TRENTE-SEPTIEME LEÇON
Dernières années d'Origène. — Sa captivité sous la persécution de Décius.
— Samort. — Situation d'Origène dans l'Eglise. — Discussions du iv« et du V siècle au sujet de son orthodoxie. — Condamnation de ses erreurs par le pape Anastase et par le pape Gélase. — L'origénisme au iv siècle.
— Troubles excités par les moines origénistes de la Palestine. — Lettre de Justiaien à Menas. — Sentence rendue par le pape Vigile et par les patriarches de l'Orient. — Origène a-t-ii été condamné par le v« concile général ? — Dans quel sens plusieurs conciles lui ont appliqué la qualification d'hérétique. — Autorité des écrits du célèbre alexandrin.
— Résumé et conclusion.
Messieurs,
En composant l'immortelle apologie dont nous parlions la dernière fois, Origène ne se croyait pas au terme de sa carrière d'orateur et d'écrivain. Voici ce qu'il disait dans le VIP livre du Traité contre Celse, après avoir rappelé ses commentaires sur Isaïe, Ézéchiel et quelques-uns des douze prophètes : « Si Dieu me fait la grâce, au temps où il l'aura ordonné, de m'avancer dans l'intelligence de sa parole, j'ajouterai ce qui manque à ce qui a déjà été publié, ou du moins je porterai mes éclaircissements le plus loin que je pourrai (1). » Nous avons vu d'autre part qu'il priait son ami Ambroise de rechercher s'il n'existait pas un deuxième écrit de Celse, afin de pouvoir le réfuter comme le premier. L'infatigable athlète ne songeait donc pas au repos : Il conservait sous les cheveux blancs toute l'ardeur de la jeunesse. Mais les événements allaient-ils répondre au gré de
(1) Contre Celse, Vil, 11.
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ses désirs, en lui permettant de prolonger des travaux qui avaient fait le bonheur de sa vie entière? La situation des chrétiens était encore si précaire au iii^ siècle, qu'il suffisait d'un caprice du pouvoir ou de la multitude pour mettre leur existence en péril, et remplacer la tolérance de la veille par la persécution du lendemain.
Le règne de Philippe TArabe (244-249) avait été pour l'Eglise une ère de paix et de prospérité. S'il n'est pas certain que ce prince ait professé publiquement la religion chrétienne, malgré le témoignage d'Eusèbe, de l'auteur de la Chronique d'Alexandrie et de saint Jean Ghrysostome, on ne saurait douter de ses sympathies pour la cause de l'Evangile. Origène, en particulier, s'était trouvé en rapport avec la famille impériale, comme l'attestent ses lettres Philippe et à l'impératrice Sévéra, lettres dont le texte n'est pas arrivé jusqu'à nous (1). L'avènement de Décius changea la face des choses. L'expérience avait habitué les chrétiens à des retours si brusques et si violents. Ainsi avait-on vu succéder au gouvernement doux et pacifique d'Antonin le régime oppressif de Marc-Aurèle ; et à la bienveillance d*Alexandre Sévère les brutalités du Thrace Maximin. A l'exemple de ce dernier, le nouveau parvenu n'eut rien de plus empressé que de tourner sa fureur contre ceux qu'avait protégés son prédécesseur. Depuis deux siècles qu'il était à l'œuvre, l'Etat païen avait fait des progrès dans l'art de persécuter. Bien loin de précipiter la sentence, on aimait mieux tramer l'instruction en longueur dans l'espoir de lasser la patience des chrétiens par le nombre et la durée des supplices. Aux exécutions sommaires, si fréquentes jusque-là, des calculs plus raffinés substituaient de préférence les tourments de la faim et de la soif, les longs emprisonnements, l'exil, tout ce qu'on jugeait de nature à pouvoir
(0 Eusèbe, H. E , VI, 36.
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triompher d'une constance peu éprouvée. Pais, afin d'intimider plus sûrement le reste des fidèles, on s'attaquait surtout aux évêques, aux personnages qui m'arquaient par leurs Yertus ou par leur science; et à l'égard de ceux-là^ les proconsuls et les autres ne reculaient devant aucune extrémité. C'est ainsi que le pape saint Fabien, saint Alexandre^ évêque de Jérusalem, et saint Babylas, évêque d'Antioche, cueillirent l'un après l'autre la palme du martyre. Nous ignorons dans quelle ville se trouvait Origène lorsque cette tourmente éclata sur l'Eglise, si c'est à Gésarée de Palestine ou à Tyr. Mais, d'après le plan d'attaque adopté par Décius, la persécution ne pouvait manquer d'atteindre l'homme le plus célèbre que l'Eglise d'Orient comptât dans son sein. Origène, alors âgé de soixantfe-cinq ans, fut donc jeté 6n prison et chargé de chaînes. On lui mit au cou un carcan de fer et des entraves aux pieds jusqu'au quatrième trou, dit Eusèbe, ce qui écaftait les jambes eitcessivement (1). Ce supplice dura plusieurs jours, au bout desquels lés bourreaux lui firent éprouver tjuantité d'autres tortures, jusqu'à le rtlenacei' de la peine du feu. Toutefois, ajoute son historien, le juge avait grand soin de s'at-rêter à la limite où une rftort certaine eût été la suite de ces tfaitettients barbares : il espérait sans doute que des tourments prolongés finiraient par abattre le courage d'Origènei et qu'une pareille chute entraînerait celle de beaucoup d'autreS; Mais l'héroïque vieillard demeura ferttie ■ lui qui, éticore enfant, avait exhorté son père Léonidès à souffrir la niiort pour Jésus-Christ^ n'était pas homme à trahir, sous le coup de la persécution, la câUsë (Ju'il avait servie pendant plus de quarante ans par sa {)arole et par ses écrits. La Providence lui méftagéait cette ép^eUvë suprême pour lUi fou^ni^ l'bceàsioil de rfiontrer tJUé la forcé au caractère â'alliait en lui à la noblesse du cœur et à Vélé-
(1) Eusèbe, H. E.^ VI, 39.
