‹ OrigèneChapitre 17 sur 32 · TRENTE-SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-SIXIÈME LEÇON

L'Église et l'empire romain. — CPlse accuse les chrétiens de former des réunions illégales. — Réponse d'Origène. -- Supériorité de la loi naturelle sur les lois civiles. — Droits de la conscience. — Maxime de Celse et de Rousseau : chacun doit suivre la religion de son pays. — Fausseté de ce principe ; ses conséquences funestes. — Caractère d'universalité de la vraie religion. — Distinction de l'ordre civil et de l'ordre religieux. •— Opinion exagérée d'Origène relativement au service militaire et aux emplois publics. — Importance et valeur scientifique du Traité contre Celse.

Messieurs,

La réfutation du livre de Celse avait amené Origène à traiter la plupart des questions générales qui constituent l'objet de l'apologétique chrétienne. Défendre le mosaïsme contre les attaques du sophiste païen ; établir la réalité des faits évangéliques, ainsi que leur valeur démonstrative pour la divinité du christianisme ; déchirer le tissu de mensonges et de calomnies dont Celse cherchait à envelopper la vie et la doctrine de Jésus-Christ; exposer les motifs et le but de l'incarnation du Verbe ; montrer la supériorité de la prédication chrétienne sur l'enseignement des écoles philosophiques, telle est la tâche que le brillant écrivain avait remplie avec autant de zèle que de succès. Mais, dans cette grande lutte entre le monde ancien et le nouveau, il ne s'agissait pas uniquement de croyances et de culte ; la question avait son côté politique et social. En combattant les religions polythéistes, l'Eglise était venue se heurter en même temps contre l'Etat païen, sa constitution et ses lois.

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Elle demandait le droit de vivre, que l'empire romain s'obstinait à lui dénier depuis deux siècles. L'édit de Trajan, toujours en vigueur, malgré certaines intermittences, avait rangé les assemblées du culte chrétien au nombre des associations illicites; et aucune mesure légale n'était venue lever cette interdiction. Tant que durait un pareil état de choses, il ne pouvait y avoir pour les chrétiens de garantie sérieuse. Traités avec quelque ménagement par des princes d'un caractère doux et facile, tel qu'Alexandre Sévère, ils n'en restaient pas moins sous le coup d'une loi non abrogée. Toujours on pouvait leur dire en s'armant d'une légalité brutale: vous formez des réunions illicites; un décret impérial vous a mis hors la loi; nous vous frappons au nom de la raison d'Etat.

Certes, Messieurs, s'il existe une classe d'hommes qui n'auraient pas dû battre des mains à de tels arguments, c'étaient bien les philosophes. On avait le droit de s'attendre à trouver un peu plus de tolérance chez des gens qui se prétendaient les représentants de la libre pensée, et qui ne manquaient aucune occasion pour tourner en ridicule les dieux de l'État, auxquels ils ne croyaient pas plus que les chrétiens. Mais, loin de là, les Crescens, les Fronton, les Celse ne trouvaient pas assez de voix pour appeler les rigueurs du pouvoir sur la tête des fidèles. Dès qu'il s'agissait de l'Eglise, ces libres penseurs devenaient des césariens fougueux, des autoritaires à outrance ; et rien ne leur parais^sait de trop pour exterminer les chrétiens. Respect de la légalité, sécurité de l'Etat, omnipotence de César, c'étaient là autant de formules hypocrites sous lesquelles ils masquaient leur haine. Triste condition de cette catégorie d'écrivains condamnés par leurs principes h demander sans cesse la liberté, et réduits par leurs passions à ne jamais la vouloir que pour eux-mêmes.

« Vous formez des réunions illégales (Trapàr^ vsvofxtcrwivK) »,

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voilà le grief par où le philosophe païen commence et termine son pamphlet. La dénonciation était habile ; l'on ne pouvait exploiter avec plus de perfidie les défiances d'une autorité toujours prête à frapper. Ecoutons la réponse d'Origène : le principe qu'il énonce est celui-là même qui a émancipé la conscience humaine du joug de l'Etat antique, pour lui rendre ses droits et sa liberté.

