‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaine (volume 2)Chapitre 6 sur 6 · scène du déjeuner chez le sheriff, dans le roman qui porte · texte numérisé non relu

scène du déjeuner chez le sheriff, dans le roman qui porte

ce nom ; mais ils ne reconnaissent peut-être pas M. Tho-

mas Ilili, le plus innocent et le plus candide des bibliomancs, dans le personnage si original de H. Hull. Ilook n'avait pas voulu le désobliger en parlant de lui, et pour éviter tout malentendu, il lui lisait, au furet à mesure, les chapitres où il le mettait en scène. Bien loin d'en être offensé, le bon vieillard s'extasiait à chaque instant sur la merveilleuse mémoire du cher Théodore : « C'est cela même,

s'écriait-il La conversation est mot pour mot... »

Et tout joyeux, tout aise, il donnait congé d'imprimer, sans se douter des rires qu'allait soulever cette conversalion si fidèlement rapportée.

Plus respectueux envers le sheriff, le romancier n'a pas osé indiquer son nom ; mais les détails de leur rencontre à Sydenham, dans la maison de campagne liabitée par Hill ; — la double invitation du sheriff à venir voir pendre et à manger des marron) puddings ; — les mots fameux : On pend à huit heures, on déjeune à neuf, sont autant de détails dont l'authenticité n'est pas contestée. Ilook, cependant, a omis le côté tragique de l'histoire. Au jour dit, il était chez le magistrat, qui le conduisit aussitôt sur le chemin par lequel devaient passer les condamnés. Parmi eux, à la grande surprise, à la grande consternation du romancier, il reconnut un jeune commis marchand qu'un faux en écriture de commerce envoyait à la mort, et qu'il avait rencontré plusieurs fois dans de joyeux soupers d'acteurs. Le malheureux, sur le seuil même dé la Porte du Débiteur, reconnut son ancien compagnon de folies, et lui dit, avec une tranquillité navrante : « Bonjour, monsieur Hookl.M vous allez bien, monsieur?... » Hook tressaillit et se détourna brusquement. Un moment après, il voulut regarder Ce que le pauvre diable était devenu î

« Je le vis, disait-il, tournoyant dans l'air comme uit bloc de bois, à six ou huit pieds au-dessus de ma têle.

Une mouche, paisiblement installée sur son cou, se repaissait à loisir. »

Nous ne pensons pas que depuis lors notre écrivain ait jamais recherché l'occasion d'assister à pareille fête; ot nous-même, nous sentons le besoin de détourner sur des objets moins sinistres notre imagination attristée.

Hook s'offre à nous, dès cette époque, comme auteur et acteur de société. Il parait que son début au théâtre fut marqué parun accès de cette « peur scénique » dont rien ne saurait donner l'idée à ceux qui ne l'ont pas ressentie. Laissons encore parler mistriss Hathcws :

« Ce fut chez H. Rolls, à la campagne, que M. Hook, — alors tout jeune homme, fier de sa jolie figure et des beaux cheveux noirs qui bouclaient sur son front hardi, — fit sa première entrée sur la scène. Je n'ai jamais vu de terreur comparable à la sienne. Aux répétitions, il s'était montré avec tout l'aplomb d'un vieux comédien, et tandis que tous nos autres novices bégayions à qui mieux mieux, lui seul n'hésitait jamais. Mais, lorsqu'il fallut paraître dans le rôle de « sir Callaghan O'Brahagan, » il devint tout à coup horriblement pâle, et sa frayeur fut telle, que je dus lui prêter le secours de mon bras pour l'empêcher de tomber. Il tremblait, il bégayait, et sa voix était tellement défaillante, qu'on entendit à peine un mot de sa première scène, une note de ses premiers couplets.

a C'était un spectacle surprenant que celui de cette terreur extrême chez un homme dont l'assurance nous émerveillait d'ordinaire, et cela, dans des circonstances aussi rassurantes, devant un parterre pour rire, exclusivemont composé d'amis. Du reste, on ne se fait guère l'idée de ce que renferme de poignantes souffrances l'embarras d'un acteur novice au moment de son début. Je ne sais de

sensation à peu près analogue, que celle qui précède les atteintes du mal de mer.

« M. Hook, au surplus, se remit avant la fin de la première pièce, et il fit précéder la seconde, — c'était sa tragédie burlesque : Ass-ass-ination 1 , — par un prologue rimé qui mystifia rassemblée. Le premier et le dernier mot de chaque vers avaient seuls un sens intelligible; mais le morceau tout entier fut débité avec une telle adresse une telle vraisemblance, et rappelait si bien les formes ordinaires de ces sortes de compositions, que tout le monde y fut pris. On applaudit sur parole ce non-sens nécessairement incompris. Un des spectateurs, seulement, se permit de remarquer tout bas, à l'oreille de son voisin, que a c'était là un admirable prologue, mais abominablement gâté par le débit. »

La réputation de Hook était faite depuis longtemps dans les régions secondaires où les circonstances l'avaient d'abord placé ; mais il n'avait pas encore paru dans ce monde à part qui devait bientôt lui sembler le seul où il pût vivre. Sa verve se dépensait en dîners d'amis, en excursions de faubourgs , en vagabondages autour de Londres, en triomphes de coulisses et de foyer. Quant à la société aristocratique, elle lui restait fermée, et sans doute il ne songeait point à y pénétrer. Nous pensons qu'il dut d'y être introduit à l'impression produite sur Sheridan lors du dîner d'acteurs que nous avons raconté. Ce fut en effet là l'origine de sa liaison avec Thomas Sheridan le fils, qui, fort répandu lui-même dans le monde fashionable, le fit connaître à plusieurs jeunes gens riches et à la mode. Quelques-uns d'entre eux parlèrent de leur nouvel ami à la marquise d'Herlford, et, lorsque Sa Sei-

1 As8, en anglais veut dire âne. Assassination, l'assassinat.

gneurie 6e fui assuièe par elle-même qu'il méritait leurs éloges comme causeur et comme musicien, il fut invité, pour amuser le Régent, à un souper donné dans Manchester-square. Cette soirée, où le jeune auteur gagna du premier coup la bienveillance du prince, devait avoir pour lui les conséquences les plus heureuses et les plus funestes. Le Régent lui avait dit en le congédiant : « Monsieur Hook, j'espère bien vous revoir et vous entendre encore. » Ce désir obligeant était un ordre ; et, de plus en plus satisfait, à «quelques soupers de là, on entendit le Régent déclarer que « puisque Hook n'avait ni forlune indépendante ni profession assurée, il fallait faire quelque chose pour lui. »

Chacun applaudit à ce généreux projet dans le nouveau monde où vivait Hook, et où il était devenu, en quelques semaines, le favori de tous. Ce phénomène s'explique aisément. Sous sa roideur et sa réserve apparentes, il n'est pas de société plus ennuyée, et plus avide de distractions que celle de nos salons aristocratiques. Hook avait justement ce qu'il fallait pour y réussir : beaucoup de souplesse et de bonne humeur ; la gaieté communicative du comédien réunie à l'esprit observateur de l'écrivain comique ; un juste sentiment de lui-même et des autres qui le maintenait, ainsi qu'eux, dans une familiarité sans gêne et sans bassesse, où les airs protecteurs n'étaient jamais tolérés jusqu'au dédain du protégé. Ajoutez la bonne mine, qui ne gâte rien auprès des femmes ; un courage calme qui lui servait vis-à-vis des hommes, et dont il donna des preuves, ainsi que de sa parfaite modération, dans le duel qu'il eut avec le général Thornton. Si nous voulions insister sur les plaisirs et les peines, les enivrements et les mécomptes, les revenants-bons et les dangers de l'existence qu'il s'était faite dans les cercles de May-

fair, nous n'aurions qu'à consulter encore une fois les récits de Gilbert Gurney. Beaucoup de détails, — et dans ses autres romans aussi bien que dans celui-là, — sont scrupuleusement historiques. C'est ainsi que toute la scène qui termine le premier volume, et où se trouve décrite une fête chez la comtesse de Wolverhampton, est calquée sur ce qui se passa, certain jour de réception royale, chez lady Buckinghamshire. Mais revenons aux bontés du Régent.

Nous ne savons si quelque influence cachée ne contribua point à maintenir le prince dans ses bonnes intentions, et nous ignorons aussi sous quel jour avaient été présentés à Son Altesse Royale les antécédents et la jeunesse de Hook; mais enfin, dans les derniers mois de 1812, on le promut à un emploi plus brillant et plus lucratif qu'il n'aurait pu raisonnablement l'espérer : il fut nommé receveur général et trésorier de l'île Maurice, avec des appointements et des profits qui montaient à près de deux mille £ (50,000 fr.) par an. Un heureux hasard voulut que le gouverneur de cette importante colonie fût un parent du célèbre médecin sir W. Farquhar, dont James Hook, le frère aîné de Théodore, avait, peu de temps auparavant, épousé la fille. Nous pouvons augurer de là que ses débuts administra tifc n'eurent aucune difficulté qui ne fût aisément aplanie, et peut-être la fortune se montra~t-elle plus perfide que favorable, en ne ménageant pas, dès l'abord, quelque leçon salutaire à notre étourdi, jusque-là si constamment heureux.

Du reste, nous n'avons aucun renseignement détaillé sur la vie de Hook pendant son séjour dans la colonie. Une espèce de journal manuscrit, retrouvé parmi ses papiers, a reçu, par extraits, une sorte de demi-publicité; mais il ne renferme que quelques notes satiriques, quelques

portraits-charges des employés à Vile Maurice et de leurs moitiés plus ou moins ridicules. Ces folles esquisses perdraient trop à paraître ici sans les croquis moqueurs dont Hook parsemait leurs marges, et qui attestent en lui une grande facilité de dessin. Il excellait à reproduire la ressemblance caractéristique des individus; et, lorsque parurent les premières lithographies du mystérieux HB, elles lui furent généralement attribuées.

Dans une lettre écrite un an après son arrivée à l'île Maurice, Théodore rend à Maihews le compte suivant de ses impressions, et de la vie qu'il mène :

«t Vous savez assez, par ce que les livres ont raconté de cette île, que nous n'habitons pas dans des huttes sur le bord de la mer et que nous n'en sommes pas réduits, comme nos braves ancêtres, à nous peindre en bleu pour nous dispenser économiquement de porter des culottes. Nous avons ici tous les raffinements que l'art imagine et dont la dissipation fait un besoin; cela sous le ciel le plus pur, dans le plus beau pays, au sein de la société la plus enjouée et des plaisirs les plus enivrants.

« J'habite un véritable paradis où les anges ne manquent pas. Les femmes sont toutes jolies (pas autant que nos jolies Anglaises) , toutesaccomplies, toutes formées aux meilleures manières, et douées de l'esprit le plus vif, du naturel le meilleur. J'ai dit « toutes, » je devrais dire l'élile. Quant à la masse, oimïloi, comme nous disions à Oxford, ce sont de bonnes personnes, sans pensées et sans souci; tètes vides , jambes agiles, dansant mieux et plus longtemps qu'auenne autre race en ce bas monde. Leur supériorité en ceci atteste leur débilité intellectuelle : vous le savez comme moi, plus on est sot, mieux on danse.

c En résumé l'île est un véritable pays de fées. La dernière heure semble toujours la plus heureuse. L'air attiédi

128 THÉODORE 1IOOK.

que nous respirons, imprégné d'aromatiques odeurs et tout chargé des parfums qu'il enlève aux bois d'orangers, est d'une douceur partout ailleurs inconnue. La pureté du ciel, la fraîcheur des nuits, la beauté calme des paysages, font de cette terre une espèce de Thulé bienheureuse, qu'on ne songerait jamais à quitter, pas plus qu'on ne songe à mourir, si l'on n'avait au loin bien des amis regrettés.

« L'hiver, — c'est-à-dire à partir du mois de juillet, — nous avons un opéra. Nos courses de chevaux commencent à la même époque. Nous avons un excellent beefsteak club, et la meilleure loge de francs-maçons qui existe, je crois, au inonde. Nous avons des concerts par souscription, nous avons des bals, et les fêtes particulières ne comptent jamais moins de deux à trois cents invités. Au dernier bal donné par le gouverneur, plus de sept cent cinquante daines étaient présentes. Songez, maintenant, que la plus nombreuse portion du beau sexe est réputée inadmissible aux réunions officielles, et faites-vous une idée de ce que peut être la société dans un pays aussi peuplé.

« Je gagerais bien que, dans la petite lie où croissent les bœufs et où je suis né, mes amis à figure mafilée calculent mes revenus, et la fortune que je puis faire en ma qualité de trésorier. Dites-leur , ô mon ami! que le beurre coûte ici 10 schellings la livre, un babit 30 guinées, une paire de gants 15 schellings. En revanche, une bouteille declaret, et du meilleur, coûte 10 pence, et un ananas coûte un penny. Vous voyez par ce détail que, si le nécessaire est horriblement cher, nous avons pour rien tout ce qui est superflu, et, dés lors, la belle vie que nous devons mener. Le déjeuner à huit heures, trois heures après que le bruit du canon nous a forcés de quitter le lit. Avant le déjeuner, bain, et promenade à cheval; après le déjeuner, llàne-

THÉODORE! 1IOOK. 121)

rie vagabonde, ou paresse au logis. A une heure de l'après-midi, une sorte de repas appelé tiffin,o\\ Ton sert des plats chauds, des légumes, etc. : on y demeure une bonne partie du jour à savourer quelques verres de vin et quelques paniers de fruits. À cinq heures ou cinq heures et demie, le carrosse ou le palanquin de chaque convive l'attend à la porte, et nous allons à notre toilette; de là, toujours en voiture, au champ de courses, en passant par le Champ de Mars, qui est notre Hyde-Park; cela nous mène jusqu'à six heures et demie, heure à laquelle nous rentrons en ville pour dîner à sept. Le dîner dure jusqu'à dix ou onze heures, et quand il est fini, nous allons aux soirées françaises. Chez l'un ou l'autre, il y a bal toutes les nuits. Ajoutez à ces doux loisirs quelques heures de travail, et vous saurez comment se passe le temps '. »

Il est à croire que si Théodore était enchanté de la société de Maurice, celle-ci lui rendait bien cette sympathie. Un jeune homme de vingt -cinq ans, vif et pétulant par nature, excité par les sourires de la fortune, plein de l'assurance que donne le succès, devait naturellement devenir l'âme et la vie de toutes ces fêtes au milieu desquelles sa destinée l'envoyait. Parmi ses triomphes, — nous en laisserons quelques-uns à deviner, — il faut compter ceux du turf. Hook était un parieur déterminé, un joueur audacieux, et, s'il l'en faut croire, un très-heureux joueur. L'argent qu'il gagnait si aisément, il le dépensait de même; et il s'était fait une réputation par sa facile et prodigue hospitalité. Les pâles nababs qui revenaient de l'Inde trouvaient l'accueil le plus cordial à la Réduite pendant leur halte à Maurice, et beaucoup d'entre eux se sont longtemps rappelé la joyeuse bienvenue du jeune trésorier,

« LifeofMaiheu*, vol. tï, p. 270,

sans se douter que leurs airs orientaux, leurs caprices de malades, leurs habitudes égoïstes, avaient enrichi l'albumjournal de leur hôte. On nommerait aisément, grâce à ce document authentique les originaux de maint portrait, comme celui de Quilii (Sayings and Doings); mais qui sait? leurs spectres encore vivants hantent peut-être la Longue Promenade à Cheltenham ; n'allons pas les troubler dans leurs tombeaux anticipés. Paix aux morts ! Requiéscant !

Nous touchons au moment où la prospérité de Hook allait s'évanouir comme un rêve, et où ce brillant papillon allait se prendre au réseau de l'infortune.

Vers 1817, le gouverneur Farquhar fut forcé par l'état de sa santé d'aller passer quelque temps en Angleterre , et le major général John Gage Hall prêta serment comme vice-gouverneur provisoire. Mais avant de partir, le gouverneur nomma une commission de cinq membres qui devait vérifier tous les comptes de la Trésorerie, et constater la situation financière avant que la responsabilité passât en d'autres mains. Cet examen eut lieu; le rapport des commissaires, en date du 19 novembre, attesta qu'ils avaient trouvé les livres et la caisse parfaitement en règle ; et sir R. Farquhar mit à la voile- Le 15 janvier 1818, c'est-à-dire deux mois après, le vicegouverneur reçut de William Àllan, l'un des commis de la Trésorerie, une dénonciation par laquelle cet employé annonçait , contrairement au rapport des commissaires , qu'une erreur très-considérable s'était glissée dans les comptes, au préjudice du gouvernement. 11 s'agissait d'une somme de 37,000 dollars (185,000 fr.), payée à la Trésorerie quinze mois auparavant, et qui n'avait jamais figuré au crédit de l'administration.

Le général Hall nomma sur-le-champ, après avoir in-

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Mruit Ifook de ce qui se passait, une nouvelle commission chargée de voir à nouveau les comptes du trésorier et l'état de la caisse. Pendant que cette enquête, commencée le H février, suivait régulièrement son cours, Allan ne cessait d'écrire lettre sur lettre, soit au vice-gouverneur, soit aux membres de la commission, pour réitérer et confirmer sa première déclaration : selon lui le déficit existait depuis plusieurs mois ; depuis plusieurs mois il en était instruit; et, s'il ne l'avait pas révélé plus tôt, c'était pour ne pas entrer en lutte avec son supérieur, le trésorier. Ses lettres, déplus en plus bizarres, annonçaient un désordre d'idées croissant chaque jour. Dans la dernière, il allègue que des propositions déshonorantes lui ont été adressées par M. Hook, qui lui a fait offrir une pension de vingt cinq dollars par mois s'il consentait à s'échapper secrètement de l'île et à n'y jamais reparaître. La personne qu'il disait avoir été l'intermédiaire de ces honteuses négociations, fut citée devant les commissaires, et attesta sous la foi du serment que jamais rien de semblable n'avait existé. Mais plusieurs autres témoins furent entendus , et le résultat final de l'enquête, s'il ne confirma pas les dires d'Àllan, fut la découverte de plusieurs irrégularités, d'omissions nombreuses, et de différences inexplicables dans les livres de la Trésorerie.

Dès le 27 février, quelques jours avant la signature du nouveau rapport, Allan s'élail brûlé la cervelle.

