‹ Originaux du XVIIe siècleChapitre 22 sur 24 · SL · texte numérisé non relu

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mais montré par force mon bonnet de nuit à de jolies lilles; mais quelquefois...

Le duc s’arrêta, voyant autour de lui toutes les lèvres pincées.

— Votre aventure n’est pas pour en mourir, mon enfant, dit madame de Rambouillet. Moi, qui ai un mari, je sais qu’on peut voir un bonnet sans horreur.

— Comment avez-vous pu en prendre l’habitude, madame?

— Cela vient tout seul.

— Je ne trouve pas précisément que cette aventure soit triste, dit M. Des Yveteaux.

— Triste, triste? répéta plusieurs fois la vicomtesse d’Auchy. Monsieur Voiture, est-ce que triste n’est pas une expression à bannir de la conversation? un méchant mol?

— Non, madame; vous le pouvez prononcer sans crainte.

— Mon cher Gombauld, dit la marquise, mon beau ténébreux. Usez-nous donc quelques vers.

Gombauld rougit, comme s’il eût eu vingt ans. Mais il se mil à côté de Voiture, qui ne voulait point céder la cheminée. Il récita de mémoire le sonnet suivant :

Je consens à ma peine, et, pour la soulager,

J’ai recours à rol>jet qui la rend animée.

D’une si douce ardeur mon âme est consumée,

Qu’une faveur du ciel ne pourrait m’obliger.

Quand de feux et de traits Philis est tout armée,

C’est avecque plaisir que je cours au danger ;

Et quand de mon audace elle se veut venger,

C’est lors que ma douteur en est toute charmée;

Mais à la (in ma vie éprouve i.'int de morts.

Qu’il faut (|ue je succombe à de si doux efforts,

El qu’jivccque le cœur je perde la i>arole.

Oigi t izei::

LES PRÉCIEUSES

Dieu ! qu’un bonheur extrême est proche du malheur !

Je ne saurais juger si mon âme s’envole

Ou de trop de plaisir ou de trop de douleur*:

— Oh ! que cela est beau ! s’écria le duc enthousiasmé. Voilà du moins qui est du plus galamment tourné que je connaisse. Monsieur de Gombauld, je vous tiens pour l’homme du meilleur goût. Ce que vous faites est clair et facile en même temps que... Diable ! le mot m’échappe. N’importe ! le transport où je suis m’excuse suflisamment.

Toutes les dames firent chorus avec M. de Montmorency.

— Ce Gombauld, répétait le marquis de Montausier, qu’il dit bien ! et qu’il connaît à fond le friand des choses ! Quelle délicatesse de sentiments ! Que ce qu’il fait est de qualité !

— Et que la passion a de décence dans sa bouche ! disait mademoiselle Paulet!

— J’ai un furieux tendre pour ses vers, dit la vicomtesse d’Auchy.

— Et moi de môme, crièrent les précieuses, un tendre tout particulier.

— Malherbe, à mon sens, dit M: Conrart, est du dernier bourgeois à côté de ceci.

— Gombauld, mon ami, dit M. Des Yvetaux en faisant une pirouette, il me monte une incertitude à la gorge au sujet de l’un de tes vers. Tu as écrit :

Hais à la fin ma vie éprouve tant de morts.

J’aimerais mieux mon âme que ma vie. L’antithèse est une si belle chose, qu’il la faut ménager.

’ Ce sonnet tie Gombauld est, à mon avis, le plus mauvais qu'il ail produit; mais c'est un de ceux qui lui ont fait le plus d’iioniicur en son temps.

284 OBIGINAUX DU XMI* SIÈCLE.

Gombauld promit de changer ce vers; mais il n’en fit rien, car on le trouve dans ses œuvres tel qu’il l’avait récité.

— Çà, reprit Des Yvetaux, je n’ai pas encore trouvé matière à rire dans tout ce que nous avons dit aujourd’hui.

— Rire ! s’écria madame de Rambouillet; voilà encore un mot que je ne puis m’empécher de trouver trivial. Si nous le changions, messieurs? Qu’en pensez-vous?

— J’en suis d’avis, dit la vicomtesse; il me déplaît fort aussi. Remplaçons-le par quelque chose de gracieux.

— Si nous mettions en notre vocabulaire : Donner cours à sa gaieté'}

— Gaieté n’est guère mieux, dit la marquise; cela sent le petit monde.

— J’ai votre affaire, assura M. Conrart. Il faut dire: Montrer l’ameublement de sa bouche.

— Oh 1 c’est trop l'image d’une grimace, dit la belle Julie, qui avait les dents mauvaises.

— Que pensez-vous de ceci? hasarda mademoiselle Paulet : Perdre son sérieux ' ?

— C’est hardi, mais de bon goût.

— L’expression est recherchée, dit la marquise. Les autres en feront à leur idée; pour moi, je l’adopte.

Voiture venait de s’approcher de la sœur de Chapelain, et la regardait très-attentivement. Cette demoiselle était digne en tout point du chantre de la Pucelle. Avare comme lui jusqu’à montrer un vérita-

> On voit que la fantaisie de mademoiselle Paulet s’est installée jusque dans le langage familier. On peut juger par là dç riiiQueuce des précieuses.

LES PRÉCIEUSES. 285

l)lo génie dans les moyens d’épargner ses chétives dépenses, elle réussissait à porter ses hardes trois fois plus longtemps que les autres femmes, sans y avoir beaucoup de mérite, puisqu’elle les gardait bravement, en dépit des taches et de l’usure. Roide comme un portrait de famille et compassée autant que son frère, mademoiselle Chapelain n’avait de jeune que son âge. Voiture, en examinant sa toilette, qui était, à vrai dire, fort bizarre par le choix des étoffes et la coupe des robes, ne lui causa pas le moindre embarras. Elle était de ces créatures à part, que rien ne saurait-troubler.

— Vous avez là, disait Voiture, un joli pou-de-soie, mademoiselle; c’est affaire à vous pour bien choisir les morceaux. 11 me semble voir le fauteuil de feu M. le connétable ayant pris une forme humaine. Ah! que je me voudrais asseoir sur votre giron, et me faire porter ainsi à travers la ville par quatre mulets baptisés !

— Allez, vous êtes un petit fou, dit la demoiselle. Je sais que vous me choisissez pour but de vos railleries; mais j’oppose aux pointes de votre malice le bouclier de mon indifférence.

— Que n’ai-jc une armure pareille contre les traits de vos meurtrières! Mais quel combat avez-vous livré, bon Dieu ! pour que vos manches soient aussi noires et chiffonnées?

— Eh ! ne vous gênez point ; critiquez mes manches à votre aise. Je saurai bien me venger de vos satires,

— Je les veux mettre dans mes vers, pour vous prouver combien je suis dévot à tout ce qui vous touche. Je les rendrai immortelles par ma plume, comme vous les voudriez voir par leur solidité.

La marquise devina de loin qu’il y avait une improvi.salion sous jeu, et vint aussitôt secourir Voiture.

— Ce n’cst pas, lui dit-elle, un sujet à méditer longtemps pour un esprit comme le vôtre. Il faut rimer à l’instant sur les manches de mademoiselle Chapelain.

— Oh ! s’écria la demoiselle, je donne le champ libre à sa méchancheté s’il nous fait un impromptu.

— Un impromptu, dit Voiture, je n’oserais m’y hasarder, de peur de m’emhourber en chemin.

— Allons, Voiture, embourbe-toi, dit M. Des Yveteaux.

— Il en meurt d’envie, murmura Gombauld.

Voiture ne se laissa pas prier davantage, et, après

avoir feint de se recueillir un peu, il débita lentement les vers qui suivent, en ayant soin de s’arrêter entre chaque stance, pour donner aux précieuses le loisir d’admirer.

Vous qui tenez incessamment Cent amants dedans votre manche,

Tenez-les au moins proprement.

Et faites qu’elle soit plus blanche.

Vous pouvez avecque raison,

Usant des droits de ta victoire,

Mettre vos galants en prison;

Mais qu’elle ne soif pas si noire.

Mon cœur, qui vous est bien dévot Et que vous réduisez en cendre.

Vous le tenez dans un cachot Comme un prisonnier qu’on va pendre.

Est-ce que, brûlant nuit et jour.

Je remplis ce lieu de fumée,

Et que le feu de mon amour En a fait une cheminée?

LES PRÉCIEUSES

— - OÙ ce garçon-lù va-t-il chercher tant d’esprit? s’écria M. de Montiriürency.

— Ah I que nous sommes heureuses de vivre dans le mémo siècle qu’un si grand génie ! murmuraient toutes les dames, prêtes à s’évanouir de plaisir.

Chapelain seul souriait méchamment ; mais c’était par envie et par ressentiment de l’affront fait à sa sœur, qui ne paraissait pas démontée de ces attaques et applaudissait comme les autres.

Cependant la marquise ayant repris gravement sa place près de la cheminée, les dames se rangèrent en cercle, comprenant que le moment était vejiu d’entamer la conversation sérieuse. D’après ce qui était réglé à l’avance, deux des précieuses causèrent à voix basse de Spinola et du prince d’Orange. Madame de Rambouillet se mit en tiers, et le sujet posé sur le tapis fut bientôt 1a gloire. On trouva l’occasion de flatter agréablement le maréchal à l’article des talents militaires, que madame de Rambouillet se chargea seule d’approfondir. La princesse de Condé dit merveilleusement sur la distinction entre l’honneur et la gloire. Mademoiselle Paulet phrasa joliment sur la gloire d’étre aimée d’une personne de mérite. M. Chapelain rappela bien à propos que les Romains avaient placé le temple de l’honneur proche de celui de la vertu, comme pour apprendre qu’il y fallait passer d’abord, et que par l’honneur ils entendaient les qualités qui vous font tenir pour vertueux; preuve que les anciens étaient beaux esprits en tout. On en vint alors à comparer ingénieusement les conquêtes militaires avec celles de l’amour, et il fut dit un torrent de choses délicieuses. Nous ne mettons pas ce torrent sous les yeux du lecteur, parce qu’il coula trois heures durant.

— La gloire n’est point faite pour les femmes, di-

28S oniGiNArx du xvii' siècle.

sait la marquise, car il faut, pour conquérir, que nous soyons belles, et une personne d’une grande beauté ne mérite, selon moi, pas plus de gloire qu’un guerrier qui viendrait à bout d’une petite vjlle avec une armée de cent mille hommes cl une intelligence dans la place. Je fais principalement consister la gloire des dames en leur esprit, lorsqu’il est au-dessus de leur beauté, et qu’elles ont, en un mot, assez de mérite pour être encore aimées quand elles ont perdu ce qui les rendait belles.

Après en avoir dit beaucoup sur ce ton, la marquise céda la pa,role à un autre, qui ne parla pas moins longuement. La compagnie était dans le ravissement, et chaque visage trahissait celte pensée secrète :

— Il n’y a pas dans le reste du monde de quoi former une seconde réunion comme celle-ci.

Lorsqu’on en fut arrivé au chapitre des grands capitaines, M. de Montmorency trouva un joint pour placer la tirade arrangée par son poète. Malheureusement il s’embarrassa fort dans la dernière phrase ; mais il remua le bras droit avec tant de grâce que la marquise, lui soufflant le mot qu’il cherchait, ajouta en même temps :

— Que cela est bien pensé, monsieur le maréchal I

Aujourd’hui que cette terre est livrée à une génération futile et énervée, qui ne prend de plaisir à rien, si ce n’est d’un goût rehaussé, ces belles conversations semblent glaciales ; mais alors, qu’on se plaisait à écouter une ingénieuse définition de la gloire ! un discours piquant sur les conquêtes amoureuses I une fine appréciation des nuances qui distinguent deux choses presque semblables ! un parallèle surtout ! Ah ! si j’avais eu le bonheur de naître en ce siècle du bon langage, que j’aurais eu un furieux tendre pour les parallèles! Mais je gage que, si je

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LES PRÉCIEUSES. 289

donnais ici la moitié des périodes qui se débitèrent ce joiir-Ià dans la chambre bleue, le lecteur tomberait endormi avant la page 3G0 seulement. Ainsi l'amour du beau se perd tous les jours davantage.

La conférence sur la gloire durerait encore sans doute si les valets ne fussent venus présenter des rafraîchissements. Le feu de la cheminée s’était ralenti, et la discussion n’étant pas de nature à réchauffer beaucoup la compagnie, on sentit du froid. La marquise commanda à scs fidèles de ranimer le foyer, et, malgré la recherche de ses expressions, on exécuta ses ordres, parce que tes laquais de cette honorable maison étaient habitués au divin phébus des précieuses. Cependant, comme le feu avait peine à se rallumer, M. de Rambouillet dit à son valet :

— Cela n’ira jamais bien si vous ne prenez la petite maison d’Éole.

— Qu’est-ce, monsieur le marquis, que cette maison? demanda le grossier personnage.

— Eh ! c’est le soufflet. Ne savez-vous pas qu’Éole Otait le dieu des vents?

— Excusez-raoi, monsieur le marquis, je ra’cn souviendrai pour une autre fois.

— Que ces gens sont imbéciles !

— Voilà encore de ces mots, que je n’aime pas, dit la marquise : sot, bclitre, imbécile; cela sent l’injure, et par conséquent le populaire.

— Si nous mettions en place de ces expressions quelque chose de meilleur ton ! demanda la princesse de Coudé.

— J’en suis d’avis.

— 11 serait mieux de dire un homme privé des faveurs de nature.

— On s’y pourrait tromper : la laideur est aussi

une disgrâce naturelle. ' ,

290 ORIGINArX DD XVII' SIÎSCLE.

— One pensez-vous de ceci? dit mademoiselle Paulet : Un être d’intelligence épaisse?

— J’aime cette locution, s’écria la marquise. Je ne veux plus dire autrement. Adoptons cela, mesdames.

Le mot de mademoiselle Paulet eut l’approbation générale et fut enregistré au vocabulaire précieux, d’où il est passé dans la langue la plus bourgeoise, car les petites gens s’appliquaient à imiter en tous points la cour.

Pour se délasser de la grande tension d’esprit causée par la conférence, on fit des historiettes. On joua des gants de frangipane à qui dirait l’anecdote la plus plaisante. Des Yveteaux conta qu’ayant laissé la porte de son jardin ouverte, une jeune mendiante y était entrée, et que, voyant à cette malheureuse une figure honnête, il l’avait recueillie et lui confiait, depuis peu, le gouvernement de sa maison. Voiture raconta que, dans une promenade avec madame Sainctot, cette dame, en voulant sauter un fossé, était tombée sur les mains et que la chute avait relevé ses robes de façon à donner un spectacle assez étrange. Le sujet était difficile à aborder devant la compagnie. Voiture s’en tira avec une adresse merveilleuse. Il avait envoyé le lendemain à madame Sainctot les vers suivants :

Je m’étais gardé de vos yeux ;

Votre visage gracieux,

Qui peut faire pâlir le nôtre,

Contre moi n’ayant point d’appas.

Vous m’en avez fait voir un autre De quoi je ne me gardais jias.

M. de Montmorency, enhardi par le succès de cette histoire, voulut risquer une anecdote que Patru lui

LES PRÉCIEUSES

avait contée, peut-être avec l’intention ae le jeter dans un écueil, car ce petit avocat n’aimait point le monde précieux.

Il faut remarquer en passant que la bonne société était alors divisée en deux classes très-distinctes. Les gens qui ne voyaient pas la marquise avaient encore un langage aussi plein de grossièreté que celui de l’hôlel de Rambouillet avait de recherche. Tandis qu’on proscrivait avec acharnement, d’un côté, des expressions souvent fort innocentes, de l’autre on continuait à se servir de mots réputés aujourd’hui orduriers; de sorte que l’anecdote racontée délicatement par Voiture pouvait bien être dite ailleurs, dans le môme moment, de façon à faire rougir la personne la moins prude.

M. le maréchal, partagé entre les deux partis, et fréquentant les gens de tontes sortes, se serait trouvé plus à l’aise pour faire des contes à messieurs les gardes qu’à des précieuses ; cependant il s’embaraua dans son récit Si tout hasard.

— Le petit Patru, dit-il, se trouvait, il y a quelques jours, au cabaret avec d’autres avocats, scs confrères. Un officier qui dînait dans le même lieu eut querelle avec un marchand, et, la dispute s’échauffant, le bourgeois fut frappé à la joue : « Monsieur, dit Patru, je vous fais compliment; vous avez reçu là un fort beau soufflet. — Monsieur Patru, répondit l’homme sans s’émouvoir, vous êtes bien honnête. Je m’estime plus heureux (pie ce bravache qui me vient quereller, puisque le coup qu’il m’a donné m’a valu votre compliment. Encore que je ne porte point d’épée, je manie les armes assez proprement, et lorsque j’aurai rendu à ce domestique du roi la monnaie de son écu, si vous lui adressez aussi des politesses, il les pourra bien recevoir avec une grimace fort laide. Allons,

lES PHKCIECSES. 293

moi, morbleu! Scmblc-l-il pas que je gardais les vaches pendant que vous étiez sur les coussins? Je parle franchement ma langue naturelle, et je commence k m’ennuyer de vos puérilités. Ventrebleu! ce que j’ai dit est tout simple; ceux qui s’en fâchent n’ont qu’à me faire savoir s’ils ne me trouvent pas d’assez bonne maison pour les visiter.

Les précieuses poussèrent des gémissements lamentables à chacune des vertes exclamations du maréchal, ce qui acheva de lui enlever son sang-froid, àl. de Montmorency n’était pas commode à manier quand il avait les oreilles échauffées.

— Oui! vive Dieu! poursuivit-il en s’adressant toujours à la princesse, parce que vous dites mille sornettes, croyez-vous pas avoir gagné déjà le paradis et que les autres sont des chiens galeux? Apprenez qu’un homme de ma qualité, qui fait état de battre les ennemis du roi, n’a pas le temps d’apprendre par cœur vos balivernes. Je n’ai rien dit d’ailleurs de si’ singulier. Je ne conterais pas la chose autrement à Sa Majesté elle-même. Voilà comme, à force de raffiner, on tombe dans le ridicule. Aussi bien j’ai do plus graves affaires à traiter que vos tripotages de grammaire, et je m’en irai bien volontiers ailleurs, pour ne pas vous envoyer à tous les diables.

— Monsieur le duc, s’écria le marquisau désespoir, ne nous quittez pas ainsi, je vous en supplie. Malgré tout le resjiecl que je dois à madame la princesse, je ne jiarlage pas son opinion. Je n’ai rien remarqué de choipiant dans le récit que vous nous avez fait. 11 m’a même fort diverti.

— Je m’en, soucie fort peu, continua le maréchal toujours irrité. Je ne suis pas pour divertir les gens. C’est bien plutôt mon métier de leur tailler des croupières. Je laisse à ceux qui cnülent de méchantes

294 ORIGINAUX nu xvii' siècle.

rimes le soin d’amuser les oisifs et les mijaurées. Je ne vous en veux pas, marquis, Mesdames, je suis votre serviteur et vous vide le plancher.

Ayant ainsi donné à chacun son coup de griffe, le maréchal traversa fièrement l’appartement et gagna son carrosse sans se retourner aux révérences de M. de Rambouillet, qui le suivit au pas de course jusqu’il la rue.