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vation de l'esprit. Sans l'épisode glorieux qui a marqué la fin de sa carrière^ il eût manqué un trait à cette grande physionomie qui derait se présenter devant l'histoire avec le triple reflet du génie, de la sainteté et du martyre.
Soit que la mort de Décius eût tnis fin à la captivité d'Origène, soit que toute autre cause lui eût rendu saliberté, Eusèbe nous le montre reprenant ses travaux à qUelqUë temps de là, encourageant par ses lettres ceux qui avaient besoin d'être fortifiés, et conservant jusqu'au bout cette prodigieuse activité qu'il n'avait cessé de déployer dans tout le cours de sa carrière. Mais les souffrances d'un long niartyre, venant s'ajouter aux fatigues d'une vie si labofieuse et si agitée, avaient achevé d'épuiser les forces du noble vieillard. La ville de Tyr en Phénicie, où il avait fixé son séjour, fut sa dernière étape ici-bas, et resta la gardienne de son tombeau. C'était en l'année 254. Origène avait vécu soixante-neuf ans.
J'ai dit. Messieurs^ que le génie, la sainteté et le martyre se rencontrent dans l'homme extraordinaire dont nous venons d'étudier la vie et les écrits. Et cependant de si grandes choses n'ont pas eu tout le résultat qu'elles semblaient devoir obtenir. Pour le talent et l'étendue des connaissances, Origène l'emporte sur la plupart des Pères de l'Église : èfi tout cas^ il n'est inférieur à aucun ; et malgré des services si éclatants, l'Eglise n'a pu le ranger au nombre de ses docteurs. Il est peu de vies où le zèle des âmes se trouve joint à une plus grande austérité de mœurs ; et tant de vertus n'ont pu recevoir néanmoins la consécration solennelle que l'Eglise réserve pour l'élite de ses fils. Le chef de l'Ecole d'Alexandrie a couronné ses travaux par une admirable confession de la foi ; et son nom n'a point trouvé place parmi les héros du martyre. Qu'est-ce donc qui l'a empêché de figurer, pour toute la suite des siècles, à côté des Basile et des Augustin, dans cette pléiade de saints docteurs^ dôht
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la réputation n'est ternie par aucune tache ? Le défaut de sûreté dans la doctrine. Certes, on n'a jamais erré avec plus de candeur. Nous l'avons vu, à aucune époque de sa vie, l'auteur du Periarchon n'a voulu se mettre en opposition avec l'enseignement de l'Église, qui est resté constamment pour lui la règle infaillible delà croyance. Inébranlable sur le principe, il n'a pu se tromper que dans l'application, en prenant pour des opinions libres ce qui contredisait en réalité le dogme catholique. Origène croyait pouvoir en toute sécurité construire sur la base de la révélation un système philosophique dont les données principales sont empruntées à Platon. Encore n'a-t-il formulé ce système qu'avec beaucoup de réserve, par manière d'hypothèse, et comme un simple exercice de l'esprit, wç YU|i.và2;ojv, ainsi que l'a dit saint Athanase. Ce n'en était pas moins une entreprise périlleuse ; car il ne faut pas jouer légèrement avec les dogmes de la foi. Des disciples maladroits allaient surgir et prendre au sérieux ces fantaisies d'une imagination exubérante. Il en sortira l'origénisme, c'est-à-dire un ensemble d'idées qui commence par l'hypothèse de la préexistence des âmes pour aboutir à la théorie des épreuves successives. Assurément il serait injuste d'imputer à Origène toutes les erreurs qui ont pu traverser le cerveau de quelques-uns de ses partisans les plus exaltés ; mais l'on conçoit aussi que l'orthodoxie ait tenu en suspicion un écrivain dont l'esprit aventureux avait favorisé de pareilles tendances. Voilà ce qui a compromis devant le tribunal de la postérité la mémoire du grand Alexandrin: car il n'y a pas moyen de nier les erreurs auxquelles il s'est laissé entraîner: elles forment un tout complet, dont on ne peut rien détacher, ainsi que nous croyons l'avoir démontré par un examen attentif des textes. Or, Messieurs, quelques égards que méritent le talent et les services rendus, quelque admiration que l'on éprouve pour de si hautes vertus jointes à
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une telle science, il est un intérêt devant lequel s'effacent toutes les sympathies, l'intérêt de la vérité. Pour ne pas donner une apparence de raison à des doctrines justement blâmables, l'Église a dû se résoudre à laisser un des plus grands hommes de son histoire dans la situation équivoque où il s'était placé lui-même. En le traitant avec trop d'indulgence elle n'aurait pas veillé suffisamment à la conservation du premier des biens spirituels confiés à sa garde. Car, ainsi que le disait déjà un des esprits les plus honnêtes de l'antiquité, Plutarque, Dieu ne saurait faire aux hommes, et les hommes ne sauraient recevoir de Dieu un plus grand don que la vérité.
Mais, Messieurs, si les spéculations téméraires d'Origène ne lui ont pas permis d'occuper dans l'histoire de l'Église le rang que lui auraieni assigné ses immortels travaux pour la cause de l'Évangile, devrons-nous, à l'exemple de beaucoup d'autres, attacher au nom du célèbre apologiste la qualification d'hérétique ? Est-il vrai qu'Origène ait été condamné comme tel par le cinquième concile général, tenu à Constantinople en 553? Et si la sentence est authentique, quelles peuvent en être la conséquence et la portée ? Nous ne saurions nous éloigner du catéchiste alexandrin, sans avoir examiné cette dernière question, si importante pour sa mémoire.
