‹ Originaux du XVIIe siècleChapitre 4 sur 24 · LE CUEVAL DE CRÉQUI · texte numérisé non relu

LE CUEVAL DE CRÉQUI

— Vous perdez la raison; la réputation du chevalier de Guise n’est pas à faire. Asseyez-vous, et ne pensez plus à ce marchepied.

— Je ne pourrais fermer l’œil de la nuit, si je ne tirais cela au clair ce soir môme. Allons ! puisque vous ne voulez pas m’offrir vos services, je vais aller seul chez mon homme.

M. de Guise prit en chavirant ses armes et son chapeau, et descendit dans la cour de l’hôtel, où Créqui ne tarda pas à le rejoindre. Une pluie line et perçante tombait sans bruit; l’air était froid et la nuit sombre. Cependant le chevalier, avec l’obstination de l’ivresse, persista dans sa résolution. Créqui, voyant qu’il ne pouvait le retenir, lui lit seller un cheval, et lui mit sur les épaules un manteau de campagne.

— Je vous prôte là une bonne hôte, chevalier; ménagez-la un peu. Appelez-la par son nom pour qu’elle vous traite en ami. On la nomme Capricieuse. Ne serrez pas la bride si lourdement et ne la tourmentez pas. Elle n’a pas besoin qu’on l’excite. C’est l’arrièrepetite-lillc du fameux cheval noir de mon beau-père.

— N’ayez donc aucune peur, disait M. de Guise; me prenez-vous pour un enfant ? Je vous la renverrai demain au coup de huit heures.

— Allez doucement; le pavé sera glissant, et il est tard. Attachez ce manteau à votre collet pour ne pas le perdre. Vos plumes vont être gâtées par la pluie; prenez mon chapeau, je remettrai le vôtre demain au valet que vous m’enverrez. La grille est ouverte. Bonsoir, chevalier l Croyez-moi, allez vous mettre au lit.

— Bonsoir, bonsoir !

— M. de Guise toucha des éperons le cheval, et disparut au trot par la petite rue Saint-Roch.

8 ORIGINAUX DO Xni* SIÈCLE.

L’aclion du vin se concenlranl par l’effet du froid sur l’estomac et le cci^eau, le chevalier sentit que la tCte lui tournait complètement. Le brouillard et l’obscurité étaient si épais, qu’on ne distinguait pas les maisons. M. de Guise, laissant aller la bride sur le cou du cheval, s’en rapporta entièrement à sa monture du soin de le conduire, et se mit à penser à ses affaires.

— Ah! murmurait-il entre ses dents, M. de Rohan s’imagine qu’on peut ainsi me dire une impertinence, à moi ! le fils d’un homme qui a fait la guerre au roi ! Morbleu ! je lui apprendrai à vivre.

Puis , revenant à la jument noire , le chevalier s’écriait :

— Où me mènes-tu, Capricieuse^ Nous allons à l’hôtel de Rohan. Cours, ma belle, dépéchons-nous.

L’animal poursuivait sa route paisiblement comme s’il eût fait grand jour; il tournait par les rues sans hésiter, et prit une foule de détours.

— Que je suis aise , disait le chevalier , d’avoir affaire à ce Rohan, qui n’est prince que d’une main ! Je lui veux faire trois trous à son pourpoint. Le premier dans la poitrine, par un dégagement, comme cela...

M. de Guise, oubliant qu’il était à cheval, gesticulait comme un possédé. La jument noire passa sous une voûte sombre, que le chevalier reconnut tout à coup pour une des portes de la ville.

— Holà ! eh ! où va donc ce cheval ?

Il allait s’arrêter et demander son chemin aux gardiens, lorsque la jument tourna au travers des champs. Avant qu’il eût remis la main sur les guides, le chevalier entendit la porte se fermer derrière lui, et l’officier de ronde qui posait à grand bruit les chaînes de clôture.

tF CHEVAL DE CHÊQÜI. 9

Pardieu ! dit M. de Guise, je suis curieux de savoir où ce damné animal me va conduire. Si c’est en face du diable, j’en serai fort aise, car j’ai toujours eu furieusement envie de lui parler.

Et, reprenant ses idées querelleuses, il répétait à satiété :

— Ah ! vous croyez qu’on peut ainsi me jeter au nez ce marchepied ! Je vous en donnerai dans tes côtes pour votre marchepied ! Je veux que personne n’ose plus prononcer ce mot-là, personne que moi seul; et je le dirai sans cesse, pour que tout le monde tremble rien que de l’entendre.

La jument noire poursuivait son trot de course ordinaire. Elle circula dans la campagne par différents sentiers qu’elle paraissait habituée à parcourir, et s’arrêta enfin devant une maisonnette dont l’obscurité ne permit pas au chevalier de remarquer la bonne apparence et l’air de propreté.

