C .■ ca'byCoogl
— C’est le respect que je vous dois, monsieur, répondit Coîlin, et pas autre chose.
— Mais vous avez déchiré vos chausses; hélas! bon Dieu ! vous seriez-vous blessé?
— N’y prenez pas garde, je vous prie; il suffit que je vous aie rendu mes devoirs. Souvenez-vous une autre fois de ne plus vous opposer à mes désirs.
M. de Coîlin s’élait démis le pouce en sautant par la fenêtre. Le roi, ayant su cette aventure, envoya son chirurgien Félix. Après un pansement assez douloureux, le duc voulut faire honneur au praticien et le reconduire h son tour, malgré toutes les instances du monde, jusqu’aux escaliers. Ils se mirent tous deux à tirer, l’un par la clef, l’autre par la serrure, si bien que M. de Coîlin se démit de nouveau le pouce, et qu’il fallut procéder immédiatement à une seconde opération, plus douloureuse que la première.
L’autre anecdote n’est pas moins singulière, et fait aussi connaître l’originalité du personnage.
Saint-Simon lui-même, en revenant de Fontainebleau, trouva sur la roule un carrosse brisé : c’était celui de Coîlin. Le duc regardait :i sa montre et frappait du pied avec impatience, tandis qu’un mauvais charron de village raccommodait sa voiture. Le roi donnait le soir médianoche aux Tuileries, et, pour rien au monde, M. de Coîlin n’aurait voulu y manquer. Saint-Simon s’arrêta, et olfrit une place, qui fut acceptée avec reconnaissance. Il y avait dans le carrosse quatre personnes, madame de Saint-Simon ayant pris avec elle ses deux femmes. Lorqu’il s’agit de se remettre en chemin, Coîlin s’aperçut qu’on voulait laisser les deux femmes dans le village; il descendit aussitôt de la voiture :
— Votre carrosse est au complet, monsieur le duc,
376 ORIGINAUX DU XVIl" SIÈCLE.
dit-il à Saint-Simon; je vous gûnerais et je préfère rester.
— Au contraire, nous serons plus à l’aise, n’étant que trois personnes au lieu de quatre.
— Vous plaisantez, sans doute. Croyez-vous que je souffrirais qu’on mît ces demoiselles à pied? Madame de Saint-Simon aurait besoin d’elles ce soir, et je serais cause d’une notable incommodité.
> — Elle peut se passer de ces demoiselles pour aujourd’hui.
— Je n’en crois rien, monsieur; puisque madame de Saint-Simon les emmène à Paris, c’est qu’elle désire les avoir ; cela est clair. Il m’est impossible d’accepter votre offre.
— Eh bien ! nous prendrons une des femmes et nous laisserons l’autre.
— Cela ne se peut pas. Si madame la duchesse ne voulait avoir que l’une de ses suivantes, vous n’en iiuriez pas deux dans la voiture.
— Montez toujours. En nous serrant un peu, nous tiendrons tous les cinq : mon carrosse est fort large.
— A la bonne heure ; j’y consens.
Pendant que M. de Coîlin montait, Saint-Simon donna le mot à scs gens, qui fermèrent la portière derrière lui et partirent au grand trot sans les femmes de chambre. Aussitôt Coîlin, furieux de se voir ainsi trompé, sort à moitié son corps par l’une des ouvertures, et crie au cocher d’arrêter, ou qu’il va se jeter sous la roue. Le cocher, fidèle aux instructions, poursuivait sa route, et le duc se serait précipité en effet, si M. de Saint-Simon ne l’eût retenu à bras-le-corps. Il fallut arrêter cependant pour prendre les deux femmes, et, quand les choses furent arrangées à la satisfaction de Coîlin, il fit à Saint-Simon des reproches fort sévères.