« Celse commence par accuser les chrétiens de former des réunions secrètes et contraires aux lois; et alors il distingue deux sortes d'assemblées : les unes, publiques et autorisées; les autres, occultes et défendues par les lois. Il veut décrier ainsi ce que les chrétiens appellent leurs agapes, comme si ce n'était qu'un moyen de se défendre contre le danger social, et un engagement mutuel plus fort que tous les serments. Puis donc qu'il exalte tant la loi de l'Etat, et qu'il la prétend violée par des réunions de chrétiens, il faut lui répondre. Supposez un étranger retenu chez les Scythes, dont les lois commandent le crime. Il est dans l'impuissance de fuir et se trouve réduit à vivre parmi ces peuples. Direz -vous qu'il est coupable si, pour obéir à la loi de la vérité, réputée criminelle par les Scythes, il cherche à se réunir avec ceux qui pensent comme lui, malgré la défense de ces lois barbares ? J^en appelle ici au tribunal de la vérité ; les lois qui commandent aux Gentils le culte des idoles, et qui détruisent Dieu par la multitude des dieux qu'elles introduisent, ces lois ne sont-elles pas aussi impies et plus impies même, s'il est possible, que celles des Scythes? 11 n'y a donc rien que de raisonnable à former des assemblées défendues par les lois de l'Etat, quand la cause de la vérité est enjeu. Un tyran vient à s'emparer d'une ville : trouverez-vous criminelles les réunions secrètes qui s'organisent pour l'en chasser? Voilà exactement la position des chrétiens. Le démon, l'esprit du mensonge exerce sur eux un pouvoir tyrannique. C'est donc avec raison qu'ils se réu-

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nissent contre lui au mépris de ses lois, travaillant ainsi au salut de ceux qui savent comprendre la nécessité de secouer un joug non moins insupportable que celui des Scythes ou d'un tyran quelconque (1). »

A cette noble et courageuse profession de foi, les sycophantes comme Gelse ne manquaient pas de répondre : vous prêchez la désobéissance aux lois de l'Etat; vous êtes des séditieux. Ces clameurs n'émeuvent pas Origène. Nous professons, dit-il, le plus grand respect pour les lois de l'Etat, pourvu toutefois qu'elles ne contredisent pas une loi supérieure. Car le simple bon sens indique à tous que la loi naturelle est au-dessus de la loi civile, et qu'il n'y a pas à hésiter entre le commandement des hommes et les ordres de Dieu :

« A parler d'une manière générale, il y a deux sortes de lois, la loi naturelle, dont Dieu est l'auteur, et la loi écrite, par laquelle les sociétés politiques se gouvernent. Tant que la loi écrite n'est pas contraire à la loi de Dieu, il est juste que tous les citoyens l'observent, et que nul ne s'en écarte sous prétexte de suivre quelque loi étrangère. Mais lorsque la loi naturelle, c'est-à-dire la loi de Dieu, ordonne des choses contraire à la loi écrite, la raison ne veut-elle pas qu'on mette de côté les lois écrites et leurs auteurs, pour ne reconnaître d'autre législateur que Dieu, et pour vivre conformément à sa volonté, dût-on s'exposer à toutes sortes de dangers, de peines, d'opprobres, et à la mort même? Les lois de Dieu diffèrent quelquefois de celles qui régissent les sociétés civiles ; alors il est impossible de plaire en même temps à Dieu et à ceux qui ont établi ces lois. Or ne seraitce pas le comble de l'absurdité que de mépriser les actions par lesquelles on peut plaire au souverain Maître de toutes choses, pour s'attacher à des lois impies et à leurs parti-

(1) Contre CeUe, I, i.

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sans? S'il est raisonnable de préférer sur les autres points la loi naturelle, qui aDieu pour auteur, à la loi écrite que les hommes ont établie en dépit de la loi divine, à combien plus forte raison n'en sera-t-il paâ ainsi pour les lois qui concernent Dieu lui-même (1)? »