Après celte incartade, la précieuse assemblée resta dans une confusion impossible à décrire. On en parla huit jours de suite. On fut obligé de chercher des tours de phrases ingénieux pour qualifier la conduite du maréchal comme elle le méritait, sans blesser cependant les convenances qui nécessitaient des égards pour un personnage aussi illustre par la naissance que par le pouvoir et le mérite. On se remit peu à peu de ce grand trouble. Au bout d’un mois on ne pensait presque plus à cette aventure malheureuse.

Madame de Rambouillet, qui se mettait sans cesse en frais d’imagination pour surprendre agréablement ses amis par quelque nouveauté, fit une heureuse diversion à l’événement qui occupait les habitués de l’hôtel.

Des ouvriers travaillaient la nuit, depuis longtemps, à construire une chambre neuve à la suite du petit salon; la marquise leur commanda de faire diligence, et la chambre nouvelle se trouva bientôt achevée. Un soir qu’on ne s’attendait à rien, Arthénice souleva une tapisserie derrière laquelle on vit avec étonnement apparaître un' boudoir délicieux. Le reste de rhôlcl était trop bien voué au culte du bel esprit pour que cet appartement reçût une destination profane. On rima sur le joli boudoir, qui fut baptisé la loge de Zgrphce. C’était comme la sacristie de l’église, dont

LES PHÉCIEUSES.

la chambre bleue représentait le grand vaisseau. M. Chapelain apporta, dès le lendemain de l’ouverture, une ode copiée sur parchemin par un habile calligraphe et la suspendit au cou d’une statue. Il disait en vers charmants que cette loge était construite pour y mettre Arlhénice à l’abri des atteintes du temps.

L’hôtel Rambouillet survécut au maréchal de Montmorency, qui mourut généralement regretté, mais du supplice des traîtres au roi. Les précieuses devinrent si nombreuses qu’il leur fallut plus d’un temple. En 1060, elles en avaient par toute la ville. La maison d’.Vrtbénice demeura toujours en première ligne. Les deux seules rivalités dignes d’être mentionnées sont le salon de la vicomtesse d’.\uchy, qu’on appelait la petite académie, et les samedis de Sapho (mademoiselle Scudéry). Le reste est demeuré obscur; mais il n’est personne aujourd’hui qui n’emploie, au moins une fois par jour, et sans s’en douter, quelqu’une des expressions introduites dans la langue par ces illustres daines

Jean de Gassion était fils du président au parlement de Pau. A dix-huit ans, comme il finissait ses études au collège des jésuites, monsieur son père lui dit fort gravement :

— Mon tils Jean, je suis satisfait; vous ôtes un des lions latinistes du pays, et, quoique vous soyez le troisième de mes enfants, il me faut tenir compte de votre savoir et de vos dispositions. Je vais solliciter votre entrée dans la magistrature de cette ville, et, avant peu, je vous choisirai une femme digne de vous.

A ces mots, le jeune homme recula de trois pas; il pâlit, comme s’il se fût agi de le mener pendre.

— Une femme ! s’écria-t-il, je n’oserais l’épouser, monsieur. Elle ne voudrait pas de moi ; je ne me marierai jamais, si vous voulez le permettre, et pour ce qui est de la magistrature, je n’y réussirais point. Je n’ai qu’une vocation, c’est de faire la guerre.

— La guerre ! dit à son tour M. le président. Vous iriez donc tuer les créatures de Dieu à grands coups d’épée? N’importe, mon fils Jean ! puisque c’est votre vocation, vous serez militaire ; mais songez bien à une chose que je vais vous dire : une fois dans les armées du roi, faites que j’entende parler de vous comme d’un brave, ou bien ne reparaissez jamais devant mes yeux,

Jean, ivre de joie, se jeta aux pieds de son père. M. de Gassioii promit de lui donner l’équipage convenable à un bon gentilhomme.

— Ne vous mettez pas en dépense pour moi, répondit Jean. Gardez votre argent pour mes frères qu’il faut établir. Avant six mois je serai mort, ou j’aurai déjà fait du chemin; ej, ne parlons plus de femmes, car, je vous l’avoue, à l’exception de madame la présidente, je crois que, de ma vie, je n’en regarderai une eu face, tant ce sexe m’intimide ! Ayant la vilaine figure que voilà, je ferais un triste galant; il me faut donc imiter le grand Duguesclin, et dire comme lui : « Puisque je suis laid, je veux être bien hardi. »

A la vérité, Jean de Gassion n’était pas beau ; mais la eraintc qu’il avait des femmes lui faisait exagérer sa laideur. Sa taille, petite et large, dénotait une vigueur musculaire qui ne déplaisait pas à toutes les belles ; malgré scs sourcils épais et son air un peu sauvage, ses yeux vifs, qui trahissaient son grand cœur, donnaient à sa physionomie quelque chose de fier. Il était, de plus, leste, adroit et bon cavalier. Si le ciel lui eût donné plus de savoir-faire et d’esprit de cour, il eût été l’un des heureux de son siècle; mais la brusquerie et la roideur de son caractère lui ont nui singulièrement.

Le président n’avait pour tout équipage qu’un vieux cheval borgne; il le céda sans regret. II donna l’un de ses valets, acheta des armes de Bayonne et mit de bons écus dans la poche du jeune aventurier. Toute la famille alla reconduire M. Jean hors de la ville, sur des ânes, et madame la présidente pleura bien fort en embrassant son fils, dont le cœur palpitait de joie et d’espérance. Ainsi font les jeunes gens, qui dévorent l’avenir et ne sentent pas les douleurs de

ORIGINAUX DU XVll' SIÈCtE.

la séparation ! La vénérable dame avait bien raison de pleurer, car elle ne devait plus revoir son enfant.

Le voyage de M. Jean ne fut pas heureux d’abord. Son vieux cheval mourut de chagrin dès qu’il se vit sorti de la province du lléarn, qu’il n’avait jamais quittée. Des filous dévalisèrent notre chercheur de fortune dans une auberge; mais Gassion ne fit qu’en rire, et disait :

— Cela ii’esl rien; te bonheur m’attend à ma première campagne : c’est au champ de bataille qu’il m’a donné parole.

En effet il se distingua si bien comme simple volontaire dans la guerre de la Valleline, qu’on lui accorda une lieutenance, puis une compagnie. Il passa au service du prince «le llohan, qui le remarqua bientôt pour le plus brave et le plus intelligent de ses officiers.

Les historiens ont assez parlé des beaux faits d’armes de M. de Gassion, il ne nous appartient pas d’aller sur leurs brisées; nous aurons seulement occasion de raconter quelques traits isolés, que tout le monde ne connaît pas. Gassion avait une promptitude incroyable résoudre et è trouver le meilleur moyen de se bien tirer d’affaire dans les passes difficiles. Il possédait surtout cette force de volonté communicative, qui donne la confiance au soldat et domine les événements. Pendant les vingt années qui suivirent son départ du Béarn, il ne fut pas en tout six mois sans faire la guerre, hormis le temps qu’il resta dans son lit à cause de ses blessures; encore reprit-il plus d’une fois les armes malgré le médecin. C’est pourtant de ce petit nombre de jours oisifs que nous parlerons le plus, à cause de la bizarre façon dont il se conduisit à la cour et dans ses amours.

Quand le prince de Hohan eut accepté la paix, Gas-

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sion, qui était huguenot, craignant d’ôtre mal vu de M. le cardinal, eut l’idée de s’offrir au roi de Suède. Gustave-Adolphe avait alors sur les bras AVallenstein et toutes les forces de l’empire. Il reçut Gassion avec empressement, et créa pour lui une compagnie de Français, qui devint bientôt la meilleure de sod armée.

Un jour que Gustave s’était avancé imprudemment au milieu des lignes ennemies, on reconnut trop tard qu’on s’était laissé environner de toutes parts. Les officiers d’ordonnance arrivaient, fort agités, annoncer que le cercle allait se rétrécissant, et que le danger menaçait.

— Monsieur le Français, dit le roi au capitaine Gassion, comment fait-on dans votre pays en pareille circonstance?

— On passe sur le ventre ii l’ennemi, sire; et, si Votre Majesté me le permet, je vais lui tracer un chemin à se promener en carrosse.

— Eh bien, marchez devant, nous vous suivons.

Gassion prit seulement cent cavaliers avec lui, et, les plaçant de front, il courut sur un régiment de Croates. Voyant que ses hommes se disposaient à tirer, il leur cria de façon à être entendu de l’ennemi :

— A brûle-pourpoint, messieurs ! le bout de votre canon sur leurs moustaches!

Le premier escadron, perdant contenance, recula sur le second et le mit en désordre. Alors, par une ^ manœuvre subite, Gassion ramassa ses soldats en un peloton et enfonça le régiment entier.

Le lendemain, Gustave-Adolphe envoya au capitaine français le brevet de colonel et un cheval de prix. Les règlements militaires interdisaient aux étrangers l’entrée au conseil; mais le roi de Suède, à la ün de chaque séance, rendait lui-mCme compte à

300 ORÎGINATJX DU XVIT» SIÈCLE.

Gassion de tout ce qui avait été dit, et sortait souvent de sa tente, au milieu des délibérations, pour l’aller consulter. Toujours au lit le dernier et le premier en selle, Gassion se lit une grande renommée, dont le bruit arriva en France. Les gentilshommes des meilleures maisons lui écrivaient de Paris pour lui demander de l’emploi. Il se forma ainsi un régiment de choix, qui le seconda merveilleusement et contribua fort aux succès brillants de Gustave-Adolphe. Gassion était constamment heureux dans scs expéditions, et lorsqu’on lui en faisait compliment, il avait coutume de répondre :

— La mauvaise fortune est un ennemi comme un autre ; il faut lui montrer si fier visage qu’elle n’ose approcher.

En parlant ainsi, le colonel ne songeait pas que la fortune est une femme, et que, devant le beau sexe, il n’avait plus ni résolution ni courage.

L’ardeur de M. de Gassion et son infatigable activité le faisaient toujours choisir pour les coups de main : il excellait dans les escarmouches, qu’il appelait la guerre du matin. Wallenstein, en plusieurs rencontres, témoigna une haute estime pour lui ; et on s’aperçut plus tard que le cardinal de Richelieu, dans le fond de son cabinet, avait inscrit depuis longtemps le nom de Gassion sur ses tablettes ; Gustave- Adolphe le prit en si grande amitié, qu’il le voulait toujours avoir auprès de lui aux moments de repos ou de danger. Il se promenait, en sa compagnie, des heures entières, en s’appuyant familièrement sur son bras; il appelait le corps français, commandé par le colonel, son régiment de chevet, et disait qu’il ne dormait jamais si tranquille que lorsqu’il savait M. de Gassion debout.

Ce fut à 1a prise de Nuremberg que le colonel reçut

LE MAnfCHAL DE GASSTON. 30l

sa première blessure ; une balle l’alteignit à l’èpaulc ’ et le mit hors de combat. Le roi le fit porter à la ville, chez le landgrave, et lui envoya son ebirurgien.

Il y eut un grand mouvement dans la maison du premier magistrat de Nuremberg lorsque arriva le brancard où gisait le fameux Gassion. La plus belle chambre fut préparée à la hâte , et mademoiselle Elschen, la fille du landgrave, offrit aux gens de l’art le linge le plus fin. Le pansement et l’extraction delà balle furent douloureux : le colonel les supporta héroïquement; mais il tomba dans un désespoir violent, à cause de l’interruption de son service. Le patient s’agitait extrêmement, et le chirurgien déclara que si on ne pouvait réussir à le rendre plus calme, il ne répondait pas de sa vie. Le maître du logis suppliait vainement le colonel de se tenir en repos'.

— Mordieu! répondait Gassion, faisant son ju- , rement habituel, vous en parlez bien à votre aise, vous qui allez et venez comme il vous plaît; mais je ne puis supporter l’idée qu’on se bat là-bas, tandis que je suis étendu sur ce lit. Tenez ! n’entends-je pas le canon?

Et le colonel se soulevait sur un bras pour prêter ■l’oreille au bruit de la bataille qui continuait. ,

— Voulez-vous donc mourir, monsieur? dit une voix douce; ou bien voulez- vous perdre un membre?

Je n’aurais jamais pensé que la meilleure tête de l’armée eût aussi peu de raison.

Gassion tourna les yeux vers le chevet de son ht, où mademoiselle Elschen se tenait appuyée. De grosses larmes tombaient des yeux bleus de la jeune fille. Le colonel changea de couleur et s’enfonça danà scs draps.

— Excusez-moi, dit-il avec émotion; je ne savais

pas qu’il y eût une femme ici. Ne vous fâchez point, mademoiselle; je vais demeurer tranquille.

— A la bonne heure ! dit le landgrave. Voilà de la galanterie bien placée.

— Moi ! de la galanterie ! murmura M. de Gassion en rougissant davantage; mordieu ! je ne sais ce que c’est.

— Allons! Elschen, reprit le père, puisque M. le colonel est disposé à vous obéir, commandez-lui de prendre du repos, et présentez-lui cette potion calmante.

Gassion reçut d’une main tremblante le verre que lui offrit la jeune fille, et, l’ayant vidé d’un trait, il rejeta ses draps sur ses yeux, comme un homme résolu à s’endormir.

Il ne fallait pas moins qu’une blessure dangereuse et les longueurs d’une convalescence' -pohr familiariser M. de Gassion avec la vue d’une jolie femme. Elschen lui tenait souvent compagnie. Elle lui faisait la lecture, pendant que M. le landgrave allait au conseil; elle apportait, chaque matin, les nouvelles de l’armée, ce qui était un grand plaisir pour le colonel.

Vers le soir du cinquième jour , la campagne étant glorieusement terminée, le roi de Suède rentra dans la*ville , et son premier soin fut de visiter M. de Gassion. Il le trouva couché sur un canapé dans le jardin du landgrave, où il respirait le frais.

— Eh ! mon cher colonel, dit Sa Majesté, vous avez là une jolie garde-malade. Cela donnerait envie d’étre blessé.

— Vous voyez, sire, que je mène l’existence d’un damoiseau.

— Comment vous en trouvez-vous? vos préventions contre le mariage en sont-elles changées?

— Point du tout, sire. J’ai juré de mourir à votre

service. La vie de i’hnmine de guerre ne peut s’accommoder avec le mariage.

— Oui-da ! je suis donc un mauvais soldat, moi qui ai femme et enfant?

— Je ne dis pas cela, sire.

— C’est comme si vous le disiez. Je donnerais beaucoup pour que cette jolie demoiselle vous mît l’amour en tête.

— Le bel amourcu.\ que je serais avec ma figure d’ours en colère!

— La figure n’y fait rien, monsieur. Une sage Allemande rcchercbe des qualités plus solides. Vous n’êtes j)asau Louvre ici. Quel âge avez-vous, ma mie? ajouta le prince en s’adressant k Elschen.

— Di.x-scpt ans, sire.

— Et vous, colonel?

— J’aurai vmgt-trois ans dans quelques jours.

— Eh bien ! vous vous convenez parfaitement. M. le landgrave est riche. Il n’a que cette fille. Je veux qu’il vous la donne.

— -Ah! sire, que vous me gênez! dit le colonel. Mademoiselle Elschen est charmante, assurément; mais je ne puis... Je ne songe pas à me marier. Mordieu! sire, vous me mettez au supplice !

Le roi éclata de rire.

— Vous l’épouserez, Gassion; vous l’aimerez. Je gage que vous l’aimez un peu déjà. Pour ce qui est de lui plaire, il n’est pas douteux que ce ne soit fait. N’est-il pas vrai qu’il vous plaît beaucoup, mademoiselle?

— Ah! sire, quand cela serait...

— Vous n’oseriez le dire? Eh ! voyez le grand mal ! c’est le meilleur militaire qui soit sous le ciel. Si sa valeur ne lui coûte pas la vie, il deviendra le plus grand guerrier de notre siècle. Il est mon ami, et je

veux qu’il prenne une femme de ma main. Soignez-le bien, carcssez-le comme il faut, et me le rendez bien amoureux ; mais ne perdez pas de temps, car, une fois revenu au camp, il n’y aurait plus qu’un biscaïen qui pût vous le ramener. Avec son air méchant il ne <lemande qu’à s’apprivoiser. Quand vous l’aurez mis dans vos filets, je vous donnerai quinze jours pour le faire enrager, et puis nous vous marierons.

Gassion n’était pas moins confus que mademoiselle Elschcn tandis que le roi plaisantait ainsi; il baissait les yeux et s’agihiit péniblement. Sa Majesté eut pitié de son embarras et changea de propos; mais, en prenant congé du colonel, Gustave-Adolphe dit tout bas à la jeune fille, en lui passant la main sous le menton :

— Voulez-vous savoir le moyen de ojipliyer M. de Gassion? Ne lui parlez que de la guerre; faites-lui raconter ses campagnes. Donnez-lui à entendre que vous aimez les gens de son état, et que vous laisseriez volontiers votre mari courir les champs.

Il est à croire que la belle renommée de Gassion, son caractère noble et bardi avaient déjà touché le cœur de mademoiselle Elschen, car elle mit à profit les avis du roi. A force de parler au colonel de ses batailles, elle réussit à lui faire trouver le temps moins long. Gassion ne se désola plus aussi fort d’étre condamné à l’oisiveté. Sans vouloir s’avouer entièrement le charme qu’il trouvait à demeurer près de cette jeune fille, il se disait tout bas que, s’il lui était possible d’avoir une faiblesse, ce serait pour elle. Mademoiselle Elschcn n’était pas une Circé enchanteresse, habile à manier les filets de l’amour ; c’était une bonne et fraîche Allemande toute simple, comme il s’en peut trouver encore à Nuremberg; mais elle avait, aux yeux du colonel, le grand mérite de ne lui

LE maréchal de GASSION.

pas inspirer de crainte, et pour peu qu’elle vînt à y ajouter celui de l’aimer malgré sa laideur, il ne pouvait manquer de l’estimer bien au-dessus des autres

femmes.

Gustave-Adolphe avait à cœur de marier Gassion pour le fixer en Allemagne. Il savait bien qu’il n’y réussirait pas si le colonel revenait au camp sans avoir fait les accordaillcs. Par suite du plan de conduite qu’il traça au père de la demoiselle, M. de Gassion fut trois grands jours privé de sa jolie compagne. Le roi s’informa de tout ce qu’avait dit le nialade pendant le temps de la séparation ; on lui apprit que le colonel avait paru s’ennuyer mortellement, et que, vers la fin du troisième jour, il avait hasardé plusieurs questions sur les causes de cette absence. Le moment parut favorable. Gustave envoya le duc de Weimar auprès de Gassion.

— Mon cher colonel, dit^le duc. Sa Majesté sait que vous aimez la fille de M. le landgrave, c est quoi je me suis chargé de tout par ordre du roi. J ai demandé pour vous la main de mademoiselle Elisabeth; le père a donné son consentement. La dot sélève à 100,000 Horins, et Sa Majesté vous fera un présent de la même valeur. Vous pouvez regarder votre mariage comme arrêté.

— Mais je ne veux point me marier...

— ISous connaissons les bizarreries de l’amour, monsieur, reprit le duc avec sang-froid; cette passion aime fort le mystère, mais on vous a deviné, colonel. Il est inutile de dissimuler, tout est convenu; dès que vous serez guéri vous irez au temple. Vous trouverez dans cette boîte un collier de perles fines que Sa Majesté vous prie de remettre à votre fiancée. La demoiselle est prévenue ; elle vous aimait depuis longtemps.

— Allons donc!

— Elle vous aimait, monsieur. Elle en a fait l’aveu à son père en pleurant. N’allez pas lui rien dire qui l’afflige, vous nous la feriez mourir de chagrin.