— Voici assurément, lui dit-il, l’un des plus grands dangers que j’aie courus de ma vie; car, je vous le déclare sur l’honneur, si vous ne m’aviez point cédé, je me serais infailliblement jeté du haut de la portière. ♦ Par une bizarrerie de la nature qu’on ne saurait expliquer, l’homme le plus poli de l’univers avait un jeune frère dont le commerce était vilainement désagréable, qui ne se gênait pour personne, et faisait parade de son cynisme. Le chevalier de Coilin aurait trouvé moyen de gâter son beau nom autant que le duc l’honorait, si son humeur sauvage et ses goûts de mauvaise société ne l’eussent tenu le plus ordinairement éloigné de la cour. Comme la vertu de la défunte duchesse de Cotlin était au-dessus du moindre soupçon, il fallait que le feu duc eût engendré ce dernier rejeton dans un jour à jamais néfaste, dans un moment de dégoût, à la suite de quelque atroce disgrâce, ou bien pendant une de ces heures funestes où l’esprit du mal se glisse dans l’âme la meilleure, où l’homme le mieux placé au plus beau des emplois se prend à douter de tout, et se demande ce qu’il est venu faire sur ce globe do misère^ Lorsqu’on voit de ces étranges anomalies dans les familles, on en doit conclure que les gens de qualité ne sauraient prendre trop de soin de ne jamais poser le pied dans la chambre à coucher de leurs femmes, s’ils ne se sentent pas parfaitement à l’état normal pour l’esprit comme pour le corps. 11 est impossible de savoir combien le duc de Coilin s’est donné de peines inutiles à tâcher de former le chevalier aux belles manières, à lui prêcher l’amour de la bonne compagnie; il n’obtint en retour de ses avis et de son exemple que des sarcasmes, et de si méchants tours, que nous aurions honte de les raconter. Un seul suffira pour justifier notre répugnance.
378 OniGINATîX Dü XVII' SIÈCLE.
Pendant la campagne de 1672, où Louis XTV assista en personne, M. de Coîlin et son frère furent logés dans une petite ville, par une dame qui les traita de son mieux. Quoique ce fût une simple bourgeoise, le duc se conduisit avec sa politesse accoutumée ; il fit tant de chères à son hôtesse, et déploya si bien sa galanterie, que la dame n’eut pas le loisir de remarquer la différence qui existait entre les deux frères. Le chevalier, d’ailleurs, ne se montra pas trop grossier, et ne commit d’autre faute que de se retirer dans sa chambre aussitôt après le souper, ce que le duc parvint à rejeter sur la fatigue du voyage. Le lendemain, au moment du départ, Coîlin ayant à payer de courtoisie pour deux personnes, se confondit en civilités et en offres de service, tandis que les carrosses de la cour défilaient, de sorte que le sien se mit en marche des derniers. Le chevalier, que ce retard avait impatienté, garda le silence durant trois heures, puis il s’écria tout à coup : t
— Pardieu ! mon frère, il faut avouer que vos intarissables compliments sont quelquefois une infernale chose.
— Chevalier, répondit Coîlié, vous ne pouvez nier que la politesse soit une qualité; on n’en saurait donc trop avoir.
— Je vais vous prouver le contraire. Si vous vous étiez contenté ce matin de remercier votre hôtesse comme tout le monde, sans l’assommer d’un déluge de phrases in.signifiantes, nous ne serions pas à cette heure à la queue de la cour, à portée de mousquet des voitures des dames, et réduits au voisinage des chariots qui portent les marmitons.
— Cela prouve seulement que les autres n’ont pas eu pour leurs hôtes tous les égards qu’ils devaient.
— C’est-à-dire que, du caractè>'e dont vous ôtes, si
l’usage général était de complimenter pendant une heure entière, vous y passeriez quatre heures. Mais, corbleu ! cette fois je vous ai puni de votre damnée habitude de cérémonies.
— Comment cela? demanda le duc avec anxiété.
— Vous croyez sans doute avoir laissé de vous une brillante opinion chez la petite bourgeoise de ce matin; eh bien ! je gage qu’à présent elle regarde vos politesses comme une amère moquerie.
— Je ne vous comprends pas, chevalier.
— Vous allez me comprendre.
Alors le chevalier raconta, en se servant d’expressions révoltantes, qu’à l’instant môme où le duc versait à (lots les paroles gracieuses, lui, se sentant pris d’un de ces misérables bc.soins auxquels la nature ne rougit pas d’assujettir les personnes les plus respectables, il était allé furtivement faire une grossière incongruité dans la chambre où M. de Coîlin avait couché, de sorte que cette vilaine action ne pouvait manquer de lui être attribuée.
A cette nouvelle le duc poussa un cri de rage et fit arrêter son carrosse.
— Qu’on dételle un cheval et qu’on me le donne, s’écria-t-il hors de lui. Je veux retourner à franc étrier.
— Et que pensera le roi si vous n’Ctes pas revenu pour l’instant du couvert et du petit coucher ? observa malignement le chevalier. Ce sera la première fois que vous aurez manqué de faire votre cour.
Dans cette affreuse alternative, le duc se fût arraché les cheveux s’il n’eût porté une perruque pesant deux livres et demie.