En argumentant de la sorte, Origène énonçait les vrais principes qui dominent toute la question. Il est clair que, dans un conflit entre la loi naturelle qui ordonne d'adorer un seul Dieu et des lois écrites qui prescrivent le culte de plusieurs divinités, il n'y a pas d'hésitation possible pour quiconque n'a pas rompu avec l'évidence. En pareil cas, la maxime « il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes » subsiste dans toute sa teneur, et s'impose à la raison humaine avec une clarté irrésistible. Mais voilà ce que le paganisme ne savait pas ou ne voulait pas comprendre ; et il n'a fallu rien moins que trois siècles d'enseignement continu , scellé du sang de plusieurs milliers de martyrs, pour implanter dans le monde une vérité qui nous paraît aujourd'hui si simple et si indiscutable. Nous l'avons dit plus d'une fois, dans le système païen, la religion était considérée comme une annexe de l'Etat; la loi civile y déterminait le code religieux, en sorte que l'homme s'effaçait complètement derrière le citoyen. Etrange aberration; car la religion est avant tout une affaire de conscience, qui ne se règle pas comme une question de finance ou de police. C'est l'éternel honneur de l'Eglise catholique d'avoir brisé ce despotisme légal, en proclamant l'incompétence de l'Etat en matière religieuse. Entre la conscience humaine et Dieu, nul pouvoir terrestre n'a le droit de s'interposer; il n*y a qu'une autorité spirituelle comme l'âme elle-même, qui puisse prétendre raisonnablement au privilège de déterminer les rapports de l'homme avec Dieu; et encore faut-il que cette puissance se présente à nous avec des

(1) Contre Celse, \\ 37.

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titres qui obligent de voir en elle un organe et un mandataire de Dieu.

L'oubli de ce principe fondamental prouve combien l'intelligence humaine s'était obscurcie dans le cours des siècles ; car je vous prie de bien remarquer que ni les légistes romains appartenant pour la plupart à la secte stoïcienne, ni le reste des penseurs de l'antiquité, n'avaient songé à délivrer la conscience d'un joug si révoltant : ils trouvaient tout naturel que l'Etat réglât en souverain les croyances et les pratiques religieuses de chacun, et c'est parmi eux que l'affranchissement des âmes a rencontré ses plus ardents adversaires. « Chacun doit suivre la religion de son pays », tel est l'adage de Gelse, repris et développé par Rousseau dans le IIP tome de ï Emile ; car ce n'est pas sans raison que nous avons signalé la ressemblance de cette controverse avec celle du xviti^ siècle. — Mais alors, répond Origène, il n'y a plus de différence entre la vérité et l'erreur ; vous autorisez les pratiques les plus abominables ; le crime deviendra une obligation, un mérite, du moment qu'il est consacré par les coutumes d'un peuple. Voyez les conséquences auxquelles vous entraîne votre principe. Si c'est un devoir de suivre la religion de son pays, quelle qu'elle soit, vous ferez un acte de vertu, chez les Scythes, en donnant la mort à votre père ; chez les Perses, vous épouserez sans scrupule votre mère ou votre fille ; dans la Ghersonèse Taurique, vous sacrifierez les étrangers à Diane ; en Libye, vous immolerez les enfants à Saturne : et, par là, vous aurez accompli autant d'actes de piété. Qu'en résulte-t-il? C'est que le bien et le mal sont de soi choses indifférentes, et que le même acte peut être tour à tour héroïque ou monstrueux, suivant qu'il plaît à un législateur de le qualifier ainsi. Un tel système équivaut à l'anéantissement de la raison et à la destruction de toute idée morale.

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« On dira peut être: La piété consistée se conformer aux loix de son pays, sans se mettre en peine des lois étrangères. Un homme, que d'autres jugent impie, ne Pest pourtant pas, lorsque, vivant selon les coutumes religieuses de son pays, il détruit et mange ce qui est en vénération parmi ceux qui ont des lois contraires. Mais il est évident que l'on confond alors toutes les notions de justice, de sainteté et de vertu. Car, de cette manière, la piété perd sa nature propre ; il n'y a plus aucun caractère distinctif auquel on puisse reconnaître un homme pieux. Si donc la piété, la sainteté, la justice ne sont que relatives, si une même action peut être juste ou injuste, selon qu'on la compare à diverses lois et à difTérentes coutumes, ne s'ensuit-il pas qu'il faudrait en dire autant de la tempérance, de la force, de la prudence, de la science et de toutes les autres vertus ? Et qui est-ce qui oserait soutenir une pareille monstruosité (1) ? »

On l'a soutenue pourtant, comme on continue à la soutenir; et nous pouvons ajouter qu'elle est au fond de tout panthéisme conséquent à lui-même. C'est en dépouillant la vérité religieuse de son caractère absolu, pour en faire une chose purement relative, que les partisans de ce système nous répètent journellement : Toutes les religions se valent ; ce sont autant de produits de l'esprit humain, qui varient suivant les races, les climats, les.lempéraments. Ils sont bien obligés de tenir ce langage, puisque, d'après leur théorie, toutes les manifestations de l'Être unique sont également justes et saintes. Il est vrai que, par un sentiment d'honnêteté fort respectable, la plupart d'entre eux voudraient conserver à la morale le caractère d'universalité qu'ils refusent à la religion. Mais c'est là une pure inconséquence, comme Origène le faisait déjà observer à Celse. S'il est juste que les rapports de l'homme avec Dieu varient

(1) Contre Celse, V, 28 ; item.,, 27, 29 et ss.