— Vous croyez, monsieur le duc?

— J’en suis sûr. Elle va venir; vous lui arracherez facilement l’aveu de sa tendresse. Je vais rendre compte au roi de mon message.

Mademoiselle Elschen parut et s’approcha en rougissant : le colonel n’était pas moins agité que la jeune fille.

— Mademoiselle, dit le duc, vous voyez l’effet que votre présence produit sur M. de Gassion; et vous, colonel, regardez combien le trouble de celte aimable enfant ajoute à ses charmes. Je vous laisse ensemble, et vais dire à Sa Majesté qu’elle peut con;^ter sur votre éternelle reconnaissance.

Gassion et la fille du landgrave demeurèrent un grand quart d’heure en' téte-à-téte sans ouvrir la bouche. Enfin le colonel déploya le collier de perles fines; mademoiselle Elschen se mit à genoux auprès (lu fauteuil du malade, et M. de Gassion, tout palpitant de joie, passa le collier au cou de .sa fiancée. La demoiselle leva les yeux à demi en souriant, et ils s’embrassèrent.

Cependant le colonel commençait à recouvrer les forces et la santé; il avait avoué son amour pour Elschen. On n’en parlait guère, afin de ménager sa timidité; mais il était déjà question de fixer le jour des noces, lorsque, les ennemis ayant reparu, on entendit un matin les tambours rouler avec fracas par la ville. Gassion mit aussihit son uniforme et allait sortir à la dérobée de la maison du landgrave, si le duc de Weimar n’y fût arrivé.

— Vous ôtes consigné, monsieur, dit Son Altesse;

le roi m’envoie vous donner l'ordre de garder encore * le logis aujourd’hui.

— Monsieur le duc, s’écria le colonel, le roi fera tant que sa générosité me forcera de lui remettre ma démission. Le médecin m’a donné carte blanche, et mon régiment a besoin de moi.

— Je suis fâché de vous contrarier; mais j’ai des instructions formelles. Le roi cède scs pouvoirs à votre prétendue; c’est elle seule qui peut lever vos arrêts.

On demanda audience à mademoiselle Elschen. Le colonel mit tant de chaleur dans scs prières que la jeune fille accorda la permission de partir, sur l’assurance du duc que la campagne n’excéderait pas trois jours.

— Je vois bien, dit Elschen, que j’aurai une rivale dans la guerre ; mais je consens au partage, et ne me plaindrai pas si vous m’aimez autant qu’elle.

— Je vous aimerai davantiige, pourvu que vous ne cherchiez pas à m’en éloigner.

— Une honnête femme ne doit point contrarier les goûts de son mari.

Elschen renfonça ses larmes prêtes à s’échapper, et tendit une main tremblante, que le colonel baisa de fort bonne grâce ; puis il courut â ses chevaux et à son régiment.

Wallenstein était un habile stratégicien qui traînait les guerres en longueur. Il arriva que la campagne dura quinze jours, au lieu de trois. Gassion fit des prodiges dans les escarmouches, car on ne put réussir à engager une bataille générale. Il intercepta des convois et pénétra jusqu’au milieu des retranchements de l’ennemi. Le bruit de ses prouesses fut porté à Nuremberg.

Une fois parti à la tête de son régiment et livré à sa

])assion dominante, M. de Gassion ne songea guère à ses amours; sa fiancée ne recevait de ses nouvelles que par les bulletins de la campagne. Cependant, soit qu’elle eût imaginé ce moyen de captiver le cœur de son prétendu, ou qu’elle eût reçu secrètement des avis du roi, mademoiselle Elschen écrivit au colonel pour lui recommander de se bien battre et de revenir couvert de lauriers. Gassion en fut dans le ravissement : il s’écria qu’il n’y avait pas au monde une femme plus digne de lui, et qu’il l’épouserait avec bien de la joie sitôt qu’il n’aurait plus rien à faire. Il ne se doutait pas que la pauvre fille passait les nuits à pleurer dans des transes mortelles.

Un matin, Gustave-Adolphe envoya chercher Gassion.

— Vous faites de belle besogne, monsieur! lui dit le roi sévèrement. Je ne vous ai pas pris à mon service pour tuer les femmes. Lisez cette lettre.

Gassion ouvrit une épître du vénérable landgrave; elle contenait ces mots :

« Sire, ma fdle est morte ! C’est l’ouvrage de M. de Gassion. Depuis quinze jours qu’il nous a quittés, croiriez-vous qu’il ne nous a pas écrit une seule fois? Une épidémie courait à Nuremberg; mais mon enfant se serait guérie, comme tant d’autres, de la rougeole pourprée, si l’inquiétude et le chagrin n’eussent donné au mal une intensité funeste. »

— Comment ! s’écria Gassion, tremblant de tous ses membres; une jolie fille serait morte d’amour pour moi I Oh ! que je suis sot de ne l’avoir pas épousée tout de suite! Je ne retrouverai jamais sa pareille.

— Ne vous désespérez pas, dit le roi, pensant à ses projets sur le colonel; je vous donnerai une autre femme digne de vous. L’Allemagne est riche en trésors de ce genre.

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LE MARÉCHAL DE GASSION. ûOÜ

Mais M. de Gassion s’imagina que le ciel avait regardé ses projets de mariage avec colère; il jura solennellenient de ne plus rechercher aucune femme de sa vie, et de se livrer uniquement à sa passion pour la guerre.

C’est peu de temps après cette aventure qu’on donna la fameuse bataille de Lutzen, où Gassion commandait une aile. Un marchand passager avait vendu au colonel, la veille de celte bataille, un trèsbeau cheval de couleur bizarre, qui fut échangé contre un autre cheval des écuries du roi. On a prétendu que l’assassin de Gustave-Adolphe reconnut à cette monture celui qu’il devait frapper. Peut-être, en tuant le roi, croyait-il seulement débarrasser l’Allemagne du redoutable Gassion. Quoi qu’il en soit, celle catastrophe, sur laquelle on a bfïaucoup écrit, mit fin aux conquêtes de Gustave-Adolphe, qui menaçaient de renverser l’empire,- et la destinée de M. de Gassion en fut notablement changée.

Le colonel n’était pas en peine de trouver de l’emploi; tons les souverains de l’Europe lui écrivirent pour l’attirer dans leurs armées ; mais il arriva aussi un courrier du cardinal de Richelieu, qui savait mieux que personne, l’art de prendre les gens. Les princes étrangers, offraient à M. de Gassion des honneurs et des richesses; monsieur le cardinal prouva bien qu’il connaissait le faible de chacun dans ce passage de sa lettre au colonel :

« Le roi, mon maître, n’a pas seulement l’envie de vous avoir, il veut aussi que vous lui ameniez votre régiment entier. Ceux qui se sont formés à vos exemples nous seront précieux, et nous augmenterons leur nombre de deux compagnies, dont j’ai les chevaux tout prêts en mes écuries. Ce sont de belles bêles, qui ne demandent qu’à porter des braves comme

VOUS, monsieui’ le colonel. Pour de l’occupation, je vous donne ma foi que vous n’en sauriez manquer^ céans. Monsieur le duc de Lorraine nous prépare une rude guerre. Songez que c’est votre pays qui réclame le secours de votre bras. »

Gassion fit passer le Uhin à son régiment, et courut h franc étrier jusqu’à Paris. Le secrétaire d’État Des Noyers le prit dans son carrosse et le conduisit au château de Huel, où était monsieur le cardinal. Lorsqu’on annonça Gassion , le ministre ouvrit scs curieuses tablettes et y trouva ces mots :

<1 Cœur brusque et sensible, facile à gagner; il serait impardonnable de l’avoir contre soi. »

Son Éminence employa ses manières caressantes et ses plus affectueuses paroles pour subjuguer le colonel. Ga.ssion n’eut qu’à exprimer ses désirs, pour les voir aussitôt satisfaits. Il voulait adjoindre à son régiment une compagnie de dragons, le cardinal lui en promit deux. Il obtint encore la solde extraordinaire et le droit de distribution des grades et faveurs sans le contrôle de la cour. Gassion, au comble de ses vœux, allait prendre congé du ministre, lorsque Son Éminence lui dit :

— Je vous retiens à dîner avec moi , colonel , j’ai encore à vous parler de choses importantes. Pour vous faire passer le temps, Des Noyers vous mènera voir les chevaux et les armes que je vous deslinc.

Pendant la visite aux chevaux du cardinal, M. Des Noyers et le fameux père Joseph tinrent compagnie à M. de Gassion. Le confident intime de son Éminence, voulant aussi gagner l’affection du colonel, parla en ignorant des choses du métier. Or Gassion, qui n’était point courtisan, releva, sans se gêner, les bévues du révérend père. A la troisième sottise que

le capucin laissa échapper, le colonel leva les épaules de pitié.

— Je vois bien que nous ne sommes pas de même avis, dit le père Joseph d’un air piqué.

— C’est que nous ne sommes pas de même métier, reprit Gassion. Si je voulais discourir du rituel catholique avec vous, il me pourrait bien arriver de n’avoir pas le sens commun.

M. Des Noyers eut beau faire des signes au colonel et lui marcher sur le pied, Gassion n’y prit pas garde et continua ses critiques ; de sorte que le père Joseph conçut dès ce jour une violente aversion pour le nouvel ami du cardinal.

Au dîner, Gassion fut placé vis-à-vis de Richelieu, qui ne cessa de fi.\er sur lui ses yenx perçants. Son Éminence écouta le colonel si attentivement qu’elle n’en mangea presque point. Les assistants en firent la remarque; le sieur de Bautru, qui était bel esprit, dit tout bas au ministre :

— Votre Éminence aura une indigestion cette nuit, car elle a dévoré des yeux ce lansquenet entier avec les bottes et l’uniforme.

— Je n’en ai pas encore mangé ma suffisance, répondit le cardinal, et je m’en veux régaler largement.

Le père Joseph, afin de prendre une revanche, discuta fort avecM. de Gassion ; mais il se fit battre une seconde fois.

j En quittant la table, le colonel demanda qui était ce capucinal personnage, qui faisait l’entendu. Son Éminence se mit à rire de toutes ses forces et dit à haute voix ;

— Ce capucinal coquin, c’est le père Joseph, mon conseiller privé; ne vous gênez pas pour lui répondre. Il n’y a pas besoin de prendre des mitaines chez moi quand on est homme de votre mérite.

312 ORIGTNArX DU XHI* SIÈCLE.

Au moment de remonter en carrosse, Gassion vil venir à lui M. le cardinal , qui l’entraîna près d’une fenêtre ;

— Monsieur, dit Son Éminence, d’un ton pénétrant, je gage que vous pensez 6 retourner à vos troupes.

— Demain, si je le puis, et si vous daignez m’envoyer tout de suite vos instructions.

— Eh bien ! monsieur, sachez que nous n’avons rien dit encore. J’ai une idée de conséquence à vous communiquer. Revenez dans trois jours.

— Les plaisantes gens que les grands! disait Gassion dans la voiture de M. Des Noyers. Je vous demande à quoi bon perdre une journée en politesses, plutôt que de venir au fait ! Est-ce que tout le monde cache ainsi sa pensée en ce pays?

— On y fait souvent bien pis encore : on feint de penser tout le contraire de ce qu’on a dans l’esprit.

— Je n’y dois donc guère rester, car je n’entends rien à ce jeu-là. Et savez-vous ce que Son Éminence a de si secret à m’apprendre !

— Je l’ignore absolument : c’est quelque affaire qui n’entre pas dans mes attributions. Peut-être M. le cardinal veut-il éprouver à quel point vous vous donnez au roi. Je vous engage à ne pas marchander avec lui et à promettre de rendre tous les services qu’on vous demandera. C’est le seul moyen d’arriver promptement à une bonne position.

— Allons 1 murmura Gassion, en voilà encore un qui joue au lin avec moi !

Le troisième jour, dès sept heures du matin, le colonel attendait à la porte de Son Éminence. On le fit entrer mystérieusement par les petits degrés.

— Vous vous êtes levé aujourd’hui comme s’il s’agissait de surprendre l’ennemi, dit le ministre. Al-

' ■ Goii^le

LE MAnÉCIIAL DE GASSION. 313

Ions, par ici, j’aime à voir les gens à qui je parle.

Lorsque Gassion fut tourné du côté de la lumière, M. le cardinal prit un ton fort sérieux pour lui dire :

— Avez-vous reçu des propositions de MM. de Bouillon ou des ducs de Guise?

— Aucune.

— Je vous crois. Il se brasse une grande conspiration, colonel.

— Les rebelles au roi n’ont jamais les dés pour eux. Nous les battrons.

— Mieux que cela; nous les préviendrons.

— Votre affaire est de les prévenir, la mienne est de les battre.

— Vous pouvez nous semr beaucoup dans cet instant.

— Disposez de mon bras.

— C’est de votre esprit que j’ai besoin.

— Il est à vous.

— Le comte de Soissons est l’âme et le chef delà conspiration. Il débauche les troupes et fait le magnifique.

— Envoyez-moi vers lui, je vous le traîne ici mort ou vif.

•— C’est vif qu’il me le faut et sans violence.

— Comment l’entendez-vous?

— Il ne peut manquer de vous écrire pour vous attacher à son parti. Êtes-vous homme à lui répondre Comme si vous acceptiez ses offres, pour le bien enlerrer jusqu’aux dents?

> — Mauvaise guerre que ceci, monsieur le cardinal.

Je m’en acquitterais mal.

— On vous aidera.

— Je veux dire que j’y ai trop de répugnance. Je ne saurais être déloyal envers personne, pas môme envers les traîtres.

Le front de Son Éminence se plissa étrangement, et ses sourcils gris se contractèrent.

— Point de brusquerie cette fois, Gassion ; prenez le temps de réfléchir.

— Mon premier mot est mon dernier, monsieur le cardinal. Toujours bonne guerre et franc jeu, voilà ma devise.

— Votre fortune serait faite, monsieur.

— Elle restera donc à faire.

— Le roi sera mécontent.

— Il me pardonnera quand je lui aurai rendu d’autres services.

— Est-ce décidé, Gassion?

— Irrévocablement.

— Peut-on du moins compter que vous serez plus inflexible encore pour nos ennemis ?

— Mordieu ! monsieur, je vous ai dit que je ne saurais tromper personne, entendez-vous?

— Touchez là; vous êtes un galant homme. Je ne vous en veux point, et je vous donnerai les moyens de monter par un autre chemin. Soyez discret seulement, et oubliez ce que nous venons de dire.

— Je ne m’en souviens plus d’un mot.

— Allez maintenant visiter le roi, et puis vous serez libre.

On voit que la délicatesse de M. de Gassion lui fit manquer une belle occasion de parvenir.

. Le colonel fut encore mieux accueilli à Saint-Germain qu’à Ituel. Louis XIII le garda longtemps en son cabinet pour lui demander s’il y avait du gibier dans les forêts d’Allemagne, si on y savait bien sonner de la trompe de chasse, et si on portait de la dentelle aux jambes.

En quittant Sa Majesté, le colonel traversa le salon d’attente, où étaient quelques dames.

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— N’est-ce pas là le fameux Gassion? demanda l’une d’elles.

— Lui-même, répondit Bautru, qui était présent.

— Ah ! de grâce, arrôtez-le un moment, que nous ayons le loisir de le regarder.

Bautru aborda le colonel et le retint en se plaçant devant la porte.

— Tenez, monsieur de Gassion, lui dit-il, voici la comtesse de Bourdonné qui brûle d’envie de causer avec vous.

— Il est vrai, monsieur, dit la dame; on ne converse pas tous les jours avec des héros de votre sorte.

— Oh! madame, je vous en prie, parlons autrement.

— Je dis ce que je pense, monsieur, ce que nous pensons toutes.

Un cercle de beautés entoura le colonel.

— Êtes-vous au moins ici pour quelques jours?’ poursuivit la comtesse.

— Je pars demain pour Thionville, madame.

— O ciel ! quoi! voler si tôt loin du séjour des plaisirs ! vous dérober à nos admirations ! ah! laisseznous le temps de vous tresser des couronnes !

— Quelle diable de lîingue parle-t-on ici ! s’écria Gassion déconcerté.

— Nous savons que vous méprisez notre sexe entier. Il faut que cela finisse, monsieur; il faut que nous triomphions de vos injustices.

— Il le faut! dirent toutes les belles.

— Mesdames, reprit la comtesse, je vous invite à passer la soirée chez moi aujourd’hui avec M. de Gassion; il y va de notre honneur. Nous ne souffrirons pas qu’il retourne à la guerre avec ses préjugés. Vous y viendrez, monsieur. Vous ne sortirez pas d’ici sans avoir promis d’y venir.

— J’ai bien autre chose à faire que d’entendre des sornettes.

— Des sornettes! voyez le méchant! l’ingrat! il faut le battre, mesdames.

— Nous n’oserions! c’est un .si vaillant homme! Mais il ne s’en ira pas qu’il n’ait juré de venir ce soir.

— Allons ! dit Dautru, est-ce que vous tremblez devant des ennemis si charmants?

— Eh bien! j’irai.

De retour à Paris, M. de Gassion trouva tant de gens assemblés devant son hôtel, pour le voir passer, qu’il n’osa descendre de son carrosse et s’en fut au Palais-Cardinal. Il ne rentra chez lui qu’à la nuit close. Baulru le vint chercher sur les huit heures et l’emmena chez la comtesse.

Les dames de la cour avaient pris en grande affection Gustave-Adolphe. Il circulait depuis peu des romans sur ce prince où M. de Gassion jouait un beau rôle. Lorsqu’on sut que le colonel devait aller chez madame de Bourdonné, toute la cour voulut y être engagée ; mais la comtesse n’invita que les plus jeunes et les plus jolies personnes. Deux hommes seulement furent admis, Bautru et M.Gauffre, l’avocat.

Gassion reçut des honneurs extraordinaires dans la maison de la comtesse. On le plaça sur un siège à dos, au milieu d’un cercle où les dames n’avaient que des pliants, et quand on l’eut bien accablé de cajoleries, M. Gauffre flt lecture d’un plaidoyer en faveur du beau sexe. L’orateur passa en revue les femmes célèbres depuis Clélie jusqu’aux héroïnes du siège de Calais. Il vanta ensuite les douceurs de l’amour et parla superbement bien du bonheur que goûtait Renaud dans les jardins d’Armide. M. de Gassion ne savait quelle contenance tenir pendant ce long discours. II se vouait intérieurement à tous les diables, et n’osait

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lever les yeux sur l’ossium formidable des jolies femmes. Baulru se mordait les lèvres pour ne pas rire. L’avocat, parvenu à la péroraison, prit une voix larmoyante, eu disant que les conquêtes du beau sexe u’éUiient rien, puisqu’un lleuron manquait à leur couronne, puisque le grand Gassion ne voulait point donner son cœur.

— Eh ! là ! ne pleurez pas, mon bon ami, dit le colonel, prenant au sérieux le ton plaintif de l’orateur; je n’ai que vingt-quatre ans; je penserai à l’amour un de ces matins.

M. Gauffre, saisissant l’à-propos, s’écria qu’il y fallait penser aujourd’hui, à l’heure môme. Il philosopha comme un dieu sur la rapidité du temps et les ravages de sa faux meurtrière. Il finit par se mettre à genoux, et, faisant une invocation pathétique au fils malin de Vénus, il le supplia de descendre du haut des nuages pour lancer ses traits contre ce cœur plus dur que le rocher.