— N’importe, dit-il enfin, cédant au devoir le plus pressant, je ne puis supporter l’infàmc soupçon qui va peser sur moi. Monsieur, je vous renie dès ce jour
380 ' ORIGINAIX DU xvn' SIÈCLE.
pour mon frère et ne veux plus avoir aucune relation avec vous.
— Allons, ne vous fâchez pas : c’était nne plaisanterie. Je voulais seulement vous effrayer.
— Jurez-le, monsieur ; jurez par votre salut, ou je ne vous croirai pas.
— Je vous le jure, monsieur le duc, par l’honneur de votre nom !
— Malheureux ! vous êtes indigne de le porter, ce nom que je voudrais pouvoir vous arracher.
— Eh I ne peut-on rire un peu et être un Coîlin ?
— Ne riez jamais avec moi de la sorte, monsieur.
Le chevalier eut bien de la peine à persuader à son
frère qu’il lui avait fait une feusse peur. Coîlin, remonté dans son carrosse, passa la plus triste journée du monde, regrettant à chaque instant de n’avoir pas été vérifier si cet horrible conte n’était pas une réalité. Le menu des courtisans se divertit beaucoup de cette histoire, et le roi lui-même en daigna sourire dans un moment d’abandon; mais en résultat le chevalier n’y gagna que du mépris, tandis que le duc son frère prit une meilleure place dans l’esprit des dames. Ce n’est pas que M. de Coîlin fût un homme à bonnes fortunes; il s’en faut bien. Le respect des convenances était trop puissant chez lui pour le laisser franchir certaines limites qu’on ne dépasse guère sans que l’urbanité se trouve engagée dans une lutte fâcheuse avec la nature, si souvent grossière. Coîlin était trop bien avec le sexe entier pour recueillir des faveurs particulières; il savait se mettre tout d’abord en des termes excellents ; mais au bout d’un mois il se trouvait au même point que le premier jour. Sa vie était un préambule parfait, mais éternel. L’honorable duc était d’ailleurs d’une complexion peu amoureuse. Les passions jettent trop de trouble dans l’âme pour lais-
LE Dl'C DE COILIN.
ser la liberté d’esprit nécessaire à l’homme de cour, et pour cette raison il s’en garda soigneusement. Cependant il paraît certain que M. de Collin se sentit une fois blessé au cœur par les charmes d’une jeune veuve, héritière d’une grande maison de Bretagne; et dès l’instant que cette merveille fut opérée, on pouvait prédire, sans être magicien, que la dame aurait un jour à Versailles le tabouret de duchesse, pour peu qu’elle montrât d’habileté.
Ce fut dans ce môme voyage en Hollande, où le chevalier se conduisit si mal, que Coîlin vit pour ta première fois la marquise de Rergoët à la portière d’un carrosse de la suite du roi. Le duc était à cheval dans ce moment avec d’autres personnes de qualité.
— Je ne sais si je rêve, dit-il en se frottant les yeux; mais je crois remarquer parmi les dames un visage que je ne connais pas.
— Il est étrange en effet, répondit un des seigneurs, que le civil Coîlin puisse découvrir à la ebur une ligure qu’il n’ait pas encore saluée. Je vais vous expliquer ce mystère. Cette jeune femme estla veuve d’un brave officier mort au service dans la marine. Elle est arrivée à Paris le jour môme du départ de Sa Majesté; et comme elle est de bonne famille, elle a obtenu la permission do suivre la cour. On la dit coquette.
— Elle est veuve ! s’écria Coîlin. Le ciel en soit loué !
— EH! que veut dire cela? Est-ce que vous deviendriez amoureux? C’est l’occasion d’utiliser votre savoir-vivre. Je gage que vous n’osez pas abprder cette dame et engager la conversation. Allons, Coîlin, faites le beau; la jolie veuve n’est pas méchante.
Celui qui parlait ainsi n’avait pas achevé, que M. de
Coîlin, portant la main à son chapeau, et sc courbant avec assez de grâce, avait déjà placé son cheval près de la portière en débitant à la dame un lieu commun de galanterie. Il y demeura jusqu’au soir, de sorte qu’en arrivant à ta couchée, les railleurs furent obligés d’avouer que Coîlin et la jeune veuve paraissaient être les meilleurs amis du monde.
