LA CAPTIVE
Oh ! non ! non !... ne me quitte pas ainsi, gardien sévère! écoute ma plainte ; ce n'est pas une insensée qui s'agenouille ainsi devant toi... Je sais, je sais ce que je suis et ce que je devrais être... Tu ne m'entendras plus te maudire en mon orgueilleux désespoir; mon langage sera calme, calme, encore que triste... Mais cependant je persiste à le jurer, à le jurer loyalement, je ne suis pas folle, vois-tu (elle baise » main), je ne suis pas folle.
—Le geôlier veut la quitter; elle le retient, et continue avec on accent de persuasion passionnée. — Un époux, un tyran, imagina la fable qui me retient prisonnière en cet horrible séjour. Mes amis pleurent sur ma destinée qu'ils ignorent... Oh! geôlier, qu'ils la connaissent enfin par toi ! hâte-toi, hâte-toi de rassurer le cœur de mon père, ce cœur que tu rempliras à la fois de joie et de douleur, si tu lui
dis que, renfermée en ces lieux, je ne suis cependant pas folle !
pas folle! pas folle!
—La musique reprend, triste, lente, austère. Le geôlier, ayec un regard d'incrédulité méprisante, dégage ses mains étreintes dans celles de la Captive et la quitte. Les barreaux de fer sont replacés à grand bruit. —
Quel sourire! 11 sort!... La clef!... Il n'est plus là; je l'ai prié en vain. Sa lampe ! je vois, je vois encore sa lampe.
— La musique s'affaiblit à mesure que le geôlier monte dans la galerie supérieure et que la lampe jette de plus lointains rayons. La Captive la suit ardemment du regard. —
C'est fini ! tout est redevenu noir.
— Elle frissonne, et rassemble autour de son corps ses vêtements en lambeaux. —
Le froid, le froid aigu!... plus de chaleur! plus de lumière !... Autrefois, tout cela, toutes les joies de la vie !... A présent, enchaînée ici durant la nuit, la nuit glacée. ( Avec énergie.) Et cependant pas folle! non, non, non, non, pas folle!
— Quelques mesures d'une musique triste, qu'elle interrompt en s* écriant tout à coup : —
Mais ceci est un rêve! quelque vaine chimère! (Avec orgueil.) Moi, l'enfant noble, l'enfant riche, suis-je bien la misérable qui secoue cette lourde chaîne?... moi, captive! moi, sans amis! moi, qui souffre!... Oh! quand je pense au bonheur perdu, perdu à jamais, mon cœur se tord... ma tète brûle!...
— S' interrompant à la hâte et pressant son front entre ses
mains : —
Ce n'est pas, ce n'est pas de la folie!
— Elle reste dans cette attitude, le regard effrayé, jusqu'à ce que la musique, changeant de caractère, indique qu'une réflexion & la fois douce et triste vient de traverser sa pensée. —
Mon enfant! hélas!... n'avez* vous pas oublié la ligure, la voix de votre mère? Elle n'oubliera jamais, elle, la douceur de votre dernier baiser... (Souriant.) ni vos petits bras noués à son cou, ni vos prières pour quelle restât près de vous, ni le refus de votre père; mon Dieu! (Avec désespoir.) ni ses mains violentes ! ...
(Avec terreur.) Chassons, chassons ce souvenir!... (D'une voix basse, tremblante et entrecoupée par la terreur) il me rendrait folle, folle ! — Une pause. Elle reprend, arec un sourire mélancolique. —
Ses lèvres roses souriaient si doucement! l'éclat de ses grands yeux bleus était si pur... Jamais tète plus charmante...
— àyoc un mouvement soudain de douleur impétueuse : —
M'es-tu donc pour jamais enlevé? Ne dois-je plus te revoir? Mon enfant chéri, mon bel enfant, mon amour! (Avec force.) Je veux être libre î
—Elle essaye de secouer la grille, que ses efforts font à peine vibrer. —
Je ne suis pas folle, je ne suis pas folle!
—Elle se laisse aller, épuisée par ses vaincs fureurs, le long de la grille, aux barreaux de laquelle elle reste en quelque sotie suspendue par les mains. Un moment de silence; tout à coup . des cris furieux, un bruit de chaînes enlre-choquées. —
Écoutez!... écoutez!... Que veulent dire ces cris, ces hurlements épouvantables?
— Le bruit se rapproche et devient plus distinct. —
Quelque fou furieux a brisé sa chaîne !...
— Le fou traverse, en courant, la galerie supérieure, une torche à la main. —
11 vient ; je vois reluire ses yeux!...
— Le fou arrive a la grille, s'y cramponne et l'ébranlé. La Captive, avec un cri de terreur : —
Le voilà!... le voilà!!.. Les barreaux cèdent ! Au secours ! au secours!...
—Effrayé par ces cris, le fou quitte la grille et remonte la
galerie. Des gardiens accourent, portant des torches; ils le sai-
. sissent, et après une lutte de quelques instants ils l'entraînent.—
il est parti !... Sort affreux ! entendre de tels cris, voir de tels spectacles!... Ma tête !... ma tête! Je sais, je sais que je ne suis pas folle; mais résisterai-je toujours? Non... bientôt... air là, tandis* que je parle, vdyez luire les yeux de ce démon ; il me regarde! il (tousse une horrible clameur, et brandit en l'air je ne sais quel hideux serpent... à mon cœur, à mon cœur déchiré» les dents de ce reptile*.. Ah ! riez, les furies!... Je le
24 GRKGOUY MATTHEW LEWIS.
sens... plus de doule... c'en est fait !... (Avec un cri perçant.) Je suis folle ! je suis folle !
— Elle se précipite sur la terre, saisit à pleines mains la paille de son cachot et la broie sous ses dents.
À ce moment, les deux frères de la Captive paraissent dans la galerie, traînant avec eux le geôlier; puis un serviteur, éclairant avec une torche les pas du père de la Captive, soutenu par une jeune personne, sa seconde fille. Valets et torches. Les frères arrivent à la grille, et forcent le geôlier à l'ouvrir. En voyant leur sœur étendue sur le sol humide, l'un d'eux parait accablé de douleur, l'autre menace du geste le geôlier, qui semble s'excuser. Le père et la sœur de la Captive s'approchent d'elle pour la relever; mais elle ne les reconnaît pas et les repousse, effrayée, avec un geste d'aversion; puis, oubliant leur présence, elle commence à tresser en couronne quelques brins de paille. Son regard tombe par hasard sur le geôlier : elle pousse un en de frayeur et cache son visage. Le geôlier se retire. Le père de la Captive essaye d'attirer son attention, et, n'y pouvant réussir, cache son visage dans son mouchoir. Ce geste semble étonner la Captive, qui se lève, s'approche, écarte le mouchoir, et se sert de ses cheveux pour essuyer les larmes du vieillard. Attention générale. L'espoir qui semble renaître éclaire tous les fronts. Soudain la Captive, qui a lâté ses cheveux et qui les trouve humides, pousse un éclat de rire convulsif, reprend sa couronne de paille, se livre de nouveau à son travail avec une ardeur puérile, puis jette son ouvrage, et reste immobile, l'œil fixé en terre. Chacun semble désespérer qu'elle revienne jamais a elle. La musique cesse.
Après une pause de quelques instants, un vieux serviteur entre dans le cachot, conduisant par la main le fils de la Captive. Cet enfant, qui d'abord a jeté un regard curieux sur ce qui l'entoure, reconnaît tout à coup sa mère, quitte la main du vieux serviteur, et saisit celle de la Captive. Elle le regarde d'abord, étonnée ; mais une joie excessive se peint bientôt sur ses traita : — Mon fils! s'écrie- t-elle; et, tombant à genoux, elle presse l'enfant sur son cœur. Joie générale. — Le rideau tombe au son d'une musique solennelle.
Certainement, quelques-uns des effets dramatiques mis en usage par Lewis ont vieilli depuis que son monodrame a été représenté; mais on ne saurait, nous le croyons, contester la puissance de la scène qu'on vient de lire.
11 ne tiendrait qu'à nous de faire juger de même, par échantillon, des productions d'un tout autre ordre, dans lesquelles Lewis s'est aussi distingué; nous voulons parler de ses Ballades et de ses Chansons; mais le m,érite
GRËGORY MATTHEW LEWIS. 25
de ces sortes de compositions tient trop essentiellement à des nuances insaisissables d'harmonie, pour que nous risquions de les défigurer en les reproduisant partiellement.
Mieux vaut sans doute revenir â Hatthew lui-même, et aux détails de sa vie intime. Des contrariétés, des chagrins de plus d'une sorte, allaient la troubler.
Sa mère vivait tranquille dans une maison de campagne, à quelques lieues de Londres ; la pension que lui payait son mari, les secours qu'elle recevait de son fils, lui assuraient une existence comfortable, et qui semblait tout à fait conforme au goût qu'elle professait hautement pour la solitude, lorsqu'un jour la démangeaison d'écrire, la cacoethes scribendi, dont parle Horace, s'empara d'elle, et lui fit composer à la fois un drame et un roman.
Lewis, apprenant qu'elle avait le projet de les publier, en fut justement effrayé. Bien des années avaient passé sur les premières inconséquences de conduite qu'on avait pu reprocher à mistress Lewis : ses torts eux-mêmes, si tant est qu'il y en eut de réels dans son passé, depuis longtemps étaient oubliés; mais un appel à l'attention du monde allait raviver tous les souvenirs que la malignité publique aurait quelque intérêt à exploiter, et faire expier à Lewis les précoces triomphes que la mode lui avait accordés. 11 dut mettre tous les obstacles qui dépendaient de lui à l'accomplissement des projets de sa mère, et sa correspondance touchant ce sujet délicat fait le plus grand honneur à son esprit et à son cœur. Jamais la vanité littéraire de mistress Lewis n'y est blessée; jamais son autorité maternelle n'y est contestée, et cependant Hatthew lui parle un langage ferme, pressant, tel, enfin, que les publications annoncées n'eurent pas lieu.
Mais à peine ce point avait-il été réglé à la satisfac-
26 GRBGORY MÀÎTHEW LEWtS.
tion de notre poète, que d'aptres peines plus sérieuses lui venaient de son père, auquel il n'avait jamais cessé de témoigner un attachement et un respect profonds.
Séparé de sa femme depuis des années, M. Lewis avait cherché des consolations auprès d'une dame qui, à rencontre de mistress Lewis, sut, par la gravité de sa vie, conserver toujours une renommée à peu près intacte, bien que cette renommée fût loin d'être inattaquable. Mistress R*** (nous ne la nommerons point) avait un fils, sur qui elle sut attirer l'affection de l'homme qu'elle avait subjugué. Elle tendit toujours à séparer M. Lewis de ses enfants, à l'empêcher d'oublier les griefs qu'il pouvait avoir contre sa femme, à fausser, en un mot, tous les rapports de cette famille étrangère, où elle amenait avec elle des haines et des affections également coupables.
Matthew ne put voir cette conduite sans une indignation profonde, et lui qui, dans une autre circonstance, juste envers son père, empêchait mistress Lewis de songer à une réunion dont il pesait les inconvénients, nous le voyons maintenant, sensible aux outrages dont elle est l'objet, témoigner hautement le mépris que lui inspire la femme à laquelle on départ une affection et des droits illégitimes. Il est aisé de deviner quelles fâcheuses collisions s'établirent alors entre le père et le fils. M. Lewis, esprit inflexible dans le mal comme dans le bien, exigeait de Hatthew, non seulement qu'il fit accueil à mistress R***, mais qu'il lui rendit publiquement visite. Jamais on ne put obtenir cette condescendance : Matthew avait lui-même tracé la ligne de ses devoirs à cet égard; rien ne l'en fit dévier. M. Lewis fut obligé de fléchir, et se contenta des cartes que son fils consentit à laisser, de temps à autre, chez mistress R***;
GREGOKY MATTHEW LEWIS. 27
mais cette querelle, envenimée avec habileté, amena une séparation pénible pour Matthew. 11 dut quitter la maison de son pare.
Dès lors une grande partie de sa vie se passa dans le délicieux cottage qu'il avait loué à Baraes, et qu'il ne put abandonner tout à fait, alors même que, maître d'une grande fortune, il disposa d'habitations plus splendides. Celle-ci était ornée avec goût : on y voit encore les deux statues en bronze qu'il avait placées au-devant de la porte d'entrée; elles représentaient la Fortune et Y Amour : à coup, sûr, l'une de ces divinités méritait mieux que l'autre l'éclatante marque de reconnaissance que le poète donnait à toutes deux. Sur la cheminée d'un élégant salon, les visiteurs pouvaient, en effet, remarquer le portrait en miniature d'une dame, d'une fine du clan de Campbell. Lewis l'avait reçu du duc d'Àrgyle, à Inverary-Castle, et il y attachait un grand prix à cause d'une vague ressemblance qu'il croyait remarquer entre les traits que cette peinture avait rendus, et ceux de la femme restée pour lui un objet d'éternels regrets.
Un jour, ce cottage s'anima singulièrement : on lui fit une parure de fleurs ; des musiques inaccoutumées s'éveillèrent sous ses bosquets; on vit accourir, de toutes parts, des villageois en habits de fête. Lewis recevait de nobles convives. La duchesse d'York venait lui demander à déjeuner. Un des invités (celui qui nous a conservé ces détails) était arrivé de bonne heure. Il trouva son ami plongé dans une rêverie profonde, et regardant tous les apprêts de la fête d'un œil distrait et attristé :
i Holà, Mat, lui dis-je, me voici, et à temps, j'espère. — Vous êtes un étrange garçon, Fred, » répondit-il en me tendant la main avec bonté.
Puis il se tut, et retomba dans ses pensées mélancoliques. Justement alors une bouffée de vent détacha une fleur de «a tige, et la fit tomber aux pieds de notre ami ; il la regarda, et la ramassant :
« Voyez, me dit-il ; elle est encore dans tout l'orgueil de sa beauté, ses couleurs sont vives et fraîches, la rosée brille sur ses pétales, et durant quelques heures encore elle restera ainsi ; pourtant elle est brisée, à jamais brisée. »
Ses grands yeux noirs se remplirent de larmes, sa voix tremblait 1 , etc., etc.
La suite du récit nous donne bientôt l'explication de cette sortie si bizarre en apparence. Lady Ch. Campbell était au nombre des dames qui venaient, avec la duchesse d'York, visiter le cottage de Matthew.
Lorsqu'il était à Londres, Lewis vivait tout entier pour le monde : ses amitiés étaient nombreuses et variées. En homme d'esprit, il ne tenait guère compte aux gens qu'il voyait que du plaisir qu'il avait à les voir, et se montrait seulement exclusif pour les ennuyeux, qu'il abhorrait. Le duc de Clarence l'appelait Lewis tout court; la princesse de Galles l'accablait de prévenances; il était, en un mot, choyé, fêté, caressé par les plus grands personnages; mais il leur préférait l'artiste sans façons qui avait à lui donner, en échange d'une hospitalité cordiale, quelques heures de gaieté libre et de distractions intéressantes.
Du reste, habitué de bonne heure au tumulte du monde, il était parvenu à y conserver la faculté de travailler et d'écrire. Aussi, tandis que sa vie extérieure semblait oisive et dissipée, tandis qu'il passait chaque saison dans une douzaine de châteaux, au milieu de toutes sortes de plaisirs, il avait sans cesse un ou plusieurs ouvrages sur le
1 Traduit textuellement d'une lettre citée dans la Vie de î^ewis
mélier. C'est ainsi que, de 1800 à 1815, parurent successivement Rugantino, mélodrame tiré du Bravo de Venise, que Lewis lui-même avait imité de l'allemand ,# , trois tragédies : Adelghita, ou les Suites d'une faute, le Démon de la forêt (the Wood Démon), et Venoni, ou la Novice de Saint-Marc, cette dernière imitée du drame français les Victimes cloîtrées; un roman, les Tyrans féodaux (the feudal Tyrants), et trois recueils de contes ou ballades (Taies ofTerror, Romande Taies, Taies of Wonder). De même encore, lorsque le drame anglais entra dans cette voie funeste qu'il n'a pas encore quittée, lorsqu'on substitua le luxe matériel aux efforts de l'intelligence, la poésie des décors à la poésie du drame, la richesse et la vérité des costumes à la richesse et à la vérité des caractères dramatiques, Lewis se trouva de nouveau en position de diriger celte funeste tendance. La même année (1811), sur deux théâtres différents, Barbe-Bleue (Blue-Beard) et Timour le Tartare (Timour the Tartar) attestèrent la fécondité de Lewis en môme temps que la déplorable complaisance avec laquelle il cédait aux attraits d'un succès bien ou mal conquis.
Vers cette époque, il arrangea pour l'Opéra deux de ses pièces, le Démon de la forêt et V Indien, qui reparurent, mises en musique, sous de nouveaux titres : Une fieure et Riche et Pauvre (1812).
Ce furent là ses derniers travaux.
Son père mourut, en effet, peu de temps après (1814), réconcilié avec Natthew par les soins de lady Lushington (Fanny Maria Lewis), et lui laissa son immense fortune sans en distraire autre chose qu'une somme de 500 ê lé-
1 Imité en France par M. Ch. Nodier (Jean Sbogar), et populaire sur les théâtres du boulevard {y Homme à deux visages, etc.).
guée à mistress 1\**% à laquelle il donnait, en outre, quittance de sommes assez considérables qu'il lui avait prêtées en diverses occasions.
Dès ce moment, la surveillance de ses affaires eut naturellement une grande place dans la vie de notre écrivain; non que la fortune eût prise sur lui, car il ne changea rien à sa manière d'être, conserva son cottage, ses appartements à Londres, et n'ajouta qu'à la pension de sa mère, portée par lui à 1,000 £; mais enfin on conçoit que mille soins le réclamèrent, et, sans qu'il s'en doutât peut-être, lui firent une existence sérieuse.
