‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaine (volume 2)Chapitre 2 sur 6 · JAMES SMITH ET LES CAD*RORS AVGUIS · texte numérisé non relu

JAMES SMITH ET LES CAD*RORS AVGUIS

THÉODORE BOOK — LADT STA1HOFE — ANÉLU OPIE

SAML'EL ROGER» — LE FûftCEftOX DE SOEPFIfcLD

TU. SOOM TALFOCOD.

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PARIS

CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

«8, quai de l'école, ss

Tous droits réserves.

8 GREliORY MATTHEW LEWIS.

pour tout ce qui tenait au théâtre, ne suffisait point pour faire un coup de maître de son coup d'essai. Sa comédie refusée, il fit passer à mistress Lewis les deuxpremiersvolumes d'un roman qui n'a jamais été imprimé, et qui s'appelait les Effusions de la sensibilité ; c'était une lourde parodie de la manie sentimentale, et des exagérations romanesques, dont Sheridan a fait une charmante satire dans le rôle de lady Lydia Languish (The Rivais). Inutile de remarquer que la manie a survécu aux critiques dont dont elle a été frappée. L'esprit n'aura jamais raison du cœur; les vagues aspirations, les soupirs de jeunes filles, trouveront toujours des sympathies et des échos en ce monde.

On est étonné, du reste, en parcourant les fragments de cette première ébauche, d'y retrouver, presque mot pour mot, la phraséologie sentimentale que la joyeuse France prend encore aujourd'hui au sérieux, et dont on se moquait il y a déjà cinquante ans dans la mélancolique Angleterre. Les lettres de lady Honoria Harrow-heart (cœur déchiré) à miss Sophonisba Simper (doux sourire) trouveraient parmi les productions de ce qu'on appelle en France a le roman intime » plus d'une illustre rivalité. Ceux de no3 lecteurs qui sont familiers avec ce genre de littérature pourront en juger aisément par quelques lignes prises à peu près au hasard dans la première lettre de lady Harrow-heart à son amie. Elle lui conte un voyage à Londres et les impressions qui l'ont assaillie en route :

Elles étaient tristes et solitaires, les rêveries de celle que chérit Sophonisba ! Mon père s'était endormi, et laissait à mes contemplations mélancoliques leur tranquillité non interrompue. Mes pensées revinrent alors vers toi, compagne bien -aimée,

vers loi et vers tous ceux que j'ai pour jamais quittés. Jamais, jamais, jamais, jamais le château de Dunderhead* ne me reverra vivante. Le serpent rongeur de l'affliction a fait sa proie de mon cœur jeune et sans défense ; il mine sourdement l'édifice d'une santé chancelante ; et l'obscurité de la tombe cachera bientôt, dans ses noires profondeurs* l'enveloppe évanouie de l'infortunée Honoria. Mais, tant que ma pâle et jeune poitrine aspirera le souffle d'une vie détestée, les battements du cœur qu'elle enferme vous appartiendront, amis que j'abandonne.

Ah ! si je pouvais aussi te dire adieu, chère et cruelle image ; vous dire adieu, songes déchirants et doux, émotions précieuses, charmants souvenirs, afflictions aimées, vagues tristesses, larmes enivrantes, les orages de mon cœur s'apaiseraient peutêtre ; cela se peut-il? Hélas ! jamais. Devant mes yeux, éblouis de son éclat, flottera sans cesse cette image une fois vue, et vue pour toujours, une fois aimée, aimée à jamais, etc., etc.

C'est ainsi que ce jeune homme, à peine entré dans la vie, se moquait lestement d'un pathos, à coup sûr trèsridicule, et plus tard, néanmoins, nous retrouverons dans les productions de son âge mûr des idées non moins exagérées rendues dans un style non moins emphatique ; tant est grande l'influence dune époque, d'un goût dominant que les écrivains subissent malgré eux, malgré les cris et les résistances de leur instinct révolté.