Le 9 mars, à onze heures du soir, Théodore Hook, qui sotipait tranquillement cheÉ un de ses amis, fut arrêté par ordre dit gouverneur et traîné) à la lueur des torches, sotos les veut de toute la population qu'un tel spectacle avait attirée dans les rues, jusqu'à la prison commune. Peu de temps auparavant, un incendie avait dévoré le bâtiment destiné à cet usage, et tel était le désastreux état de l'uni-

que cellule épargnée par le feu, que la police accepta caution pour le prisonnier. A trois heures du matin, il put retourner chez l'ami qui se rendait garant de sa personne. Peu de jours après, on le livra aux mains d'un détachement de soldats qu'on embarquait pour l'Angleterre, et qui fut chargé d'y conduire l'ex-trésorier, traité désormais en prévenu, et renvoyé comme tel à la justice criminelle de son pays. Nulle humiliation ne lui fut épargnée avant son départ. Il vit saisir et vendre, au compte de l'administration, tout ce qu'il possédait dans l'ile. Dans cette mesure rigoureuse furent compris ses meubles les plus insignifiants, et Ton raconte qu'au moment où il allait s'éloigner pour toujours de « l'heureuse Thulé, » un pauvre nègre vint à bord du navire, le supplier d'accepter l'écritoire qui lui servait habituellement. Cet esclave l'avait acheté aux enchères pour dix schellings.

Comme si Hook n'eût pas eu assez d'un si brusque revers et des réflexions amères dont il dut être suivi, la Providence ne lui épargna ni les ennuis ni les périls d'une longue traversée. Il mit neuf mois à revenir en Angleterre. Pendant près de trente jours, le vaisseau qu'il montait fut ballotté par une tempête dans les parages du cap de Bonne-Espérance. Six semaines durant, il dut se contenter pour nourriture d'une livre de biscuit moisi et d'une demi-pinte d'eau par jour. Triste expiation de ses nuits épicuriennes ! Le pauvre accusé trouva moyen, cependant, de se concilier l'amitié de ses gardiens par son infatigable résignation, son courage, sa sérénité. Dès qu'ils furent arrivés au Gap, ils le laissèrent descendre à terre sur parole; et, si malheureux qu'il pût être, il mit son séjour à profit. On peut s'en assurer en lisant Maxwell, où l'on trouvera une des plus complètes descriptions du Gap, un tableau exact et animé de ses habitants cl de leur vie pri-

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vée. À Sainte-Hélène, quelques semaines après, les officiers profitèrent d'une balte de deux ou trois jours pour obtenir d'être présentés à l'ex-empereur Napoléon. Théodore fut de cette partie-là comme des autres. Il en rapporta un dessin colorié, fort spirituellement fait, et fort exact, assure- t-on, représentant l'antichambre de Longwood. Une charge du grand homme, intitulée : Fatty, laie Boney, et gravée à l'eau-forte il y a une trentaine d'années, date aussi de cette époque.

Si on voulait, par un seul échantillon, donner une idée du sang-froid de Hook et de sa merveilleuse facilité des* prit, il faudrait raconter sa réponse à lord Charles Somerset, qui allait alors prendre le gouvernement du Gap. Ils se rencontrèrent à Sainte-Hélène. Le noble lord, qui avait souvent, dans le monde de Londres , parlé familièrement à Hook, et ne savait rien de ses «accidents » administratifs, lui dit en l'apercevant : « J'espère, monsieur Hook, que vous ne revenez pas en Angleterre par raison de santé?

— Vraiment si, repartit Théodore ; on assure que « le coffre 1 est en assez mauvais étal 4 . »

Aussitôt que le vaisseau fut arrivé à Ports mouth (janvier 1819), le décret d'arrestation et les autres documents officiels furent envoyés à Londres, et passèrent sous les yeux des magistrats. Après les avoir examinés, Yattorney gênerai déclara que, sans juger si la conduite de Hook était irrégulière ou non, et sans apprécier le plus ou moins d'équité qu'il y aurait à le poursuivre au civil, du moins devait-on s'abstenir de considérer l'affaire comme

1 Ce calembour n'a pu se Iraduire que par équivalent. En anglais il a un sel tout particulier. Chesl signifie poitrine et caisse. La phrase de Hook est, mot à mot : — « Ils croient qu'il y a quelque mal au chest.»

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criminelle. L'accusé fut, en conséquence, relâché à l'instant même, et rentra dans Londres, n'ayant au monde que deux pièces d'or. Dès ce moment, il demeura sous le coup de la suspicion légale, et dut subir tous les interrogatoires que YAudit'Board jugea convenable de lui infliger; comparaître devant ce bureau toutes les fois qu'il eh fut requis ; entretenir une correspondance très-compliquée avec les commis successivement chargés de régler les comptes, et, ce nonobstant, on n'avait pas encore statué, cinq ans après, sur cette affaire qui intéressait son existence autant que son honneur. Un autre que lui, uniquement occupé de se justifier, serait mort de faim et de douleur pendantes interminables délais. Mais, après avoir porté la peine de son caractère léger, il était juste qu'il en eût les bénéfices ; et grâce à son insouciance naturelle, il tint tête à une série de chagrins qui eussent abattu les plus fermes persévérances, les courages les mieux éprouvés. ^

D'abord, en arrivant à Londres, il n'y retrouva plus son père, qui venait de mourir peu de mois auparavant. La maison à laquelle se rattachaient tous ses souvenirs d'enfance et de jeunesse était habitée par des étrangers, 11 dut se retirer aux champs, du côté de Somers-town, dans une pauvre maisonnette, avec une femme pour tout domestique, et nouer péniblement quelques relations littéraires qui lui permissent de gagner sa vie en travaillant. À grand'peine osait*il se réclamer de ses amis autrefois les plus intimes. MatheWs lui-même et Terry, et ce bon Thomas Hill, ruiné pendant l'absence de Hook, ne le virent pas, dans ces premiers temps, revenir à eux. Le malheur rend si timide! Il s'aperçut plus tard qu'il avait eu tort de ne pas compter sur leur affection. Ses premiers efforts n'eurent pas de succès. UArcadian, modeste magazine men-

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suel, au prix d'un schelling par numéro, qu'il essaya de lancer dans le inonde, n'aboutit à rien qu'à décourager le libraire par qui les premiers fonds avaient été avancés. Une farce composée à l'île Maurice parut pendant l'hiver suivant, sur un des théâtres de la capitale, sans y produire la moindre sensation. Bref, tout concourait à désespérer le malheureux écrivain.

On a été longtemps à connaître exactement les causes qui poussèrent Hook dans le journalisme politique. Cette destinée, toute de hasard, fut toujours, cela devait être, le jouet d'influences supérieures. Sir Walter Scott était à Londres en 1820. Daniel Terry, son vieil henchman, le fit dîner avec Hook, dont le romancier écossais connaissait déjà les bizarres antécédents, et qui était d'ailleurs signalé à sa curiosité. Comme autrefois Sheridan, l'auteur d'ivanhoê subit le charme de cette improvisation étincelante, de cet esprit toujours prêt, qui caractérisaient son nouveau convive. Puis, une autre sympathie les unissait. Malgré les injustices du gouvernement, et ce que ses amis appelaient les persécutions de l'Audit-Board, Théodore était resté inébranlable dans sa foi politique ; tory quand même, reconnaissant des bontés dont il avait été l'objet, et chaleureux ennemi des partisans de la reine Caroline, si populaire à cette époque.

Il arriva que, deux ou trois jours après, sir Walter Scott fut consulté par un nobleman de ses amis, qui lui demanda si Ton ne pourrait trouver, à Edimbourg, quelque homme de talent pour diriger en province un journal antidémocratique. Sir Walter Scott lui répondit simplement qu'il n'était pas besoin de chercher si loin.ee qu'on avait sous la main : et là-dessus, il décrivit la situation de Hook, non sans faire valoir ses causeries spirituelles, et le talent liltéraire dont il avait cru voir dans la rédaction de YArcadian

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les irrécusables témoignages. Ce fut là toute la conversation : sir Walter n'entendit plus parler du journal de province. Hais à l'apparition du John Bull, qui produisit un étonnement général, il ne put s'empêcher de songer que sa recommandation avait porté coup. Le noble lord auquel nous faisons ici allusion, était un des familiers de.GeorgeslV, et il est fort probable qu'il avait connu Hook avant que celui-ci fût envoyé à File Maurice.

Déjà, dans l'été de 1820, le futur journaliste avait ouvert la campagne contre la reine et ses partisans, en jetant au public un menu poëmc in -8°, où, sous les noms deWIiittington et sa Chatte, il ridiculisait V aider man Wood et Caroline elle-même, dojit l'embonpoint prêtait à d'assez grossières allusions. Cette brochure! intitulée Tentamen, et dont l'auteur se cachait sous le pseudonyme de Vicesimus Blenkinsop, est aujourd'hui introuvable. En son temps elle fit quelque bruit ; mais Hook était encore tellement obscur que personne ne s'avisa de le reconnaître, ce qui eût été facile, à la multitude de calembours et de coqs-àl'âne dont il avait semé sa pseudo-ballade.

Tel fut le prélude du John Bull. Durant l'été et l'automne de 1820, les divers incidents du procès de la reine avaient excité l'opinion, et irrité les esprits à un point dont on ne peut se faire une juste idée. Ceux-là mêmes qui en ont été témoins osent à peine décrire ce transport, cette fièvre, cette folie. Plus on avait été loin dans cette voie, plus la surprise fut universelle et profonde quand on vit un audacieux journaliste fonder le succès de sa publication sur l'impopularité même des idées qu'il voulait faire prévaloir. Nous ne croyons rien dire de trop en affirmant qu'aucune création contemporaine n'a obtenu, en aussi peu de temps, un retentissement pareil. Les lecteurs étonnés se demandaient comment tout à coup, à jour dit,

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on avait pu réunir tant de talents, et si divers, pour les mettre au service d'une cause jusque-là mal défendue. On cherchait où s'était recrutée une légion si complète de sarcastiques démons. Cependant, — ses manuscrits du moins semblent le prouver, — Hook était seul à supporter le poids de toute la rédaction. Aucune des personnes soupçonnées de collaboration au John Bull n'y écrivit, en réalité, une ligne ; et de toutes les fameuses chansons qu'il publia durant l'hiver de 4820-21 , une seule (Michael'sdinner, MichaeVs dinnerl)\u\ vint d'une source étrangère. Un inconnu l'avait déposée dans la boîte du journal. Jamais il ne s'est nommé.

John Bull n'était pas seulement remarquable par l'esprit, la hardiesse, l'originalité de ses invectives, la finesse de son persiflage, la causticité satirique de ses leading papers : d'un bout à l'autre, et dans ses moindres détails, il offrait un véritable modèle de publication périodique. Aucune branche n'était négligée; aucun soin utile ne manquait. Aussi obtint-il tout d'abord, et conserva-t-il, durant plusieurs années, une circulation très-étendue. A qui profita-t-elle? Quels étaient les bailleurs de fonds? Gomment les droits de propriété furent-ib répartis? C'est sur quoi se taisent les manuscrits qu'ont pu consulter les biographes les plus favorisés. Tout ce qu'ont révélé ces noies intimes, c'est que les bénéfices personnels de Hook, provenant du John Bull, montèrent, pendant quelque temps, à plus de 2,000 £ (50,000 fr.) par an; plus tard, et bien des années avant sa mort, il n'en retirait plus, relativement parlant, qu'une bagatelle.

Georges IV dut beaucoup au John Bull. Menacée par un aussi virulent, un aussi redoutable antagoniste, l'aristocratie whig n'osa plus soutenir la cour de Brandenburgh- House. Les grandes daines du parti s'en éloignèrent peu à

peu, et leur retraite fit penser aux gens réfléchis de la classe moyenne que si la conduite du monarque envers sa femme était, dans le principe, impossible à justifier, la reine, en revanche, n'était pas restée à l'abri du reproche. Les discours et les votes des chefs du parti whig perdirent tout à coup une partie de leur importance; on vit le dessous de3 cartes de leur conduite, en apparence si chevaleresque; on la réduisit à ce qu'elle était en réalité, la mise en œuvre d'une ressource politique, un chef-d'œuvre de tactique parlementaire. Bref, il y eut dans l'opinion publique, — et cela grâce au John Bull, — un revirement, un refroidissement presque instantanés.

Ce qu'on doit remarquer, à ce propos, c'est qu'un organe plus sérieux, un journal quotidien, n'aurait pu venir à bout, l'eût-il essayé, d'une tâche semblable. Il fallait justement, entre chaque blessure infligée au parti de la reine, un intervalle suffisant pour que le fouet satirique retombât sur des cicatrices à demi fermées. Il fallait un écrivain sans scrupules personnels, et qui ne regardât jamais où tombaient ses coups; il fallait que cet homme fût préservé, par une absolue nécessité, du désir de se laisser deviner. Uook et sa publication hebdomadaire remplissaient admirablement ces conditions, 11 avait été assez longtemps éloigné de l'Angleterre pour y rentrer complètement oublié; . il était isolé par les soupçons qui s'attachaient à lui, par la disgrâce qui le frappait, par l'espèce de dégradation qu'il avait subie; son nom ne réveillait que l'idée d'un accusé, d'un criminel, qui se débattait pour retarder de quelque temps une sentence inévitable, une ruine assurée. Comment aurait-on songé à lui imputer cette incessante petite guerre, ce feu roulant d'épigrammas politiques? Comment aurait-on deviné, assez à temps pour paralyser son action, que le champion du parti tory était un humme

sur la tôle duquel les chefs de ce parti tenaient suspendu le glaive des lois? Avant que la sagacité du public eût fait une si singulière découverte, la grande affaire pour les besoins de laquelle avait été créé le nouveau journal était terminée, ou à peu près.

Lorsque, pour la première fois, le nom de Ilook fut prononcé à l'occasion du John BuH y notre mystificateur dé* routa les soupçons par la lettre suivante, dont il est impossible de ne pas admirer l'effronté persiflage. Les mots soulignés le sont aussi dans lé journal que nous copions :

M. TUÉODORE HOOK.

La vanité de certaines gens est vraiment amusante. Nos lecteurs verront plus bas que nous avons reçu de M. Ilook une lettre par laquelle il désavoue formellement toute collaboration et tout rapport avec nous. Ils verront aussi que, moitié par bonté d'âme et moitié pour montrer à ce gentleman combien peu nous désirons lui être* associés, nous avons fait une déclaration catégorique, bien propre à rassurer sa susceptibilité souffrante et son affectation de pruderie. Dans toute cette affaire, cependant, deux choses nous étonnent, il faut l'avouer. La première, c'est qu'on ait pu attribuer à M. Hook un seul des articles admis dans nos colonnes ; la seconde, c'est qu'un persomage comme AL Hook puisse se croire compromis par un rapport quelconque avec John Bdll.

Quelle audace! quel mépris des autres et de soi ! quel calme surprenant et quel mensonge délibéré ! L'ennemi le plus acharné de Hook aurait-il trouvé de plus poignantes formules de dédain, un fiel plus acre, une dérision plus amère? C'était à ne pas croire qu'un homme osât à ce point disposer de son honneur, et jouer ainsi avec l'arme ter-

140 THEODORE IIOOK.

rible dont, mieux que personne, il connaissait la trempe venimeuse. Cependant l'opinion, une fois éclairée, ne pouvait pas longtemps prendre le change. Tout fut peu à peu connu, et les nombreuses victimes du journaliste s'apprêtèrent à lui faire expier les sanglants caprices de sa plume. Qu'on ne s'étonne pas de nous entendre ménager le blâme à ce pamphlétaire si acerbe, dont l'anonyme protégeait les virulentes attaques. Nous ne sommes point partisans de la presse diffamatrice, et nulle considération de parti ne saurait faire dévier un honnête homme de ses principes en cette matière. Ce qui nous rend plus indulgent pour Hook, c'est l'étrange désintéressement avec lequel il remplissait son rôle de libelliste. Aucune malveillance personnelle ne dictait ses plus rudes sarcasmes. 11 arrivait des colonies, entièrement étranger aux hommes et aux questions de ce temps. Les whigs et les radicaux ne lui avaient porté aucun préjudice dont il eût à se venger. 11 connaissait à peine les gens sur lesquels il faisait pleuvoir l'insulte et la moquerie. Au fond* il se souciait médiocrement d'eux : et, si cruelles que puissent paraître se3 épigrammes, elles n'exprimaient aucun sentiment de haine ou de mépris véritable. Pure affaire d'escrime, et voilà tout. Une fois certains noms adoptés comme symboles des intérêts, des préjugés qu'il avait à combattre, l'écrivain frappait sur les êtres de raison qui lui étaient ainsi désignés, avec aussi peu de colère et aussi peu de scrupules que s'il se fût agi d'insensibles mannequins. Coupable sans doute, — car il méconnaissait les tortures qu'il infligeait, — coupable d'irréflexion, coupable d'étourderie, mais justifié peut-être par les habitudes de sa jeunesse, formée dans un monde où le ridicule est une arme familière à tous, émoussée par l'habitude, légitimée par l'abus que chacun en fait à son tour. Et si, au milieu du combat

ainsi engagé, quelque ressentiment individuel se Tait jour dans les représailles du journaliste, il ne faut pas oublier qu'il fut en butte, une fois démasqué, à des attaques impitoyables ; son repos, son honneur, sa personne, furent constamment mis en jeu; et il eut à les défendre contre des hommes dont la presse n'était pas Tunique ressource.

L'alderman Wood et H. Joseph Hume, par exemple, ne se contentèrent pas d'appeler à leur aide les journalistes de leur parti. Le dernier, surtout) usa de toute son influence parlementaire pour forcer YAudit-Board à presser les poursuites qui, depuis cinq ans, traînaient en longueur. Dès ce moment, notre écrivain dut s'apercevoir que chaque coup frappé sur les whigs retombait sur lui et rivait ses fers. En les ameutant contre lui, en les intéressant à sa perte, il se condamnait à n'avoir pour le protéger que la stricte équité de ses juges : mais nulle indulgence, nul penchant au pardon. Or on sait de reste combien « l'équité » des hommes est soupçonneuse et sévère.

En très-peu de mots, nous allons résumer notre opinion sur le procès intenté à l'ex-trésorier de l'île Maurice.

H est certain que les livres dont il aurait dû surveiller la tenue étaient fort irréguliers et fort négligés. Hook ne s'est jamais défendu sur ce point : seulement, il en rejetait la faute sur la confiance irréfléchie qu'il avait accordée aux employés sous ses ordres, et dont il était, à la vérité, responsable, encore qu'il n'en eût nommé aucun. Mais cette irrégularité, cette négligence s'étendaient à tout, — aux recettes comme aux dépenses, — et n'était donc pas destinée à favoriser des bénéfices illicites. La preuve de ceci est facile à fournir. Au premier abord les commissaires chargés d'examiner les livres avaient relevé une différence en déficit de 20,000 € (500,000 fr.) : une seconde enquête, faite plus à loisir, réduisit cette différence à

142 THÉODORE IIOOK.

15,000 £ (575,000 fr.). En (Inde compte, le fisc ne se déclara créancier que de 12,000 £ (300,000 fr.), et Hook, qui avouait un déficit de 9,000 £ (225,000 fr.), a protesté jusqu'au dernier jour de sa vie qu'un examen parfaitement équitable aurait encore amené une nouvelle réduction de 5,000 £ (75,000 fr.).