Si nous faisions un panégyrique et non une biographie, l'occasion serait belle pour rappeler ici combien Lewis répandit de bienfaits autour de lui : nous dirions comment il avait pris sous sa protection le jeune Williams K***, qui l'en paya par l'indifférence et l'ingratitude les plus coupables; nous citerions avec détail l'histoire de cette jeune actrice dont il encouragea les premiers efforts, et qui, célèbre depuis, put s'honorer des secours désintéressés que Lewis l'avait contrainte à recevoir; nous n'omettrions point celle d'un pauvre fabricant de sermons que le hasard jeta sur sa route, et qui lui dut une industrie plus honorable et plus lucrative; mais les limites de notre travail n'admettent pas de pareils épisodes.
Au reste, ce fut une pensée de bienfaisance qui conduisit, pour la première fois, Lewis à la Jamaïque, ou, comme nous l'avons dit, il avait des possessions considérables. Cinq cents esclaves les cultivaient, et leur bienêtre, dès qu'ils lui appartinrent, devint la grande affaire de Lewis. Ne s'en rapportant qu'à lui-même, il quitta l'Angleterre, le 40 novembre 1815, sans tenir compte des ennuis et des périls d'une traversée de deux mois, et arriva sur la principale de ses habitations au commence-
ment de janvier 1816. Le sort des nègres, dès qu'il put l'apprécier par lui-même, lui parut bien moins dur qu'il ne l'avait craint d'abord, et leur joie en voyant Massa, les soins dont ils l'entourèrent aussitôt, la gaieté de leurs repas et de leurs jours de fête, calmèrent ses premières sollicitudes. Cependant il passa près de quatre mois avec eux, étudiant leurs habitudes, leurs penchants, et tellement absorbé dans son désir d'améliorer leur position, qu'il omit entièrement d'aller visiter Hordley, l'un de ses plus beaux domaines.
Ce temps expiré, il repartit pour l'Angleterre, complètement perdu de réputation parmi les colons, qui le regardaient comme un gâte-métier, mais, en revanche, adoré de toute la population noire. Avant de s'embarquer, il avait réuni ses esclaves et leur avait lu un Code rédigé par lui ; ses intendants avaient ordre de l'appliquer en son absence, et il se proposait bien d'en venir plus tard vérifier les effets.
A peine arrivé à Londres, il passa sur le continent, réalisant ainsi le projet qu'il avait formé, depuis longtemps, de visiter l'Italie.
A Genève il rencontra Shelley et Byron, près desquels il resta quelque temps. Ce fut là , dans la villa Diodati, le 20 août 1816, qu'il joignit à son testament un sublime codicille qui porte la signature des trois illustres rêveurs, et fut probablement le résultat de leurs conversations. Cette disposition enjoint, de la manière la plus solennelle, aux héritiers que laissera Lewis, de faire tous les trois ans un voyage à la Jamaïque, afin d'y maintenir les droits précédemment conférés aux esclaves dont ces héritiers seront devenus propriétaires. Faute de remplir cette condition, ils seraient forfaits de leurs droits d'hérédité.
52 GREUOltY IIATTHKW LEWIS.
Son voyage en Italie ne fut pas autrement remarquable, et ses lettres datées de Florence, de Rome et de Naples, nous apprennent seulement que la dernière de ces villes eut toute sa prédilection et tous ses regrets.
De là il revint en Angleterre, y séjourna seulement un ou deux mois, et, vers le commencement d'octobre(18l7) f partit de nouveau pour les Indes occidentales. Sa santé avait déjà souffert, ses nerfs étaient ébranlés; les dernières lignes qu'il écrivit avant de s'embarquer portent le» traces d'une agitation extraordinaire : il prie sa mère de ne lui rien faire savoir qui soit de nature à le troubler. Prévoyant qu'elle-même pourrait mourir en son absence, il charge expressément un de ses amis, le lieutenant Ingall, de lui laisser ignorer cette perte : « Une pareille nouvelle me tuerait, dit-il, dans le climat que je vais chercher. »
La traversée fut des plus rudes, et fatigua considérablement Lewis. Dans le seul ouvrage posthume qu'il ait laissé (Journal ofan West-lniian proprietor), il mentionne, sous la date du 24 décembre , que la détonation inattendue d'un des canons du bâtiment suffisait déjà pour le mettre hors de lui.
Sur le vaisseau qui l'emporta (sir Godfrey Webster, capitaine Boyes) était une jeune orpheline, miss F***, dénuée d'amis, de protecteurs, et qui s'en allait à In Jamaïque disputer l'héritage de sa mère à d'audacieux spoliateurs. Sa situation toucha vivement Matthew ; il la rassura de son mieux sur le résultat de la lutte qu'elle allait entreprendre, lui promit de guider lui-même les premières démarches judiciaires qu'elle aurait à tenter, et mit à sa disposition tous les secours pécuniaires nécessités par ces démarches : aux lettres de cette jeune personne sont dus les derniers renseignements que nous
sommes à même d'offrir à nos lecteurs sur celte période suprême de l'existence que nous venons de raconter. C'est elle qui nous dit comment Lewis, en peu de jours, avait su, par sa douceur et son aménité naturelles, gagner le cœur de tout l'équipage, et comment il fut accueilli par ses nègres, heureux de le revoir sitôt : il y eut fête non-seulement sur l'habitation de Lewis, mais pour toute la population de la Jamaïque. « Le bon maître Lewis (good massa Lewis) » était adoré comme un dieu, populaire comme un réformateur.
Ses lois avaient fait merveille : pas une plainte des nègres contre les surveillants, pas une des surveillants contre les nègres ; l'hôpital était vide, les nouveaux-nés en nombre, et les travaux avaient, sans secours étrangers, dépassé ceux des propriétaires voisins, obligés d'avoir recours à des ouvriers supplémentaires.
Hais il faut voir aussi par quels procédés nobles et généreux il gouvernait ces hommes qu'on dit inaccessibles à toute reconnaissance, comment il savait parler à leur cœur, réveiller la voix de leur conscience, et dominer leur imagination facile aux impressions vives. L'Histoire de Quaawboo et de Jumma, rapportée dans sa Biographie, serait précieuse à redire ici dans les termes mêmes où il l'a écrite ; mais elle donnerait à ce récit, déjà bien long, une étendue qu'il ne comporte pas.
Son triste dénoûment nous appelle.
La dernière lettre de Lewis à sa mère (31 mars 1818) contient les détails d'une visite qu'il avait faite à son domaine d'Hordtey, où il trouva le plus grand désordre. Les nègres de cette habitation, gouvernés par huit f petits tyrans, î comme les appelle Lewis, étaient, pour ainsi dire, en révolte. Leur maître écouta leurs griefs, les apaisa, remit tout sur pied, régla leur sort à venir, et
34 GREGORY MÀTTHEW LEWIS.
s'imposa, bien que souffrant, toute sorte de soucis et de fatigues. Ne sentant pas d'abord son mal aggravé par ses imprudents efforts, il écrivait : « Je suis comme Macbeth : un charme défend ma vie.
I bear a charmed life.
Et le même vaisseau qui l'avait amené le prit à son bord (le A mai 1818) pour le reconduire en Angleterre. Miss F*** s'y trouvait aussi. Dès les premiers jours de la traversée, tous les passagers se sentirent tour à tour indisposés : cet horrible fléau, la fièvre jaune, minait sourdement l'équipage.
L'effroi que je ressentis en voyant tomber, sous mes yeux, un marin tout à coup atteint de ce mal, dit miss F***, me confina plusieurs jours dans ma chambre. Lorsque j'en sortis, M. Lewis était lui-même fort malade et consigné dans la sienne ; des conseils et des remèdes lui étaient sans cesse prodigués; mais, devenu tout à coup irritable et obstiné, au lieu de rester dans son Ht, comme cela lui était expressément recommandé, il montait sur le pont, et y passait des heures entières au grand air. Sa cabine n'était séparée de la mienne que par une cloison, et ses convulsions d'estomac, précédées et suivies des gémissements que la douleur lui arrachait, me tenaient sans cesse éveillée.
A minuit, le 10 mai, six jours après notre départ, M. Lewis, dans un paroxysme nerveux, fit appeler le commis aux vivres du bâtiment, et lui demanda une dose d'émétique pour le débarrasser, disait-il, d'un poids insupportable qu'il sentait dans l'estomac. Toute remontrance fut inutile, et dans la hâte qu'il fallut mettre à exécuter ses ordres, à chaque instant plus absolus, le commis chargé de la caisse aux remèdes donna une
GftEGOHY MATTHEW LEWIS. 55
dose beaucoup trop forte, que M. Lewis prit à l'instant même Depuis ce moment, les nausées ne discontinuèrent pas.
Je vis pour la dernière fois M. Lewis, le 13, à neuf heures du soir, avant de me retirer dans ma chambre. A deux heures, je l'entendis murmurer ces paroles : Je vous remercie, je vous remercie. Par degrés ses plaintes, que j'écoutais sans pouvoir me soulever de mon lit, où j'étais anéantie de fatigue, ses plaintes s'affaiblirent, et se perdirent en une respiration égale et douce, comme si le malade s'était endormi. Je perdis alors toute conscience de mon être, et ne sortis de cet état de stupeur que dans la matinée du U, en m' en tendant appeler par lestevjard du vaisseau ; il venait m' apprendre que M . Lewis n'était plus.
La présence de la fièvre jaune à bord du navire rendait impossible la conservation de ses restes ; elle eût fait courir de trop graves dangers à l'équipage.
Les derniers honneurs lui furent rendus avec toute la décence et la gravité qui convenaient à une aussi solennelle cérémonie. Les restes de notre ami avaient été placés dans un cercueil de bois, et lorsque furent prononcées ces paroles du service : Nous confions notre frère à l'abîme (we commit our brother to the deep ), ils glissèrent doucement dans l'humide tombeau qui les attendait. Je n'oublierai jamais le son des flots frappés qui rejaillirent brusquement, et se refermèrent sur leur funèbre dépôt. Le cercueil revint bientôt à la surface ; la toile à voile dont il était entouré s'était dénouée a l'une des extrémités, et avait laissé s'échapper les poids qu'elle renfermait ; le vent s'engouffra sous cette espèce de voile mouillée, et, entraînant le cadavre dans la direction opposée à celle du navire, sembla le ramener vers la Jamaïque.
Telle fut la fin de l'écrivain auquel ces pages sont consacrées. Peut-être regrettera- l- on que, trop exclusive-^
ment attentif à dire sa vie, nous ayons aussi brièvement parlé de ses ouvrages.
La raison en est simple.
Le seul livre de Lewis qui ait une valeur réelle (theMonk) est trop connu pour qu'il soit besoin de le juger de nouveau. Quant au surplus de l'œuvre que nous avons dénombrée, il faut bien le reconnaître, elle a été plutôt l'expression d'une mode littéraire en faveur qu'une cause de cette mode, un accident plutôt qu'un système, une exploitation plutôt qu'une invention originale.
Son examen critique était donc, à notre sens, superflu : V École de la terreur est jugée depuis longtemps; sa place est marquée dans l'histoire des engouements littéraires, quelques degrés à peine au-dessus de l'École sentimentale qui l'avait précédée en Angleterre.
Ce que nous connaissions le moins de Lewis, c'était Lewis lui-même. Nos efforts ont dû tendre à combler cette lacune.
Sir J. Mackiniosh — Sharpe — Rogers — Jckyll — Canning — Burke-
Curran ,- Sothcby — Waller Scott — Lord Dudley —
Beckford — Coleridgc, etc., etc.
En 4839, dans sa maison de Craven-Street, à Londres, mourait, âgé de soixante-cinq ans, un homme dont la haute société anglaise porta le deuil pendant deux ou trois jours, au moins ; un des favoris du parti conservateur; un de ces littérateurs, au reste, qui, sans trop de bagage, mais aidés de quelque heureuse circonstance, s'arrangent paisiblement une certaine renommée, — laquelle, il est vrai, leur survivra peu d'années, — mais très-suffîsanle pour jeter mille doux et caressants reflets sur leur vie entière. James Smith fut, pendant vingt-quatre heures de sa jeunesse, la moitié d'un auteur; de ce moment il resta tout simplement un homme d'esprit (a wit) , un causeur aimable et recherché, un héros de salons.
La causerie parait être assez peu cultivée en Angleterre, si l'on en juge par le nombre de ceux qu'elle a rendus i. 4
célèbres. En France, où elle est, pour ainsi dire, un produit du sol, on ne cite que rarement un homme comme très-remarquable causeur ; c'est tout au plus si, de temps à autre, on prête un mot à quelqu'un, regardé comme plus capable que tout autre d une plaisanterie hors ligne. Ce personnage, une fois adopté par le public, devient, bon gré mal gré, pour les badauds de Paris, ce que la statue de Pasquin est pour les oisifs de Rome, une sorte de monument banal où chacun s'arroge le droit d'afficher ses saillies bonnes ou mauvaises. Tel a été, pendant quarante ans, le rôle de M. de Talleyrand. Il ne s'est pas produit, durant ces quarante années, un événement de quelque importance, mort ou naissance de prince, émeute ou procès, victoire ou défaite nationale , changement ou renversement de dynastie, sans que tout le monde (être multiple à qui H. de Talleyrand lui-même reconnaissait plus d'esprit qu'à tout autre) résumât la situation en quelque vif et poignant sarcasme, invariablement passé au compte du malin boiteux. Le prince a pu se dire, en mourant, qu'il n'en coûte guère, les niais aidant, pour avoir tout l'esprit parlé de son époque.
Quoi qu'il en soit, on a vu se succéder, dans le monde anglais, plusieurs personnages renommés pour leurs conversations. Depuis cinquante ans, on en compte* rait bien une demi-douzaine, et c'est beaucoup, qui, tour à tour, ont porté le sceptre de l'improvisation familière. #
Sir James Hackintosh occupe parmi eux une place-éminente : riche de connaissances acquises, formé par un constant usage à la vie du monde, et stimulé par le désir d'y plaire, il joignait à toutes ces conditions de succès une rare facilité d'élocution, et une imagination en elle-même
assez fertile ; mais il compensait par de graves défauts tant de brillantes qualités. Sa parole abondante était sujette à déborder ; il phrasait à faire trembler; ses anecdotes étaient des morceaux de rapport, quelquefois soudés avec assez de peine au sujet de l'entretien général ; ses maximes avaient toute la roideur formaliste de celles du docteur Samuel Johnson, mais sans le trait acéré de ces dernières ; enfin il se faisait à la fois admirer et craindre par des citations poétiques dont l'excessive longueur prouvait qu'il les apportait dans le monde avec une sorte de préméditation ; — celle, au moins, d'utiliser le temps qu'il avait passé à les apprendre par cœur.
Celui qu'on appelait, par excellence, Conversation Sharpe, était amusant et fin ; mais il se répétait, ce qui est chez un causeur le plus grand de tous les défauts. Lorsqu'on avait entendu Sharpe à trois reprises différentes, son prestige commençait presque toujours à se dissiper.
Roger s, le chantre de la Mémoire ', était un inépuisable recueil d'anecdotes ; malheureusement elles avaient, en général, une date assez reculée. Le seul nom de Sheridan, par exemple, agissait sur son esprit comme la mèche allumée de l'artificier sur les fusées prêtes à partir. C'étaient des explosions se succédant sans relâche, des flammes de plus en plus bleues, et vers la fin, quand les baguettes noircies retombaient çà et là, une sorte de panique sous l'impression de laquelle se dispersaient les auditeurs épouvantés. Rogers, cependant, fut homme de
* On troinrera plus loin un chapitre consacré spécialement à Samuel Rogors.
bonne compagnie, sinon de la meilleure. Il faut attribuer le vomis trop littéraire de sa conversation à l'habitude des salons de lord Ilolland, où Ton se rassemblait jadis avec le dessein prémédité d'y causer. Tout s'y passait, en conséquence, avec une désespérante régularité ; on eût dit une parade dans le parc Saint-James : ou bien encore une espèce de « menuet parlé • à propos de telle ou toile ode et de la dernière tragédie. En somme, mieux vaudrait lire, dans VEdinburgh Review, tels articles dont pareils entretiens ne sont, pour ainsi dire, que la lie. On peut juger de l'excès de pédanterie qui régnait chez lord Holland, par l'invitation que le noble maître de la maison adressa un jour à ses hôtes académiques ; sur sa prière, chacun d'eux fut obligé, séance tenante, de dresser la liste des dix ouvrages qu'il regardait comme les plus divertissants. Ne semble-t-il pas que les « gages touchés » ou le « colin-maillard » eussent tout aussi bien convenu à ces enfants, pour la plupart sexagénaires ?
