CONCLUSION
Origène est peut-être, avec le grand Augustin, le génie le plus vaste, le plus fécond et le plus personnel qui ait illustré l'Église des premiers siècles. Critique, exégète, prédicateur, apologiste, théologien et chef d'école, son œuvre colossale insitire une sorte d'épouvante. La légende s'empara vite de cette activité si variée et si intense qui paraissait tenir du prodige. On lui attribua la paternité de six mille écrits : rien n'était censé impossible chez l'homme d'acier ('A8aji.âv-:t.oç), l'homme à la poitrine ou au cerveau d'airain (^^alxévTspoq). Il est douteux qu'aucun autre écrivain ait exercé pareille influence sur les contemporains et sur la postérité.
Mais nul ne perd davantage à être connu par extraits. Origène n'est point styliste. Il n'a ni le temps, ni la patience, ni le goût, ni peut-être l'aptitude, — car c'est un talent autant qu'un métier, — de limer ses phrases, d'arrondir ses périodes, d'équilibrer ses antithèses. Il sait dicter, quand le sujet y prête et que l'émotion le soulève, des pages pleines d'éloquence, de chaleur, de poésie, d'éclat ; mais ce qu'on admirait le plus en lui, c'était l'érudition prodigieuse, une clarté qui répand la lumière sur les questions les plus abstruses, un ton modeste empreint de bienveillance, de modération et de sincérité : toutes qualités n'agissant qu'à la longue et qu'on n'apprécie guère dans un recueil de morceaux choisis. La multitude et la variété de ses ouvrages rend difficile une idée d'ensemble. Il faut choisir entre la méthode des auteurs de la Philocalie qui se limitent à trois ou quatre points, et ne présentent qu'un aspect de
cette grande figure ou le morcellement qui rappetisse toutes les lignes et dénature tous les traits. Enfin les controverses origénistes ayant mis en relief un certain nombre de textes qu'il n'est plus permis de négliger, par un effet assez naturel de perspective, ces textes semblent envahir aujourd'hui l'œuvre entière, tandis qu'ils n'en formaient jadis qu'une partie infinitésimale, cantonnés qu'ils étaient dans quatre ou cinq chapitres du Periarclton.
Nous n'avons pas voulu nous défendre contre l'admiration qu'inspirent le génie, le caractère et les vertus d'Origène, mais sans nous dissimuler non plus ses erreurs et ses fautes. « Il nous suffit pour en parler avec honneur, dit fort bien Tillemont, qu'il soit mort dans la communion catliolique, qu'il n'ait donné ses opinions particulières que comme ses pensées propres, en voulant qu'on les distinguât de la foi commune de l'Église, et qu'il paraisse avoir eu un esprit très humble, très soumis à l'Église, très respectueux pour sa doctrine et ses décisions, très attaché à son unité, et très modéré envers ses propres persécuteurs. Il est difficile d'aA'oir lu quelque chose des écrits d'Origène, sans voir que ces sentiments étaient gravés dans son cœur ; et nous ne craignons point de dire qu'un homme qui est dans une disposition si catholique peut avoir des opinions hérétiques, parce qu'il est homme, mais ne peut être hérétique, parce qu'il n'est pas superbe ni attaché à son erreur. » Et pour être certains de n'excéder ni dans l'admiration ni dans l'éloge, nous transcrirons le jugement que portait sur lui saint Jérôme quand il lui fut devenu hostile (2) : c Vous voulez louer Origène ? Louez-le comme je le loue. Ce fut un grand homme dès l'enfance et vraiment un fils de martyr... Il abhorra la volupté, il foula aux pieds l'avarice. Il savait par cœur l'Ecriture et passait les jours et les nuits à la méditer. Il prononça plus de mille
1. Mémoires pour servir à l'hist. eccl., 'S^'onise, 1732, t. III, p. 495.