En discutant l'autorité de la traduction du Periarchon par Rufin d'Aquilée, nous avons eu occasion de décrire la première phase du débat qui s'était élevé au sujet d'Origène après sa mort. Vivement attaqué par saint Méthodius, le chef du Didascalée avait trouvé des défenseurs non moins zélés dans le martyr saint Pamphile et dans Eusèbe de Césarée. Ce n'était là toutefois que le prélude de la tempête qui allait se déchaînercontrelui vers lafinduiv* siècle. Alors, l'on voit entrer en lice, d'un côté, saint Jérôme, saint Épi phane et Théophile d'Alexandrie, adversaires ardents d'O- T. II. 27
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rigène; de l'autre, Rufîn, Jean de Jérusalem et saint Jean Chrysoslôme, qui, sans partager ses erreurs, se montre plein d'indulgence pour lui et pour les moines de Nitrie, ses partisans trop fougueux. En présence d'un tel partage de l'opinion, la question aurait pu paraître indécise, s'iln'était intervenu un jugement émané d'une plus haute source : je veux parler de la sentence rendue par le pape Anastase. Le patriarche d'Alexandrie avait beau condamner l'auteur du Periarchon dans son concile et dans ses lettres synodales,, tant que le Siège apostolique ne s'était pas prononcé sur le point en litige, la cause demeurait sinon intacte, du moins susceptible de recevoir diverses solutions.
Parmi les apologistes d'Origène, il s'en est trouvé qui ont voulu nier le fait de sa condamnation par le pape Anastase ; mais c'est là une de ces thèses désespérées qui ne résistent pas à l'examen d'une critique impartiale. D'abord, saint Jérôme et Théophile d'Alexandrie mentionnent expressément la sentence du souverain Pontife; et malgré l'acharnement extrême qu'ils ont montré dans celte discussion,. nous n'avons pas de motifs pour supposer qu'ils aient pu se tromper eux-mêmes, ni voulu tromper les autres sur une question de fait où il eût été si facile de les réfuter, en cas d'erreur ou de supercherie (1). Mais de plus nous possédons deux lettres d'Anastase, l'une adressée à Jean, évêquc de Jérusalem, l'autre à Simplicien, évêque de Milan. Dansla première, le pape, consulté sur le compte du Rufin qui venait de publier sa version du Periarchon, s'exprime à ce sujet avec une grande modération : Si le traducteur, dit-il, s'est proposé pour but de livrera une juste indignation les
(1) s. Jérôme, Apol. contre Bufni, I, II, n° 22 : Ergo beati episcopi Anastasius, etTheophilus, et Venerius.... qui pari secitentia, qui pari et spirituillum (Origenem) hœreticum denuntiaut populis. — Lib I : Quid facient epistolse Theophili, quid Anastasii papse in toto orbe hiereticuni persequentes ? Théophile d'Alex. ; Lettre à quelques moines, citée par Justinien dans l'Epître à Menas.
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doctrines erronées qu'il a fait passer dans la langue latine, J8 n'ai rien à reprendre à sa conduite. Mais s'il fait cause commune avec l'auteur, et qu'il l'approuve, c'est un coupable qui se rend complic<3 de la faute d'autrui. Quanta Origène, sans rechercher quel il a été, ni quels ouvrages il a écrits, je m'en tiens à ce qu'une traduction récente nous a fait connaître de lui (quod de translatis Origenis lectio -palefecit); et par là j'ai pu me convaincre que ses déviations de la foi apostolique et traditionnelle tendent à envelopper de nuages les esprits sincères. En conséquence, le pape donne de grands éloges aux empereurs Honorius et Arcadius, qui, sur la demande de plusieurs évêques, avaient défendu la lecture d'Origène. Pour lui, conformément à la discipline de l'Église romaine, il n'admettra jamais des erreurs qu'il condamne à juste titre (quai jure meriloque damuamusj{i). Afin d'atténuer la portée de ce document, les panégyristes d'Origène n'ont pas manqué de prétendre que le blâme du chef de l'Eglise ne tombe que sur les erreurs contenues dans la version latine de Rufîn (2). Mais ils ne voient pas que l'objection se retourne contre eux. Carie prêtre d'Aquilée avoue en propres termes qu'il avait retranché du texte original ce
(1) Ep. Anastasii ad Joannem fJieros, super nomine Bufini^ Patrol. do Migne, t. XXI, p. 628 et ss. : Approbo, si accusât auctorem, et execrandum factum populis prodit, ut jusiis tandem odiis teneatur, quem jamdudum fama constrinxerat. . . Si Origenis dicta in latinum transtulit, ac probavit, nec dissimilis a reo est, qui alienis vitiis prsestat assensum.
(2) Apologie d'Origène, par M. Vincenzi, professeur à la Sapienco, t. III, p. 2n6 et ss. Rome, 1865. Cet érudit va jusqu'à prétendre que la blâme du pape porte uniquement sur « certaines additions faites à la version de Rufin par des mains ennemies inonnisi additamenta Jîufini versiom conserta). » Il faudrait donc supposer qu'à Rome même où Ruim avait publié sa traduction, il était devenu impossible de trouver un seul exemplaire authentique et intègre qui permît au Souverain Pontife de prcnoncer im jugement équitable. Remarquons bien qu'il ne s'était pas écoulé quatre ans entre la traduction du Periarchon et la lettre du pape ; et ce court intervalle aurait suffi pour que tous les manuscrits de l'ouvrage eussent été corrompus, en sorte qu'Aixasta^e se serait trouvé réduit à ne
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qui pouvait offenser les oreilles latines (1). Si donc le Periarchon ainsi adouci et mitigé n'en a pas moins mérité la condamnation du pape, à plus forte raison cette sentence s'applique-t-elle au texte non expurgé.