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d'un peuple à l'autre, on ne voit pas pourquoi il n'en serait pas de même des rapports de l'homme avec ses semblables et de ses devoirs envers lui-même, c'est-à-dire de toute la morale. L'idée d'une religion universelle est aussi conforme aux principes de la raison que celle d'une morale universelle. Car la nature humaine étant la même partout, ses relations avec Dieu ne sauraient différer légitimement avec les degrés de longitude ou de latitude. Ce n'est pas comme appartenant à tel ou tel Etat, que j'ai des devoirs à remplir envers Dieu; mais en tant qu'homme, en tant que membre de la grande famille humaine, qui est une devant Dieu, et qui, par conséquent, doit se rattacher à son auteur par les mêmes liens, ou par la même religion. Voilà pourquoi l'Eglise catholique, seule, est dans la logique du droit et de la vérité, en proclamant qu'il n'y a pas deux manières différentes de rendre à Dieu le culte qui lui est dû, parce qu'il n'y a pas deux humanités ; et parmi les erreurs de la prétendue Réforme, je n'en connais pas de plus déplorable que d'avoir ramené dans le monde la notion païenne des religions nationales. Une religion nationale! qu'est-ce que cela peut signifier? Est-ce que Dieu a conclu une alliance spéciale avec la nation prussienne ou la nation anglaise ? Dans ce cas, je comprends une religion nationale, comme autrefois pour le peuplejuif. Mais, en dehors de cette hypothèse, l'idée d'une religion anglaise ou d'une religion prussienne est un non-sens. Encore une fois, ce n'est pas l'habitant de Londres ou de Berlin qui a des rapports avec Dieu ; c'est l'homme, la créature de Dieu, qui est la même partout, qui n'a ni plus ni moins de devoirs envers son auteur sur les rives de la Tamise que sur les bords du Tibre. Ou il n'y a pas de vraie religion sur la terre, ou la vraie religion doit être une comme Dieu, et universelle comme le monde.

Ces notions si simples et si claires n'entraient pas dans l'esprit de Gelse. Chez le philosophe païen, l'idée nationale T. II. 26

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primait; jusqu'à étouffer l'idée catholique, et le concept de l'humanité s'effaçait derrière celui de l'Etat ; tant le droit civil avait absorbé, daris le monde antique, le droit naturel et le droit religieux. Je comprends, disait-il, la conduite des Juifs: ayant formé autrefois un corps de nation ^ ils sont en possession d'un cdde religieux^ qu'ils tieiineftt de leurs ancêtres, sans prétendre l'imposer aux autres peuples. Mais l'attitude et les tendances des chrétiens sorit bien différentes; Ils se recrutent parmi tdutës les natioris de la terre, et n'aspirent à rien moins qu'à faire partager au monde entier leurs croyances et leur culte. Voilà leur folie: car il est impossible que les habitants deFAsiej de l'Europe, de la Libye j tant Grecs que Barbares ^ s'accordent datls Une seule et même croyance. Penser une pareille chose, c'est n'y rien cDnnaîtt'e (1). D'après les lois ordinaires de l'histoire^ et à s'en tenir aui seules ressources delà nature humaine, Gelse avait raison. Sans une action directe et immédiate de Dieu, c'eût été une entreprise chimérique que de vouloir réunir plusieurs races différentes autour d'un même symbole de foi. Aussi, n'y a-t-il que l'Eglise catholique qui soit parvenue à résoudre un tel problème; et ce n'est pas l'une des moindres preuves de sa divinité. En dehors d'elle, on ne citerait aucune société religieuse qui ait réussi à s'étendre d'une race à l'autre, et à les faire vivre côte à côte dans son sein sous l'empire d'une croyance identique. Le polythéisme se partageait entre mille cultes: atitant de cités, autant de religions diverses} et ptjur en venir à des temps plus rapproehés de nous, c'est tôujoui's Un souvenir presque cruel, qiie de rappeler les divisions et les subdivisions du protestantisme. Gelse ne se trompait donc pas en regardant comme une cteUvre humainement impossible de réunir dans Une même société religieuse tàtlt dé {jeUJilés si différetlts d'origine, de caractère et de tntêui*s. C'est en faisant appel à l'in- (1) Contre Celse, V, S3, .33 ; VIII, 72.