Jekyll passait à bon droit pour un causeur remarquable ; l'esprit ne lui manquait pas : malheureusement, — et qui donc est parfait? — le sien dégénérait quelquefois en puérils calembours, ou en facéties que ne pouvaient accepter les oreilles délicates. Ses habitudes de palais lui avaient d'ailleurs laissé une empreinte trop décidée; ses plaisanteries contre les vieux juges et leurs solennelles niaiseries, contre les attorneys et leur tactique iinassière, contre les clients eux-mêmes, et leurs burlesques préoccupations, finissaient par se renouveler jusqu'à satiété* Toujours amusant, du reste, il vieillit ainsi, chaque jour plus chiquanous, jusqu'au moment où, n'étant plus qu'une ombre de lui-même, il tomba,
pour n'en plus sortir, dans sa robe de chambre et ses
Canning était vif... un jour sur quatre; ce jour-là, peu de gens l'eussent emporté sur lui en atticisme et en fines reparties; mais, le lendemain, il retombuit dans la mélancolie d'Hamlet; alors, comme le prince de Danemark, il jugeait la terre « insipide, usée, inutile, »
«... Fiat, stale, and unprofitable, »
et le ciel, « un amas de vapeurs empestées. » Ces fluctuations s'expliquent naturellement par les incertitudes de sa carrière politique. Quelque brillants qu'eussent été ses succès parlementaires, jamais on ne vit en lui le dépositaire naturel de la puissance publique. Son origine obscure, sa fortune plus que médiocre, lui donnèrent toujours le caractère d'un aventurier aux yeux de l'aristocratie anglaise, la plus polie, mais la plus fière du monde. Canning était, pour nos lords hautains, un pauvre diable qui, entré dans une maison de jeu avec un shelling en poche, et poursuivi par un bonheur acharné, en était sorti les mains pleines d'or; le caprice des dés avait tout fait, à leurs yeux. Aussi jamais il n'exista un homme politique plus souvent renversé, relevé, de nouveau mis à terre, et de nouveau replacé au pouvoir, pour y être encore attaqué. On lui demandait compte de ses triomphes comme d'un gain illégitime. Son avènement à la dignité la plus élevée des Trois Royaumes jeta ses propres partisans dans une stupéfaction presque injurieuse pour lui ; tous ceux d'entre eux qui avaient quelque consistance nobiliaire se séparèrent a l'instant de l'audacieux parvenu, et celte
explosion de mépris aristocratique le rejeta brisé, saignant, déchiré, dans les rangs des whigs, qui, sous prétexte de le guérir, l'étouffèrent. Une grande fortune couvre le défaut de naissance ; un grand nom peut dispenser d'être riche ; mais on ne saurait être ministre, en Angleterre, sans revenus et sans parchemins.
Cette dure vérité explique le silence, l'embarras, les distractions que Canning, si brillant à la Chambre ou dans un meeting, apportait souvent dans le monde, bien qu'on l'y vit apparaître, de temps à autre , avec tout le charme d'une intelligence pénétrante et gracieuse à la fois. Un jour, ses chagrins le tuèrent, et le pays perdit en lui un homme dont le caractère public s'était distingué par une haute délicatesse, comme son esprit par une rare élégance.
La réputation de Burke appartient tout entière au siècle dernier, et il y a presque un anachronisme à parler ici de lui ; Johnson disait « que Burke était toujours prêt à prendre la parole; jamais inerte, jamais à court, et ne donnant guère que le trop-plein de sa pensée. » Ce sont de belles qualités sans doute ; mais il y manquait un certain fini qui en eût doublé le prix. Ses défauts peuvent se résumer ainsi : il déclamait trop pour le monde, passait trop rapidement d'une idée à une autre, n'avait pas assez de ménagements oratoires, et, comme causeur, était beaucoup trop préoccupé de politique. Ses idées, souvent fort belles, n'étaient pas toujours heureusement rendues. En un mot, Burke n'était tout entier que la plume à la main. Un certain loisir lui était indispensable pour polir son style et en ordonner les savants contrastes. Alors il se montrait de tous les penseurs le plus chaleureux, le plus clair, le plus varié. Plein de ce que nous appelons la verve de pupitre, nul comme lui ne s'entendait à façonner et à sertir les
diamants de la pensée avant de les faire jouer aux yeux du monde ébloui. Immortel écrivain, il n'a laissé de ses facultés orales qu'un souvenir déjà effacé l .
Curran, l'avocat irlandais, surpassait incontestablement tous les causeurs que nous venons d'énumérer. Il vivait à une époque où le ton général de la société avait pris une animation et une élégance fort remarquables ; Devonshire-House et la table du Prince royal (depuis George IV ) réunissaient tout ce que le grand monde anglais pouvait compter de parleurs aimables. Il y régnait constamment une fort grande liberté de saillies, et l'arène était ouverte à quiconque y voulait descendre pour mériter le prix de l'enjouement et du sang-froid railleur. Presque toujours battus en politique, les convives habituels de la belle duchesse* et du prince prenaient leur revanche aux dépens des ridicules ennemis, en même temps qu'ils oubliaient leurs revers dans ces luttes d'esprit et de bon goût. On eût dit de gens que la tempête, grondant au dehors, force à se clore dans un abri comfortable, et qui, les flambeaux allumés, essayent de couvrir, sous un redoublement de gaieté bruyante, les grandes voix du tonnerre et du vent. Les hommes les plus sérieux étaient entraînés. Charles Fox s'institua provisoirement bel esprit et composa des épigrammes. Fitzpatrick devint poète et rima des romances langoureuses. Hare, Harding, Courtenay, une foule d'autres personnages, — célèbres jadis dans ce cercle d'élite, inconnus maintenant qu'il est dispersé, — brillants atomes
* On a cité bien des fois l'exclamation méprisante par laquelle les gentlemen de la Chambre basse accueillaient les discours de cet orateur : « Burke parle, allons dîner ! »
* Georgiana, duebesse de Devonshire, l'amie de Fox, et l'une des plus célèbres beautés du temps.
perceptibles seulement dans le rayon de soleil qui, pour un temps, les arrachait à l'obscurité, — avaient leur rôle dans ce joyeux concert. Gurran en était le chef d'orchestre. Qu'ajouterons-nous à cet éloge?
Les poètes ont, en général, peu de succès dans les salons. Ils n'y pensent guère, disent-ils ; mais ils n'y parlent pas davantage. Pour qu'ils se réveillent, il faut jeter dans leurs rangs endormis, en guise de bombe, quelque citation de Revue critique, fraîchement arrivée de Londres ou d'Edimbourg. A l'instant même, tous ces soldats paresseux se trouvent sur leurs jambes. Bientôt après, à la vérité, le champ de bataille est désert.
Il y a cependant quelques exceptions à cette règle.
William Sotheby 4 plaisait généralement partout où le menait un excessif besoin de distraction. Il était riche et n'avait aucun de ces airs que semblent s'être réservés les gens possédant « de beaux biens au soleil, b Littérateur instruit, il n'affichait aucune prétention de pédant. Enfin, poète assez distingué, il ne lisait jamais et ne faisait lire ses vers à personne... au moins pendant les cinq ou six premières années d'intimité. Plus tard, l'expérience étant faite, on n'avait qu'à se tenir sur ses gardes, se dire myope, atteint de migraines, obligé d'aller à la campagne, ou alléguer enfin tout autre de ces prétextes qui sont aux confidences poétiques ce qu'un parapluie est à un gros orage ; — ils n'en préservent qu'à moitié.
Walter Scott causait bien, sans effort, avec une remar-
1 William Sotheby (1757-1833) a traduit en vers les Géorgiques, Y Iliade, Y Odyssée. On a de lui, en outre, plusieurs tragédies, un poème en dix chants (Constance of Camille), un autre sur l'Italie, etc.. etc., etc.
quable affabilité et des matériaux abondants; il racontait émerveille; mais il devait plaire surtout à un auditoire écossais, car sa conversation était éminemment nationale. Cette qualité relative aurait empêché ses succès à Londres, où la causerie est avant tout cosmopolite, et où Ion écoute le bull irlandais et la lourde plaisanterie des Lowlands avec le même intérêt qu'une chronique galloise du douzième siècle, mettant en lumière les exploits de Merlin et d'Owen Glendower.
Évidemment fait pour être un homme remarquable, lord Dudley avait été gâté en nourrice. Dès son enfance, en effet, il fut aisé de juger qu'il y avait en lui quelque chose de fêlé (nous passera-t-on cette locution proverbiale?). 11 eût été sévère de le traiter comme fou ; mais les choses humaines traversaient les fissures de son cerveau comme le vent traverse une lanterne brisée, en y faisant vaciller la lumière. Exilé volontaire pendant la plus grande partie de sa jeunesse, il avait passé en revue presque tous les originaux de l'Europe, ramassant par bribes, çà et là, des échantillons de sciences bizarres, qui jamais ne lui servirent à rien ; comme ces amateurs de géologie qui parcourent le Derbyshire, un marteau à la main, cassant de tous côtés des fragments de granit ou de pierre calcaire, uniquement pour se rendre insupportables par leurs absurdes dissertations sur les couches primaires, secondaires ou tertiaires. Pendant ses voyages, lord Dudley s'imposait de vivre tantôt avec une guinée, tantôt avec un shelling par jour : étrange façon de se préparer à la carrière législative et aux devoirs de l'opulence. La pairie et un revenu de 75,000 £ (1,875,000 fr.) l'attendaient au retour. Ajoutant un malheur à tant d'autres, son ami Canning lui mit en tête d'accepter un portefeuille ; et ce bi*
zarre hypocondriaque, cet érudit maladif, apparut tout à coup au inonde comme ministre des affaires étrangères, bouffonnerie qui allait bientôt avoir des résultats tragiques. L'infortuné Dudley perdit la tête ; il dit, il fit et il rêva toute sorte d'extravagances; quittant d'abord son emploi, et peu après quittant le monde, pour vivre avec une société de fantômes, véritablement assez bien composée. On connaît ses Conversations, dont quelques-unes sont très-remarquables, avec Jules César et Lawrence, Cléopâtre et madame de Staël, Sémiramis et lady Holland. Enfin il mourut, laissant à son cousin un million de livres sterling (25,000,000 fr.) et des domaines presque sans limites, mais rien à la postérité.
L'auteur 'de Wathek, — WathekBeckford 1 , comme on l'avait surnommé, a été, lui aussi, un causeur renommé; mais il y a soixante et dix ans de cela. Que n'était-il pas à cette époque? le meilleur musicien, le plus savant philologue, le connaisseur le plus parfait, et le romancier le plus brillant de son temps. 11 avait disparu depuis, résignant le sceptre de la parole. Pendant plus de quarante années, confiné dans un désert du Wiltshire (Fonthill- Àbbey), dont il avait fait un parc et un palais, il abandonna plus tard cette solitude pour venir se fixer à Bath; et là, il essaya de démontrer que, de près ou de loin, il méprisait également l'espèce humaine. Il dominait la ville des bains de vapeur et des médisances, n'échangeant de poli-
1 William Beckford (1759-1844), personnage bizarre, dont les excentricités et les vices durent à son immense fortune un relief qui les rendit populaires, a surtout brillé dans les vingt dernières années du dernier siècle. Le reste de sa vie s'est écoulé dans un isolement orgueilleux et farouche qui touchait presque à la monomanie.
tesses qu'avec ses superbes épagneuls (race dite de Charles II), et déployant toutes les ressources de sa belle intelligence à sauver sa délicate organisation de la vue des hommes et de l'odeur de leurs repas. C'est ainsi, du moins, que l'on explique la manie qu'il avait de faire apprêter sa cuisine dans une maison étrangère, et la hauteur prodigieuse de l'habitation qu'il s'était construite sur une colline escarpée. Sauf une invasion de Titans, il y était bien certainement à l'abri de tout danger, c'est à-dire de toute visite.
Rangerons -nous Coleridge parmi les hommes de conversation? 11 professait plutôt qu'il ne causait. Ses maximes avaient chacune l'étendue d'une dissertation: ses métaphores elles-mêmes ne se passaient guère d'un commencement, d'un milieu ou d'une fin. Il divisait, subdivisait, et mêlait à son discours autant de parenthèses, de notes, de renvois, qu'un prédicateur de la secte morave; au milieu de l'entretien le plus animé, il ne pouvait jamais se débarrasser de cette idée, que chacune de ses paroles devait renfermer une grande leçon pour ses contemporains, et devenir un legs précieux pour les générations à venir. Honnête homme d'ailleurs, et dont la réputation serait sans tache s'il n'avait autorisé à le louer une petite bande de littérateurs subalternes attachés à ses pas, lesquels semblaient autant de mouches voltigeant autour d'un corpulent alderman. Jeune, il a composé des poésies vraiment belles. Plus tard , la métaphysique Ta tué, comme tant d'autres. Il est, du reste, assez remarquable que ses idées politiques paraissaient gagner en clarté tout ce qu'on voyait perdre à ses inspirations littéraires. Ainsi, au début de sa carrière, il se proposait de secouer toute espèce de joug, même celui du tailleur, et d'aller, sans le moindre
pantalon, fonder nous ne savons quelle idéale république dans le nouveau continent. Il a fini, très-décemment vêtu, dans un cottage près d'Highgate, rallié aux plus saines doctrines du parti conservateur. Néanmoins il ne causait pas; il déclamait, il haranguait plutôt, exposant très-longuement ses réflexions sur les mythes païens, les rêveries du mesmérisme, les impostures de Samothrace, et les trésors de science dont l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie a probablement privé le monde. Pour emprunter une comparaison à la région terrestre où l'entraînaient le plus souvent ses spéculations abstraites, son esprit ressemblait à un obélisque égyptien, couvert de caractères qui, selon toute apparence, signifient quelque chose, mais que personne ne peut déchiffrer, et à propos desquels chacun se demande, assez naturellement, dans quel but ce travail inutile a été entrepris.
En lisant un jour les Literary Remains de Coleridge, nous y soulignâmes un passage qui, mieux que toute autre chose, donnera au lecteur une idée de sa conversation. Ce sont les premières lignes d'une espèce de profession de foi :
I^a subjectivité absolue dont Tunique attribut est le bien ; — définie suffisamment lorsqu'on a dit qu'elle est la cause essentielle de toute vérité possible ;— l'adorable wpowpcmv, antérieur à tout ce qu'on peut regarder comme un principe universel ; — eec; sans article, et avant qu'il ne devienne adjectif, etc.
Ne voilà-t-il pas nos hiéroglyphes bien justifiés? Mais il est grand temps de revenir à James Smith, que toute cette énumération nous a fait perdre de vue.
Son père était avocat de l'artillerie (soliciter ofthe Board
ET LES tiAliSEUUb AMiLAlS. 40
of Ordnance),e[ de plus antiquaire très-distingué. 11 légua son office à James, qui trouva dans cette sinécure un emploi tout à fait adapté à ses goûts, décidément frivoles. Sa première campagne littéraire avait été ce qu'on appelle un hoax, une mystification prolongée. Trompant la religion d'un éditeur de magazine, il lui adressa plusieurs lettres sur de prétendues découvertes archéologiques, assez étranges pour exciter une curiosité générale. Smith, le père, tomba clans le piège, fort artislemenl tendu, à ce qu'il semble. James eut le plaisir de l'entendre disserter sérieusement avec ses amis sur les découvertes dont la science venait de s'enrichir, sans se douter que l'auteur de ces fausses trouvailles était près de lui, sérieux en apparence, mais riant sous cape, et fier de son mystérieux succès.
Tout en se livrant aux graves travaux de sa profession, le jeune avocat, d'accord et de moitié avec son frère cadet, Horace Smith, se mêlait, sans se nommer, à la polémique littéraire du temps. Enfin, la réouverture de Drury-Lane vint leur fournir une occasion qui, habilement exploitée par eux, outre des profits considérables, leur valut une assez prompte renommée.
(le théâtre, après avoir vécu, près de vingt-cinq ans, dans un état de banqueroute à peu près déclarée, avait tout à coup réglé ses comptes par un incendie des plus opportuns. Le feu prit on ne sait comment, et dévora tout. Sheridan, que cet accident trouva au dépourvu, fut contraint d'avouer à tous ce que personne n'ignorait, à savoir qu'il ne possédait pas un farthing vaillant. Cela n'empêcha point les plans de reconstruction, les prospectus, les appels au public, etc., etc.; d'attirer sur les décombres encore fumants une assez belle quantité de dupes nouvelles. 11 s'agissait du théâtre national, de la gloire de
Shakspeare, etc. Déplus, Sheridan étant whig, — ou plutôt les whigs ayant usurpé Sheridan un peu à son corps défendant, — on fit de la souscription qui s'ouvrit une affaire de parti. Lord Holland en fut le principal moteur. Comme il était surtout question « d'encourager les productions du génie national, » Sa Seigneurie, boursillant avec les patriotiques directeurs de rétablissement nouveau, rassembla une somme de 50 €, que Ton offrit comme prix à l'auteur du meilleur discours en vers (address) qui serait offert pour le soir de la réouverture. Les tories, naturellement, dénoncèrent, à grands cris, le ridicule d'un pareil concours et d'une aussi mesquine récompense. Quoi qu'il en soit, James et Horace Smith causant un jour de tous ces détails avec Ward, secrétaire du comité de Drury-Lane, ce dernier mit en avant l'idée d'envoyer au . concours, avec les initiales des poètes les plus renommés, des morceaux où leur style serait parodié le plus gaiement possible. Ce plan fut aussitôt adopté; mais six semaines restaient à peine pour le mettre à exécution, et il fallait toute la facilité des deux frères, toute leur habitude de travailler à deux, pour que la besogne se trouvât prête le jour de la réouverture. James s'était spécialement chargé des Lakistes. Wordsworth, Southey, Coleridge, furent parodiés par lui avec un rare talent. 11 imita aussi Crabbe, Cobbett, lord Byron, les poètes anonymes du Morning Post, et les chansonniers dramatiques l .