Le roi n’allait jamais à la guerre sans sa maison, qui ne s’élevait pas, en campagne, à moins de cinq mille personnes. Malgré les soins et l’exactitude de M. de Cavoie le maréchal des logis, il arrivait souvent que tout n’était pas prêt au moment où la cour quittait les carrosses. Un jour entre autres, après une marche forcée d’environ six lieues, on tomba .au cbâte.au de Brisach, furieuscihent en désordre. Les logements n’étaient pas marqués; les marmitons ne trouvèrent que de mauvais fourneaux, et il n’y avait point d’app.artement conven.able pour le jeu, de sorte que Sa Majesté fut de mauvaise humeur, ce qui acheva de faire tourner les cervelles. Le roi ne pouvait dîner sans les daines, et comme elles n’avaient pas eu le temps de s’habiller, elles assistèrent au repas dans leurs costumes de voyage. Cette noire forteresse de Brisach ressembhait à une prison; tous les cœurs étaient oppressés ; j.amais on n’.avait senti à ce point les horreurs de la guerre. Coîlin avait Tâme navrée de voir le plus grand monarque du monde en ce lugubre séjour; il faillit tomber à la renverse en appren.ant que Mademoiselle, la cousine germaine du roi, n’avait point de rideaux à son lit !
— Nous serons plus heureux une autre fois, messieurs, dit Sa Majesté en sortant de table. Ce que nous avons de mieux à faire, c’est de nous coucher, et de partir dès neuf heures du matin.
Ce puissant prince, en opposant une résignation
tE BDC DE COILIN.
héroïque aux coups de la fortune, rendit un peu do courage à la cour; mais chacun sentit, en se retirant sans avoir fait le brelan et le rcversi, combien il est pénible de voir les tûtes couronnées payer de leur personne dans les occasions d’importance. Coîlin, ayant eu l’honneur du bougeoir, quitta des derniers la chambre royale ; il marchait par les sombres escaliers de la forteresse, et rêvait au triste spectacle du coucher de Sa Majesté dans une chambre mal meublée, lorsqu’une dame éplorée se présenta devant lui : c’était la marquise de Kergoét.
— Vous me voyez dans une cruelle perplexité, monsieur le duc, dit la dame : tout le monde est au lit depuis une heure, et je cherche mon logement sans pouvoir le trouver; mon nom n’est écrit sur aucune porte. M. de Cavoie m’a évidemment oubliée.
Coîlin tressaillit des pieds à la tête ; toute sa personne respira aussitôt l’empressement et le- désir ardent d’être utile. C’était bien autre chose cette fois, que l’alTaire des deux femmes de chambre !
— O ciel ! s’écria-t-il, si j’étais maréchal des logis, je ne survivrais pas à une pareille bévue.
— 11 n’y aurait pas de quoi se tuer, répondit la marquise, flattée de ce tangage chevaleresque.
— Je me tuerais pourtant, je vous assure; mais il ne s’agit pas de faire des suppositions. Il faut que je vous tire de ta peine où vous ôtes. Demeurez un moment ici; je vais chercher Cavoie et vous l’amener.
Le duc poursuivit en vain le maréchal des logis par tout le château. Cavoie, ayant perdu la tramontane, s’éüiit allé loger en ville. M. de Coîlin s’en revint seul et au désespoir'
— Voilà qui devient plaisant, dit la jeune veuve
«fe
384 ORIGINAUX DU XVIl' SIÈCLE.
prenant gaiement son malheur. Il paraît que je vais passer la nuit dans les escaliers. Si je connaissais quelque dame, j’irais lui demander asile, mais je suis nouvelle à la cour...
— Je ne vois donc qu’un parti, madame ; c’est que vous acceptiez mon logement.
— Et vous? dit la marquise avec embarras.
— Ne vous inquiétez pas de moi, je ferai comme je pourrai.
Arrivés à l’appartement du duc, ils ne trouvèrent qu’une pièce, précédée d’une antichambre.
— Le logis n’est pas brillant, reprit Coîlin; mais au moins vous serez chez vous.
— Et mes femmes que je n’ai pu retrouver ! s’écria la dame avec effroi ; je vais mourir de peur, seule dans cette chambre avec des murs si épais et une fenêtre en meurtrière. Encore si la porte pouvait se fermer ! mais la serrure même paraît en mauvais état.
— Pauvre dame ! répéta plusieurs fois le duc
— Et où irez-vous? demanda la marquise.
— Je n’en sais vraiment rien. Mon frère le cardinal n’est pas du voyage.
— Vous contenteriez-vous de cette antichambre?
— Je m’y trouverais parfaitement; mais je crains de vous gêner.
— Ce n’est pas là ce qu’il faut craindre, car votre voisinage me serait d’un grand secours contre la peur; mais...