Peu d'années auparavant, le pape Anastase écrivant à Simplicien, évêque de Milan, s'était exprimé en termes plus formels encore. Eusèbe de Crémone, qui le premier attaqua publiquement le Periarchon, traduit par Rufm, avait soumis au Pontife différentes propositions extraites de cet ouvrage. D'autre part, comme l'atteste saint Jérôme, Théophile d'Alexandrie avait écrit à Tévêque de Rome pour le prier d'intervenir dans un débat qui agitait tout l'Orient (2). Anastase n'hésita pas à s'élever contre les doctrines telles que la préexistence des âmes et le salut final de tous les réprouvés. Il les blâma hautement dans une lettre qu'il fit parvenir à Simplicien par l'entremise d'Eusèbe de Crémone. « Tout ce qu'Origène a écrit de contraire à notre foi, disait-il, nous le repoussons comme digne de châtiment... On a placé sous nos yeux certaines assertions vraiment blasphématoires que nous avons en horreur; et si Origène en a émis d'autres de ce genre, sachez que nous les condamnons avec leur auteur (3j. » La sentence est on ne peut plus explicite.
pouvoir mettre la main que sur un exemplaire altéré ! Il faut être bien à court de raisons pour imaginer de tels expédients.
(1) Voir plus haut, Zepo?i XIV.
(2) S. Jérôme Ep. 88 à Théophile d'Alexandrie : Dispensatione Dei foctum puto ut eodem tempore tu quoque ad Auastasium papam scriberes...
(3) Ep. Anastasii ad Simplicianum, Patrol. de Migne, t. XXII, p. 772. Les raisons que M. Vincenzi met en avant contre l'authenticité de cette lettre n'ont aucune valeur. On conçoit très bien que le pape, écrivant à un fervent origéniste comme Jean de Jérusalem, ait employé des formes plus douces que dans une lettre adressée à un évèque de l'Occident ; mais, au fond, son opinion sur les erreurs d'Origène est absolument la même de part et d'autre. Quant aux difficultés chronologiques, elles disparaissent devant une simple observation. Par la lettre de Théophile, à laquelle Anastase fait allusion dans la sienne, on ne doit pas entendre la
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Je sais bien qu'on a essayé de révoquer en doute l'authenlis cité de la lettre à Simplicien; mais ce sont là des procédéqui ne servent qu'à démontrer la faiblesse d'une cause. D'ailleurs, que gagnerait- on à supprimer le rescrit d'Anastase? En 494, nous trouvons un décret tout pareil rendu par le pape Gélase et par soixante-dix évêques réunis en concile à Rome : « Nous admettons, disent les Pères, comme dignes d'être lus quelques opuscules d'Origène que le bienheureux Jérôme n'a pas repoussés. Quant aux autres, nous disons qu'il faut les rejeter avec leur auteur (1). » Voilà certes un jugement dont personne ne peut contester la certitude ; et l'on manquerait de respect envers le Siège apostolique et le premier concile de Rome, en y voyant une décision sans force ni valeur.
Les discussions du iv* et du v" siècle n'avaient donc pas eu un résultat favorable à la cause d'Origène. En Occident, comme en Orient, les protestations pleuvaient de toutes parts contre les erreurs répandues dans le Periarchon; et après y avoir mis toute la sage lenteur qu'il a coutume de porter dans ses délibérations, le Saint-Siège avait fini pav confirmer une sentence déjà rendue sur divers points du globe. Comment s'en étonner? Les pouvoirs de l'Eglise devaient-ils rester indifférents devant une théorie qui mettait en péril les principaux dogmes de la religion chrétienne? Sans doute, à quiconque ne saisit pas la portée du système qu'avait développé l'audacieux penseur, de pareilles sévérités peuvent sembler excessives; mais lorsqu'on étudie lei
lettre synodale envoyée par le patriarche d'Alexandrie dans le mois de septembre de .l'année 400, mais une autre lettre écrite au pape auparavant, et dont parle S. Jérôme (Ep. 88). On ne saurait donc tirer aucune objection valable de ce que Simplicien, évèque de Milan, était déjà mort au mois de juin de l'année 400, puisqu'il ne s'agit nullement, dans le rescri, pontifical, de la lettre écrite par Théophile en septembre, mais d'une pièce antérieure.
(1) Concil. roman, I sub Gelasio, Patr. de Migne, t. LIX, p. 161.
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ouvrages d'Ong-ène sans parti pris de dénigrement ou d'apologie, on est obligé de reconnaître qu'il y avait dans ses tendances de quoi alarmer sérieusement les consciences catholiques. Quel moyen de ne pas tenir en suspicion un écrivain dont Pelage, Nestorius, Eutyebès, ]es chefs de toutes les sectes, se faisaient une arme à tort ou à raison pour combattre l'orthodoxie? Quoi qu'il en soit, devant une répulsion presque générale, il semble qu'une admiration pleine de réserve aurait dû prendre la place d'un engouement irréfléchi ; mais Ton comptait sans l'opiniâtreté et les passions théologrques des Grecs.
