‹ Originaux du XVIIe siècleChapitre 3 sur 24 · SIÈCLE · texte numérisé non relu

SIÈCLE

secourir ses enfants en pareille circonstance; mais il accompagnait ordinairement ses envois de fonds d’une petite mercuriale qu’on n’aimait pas à essuyer. Le comte de Créqui demeura donc un jour entier sans se résoudre à rien, et, le soir venu, comme il se trouvait seul dans son hôtel de la rue Beauregard, il se mangea les ongles jusqu’à neuf heures. Ensuite, ayant pris une plume, il se mit d’abord à dessiner sur le bois d’une table, et finit par écrire à son ami le chevalier de Guise pour l’engager à souper.

Au moment où le message allait partir, le chevalier lui-môme arriva. Il apportait des consolations et le lond de sa bourse.

— Eh ! mon cher Créqui , dit M. de Guise , vous

voilà sombre et accablé, la plume sur l’oreille comme un procureur! Est-ce que vous voulez écrire un traité de la vanité des choses humaines? les cartes ont été tigresses; il reste encore l’amour et la table. Je vous apporte 3,000 écus; c’est bien peu, mais vous connaissez le proverbe : La plus belle fille

Il faut savoir que M. de Guise, le second, était fils du célèbre Balafré. Il n’était pas des plus lettrés de la jeunesse d’alors. 11 préférait les quatrains de Pibrac aux poésies de Malherbe ; mais, quoiqu’il eût en effet l’esprit un peu court, il ne manquait point d’à-propos, et pour ce qui est du cœur, il l’avait meilleur et mieux nlacé que personne.

— Gardez cet argent, chevalier, répondit Créqui. Mon beau-père Lesdiguières ne refusera pas de venir à mon secours. Je suis un peu sombre, comme vous dites; mais je compte siœ vous pour secouer l’ennui; et, tenez, je vous écrivais en vous engageant à venir souper.

— A la bonne heure. Je suis invité chez la vicom-

LE CHEVAL DE UltOLÏ.

Icsse d’Auchy, qui réunit, ce soir, un las de beaux esprits; mais je reste avec vous. Nous causerons du passe-dix, qui vous a joué un si mauvais tour, et nous boirons comme il tant.

— C’est cela, et au dessert nous ferons ensemble ma supplique au vieux maréchal.

— Fort bien vu ! je suis plein d’esprit à la fin de mes repas.

M. de Guise renvoya ses chevaux et scs gens. On se mit à l’aise, et le souper tut promptement servi. La cave du comte de Créqui était bien garnie. Le maréchal avait dans ses propriétés des vignobles fameux ; il partageait annuellement scs récoltes avec scs enfants. Le bourgogne, disait-il, convient à tous • les âges, et si mon fils a le nez un peu rouge sur ses vieux jours, il me ressemblera. Aussi le bonhomme riait plus volontiers des excès de table que des perles de jeu.

Créqui et le chevalier, tous deux entre vingt-cinq et trente ans, avaient la réputation d’étre de solides con^'Tves. Les bouteilles se succédèrent avec rapidité; les verres étaient grands et ne demeuraient guère en place ; de sorte qu’après une heure de conversation, on demanda de l’air à grands cris. Pour noyer les soucis de son ami, le chevalier buvait outre mesure, sans s’apercevoir que les vins de M. de Lesdiguières étaient fort capiteux. A mesure que le souper avançait, la disposition d’esprit des deux jeunes gens se. modifiait singulièrement. Créqui devenait plus joyeux à chaque verre, tandis que M. de Guise, contre son ordinaire, sentait sa gaieté s’évanouir. Il passait la main sur ses yeux, et faisait une mine de plus en plus sévère.

— Chevalier, disait Créqui en riant, vous n’étes pas bien. Si le feu roi vous voyait, il jurerait son ventre-

G OniGINAUX DU XVll' SIÈCLE.

sainl-gris que vous avez justement la figure fâchée de votre oncle Mayenne, le lendemain de la bataille d’ivry. Pour vous remettre en belle humeur, chantez un petit air.

— Créqui, mon cher, il me revient à la mémoire un mot que disait M. de Ilohan ce matin, et qui ressemble diablement à une insulte.

— Quelle idée! vous avez entendu de travers et vous vous souvenez double.

— Non pardieu ! voici comment la chose est arrivée : M. de Rohan était à deux pas de moi, pendant que je saluais la reine mère, et il parlait à ses voisins du marchepied d’un carrosse. Or je sais qu’on m’a sottement accusé d’avoir tué le marquis de Lux, par trahison, sur le marchepied de son coche, comme il en descendait pour se battre avec moi. C’est une indigne fausseté; je ne suis pas un assassin, mille diables!

Créqui se mit â rire plus fort.

— Vous êtes charmant, chevalier : M. de Rohan ne peut-il parler du marchepied d’un carrosse sans qu’il s’agisse de vous ?

— Eh ! non. Je ne veux pas qu’on prononce ce mot. Le premier qui le dira, je le tuerai séance tenante, en lui faisant beau jeu, pour prouver que je me bats en galant homme; mais, par là corbleu! au diable les marchepieds ! Je les briserai tous comme ce verre, et puisque j’ai entendu parler de marchepied, j’en vcu.x avoir raison. Sang de Dieu! il m’a outragé; je lui ferai rentrer ce marchepied dans la gorge.

En discourant ainsi, M. de Guise se promenait à grands pas, le visage fort rouge et les yeux hors la tête. Créqui se tenait les côtes.

— .\u lieu de rire, poursuivit le chevalier, vous feriez bien mieux de prendre votre épée pour venir me seconder.

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