— Je comprends, madame : les convenances, le soin de votre réputation me font un devoir...
Coîlin allait prendre congé, si la jeune veuve n’eût ajouté :
— Cependant on n’est pas tous les jours à la guerre...
— La terrible chose que la guerre 1
LE DüC DE COILW.
— Et je pense que le désordre qui règne à la cour aujourd’hui sera aux yeux du monde une excuse suffisante.
: — J’aimerais mieux coucher au milieu des bois
que de vous exposer au moindre soupçon.
— Je me ferais scrupule de vous renvoyer à une pareille heure, monsieur le duc, et puis, décidément, je ne suis point tranquille dans ce séjour affreux. Vous m’obligerez en restant près de moi.
— 11 ne m’est plus permis d’hésiter, madame; je dormirai sur une chaise, dans l’antichambre.
— C’est cela, demain nous conterons simplement ce qui arrive, et j’espère que personne n’y pourra rien trouver à blâmer.
— Le premier qui s’en aviserait aurait affaire à moi.
— Monsieur le duc, je n’accepte votre sacrifice qu’à une condition, c’est que vous prendrez un des matelas de mon lit pour dormir à terre.
— Une chaise me suffira, je vous assure.
— J’exige que vous acceptiez le matelas.
Le duc fit une longue résistance; mais la marquise l’ayant menacé de retourner dans les escaliers, il fallut bien se résigner. Les préparatifs du coucher se firent gaiement. Coîlin dut à cette aventure bizarre d’arriver subitement à une sorte d’intimité comme il n’en avait jamais eu avec aucune femme.
— Singulière chose que la guerre I murmurait-il pendant que son valet de chambre raccommodait le lit de la jeune dame. Qui pourrait jamais prévoir de pareils événements?
Le matelas étant disposé avec le manteau du noble duc, M. de Coîlin souhaita le bonsoir à la marquise et SC retira dans l’antichambre. 11 y était à peine depuis dix minutes lorsqu’il entendit des plaintes. Il s’approcha de la porte avec inquiétude.
— Mon Dieu I que je suis donc malheureuse aujourd’hui ! disait la jeune veuve.
— Qu’arrive-t-il encore? qu’avez-vous, madame, au nom du ciel 1
— Le sort a juré que je ne pourrais me coucher ae la nuit. U faudra que j’y renonce si vous ne venez à mon aide.
Coilin ouvrit la porte. La marquise remit à la hâte sa gorgerette, mais non pas assez promptement pour cacher aux yeux du duc empressé des épaules magnifiquement blanches ; quant à ses bras, qui étaient les plus ronds du monde, elle ne songea pas à les couvrir. En voyant ce négligé galant et tant de beautés à demi voilées, le noble seigneur éprouvait un trouble extraordinaire dont il ne pouvait se rendre compte.
— Je ne réussirai jamais à ôter ma robe, dit la dame en riant; il y a par derrière une agrafe que je ne puis atteindre : ces robes à queue sont fort incommodes, et je ne peux pas non plus dormir ainsi tout habillée.
Le duc, ayant détaché l’agrafe rebelle, aperçut un dos charmant et son trouble s’en accrut bien davantage. La pensée lui vint de poser ses lèvres sur une peau plus douce que le velours qui la couvrait; cette étrange tentation lui inspira une terreur prolonde : il avait été sur le point de perdre le respect pour une femme de qualité ! Rappelant à lui sa fermeté, Coilin retrouva bientôt le sentiment de scs devoirs, et triompha de l’esprit du mal dont le soufîle avait p'éüélré un moment dans son âme.
— Étonnante chose que la guerre! dit-il encore en jetant malgré lui sur les charmes de la marquise un regard dont il s’avouait l’indiscrétion.
— Mou cher duc, reprit la dame en souriant, pro-
LE DLC DE COILIN.
mettez-moi que, dans le récit que vous ferez demain, cette circonstance ne sera pas mentionnée. Les méchantes langues sauraient l’interpréter fort mal pour ma réputation.
— Tranquillisez-vous, madame; je jure sur mon honneur de n’en jamais parler, et vous reconnaîtrez que je suis un homme discret, auquel on peut se fier.
— Je n’eu doute pas.