C'est parmi les moines de l'Egypte et de la Palestine qu^Origène avait trouvé de tout temps ses adhérents les plus enthousiastes. Si la solitude favorise en général les grandes conceptions de l'esprit, elle est loin d'exclure les grandes mystifications. L'habitude de ne vivre qu'en soi même expose la pensée à prendre un tour chimérique, si l'obéissance à une règle ferme et sûre ne ramène l'imagination dans fes limites de la réalité. Depuis les rêveries de Pelage jusqu'à celles de Luther, les plus grandes erreurs de l'esprit humain ont germé dans des têtes de moine; et il semble que la sublimité de cette vocation n'ait d'égale que les illusions auxquelles peuvent entraîner l'isolement et l'absence de vie pratique. Les théories transcendantes d'Origène ne pouvaient manquer d'avoir prise sur quelques-unes de ces âmes adonnées à la contemplation : elles se jetèrent avec passion dans cet idéalisme exclusif, où le véritable sens des dogmes chrétiens s'effaçait trop souvent avec l'Ecriture sainte. Un instant assoupi à la suite des démêlés du v° siècle, Torigénisme se réveilla plus vivant que jamais dans la première moitié du vi^ Les monastères de la Palestine devinrent le théâtre d'une lutte qui ne resta pas toujours sur le terrain de la métaphysique. Suivant la maxime de Pascal : Qui veut trop faire l'ange fait 1>. bête, le« mornes origénistes eurent
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recours à des procédés qui ne rentraient guère dans les habitudes de la vie contemplative. Pour mieux convaincre leurs adversaires de la préexistence des âmes, ils les attaquèrent avec des piques, des crocs, des leviers de fer et d'autres arguments de ce genre. Des monastères entiers furent saccagés par ces étranges théologiens, à la tête desquels se trouvaient Nonnus et Léonce de Byzacène. Mais l'homme qui souffrit le plus de leur zèle immodéré, ce fut Origène. Des disciples fanatiques avaient voulu glorifier le maître par cette levée de boucliers ; le maître en porta la peine, et ses •écrits, remis à l'examen, allaient subir une nouvelle sentence. Pour couper le mal dans sa racine, quelques moines orthodoxes soutenus par Pierre, patriarche de Jérusalem, sollicitèrent de l'empereur Justinien et de Pelage, légat du ipape Vigile, la condamnation des erreurs d'Origène. L'empereur, qui ne demandait pas mieux que de trancher du théologien, accueillit leur supplique avec empressement (1), et fît dresser un long réquisitoire sous forme de lettre à Menas, patriarche de Constantinople. Nous avons eu plus d'une fois occasion de citer ce grave document, où une analyse exacte de certaines doctrines d'Origène se trouve mêlée à des exagérations manifestes. Justinien termine en priant Menas de réunir en concile les évoques présents à €onstantinople, pour les faire souscrire à l'anathème porté contre l'auteur du Periarchon. Il écrivit dans le même sens au pape Vigile et aux patriarches d'Alexandrie, d'Antioche «t de Jérusalem. Tout cela se passait en l'année 541. Il n'est guère possible de douter que les évoques orientaux n'aient répondu à l'appel de Justinien, notamment Menas, patriarche de Constantinople, Zoïle, patriarche d'Alexandrie, Ephrem, patriarche d'Antioche, et Pierre, patriarche de Jérusalem. Le déchaînement contre Origène était devenu
(1) Liberati diaconi breviarium causœ Nestorianorum, c. 33: Annuit imperator facillime, gaudens se de talibus causis judicium ferre.
tel, que, pour ne pas encourir l'animadversion générale, deux de ses partisans les plus décidés, Domitien, évêque d'Ancyre, et Théodore, évêque de Césarée en Gappadoce, se virent obligés de signer sa condamnation. Ces détails nous sont fournis par trois historiens contemporains : Facundus, évêque d'Hermiane, Libératus, diacre de Garthage, le moine Cyrille, auteur de la Vie de saint Sabbas ; et aucun autre écrivain de l'époque ne vient contredire leur récit (1). Quant au pape Vigile, ce n'est pas seulement le diacre Libératus qui mentionne son intervention, mais un témoin bien plu s considérable, Gassiodore, qui, ayant passé tout son temps à Rome, ne pouvait guère se tromper sur un acte aussi grave du pape Vigile, sous le pontificat duquel il vivait. Or, nous lisons ces paroles dans le premier livre de son Institution aux lettres divines : « Après avoir été combattu par l'autorité de tant de Pères, voici que de nos jours Origène vient d'être condamné de nouveau par le bienheureux pape Vigile (2). » Ge sont là. Messieurs, des témoignages positifs qui
(1) Facundus, Ep. Hermian., pro defcnsioue trium capit., 1. I, c. 2-, 1. IV, c. 4; Libératus, Breviarium, c. 23; Cyrillus Scytliopolitanus, Vita Sabœ, c. 83-85. — Malgré le témoignage de ces trois auteurs contemporains, M. Vincenzi (op. cit., p. 144 et ssj, qui a besoin de ne voir partout que des pièces apocryphes ou falsifiées, nie l'authenticité de la lettre de Justinien à Menas. Peut-on supposer, dit-il fp. 126 et 127), qu'un prince si pieux et si orthodoxe eût pris une initiative peu respectueuse envers l'épiscopat ? La raison est vraiment curieuse. Gomme si le règne de Justinien ne contenait pas toute une série d'empiétements sur le pouvoir ecclésiastique I Est-il surprenant que dans le Code publié en 529 et dans les Novelles données en 535, l'empereur n'ait point parlé de la condamnation d'Origène portée en 541 et en 553 ? Il n'y a qu'une chose qui puisse étonner dans tout cela, c'est l'étonnement de notre contradicteur. D'ailleurs, l'argument tiré du silence d'un auteur perd toute sa force devant le témoignage positif d'autres écrivains du même temps.