Mais, sans nous inquiéter du chiffre, il faut bien reconnaître l'origine de ces réductions successivement opérées sur 8,000 £ (200,000 fr.). Ce ne pouvaient être que des erreurs commises au préjudice du trésorier, et qui entraient en compensation des erreurs avantageuses pour lui.

A l'appui de ce raisonnement, on peut citer la découverte qui fut faite par Hook; — et seulement en 1823, — d'un double emploi considérable. Il s'agissait de deux sommes reçues, le même jour, Tune eu dollars espagnols, disaient les livres, et l'autre en roupies sicca. Les deux articles étaient passés au débit du trésorier, qui. les avait signés tous deux. Un jour que Hook venait de faire un assez long travail nécessaire aux commis de VAudit-Board, et qui l'avait amené à supputer plusieurs fois le rapport monétaire des roupies et des dollars, la page en question lui tomba sous les yeux, par un de ces hasards où l'on est tenté de reconnaître une intervention surnaturelle. Il voit d'un coup d'oeil ce dont il ne s'était jamais douté auparavant ; c'est que les deux sommes en question sont de valeur absolument identique. Cette circonstance le frappe assez naturellement, et il se demande comment, apportées le même jour, en deux monnaies différentes, elles ont pu se trouver, à un denier près, les mêmes ; l'une venant d'Amérique, l'autre des Indes. Ce n'est pas tout : le bonheur veut que le commis par qui ces écritures ont été passées, se trouve pour le moment en Angleterre, et qu'il soit

aisé de le mander. Il se rend devant les commissaires ; il interroge ses souvenirs, et arrive enfin à pouvoir donner l'explication de ce phénomène en comptabilité. L'argent avait été par le fait compté en dollars, mais on l'avait immédiatement changé en roupies, le gouverneur ayant besoin de cette somme pour une négociation avec Calcutta. Les deux articles auraient dû se balancer, et se trouver en regard, au lieu d'être à la suite l'un de l'autre. Tout cela était si clair, si logique, que les commissaires, sans essayer la moindre contestation, déduisirent au profit de Hook l'une des deux sommes. On peut voir, par cet exemple, combien sont épineuses et délicates ces questions de chiffres auxquelles sont attachés l'avenir et la réputation d'un homme.

Même remarque pour les 57,000 dollars mentionnés dans la dénonciation d'ÀUan, et les premiers que Hook fut soupçonné d'avoir détournés. 11 est constant qu'ils avaient été reçus et non inscrits ; mais, chose étrange ! sur la feuille même où ils auraient dû figurer, on trouvait mentionnée la petite somme payée pour convertir ces dollars en une autre nature d'espèces ; en telle sorte que la page incriminée se dénonçait elle-même, et fournissait la preuve irrécusable du déficit dont elle déterminait le chiffre à un dollar près. Une pareille contradiction eût été chez Hook, en le supposant coupable, le fait d'un véritable idiot : personne ne l'a jamais regardé comme tel.

En somme, dira-t-on, il y avait à son profit une différence de 12,000 £ (300,000 fr.). Singulier profit, répondrons-nous, que de sacrifier, pour une pareille somme, une position comme celle dont Hook était alors en posses* sion, et qu'il devait inévitablement perdre dès qu'on aurait constaté ces détournements si peu cachés. Un emploi de 2,000€ (50,000 fr.) entre les mains d'un jeune homme

Ii4 THÉODORE UOOK.

de vingt-quatre ans, — nous ne faisons pas entrer le déshonneur en ligne de compte, — représente, il faut l'avouer, plus de 12,000 * (300,000 fr.).

Autre justification : il a toujours été impossible de deviner l'emploi que Hook aurait pu Taire, eu si peu de temps, de sommes aussi considérables. On crut d'abord à de gros envois d'argent ; mais, examen fait, ils se réduisirent à 1,000 £ (47,500 fr.) que Hook avait fait passer en Angleterre pour y éteindre toutes ses dettes, et cela très-peu de temps après son arrivée à 141e Maurice. Or, il établit, de la façon la plus irréfragable, que cet argent provenait d'un emprunt, et que son nouveau créancier, un négociant de la colonie, avait été payé, graduellement, par des retenues sur chaque trimestre d'appointements échus. A coup sûr, ce n'était point là un fait & sa charge ; tout au contraire, il contredisait formellement l'opinion qu'on aurait pu se faire d'un homme sans délicatesse, follement prodigue, et puisant à son gré dans les caisses de l'État.

Reste à savoir par qui l'argent dont il était gardien avait pu être dérobé. Ici les justifications abondent, mais tellement mêlées de détails locaux, tellement surchargées de renseignements personnels, qu'il est presque impossible de les énumérer. Les principales consistent en ce que, lors d'un grand incendie qui avait ravagé Fort-Louis, la Trésorerie avait été incendiée, ce qui forçait provisoirement le trésorier à loger chez lui les caisses publiques : elles se trouvaient, par là, exposées à mille négligences domestiques. La vie un peu dissipée de Hook l'appelait souvent au dehors; ses employés n'étaient rien moins qu'à l'abri du soupçon : comment, en effet, expliquer cette irrégulière tenue de livres, si ce n'est par l'oubli de leurs devoirs les plus essentiels? C'étaient, presque tous, des étrangers, des réfugiés de l'Inde, des mulâtres, offrant

assez peu de garanties morales, et très-voloiiliers complices les uns des autres : il le fallait pour qu'un désordre pareil se fût introduit dans une comptabilité répartie entre eux tous.

Maintenant, rappelons-nous comment ce désordre fut méconnu par les premiers commissaires; découvert, grâce à une dénonciation qui portait sur un fait évidemment innocent; signalé par un homme qui nous apparaît, du même coup, comme jouissant à peine de ses facultés mentales, et comme capable de porter un faux témoignage dont il se punit ensuite par un suicide. De tous ces détails, des convictions que produit leur rapide examen, s'il ne ressort pas en faveur de Hook une preuve absolument concluante, ne résulte-t-il pas, à tout le moins, qu'il pouvait fort bien être innocent, — innocent de toute dilapidation, — car sa négligence est inexcusable.

Mais, si nous en jugeons ainsi dans notre sympathie et notre calme clairvoyance, il n'en était pas de même des ennemis politiques du John Bail. M. Hume ne pardonnait pas à Hook l'excellente charge des CoronatiorCs daims l ,

1 Dans une facétie où il montrait les principaux partisans de Caroline réclamant d'elle certains droits et privilèges, à l'occasion d'un prétendu couronnement, Hook présentait le tableau suivant des prétentions de M. Hume :

< H. Joseph Hume demande l'emploi d'écuyer tranchant, à titre d'ancien chirurgien. — Refusé.

« M. Joseph Hume demande à dire les grâces, comme ancien chapelain. — Refusé.

« M. Joseph Hume demande à louer des chevaux pour la cérémonie, sous prétexte que c'était son emploi dans l'Inde — Refusé. »

Suivent une multitude de réclamations du môme genre, et accueillies de même. La série finit ainsi :

« M. Joseph Hume demande l'impression de ses diverses demandes. — Refusé comme le reste. »

et on publia, — nous sommes loin de l'en supposer l'auteur, — une complainte satirique dont on jugera la portée par les couplets suivants :

Lors Hook dit à Allan : — Nous sommes perdus, mon pauvre nègre. On va découvrir comment nous traitons les chiffres. L'argent est pris, et dépensé, qui plus est. 11 faut en finir à la romaine.

— Massa, répond Allan, je ferai de bon cœur ce que vous ferez... Que vaut-il mieux employer : le fer, le plomb, ou quelque liquide?

— Le liquide, d'abord... ce grog dont voici une bouteille, et puis ces pistolets pour nous faire sauter la cervelle, en vrais gentlemen. Prends l'un d'eux, remplis ton verre, passe dans ce cabinet, prépare-toi, et quand j'aurai fait feu... feu à ton tour !

Le brave Allan vida son verre, et, son pistolet armé, passa dans le cabinet. Dès qu'il entend le «paf ! • de Massa, il met l'arme dans sa bouche, et lâche bravement la détente...

Arrivèrent les gens, noirs, bistrés et jaunes. Ils trouvèrent Hook, terrifié, près du pauvre diable. Sa balle, à lui, n'avait percé que le plafond, — et son complice ne pouvait plus être interrogé.

Quels que pussent être les torts littéraires de Hook, il n'avait pas à se reprocher des imputations aussi horriblement calomnieuses. Elles eussent brisé le cœur d'un autre que lui; mais son sang-froid si souvent éprouvé ne l'abandonna jamais : non pas même le jour où le rapport des commissaires de YAudit-Board, — rapport contre lequel il a toujours protesté, — le déclara définitivement débiteur de la couronne pour une somme de 12,000 € (300,000 fr.).

Le jour même, cependant (août 1823), il fut arrête et conduit chez l'officier du sheriff, qui s'était emparé de sa

personne. On sait ce que coûte un pareil séjour, et quel nom expressif portent les maisons de sergents (spunginghauses) ; néanmoins, ne pouvant croire que son emprisonnement dût se prolonger, Hook y demeura de semaine en semaine, de mois en mois, jusqu'aux fêtes de Pâques. A aucun égard cet établissement ne devait lui plaire. De comforf, pas l'ombre. Le quartier (Shire-Lane, ainsi nommé parce que cette rue sépare de la Cité une portion du Middlesex) est une localité misérable et sordide, sans air, sans repos, sans lumière, peuplée d'espions, de cabaretiers et de leurs moins honnêtes clients. Mais rien ne lassait l'inaltérable patience du condamné : c'était une de ces natures heureuses, que l'espoir n'abandonne jamais, et qui, débusquées d'une illusion, trouvent aussitôt abri dans une autre. Le matin était consacré au travail; le soir, il recevait encore quelques amis. Ce fut à cette époque qu'il vit pour la première fois un des plus habiles écrivains du parti tory, le docteur Maginn, celui-là même que la mort devait enlever peu de semaines après avoir frappé Hook. Il parait que Maginn s'associa, on ne sait dans quelle mesure, à la rédaction du John Bull, qui avait nécessairement à souffrir de la captivité de son rédacteur en chef; plus tard, ils se séparèrent, mais sans que leur amitié en souffrît. Alors ils se voyaient tous les jours, ou, pour mieux dire, toutes les nuits.

Enfin, au mois d'avril 1824, Hook prit congé de Shire- Lane, et non sans donner une espèce de banquet d'adieux à son hôte, — disons mieux, à son geôlier, — dont le nom sinistre (il. s'appelait Hemp, c'est-à-dire Chanvre) lui avait toujours fourni une ample moisson de plaisanteries. Ce soir-là, il composa l'assemblée, moitié de ses amis journalistes ou comédiens, moitié des connaissances du res-

pectable « sergent. » Devant cet auditoire bigarré, l'improvisateur se réveilla. De ses lèvres jaillirent des couplets dont il élait le héros. Après chaque strophe, le sheriffs officer, ses collègues, ses amis, tous plus ou moins affiliés à la justice pénale, répétaient en chœur, excités par le poète lui-même :

Il faut pendre ce maudit Fait pour le dernier supplice ; Ce scélérat, ce bandit Qui pilla l'île Maurice ' .

Ces bravades, ces joyeux défis jetés à la justice humaine, indiqueraient en vérité une trop profonde dépravation, si l'on ne pouvait les attribuer à la sérénité d'une conscience pure de tous remords.

Hook, au sortir de Shire-Lane, portait les traces évidentes d'une malsaine captivité; son excessive pâleur, son obésité maladive, inquiétaient déjà tous ses amis. Il fut transféré dans l'enceinte de ce qu'on appelle le Domaine du Banc du Roi (the Rules ofKing's bench). Là, grâce à certaines tolérances passées en usage, il pouvait de temps en temps sortir de sa prison, et dîner chez un ami ou passer une journée dans les champs; mais il ne profitait guère de cette demi- liberté. Tout son temps était consacré au travail. John Bull, peu à peu revenu des habitudes agressives qui l'avaient rendu célèbre, mais conservant la supériorité réelle de l'esprit et du zèle, avait pris un rang élevé dans la presse du parti conservateur. Nonobstant les soina qu'il exigeait, son rédacteur en chef*

1 Chorus. — Let him hangwitk a curse, — this atrocious, pernicious Scoundrel, that emptied the till at Mauritius!

débarrassé de YAudit-Board et de sa correspondance litigieuse, débuta, dès 4824, dans la carrière des romans, et prit aussitôt le premier rang parmi les coryphées du genre , — sir Walter Scott excepté, cela va sans le dire.

Il obtint des succès lucratifs : ses trois premiers volumes (Sayings and Doings, \ st séries) lui rapportèrent plus de 2,000 €i (50,000 fr.)î la seconde série parut au printemps de 1825, et, justement à cette époque, la liberté fut rendue au romancier, mais avec une restriction formelle de la part des magistrats, qui réservèrent tous les droits de la Couronne envers son négligent débiteur.

Celui-ci courut aussitôt s'établir à Putney, dans un cottage, au bord de la Tamise ; c'était une résidence qu'il avait toujours aimée; dès lors, cependant, on peut dire qu'il reprit son rang dans le monde. Avant d'y rentrer avec lui nous pouvons jeter un coup d'œil rapide sur la liste de ses nombreux ouvrages durant cette dernière période. Sans parler des Réminiscences de Michael Kelly, son ancien ami, dont il rédigea d'une manière si amusante les notes à peine lisibles, il publia, de 1828 à 1841, la seconde et la troisième série des Sayings and Doings , 5 vol.; Maxwell, id.; la Vie de sir David Baird, 2 forts vol.; la Fille du Curé, Amour et Orgueil, 3 vol. chacun. En 1836, il devint rédacteur en chef du New Monttily Magazine, et ce fut dans ce recueil que parurent successivement, cette année même : Gilbert Gurney et Gurney marié, publiés depuis en 6 vol.; puis Jack Brag (1837), Naissances, Morts, Mariages (1839, 3vol.); les Préceptes et la Pratiquées Pères et les Fils (3v. chacun, 1840); enfin, même après sa mort, Pérégrine Bunce, dont une bonne partie, quoique éditée sous son nom, n'est pas sortie de sa plume.

Qu'on ajoute à ces trente-huit volumes publiés en seize

ans, tous les travaux que lui imposaient et la direction d'un journal hebdomadaire, et celle d'une Revue mensuelle; qu'on y ajoute beaucoup d'articles composés pour d'autres publications que les siennes l , et on se convaincra aisément que Hook, s'il mérita d'autres reproches, n'encourut jamais, du moins, ceux qui s'attachent justement à une existence oisive.

Hais il eut des torts plus graves, dont nous voudrions en vain pouvoir l'absoudre. Avant d'être arrêté en 1823, — et tandis qu'il vivait isolé à Somers-Town, — il avait détourné de ses devoirs une jeune femme jusqu'alors irréprochable, et dont le dévouement ne lui manqua jamais dans les crises qui suivirent, mais qui appartenait à une classe tout à fait inférieure. Cette première faute eut toutes les conséquences qu'elle pouvait avoir; elle mil Hook,— honnête homme après tout, et dominé par sa conscience , — dans l'impossibilité de contracter un mariage convenable. D'un autre côté, lorsqu'il put songer à réparer ses torts, et à légitimer l'existence de ses enfants par un hymen régulier, il n'osa jamais pousser aussi loin le sacrifice.

De là, mille soucis et bien des malheurs.

En outre, il ne fut pas ce qu'il aurait dû être dans ses rapports avec le gouvernement devenu son créancier. Nous avons dit que, d'après ses propres données, il était bien et dûment responsable d'une somme de 9,000 € (225,000 fr.). Nous avons dit comment il eut à subir la prison et la saisie de tous ses meubles, dont la vente pro- . duisit à peine quelques guinées. Lorsque, de guerre lasse,

4 Théodore Hook a écrit au moins un article pour la Quarterty Review. C'est le compte rendu des Voyages en Angleterre du prince Puckler Muskau.

l'administration le relâcha, elle l'avertit qu'il restait bon débiteur, et qu'on ne lui faisait pas remise d'un seul schelling. Peut-être, lorsqu'ils agissaient avec cette rigueur, les gens de VAudit-Board obéissaient-ils à cette idée, malheureusement trop accréditée, que Hook avait quelque part un trésor enfoui; mais, quoique ceci n'eût aucun fondement, il n'en est pas moins vrai qu'on l'avait vu constamment, et qu'on le vit encore continuer à vivre au sein de la plus grande abondance. Il est encore de toute évidence qu'avec son talent et sa facilité de travail il gagna toujours beaucoup plus que ne demandait l'honnête entretien, non -seulement de sa personne, mais de la malheureuse famille qu'il s'était faite. Et maintenant, avait-il le droit de disposer en sus d une seule guinée ? c'est ce qu'un homme délicat n'oserait jamais soutenir. Toutes les économies de Hook auraient dû être employées à l'extinction graduelle de sa dette, dette dont il ne prit jamais le moindre souci. Nous ne savons comment il avait interprété certaines paroles bienveillantes échappées au monarque, et s'il crut toujours qu'une libéralité du trésor privé lui viendrait en aide ; — peutêtre aussi regardait-il sa faute comme suffisamment expiée par la destitution dont il avait été victime; — peut-être faisait-il entrer en ligne de compte les services d'écrivain qu'il avait rendus à la cause royale, et ses longues souffrances, et ses humiliations de toute sorte. Quoi qu'il en soit, il affecta toujours de se regarder comme libéré, nonobstant la déclaration formelle dont nous avons parlé. Telle fut la seconde tache qu'il laissa volontairement sur sa vie, et qui lui ôta mille favorables chances, en écartant de lui le patronage de l'administration.

Six ans d'économie, — durant la prospérité du John Bull, — l'auraient mis en état de régler ses comptes avec

la Trésorerie. D'ailleurs, le jour où il eùl été manifeste qu'il cherchait à s'acquitter honorablement, les ministres eussent été heureux de demander au Parlement la remise d'une portion de la dette; le Parlement se fût empressé de l'accorder. M. Joseph Hume tout le premier aurait appuyé une motion dans ce sens. N'était-ce pas là un meilleur calcul, une inspiration plus intelligente, et plus noble tout à la fois, que cette fausse logique i\ l'aide de laquelle notre romancier demeura tout le reste de sa vie dans un état de continuelle inquiétude, en butte aux soupçons et aux tourments de l'orgueil froissé?

On s'étonne qu'un homme aussi avisé se soit laissé tromper à ce point sur ses véritables intérêts ; on s'en étonne d'autant plus que, très-certainement, il ne manqua pas d'amis pour lui montrer les choses sous leur vrai jour. L'un d'eux, Nash, le célèbre architecte, ne se borna point à de stériles conseils : au moment où Théodore sortait des prisons du Banc du Roi, il lui offrit une avance de 2,000 £ (50,000 fr.), évidemment destinées au remboursement d'un fort à-compte sur la créance administrative. Cette offre ne fut point acceptée.