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tervention divine, et non à la seule puissance des hommeSj qu'Origène pouvait lui répondre: « Non seulement ce que vdiis traitez de rêve est praticable^ mais il arrivera certainement un jour où tous les êtres raisonnables s'accorderont dans une seule et même loi (1). » L'histoire a vérifié ces paroles dans la mesure où le cours des événements et le jeu de la liberté humaine en permettaient la réalisation. Car l'Eglise n'en reste pas moins universelle, parce qu'un grand nombre refusent d'entrer dans son giron, Ou s'en détachent i de même que, dans l'ordre naturel, le bon sens conserve son caractère d'uni vei*salité, bien qu'une certaine quantité d'hoftirties fassent tous leurs efforts pour en paraître passablement dépourvus.

Tout en se moquant des prétentions du christianisme à l'universalité, Gelse semble comprendre par intervalle qu'il y A dans cette tendance un signe de grandeur et de véritable fbfcë. Aussi, après avoir contesté le principe, cherchè-t^il à tiiêt" le fait, en essayant de tourner contre l'Église l'existence des sectes dissidentes. Mais d'abord, répond Origène, s'il fallait condamner le christianisme parce qu'il y a des hérésies, pourquoi ne pas condamner aiissi la philosophie^ puisque les différentes écoles de philosophie s'accordent si peu, je ne dis pas sur les points accessoires et secondaires, itiais àur ce qu'il y a de plus essentiel et de plus fondattierital? Pourquoi ne pas condamner la médecine, puisqu'elle aussi a donné lieu à différents systènies ? D'ailleilfs ^ue tious importent, à nous, les extravagances des hérétiques? Qu'est-ce que cela peut faire contre les menibfes dé cette Église, que Gelse appelle « la grande Église»? Nous n'avons rien de eomniUn avec les sectaires : ni leurs fautes nllèiiré erfetirs ne retombent sur nous (2). Depuis Gelse, on a tenté plus d'une fois d'exploiter contre l'Église les divisions qui

(1) Contre 6'e/«e; VIII, 72.

(2) Jbid., V, 61, 62 et sS. ; VI, 26.

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se sont produites parmi les chrétiens. L'argument n'a aucune valeur. Ce sont assurément des faits lamentables que le schisme et l'hérésie, mais qui trouvent leur explication naturelle dans l'orgueil et dans les passions humaines. L'Église n'en demeure pas moins ce qu'elle est; et son caractère d'universalité n'est nullement amoindri par les sectes qui vivent en dehors d'elle. Cette universalité ne consiste pas dans le simple fait de la diffusion de l'Église sur toute la surface de la terre et dans sa supériorité numérique sur les communions dissidentes. En droit, l'Église pouvait se dire catholique dès le premier moment de sa fondation, parce qu'il était de son essence de repousser toute limite territoriale ou nationale, et parce qu'elle possédait le principe générateur de l'universalité, l'unité de doctrine, sauvegardée par une autorité souveraine et permanente. Voilà ce qui lui a permis de reculer indéfiniment les bornes inhérentes aux institutions humaines, et devenir déployer, àl'encontre du particularisme des sectes, sa force d'expansion illimitée.

Comme vous le voyez, Messieurs, il s'agissait avant tout pour les apologistes chrétiens de distinguer nettement l'ordre civil de l'ordre religieux, car c'est en les confondant de la façon la plus étrange que l'État païen en était arrivé à voir un crime de lèse-majesté dans l'exercice du culte chrétien. Celse n'a pas manqué de se faire l'organe d'une accusation si redoutable, puisqu'elle entraînait la peine capitale. Ce libre penseur professe le césarisme dans toute sa crudité. A l^entendre, le prince temporel est l'arbitre suprême des consciences, le maître absolu de la personne et des biens de ses sujets. « Au monarque, dit-il, a été donné tout ce qui est sur la terre. Quelque chose que vous possédiez dans la vie présente, vous le tenez de sa main (1). »

(1) Contre Celse,\ m, 67.