(i) Inst. div. litt., I. N'osant pas nier l'authenticité de cet ouvrage, M. Vincenzi voudrait nous persuader {op. cit., p. 141), que Gassiodore a emprunté sa relation au livre de Facundus. Ainsi donc le savant préfet du prétoire avait besoin d'apprendre d'un évêque d'Afrique ce qui s'était passé à Rome sous le pape Vigile, son contemporain ! Et parce qu'il aura loué quelque part l'écrit de Facundus, on devra en tirer cette con-
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conservent toute leur valeur, aussi longtemps qu'on ne trouve à leur opposer que de simples conjectures ou des arguments tirés du silence de quelques écrivains plus récents.
L'origénisme avait reçu un rude coup de la condamnation provoquée par l'empereur Justinien. Il ne manquait plus, pour donner à cette sentence toute la solennité possible» que de porter la question devant un concile œcuménique. C'est ce qui eut lieu en 553. Mon intention n'est pas d'exposer la série des faits qui amenèrent la réunion du v" concile général à Gonstantinople. Ce qui agitait alors l'Église, en Orient surtout, c'était l'affaire des trois chapitres. On comprenait sous ce nom les écrits de Théodore de Mopsueste, Touvrage de Théodoret contre saint Cyrille, et la lettre d'Ibas à Maris le Persan. Bien que le concile de Chalcédoine se fût abstenu de blâmer ces trois documents, par amour pour la paix, les Pères de Constantinople jugèrent avec raison qu'il leur était permis d'aller plus loin, et de flétrir comme elles le méritaient des pièces si répréhensibles. L'examen des trois chapitres resta donc l'objet principal de leurs délibérations. Mais il était impossible que la cause d'Origène, discutée tout récemment avec tant d'éclat dans le monde entier, n'eût pas de retentissement au concile, d'autant plus que les origénistes ne renonçaient guère à leurs opinions. Nous trouvons en effet dans la v® conférence une mention d'Origène, dans le but de montrer par un exemple récent qu'il est permis de condamner un auteur déjà mort. De plus, le xi* canon de la vin» conférence le range expressément au nombre des hérétiques contre lesquels le concile général prononce l'anathème. Les défenseurs quand même du catéchiste alexandrin en sont réduits à prétendre que le nom d'Origène a été introduit par fraude
clusion indubitable {indubie statuitur), qu'il n'a pu puiser ses renseignements à aucune autre source ! Le raisonnement n'est guère serré.
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dans les actes du concile. 11 m'est impossible de partager leur illusion' (1). Parmi les nombreux manuscrits qui renferment les actes du v® concile, tant en Orient qu'en Occident, on n'a jamais pu en trouver un seul où le xi' canon ne se trouve intégralement. Il faudrait donc supposer que tous les exemplaires eussent été altérés à la fois, et cela dès le principe. Si les notaires du concile s'étaient permis une telle falsification, comment expliquer que les origénistes présents à rassemblée, et en particulier Théodore de Césarée, n'eussent pas soulevé la moindre réclamation ? Encore si l'authenticité de ce canon n'était pas confirmée par des auteurs contemporains ou assez rapprochés des événements, on concevrait la possibilité d'un doute ; mais la condamnation d'Origène au v® concile général est attestée par le moine Cyrille, qui vivait à la même époque ; par l'historien Evagrius, qui écrivait quarante ans après; par Sergius,
(1) Le principal argument que l'on fait valoir contr.e l'authenticité de ce canon, c'est que la cause d'Origène n'avait pas été discutée à fond dans les séances précédentes. D'accord, mais elle l'avait été suffisamment au synode de Constantinople tenu douze années auparavant ; elle l'avait été dans chacun des autres patriarcats, et il s'en était suivi autant de condamnations locales. Devant une cause si bien instruite et déjà jugée dans le monde entier, le v» concile général pouvait s'abstenir d'une nouvelle discussion pour se contenter de renouveler et de ratifier une sentence portée en pleine connaissance de cause par le pape Vigile, par les quatre patriarches de l'Orient, par différents synodes d'évèques. Ainsi agit-il dans le même canon à l'égard d'Eunomius et d'Apollinaire, qu'il condamne de nouveau, sans remettre pour cela leurs doctrines en délibération. Le concile de Constantinople était réuni pour régler l'affaire des trois chapitres : toute autre question ne pouvait se poser devant lui qu'accidentellement et comme une chose secondaire. Voilà pourquoi on ne trouve aucune mention d'Origène dans certains documents émanés du pape Vigile antérieurement au concile, ni dans les lettres plus courtes encore de Pelage I et de Pelage II : toutes ces pièces concernent l'affaire des trois chapitres, qu'il s'agissait de présenter sous son véritable jour. Mais de ce que les papes, attentifs à la controverse du moment, ont laissé de côté une cause déjà jugée, il ne s'ensuit pas que l'on doive retrancher le nom d'Origène des actes du v concile œcuménique. Encore une fois le silence, d'ailleurs fort explicable, de certains auteurs du temps, ne saurait prévaloir contre l'affirmation nette et précise d'autres écrivains^ de la même époque.
