciformes, avec l'épanouissement d'un art remarquable. L'âge du bronze a balayé tout cela ; il n'en reste rien : les ornements sont si exceptionnels qu'on peut en faire abstraction ; il n'y a plus de vases grossiers ; tous sont de bonne fabrication, légers, élégants, à surface noire soigneusement lissée, de dimensions plus grandes. Les quelques analogies de forme entre les produits des deux époques ne suffisent pas pour prouver une filiation; en réalité, dans la région du Sud-Est il n'y a pas trace d'une période de transition : la substitution d'une céramique à l'autre est brusque; elle empêche d'attribuer la nouvelle civilisation à la population indigène et réclame l'intervention d'un élément étranger nouveau.
Un des moindres contrastes entre les deux époques n'est pas celui que présente la profusion d'idoles et de dessins symboliques répandus dans les sépultures et les maisons néolithiques du Sud de l'Espagne, et leur absence à l'âge du bronze : pas une sépulture de celui-ci n'en a fourni un seul exemplaire; et dans les maisons on ne peut citer que les pierres qui paraissent être des phallus. C'est la disparition radicale de toute une religion qui avait profondément imprégné le pays.
De cette comparaison il ressort que les Phéniciens,
qui étaient maîtres du Sud de la Péninsule à la fin de Tépoque néolithique, en ont été chassés par une puissante invasion qui a répandu la civilisation du bronze sur tout le pays.
Il nous reste à chercher d'où venait cet envahisseur.
La civilisation néolithique a régné sur tout TOccident de TEuropé avec des daràctéres remarquables d'uniformité, ce que ne contredisent; pas des variétés locales même très accentuées. Ce n'est donc pas de ce côté qu'il faut rechercher l'origine d'un état de choses aussi différent que celui que représente Tâge du bronze. Ce n'est pas davantage en Orient, puisque précisément l'apparition du bronze coïncide avec la cessation de toute influence orientale. On ne peut pas songer à l'Afrique : ce serait une hypothèse au moins gratuite. L'exclusion de toutes ces contrées ne nous laisse plus à interroger que le centre de l'Europe, les régions danubiennes.
L'isolement de l'Espagne aussitôt après l'invasion du bronze — je parle ici surtout du Sud — a donné à sa civilisation un aspect local très particulier, différent de celui des autres pays d'Europe. 11 est cependant un de ses arts, celui de la poterie, qui semble avoir conservé le sceau de son origine. 11 appartient en effet, comme pendant l'âge du fer, à la grande famille céramique de l'Europe centrale, représentée dans les cités lacustres, dans les cimetières des époques de Hallstatt et de la Tène, et môme jusque dans notre ère. Il y a entre tous ces groupes des différences suivant les lieux et les époques, et on ne les confondra jamais ; mais ils ont des caractères communs qui les relient entre eux et en font les branches d'un tronc unique. La plupart de ces poteries ont la bouche large, les bords évasés ou rentrants; leur pâte est fine, bien cuite, a surface noire lissée avec soin; les défauts de cuisson y laissent souvent des taches grises, brunes ou rouges; beaucoup
sont ornées, mais un très grand nombre doivent tout leur aspect décoratif à leur profil et à leur surface régulière noire et brillante : c'est surtout en Espagne que l'ornementation fait défaut. Les formes sont naturellement très variables dans l'étendue des pays où on les retrouve, mais il y en a surtout deux qui ont partout servi de points de départ principaux. L'une est essentiellement constituée par un tronc de cône ou un cylindre évasé aux deux bouts et uni par sa base à une calotte sphérique qui passe parfois au cône à extrémité arrondie. Le fond arrondi exige un anneau pour que le vase reste debout; mais parfois on y a ajouté un pied circulaire, ou bien on a rendu une partie du fond plane. L'autre type est celui en œuf coupé par le gros bout et muni d'un bourrelet ou d'une courte partie cylindrique évasée. La base, comme pour les précédents, est ronde, aplatie ou munie d'un pied circulaire. On trouve aussi des coupes larges et basses, à bord rentrant, avec les mêmes variétés de bases. C'est surtout dans les cités lacustres et en Espagne qu'on trouve les fonds arrondis ; mais d'un autre côté c'est ce dernier pays qui tient la première place pour la fabrication de coupes à pied très accusé et élevé.
En résumé, la céramique de notre âge du bronze nous éloigne absolument des arts chypriote, phénicien et mycénien ; elle se sépare par l'absence d'ornementation, de celle de l'Occident néolithique, et nous conduit en plein dans le domaine de l'art propre aux pays où a régné la civilisation celtique. Son étude nous fait attribuer la destruction de la puissance phénicienne à un peuple qui, dès le XIP ou XP siècle, inaugura la série des invasions parties du berceau des Celtes pour venir successivement inonder la Péninsule.