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Il n'est pas étonnant qu'avec de pareils principes ce théoricien du despotisme ait pu trouver une impiété dans le refus des chrétiens de jurer par la fortune des Césars, c'est-à-dire de reconnaître leur divinité. Origène repousse avec une généreuse fierté des doctrines si avilissantes. Nous n'admettons nullement, s'écrie-t-il, que tout ce qui est sur la terre ait été donné au souverain, ni que nous tenions de lui tout ce que nous possédons ici-bas : c'est à Dieu et à sa providence que nous rapportons les biens dont nous avons fait l'acquisition d'après les règles de la justice et de l'honnêteté. Quant à jurer par la fortune d'un prince quelconque, nous ne saurions nous y résoudre dans aucun sens : nous aimons mieux affronter la mort que d'accomplir un tel acte d'idolâtrie (1).

« Celse nous exhorte à gagner la faveur des hommes et des rois ; cette faveur, nous la méprisons s'il faut l'acheter non seulement par des meurtres, des violences et des impuretés, mais encore par l'impiété à l'égard du maître de toutes choses, ou par de serviles complaisances et une abjecte adulation. Quoi de plus indigne en effet pour des cœurs généreux et magnanimes, qui, mettant la fermeté d'âme au premier rang des vertus, ne veulent pas la séparer de celles qu'ils possèdent! Mais cesse-t-on d'exiger de nous rien qui soit contraire à la loi et à la parole de Dieu, alors nous ne sommes ni assez extravagants ni assez furieux pour soulever contre nous la colère d'un prince ou d'un monarque, de manière à attirer sur notre tête l'outrage, les tortures et la mort elle-même ; car nous avons lu : (( Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures ; il n'y a point de puissance qui ne soit de Dieu, et toutes les puissances de la terre sont ordonnées de Dieu. Celui donc qui résiste aux puissances résiste à l'ordre de Dieu (2). »

(1) Contre Celse, VIII, 65, 67.

(2) Jbid.y 65.

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Ainsi, Messieurs, en dehors de l'ordre religieux, qui est du domaine de la conscience, soumission parfaite à l'autorité civile,, telle est la maxime d'Grigène et de tous les apologistes chrétiens. Cette distinction des deux pouvoirs a fondé sur la terre la liberté des âmes. Aussi je ne conçois pas qu'il puisse se trouver parmi nous des écrivains assez peu clairvoyants pour prêcher l'antichristianisme au nom de la liberté. Ils ne comprennent donc pas qu'en affaiblissant dans les âmes le sentiment religieux, ils travaillent dans un sens contraire au but qu'ils prétendent poursuivre. Si cette grande puissance spirituelle qui, sur toute la surface du globe, tient la force matérielle en échec, venait à disparaître, nous retomberions infailliblement sous le joug de l'État païen; les maximes ultra-césariennes de Celse ne tarderaient pas à former de nouveau le droit public : elles ne seraient peut-être plus appliquées par un individu, je le veux bien, mais par une assemblée ou par la multitude, ce qui est pire encore. Ne trouvant plus devant lui cette autorité morale qui répète à toute heure : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes », l'Etat, désormais sans contrepoids, redeviendrait par la force des choses ce qu'il était avant la fondation de l'Eglise, le propriétaire universel, le régulateur souverain du culte et des croyances; et je demande si dans ce communisme, renouvelé des Grecs et des Romains, il y aurait encore place pour la liberté des âmes. Vraiment il est étrange d'oublier ces choses, lorsqu'on n'est qu'à un demi-siècle d^une convention nationale commençant par proscrire la religion chrétienne, et finissant par décréter un culte à sa façon, obligatoire pour tous les citoyens. La vraie liberté ne fleurit que dans les âmes religieuses, et c'est en relevant vers Dieu l'esprit des peuples que le christianisme apprend à ne pas courber leur conscience devant le caprice des hommes.