— Qu’est cela? dit M. de Guise, dont l’ivresse se dissipait. Le cheval veut entrer ici ! c’est pour m’amener à ce logis qu’il a fait ce chemin ! Voilà qui est singulier. Il est évident que Créqui vient souvent dans cet endroit. Ce ne peut donc pas être un coupe-gorge ; car je ne crois pas qu’il fasse de la fausse monnaie. Ce doit être bien plutôt une maîtresse qu’il garde dans ce manoir. L’aventure peut devenir plaisante. Allons jusqu’au bout.

La jument grattait du pied le sable avec impatience, tandis que le chevalier cherchait la sonnette. Il la trouva enfin, et la tira doucement. Une lumière éclaira les unes après les autres toutes les fenêtres d’une petite tour, et un vieux valet ouvrit la grille.

— On ne vous attendait plus, monsieur le comte. Vous n’avez pas coutume d’arriver passé minuit. Madame est au lit.

OlUülNAtX DU XVll® SIECLE.

Le chevalier, descendu de su monture, édait fort embarrassé. II n’osait parler, de peur de détromper le valet. II rabat lait son chapeau sur sa figure et s’enveloppait du chapeau de Créqui; mais il ne savait quel chemin prendre, ni où se trouvaient les escaliers. Heureusement une femme de chambre, en robe de nuit, se présenta, une lumière à la main, et con- •luisil le chevalier par les degrés jusqu’à l’appartement de la dame.

— Faut-il réveiller Thomas? demanda la Dariolette.

— Non.

— Monsieur le comte a-t-il besoin de quelque chose?

— De rien.

— S’il veut me donner son manteau...

— Laisse-moi, va-t’en.

M. de Guise entra dans la chambre à coucher et ferma la j)orte brusqueunent au nez de la suivante.

— C’est bien aimable à vous d’étre venu ce soir, mon cher seigneur, dit une voix fort douce. A quel heureux hasard dois-je votre visite, un jour consacré au jeu et à la cour?

Au lieu de répondre, le chevalier s’empara d’une lumière et d’une grosse clochette, qui étaient posées sur un guéridon près du lit , et les porta sur la cheminée. La dame, écartant un peu les rideaux, reconnut aussitôt que ce n’était pas Créqui. Elle cacha sa ligure dans ses mains, sans que le chevalier eût le temps de la voir.

— O mon Dieu ! cria-t-elle avec l’accent du olus

grand effroi, qui est cet homme? •

— Ne vous effrayez pas, madame, je suis le chevalier de Guise et non point un malfaiteur.

— U ciel! je suis trahie! perdue! Au secours! N’approchez pas de moi !

— Prenez garde à ce que vous allez faire, dit le

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chevalier en s’asseyant avec sang-froid; si vous appelez vos gens, tout Paris saura l’aventure demain. Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis M. de Guise, vous dis-je; je ne vous veux point de mal. Laissez-moi vous conter par quel étonnant enchaînement de circonstances je me trouve ici à la place de Créqui.

La dame enveloppa sa tête dans les draps.

— Je ne vous rcgardeiai point, si vous le voulez ainsi, poursuivit le chevalier. Rassurez-vous, je vous en supplie; vous verrez que vous avez affaire à un galant homme.

M. de Guise raconta tout ce qui venait de lui arriver.

— La curiosité seule, poursuivit-il, m’a conduit jusque dans cette chambre. Maintenant je consens à me retirer, si vous l’exigez; mais je pense que vous serez assez charitable pour me garder jusqu’au jour, car je veux être roué si je sais en quel pays je suis, et la nuit est noire, glaciale et pluvieuse en diable. ■

— Eh bien, monsieur le (dievalier, dit la. dame, jé vais vous faire donner une chambre et un lit. Vous partirez demain matin, et vous irez dire au comte de Créqui ce qui s’est passé. Mais non, vous saurez en vous en allant où vous êtes venu; vous reconnaîtrez la maison; vous appremlrez mon nom; vous le direz partout. Oh! que vais-je devenir, mon Dieu!

— Eh 1 là! calmez-vous. Je vous promets que je partirai comme je suis venu, sans rien regarder, sur ce même cheval singulier. En vérité, je veux vous contenter, madame.

— Ne cherchez donc pas à me voir, monsieur ; jurez-moi que jamais vous ne ferez aucune démarche pour me connaître.

— Je jurerai tout ce que vous voudrez. Ne vous tourmentez pas ainsi, de grâce I

ORIGINArX DU XVII' SIÈaE.'

— Ouvrez celte armoire, monsieur, et donnez-moi un masque que vous y trouverez.

Le chevalier obéit scrupuleusement. II mit le masque au bout de son épée, et le tendit de fort loin à la dame; mais il eut le temps d’apercevoir un bras admirable, de grands yeux pleins d’expression, et un profil d’une si rare beauté, qu’il sentit du regret d’avoir promis d’étre si généreux.