Nous avons laissé llook s'installant à Putney : il y forma peu à peu un établissement très-comfortable et très-hospitalier. 11 avait voiture, et, de plus en plus chaque jour, se laissait aller au tourbillon du inonde. Ce ne furent pas tout d'abord les cercles aristocratiques qui le rappelèrent : il lui fallut revenir à son point de départ, aux héros de coulisses, aux artistes, aux illustres bohémiens de la presse ou de la scène; mais peu à peu, en dépit de toutes ses précautions, on était arrivé à savoir qu'il disposait en maître . absolu d'un journal très-accréditè. Aussi les meneurs politiques se rapprochaient-ils volontiers de leur puissant auxiliaire. On le caressait, on le flattait, on le consultait,

on le craignait; lui-même se rassurait par degrés. Reçu dans plusieurs clubs, où, comme nous l'avons dit, sa présence appelait d'assidus convives; admis sur un pied de parfaite égalité par tous les gens, — Dieu sait combien ils sont nombreux! — qui préfèrent à un sévère décorum la moindre occasion de s'égayer, il quitta tout à coupPutney, et vint s'établir, en 1827, dans Cleveland-Row, sur la lisière de ce quartier fashionable qu'un de ses romans appelle insolemment le « vrai Londres. » C'est l'espace que bornent au midi Pall-Mall, au nord Piccadilly, au couchant et au levant Saint- James's-slreet et l'Opéra. Sa maison était belle, et paraissait beaucoup trop grande à tous ceux qui n'étaient point au fait de sa vie intérieure. Elle a été occupée, depuis, par un membre distingué de la Chambre haute. Là il se laissa de nouveau aller aux entraînements d'une hospitalité un peu fastueuse, et qui avait pour excuse la nécessité d'étendre autant que possible le cercle' de ses relations. Les dehors de la prospérité font toujours rechercher un homme, et surtout lorsqu'il est, ce que fut Hook, un gai convive, un homme d'esprit et de reparties. On l'invita de toutes parts;' les châteaux se le disputèrent; et, pendant la villeggiatura, il allait de l'un à l'autre, distribuant ses semaines comme autant de faveurs, avec toutes les allures d'un paresseux de bonne maison. En un mot, il s'engagea sans réflexion dans un courant d'habitudes et de rapports où s'absorbait le temps précieux qu'il aurait dû passer à son bureau, et dans des dépenses plus que suffisantes pour dévorer les profits diminués de sa plume.

De nouvelles dettes devaient nécessairement s'ensuivre; elles s'accumulèrent dans de telles proportions, que Théodore fut obligé, vers 1831, de quitter son brillant hôtel pour une maison plus modeste, près du pont de Fulham,

154 THÉODORE 1IOOK.

avec un petit jardin sur la rivière. C'est là qu'il a résidé jusqu'à la fin de sa vie, assez défendu contre les visiteurs, et n'admettant guère dans son intérieur qu'une demidouzaine d'amis intimes ou de collaborateurs. La plus grande partie de ses connaissances ne savait seulement pas « où vivait M. Hook. » On lui adressait ses lettres, on laissait pour lui des cartes à l'un ou l'autre des clubs dont il était membre. Le beau monde ne le voyait donc jamais que dans l'éclat des fêtes et des banquets. Il était le lion des nombreuses assemblées, Y étoile de ces réunions quo la Noël ou Pâques attirent dans un palais de campagne ; le directeur infaillible, le souffleur, l'auteur, et parfois l'excellent comique de ces théâtres de société, jadis si à la mode, où les rôles de valets étaient remplis par des officiers aux gardes, ceux de soubrettes par de belles et orgueilleuses pairesses 1 .

Peu à peu, de plus en plus tenté par des prévenances de plus en plus flatteuses, Hook passa presque entièrement sa vie au seiit du monde fashionable. Son livre de visites, que nous avons sous les yeux, surprendrait ceux-là môme qui ont pu le suivre dans cette carrière de dissipation. On y trouve les noms les plus illustres. Plusieurs membres de la famille royale y figurent, ainsi qu'un bon nombre de pairs de tous rangs et de toutes opinions ; les chefs du parti tory dans les deux chambres, les artistes, les littérateurs, les savants dont la célébrité date de cette époque; bref, tout ce qui brillait alors, tout ce qui ajoutait

1 On a encore, en manuscrit, quelques petits mélodrames sans prétention composés pour la marquise de Salisbury et son théâtre de Hatfleld-House. La marquise avait sir David Wilkio pour décorateur et peintre de costumes. L'humeur grave et presbytérienne de ce dernier devait produire le plus singulier contraste avec les manières vives et hardies de son collaborateur Théodore.

un peu de bruit et d'éclat à l'ètincelant tourbillon de la haute société anglaise.

C'était là une vie fiévreuse et constamment troublée, telle qu'on la mènera toujours quand on voudra joindre les mille préoccupations du monde au travail forcé de l'intelligence. Pour ne porter aucune envie à ces pauvres gens d'esprit mal avisés, qui sacrifient aux exigences d'une sotte vanité, aux besoins artificiels du luxe, l'existence calme et modérée que le travail leur assure, il suffirait de jeter un coup d'oeil sur les cahiers où Théodore consignait chaque jour, avec une étonnante exactitude, ses impressions de la veille. On verrait alors, à chaque page, combien la gaieté superficielle qu'il affichait dissimulait de tourments et d'angoisses ; souvenirs poignants du passé, terreur incessante de l'avenir ! On le verrait se débattre sans cesse avec des embarras d'argent que son travail, tout énergique et tout rapide qu'il était, ne pouvait écarter de lui. Ses nobles et riches amis ne savaient pas à quel prix il achetait le droit d'amuser leurs soirées, et comment, à force de veilles, d'excitations mentales, d'incroyables efforts d'esprit, il parvenait à se créer le loisir et les ressources pécuniaires dont il avait besoin pour jouer près d'eux son rôle de gracioso non rétribué. Les rivaux qui lui disputaient ce rôle envié, — pour la plupart gens oisifs, fortunés, d'habitudes élégantes, — arrivaient au rendez-vous du plaisir, après une matinée de promenade ou d'indolente lecture; mais Hook, lui, sortait de son cabinet où, dès l'aurore, penché sur sa table, il avait soumis à un travail continu d'improvisation écrite, toutes ses facultés, toutes ses pensées. Il arrivait épuisé, les nerfs ébranlés, la tête en feu, tout haletant encore de sa course éperonnée dans les champs difficiles de l'invention, et il venait, non pour chercher une diversion à ce labeur fébrile, — non pour

se reposer mollement, et jouir à son aise des plaisirs du monde, — mais pour en devenir l'instrument, et se prêter, jouet docile, à tout ce que les caprices de l'ennui attendaient de son zèle et de ses efforts. Qu'importaient à ces hommes égoïstes les soucis, les inquiétudes dont il pouvait être rongé? Il se fût fermé leur porte, sans avoir à espérer d'eux le moindre secours, s'il les eût entretenus du créancier qu'il attendait le lendemain, des libraires irrités qui réclamaient de lui mille travaux promis et payés d'avance, des procès, des humiliations, du malaise de conscience que lui valaient des marchés contradictoires, des obligations inconciliables. Pouvait-il néanmoins laisser toujours à la porte des salons les pensées amères, les anxiétés, les craintes à chaque instant renouvelées, qu'un tel état de choses entraînait avec lui ? Non, sans doute. Aussi faut-il nous le représenter comme bourrelé de chagrins dans les moments mêmes où sa gaieté extérieure semblait annoncer la plus complète insouciance : assis à table à côté d'un duc et pair, « son ami intimé, » mais songeant aux trois ou quatre marchands courroucés, dans l'arrière-boutique desquels il irait, le lendemain matin, solliciter quelque répit nécessaire; pauvre au sein du luxe; profondément triste au milieu des fêtes les plus riantes. On retrouve des allusions constantes à cet étrange contraste dans les romans qu'il écrivait alors. Écoutez plutôt :

« Les sollicitudes nerveuses qu'entraîne après elle la gêne d'argent, compensent, et bien au delà, les joies troublées d'un luxe coupable. Pensez-vous qu'un alderman savourât de bon cœur sa soupe à la tortue, s'il lui fallait la manger assis sur la corde roide? Répondez à cette question, et je vous dirai ensuite ce qu'est la splendide misère d'un homme qui dépense le double de son revenu,

devant à son orfèvre, à son tailleur, à son carrossier, — non-seulement son argenterie, ses habits et ses voitures, — mais encore le privilège de s'en servir à sa guise. »

Ailleurs, — et sans doute après une journée où les usuriers de la Cité, les menaçants attorneys, les besoins impérieux de quelque dette de jeu, avaient épuisé sa patience, — il mettait dans le cœur d'un de ses héros « cette sensation morbide, cette angoisse morale qu'éprouve tôt ou tard un dissipateur insensé. » 11 le peignait abattu, découragé par les conversations de son avocat et de son banquier, tout prêt à se ranger, à mettre de Tordre dans ses dépenses : « Mais tout à coup la pensée que *** se réjouirait de le voir malheureux, et que *** triompherait de sa chute, traversait, comme un éclair, sa pensée ; aussitôt il prenait la résolution de combattre encore, et rêvait vaguement un avenir meilleur. »

Aimeriez-vous à connaître les détails d'un hiver élégant, tel que Hook en passa plusieurs? son Journal nous permet de le suivre chez le duc de ***, l'un des plus riches représentant de la pairie anglaise, dont il était un des plus intimes favoris. La société réunie dans le château se compose exclusivement des plus grands noms de l'Angleterre : tout le monde est ne, tout le monde est riche, — si ce n'est, avec Hook, un ou deux ecclésiastiques, une ou deux musiciennes de salon. Nous sommes au temps où le rédacteur du John Bull était encore inconnu. Tous les jeudis, il fallait s'entendre secrètement avec l'imprimeur, et lui remettre le journal composé pour paraître le samedi suivant. Nous ne chercherons pas à savoir comment les articles se trouvaient rédigés, du moins en partie, pendant que les joyeux convives étaient à la chasse, et que, sous prétexte de correspondance, le journaliste avait pu rester seul au château. Mais le mercredi vient ; la soirée se perd i. 14

se reposer mollement, et jouir à son aise des plaisirs du monde, — mais pour en devenir l'instrument, et se prêter, jouet docile, à tout ce que les caprices de l'ennui attendaient de son zèle et de ses efforts. Qu'importaient à ces hommes égoïstes les soucis, les inquiétudes dont il pouvait être rongé? Il se fût fermé leur porte, sans avoir à espérer d'eux le moindre secours, s'il les eût entretenus du créancier qu'il attendait le lendemain, des libraires irrités qui réclamaient de lui mille travaux promis et payés d'avance, des procès, des humiliations, du malaise de conscience que lui valaient des marchés contradictoires, des obligations inconciliables. Pouvait-il néanmoins laisser toujours à la porte des salons les pensées amères, les anxiétés, les craintes à chaque instant renouvelées, qu'un tel état de choses entraînait avec lui? Non, sans doute. Aussi faut-il nous le représenter comme bourrelé de chagrins dans les moments mêmes où sa gaieté extérieure semblait annoncer la plus complète insouciance : assis à table à côté d'un duc et pair, « son ami intime, » mais songeant aux trois ou quatre marchands courroucés, dans l'arrière-boutiquc desquels il irait, le lendemain matin, solliciter quelque répit nécessaire; pauvre au sein du luxe; profondément triste au milieu des fêles les plus riantes. On retrouve des allusions constantes à cet étrange contraste dans les romans qu'il écrivait alors. Écoutez plutôt :

« Les sollicitudes nerveuses qu'entraîne après elle la gêne d'argent, compensant, et bien au delà, les joies troublées d'un luxe coupable. Pensez-vous qu'un alderman savourât de bon cœur sa soupe à la tortue, s'il lui fallait la manger assis sur la corde roide? Répondez à cette question, et je vous dirai ensuite ce qu'est la splendidc misère d'un homme qui dépense le double de son revenu,

devant à son orfèvre, à son tailleur, à son carrossier, — non-seulement son argenterie, ses habits et ses voitures, — mais encore le privilège de s'en servir à sa guise. »

Ailleurs, — et sans doute après une journée où les usuriers de la Cité, les menaçants attorneys, les besoins impérieux de quelque dette de jeu, avaient épuisé sa patience, — il mettait dans le cœur d'un de ses héros « cette sensation morbide, cette angoisse morale qu'éprouve tôt ou tard un dissipateur insensé. » 11 le peignait abattu, découragé par les conversations de son avocat et de son banquier, tout prêt à se ranger, à mettre de Tordre dans ses dépenses : « Mais tout à coup la pensée que *** se réjouirait de le voir malheureux, et que *** triompherait de sa chute, traversait, comme un éclair, sa pensée ; aussitôt il prenait la résolution de combattre encore, et rêvait vaguement un avenir meilleur. »

Àimeriez-vous à connaître les détails d'un hiver élégant, tel que Hook en passa plusieurs? son Journal nous permet de le suivre chez le duc de ***, l'un des plus riches représentant de la pairie anglaise, dont il était un des plus intimes favoris. La société réunie dans le château se compose exclusivement des plus grands noms de l'Angleterre : lout le monde est ne, tout le monde est riche, — si ce n'est, avec Hook, un ou deux ecclésiastiques, une ou deux musiciennes de salon. Nous sommes au temps où le rédacteur du John Bull était encore inconnu. Tous les jeudis, il fallait s'entendre secrètement avec l'imprimeur, et lui remettre le journal composé pour paraître le samedi suivant. Nous ne chercherons pas à savoir comment les articles se trouvaient rédigés, du moins en partie, pendant que les joyeux convives étaient à la chasse, et que, sous prétexte de correspondance, le journaliste avait pu rester seul au château. Hais le mercredi vient ; la soirée se perd i. 14

se reposer mollement, et jouir à son aise des plaisirs du monde, — mais pour en devenir l'instrument, et se prêter, jouet docile, à tout ce que les caprices de l'ennui attendaient de son zèle et de ses efforts. Qu'importaient à ces hommes égoïstes les soucis, les inquiétudes dont il pouvait être rongé? Il se fût fermé leur porte, sans avoir à espérer d'eux le moindre secours, s'il les eût entretenus du créancier qu'il attendait le lendemain, des libraires irrités qui réclamaient de lui mille travaux promis et payés d'avance, des procès, des humiliations, du malaise de conscience que lui valaient des marchés contradictoires, des obligations inconciliables. Pouvait-il néanmoins laisser toujours à la porte des salons les pensées amères. les anxiétés, les craintes à chaque instant renouvelées, qu'un tel état de choses entraînait avec lui ? Non, sans doute. Aussi faut-il nous le représenter comme bourrelé de chagrins dans les moments mêmes où sa gaieté extérieure semblait annoncer la plus complète insouciance : assis à table à côté d'un duc et pair, « son ami intime, » mais songeant aux trois ou quatre marchands courroucés, dans l'arrière-boutiquc desquels il irait, le lendemain matin, solliciter quelque répit nécessaire; pauvre au sein du luxe; profondément triste au milieu des fêles les plus riantes. On retrouve des allusions constantes à cet étrange contraste dans les romans qu'il écrivait alors. Écoutez plutôt :

« Les sollicitudes nerveuses qu'entraîne après elle la gêne d'argent, compensant, et bien au delà, les joies troublées d'un luxe coupable. Pensez-vous qu'un alderman savourât de bon cœur sa soupe à la tortue, s'il lui fallait la manger assis sur la corde roide? Répondez à cette question, et je vous dirai ensuite ce qu'est la splendidc misère d'un homme qui dépense le double de son revenu,

devant à son orfèvre, à son tailleur, à son carrossier, — non-seulement son argenterie, ses habits et ses voitures, — mais encore le privilège de s'en servir à sa guise. »

Ailleurs, — et sans doute après une journée où les usuriers de la Cité, les menaçants attorneys, les besoins impérieux de quelque detle de jeu, avaient épuisé sa patience, — il mettait dans le cœur d'un de ses héros « cette sensation morbide, cette angoisse morale qu'éprouve tôt ou tard un dissipateur insensé. » 11 le peignait abattu, découragé par les conversations de son avocat et de son banquier, tout prêt à se ranger, à mettre de Tordre dans ses dépenses : « Hais tout à coup la pensée que *** se réjouirait de le voir malheureux, et que *** triompherait de sa chute, traversait, comme un éclair, sa pensée ; aussitôt il prenait la résolution de combattre encore, et rêvait vaguement un avenir meilleur. »

Aimeriez-vous à connaître les détails d'un hiver élégant, tel que Hook en passa plusieurs? son Journal nous permet de le suivre chez le duc de ***, l'un des plus riches représentant de la pairie anglaise, dont il était un des plus intimes favoris. La société réunie dans le château se compose exclusivement des plus grands noms de l'Angleterre : tout le monde est né, tout le monde est riche, — si ce n'est, avec Hook, un ou deux ecclésiastiques, une ou deux musiciennes de salon. Nous sommes au temps où le rédacteur du John Bull était encore inconnu. Tous les jeudis, il fallait s'entendre secrètement avec l'imprimeur, et lui remettre le journal composé pour paraître le samedi suivant. Nous ne chercherons pas à savoir comment les articles se trouvaient rédigés, du moins en partie, pendant que les joyeux convives étaient à la chasse, et que, sous prétexte de correspondance, le journaliste avait pu rester seul au château. Hais le mercredi vient ; la soirée se perd i. 14

156 THÉODORE IIOOK.

se reposer mollement, et jouir à son aise des plaisirs du monde, — mais pour en devenir l'instrument, et se prêter, jouet docile, à tout ce que les caprices de l'ennui attendaient de son zèle et de ses efforts. Qu'importaient à ces hommes égoïstes les soucis, les inquiétudes dont il pouvait être rongé? Il se fût fermé leur porte, sans avoir à espérer d'eux le moindre secours, s'il les eût entretenus du créancier qu'il attendait le lendemain, des libraires irrités qui réclamaient de lui mille travaux promis el payés d'avance, des procès, des humiliations, du malaise de conscience que lui valaient des marchés contradictoires, des obligations inconciliables. Pouvait-il néanmoins laisser toujours à la porte des salons les pensées amères, les anxiétés, les craintes à chaque instant renouvelées, qu'un tel état de choses entraînait avec lui? Non, sans doute. Aussi faut-il nous le représenter comme bourrelé de chagrins dans les moments mêmes où sa gaieté extérieure semblait annoncer la plus complète insouciance : assis à table ù côté d'un duc et pair, « son ami intime, » mais songeant aux trois ou quatre marchands courroucés, dans l'arrière-boutiquc desquels il irait, le lendemain matin, solliciter quelque répit nécessaire; pauvre au sein du luxe; profondément triste au milieu des fêtes les plus riantes. On retrouve des allusions constantes à cet étrange contraste dans les romans qu'il écrivait alors. Écoutez plutôt :