1 Horace Smith fournit, pour sa part, des imitations de Walter Scolt, Moore, Monk-leyf is i le docteur Johnson, etc.
La parodie de lord Byron n'est pas tout entière de James Smith. Il en donna seulement l'idée et la première strophe. Celles de Crabbe, de Cobbett, de Wordsworth et de Walter Scott, avec l'Adresse à la Momie (celle-ci d'Horace Smith), sont les pièces les plus remarquables du recueil»
La plaisanterie réusât à merveille, dès qu'elle eut trouvé un éditeur assez bon juge et assez hardi pour en risquer l'impression. Les poètes parodiés prirent fort bien une raillerie qui attestait l'étude et l'intelligence de leurs divers styles: — « J'ai bien certainement écrit ceci quelque part, » s'écria Walter Scott, riant aux éclats devant ce miroir où il se voyait si habilement reproduit. Et William Spencer, écarté par ménagement d'un dîner que Lydia White, — l'un des bas-bleus alors les plus renommés, — donnait aux jeunes auteurs des Rejected Addresses, témoigna très-sincèrement son désir de se rencontrer avec eux. Le succès prodigieux qu'il venait d'obtenir en se jouant n'étourdit pas James Smith. Craignit-il de compromettre ses faciles lauriers, ou bien céda-t-il simplement aux conseils d'une paresse épicurienne? c'est ce que nous ne nous hasarderons pas à décider. Quoi qu'il en soit, il vécut vingt ans sur cette réputation faite en un jour l . 11 jouissait
I Nous ne comptons pas quelques articles anonymes dans le Nttv Monthly Magazine, et sa participation aux intermèdes comiques dont le célèbre artiste Mathews égayait les représentations de YEnglish- Opera-houêe. Les Country Cousins, le Trip to France, le Trip to America, furent écrits, en grande partie, par James Smith, qui ne s'en vantait pas, et empochait, en rougissant lui-même de l'énorme rétribution qu'elles lui valaient, les droits d'auteur produits par ces bouffonneries. Elles lui rapportèrent, à ce qu'on assure, plus de 4,000 i (25,000 fr.) — « Mille livres d'absurdités, » disait-il en haussant les épaules.
II eut, en ce genre, une bonne fortune encore plus signalée. Un compliment en huit vers, dont il régala l'imprimeur Strahan, à un diner où ils étaient assis auprès l'un de l'autre, frappa tellement ce riche typographe, que, dans un codicile ajouté le soir même à son testament, il légua 3,000 £ (75,000 fr.) à l'heureux improvisateur. Ce sont là, nous le croyons, les vers les mieux dorés dont on ait entendu parler depuis Pylbagore. Pour la rareté du fait, plus que pour leur valeur intrinsèque, nous les consignons ici, en prévenant
d'un revenu honnête; sa vie était tranquille; tout son train de maison consistait en une bonne vieille femme de ménage, qui en eut le gouvernement absolu pendant plus de trente années. 11 n'avait pas d'enfants. Ses occupations se bornaient à la besogne routinière d'un emploi presque nominal, et qui le laissait libre de vaguer à son gré. Qu'aurait désiré de plus un homme que la soif de la gloire ne tourmentait point, et que les aspérités de la vie politique avaient repoussé de bonne heure?
En effet, s'il avait une opinion, c'était, on peut le dire, par acquit de conscience; et sa manière toute frivole d« la justifier montrait combien il y attachait peu d'importance.
« Vous avez vraiment l'air d'un conservateur, lui disait un jour son voisin de table.
— Eh ! monsieur, répliqua-t-il en montrant ?es béquilles (car il était goutteux au point de ne s'en pouvoir passer), est-ce qu'avec ceci on peut appartenir au parti du mouvement? Mes opinions politiques, ajouta-il, sont en général celles de mes belles voisines, et comme les jolies femmes, ainsi que les rois, ont toujours à craindre de changer, je me trouve naturellement pour le statu quo. »
d'abord lo lecteur que Stralinn, tres-gouttcux et 1res -vieux, pouvait à peine marcher :
Yonr lower limbs seemed far from stowt
When last I saw you walk ; The cause I présent ly found out
When you bega.n to talk.
The power that props the body's Icnglh
In due proportion spread, In you mounts upwards, and the strength
Ail set Iles in the heart.
Dans la maison qu'occupaient ses bureaux, près d'Austin-Friars, vint loger un personnage qui se nommait, ainsi que lui, James Smith. Cette homonymie avait de graves inconvénients. Il fut convenu que l'un des deux quitterait la maison; — mais lequel?
« Ma foi, dit-il, la question me semble facile à résoudre : vous êtes le dernier venu, et, comme James II ', vous devez abdiquer. »
Aimant passionnément le théâtre, il était au courant de toutes les intrigues de coulisses. L'une de ses chansons en fait foi : c'est une revue de tous les mariages qui avaient dépeuplé la scène anglaise de ses plus brillantes actrices. Il y rappelle celui de miss Farren avec le vieux comte de Derby, de miss Brunton avec lord Craven, de miss Searle avec le dandy Heathcote , de miss Bolton avec lord Thurlow, de miss O'Neil (la plus remarquable entre toutes celles qui essayèrent de ramasser le sceptre tragique échappé à mistress Siddons) avec sir William Bêcher, de la jolie danseuse espagnole Mefoandotte avec Hughes Bail, que sa fortune et ses prodigalités avaient fait surnommer Golden Bail (boule d'or) ; enfin celui de miss Stephens, la célèbre cantatrice, qui, déjà enrichie par son talent, mérita de plus, par la régularité parfaite de sa conduite, le rang élevé auquel la fit parvenir son union avec le dernier comte d'Essex.
Les volumes publiés en 1841 sur la vie de James Smith, par son frère Horace, devenu depuis longtemps un des moins maladroits imitateurs de Walter Scott*, renfer-
* James est le Jacques anglais. Les personnes qui l'ignorent an* raient peine à comprendre ce calembour historique.
* Bramblelye-house, Tor-hill, Walter Colyton, etc., etc., etc., sont d'Horace Smith Quelques-uns de ces ouvrages ont été traduits en français.
ment, avec plusieurs poésies satiriques, une assez grande quantité de lettres particulières. Nous pensons que ce dernier recueil, grâce à la passion toute platonique que James Smith professait pour les plus jolies femmes du monde où il vivait, aurait pu être assez intéressant; mais, à notre avis, on n'a pas assez recueilli, ou bien l'éditeur a trop élagué. Néanmoins nous y prendrons, à titre de spécimen d'abord, puis â titre de renseignements, une conversation de James Smith avec la comtesse Guiccioli. Les paroles de la belle Italienne furent transcrites au retour du bal où ils s'étaient rencontrés :
« Quand Byron dînait avec moi, me dit la dame,
il ne mangeait jamais de viande. La peur d'engraisser lui faisait suivre un régime qui mina sa constitution, sans l'empêcher de prendre de l'embonpoint, ôh! qu'il était beau ! ajouta-t-elle : quels yeux et quels cils!... Une affaire de famille me fit partir pour Ravenne; il fut convenu qu'il ne m'accompagnerait pas. On profita de mon absence pour lui mettre la Grèce en tête. Un jour qu'on le pressait de partir:— Je n'irai, dit-il, sans attacher d'importance à ce propos, que si quatorze capitaines viennent me le demander. — Us vinrent en effet; et, honteux de sa plaisanterie, Byron se crut obligé de marcher.
« 11 était malade en se mettant en route. En
Grèce, on aurait dû le saigner ; mais il répugnait à ce remède... on ne le saigna point... et il mourut. »
« La comtesse me racontait tout ceci sans le moindre embarras, et comme si elle eût parlé de son défunt époux. Ces sortes d'affaires se traitent, à ce qu'il semble, avec fort peu de cérémonie, de l'autre côté de la Manche.
« Le comte d'Orsay m'a ramené chez moi dans sa voiture. — Que vous disait tout à l'heure madame Guiccioli?
s'est-il hâté de me demander. — Qu'à Paris elle loge me de Rivoli, et que, si j'y vais jamais, elle me prie de ne pas oublier son adresse. — Ah I.... Et il lui a fallu une grande demi-heurepour vous expliquer ces choses?... Allons, allons, Smith, vieux donneur de bourdes, celle-ci ne prendra pas!... *
De fréquents accès de goutte avaient peu à peu confiné sur un sofa cet aimable paresseux, au grand regret de ses nombreux amis, lorsqu'au printemps de 1839 il leur fut enlevé par une violente attaque de grippe. Ennemi de toute souffrance, il redoutait, plus que tout le reste, les angoisses d'une longue agonie. La Providence, favorable jusqu'au dernier jour, trancha d'un seul coup cette existence doucement inutile.
Son frère Horace, cet écrivain si fécond, ne consacrait cependant à la littérature que les loisirs d'une profession fort peu littéraire. 11 était agent de change, ou, ce qui est dire un peu moins stock-tooker.
Ce métier lucratif permettait à l'homme d'esprit de se montrer obligeant et généreux, au besoin, envers ses confrères en Apollon , généralement moins favorisés de la fortune : « N'est-il pas surprenant, s'écriait un jour Shelley, en parlant de lui, que le seul homme vraiment généreux que j'aie rencontré, — et je parle ici de ceux qui ont de l'argent à leur disposition, — se soit trouvé un courtier d'affaires?... Ajoutez, répétait Shelley avec l'accent dune surprise toujours croissante, que ce courtier fait des vers!... des vers et même des pastorales!! et que, néanmoins, il sait gagner de l'argent!!! ce qui ne l'empêche pas d'être généreux!!!! »
Horace Smith, estimable à plus d'un titre, comme on voit, est mort le 12 juillet 1849, à l'âge de soixantedix ans.
(MÉMOIRES DE G. P. BRKMMELL) 1778-1810
I/Àngleterre a eu touie une dynastie de Beaux, et Ton pourrait faire l'histoire de chacun d'eux, depuis Beau Hewitt l dont la comédie a immortalisé la prononciation ridiculement adoucie, jusqu'à Beau Brummell qui va nous occuper.
Entre ces deux grands noms trouveraient leur place bon nombre de règnes secondaires : ceux de Beau Wilson*
1 Sir Georges Hewit, le même qu'Etheredge a mis sur la scène, sous le nom de sir Topling Flutter ; il a été mille fois chanté en prose et en vers.
* Beau Wilson fut le premier à comprendre et faire admettre qu'un homme pouvait vivre sans autre ressource que son esprit. Revenu de l'armée des Flandres avec quarante shellings dans sa poche, on le vit tout à coup se lancer dans le plus grand monde, et y faire une dépense enragée. Il éclipsait les plus grands seigneurs par ses voitures, son écurie, sa table et sa toilette. Comme on ne le voyait jamais au jeu, l'imagination du public s'exerça sur les ressources qui lui permettaient de soutenir un pareil train, et, entre autres conjectures charitables, on le soupçonna d'avoir dérobé, dans une chaise de poste, en Hollande, un groupe de diamants. Sa
Beau FielcHng 1 , Beau Nash 1 , Beau Edgeworth 5 et de quelques autres encore.
Généralement ces Rois de la mode ont mené une destinée aussi malheureuse que méprisable, et Brummell n a pas fait eiception à la règle, bien qu'il fût loin d'égaler ses prédécesseurs en folie égoïste ou en vanité puérile. Nous ne croyons pas au nombre des choses possibles la résurrection d'une royauté comme la sienne; le temps des Biicksy des Beaux, des Macaronies ne reviendra plus ; le titre de dandy ou d'ezquisite est à peu près devenu ridicule. La Jeune Angleterre, retranchée dans une austère propreté, méprise tout ce qui ressemble à la recherche du costume; elle se moquerait d'un nouveau Brummell comme
fin fut digne de sa vie. Le célèbre Law, jaloux peut-être de son habileté financière, lui chercha dispute et le tua en duel.
1 Beau Fielding devait être avocat, mais il quitta le barreau pour se livrer tout entier aux plaisirs du monde. Sa beauté!, qu'on dit avoir été remarquable, lui valut les bonnes grâces de Charles II, et bientêt il régna sans partage sur les élégants de la cour. Promptement ruiné, il rétablit sa fortune en épousant une héritière ; elle mourut, et notre Beau voulut faire une nouvelle spéculation conjugale. Cette fois, croyant épouser madame de Laune, veuve immensément riche, il devint le mari d'une aventurière qui s'était fait passer pour cette dame. Quand il découvrit la fraude, il mit à la porte sa nouvelle épouse, et contracta mariage avec la duchesse de Cleveland, alors âgée de plus de soixante ans. Il fut poursuivi comme bigame et déclaré coupable ; mais, à force de protections, il échappa aux peines portées par la loi. Nous le voyons plus tard, réconcilié avec sa seconde femme, mourir paisiblement (en 1712), âgé de soixante et un ans. C'est lui dont parle le Tatler sous le nom d'Orlando.
* Nous avons écrit ailleurs l'histoire de ce curieux personnage, surnommé le roi de Balh. (Y. la Revue Britannique, liv. de février 1841.)
5 Beau Edgeworth, dont Steele a seul perpétué le souvenir, est ce c très-joli garçon » dont il est question dans le 246* numéro du Tatler, comme fréquentant les cafés de Charing- Cross et portant sur sa poitrine, au bout d'un beau ruban, une croix de pierreries.
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des nœuds : de cravates pour lesquels l'ancien était fameux. Nous ne doutons pas qu un homme raisonnable, en dépit de toutes les folies de notre époque, ne la préfère à celle qui accordait tant d'importance, et laissait prendre une si brillante position, à des êtres de cette espèce. Mais ce n'est pas une raison pour qu'on se refuse le plaisir de s'occuper d'eux. Les caprices d'une mode ancienne sont d'autant plus divertissants qu'ils s'éloignent de la mode actuelle. Le temps de l'eau sucrée, des pamphlets religieux, des habits sans collet et des chapeaux de soie peut rire sans inconvénient du faro, du jmnch à la romaine, des cravates empesées, et du cirage par brevet d'invention.
La généalogie de Brummell ne remonte pas très-loin ; son grand-père, d'ailleurs fort brave homme, tenait dans Bury-street un magasin de confiseur, et louait en même temps des appartements garnis. -La fortune politique d'un de ses locataires fit celte de la famille. Charles Jenkinson, le mystérieux aventurier politique qui devint plus tard lord Livcrpool, prit en amitié un petit garçon spirituel, le fils unique de son hôte. Lorsqu'il fut ministre, et que l'enfant, devenu jeune homme, fut en état de justifier les faveurs qu'on pourrait lui accorder, Jenkinson lui fit donner une place à fa Trésorerie. Les appointements n'étaient pas grand' chose, mais la position n'en valait pas moins, à ce qu'il paraît, car, à la fin de sa carrière, M. Brummell put léguer, à chacun de ses trois enfants, trente bonnes mille i (750,000 fr.) de fortune.
Georges-Bryan Brummell, le cadet des deux fils de cet honnête commis, vint au monde en 1778, et en 1790, par le crédit de lord North, il fut porté sur les listes de lccole d'Eton. Ses dispositions au rôle qu'il joua depuis s'y révélèrent de bonne heure : on le citait pour la hauteur
placide de ses manières, la promptitude de ses repartira, et le soin extrême qu'il mettait à sa toilette. Des loi s ou Tappela Buck Brummell. Jamais il ne se mêlait à aucune querelle, et jamais — circonstance remarquable — il ne fut soumis à la fustigation, mode de châtiment alors très en faveur. Un de ses amis d'enfance, en donnant ces détails à son biographe, ajoutait, par forme de réflexion morale, « qu'un homme ne vaut pas le diable quand il n'a pas reçu le fouet à l'école; » nous ne voyous pas cependant que Brummell ait été pour cela moins estimé de ses camarades. On appréciait en lui des talents fort divers : une assez grande facilité à tourner le vers latin, et un talent remarquable à faire cuire des rôties au fromage. En faveur de ces éminentes qualités, on lui passait de n'être qu'un rameur médiocre, de mal jouer à la crosse, et de n avoir, en général, aucun goût pour les exercices trop fatigants.
Son sang-froid, pour lequel il a été plus tard si renommé, se manifesta, pendant son séjour à Eton, à propos d'un batelier de la Tamise que les étudiants, à la suite d'une querelle, voulaient noyer bel et bien. Ils l'avaient déjà saisi et l'entraînaient vers la rive, lorsque Brummell, qui ne compromettait jamais ses beaux habits dans de pareilles bagarres, vint à les rencontrer par aventure. « Mes bons amis, leur dit-il, prenez garde à ce que vous allez faire ; cet homme est en nage, et, si vous lui donnez un bain froid, vous êtes à peu près certains de l'enrhumer. » Cette saillie calma aussitôt la colère de nos jeunes fous, qui, riant aux éclats, laissèrent échapper leur ennemi.
D'Eton, Brummell passa dans l'université d'Oxford, et fut inscrit au collège d'Oriel. Ce fut là qu'il commença à pratiquer ce système de « dédains calculés » qu'il eut
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l'insigne honneur de mettre à la mode. Il coupa 1 — le mot n'était pas encore inventé — un de ses anciens camarades d'Eton, seulement parce qu'il était entré dans un collège secondaire, et il cessa d'en voir un autre après avoir rencontré chez lui deux élèves d'un cours qu'il affectait de regarder comme à Vindex. Un si grand homme devait mépriser, et méprisait en effet les couronnes de collège. Une seule fois, cependant, il condescendit à composer pour un prix de poésie latine, et son poëme obtint la seconde place. On dut s'en étonner, car, de tous les étudiants, il était le plus négligent et le plus constamment disposé à rompre en visière à toutes les règles de l'université. C'était toujours l'heure de la classe qu'il choisissait pour ses promenades à cheval; il était de moitié dans tous les mauvais tours qu'on jouait aux maîtres d'éludé et aux proctors dont il se raillait ouvertement. Tel est du moins le portrait que H. Lister fait de « Trebeck » dans son roman de Granby, et Brummell lui-même s'est reconnu l'original de ce personnage fictif.