— Mais enfin, dit Gassion, qui perdait patience, que me veut cet homme avec ses pleurs et ses bavardages?

— Je veux que vous choisissiez une belle parmi ces dames, et que vous déposiez vos hommages à ses pieds; que vx)us lui donniez le premier gage de votre tendresse par un baiser, et que vous portiez ses couleurs. Je veux que vous songiez à elle au milieu des combats, et que votre premier soin, après chaque bataille, soit de lui envoyer un message galant pour lui prodiguer les noms les plus doux.

Les dames applaudirent à cette éloquence entraînante.

— Que je choisisse une maîtresse ici, devant tout le monde! dit Gassion en rougissant. El» bien, voyons : celle que je prendrai m’acceptera-l-ellc pour son galant?

ORIGINAUX nu XVII* SIKCLE.

— Oui! répondirent toutes les belles.

— Fort bien ! Dites-moi donc, mon cher garçon, qui pleurez de si bon cœur, votre femme est-elle ici?

— Assurément, monsieur le colonel.

— Allons, c’est elle que je choisis.

L’avocat prit par la main sa lemme , qui était fort jolie, et la conduisit à M. de Gassion, qui l’embrassa sur les deux joues, au bruit des applaudissements et des murmures de satisfaction. La jeune dame détacha ses rubans dé son épaule, et les offrit au colonel, qui se les laissa mettre à son chapeau.

— Ah ! monsieur l’avocat, dit Lautru, transporté d’aise, vous en tenez. Par ma foi ! si j’étais M. de Gassion, je vous en donnerais pour vos discours.

— Il mériterait bien que je fusse un autre homme, disait naïvement Gassion.

— Que vous êtes heureuse, ma chère ! s’écrièrent toutes les belles.

— Que je voudrais que le choix fût tombé sur moi ! dit madame de Bourdonné; que je voudrais être mère d’un petit Gassion ' !

Pour le coup, ceci est trop fort! dit le colonel tout à fait démonté. Vojez l’embarras où me jette cette femme ! Vous êtes toutes des folles !

Gassion sortit en courant, et jura de ne remettre les pieds de sa vie dans un salon. Cette aventure di-* vertit la cour entière, et charma les ennuis du roi pendant plusieurs jours. 11 parait que le colonel emporta une méchante opinion de la ville, et qu’il avait eu affaire au palais de justice, car on trouve ces mots dans une lettre à M. de Bergeré, son frère :

« Quel damné pays que ce Paris ! Comment y

’ Ce mot de madame de Bourdonné est historique.

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LE MARÉCHAL DE GASSIOÎî.

pouvez-vous vivre? Les gens de loi l’ont mille longueurs pour vous expédier, les courtisans ne disent que des mensonges, et les femmes sont des Putiphars! Jésus ! la terrible chose que ces cotillons et ces bonnets carrés ! »

Pendant un congé que M. de Gassion avait donné à son lieutenant Saint-Alais, il lui écrivit :

<1 Que trouvez-vous donc de si attachant là-bas? Aller au cours, bâiller aux oiseaux, montrer fine jambe, manger des friandises et faire l’amour? Voilà-t-il pas des occupations bien agréables et du temps bien employé! Si vous étiez avec moi, je vous ferais forcer de bons retranchements ennemis, tenir campagne rase, prendre de bons quartiers à l’arme blanche, et faire de bons prisonniers, qui vous payeraient de bonnes grosses rançons. »

Le premier exploit do Gassion au service de France fut d’enlever en six jours la forteresse de Cambresis, contre laquelle .avaient échoué Hantzau et La Meylleraie. M. le cardinal se montra fort joyeux de cette prise, et demanda aussitôt au roi le brevet de maréchal de camp. La confiance de Richelieu dans la vigueur de Gassion était si grande, qu’il avait coutume de dire aux ambassadeurs qu’il voulait menacer : « Si vous me faites des difficultés, Gassion les lèvera. » l'ài moins de trois ans M. de Gassion chassa l’ennemi de toutes nos provinces," mit fin à la révolte des pieds-nus en Normandie, et conduisit, dans sa belle camp,agne de Flandre, les armées du roi jusqu’aux portes d’Anvers. On ne l’employa pas dans la guerre du comte de Soissons, à cause de sa •conversation avec le ministre.

Un jour M. le cardinal lui écrivit une lettre fort affable :

« Je me fais vieux, disait Son Éminence ; il faut que

je songe à assurer le sort de mes amis. J’ai un projet pour votre bonheur, que je veux exécuter devant que la mort me vienne enlever. Revenez-nous cet hiver, et comptez sur l’extrême amitié que je vous porte. »

M. de Gassion ne se fit pas prier pour aller à Ruel.

— Vous avez des ennemis, lui dit le cardinal. Votre mérite excite la jalousie. Tant que je vivrai, ces gens-là ne seront pas à craindre ; mais si vous me perdiez, ils vous joueraient de méchants tours, et votre caractère franc et loyal ne vous permettrait pas de les combattre avec égalité. Je prétends faire votre fortune et vous placer si haut qu’on ne puisse vous atteindre. Le premier bâton de maréchal sera pour vous, et, en attendant, voici un petit présent que vous accepterez pour l’amour de moi.

Son Éminence présenta deux bagues magnifiques, sur lesquelles étaient de gros diamants.

— Eh! d’où vient que vous me donnez ainsi deux joyaux? dit Gassion.

— C’est qu’il y en a un pour votre femme.

— Votre Éminence peut reprendre celui-là, il est de trop.

— Non, monsieur, car je vous fournirai celle qui doit le porter.

— .\lors c’est différent, je 1e garde.

— Dites-moi, maintenant, si votre éloignement pour les femmes est sérieux, car je désire, avant tout, vous rendre heureux.

— Le beau sexe m’a toujours inspiré plus de craintes que de désirs, et je n’estime pas assez la vie pour la vouloir donner; mais si votre Éminence se charge de choisir pour moi, je n’ai pas d’objection à opposer.

— J’ai déjà choisi, Gassion, et vous serez content;

le parti est tel, que des princes le voudraient avoir. Pour la jeunesse, la. beauté, la grandeur du nom et les richesses, vous n’aurez rien à y redire. Nous vous ferons duc et cette alliance vous mettra de pair avec les plus grands seigneurs.

— En vérité, monsieur le cardinal, je ne sais plus ce que j’ai fait pour mériter tant de bonheur.

— Ce que vous avez fait! je vais vous le dire : vous avez été le seul étranger aux vilaines intrigues qui m’ont entouré. Vous avez été le plus honnête homme de notre temps, plus honnête que moi-même, Gassion; je l’avoue ici entre nous deux, parce que je connais votre modestie. Les cœurs comme 1e vôtre sont rares ! je veux que vous deveniez le chef d’une maison puissante, et que, dans les siècles à venir, nos rois aient des Gassions à leur côté, qui ne perdent jamais de vue le bel exemple que leur père leur aura donné. J’ai fait du bien et du mal, comme tout le monde, pendant ma vie; il faut me presser de travailler à entraîner la balance du bon côté. Le temps est précieux. Revenez demain. Je vous présenterai à votre femme, et nous nous occuperons du contrat.

Gassion fut exact à revenir le lendemain; mais il trouva la porte du ministre fermée. M. le cardinal ressentait les'premières atteintes de la crise qui l’emporta en peu de jours. On n’a jamais su quelle était la femme qu’il destinait à M. de Gassion. Le général coi^ta lui-même au roi la position singulière où le laissait la mort de Richelieu.

— Ne vous inquiétez pas, dit Sa Majesté, je me charge de vous marier aussi bien qu’il l’aurait pu faire, et votre bague ne sera pas perdue.

Mais le roi ne songea plus à s’acquitter de sa promesse, et d’ailleurs il ne tarda pas à suivre son ministre dans la tombe. Gassion pensa plus fort que

.'{22 ORIGINAUX Dü XVII SIÈCLE.

jamais que le ciel le voulait faire mourir garçon; il ne témoigna aucun regret de voir ces projets avorter. Il retourna au camp, et reprit avec ardeur la rude vie qu’il préférait à toutes choses.

Ici commence la série de ces belles campagnes qui ont rendu immortel le nom de M. deGassion, et dont l’histoire nous a laissé les détails. Il eut une grande part à la victoire de Ilocroy et devint Tarai du duc d’Enghicn, qui demanda pour lui le bâton de maréchal. Le cardinal Mazarin écrivit que M. de Turenne devait l’obtenir auparavant, et qu’il ne se montrait point si pressé.

- M. de Turenne, répondit Gassion, honorera le grade, et moi j’en serai honoré.

On envoya le bâton à tous les deux. Cependant Gassion finit par être cruellement desservi au Louvre. On le peignit comme un ambitieux, qui voulait abuser de son inlluence sur Tarmée. Il aurait suffi que le maréchal prît une fois Tair de la cour pour mettre fin à ces bruits ridicules. Il n’y voulut pas aller. Le gouvernement faible et défiant de la régente Anne d’Autriche inspira de Thumeur à M. de Gassion. Le conseil lui demandait compte de ses moindres gestes et prétendait diriger ses opérations; il lui échappa de dire, en ouvrant une lettre de Mazarin :

— Que nous allons lire de bagatelles !

On parla de le faire arrêter, et si Tordre n’en fut pas donné, c’est qu’on craignit de le pousser à la révolte et d’exciter une guerre civile. C’était bien mal connaître le maréchal, et Richelieu avait eu raison de dire qu’il n’était point pardonnable d’avoir contre soi un cœur si sensible et si facile à gagner. Gassion fut abreuvé de dégoûts.

Ne sachant pas comment se débarrasser de lui , le cardinal Mazarin imagina d’employer sa valeur môme

à le perdre. On lui expédia de Paris un ordre d’attaquer l’ennemi dans un retranchement inexpugnable. Le maréchal, devinant les intentions du ministre, renvoya l’ordre avec celte note au bas :

« Je n’ai, de ma vie, manqué une entreprise faute de diligence ou de courage, mais ce qu’on me demande est impossible. Si vous voulez ma mort, faitesmoi mon procès, et qu’on me tranche la tête sur l’échafaud; mais ne sacrifiez pas l’armée à vos ressentiments. Je ne consentirai jamais à mener de braves gens à une boucherie certaine. »

Dans l’attente de son rappel, le maréchal fut quelques jours absorbé dans une rêverie profonde, dont ses officiers s’effrayaient. Un malin, ses espions Payant averti qu’il pouvait s’emparer de la ville de Lens par un coup de main, il fit sonner le boute-selle, afin que la nouvelle d’une victoire arrivât en môme temps que celle de sa disgrâce. Comme il donnait les derniers ordres par la fenêtre d’une maison, tous ceux qui étaient présents entendirent une voix crier â plusieurs reprises le nom de Gassion, sans qu’on pût découvrir qui avait appelé ainsi le chef de l’armée. Cette circonstance extraordinaire parut d’un si mauvais augure, qu’on supplia le maréchal de différer l’expédition; mais il n’y voulut pas consentir, et la voix surnaturelle Payant encore nommé une dernière fois, il répondit de toutes ses forces :

— Que me voulcz-vous? Est-ce un malheur que vous m’annoncez? J’en attends un par le prochain courrier. Si c’est la mort, elle viendra bien à propos pour garder mon nom et ma personne d’un outrage.

En attaquant Lens â Pimproviste, l’armée rencontra une palissade que les ennemis avaient élevée pendant la nuit. M. de Gassion, furieux de cet obstacle, sauta des premiers, à bas de son cheval, et donna

32i OnîGINAra DU XVII« SIÉCLU;

l’exemple aux soldats en arrachant de ses mains les pieux qui arrêtaient sa cavalerie. C’est pendant ce travail qu’une balle l’atteignit à la tête et le blessa mortellement. Il rendit l’âme au bout de trois jours, le 2 octobre 1G47, en recommandant son frère au cardinal Mazarin , mais M. Bergeré fut tué lui-mème un mois après le maréchal. Les deux frères, étant de la religion, furent enterrés h Charenton. La cour, qui avait poussé le maréchal au désespoir, lui prodigua les honneurs après sa mort. On lui éleva un fort beau mausolée.

ean de Gassion n’avait que trente-sept ans quand il périt ainsi glorieusement. M. de Turenne et le prince de Condé n’ayant eu leur belle réputation qu’après lui, il fut réellement le premier homme de guerre de son temps, et, sans doute, il serait devenu aussi fameux que ces deux grands généraux, si ce coup malheureux ne l’eùt emporté â l’âge où d’ordinaire les talents atteignent à leur plus haut développement.

CÏÏAMILURT.

En 1679, deux petits gentilshommes de Normandie entrèrent à la cinquième chambre du parlement de Paris, comme conseillers, en survivance de leurs pères qui étaient morts dans la môme semaine. Ces jeunes gens s'étaient mis dans la robe, parce qu’ils se sentaient, pour réussir à la cour, trop peu d’ambition et àc manège, comme on disait alors; parce qu’ils ne savaient point faire les acrostiches, qu’ils plaisaient médiocrement aux dames , et n’étaient point doués .de ces jambes agiles et bien tournées, qui vous menaient un homme à la fortune par une succession rapide de courantes et de sarabandes. L’un s’appelait Dreux, et l’autre Chamillart. Une étroite amitié les unissait depuis l’enfance. La douceur, la délicatesse et la loyauté de leurs caractères promettaient qu’un jour ils seraient d’excellents magistrats. Le sort semblait vouloir les tenir unis jusqu’à leur mort, en leur oürant la môme carrière et les mêmes chances de succès. Ils épousèrent, à quelques jours de distance, cieux femmes ayant des dots égales, c’est-à-dire pauvr es, et tous deux trouvèrent dans le mariage un pareil bonheur, c’est-à-dire que leurs moitiés furent de parfaites ménagères. Cependant les étoiles de ces cdcux gontilshommcs, qui pa-

paissaient cheminer côte à côte, devaient être bientôt séparées, et l’une d’elles avait à parcourir un cercle immense. Par un de ces caprices du destin que rien ne permet de prévoir, l’un de ces deux noms devait être souvent répété sur les tables de bronze de l’histoire.

Dreux, qui avait reçu de la nature une gravité vraiment magistrale, entra un jour dans le cabinet de son ami avec un air si troublé, que Chamillart lui demanda en tremblant s’il n’était pas 'arrivé quelque malheur. Madame Dreux venait de ressentir les premières douleurs de l’enfantement, et son mari l’avait • laissée entre les mains des médecins. Après trois heures d’angoisses conjugales, Dreux apprit enfin que sa femme était heureusement délivrée d’un garçon.

Les deux amis coururent ensemble au chevet de la nouvelle accouchée, et Chamillart venait à peine de donner le baiser d’usage, lorsqu’une servante effarée lui annonça que sa femme était aussi en mal d’enfant. Madame de Chamillart mit au monde une fille; et le soir de ce jour mémorable, tandis qiîe les jeunes mères dormaient, èt que les rejetons reposaient sur le sein de leurs nourrices, Dreux et son ami s’abandonnèrent, devant les tisons, au plaisir de rêver à l’avenir de leur progéniture, en bâtissant des châteaux en Espagne.

— Mon fils, disait Dreux d’un ton d’autorité, sera de robe, et non d’épée.

— Qu’en savez-vous, mon cher? le petit drôle aura peut-être l’esprit entreprenant; et s’il ne sent point ■de goût pour la magistrature, il sera d’épée , et non •de robe.

— Je voudrais bien voir qu’il s’avisât de manquer d’obéissance I je vous le mettrais à la raison comme

CHAMILLART. 327

il faut. — Mais il tiendra de sa mère, qui est douce comme un agneau.

— Point du tout, ce sera un démon; il vous donnera des soucis. Voilà ce que c’est que d’avoir des garçons. Ma fllle, au contraire, sera docile et sage. Elle épousera un conseiller au parlement.

— Cela n’est pas certain ; la petite peut fort bien s’amouracher d’un mauvais sujet.

— Baste! elle ne quittera pas le logis, et ma porte sera fermée aux muguets.

— Il faudra bien qu’on la mène à la messe, et alors...

— Je ne crains rien, vous dis-je. Madame de Chamillart saura bien élever une fille peut-être. Je prendrai pour gendre un bon magistrat.

— Par Dieu! j’ai votre affaire; mon garçon sera •votre gendre.

— Eh ! s’il se conduit bien, je ne dis pas non.

— Son éducation me regarde. Acceptez ma proposition.

— Je vois un obstacle. Votre femme a de riches parents en province : il se peut que vous possédiez un jour une fortune considérable, et je ne souffrirais pas que , pour une vaine promesse , votre enfant vînt à manquer une alliance élevée.

— Quand je serais riche comme le roi, ce mariage se ferait, je vous le jure; mais cette fortune dont vous parlez n’est qu’une supposition; je vous demande formellement la main de mademoiselle de Chamillart.

— Pour accommoder les choses, je ferai sur mon traitement une économie de mille livres par an.

— C’est cela; quand la petite sera nubile, vous aurez une jolie dot à lui donner. Est-ce convenu?

— Touchez là, c’est convenu. — Bien entendu que

328 ORIGINAUX DU XVH' SIÈaE.

si l’un des deux avait pour l’autre une répugnance invincible...

— Cela s’entend. Il faut qu’ils s’aiment.

— Ils s’aimeront, je l’espère. A quel âge les marions-nous?

— Le jour qu’ils auront vingt ans. Nous les fiancerons demain, en leur donnant le baptême. ..

Les choses une fois arrangées de cette façon, si l’un des jeunes fiancés avait eu l’ordinaire disposition des enfants à trouver mauvais ce qu’ont imaginé leurs parents, ils n’.auraient pas manqué de montrer l’un pour l’autre une aversion profonde; mais le fils de l’honnéte Dreux eût été bien en peine de se faire rétif ou méchant, et la bonhomie de Chamillart, en passant ‘dans le cœur de sa fille, était devenue une candeur charmante. Arrivés à l’âge de puberté, ces enfants s’aimèrent fort tendrement. Élevés dans la persuasion qu’ils seraient bientôt maries, ils s’abandonnèrent sans crainte à des sentiments que leurs familles en- 'courageaient. Joseph Dreux accompagnait partout Micheline de Chamillart. Il la conduisait à l’église et à la promenade , et les deux pères , qui suivaient de loin, voyaient avec plaisir leurs enfants grandir et se développer comme deux belles plantes. Tout alla bien jusqu’au jour où les amants atteignirent leur dix-huitième année. Ce fut sans doute afin que leur naïve tendresse prît l’énergie d’une passion, que le sort se plut alors à élever entre eux mille obstacles. Madame Dreux, ayant perdu son frère aîné, reçut tout à coup un héritage de vingt mille livres de rente. Dreux le père augmenta le train de sa maison. Il eut un logis plus vaste, deux laquais à livrée, l’abonnement à la comédie et le carrosse trois fois la semaine. Il donna des dîners à ses confrères, se fit quelques amis parmi les gens de cour, si bien qu’eu moins de trois mois,

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CIIAMILLART,

il passa dans la grande chambre et acheta une présidence à mortier. Tout autre, à sa place, aurait senti l’ambition s’élever; mais le modeste Dreux, se voyant pan'enu plus haut qu’il n’avait jamais osé l’espérer, ne songea point à s’élever davantage. Les occasions ne lui manquaient pas de s’introduire chez les nobles. De grands personnages l’invitaient souvent à venir conter les nouvelles de la bourgeoisie dans la ruelle de leurs femmes; mais il s’en garda prudemment, de crainte de se sentir déplacé près de gens si supérieurs il lui.