« Les sollicitudes nerveuses qu'entratne après elle la gêne d'argent, compensent, et bien au delà, les joies troublées d'un luxe coupable. Pensez-vous qu'un alderman savourât de bon cœur sa soupe à la tortue, s'il lui fallait la manger assis sur la corde roide? Répondez à cette question, el je vous dirai ensuite ce qu'est la splendide misère d'un homme qui dépense le double de son revenu,

devant à son orfèvre, à son tailleur, à son carrossier, — non-seulement son argenterie, ses habits et ses voitures, — mais encore le privilège de s'en servir à sa guise. »

Ailleurs, — et sans doute après une journée où les usuriers de la Cité, les menaçants attorneys, les besoins impérieux de quelque dette de jeu, avaient épuisé sa patience, — il mettait dans le cœur d'un de ses héros « cette sensation morbide, cette angoisse morale qu'éprouve tôt ou tard un dissipateur insensé. » 11 le peignait abattu, découragé par les conversations de son avocat et de son banquier, tout prêt à se ranger, à mettre de l'ordre dans ses dépenses : « Hais tout à coup la pensée que *** se réjouirait de le voir malheureux, et que *** triompherait de sa chute, traversait, comme un éclair, sa pensée ; aussitôt il prenait la résolution de combattre encore, et rêvait vaguement un avenir meilleur. »

Aimericz-vous à connaître les détails d'un hiver élégant, tel que Hook en passa plusieurs? son Journal nous permet de le suivre chez le duc de ***, l'un des plus riches représentant de la pairie anglaise, dont il était un des plus intimes favoris. La société réunie dans le château se compose exclusivement des plus grands noms de l'Angleterre : tout le monde est né, tout le monde est riche, — si ce n'est, avec Hook, un ou deux ecclésiastiques, une ou deux musiciennes de salon. Nous sommes au temps où le rédacteur du John Bull était encore inconnu. Tous les jeudis, il fallait s'entendre secrètement avec l'imprimeur, et lui remettre le journal composé pour paraître le samedi suivant. Nous ne chercherons pas à savoir comment les articles se trouvaient rédigés, du moins en partie, pendant que les joyeux convives étaient à la chasse, et que, sous prétexte de correspondance, le journaliste avait pu rester seul au château. Hais le mercredi vient ; la soirée se perd t. 14

longtemps, c'était la première fois que M. Gleig était reçu à Fulham ; mais le domestique, devinant sans doute pour quel objet il était mandé, le fit entrer sans aucun retard dans la chambre du malade. Celui-ci laissa voir quelque embarras de ce qu'on le surprenait en déshabillé; mais il se remit presque aussitôt, et dit au respectable ecclésiastique : « Je me montre à vous tel que peu de gens m'ont vu; je crois qu'il faut dire adieu, pour toujours, aux cor. sets bouclés , aux vêtements remplis d'ouate , aux lavages, aux brossages de toute espèce; reste un pauvre vieillard à cheveux gris, dont le ventre tombe sur ses genoux. »

En effet, dans les derniers temps, il avait fallu déguiser par mille artifices les progrès de l'Age et du mal. Du reste, Hook se trouva trop faible pour une longue conversation, et tout ce qu'il avait de sérieux à dire fut remis à un autre jour. H. Gleig revint à plusieurs reprises; mais l'état du malade, empirant toujours, ne lui permit pas de retrouver l'occasion perdue.

Le 13 août, Hook travaillait encore, et il ne se mit au lit, complètement épuisé, qu'après avoir écrit pendant plusieurs heures. Le 24 au soir, il mourut sans souffrance apparente, entouré de quelques amis, dont aucun ne s'aperçut qu'il expirait. Sa cinquante-troisième année n'était pas encore accomplie.

Nous pourrions extraire bien des pages mélancoliques de ce Journal, tenu par l'homme le plus gai d'Angleterre. On le verrait plus souvent malade de. corps et d'esprit, plus souvent aux prises avec d'écrasantes difficultés, plus souvent mécontent de lui et des autres, qu'à vrai dire on ne saurait l'imaginer. Ce prodigue crie misère à chaque instant; ce faiseur de romans comiques lutte avec les plus tristes réalités; lié par un pénible devoir à une

femme qu'il n'aime plus; séparé par cet obstacle inconnu de bien des femmes qu'il aurait pu aimer. Jeune, agréable, recherché comme il l'était, l'occasion d'un brillant mariage lui fut plusieurs fois offerte A deux reprises, notamment, le penchant de son cœur était d'accord avec les vœux de son ambition, et, pour achever de le tenter, il était à peu près certain d'un tendre retour; ainsi le bonheur passait à sa portée, mais ce n'était pour lui qu'une vision insaisissable et moqueuse. Voulait-il étendre la main, voulait-il ouvrir la bouche pour se déclarer, un incident trivial lui rappelait aussitôt les droits auxquels il allait porter atteinte ; — cette femme dont il allait trahir la confiance; — ces enfants qu'il allait chasser de chez lui ; — cette famille qui était la sienne et qu'il n'osait avouer pour telle. 11 s'arrêtait alors, découragé, refroidi, comme sortant d'un rêve; quelque rival plus heureux et plus libre s'offrait à sa place; sa conquête lui était enlevée; et rien ne lui restait que le remords d'avoir cédé aux premières seductions de son cœur, trahi peut-être une partie de son fatal secret, — et le sentiment pénible de la nécessité qui scellait sur ses lèvres le langage de son cœur.

Entre autres incidents, plus ou moins romanesques, qui résultèrent de cette position fausse et contrainte, nous voyons, dans son Journal 9 un hasard trivial l'affecter vivement. Après une assez longue absence, revenu dans la villa d'un ami, on lui donne la chambre même qu'avait occupée jadis une personne aimée, vainement aimée. Ce rapprochement bizarre lui arrache un cri de douleur : « Son lit, à moi!... à moi, le lit de***... Grand Dieu! quelle nuit ! » Encore une fois, qui aurait pu soupçonner de tels élans de sensibilité chez un homme qui semblait ne vivre que pour le monde et par l'esprit?

Jamais il ne se plaignait, et, lorsque ce qu'il appelait

a sa vieille faiblesse, sa maladie de cœur, » menaçait de le trahir, lorsque, assiégé d'inquiétudes et de funestes prévisions, il se sentait hors d'état de porter dans le monde un visage riant, sous quelque prétexte frivole il évitait de sortir. Le Journal seul, — triste et muet confident, —recevait les navrants aveux, les ardentes prières au ciel, les reproches amers que Hook s'adressait alors à lui-même, les cris désespérés de son affection paternelle; — car il prévoyait, avec raison, qu'il léguerait à ses enfants, avec le poids de leur naissance équivoque, la misère peut-être et l'abandon le plus complet.

Cet homme si couru, si fêté, eut des funérailles tristes et solitaires. Aucun des représentants de l'aristocratie qu'il avait défendue avec tant de zèle, un culte si vrai, un désintéressement et un dévouement si absolus, ne vint honorer sa fosse d'un dernier regard. Ses exécuteurs testamentaires n'eurent à constater qu'une insolvabilité sans remède. Les livres de Hook v et ses meubles, représentaient à peine une valeur de 2,500 £ (62,500 fr.), dont la Couronne, créancière privilégiée, s'empara tout aussitôt. On croyait que les lords de la Trésorerie renonceraient à tout ou partie de cette insignifiante rentrée, en faveur des cinq enfants que laissait sans ressources la mort de leur infortuné débiteur. Hais il n'en fut point ainsi, et il fallut recourir à une souscription publique pour soutenir cette famille désolée.

On vit alors jusqu'où va la reconnaissance des partis. Deux ou trois hommes à peine, — parmi ceux qui, du vivant de Hook, avaient sollicité sans scrupule l'appui de sa plume et mis à profit sa puissance d'écrivain, — deux ou trois à peine, disons-nous, apportèrent un faible tribut, lie roi de Hanovre, seul, parut se souvenir des services rendus à sa famille, et envoya 500 £(12,500 fr.). Nais

THÉODORE HOOk. 167

les plus fortes sommes vinrent de quelques vieux amis, de quelques généreux parents. Malgré leur concours et leurs efforts, la souscription n'atteignit qu'un chiffre bien inférieur à celui qu'on avait pu espérer.

Nous n'aurions pas aussi longuement insisté sur le récit de cette vie aventureuse, si le caractère de Hook, malgré ses nombreuses faiblesses , n'était digne d'un sérieux intérêt. Au milieu d'une société où lVgoïsme est professé comme un devoir, il était resté généreux et bon. Doué d'un esprit épigrammatique au suprême degré, il n'avait jamais perdu, pour un bon mot, un ami. Gomme romancier, comme auteur dramatique, il est moralement irréprochable; comme journaliste, on ne l'a pas vu fléchir dans les circonstances les plus difficiles : — on sent que nous ne parlons pas ici du temps où, les whigs étant au pouvoir, John Bull faisait de l'opposition. Ses jours pénibles étaient ceux où il fallait couvrir, en dépit dos conservateurs eux-mêmes, le terrain qu'ils abandonnaient, l<»s principes professés parla plus vieille école du torysme. Hook sût les défendre, — c'étaient les siens — avec une fermeté inexorable pour les idées , de grands ménagements et un grand respect pour les hommes : aussi exerça-t-il toujours une influence réelle sur son parti, dont les hommes les plus honorables par leur caractère se faisaient gloire de patronner le John Bull. Ajoutons que Hook, — respectueux comme il le devait pour ses illustres adhérents politiques, — ne donna jamais à personne le droit de lui imposer des convictions, de même que dans le monde, s'il acceptait un rôle subordonné, jamais il ne se montra servile.

Son nom restera. Ses chansons et ses facéties politiques, — dont quelque jour sans doute on formera un volume, — conserveront la valeur de ces commentaires

bouffons qui éclairent quelquefois d'un jour si vif les pages sérieuses de l'histoire. Parmi ses romans, ceux qu'il n'a pas tout à fait gâtés par les exagérations extravagantes dont il avait pris l'habitude au théâtre, demeureront, avec les ouvrages de miss Edgeworth et de miss Austin, l'expression la plus vraie de la société anglaise contemporaine. Hook n'est pas comparable à ces deux écrivains pour l'art de composer une fable, et de soigner, un à un, les détails d'un livre. Il travaillait trop vite pour arriver au môme fini. En revanche, la verve pittoresque, le bonheur de certaines esquisses, la perspicacité satirique, la connaissance approfondie de Londres et de ses moindres types, mâles ou femelles, donnent â ses fictions quelque chose de plus original, un caractère plus tranché. Parmi les romanciers de nos jours, en un mot, nous ne voyons guère que deux peintres exacts de la vie réelle : Théodore Hook pour la classe élevée et la classe moyenne *; Charles Dickens pour les classes populaires. Humoriste à la façon de Stnollett et de Foote , Hook les dépasse par le coloris magique de sa phrase. Comme eux, il laisse percer dans ses plus folles esquisses un fond de véritable philosophie; comme eux enfin, et comme tous les vrais humourists, — â la seule exception de Swift, — il ne dut rien â rart> rien â l'érudition, et trouva toutes ses ressources dans les instincts mêmes de sa nature.

1 A lu date où ces pages ont paru pour lu première fois (1845) William Mukcpeace Tliaekeray n'uvuit pas encore pris, avec exclut , la place laissée vacante par Théodore Hook.

Le comte Slanhope. — William Pitt. — Lord Camalford. - Lord Gentille. — Fox. — BuonapirU. — Cannlng.— Lord Caatleroagh. — Lord Hawkeabury. — Sir Krancif UurJelt.— Moine Tooko. — George IV. —G. Brummell. — Mrs. Fiti-Herbert. — M». Robin ion. — Le due de Cumberland. — L'Emir Beachyr. — Ibrahim-Pacha. — Abdullah-Pacha.— Mette.— Louatauneau. — M. de Lamartine. — Le prince Puckler-Muakau. — Chatham, etc., etc.

Au début de la révolution française , l'Angleterre subit Tinfluence des idées qui bouillonnaient en France, prêtes à déborder sur l'Europe. Parmi les démocrates de cette époque, il est bizarre de trouver des hommes que leur naissance appelait dans le parti contraire; et ce n'est pas un médiocre sujet d'étonnement que d'avoir à constater l'adhésion de Pitt, par exemple, aux doctrines égalitaires de Thomas PaSne. Mais Pitt, esprit positif, n'eut pas plutôt touché aux affaires, que le dogme philosophique ou social cessa de le préoccuper. 11 vit son pays menacé; d'un coup d'oeil pénétrant, il devina les dangers que la moindre commotion intérieure ajouterait à une lutte déjà périlleuse, et il fit» à l'intérêt actuel et pressant, le sacrifice de ses théories, a Tom Paine a raison, disait-il à ses plus socrets confidents, mais ses adeptes n'ont pas le sens i. t*

commun. Si je favorisais ses doctrines, qu'arriverait-t-il? Des hommes sans raison et sans mœurs envahiraient ce pays; nous aurions une révolution sanglante, et, après tout, les choses se retrouveraient au même point. La question changerait si chacun, bien avisé, n'agissait que d'après la loi du devoir. »

Dans sa famille même, il avait un échantillon singulier et frappant de la déraison alliée aux instincts démocratiques. Son beau-frère, le comte de Stanhope, — remarquable par son esprit, ses aptitudes industrielles, mais surtout par ses excentricités, — comptait parmi les plus fervents apôtres du républicanisme anglais. Peut-être, comme lord Lauderdale et sir Francis Burdett, le radicalisme n'était-il pour lui qu'une manière de se singulariser, de répandre son nom, d'attirer les regards ; un costume voyant, une distinction à bon marché. Peut-être, comme lord Thanet, Ferguson, et quelques autres encore, était-il de bonne foi l'ennemi de sa caste. Plus d'un exemple fameux atteste qu'une telle abnégation n'est pas surhumaine. Quoi qu'il en soit, ses opinions perdaient quelque peu de leur gravité, quand on scrutait de près sa conduite. Cet ennemi des tyrans était à peu près fou : en plein hiver, il dormait, les fenêtres ouvertes et la tète nue, enfoui sous une douzaine de couvertures. A son lever, il passait une robe de chambre légère, des culottes de soie, des pantoufles, et vêtu de la sorte, sans bas, il allait s'établir sur le parquet, dans le coin d'une chambre où l'on avait supprimé les tapis, pour y prendre son déjeuner, composé de pain noir et de thé sans sucre.

Absorbé tout entier par ses inventioif s industrielles l et

1 La presse à la Stanhope, une machine à calculer, un monocorde, un parafeu pour les bâtiments, etc., etc*

ses travaux, ou plutôt ses rêveries politiques, il ne donuait aucun soin à sa maison ni à sa famille. Lady Stanhope, sa seconde femme et la belle-mère de ses trois filles, dépensant sa vie au dehors, ne rentrait jamais chez elle que pour s'habiller, dînait tous les jours en ville, tous les jours allait à l'Opéra, et achevait sa soirée dans quelque fête. Cette sœur de Pitt n'était* après tout, qu'une femme à la mode, sans cervelle et sans cœur, une poupée à coiffer.

Entre ces deux êtres, que leurs habitudes rendaient complètement étrangers l'un à l'autre, grandit une enfant destinée à jouer un certain rôle dans l'histoire de notre temps, et dont les excentricités devaient acquérir une bien autre célébrité qu'on n'en accorde généralement aux folies de ses compatriotes.

Hester Stanhope fut de bonne heure une créature à part, remplie d'activité, douée d'une mémoire surprenante, tourmentée de mille ambitions plus bizarres les unes que les autres. A deux ans, elle fit de ses mains un chapeau de paille sur le modèle de ceux qu'on portait alors, avec une coiffe de satin. Son âge rendait presque fabuleux un pareil travail ; si bien que le père du comte de Stanhope fit faire une boite, où le chapeau fut enfermé avec une manière de procès-verbal authentique. Comme Pitt, — à qui elle se comparait souvent, — Hester ne pouvait rien voir sans en garder le souvenir. Fût-ce une pierre sur le grand chemin, cette pierre, sa forme, l'obstacle qu'elle offrait, restaient présents à sa pensée.

Avec cela, une volonté qui aimait à se produire, et, ne pouvant agir directement, domptait la résistance par des subterfuges adroits. Dans une de ses bouffées d'ardeur libérale, le père d'Hester avait vendu tous les équipages de la maison. Lady Stanhope, consternée de cette résolu-

i7î LADY HESTER-LUCY STANHOPE.

tion, n'osait s'en plaindre ; une tristesse générale régnait dans le ménage aristocratique. Hester s'était promis de tout réparer. Elle monte sur de petites échasses, sort de la maison, et va gravement se promener dans une ruelle fangeuse, où le comte, fort curieux de sa nature, et qui tenait sa lorgnette braquée sur les entours de la maison, devait nécessairement l'apercevoir. En effet, lorsqu'elle fut rentrée : « Où donc alliez -vous, petite, et sur quelles endiablées machines voyagez-vous, s'il vous plait? — Oh ! papa, ce n'est rien, reprit la maligne enfant. Nous n'avons plus de chevaux, et j'ai mis des échasses pour me promener dans la boue... Gela m'est tout à fait égal, je vous assure. . . C'est ma pauvre mère, que la pluie et la crotte rendent malheureuse. Elle était habituée à sa voiture, et puis sa santé est si frêle... — De quoi vous mêlez-vous, petite fille? interrompit vivement lord Stanhope... « Et, après un moment de silence... » Que diriez-vous, fillette, reprit-il, que diriez-vous si je rachetais une voiture à votre maman? — Je dirais, mon père, que vous êtes excellent comme toujours. — C'est bien, c'est bien .. nous verrons cela... Mais, par le diable, point d'écusson! » Peu de jours après, moyennant le sacrifice de ses armoiries , lady Stanhope eut une voiture, et des plus belles, que le comte avait secrètement commandée à Londres.

L'éducation de cette enfant, par moments si gâtée, n'en resta pas moins abandonnée tout entière à des gouvernantes, venues tour à tour de Suisse et de France, qui s'appliquaient à contraindre, par toute sorte de moyens artificiels, la croissance physique et le développement moral de leur élève. En la bourrant de mauvais italien et de français incorrect, en la torturant de mille façons sous prétexte d'arranger sa taille, elles ne réussirent qu'à lui inspirer une véritable horreur, et pour les livres niais

qu'elles l'obligeaient à savoir par cœur, et pour le code des convenances qu'elles se chargeaient de lui commenter. Ame hautaine, nature énergique et capricieuse, elle sortit de ces mains mercenaires, plus indépendante mille fdis qu'elles ne l'avaient reçue, et disposée aux résolutions les plus étranges, aux coups de tête les plus hardis. Quarante ans plus tard, dans le manoir féodal qu'elle était allée se bâtir comme une aire d aigle, parmi les rochers de la Syrie, elle revenait avec amertume sur son éducation si mal faite et si malheureuse : < Ces femmes voulaient me réduire aux proportions d'une mm chétive, disait-elle... travail absurde, tâche impossible. Elles voulaient aplatir mon pied, dont l'arche est si haute, la courbe si décidée, qu'un jeune chat passerait dessous. Stupides créatures ! N'est-ce pas à cela que se reconnaît la noblesse de ma race? »

Dans ces derniers mots, on retrouve le préjugé aristocratique dont rien ne semble pouvoir affranchir certaines natures. Un autre rejeton de la noblesse anglaise, auquel on peut associer Hester Stanhope, et que des caprices analogues, un même orgueil froissé, un même appétit de grandeur et de solitude, appelèrent une première fois sur la terre d'Orient, où du moins il alla depuis chercher une mort glorieuse, — lord Byron, enfin, — tenait à sa main blanche et bien formée, comme l'autre â son pied bombé. Tous deux avaient vu de près, vu avec horreur et mépris, la caste-reine au profit de laquelle l'Angleterre exploite encore le monde. Tous deux l'avaient quittée avec éclat, en lui jetant un défi haineux, et tous deux, cependant, réclamaient comme un bien précieux les moindres bénéfices du patriciat, son empreinte indélébile, ces signes distinctifs que la nature, selon eux, réserve aux enfants de haut lignage.