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patriarche de Constantinople, dans VEcthèse attribuée à Héraclius; par Sophronius, patriarche de Jérusalem, dans sa lettre synodale à Sergius ; par l'auteur d'une profession de foi que les Souverains Pontifes devaient réciter h leur avènement, et qui date de la fin du vir siècle. Je regarde comme superflu d'ajouter à ces noms ceux de Théophane, de Cédrène, de Nicéphore Galliste et de Photius (1). Mais il y a plus, Messieurs, et cette preuve me paraît péremptoire. Le I" concile de Latran, tenu sous Martin I, le vi*, le vii° et le viii'' concile général ont tous renouvelé l'un après l'autre la condamnation portée contre Origène au v^ Or, supposer que, sans aucune espèce d'examen préalable^ trois conciles œcuméniques aient pris pour base de leur sentence un canon apocryphe, c'est professer peu de respect pour ces augustes assemblées. Mais le fait matériel serait-il vrai, que leurs déclarations n'en conserveraient pas moins toute leur valeur. Au fond, que se proposaient le vi% le vii^ et le vnr concile général? De condamner les erreurs d'Origène : leurs anathèmes le prouvent assez. Dès lors peu importe que le Y" les ait condamnées également ou non. Les décisions de chaque concile œcuménique ont une valeur propre et intrinsèque, qui ne dépend pas uniquement des actes de quelque concile antérieur, lors môme qu'elles s'y réfèrent (2).
(1) Cyrille de Scythopolis, Vie de S.Euthyme, 105; Vie de S. Sabbas, c. 109 ; Evagrius, Hist. eccL, I. X, c. 38 ; Photius, Ep. l, ad Michaé'lem Bulgariœ ducem. — Il va sans dire que pour M. Vincenzi {op. cit., p. 132), la profession de foi dont nous parlons dans le texte est une pièce apocryphe comme la lettre du pape Anastase à Simplicien, comme la lettre de Justinien à Menas, comme le xi» canon du v' concile général, comme tout ce qui gène la thèse de l'érudit romain. Ce sont là des procédés aussi contraires à une saine critique que dangereux pour l'autoiitô du témoignage de l'histoire.
(2) Prenons pour exemple le décret du vu» concile général : Origenis et Evagrii ac Dydimi fabulas analhematisamus, sicuti et Constantïnopoli congregatum concilium V egisse dignoscitur. Le premier membre de la phrase exprime le sentiment personnel des Pères du vu* concile général ; le second énonce un simple fait qui, réel ou non, ne change rien à leur sentence.
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Dire que le vi" concile n'a pas condamné Origène parce qu'il a supposé à tort que le v*" l'avait déjà condamné, c'est une vaine subtilité : la sentence postérieure subsiste dans toute sa teneur, précisément parce qu'elle ne tire pas toute sa force de la sentence précédente.
En résumé, nous tenons pour un fait certain que l'auteur du Periarchon a été condamné par quatre conciles généraux, et tous les efforts que l'on tentera pour obscurcir cette vérité historique ne serviront qu'à la mettre mieux en lumière. C'est de la mauvaise critique que de vouloir se tirer d'embarras en supprimant les pièces du procès, et en traitant d'apocryphe tout ce qui contrarie une thèse préconçue. En pareil cas, il faut savoir accepter franchement les données de l'histoire, au lieu d'ébranler la certitude du témoignage par des négations peu mesurées. L'essentiel, c'est de bien fixer le sens des jugements rendus contre Origène par les pouvoirs de l'Eglise. Sur ce point, la maxime de Huet restera comme le vrai mot de la question : « Si l'on entend par hérétique un homme qui erre sur un dogme de la foi, il est impossible de ne pas appliquer à Origène cette qualification; mais si l'on veut désigner par là celui qui manifeste l'intention de persévérer dans son erreur, lors môme qu'elle aurait été réprouvée par l'Eglise, qui oserait dire pareille chose d'Origène? »
C'est dans le premier sens, et nullement dans le second, que les conciles ont condamné l'auteur du Periarchon. Car il est évident qu'un homme ne peut pas devenir plus hérétique après sa mort qu'il ne l'était pendant sa vie. Or, de son vivant, Origène n'avait pas songé un instant à rompre la communion avec l'Eglise. Les évoques de l'Egypte l'avaient proscrit, mais beaucoup d'autres s'étaient prononcés en sa faveur ; et d'ailleurs, en écrivant une lettre au pape Fabien pour désavouer ses erreurs, il montrait assez combien son esprit était éloigné de cette opiniâtreté or-
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gueilleuse qui fait l'hérétique proprement dit. Rappelonsnous ses déclarations si fermes et si explicites sur la nécessité de se conformer en tout point à renseignement de l'Eglise; aussi des évoques, dont l'orthodoxie n'est pas suspecte, l'avaient-ils appelé à prêcher dans leurs diocèses, et à combattre l'hérésie sous toutes les formes. Après avoir vécu constamment dans la communion de l'Eglise, Origène y était mort, réconcilié même avec l'Eglise d'Alexandrie, comme l'atteste la marque de déférence que lui donnait saiat Denis, patriarche de cette ville, en lui adressant son livre du Martyre peu de temps auparavant. Il résulte de tout cela que les conciles n'ont pu lui appliquer la qualification d'hérétique dans le sens où ils l'infligeaient à Arius, à Nestorius et à tous ces réfractaires qui s'étaient mis en révolte ouverte contre l'autorité de l'Eglise. Leurs décisions ne signifient pas autre chose, sinon qu'il y a dans les écrits d'Origène des erreurs qui contredisent les dogmes de la foi, et qui, par suite, constituent en elles-mêmes de véritables hérésies. Bref, ce qu'ils ont voulu frapper, c'est l'origénisme, c'est-à-dire ce système qui commence par l'hypothèse de la préexistence des âmes et qui finit par la théorie des épreuves successives. Or, l'on m'accordera sans doute que ce sont là des erreurs capitales, dont les conséquences ne tendent à rien moins qu'à ruiner la foi chrétienne. Si elles avaient conservé la forme vague, indécise, hypothétique, qu'elles revêtaient sous la plume de l'auteur, il est à croire qu'aucune condamnation solennelle ne serait venue les atteindre. Voilà ce qui explique l'indulgence avec laquelle les pouvoirs de l'Eglise avaient traité ces rêveries, pendant près de cent cinquante ans. Mais du moment que les hérétiques s'en faisaient une arme, et que des disciples maladroits, renchérissant sur les témérités du maître, les réduisaient en corps de doctrines pour les opposer à l'orthodoxie, il fallait bien que les conciles sortissent de leur réserve pour
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frapper le mal daas la personne de celui qui en était la source. Et la preuve qu'ils ont frappé juste, c'est que l'origénisme n'a plus marqué depuis lors dans l'histoire de l'Eglise.