Un jour, le comte de Jarnac l’étant venu voir pour un procès contre les Créqui, daigna faire attention à Joseph, et demanda qui éUiit ce joli garçon. Après avoir complimenté Dreux le père de la bonne mine de son fils, il s’informa encore si le président n’avait point d’autre enfant. Il répéta plusieurs fois d’un air de réflexion :

— Un fils unique! une jolie fortune! Nous penserons à lui.

Puis, se décidant h expliquer le fond de sa pensée, l’homme de cour dit négligemment :

— Mon cher président, si vous avez seulement 40,000 livres ü donner en mariage à votre garçon, je lui accorde ma troisième fille, qui n’a pas de goût pour le cloître, et pour qui je me saignerai de vingt mille écus.

— Monsieur le comte, répondit Dreux en saluant proi'ondémenl, je suis touché d’une proposition qui m’honore inlinimenl; mais ce mariage...

— Je tâcherai d’obtenir un petit régiment pour 1e jeune homme; et, en attendant, nous avons un étage vacant dans mon hôtel, où il habitera fort à l’aise.

— Je regrette vivement, monsieur le comte, de répondre à tant de bontés par un refus.

330 ORIGINAUX DU XVIl' SIÈCLE.

— Eh ! que dites-vous, mon cher président?

— Je disais que mon fils a étudié pour être dans la robe, et que d’ailleurs...

— Eh bien ! il quittera cette carrière. Je me charge de lui.

— Impossible; je l’ai voué à la magistrature dès le berceau; il est fiancé à la fille d’un confrère# et, pour rien au monde, je ne manquerais à ma parole.

— Bagatelles que cela ! Vous réüéchirez à mes offres, président.

Avant de partir, le comte frappa doucement sur la joue de Joseph, et murmura encore :

— Le petit masque est bien bâti ! Je gage que cette mine rose plaira au roi, qui n’aime point qu’on soit jaune et maigre. On l’invitera pour Marly, et il fera son chemin.

Le grand seigneur pirouetta sur ses talons et demanda son carrosse.

Joseph avait changé de couleur plusieurs fois pendant ce dialogue, car les propositions avantageuses du comte auraient bien pu séduire un père moins loyal et moins opiniâtre que le sien; mais son cœur avait palpité de joie aux réponses péremptoires du président, qui n’avait pas coutume de revenir facilement sur ses résolutions. Malheureusement Chamillart était présent à cette scène, et, depuis la sortie de l’homme de cour, il se promenait dans le fond de la chambre avec agitation.

— Mon cher ami, dit-il enfin en s’arrêtant devant Dreux le père, il est bon de remplir fidèlement ses promesses, autant que la raison et l’honneur le commandent; mais il peut se trouver telle circonstance où cette religion ne soit qu’une délicatesse fausse et déraisonnable, et c’est précisément le cas actuel. Les offres du comte de Jarnac sont une occasion que vos

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CIIAMIIXAIIT.

devoirs de pè vous obligent d’acceptpr. Je me reprocherais, toute ma vie, d’avoir été un obstacle à la fortune de Joseph. Regardez donc, je vous prie, nos conventions comme annulées dès cet instant.

— J’en suis bien taché, mon cher ami, répondit Dreux en souriant; mais vous vous êtes engagé aussi solennellement que moi, et je ne vous tiens pas quitte de vos promesses. Parce que mon fils aura quelques deniers de plus que votre enfant, je ne souffrirai pasqu’un mariage, arrangé depuis dix-huit ans, soit ainsi rompu. Je prétends, comme vous, dormir avec une conscience tranquille, et pour cela, il faut, s’il vous plaît, que vous me laissiez agir en homme d’honneur. Si vous insistiez davantage, je croirais que c’est vous qui me cachez les raisons pour lesquelles vous désirez manquer à votre parole.

— Eh bien! soit; croyez ce que vous voudrez.

Peu m’importe, pourvu que je vive en repos avec moi-méme. J’accepte cette façon d’envisager la chose. C’est moi qui vous manque de parole, parce que cela convient à mes projets.

— Me prenez-vous pour un écolier, avec qui on ne daigne pas s’abaisser à raisonner sérieusement? Je ne vous dégage point de votre serment. Non, par Dieu ! j’y tiens plus que jamais, et nous verrons si vous oserez me manquer de foi aussi indignement.

— Assurément, vous le verrez. On ne se mariera pas sans mon consentement, j’espère et je vous assuré que je le refuserai nettement.

— Vous êtes le maître de faire le malheur de nos enfants; car le mien restera garçon, tant que vous durera cette fantaisie; n’est-il pas vrai, Joseph?

Le pauvre Joseph fit un signe de tète affirmatif, et essuya de grosses larmes qui s’échappaient de ses veux.

Vous le voyez, poursuivit Dreux avec chaleur, il aime votre fille... •

— Eh ! croyez-vous que ma fille ne l’aime pas aussi? Elle en souffrira pendant quelque temps, la chère petite; mais je la consolerai. Il n’est pas de longs chagrins à dix-huit ans. Ils s’oublieront, et, plus tard, ils seront satisfaits d’avoir agi avec sagesse et courage.

— Peut-on fausser ainsi la raison au nom de l’honneur ! Ah ! vous refuserez votre consentement? ch bien ! je suis père comme vous ; mettez-vous donc dans l’esprit, une fois pour toutes, que je repousserai les offres du comte si vertement, qu’il n’aura point envie de les renouveler.

— Si vous faites cela, s’écria Chamillart irrité, je ne vous revois de ma vie,

— Comme il vous plaira, monsieur. Je suis inébran- ‘ labié.

— Et moi, je ne céderai jamais. J’aime beaucoup Joseph ; mais, puisque son père veut s’opposer aux intentions de la Providence, du moins je ne serai pas complice de cette faute, et, dans son intérêt, je lui enjoins de cesser ses visites à ma fille,

Chamillart sortit tout à fait en colère, et laissa Joseph dans un véritable désespoir, car l’amant malheureux savait bien que l’obstination serait égale des deux parts. Le mécontentement de Chamillart redoubla lorsqu’il apprit que Dreux avait fermé l’oreille aux nouvelles ouvertures du comte de Jarnac. Une semaine entière s’écoula sans que l’un des deux amis allât voir l’autre, ce qui n’était pas arrivé depuis bien des an-i nées. Micheline languissait comme une fleur privée d’eau. Sa tète blonde, appesantie par le chagrin, s’inclinait sur ses épaules. Le père commençait à comprendre l’inutilité de ses efforts. Il regretta bientôt de s’être prononcé si énergiquement, et n’osait pour-

CHAMILLART

tant pas encore revenir, quoique ce fût à lui de faire les premières démarches pour une rèclinciliat ion. Il voyait avec confusion la douleur de s’a fille, et baissait les paupières devant elle comme un coupable. Un jour qu’il trouva Micheline appuyée sur le bord d’une fenêtre et plongée dans la rêverie, il s’approcha d’elle et lui prit les deux mains :

— Je suis donc un tyran détestable? lui dit-il en l’embrassant. Voyez un peu la fière petite personne, qui n’essaye pas môme de m’adresser une prière, à moi qui suis tout prêt k me laisser fléchir !

La jeune fille tressaillit et devint pâle d’émotion et d’espoir.

— Eh! là! là! calmez-vous. Ne va-t-elle pas à pré-

sent s’évanouir, parce qu’on veut la contenter! Allons ! ne pleurez plus, Joseph reviendra aujourd’hui. «

Votre mère l’est allée chercher.

Micheline se jeta dans les bras paternels, et le soir Dreux vint dîner chez son ami avec toute sa famille.

Les enfants s’abandonnèrent à leurs rêves de bonheur; mais ce bonheur, il fallait l’attendre deux ans encore!

Une circonstance, puérile en apparence, et dont les suites furent pourtant incalculables, décida de la fortune de M. de Ghamillart. Dreux le père, afin de charmer ses loisirs et de divertir ses amis, acheta un billard. On verra par cette histoire combien il dut se féliciter plus tard de cette emplette. Il n’est personne dont le bon ou mauvais destin n’ait souvent dépendu d’une minutie. Le père de Micheline, qui aimait fort les cartes, se privait souvent de ce plaisir coûteux.

Depuis la naissance de sa fille il amassait livre par livre la dot promise, et s’abstenait des dépenses inutiles. Le billard étant un jeu d’adresse, il le choisit de préférence à tout autre par économie, et devint bientôt d’une force extrôme,

Il faut apprendre au lecteur que Louis XIV, qui n'était plus jeune, Ryant depuis peu les digestions moins faciles, ne pouvait s’asseoir au brelan, apsès le dîner, sans éprouver un grand feu’de tôte. Le médecin Fagon ne voulait plus des cartes et commandait un exercice modéré; cependant l’heure du petit jeu ne pouvait être supprimée sans un bouleversement complet dans l’étiquette de Versailles. On concilia le cérémonial avec la Faculté, en adoptant le jeu de billard. Le roi y prit goût; c’est pourquoi la cour l’aima passionnément, et la ville de même, par imitation des grands seigneurs. Ce fut un succès pareil à celui du bilboquet de Henri III.

M. de Villeroi, qui avait gagné un procès important par les soins de Dreux, et parce que la justice était de son côté, fil un jour l’honneur au président (le lui demander la collation. Le maréchal, grand courtisan, était l’un des plus forts de la cour à tous les jeux. Il daigna proposer une partie à Chamillart, dont le président avait vanté l’adresse en prenant le potage. Quelle dut être sa surprise lorsqu’il se vit battu outrageusement par un simple conseiller ! lui qui rendait quatre points à monseigneur le Dauphin, et démontrait à Sa Majesté les coups de finesse ! Il perdit partie et revanche; et, tout en s’excusant sur sa mauvaise disposition du moment, il s’en alla si mortifié que, le lendemain, chez le prince de Condé, il ne parla que de Chamillart et de l’adresse de ce petit gentilhomme. Le duc de Graramont, d’uncaractère vantard et présomptueux, comme la plupart des Gascons, s’écria, en riant, que le maréchal avait été malmené par les bourgeois, comme pendant la Fronde; mais que lui, s’il eût été présent, ne se serait jias laissé battre. Villeroi, piqué au vif, offrit d’amener Chamillart et de parier mille écus pour lui contce

CHAMHLART.

qui les voudrait tenir. La proposition acceptée, on envoya chercher le conseiller dans fin carrosse aux armes de Grammont. Voilà donc le père de Micheline introduit à l’hôtel Condé, jouant au billard avec des ducs à brevets, et faisant toujours gagner son second.

Or il arriva que M. le prince et le grand prieur de Vendôme, qui étaient arbitres, se mêlèrent de donner des conseils aux joueurs, et Chamillart exécutait avec une habileté incroyable les coups indiqués par ces deux illustres personnages , non point pour les flatter, mais par simple politesse. M. de Grammont perdit, et cependant son adversaire se conduisit avec tant de modestie, que ce grand monde le prit en amitié.

M. le prince voulut avoir Chamillart à dîner le jour suivant, pour le mettre aux prises avec le célèbre Dangeau, le plus redoutable de tous les joueurs, celui dont rétoile n’avait jamais pâli, qu’il s’agît des cartes ou des dés, que le hasard , le calcul ou la dextérité fussent nécessaires. Le marquis de Dangeau lui-même fut vaincu. Vainement il rassembla ses forces et invoqua son heureuse fortune. Il fut vaincu ! Sa sérénité, ordinairement inaltérable, parut absolument troublée. Il ne retrouvait plus cette assurance dominante, ni cette certitude de succès, qui en imposent 5 un faible ennemi. Il mesurait ses coups avec une application qui trahissait le sentiment de son infériorité. Pour comble de malheur, les augustes témoins de sa défaite applaudissaient au triomphe de son rival. Dangeau serait mort de douleur si le roi eût été présent. Il retourna chez lui, la rage dans le cœur, et jura mille fois de ne jamais s’exposer à endurer un nouvel aü'ront de ce démon , déguisé en conseiller du parlement. Il commençait à se consoler, en pensant à l’obscure position de son vainqueur, et fuyait à Versailles, au galop de ses six chevaux, aûn de chcr-

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cher des succè# sur un plus noble théâtre; mais le marquis n’avait pas réfléchi aux conséquences de sa mésaventure. M. de Vendôme arriva, comme lui, au coucher du roi. Malgré les regards suppliants de Dangeau, le prieur se donna le cruel plaisir de railler; et, comme Sa Majesté s’amusa des mines du désolé marquis, tout ce qui avait les grandes entrées fut assez peu généreux pour assassiner Dangeau de quolibets et de brocards. Le malheureux faillit tomber à

la renverse, lorsque le roi, en ôtant ses cheveux, s’informa si Chamillart était assez bien né pour qu’on pût l’amener à Versailles. Le prieur donna de favorables renseignements ; il reçut l’autorisation de présenter son protégé un matin, à l’heure des petits appartements. Le lecteur comprendra ce que dut souffrir Dangeau; car il ne peut ignorer que ce courtisan avait gagné de hauts honneurs et l’amitié du plus grand des rois par le brelan, le passe-dix et les boutsrimés. L’introduction de Chamillart par un chemin semblable était une rivalité formidable, et la désespérante adresse de ce nouveau venu au billard menaçait de renverser totalement la fortune du marquis, jusqu’alors unique entre les fortunes de Versailles.

Aussi, par la suite, malgré la douceur, la modestie et la franchise qui gagnèrent à Chamillart tous les cœurs, le seul Dangeau regarda éternellement ce parvenu comme un homme d’une ambition cachée, dont on i ne connaissait pas bien le fond.

Michel de Chamillart avait un de ces caractères qu’on ne rencontre guère dans les cours, et qui font que vous plaisez tout d’abord aux gens sans qu’ils sachent pourquoi. Il ne cherchait jamais à usurper le premier rang ni à s’emparer de la conversation ; sa simplicité naturelle le faisait classer incontinent parmi les personnes inoffensives. Scs façons n’avaiçnt

CHAMILLAUT,

rien pourtant de servile ni d’indigne d’un bon genlilhomine; il n’aurait pas supporté les impertinences, ■ et s’étudiait à les éviter pour ne se pas voir obligé de quitter la cour. On ne trouve que trop souvent chez les hommes du monde cet orgueil mal déguisé qui les oblige à ne prêter attention à personne ou à prononcer des lieux communs d’un ton sentencieux. De sa vie Chamillart n’a dit un mot spirituel ou digne d’être noté; mais comme il se montrait exempt de prétentions, il lui arriva souvent de provoquer les sourires obligeants du roi par des réponses qui, dans la bouche d’un autre, auraient peut-être passé pour des sottises. Débuter à Versailles par faire la partie de Sa Majesté, c’clait une manière si brillante d’entrer dans le monde que les plus grands noms de la noblesse s’en seraient contentés. Il faut dire aussi que, dès les premiers coups qu’il joua, son incontestable talent éblouit tous les yeux. Les billes dociles semblaient lui obéir avec soumission. Trois fois dans une seule matinée le roi s’écria :

— Cela est merveilleux !

La cour pouvait-elle tarder plus longtemps à entrer en e.xtase devant tant de mérite? Chamillart se trouva d’emblée engagé à revenir trois fois par semaine, à des heures fixées. Les fins observateurs s’aperçurent bien vite que le temps consacré au billard empiétait sur les autres délassements du monarque, sur les affaires môme de l’État, et jusque sur les moments consacrés à donner du pain aux poissons des bassins. Plus d’une fois le roi s’écria en soupirant :

— Je suis fâché que M. de Chamillart ne vienne pas aujourd’hui.

Ce qui donnait à penser que ce gentilhomme ne tarderait pas h se rendre indispensable. En effet, il fut bientôt désigné pour Marlv ulus souvent que les

338 ORIGINAUX DU XVn* SIÈCXE.

favoris les plus heureux, et un certain jour qu’il avait complimenté le grand roi d’un coup bien joué, les diplomates échangèrent entre eux des regards significatifs envoyant Sa Majesté passer, par une transition subite, à une douce familiarité, dont les intimes seuls étaient honorés. Les lèvres royales avaient laissé tomber ces mots ;

— Mon cher Chamillart !

Présage certain d’une fortune rapide.

• La prudence avec laquelle Chamillart se renfermait dans la spécialité du billard donna bonne opinion au monarque de la discrétion et de la sagesse de ce nouvel ami. Plusieurs fois, en se promenant dans les jardins, au moment où S. M. commandait aux ducs de mettre leurs chapeaux, les hauts personnages se virent contraints à se tenir en arrière pour laisser le roi causer librement avec son confident. Chamillart fut admis chez madame de Maintenon, où bien peu de courtisans pouvaient se présenter, et celte reine inabordable se prit aussi d’amitié pour celui que le prince avait distingué entre mille. Elle venait de fonder la maison de.Saint-Cyr, et cherchait pour cet établissement un intendant qui lui fût dévoué; le choix tomba sur Chamillart. Cette place n’était pas fort lucrative pour un honnête homme, et donnait beau- • coup d’occupation à celui qui Voulait la remplir avec conscience ; mais c’était le premier degré d’une immense échelle.

Au milieu de ces événements d’importance, Micheline et Joseph approchaient de leur vingtième année; il ne leur fallait plus vieillir que d’un mois. Les fortunes des deux pères étant à peu près égales, on ne pouvait prévoir aucun empêchement au bonheur des enfants. La dot était amassée ; on parlait déjà des emplettes de uoces. Joseph, dévoré d’amour et d’im-

CHAMILLART

patience, ne quittait plus le logis de Chamillart, et voyait avec douleur sa fiancée se livrer à des pressentiments fâcheux, car Micheline consultait les oracles en effeuillant les Heurs de ses bouquets, et le hasard maussade donnait des réponses négatives. Cependant rien ne permettait de croire â un malheur.

M. de Chamillart continuait à remplir au parlement son office de conseiller rapporteur, malgré les visites fréquentes à Versailles et l’intendance de Saint-Cyr.

Il présenta un jour à la cour une affaire compliquée dont il n’a'.ait pas suffisamment examiné le fond. Par ^ suite de cette négligence, le procès se trouva perdu par celui qui devait le gagner. A peine l’arrêt venait d’étre rendu, que le plaideur condamné accourt chez Chamillart.

— Monsieur, dit cet homme au désespoir, vous n’avez point parlé dans votre rapport d’une pièce qui décidait du gain de ma cause. La justice était pour moi, et me voilà réduit à la mendicité!

On retrouve sur la tahle du rapporteur la pièce omise, à laquelle tenait la modique fortune du plaideur. Chamillart reste un moment confondu, et, cédant sans hésiter à la voix impérieuse de sa conscience, il s’écrie en soupirant :

— J’ai commis une faute, une faute injpardonnahle; c’est à moi de la réparer. Combien ce procès vous fait-il perdre?*

— Vingt mille livres.

— Vingt mille ! la somme est forte ; mais je l’ai, je vous la dois, il n’y a pas à délibérer une seconde. Voici vingt mille livres; c’est tout ce que je possède; emportez-lcs, monsieur.