« La nature, poursuivait en effet lady Stanhope, la nature nous façonne toujours à sa manière, et les hommes viennent ensuite, s'efforçant invariablement d'altérer son dessein primitif. Nous avions une gouvernante, à Chevening, qui prétendait nous redresser la taille en nous comprimant de toutes ses forces entre deux planches. 11 en était de même pour notre esprit, que Ton voulait courber, par l'habitude, sous le poids des plus ridicules préjugés. »

Un beau jour, cette culture artificielle se trouva brusquement arrêtée. Les opinions démocratiques de lord Stanhope,— qu'Une se contentait pas toujours délucubrer dans le silence du cabinet, — devaient l'exposer aux rigueurs du pouvoir. Pitt acceptait bien, en théorie, les idées de Païne, mais il n'entendait pas les rencontrer sur sa route quand il courait sus aux principes de la démocratie française. Noble ou manant, peu lui importait, et sans hésitation, sans scrupule, il sévissait contre tous les fauteurs de troubles. Il était aisé de prévoir que ses liens de famille ne l'arrêteraient pas s'il avait à punir les folies de son beau-frère, et que, tout au contraire, il aimerait à prouver, par une répression prompte et rigoureuse, son dévouement aux lois du pays. Déjà plusieurs amis politiques de lord Stanhope avaient été emprisonnés; le péril était certain, imminent, et voulait être conjuré sans retard. Hester, que peut-être l'amour filial ne conseillait pas seul, et que devait séduire un affranchissement immédiat, proposa d'aller s'établir chez son oncle. Pitt, comme chacun sait, ne se maria jamais; — non que l'amour lui fût inconnu, mais il l'avait chassé de son cœur, avec bien d'autres sentiments humains, pour demeurer tout entier à sa grande tâche, et s'y consacrer sans partage. Il devait donc bien accueillir une jeune et belle parente, dont le séjour près de lui ne pouvait donner lieu à aucune calomnie, et qui lui

tiendrait lieu de 1 épouse à jamais absente. Une affection pure, des soins intérieurs, le fardeau de l'hospitalité désormais allégé de moitié, Hester Stanhope lui offrait tout cela. Elle fut accueillie avec empressement et reconnaissance. Quant à lord Stanhope, il lui fut loisible de conspirer tout à son aise ; — un ange gardien veillait pour lui près du tout-puissant ministre.

Une question se présente ici, qu'il faut avant tout résoudre. Dans la vie d'une femme, — si extraordinaire qu'elle soit d'ailleurs , — on s'inquiète de ne pas rencontrer un éclair de passion, un caprice au moins, une préférence, un choix quelconque ; et nous nous exposerions à faire mal penser de notre bizarre lady, si nous passions sous silence son affection pour lord Gamelford. C'était son digne cousin, a un vrai Pitt, » comme elle disait, et, pour cela seul, elle l'eût aimé ;« car elle se sentait solidaire de quiconque portait ce nom et montrait l'humeur altière de la famille. Or Camelford exagérait cette humeur. Il était d'une taille extraordinaire; une indomptable résolution éclatait dans le regard rigide de ses yeux gris et lumineux. Duelliste fameux, on le citait dans la marine pour ses manières impérieuses, son despotisme absolu, son courage à toute épreuve, sa bienfaisance rude et brusque. Dans les salons, où sa présence jetait une sorte d'effroi, on se disait à l'oreille qu'un jour où la révolte menaçait de se déclarer à son bord, il l'avait prévenue en brûlant la cervelle au chef qu'elle s'était choisi. On savait, en revanche, qu'il aimait à se perdre, inconnu, dans la foule de matelots qui encombre les tavernes de la Cité, afin d'y surprendre quelques-unes de ces misères d'autant plus poignantes qu'il leur est interdit de se plaindre. Quand il avait trouvé ce qu'il cherchait — un homme honnête et malheureux — le mystérieux bienfaiteur lui

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glissait dans la main quelques poignées de bankrtiotes, tout prêt d'ailleurs à rosser bel et bien son protégé, s'il s'avisait de vouloir le suivre ou deviner son nom.

Beaucoup de femmes comprendront qu'un tel homme puisse être aimé. L'autorité et la fermeté du caractère, unies à la bonté du cœur, exercent une légitime séduction sur les timides filles de notre mère Eve. Fort peu d'entre elles se soucient d'être battues, quoi qu'en puisse dire le proverbe ; mais bon nombre aiment à penser qu'elles le seraient au besoin; et, sans prétendre expliquer ce singulier prestige de la force, nous avons cessé de nous en étonner; aussi nous parait- il très-simple que lady Hester ait songé, sur l'étiquette du sac, à devenir lady Camelford. Elle le voulut ; mais une rancune de famille disposa autrement de sa destinée. Lord Camelford, par affection fraternelle, avait disputé à lord Chatham une succession sur laquelle ce dernier croyait avoir des droits, et qui, en définitive, ne lui resta point. C'en fut assez, entre bons et loyaux Pitt, pour les brouiller à jamais.

Au surplus, il ne parait pas que ce désappointement d'amour ait longtemps préoccupé lady Hester. Son cousin lui plaisait parce qu'il était, comme elle, dune haute taille, et qu'on les remarquait involontairement lorsqu'ils entraient ensemble dans un salon. Elle avait de la sympathie pour ses bonnes qualités, et peut-être aussi pour ses mauvaises; mais ce n'était point, il s'en faut, une personne romanesque : et, mêlée une fois au tourbillon des affaires politiques, il ne parait pas qu'elle ait jamais songé à se marier. Son admiration pour Pitt n'avait pas de bornes : lorsqu'elle se fut assurée qu'il envisageait le célibat comme une des conditions de sa grandeur, il n'est pas surprenant qu'elle ait fait vœu de rester fille.

Ceci n'excluait pas tout ecoquetterie, et, bien des années

après que l'âge eut fait disparaître les derniers vestiges de sa beauté, lady Hester aimait encore à se souvenir de ses anciens succès.

« A vingt ans, dit-elle, l'albâtre le plus pur n'effaçait pas la blancheur de mon teint. On ne pouvait, à cinq pas, discerner sur mon cou les perles dont il était couvert. J'avais les lèvre3 d'une admirable couleur, et telles que, sans me vanter, je n'en ai guère vu de pareilles à une autre femme. Une ombre bleuâtre sous les paupières, quelques veines d'azur sous ma peau transparente, ajoutaient à l'éclat de mes traits. Les roses ne manquaient point à mes joues, et il faut ajouter à tout ceci que les plus longues fatigues n'altéraient jamais cette carnation délicate: Je n'étais cependant pas jolie, dans le sens qu'on attache ordinairement à ce mot ; mais, bien plutôt, j'étais brillante. Mon sourire brillait, mes dents brillaient, mon teint brillait; tout enfin chez moi, jusqu'à mon langage, semblait refléter une lumière fantastique. »

Le grave Pitt, lui-même, était ébloui par cet éclat singulier : « Hester, lui disait-il un jour, vous n'êtes pas des nôtres; à quelle race divine appartenez- vous? Nous verrons, quelque matin, des ailes pousser à vos blanches épaules. 11 est des moments où c'est tout au plus si vos pieds touchent la terre. »

11 s'étonnait de la voir excessive en tout, et heureuse de toute chose pourvu qu'elle la poussât à bout. 11 lui fallait, au bal, le plaisir fougueux, tourbillonnant, ébloui de luimême et oublieux de tout le reste. De là, elle passait aux enivrements de la vie érémitique, et alors aucune retraite ne lui semblait assez close, aucun isolement assez profond pour la « fièvre du désert » qu'elle se donnait avec délices. A un autre moment, la folle danseuse, l'anachorète passionnée, se jetait, à corps perdu, dans les dévorantes

intrigues de l'existence parlementaire, demandant à l'ambition tour à tour déçue et satisfaite, les âpres plaisirs, les savoureux désespoirs de ses brusques alternatives.

Un trait caractéristique manquerait à cette esquisse, si nous omettions le passage suivant :

« J'aimais la campagne. Derrière l'hôtellerie de Seven Oaks common, il existait jadis une maison qui m'a toujours paru la résidence la mieux adaptée à mes goûts. C'était un édifice élégant, léger, commode. Je me rappelle son petit salon de forme ovale, dont les coins étaient occupés par deux boudoirs. Chaque boudoir avait une fenêtre ouvrant sur la serre. Quand j'y demeurai, pour la première et dernière fois, elle était habitée par trois demoiselles âgées, dont l'une était de mes amies. Quelle bonne aie, quels goûters exquis elles me donnaient 1 quel fromage, quels fruits, et qu'on y mangeait d'excellent bœuf 1 »

Ces littéralités prosaïques ont besoin d'excuse; mais sans elles, convenons-en, on arrive malaisément aune ressemblance parfaite; or, des portraits de fantaisie, on en a toujours assez. A quoi bon faire poser lady Stanhope pour nous donner une manière de Catherine II, mêlée de Byron et de Bettina, de Jean-Jacques et de Werther ? Telle qu'elle fut, la voilà. Si le bœuf et le fromage vous donnent des nausées, je vous prie de remarquer qu'il s'agit d'une Anglaise, 'et que l'Anglaise la plus poétique a des regards indulgents pour un luncheon bien ordonné. En attendant que les ailes poussent à ces anges, le round of boiled beef ne leur est point indifférent. Cherchez ailleurs les mijaurées qui vivent de biscuits et de conserves.

Encore en ceci, d'ailleurs, lady Hester suivait les traditions de son oncle. Ennuyé des affaires, épuisé de fatigue, il allait de temps à autre habiter Walmer, où sa santé se rétablissait à vue d'œil. Il avait là, près du château, une

petite ferme servant de grenier à ses écuries. C'est dans cet humble asile qu'il s'allait cacher; une seule chambre, sans autres meubles que deux ou trois sièges et une table à écrire, devenait le cabinet du grand ministre. Une espèce de rustique servante lui apprêtait à manger, et la cuisine était des plus simples, à en juger par les souvenirs de lady Hester; — elle nous parle d'énormes tartines beurrées, de gros morceaux de pain et de fromage, avalés avec l'appétit d'un garçon de charrue.

« Quelquefois, ajoute-t-elle, à l'issue de quelque grand dîner, il demandait quelque chose, et se déclarait affamé. « Gomment cela se peut-il ? vous sortez de table, lui ob- « jectai-je une fois. — C'est vrai, répondit-il, mais en re- « gardant de près à cette chère si délicate, je n'y ai vu que « ragoûts artificiels, tripotages raffinés, rien de simple et « d'appétissant. » Aussi se promettait-il, une fois hors des affaires, de revenir au modeste régime de la simple cuisinière anglaise. »

La vie ministérielle, décrite par lady Hester, pourrait bien sembler un peu rude à quelques-uns de nos hommes d'État, si parfaitement à l'aise dans le régime commode de l'autorité sans contrôle. Une dépèche de lord MelviHe arrachait Pitt à son sommeil du matin, sommeil précieux qu'il goûtait avec délices. Il fallait ensuite partir pour Windsor , saisissant à la volée le temps de déjeuner en toute hâte. Arrivaient les secrétaires des divers bureaux, chacun avec quelque travail pressé, jusqu'à l'heure de la Chambre, où le ministre emportait dans sa poche un flacon rempli de quelque cordial; vraie provision de combat, car la lutte politique durait souvent jusqu'à trois ou quatre heures du matin. En sortant de là, au lieu d'aller dormir, Pitt et ses principaux adhérents politiques sou* paient ensemble, et pendant deux ou trois heures de

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plus, préparaient la campagne du lendemain : a And wine, andwine l \ » ajoute naïvemeraentladyStanhope;— puis le lendemain, à peine debout, vingt ou trente personnes, qu'il fallait recevoir Tune après l'autre; et, depuis deux heures jusqu'au coucher du soleil, les chevaux de promenade piaffaient en vain devant la porte. Ce n'était pas tenable; Pitt se tuait en détail.

Telle est cependant la vie faite aux ministres d'une royauté sérieusement constitutionnelle, lorsqu'ils veulent mener de front les exigences de leur position et les démarches nécessaires pour s'y maintenir. .Quand donc en serons-nous à ce point de perfectionnement dans l'équilibre gouvernemental, que l'homme d'affaires puisse s'affranchir des soucis du courtisan?

Lady Hester vantait fort le désintéressement de son oncle, et en citait de nobles exemples. Un négociant de la Cité fut chargé de lui offrir 10,000 £ par an (250,000 fr.), destinés « à le rendre indépendant du roi et de tout autre pouvoir. » On ne lui imposait pour condition que de « continuer à sauver le pays. • Jamais mandat ne fut, en apparence, plus acceptable; mais lady Slanhope, qui s'était chargée de transmettre la proposition, laissa peu d'espoir u ceux qui la faisaient; et, comme elle l'avait prévu, Pitt n'accepta point. 11 suspectait, à bon droit, la philanthropie « désintéressée » des bourgeois de la Cité. On renouvela l'offre sous une forme plus directe, et d'une façon plus péremptoire. Un fiacre s'arrêta devant la maison du ministre, et quatre hommes en descendirent, portant une boite d'or, où il y avait 100,000 i (2,500,000 fr.) en billets de banque. Pitt les remercia très-civilement, mais sans vouloir entendre à ces libéralités suspectes.

1 Et du vin, et du vin!..

Il n'est pas facile de connaître au juste la part d'influence qui fut laissée à lady Stanhope dans le gouvernement du royaume. Elle se laisse bien voir distribuant des emplois, donnant des instructions à ses protégés sur la manière de remplir leur devoir, et même rédigeant, au besoin, certaines pétitions sur des objets d'intérêt public , lesquelles émerveillaient grandement les administrateurs auxquels elles étaient soumises. Un jour — il s'agissait d'une réforme relative à l'organisation du service des douanes — lord Grenville crut reconnaître le style de « sa belle ennemie » dans une requête présentée par les préposés. Il lui dépêcha le duc de Buckingham, chargé de savoir si, en effet, elle s'était engagée à faire valoir leurs griefs; et comme, dans le cours de la conversation, le noble ambassadeur faisait remarquer à lady Hester que, si elle désirait quelque faveur, il lui suffirait de la demander : « Vraiment, lui répondit-elle en bâillant, je n'ai pas de faveur à solliciter de vous autres, gros bonnets. Ce qu'il me faut , je l'obtiens de force. »

Ces fières paroles ont pu être dites, sans qu'il faille, pour cela, les prendre au pied de la lettre, et la plus volontaire des femmes était bien capable de se tromper un peu sur l'autorité qui lui était départie. Plus ou moins puissante, elle le fut assez pour être adulée, gâtée par les plus grands personnages. Fox lui-même, l'antagoniste de Pitt, professait une grande admiration pour lady Hester, et voulait, â la mort de son rival, réparer envers elle les torts de la fortune, en lui octroyant une sinécure de 10,000 £ (250,000 fr.). Elle refusa, non par mésestime pour Fox, mais par estime pour elle-même.

H est curieux d'avoir par elle un écho des pensées de Pitt sur certains hommes et certains événements. Elle disait de Napoléon, qui nulle part, à vrai dire, ne devait être i. 16

plus sévèrement jugé qu'au foyer de son ennemi le plus acharné :

« Buonaparte avait quelque chose de naturellement grossier. Sa grandeur était empruntée, tantôt à Ossian, tantôt à César, aujourd'hui à un livre, demain à quelque autre, et de tout cela, il composait avec assez d'art un semblant de grand homme; mais il n'avait pas de grandeur réelle. Quant au meurtre du duc d'Enghien, dont il a été fait tant de bruit, je ne partage pas l'horreur commune. Pour le bien de la France, le premier Consul aurait bien pu immoler, s'il l'avait fallu, toute la famille des Bourbons. J'aurais trouvé cela fort simple; mais , en trop d'occasions, Buonaparte a manqué de cœur. »

Lady Hester donne un démenti formel à ceux qui représentaient Pitt comme le partisan et le conseiller des Bourbons. Elle raconte la conversation d'un grand personnage avec son oncle, dont les dernières paroles furent celles-ci : « Toutes les fois que je pourrai faire la paix, soit avec un Consul, soit avec tout autre représentant du gouvernement français, — pourvu toutefois qu'il m'offre les garanties nécessaires, —je n'y manquerai certes pas. » — « M. Pitt, ajoute lady Hester, professait pour les Bourbons un mépris souverain. »

Elle ne pouvait souffrir Canning, dont le nom seul avait le singulier privilège de l'irriter. Il était pour elle le type de l'égoïsme ambitieux, de la trahison aux paroles mielleuses. Tout au plus convenait-elle que Pitt avait en lui un bon secrétaire, auquel du moins on pouvait confier la rédaction d'une dépêche; tandis que celles de lord Castlereagh et de lord Hawkesbury ne partaient jamais que revues et largement corrigées par le premier ministre.