Quoique son ministère ne fût plus nécessaire, Coîlin attendait, sans pouvoir se décider à sortir. La marquise avait dénoué ses cheveux pour les enfermer dans un mouchoir dont elle se faisait une coiffe de nuit. Le duc, transporté d’admiration, eut l’idée de SC jeter aux genoux de la dame pour lui avouer son amour; mais il comprit heureusement qu’une déclaration si grave ne devait point se faire dans un pareil moment. Il y avait alors trop de séducteurs qui abusaient le beau sexe par des offres trompeuses, et pour rien au monde il n’aurait risqué d’ètre confondu avec ces hommes sans conscience. Cependant la marquise ne lui disant pas de se retirer, il demeurait à la contempler en Silence, dans une irrésolution pénible. Il serait sans doute encore dans cotte cruelle position si l’on n’eût frappé à la première porte en criant d’ouvrir de la part du roi.
— Je suis perdue ! s’écria madame de RergoCt.
— Perdue! et pourquoi donc?
— Si on découvre que je suis ici, on croira que nous n’avions pas l’intention de le dire.
— Madame, je ne suis pas de ces gens dont la loyauté puisse être soupçonnée. Rassurez-vous; je prends tout sur moi.
Coîlin passa sans bruit dans l’antichambre et ouvrit au messager du roi : c’était Guitry, le grand maître de la garde-robe.
388 ORIGINAUX DO XVn® SIÈCLE.
— Monsieur le duc, dit-il, le prince de Condé vient d’envoyer au roi quatre prisonniers de qualité. Sa Majesté, ne sachant où les loger, vous prie d’en recevoir un pour cette nuit, M. le comte de Van-Erskom, seigneur hollandais ; mais que vois-je? Que signifient ce désordre et ce matelas à terre?
— Ce n’est rien, Guitry, c’est une sottise de Cavoie; je vous conterai cela demain.
Guitry promena autour de lui des regards de défiance et sortit à regret pour conduire les autres prisonniers.
— Monsieur, dit le duc à son hôte, je suis désespéré de ne pouvoir vous offrir mon lit. Une impérieuse nécessité m’a déjà forcé de le donner à une dame; il ne me reste plus que ce matelas, et je vous le cède de tout mon cœur.
— Monsieur, répondit le prisonnier, qui était aussi d’une politesse ^obséquieuse, jamais je ne consentirai à vous en priver. Je dormirai sur cette chaise.
— Oh! monsieur, je ne me coucherai pas de la nuit, plutôt que de vous voir aussi mal à votre aise.
— Ni moi, je vous assure, à moins que vous ne consentiez à partager le matelas avec moi.
— Je vous générais. Il est trop étroit pour deux personnes.
— Alors gardez-le pour vous seul, je vous en supplie.
— Monsieur, c’est impossible. Je préfère le partager, puisque vous le voulez absolument.
Ils s’étendirent dans leurs manteaux et se couchèrent côte à côte; mais, à force de se reculer l’un et l’autre pour laisser plus de place, ils finirent par s’endormir sur le plancher, avec le matelas entièrement libre entre eux deux.
Pendant ce temps-là Guitry avait porté aux jeunes
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gens de messieurs les ordinaires du roi une étrange nouvelle : Collin était en bonne fortune ! Il avait reçu le messager sur le seuil de sa porte sans laisser pénétrer à l’intérieur, et le prisonnier devait être couché dans 1^ première pièce. Il fallait (ju’il y eût une dame dans la seconde chambre. On fit des gorges chaudes de celte aventure, et, à force d’en jaser, on résolut de s’assurer de la vérité ; mais comment s’introduire dans l’appartement d’un duc, sans risquer de s’attirer une mauvaise affaire?
— Un revenant seul en a le droit, dit M. de Guitry.
— Un revenant ! Voilà le moyen trouvé, s’écrièrent leg jeunes gens. Tout est permis aux habitants de l’autre monde. L’âme d’un ancien prisonnier pourrait fort bien errer dans cette forteresse ; que l’un de nous se déguise en esprit et se glisse dans le logis de Collin.
— Mais il faudrait ouvrir la porte sans bruit.
— Elle tient à peine sur ses gonds.
— Je propose un expédient, dit un des gentilshommes. Nous voici quinze réunis. Prenons toutes les clefs de nos chambres; il s’en trouvera bien une qui entrera dans la serrure.
. — Et qui fera le rôle du fantôme?
— Il faut que ce soit un duc, afin que, s’il en résulte une querelle, aucune objection ne soit élevée sur la qualité des combattants.