Sans se laisser rebuter par le mauvais succès de ses premières tentatives, Lewis écrivit sa première comédie (the East lndiari) , et, la confiant à la protection d'une actrice alors célèbre, mistress Jordan, il alla passer Tété suivant (1793) à Weimar, où la renommée de Gôthe et de Schiller appelait alors les pèlerins de l'Europe savante. Ce fut à Weimar, et sous l'inspiration de ses premières

1 Dunderhead équivaut à tète-fêlée.

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études allemandes, qu'il commença un roman, bientôt abandonné, mais dont les matériaux entrèrent dans la composition du Château des Fantômes (theCastle Spectre), son premier et son meilleur drame; un volume de poésies, en partie traduites de l'allemand, qu'il rassemblait aussi dans le même temps, comptait parmi ses espérances favorites.

Vous ne vous êtes pas trompée, écrivait-il à sa mère, en supposant que tous les produits de la comédie ( the East Indian ) vous sont destinés ; mais, quand bien même elle ne donnerait pas un farthing, j'ai une perspective plus sûre à vous offrir que celle qui dépend de la bonne ou mauvaise humeur d'un parterre. Les poésies dont je vous parlais dans ma dernière lettre sont maintenant au complet, et prêtes à passer dans les mains d'un éditeur. Je ne doute pas qu'elles ne soient avantageusement vendues.

A quelques mois de là, il s'adressait, à lui-même, l'épigramme dont voici la traduction :

Cher Mat, un haro solennel De ton livre a flétri le titre malhonnête.

Ce menteur dit qu'on le vend chez John Bell Où, tu le sais trop bien, personne ne l'achète.

Lorsqu'il écrivit ces vers, il était non-seulement de retour en Angleterre, mais déjà reparti pour r Ecosse, où il menait la douce existence du jeune homme riche à qui le grand monde s'ouvre hospitalier et souriant. Le duc deBuccleugh le recevait à Dalkeith, lord Douglas à Bothwell-Castle. Matthew, cependant, n'oubliait ni sa mère, dont il calmait les inquiétudes par de nombreuses et tendres lettres, ni ses travaux de prédilection, qu'il suivait, tant bien que mal, en dépit de ses distractions for-

GKEGORY MATTHEW LEWIS. 11

cèes : ainsi, à Bothwell-Castle il traduisit un drame de Schiller {Intrigue et Amour) , et composa une ballade (Bothwell Bonny Jane) qu'il mit en tète de ses Contes merveilleux (Taies of Wonder), publiés seulement plusieurs années ensuite.

L'amitié de Lewis et de Walter Scott remonte à ce premier voyage en Ecosse '.Également épris des vieilles traditions, ils se communiquèrent leurs travaux et leurs découvertes : il est permis de croire qu'ils n'espéraient pas alors l'avenir auquel ils étaient destinés ; avenir brillant, dont les portes devaient s'ouvrir plus tôt pour Lewis que pour son ami, mais dont ce dernier devait jouir plus longtemps, et qu'il devait léguer à une plus lointaine postérité.

Matthew revint ensuite à Oxford, où il termina ses études. Sa correspondance avec sa mère trahit ici de légers dissentiments, inséparables de toute affection intime, mais

1 En 1798. Walter Scott était alors si peu connu, et Lewis jouissait d'une telle renommée que l'auteur futur d'ivanhoë se rappelait, trente ans plus tard, le mouvement d'orgueil et la joie exaltée que lui causa la première invitation à dîner de son illustre devancier. En revanche, le sagace Écossais ne fut pas longtemps à signaler une des faiblesses de son nouvel ami : le goût immodéré qu'il manifestait pour les distinctions aristocratiques. « Il ne parlait jamais que de ducs et de duchesses. Être noble, c'était lui aller au cœur. On aurait dit un parvenu de la veille, et cependant il avait toujours vécu dans la bonne compagnie. » Ainsi parlait Walter Scolt. Lord Byron rapporte un plaisant exemple de cette manie de Lewis. À Oatlands, chez la duchesse d'York, on le trouva un matin fort ému, les yeux rouges. Questionné sur le sujet de sa tristesse ; a Ah 1 dit-il, la duchesse est si bonne 1... Elle vient de me parler avec tant d'obligeance que, vraiment... — Eh, là, là, remettez-vous, interrompit brusqui ment. le. colonel 'Armstrong, à qui cet attendrissement taisait hausser les épaules.., Remettez- vous, Lewis I... Son Altesse ne l'a pas fait exprès... »

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qui furent bientôt apaisés, grâce à la modération respectueuse et à la fermeté précoce du jeune étudiant ; il eut cependant quelques vérités pénibles à faire entendre. Mistress Lewis eût voulu revenir auprès de son mari, ce que Hatthew savait impossible.