— Si vous m’en croyez, dit-il, nous n’éveillerons pas vos gens. Vous dormirez paisiblement dans votre lit, et moi, j’attendrai sur ce fauteuil l’heure de partir. Je sais bien qu’on ne voudrait pas me croire si je disais que j’ai passé ainsi la nuit près d’une belle personne; mais enfin, en vous jurant sur ce crucifix et par l’ame de mon père, le grand Henri de Lorraine, que ce qui m’arrive aujourd’hui sera un secret éternel, vous aurez, j’espère, confiance en moi?

— Il faut bien que je me fie à votre honneur, monsieur, puisque c’est ma seule sauvegarde.

— A la bonne heure ! Je suis fier de cette confiance et je veux que vous appreniez à me connaître. A présent que nous avons lait une trêve, causons donc plus tranquillement, puisque vous craignez de vous endormir près de moi. La nuit n’est pas bien longue, et il y en a la moitié d’éeoulée. Pour vous faire passer le temps, je vais vous conter quelques-unes de mes aventures.

M. de Guise était un cavalier fort beau et fort aimé des femmes. 11 savait de bonnes histoires, et il trouva le moyen de divertir et d’intéresser la dame, si bien qu’au bout d’une heure ils riaient ensemble de bon cœur. On peut se dire bien des choses dans une nuit, et je regrette de ne pas connaître entièrement cette conversation remarquable. Je sais seulement que , vers deux heures après minuit, le chevalier était ap-

LE CHEVAL DE CBÉQrl.

puyé sur le chevet de l’inconnue, et que, vers trois heures, fatigué de se tenir sur scs jambes, il était assis au pied du lit. La conversation languissait; la dame s’agitait en étendant ses membres, et M. de Guise se laissait aller, toujours par excès de fatigue. La lumière s’étant éteinte d’elle-méme, le chevalier se trouva enfin couché à côté de la belle.

— ^Voilà, lui dit-elle d’un ton de reproche, une nouvelle aventure ajoutée k votre liste, et que vous conterez comme les autres.

— Jamais, madame ! N’ai-je pas fait un serment cette fois? Bannissez donc toute crainte.

La dame garda le silence, et c’était la meilleure capitulation que pût désirer le chevalier.

Une lueur grise s’étendait insensiblement sur les vitres de l’appartement, lorsque la belle inconnue, sautant h bas du lit, sortit de la chambre en ayant soin de fermer la serrure au double tour. Quoique la conversation eût fait du chemin pendant le reste de la nuit, et que la dame sc fût bien adoucie, M. de Guise n’avait pu obtenird’ètre dégagé de son serment. Il voulut donc s’exécuter de bonne grâce, et remit à la hâte ses habits. Il entendit au dehors des gens qui chuchotaient et un carrosse auquel on attelait des chevaux. L’inconnue reparut bientôt; elle était encore masquée.

— On vous conduira ch voiture, chevalier, dit-elle. Vous aurez soin de dire au comte de Créqui que vous êtes tombé de cheval après avoir erré toute la nuit. Votre ivresse rendra la chose vraisemblable. Je compte sur votre honneur et vos serments. Je me suis dit souvent que, si ma liaison avec Créqui devait faire de moi une femme dissolue, j’aimerais mieux renoncer au monde. Soyez donc certain que, si vous faites une tentative pour me voir, je me rc-

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lirerai aussitôt dans un couvent. Adieu, chevaner, partez vile!

La dame ouvrit avec empressement la porte; et voyant que le chevalier obéissait docilement, par un retour de faiblesse ou de coquetterie, elle ajouta ;

— Je ne vous défends pas pourtant de penser à moi.

— De ma vie je ne fus si heureux ! s’écria M. de Guise en la pressant dans ses bras, et vous ôtes une cruelle...

— Allons, partez, au nom du ciel !

— Quoi ! ne vous reverrai-je plus?

— Jamais, monsieur, jamais en ce monde.

— Si vous me défendez de vous ebercher, vous m’enverrez du moins de vos nouvelles?

— Peut-être.

— Vous me donnerez bien aussi les moyens de vous écrire ?

— Ce méchant homme ne s’en ira pas ! dit-elle en frapjjant du pied avec colère.

— C’est que je sens que je vais vous aimer horriblement.

— En ce cas, vous aurez à souffrir.

— .\ccordez-moi un gage, un souvenir que je puisse emporter.

— Rien, monsieur, point de souvenirs! point de gages ! vous tenez déjà bien mal vos promesses en hésitant ainsi à m’obéir.

— Eh bien, adieu donc. Je m’en rapporte à vous; mais n’oubliez pas que je vous aime. Adieu. Je ne • puis renoncer à l’espoir de vous retrouver.

— N’y songez jias. Ce n’est pas probable.

— Que mes ordres soient exécutés, dit encore la dame en s’adressant à ses laquais d’un ton impérieux.

Et le chevalier se jeta en soupirant dans le fond du '

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