Un incident futile décida de cette futile destinée. Avant de quitter Eton, Brummell avait rencontré un jour, sur la terrasse de Windsor-Castle, l'héritier présomptif de la couronne d'Angleterre (depuis Georges IV), et le prince avait été frappé par l'élégance, le sang-froid et les reparties du jeune étudiant. Plus tard, lorsque Brummell eut débuté à Londres, et qu'on eut parlé de lui à propos de deux ou trois excentricités de bon goût, le prince de Galles qui avait, on le sait, une prédilection marquée pour les ori-
1 To cul somebody, — couper quelqu'un — est une expression du monde élégant qui exprime l'action d'ignorer absolument une connaissance intime, de ne plus saluer un ami, dès qu'on juge l'un ou f aulre au dessous de soi. — C'est une des métaphores les plus énergiques de l'argot-jfwft.
ginaux, se souvint que celui-ci ne lui était pas inconnu. Il exprima le désir de le revoir. Une partie de jeunes gens s'organisa dans ce seul objet, et notre héros, que sa modestie déconcertait rarement, s'y montra tout à fait à son avantage. De ce jour, admis à la table du prince, il fit de rapides progrés dans sa faveur, et, très-peu de temps après — il avait à peine seize ans — on lui conféra un grade ambitionné par tous les jeunes officiers de Tannée; il devint, de prime abord, cornette dans le 10 e de hussards dont le Prince royal était colonel. Personne n'en fut surpris, car on connaissait déjà le facile engouement de S. À, R. et la précipitation avec laquelle elle accumulait sur ses favoris les plus précieuses marques de ses préférence; d'ailleurs le prince tenait à recruter son corps d'officiers parmi les plus élégants et les plus aimables jeunes gens du grand monde.
Sa nouvelle position plaçait entre les mains de Brummell une de ces cartes qu'un homme habile ne possède pas vainement au jeu de la vie. Appelé constamment dans la société de l'héritier présomptif, et vivant de pair à compagnon avec une foule de jeunes gens appelés aux plus hautes fortunes politiques, il n'avait, pour ainsi dire, qu'à se laisser aller au courant. Ses étourderies de jeune homme lui étaient remises avec une indulgence inépuisable, et on acceptait sa jolie figure comme une compensation suffisante à une multitude de fautes qu'il commettait chaque jour contre la discipline militaire.
Il poussait pourtant assez loin la négligence de ses devoirs ; on rapporte, entre autres choses, que, fort peu assidu à la parade, il n'avait jamais pu apprendre à reconnaître sa compagnie. Un jour, cependant, il s'avisa d'un signe distinctif, et ce point de repère n'était autre chose que le nez très-volumineux et très-rouge d'un soldat placé
sous ses ordres. Il galopait dans les rangs jusqu'à ce qu'il eût aperçu cette protubérance monstrueuse, et alors il arrêtait son cheval, bien certain d'ê.tre à son rang. Le nez en question vint à changer de compagnie sans que Brummell en fût prévenu, et, à la revue suivante, l'aimable cornette ne manqua pas de s'aller placer selon sa méthode ordinaire. Cette méprise lui valut des reproches de son colonel ; mais Brummell lui soutint hardiment qu'il n'avait pu se tromper, et fit valoir, le plus tranquillement du monde, la raison qui le rendait si sûr de son fait.
En dépit de tous ces démérites, son avancement fut rapide, puisque, trois ans après son entrée au corps, c'està-dire en 4796, it obtint le grade de capitaine. Quiconque connaît la hiérarchie militaire anglaise, et les difficultés qu'elle présente aux officiers sortis du peuple, jugera que le petit-fils du confiseur jouait d'un bonheur singulier. Telle ne fut pas l'opinion du nouveau capitaine : quelque légers que fussent les devoirs de son emploi, devoirs que chacun s'étudiait à lui rendre plus doux , il les trouvait incompatibles avec son caractère indolent, ses habitudes efféminées; il abhorrait toute gêne, et ne pouvait s'astreindre à aucune règle. Sa fortune paternelle lui offrant les moyens de se maintenir dans le monde qu'il aimait, et suffisant d'ailleurs à son ambition, il renonça de lui-même à un poste dont les avantages auraient été immenses pour quiconque eût voulu les faire valoir.
Sa démission a été racontée de diverses manières : les uns l'ont attribuée à l'ennui que lui causait l'obligation de poudrer ses cheveux, lorsque la mode eut cessé de sanctionner cet usage ; d'autres n'ont voulu y voir que l'héroïque résolution d'une paresse sublime; mais, quel que fût son motif secret, la tournure qu'il sut donner à cet acte décisif ne manqua point d'une certaine grâce originale.
lie 10 e de hussards venait d'être envoyé à Manchester; le lendemain Brummell se présente au petit lever du Sérénissitne colonel, et„ comme celui-ci témoignait quelque surprise de cette intrusion matinale : '< Véritablement, Altesse, dit Brummell, je n'aurais pas pris cette liberté; mais j'apprends qu'on nous envoie à Manchester : vous devez bien comprendre ce qu'un pareil séjour a de désagréable et d'inconvenant pour moi ; entoutebonne foi, pensez-vous que j'y puisse aller?... A Manchester, moi! quel contre-sens !... mais vous-même, Altesse, vous résignerezvous à une pareille garnison?.. . Quant à moi, je viens vous demander la permission de vendre ma compagnie. — Qu'à cela ne tienne, Brummell, répondit le prince; faites, à cet égard, ce qu'il vous plaira. » Ce fut ainsi que notre héros, capitaine à vingt et un ans, quitta le service.
Débarrassé de son grade, et mis en possession de sa part dans l'héritage, paternel, Brummell organisa sur-lechamp un de ces petits établissements de célibataire, dont Bulwer, et vingt autres romanciers après lui, se sont complus à décrire l'exquise recherche. La maison qui porte le numéro 4, dans Chesterficld-Street, Amoy-Fair, devint célèbre, dès qu'il l'habita, par l'élégance de ses décorations intérieures, mais surtout par le luxe bien entendu des petits dîners que Brummell y donnait sans façon au prince de Galles et â ses ami3, lord Barrymore,lordHanger, etc. D'ailleurs, nulle prodigalité folle; le futur autocrate de la mode ne risquait point son argent au jeu ; il n'avait pas de voiture, et deux chevaux composaient toute son écurie. Mais, sous cette modestie apparente, se laissait entrevoir la prétention de devenir l'arbitre du goût, justifiée chez Brummell par la bonne grâce de la tournure, sinon par la beauté des traits.
Il ne faudrait pas s'imaginer, en effet, que ce héros d"
la mode ait fondé son succès sur des avantages purement physiques. Il n'était pas d'une stature élevée; sa figure, à ne la juger que d'après les règles ordinaires, dessinait un ovale trop prolongé. II avait les cheveux bruns, mais les moustaches et les favoris d'une nuance plus ardente. Ses traits n'avaient rien de remarquable, ni en bien ni en mal; par compensation , il avait la tète bien faite , le front élevé, un organe séduisant, et sa mise, à laquelle il donnait des soins excessifs, rehaussait admirablement l'harmonieuse élégance d'une taille si parfaite, qu'il eût pu gagner sa vie comme modèle.
Lorsque Brummell entreprit la réforme du costume, il eut à combattre une tendance démagogique. La révolution française avait notablement influé sur la mise des macaronies anglais. Charles Fox et ses amis, autrefois talons rouges, portaient maintenant les cheveux courts, la carmagnole, les gilets à revers et la cravate lâche de Camille Desmoulins et de Vergniaud; les plus déterminés allaient jusqu'à imiter la sordide tenue de Marat, dont la mort dans un bain semble une épigramme de la destinée. Ils avaient comme lui le jabot débraillé, l'oreille et les dents incultes, et ces ongles noirs que madame Roland n'a pas négligé de lui reprocher dans une note de ses fameux Mémoires.
La mise de Brummell occupe dans sa vie une place trop importante pour qu'il nous soit permis a> glisser légèrement sur ce sujet ; nous devons dire .au contraire, — pour l'enseignement de qui de droit, — qu'elle n'avait pas ce caractère de recherche voyante auquel »se reconnaissent les élégants de boutique ou les mannequins des tailleurs à la mode. La perfection de la coupe, et non point la couleur de l'étoffe, donnait un cachet particulier aux habits du dernier des Bemix. Il portait alternativement, comme tous ses contemporains, ou la botte allemande et le pantalon par-
dessus, ou la culotte de peau de daim et la botte à revers, avec un habit bleu à boutons de métal; un gilet gris fauve, emprunté au costume des clubistes whigs — dont Brummell n'adopta jamais les opinions, mais dont il condescendit quelquefois à imiter la mise, — complétait sa toilette du matin. Le soir, ouïe voyait invariablement avecuu habit bleu à boutons unis, un gilet blanc et des pantalons noirs, .parfaitement justes, boutonnant sur le cou-depied, des bas de soie rayés' et un chapeau à claque. Telle était cette toilette sévère que le bon goût de nos jours sanctionnerait encore, et dont aucun bijou ne déparait la gracieuse simplicité; mais la mener à perfection n'était pas une mince affaire.
Brummell, qui avait substitué aux plis sans consistance des cravates de mousseline, les contours plus précis d'un tissu plus fort, légèrement empesé, tenait essentiellement à justifier cette innovation hardie. On ne saurait croire la peine que lui donnaient chaque jour ses nœuds de cravate. H fallait les réussir du premier coup, et comme par inspiration, ou bien y renoncer, et renouveler la tentative sur une cravate nouvelle. Un faux pli dans le col de chemise, qu'il portait d'une hauteur prodigieuse, une cassure mal venue et disgracieuse dans la cravate, dont la longueur était calculée et partagée avec une précision toute géométrique , suffisait pour faire rejeter l'un et l'aulre. Un jour, quelqu'un rencontra le valet de chambre de notre héros, emportant une brassée de linge blanc, mais défait, hors du cabinet de toilette. VA comme on l'interrogeait là -dessus, il répondit avec une certaine solennité: « Que voulez-vous?... ce sout nos erreurs! » À tant de soins, Brummell gagna d'avoir des nœuds de cravate inimitables, et plus insolubles que le nœud gordien, car l'épée d'Alexandre n'en serait pas venue à bout.
On conçoit qu'avec des principes aussi rigoureux en matière d'élégance, un Beau si accompli se montrât facilement dédaigneux de toute tentative avortée dans le domaine de la fashion. Un des jeunes gens qu'il protégeait le plus volontiers et qui, siégeant à la Chambre haute, se glorifiait pourtant de ce patronage plébéien, fut admis à lui donner le bras sur le trottoir de Saint-James's-Street. Tout à coup Brummell s'arrête : c Comment nommez-vous ces choses que vous avez au pied? — Mais... des souliers, répond lord ***, légèrement interdit. — Ah! ah!... ce sont vraiment des souliers?... répond Brummell en les examinant avec un soin curieux; je les avais pris pour des pantoufles. »
Un autre jour, c'était lord Bedfordqui voulait avoir son avis sur un habit neuf. Brummell procède à son examen avec autant de soin qu'un adjudant-major en pourrait mettre à visiter l'uniforme d'un soldat aux gardes, posé en sentinelle à la porte du salon royal, un jour de gala. Cette revue dura cinq à six minutes, et lorsque le noble pair attendait un compliment ou une simple critique de détail, Brummell, prenant légèrement l'une des basques entre l'index et le pouce, lui demanda simplement, avec un sérieux tout à fait bouffon: c Voyons, Bedford, appelezvous ceci un habit? »
Bientôt sa suprématie fut reconnue; il fit autorité. Ses tailleurs, car il en avait plusieurs, lui durent de véritables fortunes et des renommées que le temps n'a pas encore détruites. Quelle mémoire de dandy n'a pas gardé les noms de Schweitz, de Davidson, de Weston et de Meyer? Le souvenir de leur chic inimitable et de leur coupe supérieure arrache encore maints soupirs aux vieillards dont ils habillèrent la jeunesse. Meyer, surtout, déployait dans son art une véritable supériorité. Tailleur du Prince royal, il luttait d'imagination avec Brummell lui-même, et ils se
sont disputé l'invention du pantalon juste, boutonné au cou-de-pied. Noire érudition ne va pas jusqu'à pouvoir décider auquel des deux revient l'antériorité de la découverte; mais, si Meyer inventa, ce n'est pas lui qui popula* risa l'invention. Et comme on Ta dit à propos de l'imprimerie, à propos de la poudre à canon, la véritable découverte est celle qui se propage. En vertu de ce principe, la question ne saurait être décidée contre Brummell.
Parmi les rivalités que, bien naturellement, tant de gloire lui suscitait, une des plus redoutables était celle du prince de Galles. S. A., surnommée dès lors « le premier gentilhomme d'Europe, » lutta longtemps contre le roi des Beaux, et l'on peut se faire une idée du partage qui s'établit dans l'opinion, d'après la consultation suivante que donnait un tailleur en vogue à certain baronnet, débutant à cette époque dans la carrière occupée par ces deux grands rivaux: « Monsieur, lui disait- il, le Prince porte du drap superftn, et M. Brummell du drap de Bat h; entre ces deux étoffes, vous avez le choix, par conséquent; et, dans tous les cas, l'erreur ne sera pas grande. Maintenant, sir John, nous penchons, je pense, pour le drap de Bath. M. Brummell l'emporte presque toujours... de peu de chose, il est vrai, mais il l'emporte. »
Le prince, d'ailleurs, reconnaissait, en quelque façon, cette supériorité, car plus d'une fois il se rendit le matin chez Brummell afin d'assister à sa toilette. Plus d'une fois aussi la séance se prolongea tellement, que le prince, renvoyant ses chevaux, s'invitait lui-même à diner chez son ancien cornette. En pareil cas, échauffés par leurs longues discussions sur des sujets d'une importance incontestable, le futur roi d'Angleterre et le dernier roi de la mode consacraient leur soirée entière à fêter Bacchus tout à leur aise.
Si Brummell ne fut pas vaincu, c'est que Ton ne peut rien contre le génie, car les prodigalités de son antagoniste passaient toute mesure et toute croyance. La garniture noire d'un de ses manteaux coûtait, à elle seule, douze cents guinées (50,000 fr.), et une vente des vieux habits de S. A. produisit quinze mille ê (575,000 fr.). Brummell, incapable de tenir tête à une telle dépense, rachetait son infériorité pécuniaire par un goût plus pur, un sentiment plus exquis des choses séantes; et surtout par d'incroyables soins de détail. Lord Byron s'est donné la peine de définir le style de Brummell, et lui a reconnu « une certaine convenance exquise en matière d'habillement. » En fait, ce n'était qu'une très-grande recherche, unie à une très-grande simplicité ; le désir d'être à la fois comme tout le monde et mieux que tout le monde ; de ne pas appeler l'œil, mais de le satisfaire complètement ; de ne produire aucun effet qu'à la longue, mais de résister alors à la plus minutieuse analyse. Ajoutez à ceci une propreté admirable, et qui excluait toute ressource factice: « Point de parfums, disait Brummell dans sa jeunesse, mais du linge magnifique et en abondance... et blanchi à la campagne. »
Plus tard, il dévia de ces grands principes — et, sans nul doute, ce changement d'idées eut une cause importante. Brummell sur le retour porta des odeurs ; mais, dès ce moment, on le vit attacher à leur choix un prix caractéristique. Un de ses amis lui demandant le nom d'un personnage inconnu avec lequel ils venaient d'échanger quelques propos, dans une salle de bal : « Je n'en sais pas la première lettre, répondit notre Beau, mais bien certainement c'est un gentleman : ses parfums, au moins, sont de qualité. » Membre du club de Watier (Watier était le Crockford de ce temps-là), il s'opposa énergiquement à
l'admission des gentilshommes campagnards, sous ce prétexte que leurs bottes sentaient rétable « et surtout le mauvais cirage. »
On ne lui connaissait qu'une manie véritablement coûteuse, celle des tabatières, des cannes, des meubles de Buhl et du bric-à-brac; mais les tabatières, surtout, le ruinaient. Il avait une des plus belles collections de l'Europe, et la faisait briller par une façon toute particulière de prendre son tabac. Elle consistait à ouvrir la boite par une simple pression de la main gauche; le prince de Galles réussit, après beaucoup d'études, à imiter ce tour de grâce.
Chanteur agréable, poète quand les circonstances l'exigeaient, apportant dans tous les cercles les manières les plus correctes, — original cependant à sa manière, et pouvant se livrer sans crainte à certains accès de fatuité excentrique, — on conçoit aisément que le roi des Beaux ait été admis sans scrupule dans le monde le plus aristocratique; à Woburn-Abbey, à Chatsworth, à Belvoir, il était toujours le très-bien venu. Chez le duc de Rutland et chez le duc d'York, on le recevait comme l'ami de la famille. 11 avait ses entrées libres dans la loge du duc de Bedford, et il ne se donnait pas une fête fashionable dont il ne fût le convive obligé. On pourrait citer, entre autres solennités de ce genre, les réjouissances auxquelles donna lieu la majorité du duc de Rutland en 1799. Le prince de Galles, le dernier duc d'Argyll, le marquis de Lorn, y assistaient, et les dépenses qu'elles occasionnèrent allaient, dit -on, à près de soixante mille £ (1,500,000 fr.).
Sans être le moins du monde un jockey, et sans aspirer aux palmes de Melton-Àbbey, Brummell, lorsqu'il était en demeure de se montrer bon écuyer, n'hésitait pas à com-
promettre sa précieuse existence, À Belvoir, par exemple, où il eût été de mauvais goût de ne pas suivre les chasses, il se faisait remarquer par l'élégance de son costume de cheval. Il fut le premier à paraître sur le turf en cravate blanche et en bottes à revers blancs ; mode qui fut adoptée aussitôt et dura quelques années. Ses chevaux, aussi admirablement tenus que lui-même, semblaient habillés de satin.