I Le duc de Rochefort fut choisi. On l’affubla d’un drap, on lui blanchit le visage, et on lui mit une torche à la main. La serrure fut bientôt ouverte, et le revenant s’étant introduit, les gentilshommes se retirèrent doucement. *
M. de Coîliii se réveilla dès que la lumière frappa son visage, tandis que son compagnon de lit, qui s’était battu rudement la veille, demeura plongé dans un sommeil profond. A cette effrayante apparition, le
300 ORIGINAUX nu XVII' SIÈCLE.
premier mouvement de 6oîlin fut de saisir un pistolet et de coucher en joue le fantôme. Il allait tirer et envoyer le faux esprit dans la tombe si M. de Rochefort, avec un admirable sang-froid, n’eût imaginé de faire un grand salut. Coîlin pensa aussitôt qu’une ftme si honnête devait appartenir à un seigneur de l’ancienne cour fameuse par les belles manières. Il déposa son arme, et, s’inclinant à son tour devant le fantôme, il lui demanda ce qu’il pouvait pour son service. Rochefort, craignant d’ôtre reconnu s’il parlait, jugea prudent de garder le silence et fit signe au duc de le suivre.
— Je suis h vos ordres, répondit M. de Coîlin avec sa civilité habituelle; veuillez passer devant et ibe montrer le chemin.
Le fantôme parcourut au hasard les corridors du chùtcau. Il avait acquis la certitude que Coîlin n’était pas en bonne fortune, et ne savait où conduire son homme ni comment mettre fin à celte promenade.
Il imagina d’éteindre son flambeau, et il l’inclinait déjc^i pour mettre le pied sur la flamme lorsque le duc le pria fort poliment d’arrêter.
— Permettez-moi de vous faire une observation, dit Coîlin. Je présume que c’est ici le lieu où l’on vous a enseveli, et que vous désirez être porté en terre sainte.
L’esprit fit un signe de tête affirmatif.
— Eh bien ! je serais fort en peine demain pour retrouver la place, si vous me laissiez dans l’obscurité. Veuillez, si cela ne vous gêne point, me prêter celte torche; elle me servira di* même coup à regagner mon logement. Excusez-moi, je vous prie; c’est • le désir de vous être agréable qui me fait commettre cette indiscrétion, et je présume que la lumière ne vous est pas absolument nécessaire.
M. de Roclicfort donna le flambeau.
— A présent, reprit Coîlin, vous pouvez compter sur mon zèle à vous satisfaire. Avant de quitter ce château, je ferai chercher votre corps et dire une messe pour votre repos. Je suis flatté de l’honneur que vous m’avez fait de me choisir pour cet emploi; c’est une marque d’estime à laquelle je suis extrêmement sensible, et vous pouvez me tenir pour votre très-humble serviteur.
Le duc prit congé du fantôme le plus civilement du monde et retourna se coucher, laissant Rochefort dans les escaliers, où il pensa se rompre le cou et demeura une grande heure sans retrouver son chemin.
Malgré toute sa diligence, Coîlin arriva le lendemain au lever du roi comme l’histoire du revenant venait d’étre racontée.
— Eh ! venez donc, mon cher Coîlin, dit Sa Majesté. Un étrange soupçon a plané sur vous hier. On vous accusait d’avoir mené à mal une de nos dames, de l’avoir entraînée jusque dans votre chambre pour la nuit.
— R paraît, répondit le duc, que la calomnie n’a pas perdu son temps ce malin.
— L’accusation était si terrible que les morts en sont sortis de leurs tombeaux; mais ils n’ont pas trouvé sujet de vous faire un reproche. Dites-nous à présent ce que vous cachiez avec tant de mystère au fond de votre chambre.
Coîlin conta tout ce qui était arrivé avec une bonne foi que personne n’osa mettre en doute; puis il se tourna vers le grand maréchal des logis, qui était présent, et, le regardant avec l’air de l’intérêt et de la pitié, il ajouta :
— Mon pauvre Cavoic, je suis au désespoir d’être
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contraint de dire à Sa Majesté la faute que vous avez commise hier; mais vous devez comprendre que l’honneur me fait un devoir de ne rien taire.
— Nous pardonnerons à Cavoie, reprit le roi; mais il faut que je vous félicite, monsieur de Coilin, du bonheur que vous avez de jouir d’une excellente réputation. Si la marquise de Kergoët avait accepté la chambre de quelque mauvais sujet, comme Lauzun ou M. de Guiche, jamais on n’aurait voulu croire que les choses se fussent aussi bien passées. Voilà ce que c’est, messieurs, qu’une vie exemplaire. Les apparences trompeuses ne sont funestes qu’aux gens suspects à bon droit. Madame de Kergoët n’a rien à craindre de la médisance.