La condamnation d'Origène doit donc se renfermer dans les limites que nous venons d'indiquer. Il s'agit là purement et simplement d'erreurs sur la doctrine, auxquelles ne se mêle ni de près ni de loin aucune intention de combattre l'tenseignement catholique. On manquerait à toutes les règles de la justice, en rangeant le célèbre écrivain au nombre des hérétiques ainsi appelés dans le sens propre et rigoureux du mot. Je conçois 'très bien. Messieurs, qu'on ait voulu aller plus loin, jusqu'à le décharger de toute sentence qui puisse entacher sa mémoire. Ces thèses extrêmes témoignent à coup sûr d'excellentes intentions; aussi, loin de blâmer le motif qui les inspire, nous nous bornons à leur dénier toute valeur scientifique. Est-ce à dire que l'autorité d'Origène se trouve annulée par l'anathème imprimé aux erreurs du Periarchon? Sous ce rapport, il convient d'établir une distinction dont vous comprendrez facilement la justesse. Quand le docteur alexandrin parle comme organe et comme interprète de la tradition chrétienne, son témoignage conserve tout le poids que lui donnent sa science et son érudition. On ne saurait en dire autant des endroits où il disserte à ses risques et périls, où il se lance dans des spéculations qui n'ont plus d'autre garantie que les forces de la raison individuelle. Alors il s'agit, comme le dit Cassiodore, « de s'assimiler les sucs salutaires de cette plante vigoureuse, sans absorber en même temps le poison qu'elle renferme (1). » Et ce discernement n'est pas difficile à faire, parce que l'auteur lui-même a soin de nous guider. Chaque fois qu'il s'éloigne du sentiment général, ou qu'il émet de^
(1) fnsl. div. UlL, cap. L
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hypothèses en sou propre nom, il avertit le lecteur avec une parfaite droiture, de sorte qu'il n'y a pas moyen de confondre entre ses vues personnelles et la tradition dont il reste le fidèle écho. Nous pouvons donc repousser le« erreurs qui déparent ses écrits, et garder toute notre admiration pour l'homme de génie qui a rendu de si grands services à la science théologique, pour l'infatigable érudit qui s'est immortalisé par ses travaux sur l'Ecriture sainte, et pour l'éloquent apologiste qui a terrassé le rationalisme païen dans son Traité contre Celse.
Si l'on éprouve une véritable tristesse à se voir obligé de mêler tant de restrictions à l'éloge d'un homme qu'on voudrait pouvoir louer sans réserve, ces regrets sont adoucis par la haute utilité de la leçon qui ressort d'une telle vie. En présence des erreurs qui menaçaient la doctrine chrétienne, non seulement du côté des hérétiques, mais encore de la part d'hommes bien intentionnés, comme TertuUien et Origène, on se demande ce qu'elle serait devenue sans une autorité divinement établie pour veiller à sa conservation. Ceux-là sans doute pour qui la vérité est une chose purement relative ne sont guère touchés de cette considération : il leur importe peu que telle doctrine triomphe plutôt que telle autre. Mais nous qui croyons fermement au caractère absolu de la vérité, nous ne pouvons qu'être frappés des dangers qu'elle courrait, si elle était livrée, sans règle ni frein, aux hasards de la spéculation individuelle. On se plaît quelquefois à répéter qu'une autorité doctrinale peut être nécessaire au peuple, mais qu'elle est inutile pour les savants. Si, en pareille matière, il était permis d'établir des catégories, il faudrait renverser la proposition et dire que les hommes de talent surtout ont besoin d'une direction qui les préserve des écarts de la pensée. Ce n'est point parmi les intelligences médiocres que se produisent des théories comme celles du Periarchon : il faut une certaine trempe
d'esprit pour errer de la sorte. Voilà pourquoi l'homine de génie, moins que tout autre , peut se passer de règle : plus l'horizon de la pensée s'élargit devant lui, plus il court risque de s'y perdre; et la nécessité de prendre pour guide l'enseignement infaillible de l'Eglise grandit avec la supériorité intellectuelle. Cette loi psychologique et morale a été fidèlement observée par les esprits qui se sont élevés le plus haut dans la sphère des sciences théologiques : il suffit de nommer saint Augustin, saint Thomas d'Aquin et Bossuet. D'accord avec eux sur le principe, Origène a été moins heureux dans l'application. Il s'est trop fié aux ressources de la raison individuelle; et par là il s'est amoindri, bien loin d'imprimer à ses hautes facultés un élan plus vigoureux. En suivant davantage le fil conducteur de la tradition, au lieu de s'abandonner aux caprices d'une imagination peu réglée, il aurait marché plus sûrement et serait allé plus loin. Ses écarts, d'ailleurs si excusables, ont justifié cette maxime consacrée par l'expérience des siècles : l'autorité doctrinale, telle que le Christ l'a constituée au milieu du monde, n'est une entrave pour personne; elle est une lumière et une force pour tous.