Mais, répliquait Celse, que deviendrait l'empire romain

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si tous embrassaient votre foi? Le monarque, abandonné de chacun, resterait dans l'isolement de sa faiblesse; et tout ce qui est sur la terre tomberait sous la puissance des Barbares. — Et pourquoi cela? répond Origène. Il ne résulterait du triomphe de la religion chrétienne qu'une nouvelle foroe pour l'empire. D'abord, en se convertissant eux-mêmes, ces Barbares que vous craignez tant se dépouilleraient de leur férocité pour pratiquer à leur tour les maximes de la justice. Quant aux Romains, ils constitueraient une société bien plus vigoureuse et plus compacte si, en se pénétrant de l'esprit évangélique, ils parvenaient à ne former qu'un cœur et qu'une âme. Par leurs prières, ils appelleraient sur leur tête la protection du vrai Dieu, plus efficace pour la prospérité des Etats que tous les moyens dont peuvent disposer les hommes (i). Origène avait raison de prétendre que la conversion totale de l'empire romain à l'Evangile aurait amené sa transformation, loin d'accélérer sa ruine. En argumentant de la sorte, il développait d'avance cette maxime de Montesquieu : <^ Les principes du christianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts que le faux honneur des monarchies, les vertus humaines des républiques, et la crainte servile des Etats despotiques (2). »

Dans cette partie finale du Traité contre Celse, Origène se rapproche visiblement de V Apologétique de Tertullien, quoiqu'il ne me semble pas avoir connu l'œuvre de son illustre devancier. Je voudrais pouvoir dire qu'il n'a point partagé avec le prêtre de Carthage certaines opinions exagérées relativement au service militaire et aux emplois publics. Mais le caractère d'idolâtrie que le paganisme avait imprimé aux principaux actes de la vie civile ne lui permettait guère de formuler à cet égard une règle de con-

(1) Contre Celse,YlU, 68, 69, 70.

(2) Esprit des lois, 1. XXIV. c. ti.

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duite parfaitement exacte. Quand son adversaire exhorte les chrétiens à prendre les armes pour le souverain et à servir sous ses drapeaux, Origène n'a pas tort de lui répondre qu'en priant pour leurs concitoyens et en les instruisant dans le culte du vrai Dieu, les chrétiens rendent à la patrie des services plus réels et plus efficaces que tous les autres. Mais l'apologiste excède évidemment la mesure dans la phrase qui suit : « Nous combattons mieux que personne pour le salut de l'empereur. Sans doute nous ne servons pas sous ses drapeaux, quand même il voudrait nous y contraindre : nous portons néanmoins les armes pour lui en formant un camp à part, celui de la piété, où nous adressons des prières à Dieu (1). » Dans son Traité du droit de paix et de guerre, Hugo Grotius critique vivement ces paroles, en ajoutant avec raison que l'Eglise n'a jamais admis les maximes d'un ascétisme si outré (2). Le monde n*est pas un couvent, et l'Eglise n'entend nullement appliquer à la société civile des règles monastiques. Aussi voyonsnous dès les premiers siècles une foule de chrétiens s'enrôler sans scrupule dans les légions romaines. TertuUien luimôme ne disait-il pas : Hesterni sumus et vestra omnia implevimus... castra ipsa. Navïgamus et nos vobiscum^ et militamus? Qu'est-il besoin de mentionner la légion fulminante et la légion thébéenne, si célèbres dans les annales de l'empire? Il y avait là une tendance fâcheuse, qui, si elle était devenue plus générale, aurait pu fournir aux ennemis du christianisme un grief plausible; mais ce sentiment extrême n'avait guère trouvé d'écho parmi les fidèles. Loin de leur interdire la profession des armes sous un prince païen, l'Eglise se bornait à les prémunir contre les actes idolâtriques auxquels le service militaire pouvait les exposer. La réponse d'Origène au sujet des charges et des

(1) Contre Cefse, VIII, 73.

(2) De jure belli et pacis, 1. I, c. n, sect. 9.

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magistratures publiques ne me semble pas non plus d'une exactitude irréprochable. L'apologiste veut justifier les chrétiens en disant « qu'ils se réservent tout entiers pour un ministère plus divin et plus nécessaire, puisqu'il s'agit du service de l'Eglise et du salut des hommes (1) «. Il eût été à la fois plus juste et plus habile de répondre : Les chrétiens ne songent nullement à se soustraire aux fonctions civiles par indifférence pour les intérêts de l'Etat; c'est vous qui les leur rendez impossibles en exigeant d'eux des serments et des pratiques qui répugnent à leur conscience. — Jusqu'à ce que le cours des événements eût permis d'appliquer l'idée chrétienne à l'ordre social, il n'était pas aisé de déterminer avec une entière précision les devoirs et les conditions delà vie publique. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'au milieu d'un Etat tout imprégné d'idolâtrie, Tertullienet Origène n'aient pas réussi complètement à régler des rapports rendus si difficiles par la situation de l'Eglise visà-vis de l'empire romain.