Peu à peu, — l'ambition de notre héros se haussant avec sa fortune, — il ne se contenta plus de briller dans le grand monde, il voulut y régner en maître absolu. 11 le voulut et saisit le sceptre. Les plus grands noms, les plus fiers caractères, subirent cette autorité habilement ménagée. Une des premières leçons qu'une mère donnait à sa fille, en l'initiant aux mystères des salons d'Àimack, était de l'engager à « se concilier M. Brummell. » Madame de Staël, arrivant en Angleterre, appréhendait de lui déplaire, et personne ne s'exposait volontiers à des boutades qu'il dirigeait, sans se gêner, contre les plus grands personnages, quand ils avaient eu le malheur de lui déplaire.
Le plus souvent, il faut le dire, il n'employait qu'à se défendre le venin particulier dont la nature l'avait pourvu ; mais quelquefois aussi ses froides impertinences étaient sans excuse.
« Brummell, lui demandait un de ses compagnons de club, vous n'étiez pas ici, hier soir; où donc avez-vous dîné? — Mais, s'il m'en souvient bien, chez un monsieur baptisé Rogers. Voilà longtemps qu'il désirait avoir le droit de me saluer. Au reste, en homme bien appris, il m'a chargé de faire moi-même les invitations. J'ai prié Alvanley, Pierrepoint, et quelques aulres. La chose s'est plaisamment passée; nous avions des primeurs, des raretés, d'excellent Champagne, bref, sous ce rapport, tout allait
Va LE UEttNIEK DES BEAUX.
assez bien. Mais croiriez-vous, mon cher ami — j'en suis encore tout stupéfait — que ce bon M. Uogers a bien osé s'asseoir à table et diaer avec nous? »
Un autre jour, sollicité pour la dixième fois par un riche négociant de la Cité d'accepter à dîner chez lui : « Je veux bien, lui répondit-il en se penchant à son oreille, mais à condition que personne ne le saura. »
Un pair d'Angleterre lui reprochait les désordres où il avait entraîné son fils : a Je ne comprends rien à voire colère, répliqua froidement Brummell, j'ai fait pour ce jeune homme tout ce qui a dépendu de moi ; je me rappelle môme qu'un jour je lui ai donné le bras depuis le club de White jusqu'à celui de Watier. »
A la suite d'une espèce de spéculation conjugale dans laquelle il avait échoué, plusieurs de ses amis, cherchant à le plaisanter, lui demandèrent raison de sa défaite ; il finit par leur répondre avec un léger sourire : « Que voulez- vous, mes bons amis! lady Mary n'était pas une connaissance à conserver: j'ai découvert... qu'elle aime les choux. »
Ces affectations d'impertinence avaient été de mode avant Brummell, mais il les rendit nouvelles en les exagérant au delà de toute prévoyance, et leur exagération même empêchait que, les prenant au sérieux, on ne fût tenté de les châtier. Par exemple, après avoir dîné chez un jeune héritier qui occupa depuis une des premières positions dans le sénat britanuique, il demanda sérieusement si quelqu'un aurait l'honneur de l'accompagner chez lady Jersey. Son hôle lui proposa obligeamment de l'y conduire dans sa voiture. El Brummell, affectant une réserve modeste : « Cela ne se peut pas, dit-il ; il ne serait pas convenable qu'on nous vit arriver, moi dedans et vou* derrière. » Un éclat de rire suivit cette incongruité
de mauvais goût, et M. D....k, contre lequel elle était dirigée, dut se croire tout à fait dispensé de la ressentir sérieusement.
Quant aux mystifications dont il se fit quelquefois l'auteur, elles n'avaient pas, il faut en convenir, un bien grand mérite; elles n'étaient ni fort distinguées ni fort ingénieuses : témoin ce vieux marquis français qui lui déplaisait et à la poudre duquel il mêla du sucre pilé. De ce moment — on était en été — des essaims de mouches ne cessèrent de voltiger autour du pauvre émigré, qui, pourchassé par elles et réduit au désespoir, quitta d'abord la table, puis la salle à manger, puis l'appartement, puis la maison, à la grande surprise de ses hôtes. Peut-être cette fredaine eûtelle été pardonnable, de la part d'un écolier d'Eton > à rencontre d'un condisciple; mais un homme du monde n'aurait jamais dû se la permettre.
Quelquefois les mots de Brummell ne manquaient pas d'une certaine originalité : rencontrant au parc H. B....g, dont la chevelure était frisée ridiculement et qui avait à côté de lui, dans son curricle y un superbe caniche à la toison bouclée : « Ah! vous voilà, B....g, s 1 écria Brummell ; voiture de famille, n'est-il pas vrai? i L'épigramme resta, car depuis lors on ne prononça plus le nom de M. B....g, sans y ajouter celui de son chien.
Par une journée d'août, froide et pluvieuse : « Eh bien, Brummell, lui demandait quelqu'un, vîtes- vous jamais pareille journée d'été? — Oui, répondit-il, j'en ai vu une... l'hiver dernier. »
On peut mettre aussi parmi ses excentricités l'entretien qu'il eut avec un noble personnage chez lequel il venait d'arriveràla campagne, et qu'il fitappeler, dès le lendemain, dans la bibliothèque, .pour lui communiquer l'intention où il était de repartir immédiatement.
« Hais, Brummell, lui dit l'hospitalier gentilhomme, vous m'aviez promis de rester un mois ?
— J'en conviens... toutefois laissez-moi partir : je me sens amoureux de votre femme.
— Eh! mon bon ami, je comprends parfaitement ceci, répliqua le mari, fort peu troublé de cette confidence ; j'en étais là, moi-même, il y a une quinzaine d'années... Mais, dites-moi, reprit-il par réflexion, êtes-vous payé de retour? »
Ici Bruinmell baissa les yeux et, avec la plus impudente modestie : • Je le crois , répondit-il dune voix contenue.
— Oh! alors la thèse change, dit sèchement le comte de ***, et je vais envoyer chercher vos chevaux de poste. Bien le bonjour. »
Il ne faut pas croire que , malgré ses perpétuelles coquetteries, Brummell fût très-dangereux pour les femmes : quelques échantillons de ses correspondances amoureuses sont tombés dans le domaine public, et ne donnent pas une haute idée de ses moyens de plaire. On ne peut rien voir de moins naturel, de moins senti, et, tranchons le mot, de plus ennuyeux. Voici, du reste, de quoi calmer, à cet égard, la curiosité de nos lecteurs.
« A ladyJane***.
a 11 paraît, chère lady* que vous ne voulez pas me confier votre portrait, môme pour deux pauvres heures. Le seul expédient désolé qui me reste, pour avoir en ma possession vos traits chéris, sera donc de les retracer d'après mes souvenirs.
« Ne voulant pas mériter le reproche d'en user trop librement avec vous, je ne garderai point le gant qu'hier au
soir vous me jetâtes à la tête, comme on jette les six pence de l'aumône dans le chapeau suppliant d'un pauvre diable; et laissez-moi vous assurer que j'ai à la fois et trop de respect pour vous, et, quoi qu'on en puisse penser, trop peu d'égoïste vanité, pour avoir nourri, ne fût-ce qu'un traître instant, l'impertinente résolution de vous dérober ce gage. Peut- être êtes-vous irritée à tout jamais contre moi pour ce vol qualifié. Je n'ai d'autre excuse à faire valoir que celle de la folie; mais vous savez que vous êtes un ange égaré dans nos sphères terrestres, et que, dés lors, votre plus bel attribut doit être une clémence sans bornes. Vous vous montrez cependant capricieuse et volage dans vos dispositions séraphiques ; et, si vous n'avez pas d'ailes, vous avez des armes terribles, qui sont le mauvais vouloir et la froideur, dont vous pouvez accabler, malgré sa profonde componction,
« Votre misérable esclave, « Georges Brdmmell. »
De pareilles sornettes, écrites évidemment de sangfroid, et non sans une certaine satisfaction vaniteuse, suffiraient aujourd'hui pour déshonorer un homme.
Le sentiment des beautés de la nature ne pouvait s'égarer dansune aussi étroite cervelle, dans un cœur aussi parfaitement nul; et nous trouvons tout à fait naturel l'entretien suivant entre Brummetl et un voyageur récemment arrivé des comtés du nord de l'Angleterre. Ce dernier demandait naïvement au roi des Beaux « s'il avait quelque préférence pour un des lacs. » Brummell répondit, en bâillant, qu'il les trouvait tous un peu trop éloignés de Saint-James's-s1reet; et, comme l'autre insistait, peu satisfait de cette plaisanterie : « Robinson, s'écria notre fat, que ces instances
semblaient pousser à bout, Robinson, dites donc à monsieur lequel des lacs m'a particulièrement plu.
— Il me semble, monsieur, répondit le valet de chambre, que ce Tut celui de Windermere.
— Vous devez avoir raison, ajouta négligemment Brummell, ce doit être à peu près cela. » Puis, se tournant vers son interlocuteur : a Êtes-vous satisfait? lui demanda-t-il ; Windermere, cela doit vous aller?»
Quelquefois il avait affaire à d'aussi grands fats que lui. On le vit un jour arriver dans les casernes du 10 e de hussards avec un équipage à quatre chevaux, a Mais voilà qui est magnifique, lui dit uu de ses camarades. — Magnifique, à la bonne heure, répliqua Brummell ; mais co n'est point là la question : j'ai un diable de valet de chambre français, le meilleur coiffeur des quatres parties du monde, et qui m'a menacé de me quitter si je ne prenais que deux chevaux aux relais. »
Assez de ces petites anecdotes; il est temps d'arriver aux grands événements de la vie que nous racontons, et de dire comment finit la faveur princière qui avait élevé Brummell à une espèce de dictature fashionable.
La version la plus accréditée à ce sujet est l'histoire de ce repas intime où. Brummell, étourdi par la familiarité qu'on lui avait permise jusqu'alors, aurait prié le futur monarque de sonner un domestique : « George8,ring thebell! » Tel est le texte historique de cette cavalière incartade qui aurait valu à notre héros une brusque et irréparable disgrâce. Or il s'est toujours défendu avec amertume d'avoir poussé aussi loin l'oubli de toutes les convenances ; il a déclaré hautement qu'un tel propos, digne d'un manant, — positively vulgar — n'avait jamais pu se trouver sur ses lèvres. Les griefs du prince étaient, selon lui, d'une tout autre nature,
On sait que le prince de Galles avait pour maîtresse — d'autres disent pour femme de la main gauche — mistriss Fitz Herbert. Une rivalité déclarée s'établit entre elle et une grande dame, dont Brummell fut assez insensé pour épouser la cause. On échangea d'abord des sarcasmes aigres-doux; mais bientôt Hs s'envenimèrent. Carlton- House, la résidence du prince de Galles, avait alors pour portier une espèce de géant, surnommé le Gros Benjamin — Big Ben ; — et, comme la taille de Son Altesse Royale commençait à épaissir sensiblement, ce qui lui causait un véritable chagrin, Brummell imagina, pour le taquiner, de donner au maître le surnom du valet. L'embonpoint menaçait aussi mistriss Fitz Herbert, et quelque mauvais plaisant, — peut-être Brummell lui-même, — se mit à lui donner le nom juif de Benina. On ajoute qu'après l'avoir ainsi blessée dans son amour-propre de jolie femme, il attaqua une corde encore plus délicate, et qu'à un bal où le prince l'avait prié d'appeler la voiture de mistriss Fitz Herbert, l'insolent favori substitua le mot mistress — maîtresse, — à l'ordinaire appellation des femmes légitimement mariées. Comme il avait eu grand soin d'appuyer sur la syllabe distinctive, cette sanglante épigramme fut entendue de bien des gens, et parvint immédiatement aux oreilles du prince. C'était là, si le fait est vrai, une cause de rupture plus que suffisante. D'autres s'y joignirent, et on a beaucoup parlé d'une tabatière fort belle, que le prince avait admirée chez Brummell et prise, en quelque forte, d'autorité, en échange d'une autre boite qu'il permettait à son favori d'aller commander chez Gray, l'orfèvre en renom. Brummell donna ses ordres en conséquence. Gray fit la boite ; — mais le prince ne l'autorisa point à la livrer.
Enfin Brummell, qui variait assez volontiers sur les
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points contestés de son histoire, a plusieurs fois laissé entendre que le refroidissement du prince était arrivé à la suite d'une affaire d'amour où le Régent aurait été son rival malheureux. Mais cette histoire a généralement trouvé peu de créance.
Quoi qu'il en soit, 1a rupture éclata ehez M. Charles Ellis (depuis lord Seaford) pendant une fête donnée à Garemont, où le prince et sa maîtresse étaient invités. Onavait omis, — peut-être à dessein, — d'appeler le beau Brummell, qui vint de lui-même comme « membre né » de pareilles réunions; mais, à la porte même de la maison, il rencontra le prince, qui, avec beaucoup de douceur, lui demanda de retourner à Londres pour ne pas désobliger mistriss Fitz Herbert par sa présence. Son Altesse ajouta que, s'il persistait à se montrer dans les salons, la fête cesserait à l'instant même. Brummell, sans répondre, remonta dans sa chaise de poste, et revint à Londres. Mais, dés ce moment, il cessa de voir le prince, et sembla se considérer comme dispensé de tous ménagements à son égard.
Il ne s'agissait plus pour l'un et l'autre que de trouver une occasion de se rompre publiquement en visière, et cette occasion s'offrit quelques jours après. Le prince, donnant le bras à lord Moïra, vit venir dans la direction opposée Brummell et lord À***. Pour donner à sa méconnaissance un caractère plus net, S. A. R. s'arrêta, causa quelques instants avec lord A***, et reprit ensuite sa promenade sans avoir jeté un seul regard à son ex-favori. Brummell, pour ne pas être en reste, n'avait salué que lord Moïra, et, lorsqu'il eut tourné le dos au prince, il affecta de demander d'une voix très-haute à son compagnon : « Qui est donc votre gros ami? »
Ce mot est placé différemment dans les souvenirs anecdotiques d'un contemporain de Brummell; il raconte
que, peu de temps après la brouille, fut donné le célèbre bal des Dandies, dans tes salons de Hanover-Square. Les quatre héros de la tète étaient lord Alvanley, Brummell, Henri Pierrepoint et sir Harry Mildmay. Alvanley était fort lié avec le duc d'York; Harry Mildmay, encore enfant, n'avait jamais été présenté au prince; Pierrepoint le connais* sait à peine; et Brummell était alors à couteaux tirés avec Son Altesse; en conséquence, ils ne songèrent pas à lui envoyer un billet d'invitation. Cependant le bal annoncé produisait une grande sensation, et nos quatre amphitryons ne furent pas peu surpris de recevoir, un matin, l'avis officieux que le prince désirait y assister ; il ne restait plus qu'à lui adresser une invitation en bonne forme ; et, en effet, elle fut envoyée à Carlton~House, revêtue des quatre signatures de rigueur. Ensuite on s'occupa des formalités de la réception, qui furent réglées comme on va le voir. Dès qu'on annonça l'arrivée du prince, chacun de ses quatre hôtes prit un flambeau, et vint l'accueillir à la porte de la maison. Pierrepoint, qui connaissait Son Altesse, et Mildmay, qui n'avait eu aucun démêlé avec elle, se tenaient en avant et de manière à frapper ses premiers regards. Alvanley et Brummell, vis-à-vis l'un de l'autre, étaient à quelques pas en arrière.
Le Régent, aussitôt qu'il descendit de voiture, s'adressa d'abord à Pierrepoint avec toute sorte de civilités, et en lui rappelant leurs relations ; il dit ensuite quelques pa. rôles à Mildmay, et, sans interpeller précisément Alvanley, il articula, les yeux fixés sur lui, deux ou trois réflexions banales. Mais, arrivé devant Brummell, il le regarda sans indiquer, par le moindre signe, qu'il le reconnût ou qu'il se doutât du motif de sa présence; ce fut alors que Brummell, s'empnrant avec un aplomb remarquable de la situation qui lui était faite, in ter-
pella lord Alvanley comme nous l'avons dit plus haut.
Le même biographe rapporte qu'un jour, à la sortie de l'Opéra, le hasard plaça Brummell dans le voisinage immédiat du Régent. Soit qu'il ne s'en fût pas aperçu ou ne voulût pas s'en apercevoir, notre dandy, appuyé contre le bureau du contrôle, barrait obstinément le chemin du prince ; un de leurs amis communs mit fin à cette situation embarrassante en frappant sur l'épaule de Brummell, qu'il contraignit ainsi de se retourner. Dès que ses yeux eurent rencontré ceux de Son Altesse, il s'effaça lentement pour lui livrer passage, mais sans la quitter du regard et sans montrer le moindre embarras. Ce fut pas à pas, avec un sang-froid parfait, qu'il battit en retraite, payant au rang l'hommage qu'il lui devait, mais ne cédant rien à la personne du futur monarque ; ils continuèrent à se regarder fixement jusqu'à ce que la foule les eût séparés, et les témoins de cette scène s'accordent à dire qu'elle produisit une assez vive impression 1 .
Le roi des Beaux ne perdit rien de sa popularité quand il dut renoncer à ,1'amitié du prince de Galles ; le duc et la duchesse d'York affectèrent de vouloir l'en dédommager en l'accueillant avec d'autant plus d'empressement et d'amitié. Quand il allait aux Oatlands, il amusait le duc par des plaisanteries que ce brave homme parvenait à comprendre, bien qu'il fût hors d'état d'en produire de pareilles, et il se faisait bien venir de la duchesse, d'abord en transcrivant ses épigrammmes, puis en la fournissant de petits chiens.