Le plaideur, au comble de ses vœux, accable de bénédictions le magistrat intègre; il verse des pleurs d’attendrissement et jure qu’il en gardera une éter-

nelle reconnaissance; mais, avec la larnae à l’œil, il s’empare de la dot de Micheline et disparaît laissant Chainillart étourdi de ce malheur subit et écrasant comme la foudre. La ruine du conseiller était complète, mais son honneur intact : c’est pourquoi il retrouva bientôt son courage, et, se redressant avec l’aplomb d’un homme sans reproche, il descendit au salon de son épouse. M. Dreux s’y trouvait justement avec Joseph. 11 offrait dans cet instant à sa bru un fort joli pou-de-soie, qui lui avait coûté beaucoup d’argent; ce qui lui valait une remontrance amicale de madame de Chamillarl. Micheline tremblait de plaisir et caressait timidement le généreux beau-père, tandis que les yeux de Joseph brillaient de joie. Chamillart sentit son cœur paternel se fendre. 11 retomba dans une horrible anxiété en pensant au coup dont il fallait frapper son enfant. Après avoir poussé de douloureux soupirs, il attira sa fille sur ses genoux, et se risqua dans les circonlocutions d’usage qui amènent les tristes nouvelles par une pente toujours trop brusque. Pour mieux déguiser l’objet de son discours, il prit d’abord un tou de mauvaise humeur :

— Ma fille, je n’aime pas cette sensibilité exagérée que vous appliquez à toutes choses. Vous voilà émue et palpitante comme si nous avions échappé à la mort. 11 est bien d’ûtre touchée des bontés de notre ami Dreux; mais il faut garder ces mouvements extrêmes de l’âme pour des occasions plus sérieuses ; les malheurs ne sont pas rares en ce monde. En vérité, s’il nous advenait quelque fâcheuse affaire, je ne sais comment vous pourriez résister au chagrin avec cette santé délicate et ce pauvre petit cœur qui se brise au moindre choc.

En prononçant ces derniers mots, le père s’était trop promptement adouci; le sang de Micheline se glaça;

i byXIoOgte

CHAMILLART

— An ! dit-elle, en cherchant à dissimuler son effroi, apprcnez-moi donc bien vite le malheur qui vient de m’arrivei*, et vous verrez que je saurai le supporter avec courage.

— Qui vous parle d’un malheur? que va-t-elle se mettre dans la tôte à présent? ta terrible chose que l’imagination d’une femme!... Mais ne fais pas ainsi parade de ton courage, mon enfant...

— O Dieu! qu’allez-vous me dire?

— Vraiment! s’écria Joseph, si vous n’apportez pas la nouvelle d’un malheur, vous prenez un étrange moyen de rassurer votre fille. .

— Allons, dit M. Dreux, parlez, mon ami; je vois bien qu’il y a quelque méchante anguille sous cette roche.

Chamillart, ne pouvant tarder plus longtemps à s’expliquf’-', se souvint de l’ingénieux détour employé par Annibat pour annoncer au sénat la défaite de la flotte carthaginoise. 11 raconta l’aventure du procès malencontreux et donna les détails de la scène du plaideur, en ayant soin de s’arrêter à propos pour interpeller le loyal Dreux :

— Qu’auriez-vous fait dans cette situation, lui ditil, si c’était vous qui eussiez ainsi causé la ruine d’autrui, et si vous aviez eu dans vos coffres a somme que l’infortuné venait de perdre par votre faute?

— Je la lui aurais donnée sans balancer.

— Eh bien! je suis ce conseiller-rapporteur mal-

• adroit et inattentif ; la somme perdue, c’est la dot de ma fille.

— Mon ami, vous avez agi en homme juste et honnête. Je vous en félicite; car ce sont là de ces malheurs qui ne troublent point le sommeil. Micheline n’a plus de dot, mais il vous reste de quoi vivre à l’aise. Nous sommes assez riches pour parer à ce

désastre. Je donnerai 20,000 livres de plus à mon fds, et tout ira bien encore. •

— C’est-à-dire, répliqua Chamillart avec aigreur, que vous payerez mes sottises et que j’aurai consommé votre ruine, et non la mienne ! Il serait plaisant qu’un autre vendît son argenterie pour réparer mes fautes, et que je vécusse dans l’aisance en le regardant faire.

— Il ne s’agit pas d’argenterie vendue. La somme n est pas si considérable pour moi.

— Corbleu ! pas un mot de plus sur ce chapitre, je vous prie. Si je ne puis réussir à combler ce cruel déficit, ma tille, du moins, aime assez son père pour ne pas lui demander en dot le sacrifice de son honneur. Nous ajournerons le mariage à six mois, à dix ans s’il le faut. Elle soufi’rira, mais elle prendra courage, en songeant que je partage sa peine.

Micheline cacha son visage dans ses mains envoyant l’abîme qui s’ouvrait devant elle. Dreux commençait à s’animer.

— C’est ainsi, murmurait-il, qu’au nom de l’honneur, ce maudit homme va plonger dans la douleur tout ce qu’il aime ! Chamillart ! tu te repentiras quelque jour de cette obstination déraisonnable.

— Jamais, monsieur, jamais ! Vous l’avez dit tout à l’heure : ce sont de ces maux qui n’empûchent pas de goûter un sommeil paisible.

— Insensé ! prépare-toi donc à dormir sur le tombeau de ta fille, s’écria Dreux, en courant à Micheline, qui venait de s’évanouir.

Au milieu des émotions pénibles qui l’accablaient, Chamillart se vit obligé d’abandonner sa fille et ses am'is éplorés, pour courir à Versailles, où le roi l’attendait. Pour la première fois , il comprit avec amertume l’esclavage des gens de cour, auxquels l’é- •

CHAMILI^VRT.

tiquette oroonne de dévorer leurs chagrins pour remplir leurs misérables devoirs avec un visage composé, car le sourcil jupitéricn du prince devenait menaçant pour celui dont le fades trahissait les souffrances intérieures. Ce jour-là Dangeau, qui, de sa vie, n’avait éprouvé un chagrin de cœur, venait d’exciter l’admiration du grand roi par des coups miraculeux. Le duc de Lauzun, le plus magnifique joueur de la cour, venait de perdre contre lui quatre mille écus. L’apparition du redoutable Chamillart ne troubla pas son assurance.

— Eh ! mon cher, dit le roi, vous arrivez à propos. Ce diable de Dangeau nous traite comme des impériaux. Je prétends lui faire rendre gorge, et vous serez de moitié dans mon jeu.

Une partie du plus haut intérêt commença aussitôt. Chamillart et le roi se mirent d’un côté, Dangeau de l’autre, avec Lambassadeur de Venise. Pendant longtemps la fortune parut favoriser l’heureux marquis ; mais Chamillart, par un coup hardi et imprévai, enchaîna la déesse mal intentionnée, eh faisant douze points sans céder le tapis à ses adver.saires. Dangeau, échauffé par le jeu, demanda la revanche. Une nouvelle bataille s’engagea, plus acharnée encore que la première; mais le résultaf en fut le môme, parce que le roi déconcerta le marquis en le raillant sur une faute légère. Après une séance orageuse, il se trouVa que Sa Majesté, abandonnanlji son second les bénéfices" gagnés, Chamillart possédait environ mille louis d’or, c’est-à-dire vingt-quatre mille livres. Le père de Micheline, débarrassé par là des soucis domestiques qui le rendaient morose, retrouvant sa bonne contenance habituelle, prolongea les plaisirs du roi par une dissertation savante sur le billard; et, dans un moment où Dangeau cherchait à soulever des objec-

lions contre ses théories, il se hasarda jusqu’à dire que, pour un joueur consommé, le carambolage était toujours possible. Dans ce temps, où le billard n’élait pas encore arrivé au point de perfection qu’il atteignit de nos jours, c’était peut-être un paradoxe. Le roi , qui craignait le génie dans les princes et les gens de haute naissance, l’encouragea toujours lorsqu’il le trouva chez les hommes d’une condition assez médiocre pour ne pas porter d’ombrage à sa gloire. La témérité de Chamillarl lui plut singulièrement, et, afin de montrer qu’il aimait à récompenser royalement le mérite , en le mettant d’abord à l’épreuve, il plaça les trois billes en ligne droite sur la diagonale du billard, et dit au conseiller:

— Si vous exécutez ee carambolage, je vous accorde un logis dans le château.

Tous les assistants ouvrirent des yeux où se lisaient l’emie et le dépit; car, l’appartement à Versailles ne SC donnant qu’à de grands seigneurs, il fallait que Chamillart reçût, le jour même de son installation, quelque charge importante dans les afftiires ou la chambre du roi. On verra bientôt quelles étaient les vues secrètes de Louis XIV sur le nouveau favori. Chamillart, qui les ignorait «ncore, appela à son aide la sûreté de son bras, la justesse et la fixité de son coup d’œil; puis, ajustant avec plus d’apprêt et de soin que d’ordinaire, il donna un coup d’une force moelleuse et savamment calculée. Le bloc d’ivoire effleura la première bille, et, décrivant un losange parfait comme s’il eût été doué d’intelligence, vint mourir sur la seconde aux applaudissements de Sa Majesté. Chamillart venait de renverserions les obstacles qui s’opposaient encore à sa fortune. Les ténèbres qui l’environnaient se dissipèrent tout à coup, et une

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CirAMlIXART. 345

route large, unie et droite comme les allées du parc, s’offrit à scs yeux éblouis.

Un murmure timide d’inquiétude et d’improbation circula au loin dans les galeries.

— Que va-t-il se passer demain? disait-on; un petit conseillerai! parlement a reçu la promesse d’un logement à la cour !

— Est-ce qu’on en voudrait faire un marquis? chuchotait d’un air de mépris Dangeau, oubliant son origine beauceronne.

— Pour moi, assurait un gentilhomme de la chambre, je ne lui céderais pas à moins d’un million mon emploi dans la garde-robe; mais je ne pense pas qu’il aspire h monter d’un trait aussi haut.

— Il aura quelque emploi dans les meubles.

— Silence! dit un homme bien informé, il nous dépassera tous de la tête avant le soleil de demain.

— C’est un garçon charmant et d’un excellent caractère.

— Il est certain qu’il joue divinement le carambolage.

Charaillart, sentant ses voiles enflées et sa barque en bon chemin, s’élança dans son carrosse de louage avec la légèreté d’un courtisan. Il se frottait les mains; il gesticulait en frappant sur ses poches 'qui regorgeaient d’or, et songeait avec plaisir qu’il rapportait le bonheur et la joie dans sa maison. Pendant qu’il roulait sur le pavé de Versailles, sa famille tenait un conciliabule pour aviser aux moyens de lui arracher le consentement au mariage. Dreux, qui ne s’était pas mis en colère trois fois dans sa vie, poussé hors de son caractère, se démenait comme un diable et se perdait en menaces incohérentes. Il parlait de vendre sa maison, de réaliser cent mille livres et d’enlever Micheline pour la marier à son fils. Joseph excitait la

fureur de son père, et voulait partir à l’instant môme. Les deux mères prudentes cherchaient des expédients ])lus raisonnables, et Micheline pleurait en silence. Chaniillart parut sur ces entrefaites :

— Je ne veux plus de cris ni de larmes ici, dit-il en entrant. Je vous satisferai tous à la fois : Joseph peut épou.ser ma fille quand il voudra; ainsi plus de querelles, s’il vous plaît. .

— Convenez donc, au moins, répondit Dreux, que vous nous avez valu bien inutilement une journée de tourments et de mauvaise humeur.

— Fort bien; mais je n’entends pas qu’on me gourmande, puisque je me rends de bonne grilce, et que je vous autorise à partir pour l’église quand il vous plaira.

— C’était bien la peine de faire ainsi pleurer votre fille !

— Je saurai obtenir mon pardon, monsieur. Je connais Micheline, elle ne sera pas inexorable.

— Allons ! il n’y a pas moyen de vous garder rancune.

— Je m’en .flatte, mon cher Dreux; mais vous^Mes de singulières gens de ne pas seulement vous informer du motif qui a changé mes résolutions. Vous me prenez pour une girouette ou pour un fâcheux maussade, qui se plaît à contrarier ses amis. Soyez bien assurés pourtant que pour rien au monde je ne consentirais à marier ma fille à un homme riche si je n’avais une dot convenable à lui donner.

— Encore! Vous allez donc recommencer?...

— Un peu de patience’.

Chamillart versa sur la table un monceau de louis brillants et sonores, qui jamais ne s’étaient glissés que dans des poches, de soie ou de velours. Il raconta ensuite comment cette fortune était venue entre ses

CHAMILLART. . 3î>

mains; puis il parla du carambolage sublime qui lui *^ valait le logement à Versailles. Dreux recula de trois pas à cette dernière nouvelle.

— Ouais ! s’écria-t-il ; le logement près du roi! ceci n’est plus un badinage ! Savez-vous que vous marcherez de pair avec les plus huppés de la cour? Ün vous donnera quelque poste d’honneur, peut-être môme les grandes entrées !

Dans ce moment un carrosse qui avait suivi de près celui de Ghamillart s’arrêta devant la maison. Les portes s’ouvrirent avec fracas, et l’unique laquais annonça le maréchal duc de Lafeuillade !

Le maréchal, d’une tournure admirable et d’une figure spirituelle, se présenta paré comme un prince, avec cette élégance de manières qui le faisait remarquer à Versailles et qui dans le salon d’un bourgeois semblait répandre autour de sa personne une lumière de l’autre monde.

— Eh ! le voilà, ce cher Ghamillart, dit le duc après avoir salué les dames. Vous nous avez quittés trop vite, mon bon ami ; mais je m’en félicite, puisqu’eu venant à Paris, je me suis chargé de l’agréable message. En sortant du petit jeu. Sa Majesté a travaillé avec le ministre de la guerre, et il est décidé que vous prenez le portefeuille aes finances.

— Moi! monsieur le duc? c’est une méprise sans doute.

— Une méprise ! Je suis connu pour l’homme le

mieux informé de la cour, je vous prie de le croire, et toujours avant les autres. Cette ibis, je n’ai pas à cela grand mérite, puisque la chose est officielle. Le roi lui-même m’a prié de vous donner avis de cette décision. *

— Qu’est-il donc arrivé à M. de Pontchartrain?

— Oh ! ne soyez pas en peine de lui. Il est nommé

chamillaut. 340

et que nul prince ne sait remarquer les vrais talents comme Sa Majesté.

Le laquais de Chamillart interrompit le maréchal pour annoncer que le souper était servi.

— Ah ! voilà un drôle que vous ne garderez pas, j’espère, cette gaucherie serait impardonnable demain ; aujourd’hui elle vous oblige seulement à m’inviter à votre petit repas de famille.

— Je crains, monsieur le duc, qu’il ne soit pas digne de vous.

— Ma foi I je tiens à cette faveur, mon cher; vous voilà ministre, et je suis charmé de faire ma cour dès ce soir.... Cette jolie demoiselle est sans doute votre fille?

— Oui, monsieur le duc.

— Recevez mes compliments, elle est charmante. Peste ! vous avez travaillé de longue main à la gloire de la France; ces beau.x yeux manquaient à la cour. Mademoiselle, je réclame l’honneur de vous mener danser au premier bal où vous paraîtrez. Apprenez la courante rapide ’ ; le pas en est fort de mise à cette heure, et convient à la fraîche jeunesse. Nous ferons de l’effet, j’en réponds.

Le duc offrit 1a main à madame de Chamillart, et on se rendit à table. Pendant le souper, le maréchal fit les frais de la conversation. Il aimait la bonne chère et but avec plaisir le vieux bourgogne tiré pour lui du fond de la cave.

. — Mon bon ami, dit-il en acceptant un dernier

, verre, si je puis vous donner un conseil, c’est de profiter de votre position. Occupez-vous du solide, achetez

1 11 y avait deux sortes de danses appelées courantes; l’une grave et l’autre légère. Les novateurs et les gens exagérés dansaient celte dernière rajùdc.

350 ORIGINAUX Dü xvn® SIÈCLE.

de bonnes terres. Vous Ctes honnête homme, mais père de famille et jeune encore; pour concilier tout, mariez votre fille pendant votre ministère, et puis attendez tranquillement la fin. Les partis les plus glorieux s’offriront d’eux-mômes; mademoiselle de Chamillart verra bientôt à ses genoux les premiers et les plus fiers. C’est elle qui vous posera pour la vie en bon lieu. Palsembleu ! je suis veuf depuis six mois, et si les bienséances le permettaient, je vous ferais à l’instant des propositions.

— Monsieur le duc, je vous présente mon gendre, M. Joseph Dreux. Avant quinze jours ces enfants seront mariés; ma parole est donnée.

— Si elle est donnée, prenez que je n’ai point parlé. Mes félicitations s’adresseront à monsieur de... Comment vous appelez-vous, jeune homme?

— Joseph Dreux, pouf vous servir.

— Eh bien ! monsieur Joseph Dreux, vous n’avez pas à vous plaindre du hasard; c’est à vous défaire en sorte que ÂI. de Chamillart ne regrette pas de vous avoir donné sa fille.

Le repas achevé, Lafeuillade prit congé de ses hôtes avec une grâce, une ndble affabilité, dont un duc seul était capable, et qu’il possédait mieux que bien des ducs. M. Dreux le père, qui n’avait soufflé mot de la soirée, saisissant son fils par le coude, venait de partir brusquement. En cheminant par les rues de Paris, Joseph recueillait avec une avide terreur les paroles entrecoupées qui s’échappaient de la bouche paternelle.

— Ministre ! Chamillart ministre ! Ce matin ruiné, trop pauvre pour me donner sa fille, ce soir secrétaire d’Étal, demain logé à Versailles, intime du roi, et, dans peu de jours, gouvernant la France ! il y a de quoi perdre la tète... Le maréchal a dit vrai ; Miche-

V )>ilL

CIIAMILLART.

line doit consolider la position de son père par une belle alliance. Sans cela, en perdant la faveur de Sa Majesté, Ghamillart retombe dans le néant. Cette chance extraordinaire va nous séparer; mais il faut savoir aimer ses amis pour eux-mémes, et non pour soi... Je 1e connais, il voudra se piquer d’une délicatesse romanesque et gâter ses affaires sous le prétexte de remplir ses engagements. Cette fois, je serai ferme comme un roc... Allons, la Providence a ri de tous nos vains projets. Soumettons-nous à ses volontés.

Le lecteur devine bien qu’on se coucha fort tard, ce soir-là, chez Dreux, comme chez Chamillart, et qu’on ne dormit guère. Au point du jour, le lendemain, Dreux le père se rendit, au saut du lit, à la chambre de son fils; Joseph, le chapeau sous le bras, se disposait à sortir.

— Où allez-vous, monsieur? lui dit-on avec sévérité.

— Je vais au palais.

— Vous allez chez madame de Chamillart. Vous mentez, monsieur, et ce mensonge prouve que vous avez compris vos devoirs ; n’espérez pas y manquer. Si mon fils est un lâche ou un spéculateur effronté, calculant déjà sur ses doigts l’argent qu’il peut tirer de la parole d’un ami, j’aurai du courage et de l’honneur pour lui. Écoutez-moi : je suppose qu’un homme vous ait vendu sa maison hier, et que ce matin, avant de la quitter pour vous céder la place, il découvre dans sa cave un immense trésor. Je suppose, en outre, que ce vendeur, par excès de loyauté, vous abandonne la maison et les richesses qu’elle renferme en se bornant à recevoir le prix convenu, ne serait-ce pas^ une infamie que d’accepter ce marché?

— Ah ! mon père, une maison, un trésor, qu’est-ce que cela? Je n’en veux pas à la fortune de M. de Charaillart, qu’il la garde, mais que Micheline soit ma

femme. Je l’aime, et je ne pourrai jamais me défendre de l’aimer.