C'est par l'examen de cette dernière objection que se termine l'ouvrage contre Celse. L'auteur conserve jusque dans sa péroraison ce calme et cette impartialité qu'il n'avait cessé de montrer à l'égard de son adversaire : « Ici, pieux Ambroise, s'arrête le traité que nous avons entrepris sur votre demande et suivant la mesure de nos forces. Nous avons renfermé en huit livres tout ce que nous avons jugé nécessaire d'opposer au Discours véritable de Celse. Maintenant, de quel côté respirent TEsprit du vrai Dieu, la piété qu'on lui doit, et la vérité qui, par ses salutaires enseignements, apprend aux hommes à bien vivre? Ceux qui auront lu l'écrit de notre adversaire et notre réponse en décideront. Il est bon que vous le sachiez pourtant, Celse avait promis de composer un autre traité après celui-ci,

(1) Contre Celse, VIII, 75.

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pour apprendre à quiconque voudrait ou pourrait avoir confiance en lui comment il faut régler sa vie. S'il n'a pas tenu sa promesse touchant ce second écrit, il suffira de ce que nous avons dit contre le premier dans nos huit livres. Mais s'il a entrepris et achevé l'autre, ayez soin d'en faire la recherche et de nous l'envoyer, afin qu'avec l'assistance du Père de la vérité nous réfutions les fausses doctrines de ce nouvel ouvrage, ou que, s'il renferme quelque principe vrai, nous puissions y souscrire, sans aucun esprit de dispute, comme à tout ce qui est bien dit (1). »

Si le Traité contre Celse est inférieur à V Apologétique de Tertullien comme œuvre d'art et d'éloquence, on ne fait que lui rendre justice en l'appelant la plus savante défense du christianisme dans les trois premiers siècles. Sans négliger entièrement, comme nous venons de le voir dans c^tte leçon, le côté juridique du débat, qui avait tant préoccupé ses devanciers, Origène s'est pourtant placé de préférence sur le terrain des idées et des doctrines. C'est par là que cet antique monument de la littérature chrétienne conserve toujours un air de jeunesse et de nouveauté. Toute la partie de l'apologétique primitive concernant la procédure suivie à l'égard des chrétiens a vieilli; ou du moins elle n'inspire plus que l'intérêt qui s'attache à une grande cause vaillamment défendue. La révolution opérée dans le droit public par le triomphe de l'Evangile a éloigné pour toujours, nous aimons à le croire, toute situation analogue. Mais ce qui n'a pas vieilli, ce qui est toujours vivant et actuel, c'est la controverse de la religion révélée avec le rationalisme, quelque nom qu'il prenne et sous quelque forme qu'il se présente. Les questions qui se remuent encore aujourd'hui dans cet ordre de choses sont celles-là mêmes qu'Origène avait traitées avec une si grande supériorité

(1) Contre Celse, VIII, 76.

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d'esprit. En le voyant défendre le caractère historique du christianisme, la valeur démonstrative des faits surnaturels, nous avons pu nous croire un instant transportés au milieu de nos discussions contemporaines. Voilà ce qui assure à son œuvre un rang à part, un mérite hors ligne ; et c'est là aussi, Messieurs, ce qui en fait un argument dont la force ne peut échapper h personne. Rieft n'gst plus propre k pQfisQ)i4er la foi que cette guerre à outrance déclarée au christianisme dè§ son origine. Qe n'est point par surprise, assurément, qu'il a conquis le monde, mais après des controverses loiïgues et opiniâtres, après avoir passé au crible de la critique historique et philosophique, avec tous ses dogmes et ses institutions. Si l'Evangile avait été ce mythe oriental ou cette pastorale galiléenne que rêvent nos adversaires modernes, croyez bien que les Gelse et les Porphyre eussent été de taille à déchirer ce tissu légendaire, et cela pour toujours. Qu'est-il arrivé au contraire? Leurs attaques n'ont servi qu'à mieux établir la réalité des faits évangéliques ; ces dogmes, qu'ils tournaient en dérision, ont subjugué les intelligences et ces institutions qu'ils signalaient à la haine des pouvoirs publics sont devenues celles du monde civilisé. Lorsqu'une société, à peine née, sait braver de tels orages, elle peut affronter sans crainte, après dix-huit siècles de durée, les mêmes tempêtes qui avaient assailli son berceau.

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