Mais, s'il conservait sa vogue, il voyait chaque jour
1 Les annales do la fashiott ont enregistré bien d'autres sarcasmes échangés entre le prince et Brummell. Le premier disait du second : « Drummell n'est bon qu'à faire la réputation d'un tailleur.» Le second disait du premier : c Je l'ai fait ce qu'il ctt t je puis le défaire. »
diminuer sa fortune ; et, pour subvenir aux frais de sa coûteuse existence, il lui fallut bientôt recourir aux périlleuses ressources du tapis vert. Ceci ne fit que hâter sa ruine et contribuer à sa déconsidération. Nous pouvons en juger par une réplique de l'alderman Combe, un des plus gros brasseurs et des plus beaux joueurs de la capitale. Un jour que Brummell lui avait gagné douze parties de suite à vingt-cinq guinées Tune, il lui dit ironiquement en empochant les enjeux : « Je vous remercie, alderman ; désormais je ne boirai plus d'autre porter que le vôtre. — Fort bien, monsieur, répliqua l'opulent brasseur. Je serais heureux que tous les autres vauriens de Londres en fissent autant. »
Les clubs étaient alors de véritables tripots, où l'on jouait des sommes énormes. Un honorable baronnet perdit chez Watier, dans une seule séance et en quelques parties d'écarté, dix mille £ (250,000 fr.). Brummell, dit-on, gagna aussi, dans une seule séance, vingt-six mille £ (650,000 fr.). Tous ses amis l'exhortaient à constituer immédiatement sur sa tête une annuité viagère ; mais il refusa, et quelques jours après, comme dans les contes de fées, i l'argent du diable se trouva métamorphosé en ardoises. »
Les deux saisons de i 814 et 181 5 amenèrent à Londres une foule de riches étrangers, sans compter les officiers supérieurs qui revenaient de l'armée, altérés de plaisirs en tous genres. Une espèce de fièvre s'empara des clubs et des boudoirs; les femmes et les escrocs eurent fort à faire. Brummell, que rien n'autorise à ranger parmi ces derniers, perdit alors les derniers débris de sa fortune, « les pauvres dix mille livres » qui lui restaient. Il se soutint, quelques mois encore, à l'aide d'un crédit fictif queses billets, endossés de complaisance par quelques amis aussi
pauvres que lui, conservaient encore sur la place. Nais la confiance des usuriers ne pouvait s'égarer longtemps, et d'ailleurs un accident imprévu hâta la catastrophe. Dans le partage d'une somme qu'il avait empruntée de compte ù demi, Brummell s'attribua la part du lion; son fariner trouva le procédé mauvais, et il s'ensuivit une altercation personnelle qui, devenue publique, mettait Brummell dans la position la plus fausse. Le météore perdait ses rayons.
C'est ici que se placent deux historiettes qui caractérisent sa décadence. La première nous le montre aux prises avec un créancier qui lui réclamait cinq cents € (12,500 fr.) naguère prêtées sur sa parole. En échange de ce service, Brummell l'avait patronné dans un monde d'où naturellement ce riche plébéien était exclu. Aussi, fatigué de ses réclamations désobligeantes, il finit par lui déclarer qu'il le regardait comme payé. « Payé ! reprit l'autre, et quand cela, je vous prie? — Quand? répliqua Brummell avec un élan d'indignation, c'est lorsque, des fenêtres de White, où j'étais accoudé, je vous ai demandé, â vous qui passiez dans la rue : Gomment vous portez-vous, Jemmy? »
Une autre fois, contre sa coutume, il se vit obligé de monter en fiacre pour se rendre à une soirée que donnait lady Dungannon. Ceci dut lui coûter d'autant plus qu'il avait, toute sa vie, professé l'horreur des voitures publiques. Ordinairement, une chaise à porteurs doublée de satin blanc, à siège bas, et où ses pieds posaient sur une fourrure également blanche, venait le prendre à la porte de son boudoir, et le transportait, parfaitement intact, jusque sous le vestibule de la maison où il allait étaler son irréprochable toilette. Aussi, le soiren question, crut-il se devoir de laisser son ignoble fiacre à quelques pas de l'hôtel
où il allait entrer, et, tout heureux du succès do sa ruse, il montait déjà l'escalier, lorsqu'un valet de pied, l'arrêtant avec toutes sortes d'égards , lui fit tout bas remarquer qu'une paille délatrice s'était accrochée à son bas de soie. Cette simple observation dut être pour Bmmmell un véritable coup de poignard.
Enfin il fallut abdiquer, il fallut partir : la même fatalc année devait voir tomber deux trônes, celui de Brummell et celui de Bonaparte. Le 16 mai 1816, jour ô jamais mémorable, Brummell, qui roulait déjà dans sa tête dos projets de fuite, se fit apporter de chez Watier un poulet froid et une bouteille de bordeaux. Après ce dîner médiocrement inspirateur, il écrivit à Scroope-Davies, un de ses amis intimes, les quatre lignes suivantes :
a Mon cher Scroope, prêtez-moi deux cents £. Les banques sont fermées et tout mon argent est dans les trois pour cent; vous serez payé demain matin.
« Tout à vous.
« Georges Brummell. »
Scroope-Davies, qui pressentit dans celte requête une tentative désespérée, repartit en termes aussi laconiques :
« Mon cher Georges, ceci est très-malheureux; mais tous mes fonds sont aussi dans les trois pour cent.
« S. Davies. »
Le soir même, notre Beau, plus brillant que jamais, parut à FOpêra dans la loge dune noble dame, afin d'ô-
carter les conjectures auxquelles son absence n'aurait pas manqué de donner lieu ; il partit ensuite, — laissant derrière lui quelques épigrammes vengeresses, — dans une chaise de poste attelée de quatre chevaux, et dontles conducteurs, largement payés, le transportèrent à Douvres avec la rapidité de Téclair. Là il loua une barque qui fît voile surle-champ, et, le lendemain matin, il était à Calais avant que ses amis du beau monde, — et surtout ses créanciers, plus intéressés à prendre l'éveil,— se fussent doutés de rien. On donna immédiatement chasse au lion fugitif ; mais il était trop tard, et, à moins d'envoyer la police en mer (ce qui, depuis Molière, est reconnu impossible), on ne devait pas espérer de le rejoindre.
Brummcll, établi à Calais, où il devait passer quatorze ans, s'y fit remarquer tout aussitôt par ses fantaisies somptueuses. De manière ou d'autre, il avait rassemblé, à son départ, un millier de guinées qui lui servirent en grande partie à meubler un petit appartement chez le libraire Leleu. Dès lors — personne n'y songeait en France — il avait compris la richesse et l'élégance des ameublements Louis XIV. Il dépensa la plus grosse partie de son avoir si réduit à s'entourer de tables et de consoles de Buhl, de porcelaines du Japon, à faire paver son antichambre de marbre noir et blanc, à tendre sa salle à manger d'un riche papier cramoisi jouant la soie. Son hôte, homme de bon sens, n'était nullement ébloui de ces dépenses futiles qui n'ajoutaient rien à la valeur de sa maison ; il eût préféré quelque bonne garantie pour le payement des loyers échus. « Mais, disait-il au biographe de Brummcll, le pauvre homme était si amusant, si amusant, qu'on ne pouvait rien lui refuser; je l'aurais, je crois, logé pour rien. »
Au surplus, ce luxe si mal entendu, si déraisonnable,
LE DERNIER DES BEAtX. 85
avait du moins pour résultat d'attirer l'attention publique sur l'autocrate déchu de la mode anglaise : le roi des Beaux était devenu le roi de Calais. On ne s'entretenait, à dix lieues h la ronde, que de ses bronzes, de sa collection de tabatières, de ses écrans chinois, et surtout d'un service de Sèvres qu'il gardait précieusement enfermé dans un « cabinet» à panneaux incrustés de enivre. Chaque assiette de cet assortiment royal était un portrait de femme, et dans ce harem chimérique et fragile Brummell possédait toutes les beautés célèbres du temps de Louis XIV et de Louis XV. Sultan jaloux , il en interdisait la vue aux profanes, et n'admettait que l'élite de ses visiteurs à jeter un furtif regard sur ces délicieuses miniatures.
Il faut se représenter Brurnmcll dans son élégant boudoir tapissé de gravures et de tableaux; il faut le voir étendu dans un moelleux fauteuil, ayant sous la main quelques volumes favoris, couverts detabis ou de maroquin doré, près d'une table ronde surchargée de curiosités en tout genre, tabatières, portraits, portefeuilles, serre-papiers, précieux riens où l'or et l'émail, la nacre, l'ivoire et l'écaillé, le cuir repoussé, le salin aux riches broderies, confondaient leurs délicates merveilles. Nous aimons ànous le représenter dans sa robe de brocart, coiffé de son bonnet de velours, perdant sa matinée avec une insouciance méthodique, jusqu'à Tlieure où le grand œuvre de sa toilette devait s'accomplir. IL se levait alors, et traversait d'un pas solennel la galerie qui conduisait de son boudoir à la chambre à coucher. Habitués à la précision mécanique de ses mouvements , les habitants de la maison se tenaient pour certains que midi allait sonner; ils auraient au besoin réglé leurs montres sur cet infaillible symptôme.
La toilette achevée, — elle durait deux heures, — Brumi. 8
8tt LE DERNIER DES BEAUX.
inell donnait audience, ou, pour mieux dire, tenait son petit lever, toujours hanté par quelques amis de bonne humeur. En été il s'accoudait à une fenêtre donnant sur la rue, et volontiers échangeait un bon mot avec quelque passant de sa connaissance. Car, après le premier étourdissement qui suivit sa chute, son caractère placide et jovial avait repris le dessus. On put encore citer ses reparties : « Calais est un séjour bien ennuyeux, lui faisait observer quelqu'un.— Yous trouvez? répondit-il ; il me semble, pourtant (\\x entre Londres et Paris on peut encore mener une vie assez agréable. »
Sa charité bien connue appelait toujours sur ses pas un 2 foule de mendiants, et l'un d'eux lui demandait un jour : « Au moins une pièce de deux liards. — Pauvre garçon 1 s'écrie l'ex-Beau, je ne connais pas cette monnaie ; voici tout ce que je puis vous donner. » Et il lui remit un shelling.
Son dîner lui était apporté, de l'hôtel Dessin, à six heures très-précises. Comme c'était, après sa toilette, le travaille plus important de sa journée, Brummell y apportait toute sorte d'attention et de soin. Sa boisson était abondante, mais réglée. Une bouteille d'ale accompagnait le premier service, un verre d'eau-de-vie marquait le milieu du repas, et le dessert était arrosé d'une bouteille de Bordeaux dégustée à petits coups. Beaucoup degens fort bien rentes y regarderaient à deux fois, avant d'accorder autant aux besoins de leur œsophage, et Brummell n'avait plus d'autre ressource, à l'époque dont nous parlons, que la générosité de ses anciens amis, stimulée par les pathétiques descriptions qu'il leur faisait parvenir de l'état misé* rable où le sort lavait plongé. Placé sur le chemin de tous les voyageurs aristocratiques, ce fastueux mendiant les arrêtait au passage, et prélevait sur eux une sorte
d'impôt fashionable, dernier vestige de 6a royauté déchue.
Au mois de septembre 1821, une espèce d alerte mit Calais en rameur, et la population tout entière se porta sur la jetée pour y voir débarquer le roi d'Angleterre, qui se rendait dans te Hanovre. Or le roi d'Angleterre, c'était l'ancien compagnon, l'ancien protecteur, l'ancien rival de Brummell. On a dit que ce dernier s'était réuni au cortège municipal qui allait haranguer Georges IV; mais il parait qu'il n'abaissa pas sa dignité à ce point : leur entrevue fut purement fortuite. Brummell rentrait chez lui, lorsque, arrêté dans la rue par la masse des curieux qui se pressaient autour du cortège, il assista malgré lui au défilé. Le hasard dirigea sur lui les yeux distraits du royal voyageur, qui ne put retenir cette exclamation : « Ah! mon Dieu! Brummell!... » mais il n'ajouta rien, et l'ex-favori — qui s'était poliment découvert, — rentra chez lui, dix minutes après, silencieux et pâle comme la mort.
On ajoute que le roi fut sombre et de mauvaise humeur pendant toute l'après-midi. Peut-être craignait-il la présence de son « ex-ami » au banquet que les habitants de Calais devaient lui offrir le soir même. Mais Brummell, qui s'était fait écrire sur le livre de l'hôtel Dessin, où logeait le monarque, envoya seulement son valet de chambre Sélôgue, que son talent de chef d'office rendait presque indispensable à la circonstance. Sélègue était chargé de faire le punch, et il emporta de plus, par ordre de son maître, quelques flacons d'excellent maraschino; c'était la liqueur favorite de Georges IV. Un cœur généreux, un estomac reconnaissant n'auraient pas négligé cette apologie indirecte ; mais le roi d'Angleterre ne montra aucune grandeur d'âme. Il ne manifesta aucun désir de voir ou rl<» secourir le favori de sa jeunesse, et pourtant il le savait
là , car le lendemain , au moment où il montait dans sa calèche, sa dernière parole — adressée à sir Arthur Paget, commandant du yacht royal — sa dernière parole, disonsnous, fut celle-ci : i Je quitte Calais, et je n'ai pas vu Brummell. i On peut également la traduire comme l'expression d'un léger remords ou d'un mauvais sentiment ironique.
La vengeance deBrummellfut caractéristique : il acheta un petit buste de Georges IV, en ivoire, — et le mit au bout du manche de son parapluie.
Le séjour de notre héros à Calais ne fut marqué par aucun autre événement qui mérite d'être rapporté. Il y vécut dans une aisance équivoque, faisant souvent des dettes, mais les payant avec exactitude toutes les fois que ses lettres de change, tirées sur quelqu'un de ses anciens amis, trouvaient accueil chez ce banquier improvisé. Toutefois ces ressources précaires laissaient probablement bien des lacunes, et nous avonsvu que les habitudes de notre héros n'étaient pas médiocrement dispendieuses. Passe encore pour quelques innocentes manies, comme de cracher dans un plat d'argent ' et de faire vernir la semelle entière aussi bien que le dessus de ses bottes * ; mais il avait d'incroyables recherches en matière de tabac, une vraie frénésie de blanchissage et de beau linge, un cœur ouvert à toutes les séductions du bric-à-brac, et, ce qui vaut mieux, aux sollicitations de la misère. Aussi, lorsqu'en 1830 la protection du duc de Wellington le fit nommer
1 « Je ne comprends pas,— disait-il, — que Von puisse cracher dans de la boue. »
* II donnait pour raison la négligence que les hommes apportent en général à tout ce qu'ils font : c Si l'on ne vernit pas toute la semelle, ajoutait-il, comment s' assurer que le tranchant en sera verni?»
consul à Caen, il devait onze mille francs à ses différents fournisseurs, et près de douze mille francs à son banquier. Un sacrifice était nécessaire; il s'y résolut, quoique avec douleur. Sa belle collection de porcelaines fut envoyée en Angleterre, et la vente en fut annoncée à grand bruit par les journaux du temps. Il y eut grand concours d'acquéreurs , qui payèrent cher les débris de cette précieuse collection ; Georges IV donna, pour sa part, deux cents guinées d'un service à thé. Cependant la vente ne produisit pas de quoi satisfaire tous les créanciers de Brummell, et il dut consentir à son banquier une trèsforte délégation sur les appointements à venir de son nouvel emploi; ils étaient de quatre cents ê (40,000 fr.), sur lesquels il en abandonnait trois cent vingt £(8,000 fr.). A ces conditions, sa position nouvelle lui devenait onéreuse, car, en quittant Calais, il renonçait à l'espèce de péage dont nous avons parlé, — péage plus lucratif qu'on ne pourrait le penser,— et il allait se trouver dans un pays où ne s'escompteraient en aucune façon les souvenirs de sa grandeur passée. N'importe : il se fit illusion, et, contraint d'aller à Paris pour y recevoir l'investiture officielle, il eut ce qu'on pourrait appeler un retour de royauté. Il dina chez lord Stuart de Rothsay avec H. de Talleyrand ; il promena sur les trottoirs de la rue de la Paix ce qui lui restait de bel air et de grâces effacées* Bref, le prestige fut tel, qu'il entra chez le bijoutier à la mode, et commanda lestement une tabatière en or émaillé, du prix de deux mille cinq cents francs. En revanche, pour quitter Paris, il dut avoir recours au « port franc » d'un courrier d'ambassade, qui se trouva tout heureux de faire voyager gratis un si célèbre personnage. Cet honnête king's mes&engei* ne tarissait pas, depuis lors, sur l'amabilité de son compagnon de route.
n Çà, lui demanda le consul de Calais, que vous a-l-il pu dire de si piquant?
— Rien du tout, monsieur ; il n'a fait qu'un somme de ParisàCaen.
— Et qu'y avait-il là de si aimable?... à moins cependant qu'il n'ait ronflé.
— Il ronflait, je l'avoue, » répondit le porteur de dépêches ; mais, tout honteux de cette accusation dirigée contre un homme aussi distingué, il se reprit et ajouta gravement : « Après cela , monsieur , je puis vous assurer que M. Brutamell ronflait en véritable gentleman. »
Les premiers temps de son séjour à Caen furent moins désastreux qu'on ne pourrait le croire, d'après la pauvreté relative à laquelle il était réduit. U se fit bien venir de la jeunesse par son amusante fatuité. Les grandes familles légitimistes, dont il savait, quoique whig, caresser les instincts aristocratiques, l'admettaient volontiers à leurs réunions du soir. Il y venait régulièrement perdre à l'écarté quelques pièces de cinquante centimes, et boire quelques verres d'eau sucrée. Un dîner de temps en temps, ou une orageuse partie de bouillotte, variaient la monotonie de ses plaisirs innocents. Il avait aussi pour lui l'admiration hautement exprimée de toutes les douairières à rhumatismes, auprès desquelles il allait papillonner, pendant que d'autres toisaient danser leurs filles.