Mon affection pour vous, que vous révoquez en doute, écrivait-il, est très-réelle et très-vive, pas assez néanmoins pour remporter sur celle que j'ai vouée à mes sœurs. Votre retour auprès de mon père leur ferait un tort évident. Ce retour vous rendrait certainement le droit de rentrer dans le monde ; mais beaucoup de femmes ne se décideraient pas à venir chez vous, et cela suffirait pour mettre obstacle à rétablissement de mes sœurs. Jugez-en par la conversation suivante, que j'écoutais l'autre jour, la mort dans l'âme. Quelques médisances ont couru sur le compte de lady J M \ bien que cette dame n'ait jamais vécu séparée de son mari, et n'ait jamais été un sujet aussi public de causeries malveillantes. Cependant quelqu'un disait d'elle, et très-haut, et dans une assemblée nombreuse : « Il est bien heureux que ses filles aient été aussi avantageusement mariées. — Oui, répondit un autre, et cela m'étonne fort. 11 faudrait qu'il ne restât pas une autre jeune fille dans le monde pour me décider à épouser l'enfant d'une femme dont il a été si librement parlé. » Je crains bien que son opinion ne fût celle des trois quarts de ceux qui l'écoutaient.

Bientôt, néanmoins, mistress Lewis rendit justice aux sentiments élevés de son fils, et ils étaient entièrement réconciliés lorsque ce dernier partit pour la Haye, comme attaché à l'ambassade anglaise.

Les Mystères d'Udolphe venaient justement de paraître (juillet 1 794) , et Lewis s'en déclara le fervent admirateur ; pourtant (et cette erreur de jugeifientnous semble à noter dans un jeune homme qui allait écrire le Moine) il ne trouvait pas « ce roman fort divertissant jusqu'à ce que Saint-

Aubin fût mort, i Les belles descriptions qui ouvrent le récit et les détails touchants des anxiétés d Émily soignant la santé de son père étaient perdus pour lui. L'intérêt ne commençait qu'avec l'entrée en scène du terrible Montoni, et lorsqu'une fois on était introduit dans sa sombre demeure des Apennins.

L'imagination de Lewis n'avait pourtant pas été si frappée de cette lecture qu'elle ne se reportât volontiers sur de moins tristes sujets : ainsi, dune part, il écrivait pour le comédien Bannister une petite farce intitulée les Jumeaux (the Twins), et il vivait beaucoup avec la société française que les émigrés avaient constituée à la Haye.

J'ai fini par me glisser dans une très-agréable coterie, écrit-ii, qui se rassemble tous les deux jours, le soir, chez madame de Matignon, Tune des femmes les plus spirituelles que j'aie rencontrées ; elle est fille du célèbre baron de Bretenie, qui habite avec elle. Nous avons aussi la marquise de Bebrance, la princesse de Léon, la princesse de Montmorencie, le vicomte de Bouille 1 , le duc dePolignac, le teawDillon (dont vous avez certainement ouï parler), enfin la meilleure compagnie de Paris. Là, chacun est à son aise; les uns jouent au trictrac, les autres travaillent : d'autres font la belle conversation (ces derniers mots en français), et si bien, avec tant d'esprit et des idées si nouvelles peur moi, que je ne puis parvenir à m'y ennuyer une minute. Vous concevez qu'après cela, les assemblées hollandaises m'inspirent un grand effroi. J'y vais rarement, depuis surtout que j'ai appris quels dangers on y court. Un malheureux Irlandais, nommé lord Kerry, étant l'autre soir à une de ces réunions, et succombant sous le poids de la conversation qu'on y tenait, s'est pris à bâiller d'une façon si exorbitante, que sa mâchoire en a été littéralement disloquée. On la lui a remise sur l'heure;

1 Breteuil, Bouille, Montmorency, noms estropiés par les imprimeurs anglais. Celui de Bebrance est plus difficile à restituer. i. 2