«... Dès la première fois qu'il me fut présenté» je près-

sentis la duplicité de son caractère, et j'en parlai à M. Pitt, sans lui dissimuler cette antipathie instinctive : — Oh ! me répondit-il, vous vous y ferez bientôt. Canning est fort amusant, et, quand vous le connaîtrez mieux, il vous plaira, sans nul doute. — Nous verrons bien. — Vous l'aimerez, comptez là*dessus;... son esprit est si brillant. — A la bonne heure, mais j'en doute... — Et de fait, je l'ai toujours détesté. »

Canning, qui aspirait dés lors au ministère, professait une antipathie méprisante pour lord Hawkesbury. Jamais il n'en parlait sans le larder de mordantes épigrammes; et plus d'une fois, à la table du ministre, il affecta de ne pas répondre lorsque Hawkesbury lui adressait la parole : — « A quoi vont tous ces procédés? disait Pitt à sa nièce. S'il est contrarié de rencontrera ma table un de mes collègues, pourquoi vient-il dîner chez moi? Je sais bien ce qui arrangerait l'affaire; je sais qu'Un portefeuille donné à Canning détruirait toutes ces affectations hostiles; mais, ce portefeuille, il ne l'aura pas, du moins aussi longtemps que je serai là pour l'empêcher. »

Lady Hester n'avait jamais pris au sérieux les démonstrations un peu fanfaronnes de sir Francis Burdett, qu'elle regardait à bon droit comme — sous son masque de héros populaire, — a un aristocrate déguisé. » Quant à Home Tooke, elle se tenait pour certaine qu'il n'était guère plus sincère dans ses ftiribondes prédications. « Horne Tooke n'était pas un démocrate, disait-elle, et je n'en veux pour preuve que ses assiduités auprès de moi. »

Rien de moins démocratique, en effet, que les instincts de la nièce de Pitt. Elle ne se rappelait jamais sans une émotion mêlée de regrets les habitudes somptueuses du manoir paternel. Là, chaque soir, dînaient à la même table cent domestiques ou tenanciers bien nourris* Les jours de

fête, c'étaient des plum-puddings que deux hommes robustes soulevaient à peine, et on voyait apparaître ces immenses pièces de bœuf si singulièrement qualifiées barons of beef. Le moindre laquais avait l'air d'un huissier à chaîne, et la moindre visite rappelait le cérémonial d'une ambassade. Les rangs étaient marqués, les privilèges exactement répartis à chacun , l'étiquette observée dans ses moindres minuties. Une femme de chambre n'eût jamais osé se mettre en blanc, ni boucler ses cheveux, ni porter des talons d'une certaine hauteur. Lady Stanhope (la grand'mère d' H ester) , souveraine absolue de ce petit empire, conservait dans sa chambre à coucher tout un attirail formidable de moyens répressifs, en cas de contravention à ses ordres. C'étaient des ciseaux pour écourter les boucles rebelles , voire une baguette pour fustiger la coupable. En revanche, si quelque pauvre femme du voisinage était sur le point d'accoucher, on lui envoyait invariablement deux guinées, un petit trousseau, une couverture de laine, un posset l , deux bouteilles de vin. Les domestiques étaient soignés, dans leurs maladies, par le même médecin et avec autant de zèle que les maîtres. Un ricochet d'aristocratie arrivait même jusqu'à eux, et lorsque, par exemple, au temps de la moisson, les jour naliers irlandais accouraient en foule, on avait grand soin d'éviter tout contact avec eux. La nuit venue, ils étaient enfermés sous clef dans quelque grange , et les domestiques, également sous clef, restaient au château.

« Et quelles lessives ! ajoutait lady Hester; on comptait jusqu'à mille articles blanchis par semaine. La buanderie avait quatre grandes auges en pierre qui ne désemplissaient point; le séchoir, un faux plafond qui, mis en

1 Boisson coMiale et fortifiante.

mouvement par des poulies, aérait te linge repassé; trois poêles qu'on allumait les jours de pluie, afin que la besogne ne fût pas entravée; une calandre pour presser le linge de table, presque tout damassé, couvert de dessins magnifiques... On tuait un bœuf par semaine, un mouton par jour, seulement pour le château. Le régime était substantiel, comme vous voyez; mais le travail s'en ressentait. Un domestique anglais rend plus de besogne que quatre arabes. Le petit groom qui allait chercher à Seven Oaks les lettres de mon père faisait ce voyage tous les jours de la semaine, n'importe l'état du ciel ou des chemins. Je l'ai vu revenir tellement transi de froid, qu'une fois les pieds à terre, il ne pouvait se tenir debout, ni, de ses doigts engourdis, ébranler la cloche pour qu'on vînt ouvrir. La fille du berger prenait un bélier sur ses épaules , par les quatre jambes, et nonobstant qu'il se débattît de toutes ses forces, elle l'emportait comme une plume. Nos lavandières commençaient leur ouvrage dès le lundi, une demi-heure après minuit, et ne s'arrêtaient le soir qu'à onze heures, sauf le temps donné à leurs repas. »

Cet ordre rigoureux, intelligent , lady Hester le voulait dans la société comme dans les ménages, C'était pour elle un vrai crève-cœur que de voir se perdre le sentiment des égards dus à la naissance; et l'irrévérence des médecins, des artistes, des précepteurs modernes, l'indignait au plus haut point.

f ... De mon temps, on ne les voyait point bras à bras avec les grands seigneurs et leurs femmes. Je me rappelle certaine réunion d'enfants chez une riche et noble douairière, et ses entretiens avec les gouverneurs qui accompagnaient là leurs jeunes élèves. « Comment vous portezvous, docteur Mackenzie? Je vois que sir John prospère entre vos mains. La duchesse est bien heureuse d'avoir

m LADY HKSTBR-LUCY STANHOPE.

pu s'assurer V usage exclusif de vos rares talents. Il est presque dommage de les voir consacrés au cercle étroit d'une seule famille ! — Cette famille est si bonne, milady, que je n'ai rien à regretter auprès d'elle. -— Il fait bien froid, docteur Mackemde. Je crois que j'ai aggravé mon rhumatisme, samedi dernier, à l'Opéra. — • N'avez-vous jamais essayé, milady, des poudres de Douverf... — Remarques bien qu'il ne les conseillait pas, ces poudres : il en rappelait seulement le nom. Autre causerie : — Comment allez-vous, M. K. ..?... Lord Henry, vous êtes bien portant?... Les confitures de Vautre jour ne vous ont pas fait mal?... J'espère que la marquise est bien... Elle était charmante hier au soir... Uavez-vous vue après sa toilette, M. K... t— Vous croyez quell. K... va répondre brutalement qu'il la vue, et qu'elle était admirablement belle ; mais détrompez-vous. — Pardon, milady, répliquait-il d'un air modeste, j'ai eu l'honneur d'entrer chez Sa Seigneurie; mais il serait trop présomptueux à moi de me prononcer sur de pareilles questions. Je lui apportais une carte (il ne dit point quelle carte), et j'ai à peine entrevu sa toilette, qui devait être d'un goût excellent, comme tout ce que Sa Seigneurie ordonne et règle... — Remarquez encore qu'il se garde bien de risquer un mot sur sa figure ou sa taille, ce qui n'arrêterait pas un lourdaud de nos jours. Ni médecins, ni gouverneurs, alors, n'auraient osé pérorer sur le teint, la tournure, la beauté d'une femme auprès de laquelle ils étaient admis à ce titre. Je vous ai dit, je crois, ce qui ad vint au docteur W..., déjà fort en vogue, pour une simple intempérance de langue. 11 s'avisa de dire — d'une femme morte entre ses mains, — qu'il n'avait jamais vu un corps aussi beau, et qu'il l'avait contemplée un quart d'heure durant, alors qu'elle venait d'expirer. lie propos en lui-même était sans doute inconvenant : mais il s'agis-

LAD Y HESTER-LCCY STÀNUOPE. 187

sait d'une personne de rang, et l'opinion le jugea blasphématoire. Le docteur W. . . perdit, en un mois, toute sa clientèle. Son fils même, qui a suivi la même carrière, et qui certes n'avait rien à démêler avec l'indiscrétion paternelle , est resté comme écrasé sous l'anathéme qui l'avait punie. »

Ces idées d'un autre âge n'empêchaient point ladyStanhope de juger sans aucun prestige les plus illustres représentants de l'aristocratie anglaise. Elle les voulait respectés, mais en même temps respectables, et elle constatait avec une douloureuse indignation leur insolente nullité, l'ennui mortel de leurs réunions, les plaisanteries déplacées et grossières qu'ils se permettaient contre quiconque se fourvoyait au milieu d'eux , sans noviciat préalable C'est ainsi qu'elle parle du prince de Galles (depuis Georges IV) :

< Quel ignoble personnage 1 cela faisait, cher docteur! Je ne crois pas qu'il ait montré une seule fois, dans sa vie, quelque sentiment d'honnête homme* Une de ses plaisanteries favorites était de s'inviter à dîner -chez ceux de ses soi-disant amis qu'il savait gênés. L'invitation comportait toujours, outre le prince, une douzaine de convives, par lui désignés ; et le pauvre diable sur qui tombait cette faveur dérisoire ne savait où donner de la tête pour faire les frais du festin. Cependant il fallait sourire, rendre grâces, se déclarer a le plus heureux des hommes; » et, en attendant, on vendait son carrosse et ses chevaux, on empruntait à grosse usure, on mettait en gage les diamants de sa femme. L'un de ces malheureux, après s'être endetté jusqu'aux oreilles pour faire honneur à une traite ainsi tirée sur son hospitalité, raconta comment il en avait été récompensé. Un jour qu'il assistait à la toilette du prince, qui

1 Nous n'exagérons rien, au contraire : — base fellow.

s'habillait, suivant son usage, entre quatre grandes glaces, et avec les soins les plus minutieux : a Je veux, lui dit S. A. R., reconnaître votre aimable politesse. >• Ces paroles de bon augure furent accompagnées d'un geste à l'avenant ; car le prince fouillant une de ses armoires, en tira un carton dans lequel il se mit à chercher d'un air empressé. Son hôte s'attendait à quelque honnêtcprésent, soit en bijoux, soit en dentelles de prix; et peut-être, — vu l'intimité qui régnait entre le prince et lui,— à quelque bonne somme cordialement offerte. Mais du mystérieux carton sortit enfin, après une attente prolongée à dessein... l'eût-on pu prévoir?... une perruque. « Vous perdez vos cheveux, dit le prince en la lui présentant, et voici quelque chose de très-bien fait. Gela sort des ateliers de ***. » Il nomma Y artiste > qui n'était pas des plus célèbres. L'autre se tint à quatre pour ne pas répondre par un insultant refus à cette générosité fallacieuse. Au surplus, le prince était redouté de tous les gens qui avaient affaire à lui, tant en connaissait ses habitudes indiscrètes, et l'art avec lequel il levait des impôts en nature sur toutes ses connaissances, prenant à l'un ses chevaux, à l'autre sa voiture, à un troisième quelque objet d'art, et ne payant jamais ce qu'il faisait semblant d'avoir acheté. »

Parmi les gens qui avaient pu aider lady Hester à se former cette opinion si défavorable au prince de Galles, il faut compter Brummell, qui professait une admiration passionnée pour la nièce de Pitt. Leurs excentricités s'attiraient, comme la laideur de madame de Staël et celle de Mirabeau. Ils étaient d'ailleurs, l'un et l'autre, deux étoiles tombées du même ciel, et ce n'était pas sans plaisir qu'elle se rappelait les innombrables impertinences par lesquelles Geordy Brummell assurait sa domination de ruelles. Mais

il ne fallait pas que ce fat privilégié s'oubliât jusqu'à vouloir éblouir par ses grands airs une femme assez spirituelle, après tout, pour l'apprécier ce qu'il valait. Un jour, un seul, il fut assez malavisé pour lui demander, en parlant d'un jeune colonel sans naissance : — a Qui diable connaît son père? — Et, dites-moi, qui connaît le vôtre?» lui répliqua lady Hester. Ils étaient, à ce moment, au milieu de Bondstreet(la rue fashionable du temps), et Brummell eut peur que ce coup de boutoir n'eût des échos. — a Écoutez, chère créature, dit-il en se penchant avec grâce à la portière de sa voiture, personne, il est vrai, ne connaît mon père, et personne ne me connaîtrait moi-même sans le rôle que j'ai su prendre. Ce rôle, vous le savez tout comme moi, ne réussit que par son absurdité. Que je cesse pendant huit jours de regarder les marquis du haut en bas, et de traiter les princes du sang comme autant de nigauds, il n'en faudra pas davantage pour me condamner à l'oubli le plus complet. Le monde est bote, et j'use largement de sa bêtise. Nous nous comprenons à merveille. » Il avait pris le véritable moyen de s'excuser. Lady Stanhope, qui, par-dessus tout, faisait cas de la franchise, s'abstint désormais de le troubler dans la gloire qu'il s'était faite. En échange de cette complicité muette, elle obtint du dandy, qui la craignait, une espèce de redevance madrigalesque. Il vint un soir derrière son fauteuil, et, soulevant ses boucles d'oreilles en diamants : — a Pourquoi donc nous cachez-vous ce qui est là-dessous? » s'écria-t-il avec une emphase tout espagnole.

Nous avons vu que lady Hester n'aimait point le prince de Galles. Ce n'est pas à dire qu'elle ait pris le parti de la princesse Caroline dans ces démêlés fameux qui émurent un moment l'Angleterre tout entière. Le motif de sa neutralité n'est pas autrement sérieux, car elle reproche sur-

tout à la princesse de Galles une stupidité telle, « qu'au lieu d'attacher ses jarretières au-dessus du genou , elle les nouait au-dessous.

Quant aux maîtresses du prince, elle en parle avec une sorte de compassion sympathique.

« H istress Fitz Herbert, dit-elle, mettait beaucoup de tact à déguiser les défauts de son amant. — N'écnvei pas ceci à telle personne; elle est négligente et laisse traîner ses papiers... Ou bien, lorsqu'il commençait à déraisonner, elle l'arrêtait court : Taisez-vous, prince!... vous êtes ivre, ce soir.

« Mistress Robinson , bien différente, n'avait ni fiel ni ruse. Elle l'aimait, d'ailleurs, pour lui-même, et ne montra jamais le moindre esprit de conduite, non pas même dans les transactions les plus ordinaires de la vie. Son influence sur le prince était complètement nulle ; elle souffrait qu'il lui écrivit des choses qui, publiées, les auraient tous deux couverts d'infamie. En mourant, elle laissa dans les mains de sa fille une cassette dont elle lui enjoignit expressément de ne se dessaisir jamais. Cependant on parvint à la ravoir, moyennant une somme de 10,000 £ (250,000 fr). Elle arriva ainsi entre les mains de lord M***. Je tiens d'un pair d'Angleterre, qui avait dépouillé la correspondance contenue dans cette cassette, que jamais on n'a rien lu de plus abominable en fait d'obscénités de toute nature. Autant que je puis le croire, le prince avait réellement épousé mistress Robinson, et ne la laissait pas moins mourir de faim. Elle serait littéralement morte ainsi, sans les soins généreux de sir Henri Halford. »

Peu accoutumée à déguiser ses sentiments, lady Stanhope devait être un censeur assez fâcheux pour le prince

de Galles. Il lui fit demander, un jour, comment elle le détestait si fort, elle qui professait un véritable attachement pour les autres princes de la famille royale. — « Je l'aimerai comme eux, répondit-elle, quand il se conduira oomme ils se conduisent. Et, défait, ajoute lady Stanhopc, ce n'étaient point de grands philosophes; mais il y avait du cœur dans leurs paroles, dans leurs affections, voire dans leur manière de manger. On eût dit autant de bons fermiers attablés, et leurs belles dents fonctionnaient avec un ensemble tout à fait digne d'intérêt. »

Ils lui rendaient cette bienveillance si plaisamment motivée, et le duc de Cumberland, par exemple, n'appelait jamais lady Hester que « son petit aide de camp, » ce qu'elle n'avait eu garde d'oublier, si loin que pût aller d'ailleurs son désintéressement philosophique. Elle n'avait pas oublié, non plus, qu'après avoir cherché à se rapprocher d'elle tant que Pitt fut au pouvoir, le prince de Galles, la rencontrant à la cour après la mort du grand ministre, affecta de la méconnaître, et lui tourna grossièrement le dos. Qe là, peut-être, une partie de l'acharnement avec lequel la « prophétesse du mont Sinaï » poursuivait sa mémoire détestée.

Elle aimait à rappeler l'estime que Pitt faisait d'elle. « Je ne connais qu'un être, au monde, capable de subordonner â ma réputation l'intérêt de la sienne, lui disait-il un jour, à propos de la duplicité qu'il reprochait à Canning. . . et j'ai vécu vingt-cinq ans au milieu de toute espèce d'hommes. —Oui da, reprit-elle, et qui donc serait-ce? le duc de Richmond peut-être? ou tel autre? ou tel autre encore? » Elle en avait nommé deux ou trois lorsqu'il l'arrêta: «Non, lui dit-il, enfin... c'est à mus que je pensais. » Et un autre jour, au moment de ses plus grands embarras politiques ; « J'ai plus d'un bon diplomate*

in LADY HESTER-LUCY STANHOPE.

s'écria-t-il , mais aucun n'entend les opérations militaires; j'ai beaucoup de généraux très-experts, mais pas un d'eux ne vaut grand'chose, appliqué aux négociations diplomatiques. Si vous étiez homme, Hester, je vous enverrais sur le continent, avec soixante mille hommes et un plein pouvoir, bien certain que pas un de mes plans n'avorterait, et que pas un soldat ne manquerait de cirage pour ses souliers... — Voulant dire parla, ajoutait-elle, que mon attention se porterait, avec une égale puissance, sur l'ensemble des plus hautes conceptions, et sur les détails les plus minutieux de l'administration militaire. En quoi, si je ne m'abuse, il avait parfaitement raison. »

Ce passage est curieux en lui-même; il Test bien davantage si on le compare à la manière dont s'exprime lady Hester sur le compte de lord Wellington :

« Lorsque M. Pitt vint à Bath, à l'.époque de sa dernière maladie, il me parla d'Arthur Wellesley, qu'il venait de voir, avec les plus grands éloges ; l'admirant surtout pour la modestie avec laquelle, après ses exploits dans l'Inde, il accueillait les louanges qu'il avait si bien méritées. — Mon avis, à moi, est que le duc est un soldat grossier qui plaît aux femmes par sa galanterie et par quelques vestiges de son ancienne beauté : mais il n'a rien de la dignité qui sied à un courtisan.

« Sa capacité, il ne la doit qu'à lui-même, car sa jeunesse s'est passée dans une dissipation qui excluait toute étude sérieuse. Je me rappelle encore en quels termes il me fut parlé de lui, pour la première fois , par Bouverie : Vous aimerez à danser avec lui, lady Hester, Il est tout à fait bon garçon... En somme, docteur, il n'eut d'abord que les qualités communes à tous nos jeunes provinciaux oisifs : il dansait longtemps, et buvait sec. Depuis lors,

son étoile a tout fait pour lui ; car, à vrai dire, ce n'est point un grand général. Les connaissances du tacticien lui manquent absolument, et il n'a aucune de ces grandes qualités qui font les César, les Pompée, voire les Buonaparte. Pour ce qui est de Waterloo, Anglais et Français se sont toujours accordés à me dire qu'un hasard heureux lui a fait gagner cette bataille, sans qu'il puisse en revendiquer autrement la gloire. Je ne vois pas qu'à Paris il ait beaucoup mieux fait, et je sais pertinemment qu'il n'a pas l'affection du soldat. »

Nous touchons à une véritable crise dans la vie de lady Hester. Maintenue dans un rang à part, tant que Pitt gouverna l'Angleterre, elle ne s'était jamais assez préoccupée de la terrible décadence qu'elle avait à craindre si ce glorieux appui venait à lui manquer. Nous empruntons au récit de cette mort, tel qu'on nous le répète d'après elle, des détails contraires à ceux qu'a donnés Gifford. Ce biographe avait dit, d'après le médecin et l'ecclésiastique chargés d'assister Pitt à ses derniers moments, que ses paroles suprêmes avaient été adressées au Rédempteur de l'humanité, pour implorer la clémence divine. Lady Hester ignorait qu'on eût ainsi dénaturé la vérité des faits;

— lorsque son médecin lui en parla :

t Qui dit cela ? s'écria-t-elle avec une sorte de colère.