Comme symptômes de décadence, nous devons remarquer que Brummell commença, dès lors, à se relâcher de son exclusive sévérité dans le choix de ses relations : l'homme du monde capitula devant le gastronome, et l'amour des bons diners l'emporta sur l'amour de la bonne compagnie. A la table d'hôte il encourageait, loin de les repousser, comme il l'eût dû, les avances de tel ou tel
malotru à la toilette excentrique, aux manières triviales, qu'il n'eût pas voulu honorer d'un regard quelques années auparavant; et cela parce qu'au dessert, le quidam en question, charmé des manières du grand homme, lui offrait ordinairement de vider à deux une bouteille de vin de Champagne.
A Calais, déjà, certaines transactions de ce genre avaient souillé la carrière de notre héros; mais là, du moins, il en rougissait, surtout lorsqu'elles avaient pour témoin quelqu'un de ses anciens camarades d'Almack ou de Watier ; mais, à Caen, ce qui n'était qu'un accident devint une habitude, et son goût exagéré pour la bonne chère entraîna Brummell à de véritables coups de tète. Un jour, par exemple, furieux de n'avoir pas été invité par le préfet ou dtner de la Saint-Philippe, il manifesta son courroux en ne paraissant pas au bal qui suivit le banquet administratif. Le lendemain, quelqu'un lui demanda s'il n'avait pris part à aucune des manifestations par lesquelles on avait célébré la fête du Roi...
« Du Roi ! reprit l'imprudent consul ; de quel roi parlons-nous, je vous prie?
— Mais du roi des Français, apparemment! s'écria son interlocuteur étonné.
— Ah!... vous voulez dire du duc d'Orléans?.. Je sais qu'on a donné un bal en son honneur, mais je n'y surs point allé... J'y ai envoyé mon valet de chambre. »
Une inspiration plus malheureuse encore termina sa carrière diplomatique. Ennuyé de Caen, et probablement avec l'espoir d'être envoyé dans une résidence plus agréable, il imagina d'écrire à lord Palmerston pour lui démontrer l'inutilité d'un consulat anglais au centre de la Normandie. Le ministre whig reconnut la justesse des raisons alléguées par son maladroit agent, et, d'un trait de
plume, supprima les fonctions que remplissait ce dernier, sans songer à lui en assigner d'autres. A cette nouvelle, tous les créanciers de l'ex-consul crièrent à la fois haro sur sa personne. Il devait près de douze cents francs au premier restaurateur de Caen; mais ce Véry de province fut menacé d'être abandonné par ses meilleures pratiques s'il se montrait trop exigeant pour un homme dont la position intéressait assez généralement. La propriétaire de la maison où il logeait, gagnée par sa bonne grâce et ses attentions, traita fort libéralement son infortuné débiteur. Il en fut de même de sa blanchisseuse, que la banqueroute d'une aussi bonne pratique réduisait presque à mourir de faim. Bru mmell, touché pour elle d'une commisération particulière, eût voulu la satisfaire par préférence à tous les autres. Bref, pour nous servir d'une expression anglaise, a il descendait à grands pas la colline, » et une attaque de paralysie vint ajouter ses horreurs à celles d'un dénûment absolu. Quand il sortit de son lit, Brummell se trouva en face d'un sombre avenir et d'une garde-robe dilapidée. Aussi écrivit-il une lettre des plus pathétiques à lord Alvanley, l'un de ses plus fermes appuis, et dans cette lettre se trouvait une exclamation partie du cœur : — a Rappelez-vous, disait Brummell, rappelez-vous quel Beau j'étais autrefois 1 » — Souvenir cruel, qui ajoutait aux angoisses de la misère présente.
Elle semblait ne pouvoir s'aggraver; elle s'aggrava, cependant. Le banquier de Calais envers qui Brummell avait rempli jusqu'alors tous ses engagements, mais qui avait de justes craintes pour l'avenir de sa créance, le fit arrêter un beau matin dans son lit, avant qu'il fût éveillé. Ce fut comme un horrible cauchemar, et cette catastrophe tout à fait imprévue ébranla la débile intelligence du pauvre dandy : sa cervelle, hantée par les chimères, se
refusait à croire que l'ancien favori d'un roi, l'hôte bienvenu de la plus orgueilleuse aristocratie, pût être condamné à une si indigne déchéance. Brummell en prison ! BrummeU dans un mauvais cachot, péle-méle avec une bande de scélérats vulgaires I Brummell réduit à coucher sur un lit de sangles, à se passer de serviettes, à n'avoir qu'un méchant crayon pour écrire un billet pressé ! Brummell enfin, — chose horrible à dire! — n'ayant pour sceller ce billet qu'un misérable pain à chanter!
Aussi toute force d'âme l'abandonna-t-elle. Les premières personnes qui vinrent le visiter le trouvèrent en larmes et presque idiot. On s'empressa de solliciter pour lui la faveur d'une cellule à part; mais tout ce qu'on put obtenir fut de lui faire partager la chambre d'un détenu politique, rédacteur en chef d'une obscure gazette légitimiste. Là, quand sa première douleur fut apaisée, son premier besoin fut d'obtenir... on ne le devinerait pas... un miroir; le second fut de réclamer à ses amis une bouteille d'esprit de savon. Puis, sa toilette ainsi regarnie, Une se plaignit plus de rien,... que de son diner.
« Je ne puis m'empècher de vous dire, écrivait-il à son ami le plus officieux, quel abominable repas m'a été envoyé hier au soir. Une seule côtelette, grande à peu près comme un écu de cent sous et enveloppée dans un cahier de papier graisseux ; ensuite, le squelette d'un pigeon, volatile dont, jusqu'à présent, je n'avais jamais soupçonné l'existence. Je dois mentionner, pour ne rien omettre, une demi-douzaine de pommes de terre accessoires : — et tel a été mon diner après douze heures de diète!... Si l'on ne m'envoie rien de meilleur et de plus substantiel, je serai contraint à emprunter une tranche du bouilli avec lequel on fait la soupe maigre de mes voisins les brigands... »
Ce dernier trait nous semble inappréciable, et le bouilli
de Brummell, s'il n'était ironique, vaudrait bien la brioche qu'une princesse conseillait aux Parisiens affamés.
Pour connaître à fond le dernier roi des Beaux, il suffirait de lire sa -correspondance de prison. Il s'y peint tout entier : sensible à tout ce qu'on fait pour lui, préoccupé des plus petits accidents, ingénieux à présenter en toute modestie ses plus extravagantes requêtes, il faisait parler sans scrupule des besoins qu'un autre homme n'aurait su comment exprimer. Au bout de quelques mois, il avait h peu prés rétabli autour de lui Tordre nécessaire â son existence. Son miroir à dents, ses pinces à moustaches, ses excellents rasoirs, ses pommades, ses parfums, il avait tout recouvré. Un des prisonniers, jadis tambour, était devenu, grâce à ses leçons, un décrotteur de premier mérite; il dressa le geôlier aux fonctions de valet de chambre. D'ailleurs, toujours grand, généreux toujours. Au départ de la chaîne, il donna deux francs à un des galériens qui lui sembla mieux élevé que les autres, et nous le voyons s'apitoyer, de très-bonne foi, sur le sort d'un de a ses voisins les brigands, » qui fut arrêté au moment où il essayait de s'évader : « Ce scélérat, dit BrummeU, est un animal d'extérieur assez doux, bien qu'il ait tué sa mère, sa sœur et son frère; ses manières sont bonnes, et trèssouvent je me suis senti porté à lui faire tout le bien que comporte notre situation respective. »
Cependant l'ami auquel sontadressées la plupart de ces lettres était allé en Angleterre, et ses sollicitations en faveur du prisonnier ne furent pas inutiles. Une souscription s'organisa pour sa délivrance; Guillaume IV, le seul des princes que Brummell n'eût pas connu au temps de sa splendeur, s'inscrivit pou ru ne somme de centï (2,500 fr.) ; lord Palmerston préleva sur le budget une faible indemnité de deux cents £ (5,000 fr.) pour le consul qu'il avait destitué;
d'autres encore se rappelèrent que Brummell avait été leur ami. Bref, un beau jour, il se réveilla libre, de même que, peu de temps ayant, il s'était réveillé captif. De plus, par suite d'un arrangement charitable, il devait toucher, ou plutôt on devait toucher pour lui, une somme annuelle de cent vingt £ (3,000 fr.), dont la moitié était destinée à défrayer sa table et son logement, l'autre sa toilette et les menus besoins de sa vie. Si l'aubergiste chez lequel il mangeait avait eu quelque conscience, il aurait nourri gratis un homme dont la présence achalandait son hôtel. Mais, peu à peu, la célébrité de Fex-souverain semblait perdre de son prix; et lui-même, sans le vouloir, descendait au rôle de bouffon. Les habitués de la table d'hôte, qui volontiers lui avaient cédé le monopole des meilleurs morceaux, virent avec un malin plaisir un autre Anglais (M. M***, depuis lord F***) venir lui contester ce privilège. Une véritable « guerre au couteau » s'établit entre les deux gourmets, et les ailes de poulet, surtout, devinrent l'objet d'une lutte acharnée. Par malheur, H. M*** avait un fils, non moins bon appréciateur que son père, et qui marchait d'un pas hardi sur ses traces. La partie devenait dès lors inégale pour Brummell, seul contre deux adversaires; aussi, très-souvent, ne trouva-t-il à glaner, dans le plat dévasté, que le cou de la volaille ou quelques misérables pilons. En pareil cas, son indignation était grande; jetant un regard sévère, d'abord sur l'irrévérent jeune homme, ensuite sur les os qu'on lui laissait, il renvoyait le plat avec un geste de profond dédain*
Les époques de la vie, pour Brummell, se comptent autrement que pour un homme ordinaire, et les différents degrés de sa ruine furent marqués par des symptômes caractéristiques t il y eut le moment où il ne put mettre par jour qu'une chemise et une cravate blanche; il
y eul celui où ce luxe de linge propre lui fut reproché comme une extravagance. On obtint quelques reformes à cet égard, mais il ne put ou ne voulut jamais renoncer à ses eaux de senteur, ù ses huiles parfumées, au cirage breveté qu'il faisait venir de Paris , aux gants jaunes surtout, sa perdition et sa ruine. Les dettes recommencèrent, et il fallut, pour satisfaire & d'importuns créanciers, changer la fine batiste contre une simple cravate de soie noire. Brummell, ce jour-lé, eut l'air de céder aux impérieux conseils d'une belle dame, mais, en réalité, il obéit à l'horreur que lui inspirait une cravate blanche mise deux fois, et sur laquelle s'étaient égarés quelques grains de tabac; — une cravate enfin où, sauf le nœud, rien n'était irréprochable.
Pour le vernis, il fallut le solliciter plus longtemps, et il ne s'en sépara qu'après bien des serments faussés, après des faiblesses nombreuses et des retours qui attestaient un attachement profond : « Je n'ai jamais violé vos lois sompluaires, écrivait-il à un de ses conseillers, si ce n'est pour ce diable d'odieux vernis (that d....d exécrable blacking) ; mais je l'ai maintenant abandonné pour jamais. »
Un goût, en quelque sorte moins héroïque, bien qu'il ait été celui du grand Nelson, fut cehii qu'il conserva pour les loteries de tous genres : elles absorbaient, pour ainsi dire, goutte à goutte, les faibles secours qui lui arrivaient encore. En ceci l'ex-Beau sentait qu'il n'avait pas d'excuses, et, quand il était surpris en flagrant délit, il en témoignait une véritable confusion.
Celte lutte quotidienne contre des besoins qu'il n'avait jamais connus fatiguait un esprit par lui-même minutieux et débile. On remarqua que la mémoire du pauvre vieillard commençait à faiblir; il perdait la conscience de sa position, et s'oubliait en impertinences d'une autre époque.
Sa toilette elle-même se ressentit de cet affaissement moral ; et il ne fut pas seulement déguenillé, — ce que sa misère eût fait comprendre, — il fut mal tenu : son habit, percé au coude, n'était plus brossé. Un seul homme apprécia dignement cet abandon tragique : ce fut le tailleur normand à qui Brummell avait accordé sa confiance. En racontant ces détails au biographe de notre héros : « J'avais honte, ajoutait-il d'un ton pénétré, j'avais honte de voir uu homme si célèbre et si distingué, un homme qui s'était créé une place dans l'histoire, réduit à un état si malheureux. » Cependant M. *** ne continua pas ses services à l'homme célèbre devenu insolvable; sa compassion se bornait à des raccommodages gratuits. On a su par lui que, lorsque son unique pantalon était trop malade, l'exroi des Beaux gardait forcément le lit.
Si quelque chose peut ajouter au pathétique de ces puérils détails, c'est de savoir que Brummell, devenu pauvre, n'inspira ni respect ni pitié. Parmi les Anglais qui habitaient Gaen, il s'en trouva d'assez grossièrement cruels pour accabler de méchants quolibets, d'ignobles caricatures, leur infortuné compatriote.
« Ces facéties insultantes, dit le biographe, Brummell les ressentait sans aucun doute; mais il n'avait plus ni le courage ni la force d'y répondre, et peu à peu les enfants des rues apprirent à outrager cet être sans protecteurs, lorsqu'il se traînait péniblement, en s'appuyant le long des murs, vers quelque demeure hospitalière. En fin de compte, une seule famille lui resta fidèle. Malgré sa pauvreté, malgré sa tristesse, il y trouva toujours un cordial accueil, en souvenir de la gaieté qu'il y avait apportée dans des temps meilleurs. On lui réservait toujours une place au coin du foyer, et il venait y dormir paisiblement en attendant l'heure du thé. »
Voilà pour les tristes réalités de la vie; mais le fantastique ne manqua pas aux dernières journées de cette bizarre existence. La raison de Rrummell, nous l'avons dit, s'était égarée. Certains jours, l'envie de donner une soirée préoccupait tellement son imagination, qu'il écrivait à tous ses anciens amis, aux morts comme aux vivants, pour les engager à se réunir chez lui. Il n'oubliait jamais la date, et disposait tout pour une réception solennelle: par ses ordres, l'espèce de gardien qui lui servait de domestique déployait la table de whist, et allumait les chandelles grossières que l' ex-Beau décorait du nom de bougies. À huit heures précises, Brummell, aussi bien mis que possible, attendait ses hôtes ; à neuf heures, son valet, façonné à ce manège, ouvrait les portes à deux battants, et annonçait:... « La duchesse de Devonshire!...» Ce nom, associé à tant de doux souvenirs, frappait comme une commotion électrique les oreilles du pauvre fou; il se levait à l'instant même de son fauteuil, et, s'avançant jusque sur le palier, il étendait la main pour saisir dans l'ombre celle qu'il voulait porter à ses lèvres. La belle Georgiana, tout à coup sortie du tombeau, n'eût pu s'empêcher de sourire à un accueil si respectueux et si charmé tout à la fois, a Chère duchesse, murmurait le roi des Beaux, parlant à l'oreille du fantôme, quelle joie de vous voir, et qu'il est aimable à vous de ne pas m'avoir négligé!... Placez-vous dans ce fauteuil ; c'est un présent de la bonne duchesse d'York, mon excellente protectrice... » Et tout à coup, à demi réveillé de son illusion, Brummell, les yeux pleins de larmes, s'asseyait lui-même sur le fauteuil qu'il avait offert; il y restait enseveli dans de tristes réflexions jusqu'à ce que le nom d'un nouvel invité, lord Àlvanley , lord Worcester, ou tout autre, vint le rappeler à ses devoirs de maître de maison; il se levait de même*
courait au-devant d'eux, et leur Taisait les honneurs. Celte espèce de pantomime, qu'il prolongeait à son gré, durait ordinairement une heure ou deux, après quoi le domestique annonçait les carrosses, et la triste comédie n'allait pas plus loin.
Les jambes de Brummell commençaient à lui refuser service ; plusieurs chutes consécutives obligèrent ses amis à lui donner une garde, probablement insolente et dure, car il la prit en horreur, tandis qu'au contraire il se montra très-doux et très-reconnaissant pour les sœurs de la Charité dans le couvent desquelles il fallut bientôt l'enfermer, vu les progrès de sa maladie mentale. Le jour où, de force, on le conduisit à l'hospice, il se figura qu'on venait le prendre pour le remettre en prison, et ses cris, son dés* espoir, sa résistance, donnèrent lieu à une scène tout à fait déchirante. Le doux accueil, les bons soins des religieuses l'eurent bientôt rassuré. D'ailleurs, son tempérament frileux l'avait précédemment exposé à de grandes souffrances, et les salles bien chauffées de l'hospice lui parurent un séjourtrès-comfortable. Tous ceux qui vinrent l'y visiter le trouvèrent joyeux, presque caressant pour les bonnes sœurs, et tout disposé à rendre témoignage de leurs soins, de leur infatigable complaisance, — et môme, de leur habileté culinaire.
L'ancien héros de la mode, l'hôte recherché de Chesterfield-street, le mignon des princes et des lords, déclarait à qui voulait l'entendre qu'il n'avait jamais été si heureux de sa vie! Il disait cela, presque idiot, dans un hôpital de fous ; et ce qu'il y a de curieux, c'est que peut-être il disait vrai.
Si jamais, — ce qui devient chaque jour moins probable, — quelqu'un des brillants compagnons de sa jeunesse venait résider à Caen, et si le hasard le conduisait dans
iOO LE DERNIER DES BEAUX.
los allées du cimetière protestant de cette ville, il ne s'arrêterait pas sans émotion devant un simple carré de marbre où ces lignes sont gravées :
EN
mémoire de GEORGES BRUMMELL, esq.