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mais il a beaucoup souffert depuis, et garde encore la chambre. C'est un homme d'au moins cinquante ans. Ainsi, selon toutes les probabilités, il connaissait déjà l'ennui, mais non pas cette espèce toute particulière d'ennui que les Hollandais semblent élever avec autant de soins qu'une tulipe rare. Vous allez prendre ceci pour des folies ; mais je vous ai conté les faits dans toute leur exactitude. Il y a ici une duchesse de la Force, une sorte d'idiote que je voudrais pouvoir vous montrer; elle vous amuserait singulièrement. Sa conversation se compose d'un très-petit nombre de phrases incessamment reproduites. L'une d'elles est cette question : Et les détails? Me demandait l'autre jour, sans faire beaucoup d'attention à ce qu'on allait lui répondre : Eh bien , monsieur Dillon, y a*t4l quelques nouvelles ? — Il ny en a pas, madame. — Et les détails?,.. Le jour où on lui apprit la mort de la reine, elle demanda aussi les détails. Ce serait, dans une comédie, un personnage des plus amusants.

Dans la même lettre (23 septembre 1794), nous lisons, quelques lignes plus bas :

On assure que la pratique perfectionne ; je serai donc quelque jour un écrivain parfait; car je pratique avec rage (mont furiously). Que pensez-vous de ceci? Je viens d'écrire, dan» l'espace de dix semaines, un roman de trois ou quatre cents pages in-8. Gela s'appelle le Moine.

Lewis venait, sans le croire le moins du monde, de créer d'un coup sa réputation.

L'éclat que jeta cet ouvrage lorsqu'il parut, l'été suivant (1795), ne saurait se décrire : la critique, éveillée par ce beau succès, s'empara aussitôt de Lewis, et le passa rudement par les armes, tout en constatant l'effet puissant de son livre sur le public. On -contesta l'originalité de» conceptions : on rappela que l'histoire d'Ambmio pré-

sentait de fréquentée analogies avec celle du Santon Batissa, publiée dans le Guardian d'Addison. La tentation du prédicateur parut renouvelée du Diable Amoureux de Cazotte, et la catastrophe empruntée au Magicien de Schiller. Dans l'histoire d'Agnès et de Raymond, on retrouvait une scène qui rappelait un incident du comte Fathom, de Smollett 1 . La Nonne sanglante était, de l'aveu même de Lewis, une tradition populaire en Allemagne, et la prison du couvent pouvait être, en quelque façon, revendiquée par Ann Radcliffe.

D'autres s'attaquaient à l'immoralité du roman.

Nous n'aurions pas relevé cette dernière attaque, malgré l'importance réelle qu'elle eut pour le jeune écrivain, obligé de se justifier solennellement, et d'adresser à son père une manière de rétractation et d'amende honorable. Mais il est curieux de remarquer combien d'une époque à une autre, d'un pays à un pays voisin, les éléments d'une appréciation de moralité se modifient et se contredisent. En 1795, le roman de Lewis fut hautement décrié; les susceptibilités de la magistrature s'éveillèrent, stimulées par une de ces Sociétés pour la suppression du vice, si hors de mode à l'heure qu'il est. Ce qu'on appelle, dans le jargon de la chicane, une ordonnance de nisi priiis (un commencement d'enquête) fut même rendue, et la docilité de Matthew empêcha seule que les poursuites n'allassent plus loin. La seconde édition parut, sévèrement et consciencieusement corrigée.

La rentrée de Lewis à Londres, après la publication de son livre, fut un vrai triomphe pour lui ; une manie qui commençait alors, et qui semble aujourd'hui fléchir sous le poids du ridicule, — le limisme 'littéraire, comme on

* La scène de la forêt, près de Strasbourg.

16 UREGORY NATTtlEW LEWIS.

l'appelle, — imposa ses dures flatteries au romancier imberbe. Lewis se réveilla lion au même degré, sinon aux mêmes titres, que Byron le fut plus tard. Les cercles les plus exclusifs s'emparèrent avidement de lui; la cour l'honora d'un accueil distingué; il eut tout aussitôt le cortège d'un roi littéraire : des envieux, des flatteurs, et jusqu'à de vrais amis '. Tant de bonheur ne l'enivra point. 11 profita sans doute de sa nouvelle position, qui, entre autres avantages, lui procura un siège au Parlement*. Hais en même temps il s'empressa de se faire une petite retraite où il pût, oubliant le monde et ses fatigants plaisirs, reprendre le cours forcément interrompu de ses études favorites.