Cet envahisseur devait avoir depuis longtemps dépassé Tâge de la pierre pour en supprimer brusquement l'emploi, alors qu'on était arrivé, en Espagne, à
une si grande perfection dans la taille du silex. Cependant il n'a pas détruit la population existante : il y a eu mélange et adoption des rites funéraires. La disparition de la pierre est d'autant plus étonnante qu'à sa place nous voyons d'abord le cuivre seul,, et plus tard le cuivre encore dominant à côté du bronze ; c'est donc plutôt un recul qu'un progrès. Je crois qu'il faut, comme dans tant d'autres cas, admettre que le peuple nouveau était, dans son pays d'origine, en plein âge du bronze, et que, en Espagne, la rareté de l'étain l'a forcé à employer le cuivre pur ; s'il n'est pas revenu à la pierre, c'est que celle-ci était depuis trop longtemps sortie de ses habitudes. Je crois aussi que les Phéniciens ont joué un rôle important dans la fabrication et le commerce des instruments en silex, et ainsi s'explique que l'invasion ait amené la mort de cette industrie. La comparaison des céramiques fournit un argument dans le même sens : celle de notre âge du bronze ressemble à celle de l'Europe datant des dernières périodes de l'âge du bronze et même du premier âge du fer : son arrivée en Espagne paraît donc relativement tardive, La rareté du bronze, son absence même aju début, montre que le peuple nouveau ne possédait pas le marché de l'étain; il n'y en a pas, en effet, dans les pays d'où on fait venir les Celtes. Cette pénurie d'étain suffit à rendre compte du caractère primitif des armes et outils, car le cuivre est beaucoup plus difficile à travailler que le bronze.
L'invasion de ce peuple, prédécesseur des Celtes de l'histoire, et introduisant le bronze en Espagne, paraît devoir se placer vers le XIP ou le XP siècle; elle serait le résultat des mêmes causes qui amenèrent l'invasion dorienne en Grèce, la décadence de Mycènes, la fondation de Cadix. Pendant l'âge du bronze, les Phéniciens ne cessèrent pas de trafiquer avec l'Espagne et l'Occident, mais ils n'étaient plus maîtres de la Turdétanie.
Ils achetaient probablement encore l'argent de ce pays, mais l'objet principal de leur commerce semble avoir été Tétain des Cassitérides.
La grande quantité d'acropoles qui couvrent l'Espagne pendant cette époque fait songer au nom du pays où nous les avons surtout constatées : les peuples, du sudest s'appelaient Bastules, Bastarnes et principalement Bastetans; ce dernier nom semble vouloir signifier habitants des bastides ; une de ces acropoles conserve le nom de Bastida; la capitale du pays était Basti. Le nom de Castillans, comme d'autres encore, parait avoir une origine semblable, La Péninsule est semée de noms de forteresses : castellones, castres, hrigas, etc. Le contraste entre les abris de troupeaux des pasteurs néolithiques et les acropoles des guerriers de l'âge du bronze a donc laissé des traces jusque dans l'onomastique ibère, La division de la nation espagnole en un grand nombre de tribus constamment en lutte, a été signalée par les auteurs anciens comme une des caractéristiques de la race.
Sur la durée de la civilisation du bronze, nous ne pouvons que donner une appréciation tirée de l'impression que produit un examen d'ensemble. Le fait de ses deux faciès successifs, le grand nombre des acropoles, et leur extension dans toute la moitié méridionale de la Péninsule, sinon plus au nord, montrent qu'elle a régné pendant un temps assez considérable, correspondant à une série de générations. Je ne crois pas qu'on puisse lui accorder moins de deux à trois siècles, ce qui mettrait sa fin entre le X® et le VHP siècle ; je suis plus tenté d'adopter la dernière date que la première.
LA FIN DE l'âge DU BRONZE
On a fait dans la Péninsule un certain nombre de trouvailles isolées : haches en cuivre à saillies latérales
ou à talon, et deux anses; dans l'Ouest, haches en bronze à douille et deux anses ; en divers lieux, poignards et épées. M. Gartailhac, dans Les Ages préhistoriques de r Espagne et du Portugal^ a fait l'étude complète de tous ces objets qui sont malheureusement rares et recueillis on ne sait comment, parfois on ne sait où. Il en a tiré la seule conclusion possible, celle de relations entre la Péninsule et les pays situés au Nord, pendant la fin de l'époque du bronze à laquelle appartiennent ces armes ; quelques-unes peuvent être de l'âge du fer. La date qu'on pourrait leur assigner approximativement, serait le VlIP ou le VIP siècle.