— Mon fils, Joseph, il était bien de l’aimer quand elle était votre égale, à présent il sera mieux encore de renoncer à elle. 11 n’existe pas de biais, pas d’ac-j commodément avec la conscience, et la vôtre doit} vous crier impérieusement que désormais elle ne peut plus vivre en paix avec votre amour. Je ne vous oppose pas les discours que tiendra le monde sur votre fidélité qu’on dira intéressée ; ces considérations ne m’arrêteraient point si nos devoirs à tous deux pouvaient s’arranger avec ce que vous désirez; mais, je vous le répète, consultez votre conscience et préparez-vous à lui obéir.

— Monsieur, s’écria Joseph avec emphase, je suis un homme d’honneur et digne de porter votre nom; pour rien au monde, je ne voudrais y faire une tache. Si Micheline, ou son père, ou une personne dans sa famille témoigne seulement le désir que nos engagements soient rompus, je n’hésiterai pas, je sacrifierai mon bonheur, mon repos ; mais si Micheline ellemême devait mourir de chagrin par cette séparation, si votre ami, si madame de Chamillart devaient être affligés comme moi, ne vaudrait-il pas mieux nous rendre tous calmes et heureux en me laissant la vie ? car, n’en doutez pas, c’est la vie que vous allez m’arracher.

— Tu es un bon garçon, Joseph. Embrasse-moi, mon ami ; je vois que tu auras de la force, du courage. On ne meurt pas ainsi, crois-moi ; on ne meurt pas d’amour, encore moins pour avoir agi noblement. C’est alors, au contraire, qu’on vit heureux et tranquille.

— Mon père, mon père I je ne me révolterai jamais contre vos ordres : agissez comme vous le croirez

CHAMILLART. 353

nécessaire; mais, je vous l’ai dit, il y va de ma vie. Si je perds Micheline, vous n’avez plus de fils.

— El ce serait grand dommage, dit Charaillart caché derrière la porte, qu’il perdit un flls si bon et si aimable. Nous saurons le lui conserver; rassure-toi, Joseph, je sqis convenu hier de mes torts, Dreux avouera les siens aujourd’hui.

— N’espérez pas ébranler mes résolutions, Cbamillart; ma position est bien différente de la vôtre. Que je sois ministre demain, et nous verrons ce que j’aurai h faire; mais quand vous me donneriez un portefeuille, quand vous partageriez avec moi la confiance et l’amitié du roi, ce serait encore une folie que de marier votre fille à un homme parvenu comme vous de la veille, *et par conséquent peu solide sur ses jambes. Le Seigneur vient d’abaisser son bras toutpuissant pour vous tracer une route à suivre dont vous ne pouvez vous écarter sous peine de l’irriter contre votre race tout entière. Il est évident qu’il blâme nos projets insensés. C’est lui qui brise nos liens. Je respecte ses ordres suprêmes et vous rends votre parole.

— Nous y voilà! corbleu! c’est à mon lourde le le dire : malheureux ! tu veux donc tuer ton fils? A' ’ je t’en empêcherai bien.

— Joseph l’a promis, il m’obéira.

I — Non, non; il t’abandonnera comme un desp(> un méchant que tu es. C’est moi qui serai son pè. e , c’est dans ma maison qu’est sa famille, et non pas ici. Tu m’entends, Joseph; quand tu seras las de ces cruautés poussées jusqu’à la fureur, tu viendras me trouver. Si dans quinze jours, au moment fixé depuis vingt ans bientôt pour ton mariage, ce vilain fou refuse son consentement, tu le laisseras dans sa tanière, et ton couvert sera mis à ma table, ton lit prêt sous

so.

ORIGINArx DU XVTI» SIÈCLE.

mon toit. Mille diables! mille tempCles! nous nous marierons tous en dépit de lui, comme je m’appelle Chamillart !

Le père de Micheline sortit en frappant les portes, et partit pour Versailles.

M. Dreux l’avait dit avec raison : soit par caprice, soit par des calculs trop profonds pour nos faibles cervelles, la Providence avait abaissé son bras du haut des cieux et choisi Chamillart dans la foule pour l’élever au-dessus des autres hommes. Rien n’est plus étrange que les motifs qui déterminèrent Louis XIV à le combler de dignités. En vieillissant, ce prince, naturellement jaloux, avait pris en horreur les ministres habiles. La gloire de Colbert b^pssait son orgueil, et le jour que Louvois était mort on avait vu le monarque renoncer à dissimuler sa joie, tant elle était vive. Il aurait voulu pouvoir effacer du pied ces noms immortels écrits partout en lettres monumentales. Barbezieux, qui tenait le portefeuille de la guerre, semblait avoir hérité du génie de son père; aussi Sa Majesté lui montrait-elle souvent un visage maussade et le parti bien arrêté de le contrarier. Pontebartrain, ministre des finances, se mêlait d’avoir des idées à lui et de chercher à mériter la gloire de Colbert. Le roi songeait depuis longtemps à le remplacer. Il jeta les yeux sur Chamillart, dont le caractère modeste et simple promettait une docilité parfaite et le manque absolu de toute prétention à dérober une parcelle de lumière aux rayons du soleil. A cette époque, Saint- Simon, qui plongeait ses regards pergants au fond des replis du cœur royal, écrivit un soir dans ses Mémoires : « Chamillart plaisait à chacun par sa modestie, et le roi, qui l’aimait fort d’ailleurs, le choisit h cause de sa médiocrité même. »

En arrivant à Versailles le nouveau ministre, intro-

CHAMirXART.

duit près du souverain, n’hésita pas à avouer franchement à Sa Majesté son peu de connaissances en matières financières. Il assura qu’il se sentait effrayé devant cette tâche importante et difficile, et supplia le roi, tout en le remerciant de ses bontés, de lui » donner d’abord quelque emploi moins élevé, pour y faire un apprentissage, sauf à reprendre le portefeuille plus tard, si on pensait encore à le lui offrir. Il était loin de se douter en s’excusant ainsi que les ordres du roi ne pouvaient en devenir que plus pressants.

— Mon ami, lui dit Sa Majesté en souriant, cette méfiance de vous-mème prouve votre .sagesse; vous êtes novice, mais moi j’ai vieilli sous le harnais. Vous êtes mon second au billard, je serai le vôtre dans les affaires; et si nous commettons des fautes, personne n’osera nous chercher querelle.

— Sire ! résister encore à tant de bonté serait une ingratitude. J’accepte le portefeuille, et je me sens plus de hardiesse, puisque Votre Majesté me promet ses conseils.

— J’espère que notre besogne ne sera pas trop mauvaise. Il faut d’abord vous occuper de vous faire respecter à la cour. On vous aime, il est vrai; mais ce n’est pas assez. Je vous donnerai cent mille livres de frais d’établissement. Ayez soin de prendre un train de maison honorable, et ne craignez pas de montrer un peu de luxe. Si quelqu’un s’avise de vous manquer, j’exige que vous m’en informiez sur l’heure. Mon ministre, en pareil cas, c’est moi. Prenez un logement en ville pour votre famille. On dit que votre fille est jolie; je m’occuperai d’elle.

Chamillart ouvrait déjà la bouche pour apprendre à Sa Majesté que la main de Micheline était solennellement promise; mais, le roi ayant repris la parole, il se tut par respect. Cette première entrevue se pro-

356 ORIGINATÎX Dü XVII* SIÈCLE.

longea longtemps, et quand le monarque sortit du cabinet de travail, il se laissa voir des courtisans amicalement appuyé sur le bras du nouveau ministre. Jamais secrétaire d’État n’avait trouvé à ses débuts tant de bienveillance; lorsqu’on pense à la longue durée de la grandeur de Chamillart et aux erreurs de ce ministre, il n’est pas possible de mettre en doute l’exactitude des explications laissées par le duc de Saint-Simon.

Micbeline partit avec bien du regret de Paris pour aller s’établir à Versailles dans un hôtel superbe. Avant de quitter sa petite chambre, elle y fit tout bas le serment de rester fidèle au pauvre Joseph, au milieu des séductions et du tumulte de son existence nouvelle. Elle était triste lorsqu’elle monta dans le carrosse envoyé par Chamillart, mais les chevaux marchèrent si rapidement, et la route qui séparait la ville de la cour était si variée que le chagrin se dissipa légèrement pour faire place à la curiosité. L’appartement de Micheline, en vue du château royal, était vaste et richement meublé. Des couturières habiles attendaient pour travailler sans relâche à des robes de cour. Les étoffes les plus précieuses gémissaient sous les ciseaux. On dansait le soir au château, et M. de Chamillart devait présenter sa famille au roi et à madame de Maintenon. Pendant une journée ainsi remplie comment trouver le loisir de pleurer? On remit par force au lendemain les soucis du cœur.

Souvent, dans les salons de la ville, Micheline avait essuyé, au moment de son arrivée, les regards curieux et importuns des autres femmes, empressées à rechercher les défauts de sa personne ou de sa toilette; aussi l’idée de paraître pour la première fois à la cour lui causait quelque frayeur malgré sa jolie figure et le bon goût de sa parure de bal. Elle -fut agréablement

CHAMILLAHT.

surprise en voyant que la cérémonie de la présentation n’offrait rien qui pût gêner sa modestie ni son amour-propre. Les dames de Versailles savaient trop bien vivre pour s’occuper indiscrètement d’un nouveau visage; elles avaient d’ailleurs autre chose en tête, et la fille du ministre des finances se sentit plus à l’aise parmi les beautés de la haute noblesse que dans les cercles de bourgeois .sans usage. Le duc de Lafeuillade conduisit danser Micheline, et comme il tenait le premier rang dans les quadrilles, les grâces et la bonne mine de sa danseuse furent remarquée . Madame de Maintenon, dont les mots aimables n’étaient pas communs alors, prit la jeune fille à côté d’elle, et lui parla longtemps d’une manière si obligeante qu’on s’en étonna. Micheline quitta le château vers minuit, l’imagination remplie des petits événements de la soirée. En regardant une dernière fois son miroir avant d’ôter sa robe de cour, elle aperçut un bouquet sur la cheminée. Joseph avait, k Paris, l’hahitude de lui apporter des fleurs tous les jours; le pauvre garçon était venu à Versailles déposer son offrande dans la chambre de sa maîtresse mondaine, et s’en était retourné le cœur gonflé de douleur.

L’homme est un être casanier, qui se soustrait difficilement à l’influence du lieu. Voulez-vous l’arracher d’un certain cercle d’idées, ôtez-le de son logis et l’emmenez bien loin au milieu de figures étrangères. Vous le ferez ainsi vieillir en peu d’instants. Micheline s’était acclimatée déjà dans sa nouvelle vie; mais les fleurs apportées par Joseph lui rappelèrent sa chambre virginale, et réveillèrent son amour un moment distrait. Elle se mit au lit en soupirant, et s’endormit en prononçant le nom de son ami.

Si le, lecteur s’intéresse k Joseph, il a conçu sans

doute quelques craintes pour le bonheur de cet honnête garçon. Il faut nous empresser de le rassurer. La fille de Charaillart se réveilla bien décidée à tenter une démarche pour le succès de leurs amours. Depuis le mauvais début de notre mère Ève, on a toujours reproché aux femmes de nous pousser au mal ; mais combien de fois n’en avons-nous pas reçu d’utiles conseils! Ce sexe est fertile en expédients, et nous ne savons pas tout ce qu’il a suggéré d’heureuses pensées aux hommes les plus habiles et les plus célèbres.

Micheline entra dans le cabinet de travail de Chamillart, et s’appuyant sur l’épaule de cet excellent père, elle lui dit à l’oreille :

— Est-ce que nous ne trouverons pas un moyen de vaincre l’obstination de M. Dreux !

— Rassure-toi, mous le forcerons bien de céder, car s’il refuse de se rendre à la raison, nous lui enlèverons son fils.

— Il serait mieux de le persuader que de prendre un parti extrême ; Joseph ne peut se marier sans le consentement de son père, et si je ne l’épouse pas le jour que nous aurons vingt ans, tous vos projets seront dérangés.

— Le persuader ! cela n’est pas facile.

— J’avais bien songé, cette nuit, à user d’un stratagème; mais je crains que vous ne l’approuviez pas.

— Parle toujours, mon enfant. Voyons ce stratagème que tu as inventé.

— Ne pourriezrvous aller chez votre ami, deux jours avant le moment fixé, lui dire que vos nouvelles fonctions surpassent vos talents et vos forces; que vous avez mal réussi dans vos premiers travaux, et que vous ôtes décidé à remettre votre démission entre les mains du roi? Il vous croirait retombé dans

CTIAMILLART. . 3ü9

votre condition médiocre, et ne s’opposerait plus au mariage. Une fois unie à Joseph...

— Oui da! mais c’est un mensonge que tu me conseilles, et je n’ai pas coutume de mentir. Cependant j’y réfléchirai. La ruse ne serait pas bien criminelle. Ma conscience me permettra peut-être d’y avoir recours.

Micheline fit tant, que son père consentit à essayer de cet expédient. Chamillart se rendit chez M. Dreux le père, et l’aborda, en disant :

— Eh bien ! mon ami, me voilà Gros-Jean comme devant. Mon règne est passé.

— O ciel ! une disgrâce !

— Non, mon ami, une retraite honorable. Je ne me sens pas né pour les hauts emplois; je m’en acquitterais mal, j’ai déjà commis des fautes, et je vais prier le roi d’agréer ma démission. Je regrettais ma tranquille obscurité. La fortune s’était glissée entre nous pour nous désunir. Je suis bien persuadé que vous n’auriez pas persisté dans vos refus de me donner votre Joseph pour ma fille; mais à présent les obstacles seront plus sûrement aplanis; nous deviendrons grands-pères bientôt, mon cher Dreux; et, s’il plaît à Dieu, nous assisterons encore au mariage de nos petits enfants.

— A quoi diable, allez-vous penser! Occuponsnous donc du présent. Le roi sera peut-être mécontent de votre dégoût pour les affaires. Vous a-t-il, au moins, indemnisé de vos frais d’établissement?

— Qu’aurai-je besoin d’indemnité, puisque les dépenses ne seront pas dchevées?

— Votre bourse souffrira de ces dérangements.

— Que m’importe? Sa Majesté ne fera pas d’objection à ma retraite, et, dans deux jours, nous allons à la noce.

nnO OniGINATTX T)C X\T1* SIÈCLE,

— Tout cela m'inquiète. Il est souvent plus dangereux de vouloir rompre avec les grandeurs, que d’y prétendre.

— Ne craignez rien, mon ami. Parlons un peu de nos enfants : ils vont avoir vingt ans.

— C’est bien, c’est bien; je le sais. Songeons plutôt à votre position difficile.

— Nous les marions à Saint-Severin, sans bniit. Point de courtisans dans l’église; pas un carrosse à la porte ! Je vous le dis tout bas ; ces nobles sont plus serviles qu’on ne se l’imagine. Ils se croiraient tous perdus s’ils savaient que je marie ma fille sans les inviter.

— Comment cela, puisque vous quittez le ministère?

— Je veux dire qu’ils se croiraient en danger si je demeurais aux affaires; mais je pars la tête libre et les mains nettes. Votre Joseph a-t-il toujours autant de tendresse pour ma fille?

— Il l’aime comme un démon.

— C’est que s’il ne l’aimait plus..,

— Soyez tranquille.

— Ma fille raffole de lui. Ces chers enfants ! Je veux leur faire une pension de dix mille écus.

— Ktes-vous fou? Et de l’argent, où en trouverezvous?

— Je plaisante. Ils demeureront avec moi, n’est-ce pas?

— Impossible, mon ami; ne disiez-vous pas que votre retraite ferait tort à votre bourse? Je les prendrai dans ma maison.

— Je vous avoue que je tiens beaucoup ii les avoir chez moi. Vous ne pouvez me les disputer; mon hôtel est immense, et je leur donnerai quatre chevaux.

CnAmLART;

•— Vertu Dieu! vous ôtes malade , Chamillart.

— Non, non. Je suis joyeux d’ôtre libre et de faire la fortune de mon petit Joseph.

Les gens d’une grande loyauté, ayant peine à concevoir qu’on puisse tromper son prochain, sont ordinairement crédules; cependant Chamillart s’était si bien acquitté de scs mensonges, que Dreux le père conçut de légers doutes. Afin de les éclaircir, il s’en alla chez le duc de Villcroi ; de là chez M. de Lafeuillade, et ensuite chez Dangeau : partout les gens bien informés assuraient que Chamillart était plus en faveur que jamais. Ils citaient des mots gracieux de Sa Majesté, recueillis au petit lever, qui prouvaient incontestablement que l’estime et l’amitié du roi étaient acquises au nouveau ministre. Chamillart était plus qu’un secrétaire d’État, c’était un favori. On conçoit que cette découverte dut inspirer à Dreux une légitime colère. A son retour à Paris, le président écrivit la lettre suivante :

« Pour la première fois, mon ami, depuis trente ans que je vous connais, je vous ai vu hier employer le mensonge et la supercherie, et cela, pour me faire manquer aux règles de conduite que l’honneur m’impose ! C’est un crime que vous n’auriez jamais osé commettre avant d’ètre un courtisan. Je vois avec peine que l’atmosphère de corruption oü vous vivez depuis peu exerce déjà sur vous son influence. Je me félicite, pour l’avenir de votre fille, que la nouvelle de votre retraite soit une fausseté; mais je ne sais si j’en dois être satisfait pour vous, car je commence à comprendre qu’il est difficile de conserver dans les grandeurs sa sincérité et sa bonne foi. Vous ne pouvez manquer de vous maintenir longtemps où vous êtes parvenu, puisque vous possédez à présent les qualités nécessaires à l’homme de cour. Cepen-

dant les gens habiles à tendre des pièges finissent souvent par se prendre à leurs propres filets, comme il arrive en cette occasion. Puissiez-vous en tirer une leçon et renoncer à pratiquer désormais la trahison ! Je ne vous cacherai pas que mon fils a la faiblessç d’être désolé que votre ruse n’ait pas réussi; mais l’amour trouble à tel point sa raison, que je suis forcé de lui pardonner. Quand je pense à l’empire des passions sur la jeunesse, je sens combien il est heureux pour Joseph d’avoir le secours d’un père inébranlable; mais j’éprouve aussi une tristesse profonde, en voyant combien on a de peine à ne point s’écarter du sentier de l’honneur et de la droiture. »

Ces reproches sévères avaient d’abord rempli de confusion le loyal Chamillart. Heureusement Micheline sut lui faire entendre que la ruse était excusable dans l’accomplissement d’une bonne œuvre, et que M. Dreux pouvait être bien plus justement accusé de mauvaise foi, puisqu’il refusait son consentement à une alliance convenue depuis vingt ans. D’ailleurs elle pleura si fort, que l’excellent père perdit tout scrupule, et se creusa vainement la cervelle pour imaginer un meilleur stratagème.

Il était écrit que ce jour déciderait du sort de Micheline. Chamillart, après avoir soumis ses travaux au roi, trouva Sa Majesté disposée à causer amicalement au coin du feu.

— Monsieur de Chamillart, lui dit-on d’un air mystérieux et confidentiel, j’ai à vous parler de choses qui vous intéressent. Parce que j’ai fait votre fortune, des ambitieux voudraient déjà s’attacher à vous, afin delà partager. Ils ont jeté les yeu.x sur votre fille, qui est nubile et jolie. M. de Lafeuillade m’a fait sonder pour savoir s’il me serait agréable qu’il vous la demandât. J’ai répondu que cela ne me convenait pas.

cnA:mix.\RT.