Ici, pour la première et dernière fois, cette existence innocemment animée nous apparaît comme atteinte d'un sentiment sérieux.

Appelé par son rang presque autant que par le caprice de la mode à jouir des plus nobles intimités, Lewis habita durant un été tout entier la demeure des ducs d'Argyle, cet Inverary Castle dont Walter Scott a popularisé la renommée. On menait là des journées délicieuses, à la façon de nos aïeux et surtout à la façon écossaise : c'est-à-dire qu'un peu de pédanterie ordonnait, préparait, classait les divertissements de la société d'élite que le chef des Gampbells y avait réunie. Ainsi on y jouait non-seulement la comédie, mais encore le drame à poignard; ainsi encore un journal manuscrit y paraissait chaque semaine, enregistrant les nouvelles, les discussions, les médisances de

1 Parmi eux, dès cette époque, lord Byron, Moore. Shelley, le comte Grey, lord Melbourne, lord Holland, etc., etc.

1 II succéda, par un assez étrange concours de circonstances, au célèbre M. Beckford, de Fonthill Abbey, l'auteur de Wathek, dans la représentation du boiirpde Hindon (Wiltshire).

ce petit monde, et nanti, comme ses confrères imprimés, d'une boîte ouverte à toutes les prétentions, à toutes les rancunes, à toutes les vanités. Ce journal, intitulé le Cor de Chasse (the Bugle), compta plus d'un rédacteur depuis lors illustre : lord Melbourne, par exemple, en eut quelque temps la direction, et une jeune personne, bien connue maintenant sous un autre nom ', dut sans doute y risquer ses premiers essais. Cette collaboratrice, noble, jeune et belle, inspira au Moine (on avait déjà donné ce surnom à Lewis) la seule passion réelle dont il reste quelques témoignages.

Rares et tristes, ces vestiges nous apprennent que lady Charlotte Campbell accueillit l'hommage de l'écrivain renommé sans accorder un véritable retour aux sentiments du jeune enthousiaste. Quelques stances, véritablement charmantes, attestent qu'il partit un jour désespéré d'Inverëry Castle, et que, faible contre les tourments de la séparation, il y revint peu de jours après. Une ballade, longtemps populaire (Cra%y Jane), fut inspirée à Lewis par la frayeur qu'éprouva lady Charlotte un jour que, se promenant ensemble dans les bois, ils rencontrèrent une pauvre paysanne, devenue folle à la suite de chagrins amoureux. Enfin nous voyons imprimés, dans une troisième composition poétique (Stanzas, written, on the Eve ofParting, to a Friend), les sentiments d'une tendresse qui se résigne à n'être récompensée qu'à moitié; la douloureuse abnégation d'un amant qui, après l'avoir longtemps refusé, accepte enfin le martyre qu'on lui inflige sous le nom d'amitié.

1 Lady Charlotte Bury, auteur de Tryvelian, de Jjwe, et par mal heur aussi d'un Journal du règne de Georges W ( Dîary ofthe tim 8 of George the fourth).

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D'abord, quelques plaintes murmurées sur la nécessité qui le force à s'éloigner de sa bien-airnée :

La raison, continue ensuite le poëte, m'avertit d'étouffer ces plaintes inutiles; et je sais que je vous plairais bien mieux, souffrant moins de notre séparation.

Mais il e9t amer de penser que nous ne nous rencontrerons pluB, peut-être, ou que, si le destin nous réunit encore, je ne retrouverai peut-être plus dans votre cœur ce faible retour qu'il m'accorde aujourd'hui.

Songez à ce qu'éprouvera de souffrances et de déchirements mon âme alors désolée, en retrouvant le nom bien-aimé sans retrouver en même temps l'amie qui le .porte; les traits, la forme chérie, sans In pensée qui les fait rayonner pour moi.

Ils se retrouvèrent, toutefois, et l'œuvre lente du temps changea la passion jeune et poignante en une amitié que la mort seule a brisée.