— Je l’espère, dit Collin; car si Votre Majesté veut bien m’en donner l’autorisation et que la marquise accueille favorablement l’offre de ma main, je l’épouserai au retour du voyage.
— Ah ! vous en êtes donc devenu amoureux cette nuit?
— Sire, je l’étais avant cette aventure.
— Eh bien, je vous donne carte blanche.
Le premier mariage qui fut célébré à la fin de la campagne fut celui du duc de Collin et de la marquise de Kergoët. A la conduite un peu légère de la jeune veuve, on pourrait penser qu’elle a donné des soucis à son mari. Ce serait une grande erreur. En recevant, un nom illustre et le tabouret, elle comprit toute la gravité de sa position et n’eut jamais l’idée de faire une tache à ce nom si estimé. Il ne faut pas croire non plus qu’avec sa politesse extrême M. de Collin fût un homme privé d’énergie et de volonté, ineapable de guider une femme sans expérience à travers lés écueils d’une cour. Avant la fin de cette même campagne oii il devint amoureux de la mar-
quise, il eut occasion de montrer son caractère sous une face qu’on ne connaissait pas encore.
Autant M. de Coîlin avait de courtoisie pour ceux qui restaient en de bons termes avec lui, autant, lorsqu’on s’avisait de lui manquer, il se montrait prompt . à la vengeance et difficile dans la réparation de l’insulte. 11 n’est pas étonnant que, dans le pays le plus civilisé de l’univers, un long temps se soit écoulé sans qu’il se rencontrât une circonstance où le noble duc fût contraint de dépouiller sa bienveillante urbanité pour l’implacable fureur d’un lion en courroux. Cependant, un beau jour, le monde eut tout à coup cet effrayant spectacle.
C’était le soir de la prise de Mons. Le maréchal des logis n’avait commis, cette fois, aucune erreur, et si chacun eût pris son parti des petits désagréments inévitables en temps de guerre, il ne serait rien arrivé de fâcheux; mais M. dfe Créqui, trouvant mal commode le logement qu’on lui avait donné, s’en alla délibérément en choisir un autre à sa convenance, et, sans égard pour l’inscription à la craie, qui portait ces mots : « M. le duc de Coîlin, » l’imprudent s’établit dans l’appartement du noble seigneur, en se disant sans doute : « Coîlin est un homme si poli, qu’on n’a pas à craindre de le mettre en colère. )>
Si M. de Créqui s’y était pris civilement, et s’il avait seulement témoigné le désir de faire un échange, Coîlin serait plutôt allé dormir à la belle étoile que de répondre par un refus; mais en voyant qu’on s’était permis de traiter aussi légèrement un homme de sa qualité, il se sentit transporté d’indignation. Il courut à l’appartement du maréchal de Créqui, le frère de l’usurpateur, et qui, ayant un commandement à l’armée, était magnifiquement logé. Il trouva ce logis encore vacAnt, et en prit possession ; puis il
posta ses valets à la porte, le pistolet au poing, en leur ordonnant de massacrer quiconque voudrait forcer le passage.
Le maréchal ne tarda pas à paraître.
^ — Monsieur, lui cria Coîlin, votre frère s’est in-
solemment établi chez moi; je vous conseille de lui donner une semonce, car si vous prenez parti pour lui, le sang va couler ici, je vous en avertis.
— Eh ! ne vous fâchez pas si fort, répondit le maréchal ; nous ne nous égorgerons pas pour si peu, mon cher Coîlin. Gardez mon logement, si vous voulez; je vous promets de gronder comme il faut mon frère.
— Ce n’est pas assez, monsieur, ce n’est pas assez ; il me faudra encore des excuses, et cela en public, ou bien je porterai plainte au roi; et si on ne me rend pas justice, il y aura entre nous une guerre éternelle à ce sujet. Nous verrons si Sa Majesté souftrira que le désordre se renouvelle chaque soir.
— Allons, dormez tranquille, Coîlin; tout s’arrangera.
Le lendemain le différend fut soumis au roi, qui approuva Coîlin en tous points, et fit à M. de Créqui des reproches fort durs. L’accommodement entre les deux seigneurs ne se fit pas sans beaucoup de peine, et ne serait jamais arrivé à bien sans l’entremise de Sa Majesté. Celte affaire donna la plus haute idée de la fermeté de Coîlin, et lui gagna davantage l’amitié du monarque. Depuis ce jour on ne plaisanta plus autant sur la civilité du noble duc, qui n’en demeura pas moins l’homme le plus poli de France et de Navarre.