Comme vous ôtes novice à la cour, je vais vous apprendre mes motifs. Le duc est criblé de dettes; c’est un libertin et un dissipateur, qui veut se relever par une alliance d’argent. De plus, il court sur lui certains bruits qui ne sont pas à son avantage. S’il ne portait pas un grand nom, je l’aurais envoyé devant un tribunal pour avoir brisé les scellés chez son oncle, et dérobé, comme un voleur, les biens de ses cousins. .le ne pense pas que vous regrettiez l’acquisition d’un pareil gendre. Votre fdle n’y gagnerait qu’une médiocre illustration, et sans doute de mauvais traitements. Je trouverai un parti plus convenable parmi les jeunes gens de bonnes mœurs.

— Je demande pardon à Votre Majesté de l’interrompre; je ne puis lui cacher plus longtemps que la main de ma fille était accordée avant que j’eusse l’honneur de venir à Versailles. Je l’ai promise au fils d’un simple président à mortier. Je n’ai jamais fausséma parole, et je renoncerais à tout au monde plutôt que d’y manquer. On m’a bien dit qu’une alliance avec une grande famille était le moyen de consolider ma fortune; mais la bienveillance de Sa Majesté ne suffit-elle pas? Si je venais à la perdre par quelque faute, je la regretterais amèrement; quant aux emplois, aux richesses, je les abandonnerais sans un soupir.

— Voilà.de fort beaux sentiments; mais vous ne remarquez pas que vous sacrifiez votre fille.

— Sire, ma fille aime le jeune homme à qui je l’ai fiancée. Elle mourrait si on le lui ôtait. J’ai eu le loisir de m’en assurer, car ce projeta souvent été contrarié par les événements.

— Votre conduite me paraît si honorable, que je n’ose plus insister. Mariez donc votre fille comme vous l’entendrez. Scra-cc bientôt?

364 OniGINAUX DU XVII® SIÈCLE.

— Hélas! sire, je n’en sais rien. Le père du jeune homme s’est mis en tète que son devoir l’obligeait h rompre ses engagements à cause de ma nouvelle position, et il montre un entêtement qui désespère nos enfants.

— C’est un homme étrange ! En vérité, je le vois avec fierté, mon parlement a dans scs rangs des magistrats d’un noble caractère. Comment appelezvous ce président à mortier?

— Il se nomme Dreux. Il est gentilhomme, et d’une race de gens fameux en Normandie par leur intégrité.

— Et le jeune homme a-t-il quelque mérite?

— C’est un garçon honnête et studieux comme son père ; et il deviendra certainement un bon jurisconsulte.

— Ces pauvres enfants s’aiment donc bien?

' — A la folie, sire .

— Contez-moi l’histoire de ces amours si contrariées.

Chamillart fit le récit des fiançailles de Joseph et de Micheline à leur naissance. Il raconta comment les jeunes gens avaient été élevés dans la persuasion qu’ils seraient unis; puis il en vint à l’aventure du plaideur ruiné, qui avait emporté la dot de Micheline; alors le roi, saisi d’admiration, frappa ses mains l’une contre l’autre, en s’écriant : *

— Il y avait de tels hommes près de moi, et je l’ignorais !

Enfin, lorsque le narrateur parla de scs efforts inutiles pour vaincre l’obstination de son ami; lorsqu’il avoua, en rougissant, les durs reproches que lui avait attirés sa ruse innocente et déjouée. Sa Majesté ne put s’empêcher de rire, en disant :

— Par ma foi ! les mariages manquent souvent;

CIIAMILLART.

mais, à coup sûr, on n’en a jamais vu se rompre par de tels obstacles. Je veux essayer si je réussirai mieux que vous.

Le roi chercha parmi des papiers épars sur sa table.

— Tenez, poursuivit-il, le régiment d’infanterie de Bourgogne est vacant , nous allons l’envoyer à M. Dreux le fils. Cela vaut neuf mille livres par an. Remplissez ce brevet.

Tandis que Chamillart écrivait, le roi agita la sonnette.

— Faites préparer une ordonnance pour Paris, dit-il au gentilhomme de service.

Puis, après avoir signé le brevet, Sa Majesté ajouta :

— Je suis curieux de voir ce président Dreux. Ce doit être un original. Vous me le présenterez au sortir de la cbapelle.

Le soir venu, la foule brillante des courtisans jeta des regards ironiques sur un homme vêtu de noir qui attendait la fin du Salut, où Sa Majesté assisUiit régulièrement depuis le mariage avec madame de Maintenon. Jamais on n’avait vu dans les galeries une silhouette si grave ni si magistrale. M. Dreux le père semblait une tache d’encre tombée sur un livre d’estampes. La vie du palais de justice est peu faite pour donner les façons de cour, et le président avait une ■ raideur naturelle dans la démarche, qui s’accordait parfaitement avec son caractère tout d’une pièce et ses vertus antiques. C’était un personmige échappé des gravures d’Albert Durer, errant au milieu des figures contournées de Mignard. La fleur des gens adroits et des intrigants, qui connaissait les endroits où il convenait de se poster pour obtenir un mot du roi, regardait avec pitié cet homme primitif noyé

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oG6 ORIGINAL-X DD XVTI* SIECLE.

dans lii^cohue des simples curieux. Bientôt les portes s’ouvrirent, et le monarque parut suivi des ducs et des ministres. Quel fut l’étonnement des empressés lorsqu’ils virent Chamillart faire du doigt un signe d’appel à l’homme du parlement, et lorsqu’ils entendirent le nom de cet étranger prononcé par la bouche royale avec un accent de douceur et de bienveillance , comme si cette syllabe inconnue lui était familière !

— Eh bien ! monsieur Dreux, disait le roi, me refuserez-vous à moi-mème le consentement au mariage de votre fds avec mademoiselle de Chamillart? Votre conscience a-t-elle encore des scrupules! parlez; je suis résolu à vous en délivrer.

— Ah I sire, de nouveaux scrupules ressembleraient à une demande ambitieuse. J’ai déjà plus que je ne mérite. Votre Majesté a levé toutes les difficultés, et si j’avais su que les choses dussent aller si loin, je n’aurais pas fait tant de résistance.

— Je comprends : c’est encore votre conscience qui s’alarme de voir que cette résistance vous a valu une faveur. Il faut pourtant vous résigner, monsieur, à me laisser récompenser les honnêtes gens. J’ai des devoirs à remplir aussi bien que vous. Répondez donc franchement à une question que je vais vous faire : si votre fils avait obtenu le régiment de Bourgogne d’autre façon que parM. de Chamillart, ou s’il lui était arrivé un héritage de neuf mille livres de rente, auriez-vous trouvé que ce fût assez pour rendre son mariage possible? Réfléchissez ; Chamillart est en belle position. Il peut s’allier à un duc et donner ainsi le tabouret à sa fille, tandis que la femme de M. Dreux le fils ne sera point assise à la cour. Répondez avec votre sincérité habituelle ; je vous en prie, monsieur, et je vous le commande.

ciiamillart; 367

— Que sais-je, 'sire? Votre Majesté m’intimide singulièrement. (Puis-je dire ce que j’aurais décidé?

— Vous hésitez ! je le vois : vous auriez encore trouvé l’inégalité des fortunes trop grande.

— Arrêtez, sire! En vérité, je ne sais. Peut-être les seules prières de mon ami, les larmes de mon fils et de mademoiselle de Chamillart, que j’aime comme mon enfant, auraient-elles suffi pour m’attendrir.

— Non, monsieur, vous auriez résisté, j’en suis certain ; en effet, il y a un abîme entre vous et mon premier ministre; moi seul je puis le combler. Lorsqu’un secrétaire d’État marie sa fille, j’ai l’habitude d’ajouter cent mille livres à la dot. Cette fois, c’est au jeune homme que je l,es accorde. Il y a une place vacante parmi les femmes de* la duchesse de Bourgogne; votre bru la remplira. Je trouverai un emploi pour votre fils.

— Ah ! combien je suis confus de tant de bonté !

— Voilà où vous ont conduit cet honneur et cette obstination chevaleresques, monsieur.

— Croyez, sire, que mon repentir...

— Votre repentir! s’écria le roi en éclatant de rire; sur ma vie ! vous ôtes un homme unique, monsieur Dreux. Eh bien ! puisque vous regardez tout ceci comme une punition, afin qu’elle soit plus sévère et qu’elle serve d’exemple, j’y ajouterai une correction* personnelle pour vous seul.

Le roi se tourna vers la cohorte dorée des ducs et ajouta :

— Messieurs, voici l’un des plus honnêtes gens et des plus dignes d’estime que j’aie jamais rencontrés. Ce serait dommage qu’il ne devint pas le chef d’une famille riche. C’est une belle recrue pour la noblesse; je vous présente le marquis de Dreux. Demain son fils épousera la fille de M, de Chamillart; ceux de vous

368 OIUGINAUX DU XVll' SIÈCLE.

qui honoreront la cérémonie de leur présence me feront plaisir. Il y aura le soir appartements et danse à cette occasion. Le jeune époux me sera présenté avant le tir. Au revoir, monsieur le marquis.

Le roi s’éloigna, laissant le marquis de Dreux stupéfait et accablé par une grêle de saluts et de félicitations. Chamillart, ivre de joie, entraîna son ami hors du château.

Les deux pères, en rentrant à l’hôtel de Chamillart, rencontrèrent Joseph dans les escaliers.

— Vous voilà donc , monsieur le drôle ! s’écria Dreux d’un ton de colère. Je vous surprends en flagrant délit de désobéissance; vous venez voir Micheline malgré ma défense. Suivez-nous: vous apprendrez que votre faiblesse et votre amour ont bouleversé la cour aujourd’hui.

— Ne t’effraye pas, Joseph, dit Chamillart, les choses sont arrangées. Demain tu auras vingt ans et tu épouseras ma fille. '

11 fallut user de précautions pour apprendre à Micheline tant d’heureuses nouvelles. Malgré les péri-phrases de son père, elle devina si promptement son bonheur qu’avant la fin du discours on fut obligé d’avoir recours à tous les flacons de sels de la maison j)our rappeler son âme prête à s’envoler par e.xcès de joie. Le lendemain les enfants furent unis dans la cathédrale de Versailles et présentés au roi et à madame de Maintcnon. Le soir, ils dansèrent à la cour, et cette journée les paya amplement des chagrins et des traverses qu’ils avaient endurés.

Si cette histoire n’était pas véritable, nous la terminerions volontiers, comme les anciens contes, en disant que Joseph et Micheline furent toujours heureux, et qu’ils eurent une belle lignée d’enfants charmants; mais comme il est parlé de nos jeunes époux

CHAMILLVRT. 369

dans les mémoires du temps, il n’est pas inutile d’apprendre au lecteur ce qui suivit le mariage

La petite-fille de Louis XTV accorda son amitié à madame Dreux, qui passa toujours à la cour pour une femme aimable et sage. Joseph ne manquait ni d’esprit ni de savoir-faire. Il acheta par la .suite, avec l’agrément de Sa Majesté, la charge de grand maître des cérémonies, que M. de Blinville lui céda pour 50,000 écus. Cet emploi important convenait à son caractère posé; aussi trouva-t-on généralement qu’il le remplissait en homme d’une haute capacité. « Le roi, écrivait Saint-Simon, se servit du prétexte de cette charge pour faire entrer^ madame Dreux dans les carrosses et manger à la table de la duchesse de Bourgogne. »

L’extrême sévérité du noble écrivain pour les parvenus, qu’il appelle impitoyablement, dans ses Mémoires, des gens de peu, permet de trouver que ces expressions sont un peu dures; mais quand il serait vrai que le roi aurait cru devoir prendre un prétexte pour accorder une faveur à Micheline, cela prouverait du moins que Sa Majesté portait un vif intérêt à cette jeune dame et à son mari.

M. Dreux le père ne vint pas souvent à Versailles. Il y gagna la réputation d’un censeur incommode et quelque peu brutal de sa langue. Cependant le roi l’accueillit toujours avec bonté. ,

Les documents ne manquent pas sur Chamillart. L’histoire de son ministère n’est que trop fameuse. Sa puissance s’accrut encore prodigieusement. A.u bout de deux ans, Barbezieux étant mort, le roi voulut que le portefeuille de la guerre fût joint à celui des finances, tant il avait d’estime pour Chamillart. Malheureusement les guerres devinrent désastreuses et les finances s’épuisèrent. On vendit les grades cl

370 ORIGIIfAüX Dü XVII* SIÈCLE.'

les décorations; on essaya de tontes les ressources d’usage dans les temps mauvais. Du fond de son cabinet Louis XIV s’obstina longtemps à diriger les opérations militaires. Il retira le commandement de l’armée au maréchal de Villars, le seul homme capable par ses talents de sauver l’État. Une sucçcssion ‘ ctfroyable de batailles perdues amena les étrangers et le prince Eugène à soixante lieues de la capitale. Les Français, nés malins, trouvant une heureuse compensation à tant de malheurs dans la rime du nom du ministre avec le mot billard, se consolèrent par des épigrammes. L’honnéte Chamillart offrit vingt fois sa démission, et supplia le roi d’appeler aux affaires des tôles plus fortes que la sienne. Sa Majesté persista. Un jour entre autres, le ministre remit entre les mains du prince une lettre pressante où il faisait un exposé des fautes et des aecidents résultés de la multiplicité de ses occupations. Il terminait en conjurant Louis XIV de reprendre au moins le portefeuille de la guerre, s’il ne voulait voir le trône en danger. La lettre revint avec cette réponse en marge, écrite de la main royale :

— « Eh bien ! nous périrons ensemble ! n

Et peu s’en fallut qu’ils n’y périssent en effet tous deux corps et biens.

Chamillart essuya pourtant une disgrâce par la suite; mais il était alors immensément riche, et il supporta ce malheur avec une philosophie qui édifia la cour'. Il avait une seconde fille beaucoup plus

* On a TU longtemps à t’bôtel du ministère de la guerre, quand le duc de Feltre en avait le portefeuille, un magnitique portrait de Chamillart par Rigaud. Le ministre croyait avoir le portrait de Louvois, et le montrait avec orgueil en disant : • Voilà mon modèle, t Un connaisseur lui apprit que c’était

CHAMILLART

jeune, mais moins jolie que Micheline. Ellp épousa le duc de Lafeuillade, dont notre ami Joseph avait triomphé non sans peine.

Cbamillart, et le portrait disparut immédiatemeDt. Nous ne savons pas ce qu’il est devenu. Peut-être fait-il partie du musée de Versailles.

Il y avait à la cour de Louis XIV une certaine classe de grands seigneurs qui s’étaient toujours distingués dans le service difficile du courtisan. Ces personnages-là ne répandaient guère leur précieux sang dans les champs de batfiille, à moins que ce ne fût sous les yeux de Sa Majesté. Ils ne faisaient point de politique, regardaient les affaires de l’État comme au-dessous d’eux, et ne prenaient part qu’aux événements de l’intérieur du château. Le monde finissait à cent pas de distance du monarque, et rarement ils s’en éloignaient davantage, tant à Cciuse de leurs fonctions dans la maison royale, que de leur assiduité à faire leur cour. Ils ne s’abaissaient pas, comme les autres, à caresser les ministres, ne se compromettaient dans aucune intrigue, et se vouaient uniquement au culte de la royauté. Être désigné pour accompagner Sa Majesté au tir ou à la promenade, présenter la canne et le chapeau, porter le bougeoir, faire la partie de reversi au petit jeu, donner la mie de pain aux carpes des bassins, figurer en Tircis dans les quadrilles, telle était leur vie. Cela datait de loin ; aussi la courtisanerie leur était-elle passée dans le sang depuis trois ou quatre générations. Dans ees heureuses familles, les enfants naissaient

LE nrc DE COILIN. 3t3

avec le justaucorps à brevet et les franges au carrosse; leur premier mot était un bout-rimé, leur premier pas une courante, et leur premier hochet le collier des ordres de leur père.

Le duc de Collin, frère de l’évéque d’Orléans, est le type le plus complet de l’homme de cour qui ait jamais existé, un modèle comme on n’en reverra plus, une perle du siècle des petits violons et des appartements. Sa mère l’avait conçu un jour qu’il y avait eu médianoche au château, et que le feu duc avait eu l’honneur d’offrir la camisole au coucher du roi.

Dès qu’il fut en âge de paraître à la cour, M. de Collin, qui avait de naissance les grandes entrées, prit sa place dans la cohorte des satellites de l’astre royal, et qu’on appelait le pur de la noblesse. Il se fit remarquer tout d’abord par son e.\actitude infatigable, en même temps que par son peu d’ambition. Plaire au roi était le but de ses eflbrts ; un mot gracieux éUiit la seule récompense qu’il désirât. Sa politesse était extrême, au point qu’elle devint proverbiale, et qu’elle prêta plus d’une fois. à rire; mais l’honorable duc ne voulut jamais croire que trop d’urbanité fût un ridicule , et s’il n’eût pas craint d’ôtre incivil pour ses contemporains, il leur aurait volontiers reproché de ne point assez suivre son exemple.

Lorsque Marly fut achevé, le roi, qui aimait beaucoup M. de Collin, le désigna pour visiter en sa compagnie cette maison de plaisance. Comme la place y manquait. Sa Majesté ne pouvait y mener qu’un petit nombre de personnes; c’était donc un grand honneur que d’être choisi, et on jugeait par là, comme par mille autres détails, de la bienveillance du roi. Le duc avant été désigné pour tous les premiers

Marly, le jour qu’on oublia de le nommer, il en reçut un crève-cœur si cruel, qu’il en pensa tomber malade. Le roi, ayant remarqué, le lendemain, sa profonde tristesse, s’informa s’il ne lui était rien arrivé de fâcheux. M. de Coîlin n’osa pas avouer le motif de son chagrin; mais l’évéque d’Orléans l’apprit en secret à Louis XIV. Sa Majesté était flattée, au fond, de cette sensibilité, et promit, en considération de ce que le duc n’avait point d’emploi ni de part aux affaires, de ne plus omettre son nom sur les listes. Depuis ce moment, Coîlin se vit appelé auprès du monarque dans toutes les parties de plaisir, les promenades et les chasses; et s’il n’eût partagé ces avantages avec bon nombre d’autres seigneurs, on aurait pu le regarder comme l’ombre du • roi, tant il suivait de près Sa Majesté.

Saint-Simon, qui malheureusement n’a presque rien laissé sur cet homme intéressant, nous en raconte pourtant deux traits qui le peignent admirablement. Un ambassadeur l’étant allé voir, M. de Coîlin voulut reconduire l’étranger jusqu’à la rue. Il se trouva que ce personnage, presque aussi poli que le duc lui-méme, lit mille façons pour résister à tant de déférence. Une lutte de civilité s’établit entre eux, et l’ambassadeur, voyant qu’il lui faudrait être vaincu, à moins d’un parti violent, ferma au double tour la porte du vestibule, afin d’empèchcr le duc d’aller plus loin. M. de Coîlin, éperdu, ouvre une fenêtre des antichambres, et ne la trouvant pas fort élevée, il saute dans la rue, court au carrosse de l’étranger, et s’y présente encore à temps pour le saluer une dernière fois avant qu’il monte sur le marchepied.

— Eh! monsieur le duc, dit l’ambassadeur, c’est donc le diable qui vous a porté ici?

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