Peut-être nous trompons-nous ; mais l'activité remarquable déployée par Lewis immédiatement après ce désappointement de cœur nous semble s'y rattacher de fort près. Il n'est pas rare, en effet, de voir les souffrances de lu sensibilité aiguillonner l'imagination, qui sent le besoin d'échapper à ses angoisses intérieures, et de s'imposer une préoccupation pour échapper à une autre. En pareil cas, on a déjà remarqué, chez les hommes étrangers aux travaux de la pensée, un penchant à rechercher les fatigues purement physiques : c'est Wordsworth, nous le pensons, qui, voulant donner une idée juste de la douleur éprouvée par un pauvre paysan après la mort de son fils, dit brièvement :

« Depuis lors, il fut le plus intrépide marcheur du village. *

GREGORY MATTIIEW LEWIS. 19

Quoi qu'il en soit de nos conjectures à ce sujet, les drames de Lewis envahirent tout à coup la scène, et s'y succédèrent pendant deux ou trois ans avec une rapidité que l'engouement public explique sans la justifier.

Le Château des Fantômes ouvrit la marche. Rolla vint ensuite, traduction d'un drame de Kotzebue, que Sheridan refit plus tard sous le nom de Pizarro, et qui réussit mieux entre ses mains qu'entre celles de Matthew; puis la farce dont nous avons parlé; les Jumeaux, ou lequel des Deux? imitée des Ménechmes; Vlndien (the East Indian), comédie composée, comme nous l'avons dit, à l'âge de seize ans, présentée à mistress Jordan, refusée à Lewis encore inconnu, reçue et jouée avec un grand succès lorsqu'il fut devenu célèbre; Adelmorn le Proscrit (Adelmorn the Outlaw), opéra dont Michael Kelly écrivit la musique; une tragédie, Alphonse, roi de Castille (Alphonso, king of Castile), la première pièce que Lewis fit jouer à Drury-Lane par suite de sa brouille avec Sheridan, alors directeur de Covent-Garden. La manière dont notre écrivain raconte l'origine de cette dernière pièce nous a paru digne de remarque. On y verra combien il méprisait, en fait de drame, les conditions de succès purement littéraires.

Quelqu'un me critiquait un jour avee amertume pour avoir introduit des esclaves noirs dans le castel d'un baron féodal ( le Château des Fmtâmes). A l'entendre, il semblait qu'un anachronisme dramatique fût un cas pendable. La colère me prit, et, pour montrer à quel point je tenais peu compte d'erreurs pareilles, je dis que j'écrirais un drame sur la Conspiration des Poudres, et que j'y montrerais Guy Fawkes amoureux de la fille de l'empereur Gharlemagne. Cette idée s'empara de moi presque à mon insu, et m'inspira le plan d'Alphon&o.

Les notes de lord Byron sur un de ses poèmes ren-

20 GREGORY MÀTTHEW LEWIS.

ferment une anecdote qui a beaucoup de rapport avec celle qui précède.

Dans le post-scriptum du Château des Spectres (y est-il dit), M. Lewis nous avertit que, quoique les négresses fussent inconnues en Angleterre à l'époque où il place son action, il a cru devoir se permettre cet anachronisme pour augmenter l'intérêt, et que, s'il eût cru produire plus d'impression en faisant son héroïne bleue, il n'aurait pas hésité.

I^a traduction de Cabale und Liebe, de Schiller, jouée au bénéfice de l'acteur Johnston, n'obtint qu'un accueil très-froid. En revanche, la scène intitulée la Captive (the Captive, monodrama) y composée pour mistress Litchfield, produisit un effet si terrible, que son succès même rendit impossible d'en continuer les représentations. Le jeu saisissant de l'actrice, les détails de la mise en scène, la sombre énergie du poëme, jetèrent l'auditoire dans un trouble difficile à décrire : on vit des femmes sortir de leur loge en criant, d'autres en proie à des convulsions nerveuses, le parterre saisi d'une sorte de vertige inouï dans les fastes dramatiques, enfin un désarroi si complet, que l'on n'osa pas risquer de le reproduire. Lewis, rendant compte à sa mère de cette scène étrange, nous apprend que mistress Litchfield, chargée du seul rôle parlé que renfermât ce mélodrame, faillit s'évanouir vers la fin, et que lui-même, Lewis, commençait à se sentir fort mal à Taise.

Nous avons pensé qu'il était bon d'arracher à l'oubli cette œuvre, d'ailleurs fort courte, et qui donnera une idée des ressources de scène telles que les entendait Lewis. Elle n'a jamais, — nous avons du moins tout lieu de le croire, — passé sous les yeux du lecteur.

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