— Le docteur Prettyman et sir Walter Farquhar, lui répondisse . — Eh bien, pas un mot de vrai. Le docteur Prettyman dormait profondément lorsque M. Pitt rendit l'âme, et sir Walter Farquhar n'était point là. Personne au chevet du malade, si ce n'est James, et, sauf ce fidèle serviteur, je suis la dernière personne qui ait vu le mourant. Je l'avais quitté à huit heures du matin, parce que je

194 LADY HKSTEÏULUCY STANHOPE.

le voyais faire effort pour m'adresser la parole, et qu'il m'était pénible d'aggraver son état. » Ici lady Hester s'arrêta quelques instants ; puis elle reprit : c Et comment M. Pitt aurait-il tenu de pareils discours, lui qui, durant sa vie, n'allait jamais à l'église? Rien ne l'empêchait, à Walmer, d'assister à l'office. Mais il ne parlait jamais de religion, et gardait le silence quand on mettait sur le tapis des questions de dogme '. »

Au sujet de cette mort, lady Hester revenait souvent sur l'ingratitude des peuples pour les hommes qui se dévouent à les servir.

« Ce qu'on trouve d'injustice et de bassesse dans le cœur humain, disait-elle, est véritablement inconcevable. Tous les pairs qui devaient leur rang à mon oncle finirent par l'abandonner, et une bonne moitié des hommes politiques qui avaient grandi sous ses auspices lui payèrent ses bontés en s'allant ranger sous le drapeau de ses ennemis. Puis voyez, ajoutait* elle, combien il entre de hasards et de bonnes chances dans les succès politiques. M. Pitt, durant toute une vie consacrée à servir son pays, eut à peine pour l'encourager quelques incomplets résultats, bien cruellement expiés. Tandis qu'un Liverpool, un Gastlereagh, se trouvèrent là pour recueillir toutes les palmes du triomphe qui ne leur était point dû. »

1 On remarquera, sans doute, que le récit de lady Stanhope contredit celui de lord Malmesbury, Ce dernier est conforme aux traditions les plus généralement adoptées : lady M"*, tenant ces détails de sir Walter Farqubar, disait que les dernières paroles de Pitt, — les dernières du moins qu'il eût prononcées d'une manière intelligible, — furent ces mots» qu'il s'adressait à lui-même, et qu'il répéta plusieurs fois : *Oht quel temps l oh I mon pays!— Oh! what Urnes lohtmy country ! »

LADY HESTER-LUCY STANHOPB. i«5

Au nombre des sacrifices faits à l'Angleterre par son plus éminent homme d'État, il faut compter, nous l'avons déjà dit, celui d'un amour que lui avait inspiré une jeune personne bien née, la fille de lord A***. « C'était la seule femme, ditlady Hester, que j'aie désiré lui voir épouser... Quand il y renonça, je crus que son cœur allait se briser. Mais il s'était dit qu'elle n'était pas une de ces femmes que l'on peut négliger par moments au profit des affaires publiques; et il fit taire ses sentiments pour ne plus songer qu'à son devoir. » La jeune fille ainsi délaissée épousa lord B***, et lady B***» au bout de quelques années, perdit en partie sa beauté. Pitt n'eut pas la triste consolation de contempler ce déclin. 11 était mort, tué par ces dévorantes inquiétudes qu'il avait préférées, de propos délibéré, au paisible bonheur de l'hymen.

Avant de mourir, il avait songé à garantir sa nièce contre les revers de fortune qu'il prévoyait pour elle. Une de ses dernières lettres fut écrite pour solliciter une pension, qui fut immédiatement accordée à lady Hester. Hais, bien que le chiffre puisse en paraître assez élevé, cette annuité ne donnait point, à une personne de ce caractère, une position équivalente à celle que la mort de Pitt lui avait enlevée. Avec 4,200 £ (50,000 fr.) de revenu (sans compter sa fortune personnelle) elle se trouvait littéralement misérable, et die tenta vainement de se maintenir dans sa sphère. « Ce qu'il y a de plus triste au inonde, disaitelle plus tard à son médecin, c'est une grande dame sans fortune. N'ayant plus de voiture à moi, comment aurais-je mis le pied dans la rue? Si je prenais un fiacre, je m'exposais à des remarques dédaigneuses : — Save%*vous qui j'ai rencontré hier dans une voiture de louage?. . . Lady Stanhope elle même... Où donc pouvait-elle aller, toute seule, dans ce quartier lointain ? . . . etc . , etc. »

En conséquence, elle ne sortit plus delà maison qu'elle avait louée dans Montague-Square, jusqu'à ce que la mort de son frère Charles l , tué à la Corogne, l'eût tout à fait dégoûtée du séjour de Londres.

Elle rompit alors son modeste établissement, et s'alla renfermer dans une chaumière du pays de Galles, à Builth, aux environs de Brecon. La chambre qu'elle occupait là, n'avait pas plus de douze pieds carrés. Elle y vivait sans autres distractions que les soins à donner aux malades des environs, la surveillance d'une laiterie, et quelques autres soucis du même ordre. Mais, — ne s'y trouvant pas assez isolée, assez oubliée de ces gens du monde, qui cependant oublient si vite,— elle eut l'idée de mettre la Méditerranée entre elle et ses bons amis de Londres. 6e dessein fut exécuté sans retard. Elle quitta l'Angleterre, suivie de quelques domestiques, et accompagnée du médecin qui a publié depuis les Mémoires dont ces pages sont l'analyse fidèle.

Après quelque séjour à Gibraltar et à Malte, elle partit pour Zante (juillet 1810), passa outre jusqu'à Patras, visita Cohstantinople, et fit voile pour l'Egypte. A Rhodes elle fit naufrage, et le docteur M*** (son médecin) perdit en cette occasion le journal de son voyage, que plus d'un lecteur curieux regrettera comme nous.

Seulement après qu'elle eut promené dans toute cette partie de l'Orient son existence vagabonde, lady Hester, — de plus en plus étrangère à son pays natal,— résolut de

1 Le comte Stanhope, ainsi que nous l'avons dit, fut marié deux fois. Trois ailes (Hester-Lucy, Griselda, Lucy-Rachel) naquirent de son premier mariage. Sa seconde femme (Louisa, fille du marquis de Buckingham ) lui donna Philippe-Henry, depuis comte de Stanhope; Charles Banks, major dans l'armée, qui fut tué en môme temps que sir J. Moore, et James-Hamilton, mort en 1825.

s'établir sur le mont Liban. Le docteur M***, qui avait déjà passé sept années auprès d'elle, et sur lequel commençait à peser singulièrement l'humeur despotique de sa cliente, la laissa installée dans le voisinage de Si don, à Mariluis, sa première résidence fixe l .

Ce Goriolan femelle de l'aristocratie britannique n'avait point changé de nature en allant s'établir sous un ciel étranger. C'était encore le même orgueil insatiable, impatient de toute supériorité ; le même besoin d'autorité sans contrôle qui la tourmentaient dans sa patrie et l'avaient décidée à quitter un pays où elle ne pouvait plus espérer de régner. En Orient, au contraire, elle rêvait une existence féodale que sa richesse relative l'aiderait à soutenir, et que son génie pourrait accroître sans mesure si les circonstances la favorisaient.

Ces vues hautaines se trahirent par le choix même de son nouveau séjour. Si elle n'eût consulté que son bienêtre, les îles de l'Archipel, Smyrne, Beyrouth même, auraient été préférées par elle ; tandis qu'elle alla se placer, sans égard à ses convenances personnelles, dans un pays agité par toute sorte de dissensions politiques, et où, par conséquent, les événements pouvaient à toute heure lui servir à déployer les facultés remarquables qu'elle se croyait pour le maniement des affaires, et le talent extraordinaire que Pitt s'était complu à lui reconnaître.

Nous n'apportons à l'examen de sa conduite aucune préoccupation trop exclusive, et nous ne nous battons pas les flancs, — comme certains biographes, — pour donner les dimensions de l'épopée à ce qui n'a pas même celles

1 Nous ne comptons pas une résidence, d'un an, dans le voisinage de Damas. Voir, au surplus, sur les pérégrinations de lady Hester en Orient, et sur son château de Mariluis, la hernie britannique d'avril 1827 et juillet 1829.

d'un conte arabe; cependant il nous parait tout à fait inutile de déprécier, au-dessous de ce qu'elle valut, une femme qui ne fut pas, à tout prendre, une excentrique vulgaire. Nous reconnaîtrons donc, sans hésiter, qu'elle mit un véritable talent à poser les fondements de sa prépondérance future, et â se faire compter parmi les personnages influents de sa nouvelle patrie. Son plus proche voisin était cet émir Beschyr, prince des Druses, qui a si souvent occupé de lui, — sans qu'on le connaisse beaucoup mieux pour cela, — les mille organes de la presse européenne. Lady Hester se déclara son ennemie, et, si nous acceptons les jugements qu'elle porte de lui, cet homme méritait amplement ce mauvais vouloir. D'origine arabe — ses ancêtres étaient venus de la Mecque — et inahométan de religion, il feignit, à plusieurs reprises, de professer le christianisme : mais il paraît que sa prétendue conversion n'était qu'un moyen de conserver ou d'agrandir son autorité sur les populations crédules dont il s'était constitué le protecteur. Au fond, sa conduite était infâme ; ses cruautés étaient sans nombre. A trois ou quatre reprises, il avait dû, — pour éviter le châtiment réservé à ses trahisons, par les différents pachas qui gouvernèrent tour â tour Saint-Jean d'Acre, — se réfugier en Egypte. Ce fui dans une de ces occasions qu'il combina, d'accord avec Méhémet-Ali, l'invasion de la Syrie, qui fut depuis accomplie par Ibrahim-Pacha. Leur plan mérite bien qu'on l'étudié, comme un curieux échantillon de politique orientale.

Les Druses, dont ce prince est l'émir ou le souverain, forment une population éminemment guerrière, accoutumée aux fatigues des camps, bien fournie d'armes, et qui habite dans des villages de difficile accès, composés de maisons en pierre, toutes plus ou moins susceptibles de défense. Outre les Druses, dans cette portion de la chaîne

du Liban qui s'étend, derrière Tripoli, jusqu'au Calat-el- Medyk et jusqu'à la plaine d'Acre, habile une population chrétienne connue sous le nom de Maronites. A l'extrémité de la chaîne, et du côté d'Acre, un étroit défilé se présente, par lequel la plaine d'Acre communique avec le Bkaa, c'est-à-dire la plaine qui sépare le Liban proprement ^dit et le Liban antérieur. Au delà de ce défilé sont encore de hautes montagnes, courant vers Latakieh, et là résident les Ansareas ou Ansayrii (les Assassins), les Ismaélites et plusieurs autres populations d'origine diverse. Ces renseignements aideront à comprendre le récit que nous donnent les Mémoires de lady Stanhope, récit auquel — à une époque donnée, maintenant bien loin de nous, — les circonstances prêtaient un intérêt très-réel.

c Lorsque le temps fut venu de mettre à exécution les projets formés par l'émir et le gouvernement égyptien, nous disent les Mémoires en question, divers régiments d'Ibrahim-Pacha se mirent en marche, les uns du côté d'Acre, Sayda et Tripoli, les autres du côté de Damas et de Baalbec ; et le même jour, ou plutôt la même nuit, ces troupes arrivaient à la fois au château fort de l'émir (Dtedyn), — à Dair-el-Kannar, sa capitale, — et sur tous les autres principaux points du Liban. Le temps était bien choisi, l'heure propice. Les Druses, inavertis, travaillaient à la moisson, et on avait pris soin de paralyser toute résistance. La montagne fut donc envahie sans qu'un coup de fusil eût été tiré. L'émir Beschir, au moment où deux régiments entrèrent — à l'improviste, disait-il, — dans la cour de son palais, feignit les plus vives alarmes, et joua si bien cette comédie, que ses courtisans, sa maison, les Druses enfin, le crurent victime d'une trahison tout à fait imprévue. »

L'oppression des Dr uses fut ce qu'on devait attendre du farouche conquérant auquel on les livrait ainsi. Le reste de la Syrie, privé de ses courageux défenseurs, n'opposa aucune résistance sérieuse. Lady Hesterne put voir s'accomplir sous ses yeux cet asservissement hideux , sans en éprouver une violente indignation. Elle prit parti contre l'Egypte, en faveur de la Porte. Elle brava ouvertement l'émir Beschyr, et rechercha, au contraire, par tous les moyens possibles, l'amitié du sheykh Beschyr, son rival, ainsi que celle du pacha de Saint-Jean-d'Acrc, Abdullah, dont elle capta aisément, par d'adroites libéralités, la bienveillance intéressée.

On la vit dés lors s'appliquer à irriter, par tous les moyens possibles, les ressentiments du peuple vaincu. Ibrahim-Pacha, dans l'orgueil du triomphe, avait exprimé tout haut son étonnement, de ce que a ces chiens de Druses n'avaient pas envoyé une seule balle à l'armée égyptienne. » Lady Hester ne laissa point tomber cette imprudente parole. Peu de temps après, un personnage assez notable du pays étant venu lui rendre visite, elle le salua de ces mots : « — Eh quoi, chien de Druse, vous n'avez pas trouvé une balle pour le pacha ?» Le commentaire fut digne du texte, et son hôte sortit indigné. Depuis lors, le mot d'ordre fut donné aux domestiques, et dès qu'un habitant du pays passait à portée de leurs voix : — « Eh quoi, chien de Druse, pour le pacha pas une balle? » On devine l'effet de ces amères paroles sur une population qui rappelle, à beaucoup d'égards, celle de Lacédémone. En même temps, lady Hester prenait plaisir à répéter le propos d'Ibrahim aux partisans de la domination égyptienne; mais c'était alors sur un autre ton, et comme si elle eût voulu exalter la bravoure de l'altier général, à qui déplaisait une victoire sans périls. De toutes parts, l'injure san-

glante revenait aux oreilles des Dr uses, et les excitait à secouer le joug.

En tout ceci, nous ne pensons pas que lady Hester ait été mue par un ardent amour de l'indépendance druse. Quand elle poussait les peuples à l'insurrection, c'était sans doute avec une arrière- pensée d'ambition personnelle. Un rêve, - qu'elle fit ou ne fit pas, mais qu'elle affectait de raconter en lui donnant toute l'importance d'un présage, — lui avait montré une main flottant au-dessus de sa tête, et plusieurs têtes couronnées s'humiliant devant elle. Esprit fort et tète faible, elle se préoccupait, en même temps, d'intrigues hardies et de visions chimériques : elle espérait un trône, et rêvait l'arrivée d'un second Messie ; mêlant les soins positifs de ses intérêts terrestres avec des chimères dignes d'un temps qui n'est plus.

Ce serait le moment d'étudier ici le singulier culte qu'elle s'était fait; — culte à part, dont elle était à la fois l'idole, la prétresse et l'apôtre.

On sait que les Orientaux désignent sous le nom d'El- Mohadi (d'autres écrivent El-Modhy) le dernier des imans de la race d'Ali. Ce saint personnage , né dans la deux cent cinquante-cinquième année de l'Hégire, fut enfermé dans une caverne, à l'âge de neuf ans, par sa mère; et les sectateurs de Mahomet s'imaginent qu'elle l'y doit garder jusqu'à ce qu'il reparaisse, à la fin du monde, pour s'unir avec Jésus-Christ. Les deux religions se trouvant ainsi fondues Tune dans l'autre, leurs deux principaux représentants viendront sans peine à bout des machinations de l'Antéchrist.

Lady Hester, qui peu à peu s'était laissé fasciner par les superstitions orientales, au poinl de croire à l'astrologie judiciaire, avait fini par adopter cette espèce d'à-

vatar musulman. Elle attendait, de bonne foi, la seconde venue d'El-Mohadi, et se regardait comme cette Femme prédestinée que les saint-simoniens et les francs-maçons appellent de tous leurs vœux. Elle s'imaginait, en outre, que beaucoup de sectes religieuses lui envoyaient des adeptes, chargés de l'espionner. Tous les bruits d'insurrection, de révolte, de grands changements politiques, la trouvaient attentive et avide d'espérances. C'était dans la prévision de quelque soudaine révolution qu'elle nourrissait auprès d'elle ces deux juments de race pure, Laila et Lulu, dont les voyageurs ont fait tant de récits. Lulu était grise, Laïla, de couleur baie, avec cette courbe particulière de l'épine dorsale, que les maquignons désignent sous le nom d'emellage. Chacune avait son groom, exclusivement chargé d'elle; mais il n'était permis à personne de les profaner en les montant. Une sorte de boulingrin, qui s'étendait à l'est de l'habitation, leur était réservé pour leurs exercices quotidiens, qui consistaient en une promenade à la longe, renouvelée deux fois par jour, â des heures fixes. Il était interdit aux domestiques et aux paysans de se trouver, à ces heures, près de cet endroit, de le traverser, ou même d'y porter un regard irrèvérent. Défense absurde, qu'on éludait à l'envi, sans que lady llester, confinée, comme nous le verrons, dans sa chambre à coucher, se doutât que ses ordres étaient enfreints. Lorsque, par hasard, elle l'apprenait, sa colère n'avait pas de bornes. Rarement elle autorisait un voyageur à visiter l'écurie où les deux juments étaient enfermées; et, avant de permettre qu'on y entrât, elle s'assurait que l'étoile du visiteur n'était point contraire â celle de ces précieux animaux.

On peut croire que les soins les plus assidus leur étaient prodigués. L'usage, en Syrie, est de laisser les chevaux

en plein air, pendant sept mois de Tannée. Laïfa et Lulu passaient ce temps-là sous un pavillon recouvert de chaume et entouré de treillis à jour, au milieu d'un triangle formé par trois parterres semés de fleurs magnifiques. Chaque matin, durant Tété, on savonnait leurs jambes, leurs queues et leurs crinières, et Ton arrosait, pour le rafraîchir , le sol où posaient leurs pieds. Pendant l'hiver, elles quittaient rarement les stalles de l'écurie, où de chaudes couvertures protégeaient leurs membres délicats.

Les idées qu'elle rattachait à leur existence conservèrent toujours, dans l'esprit de lady Hester, une souveraine influence. Harcelée par ses ennemis, trahie par ses serviteurs, dégoûtée de l'Orient, elle voulut, plus d'une fois, quitter ce pays où ses dettes la retenaient seules ; mais comment abandonner Laïla et Lulu? Comment renoncer aux grandeurs dont elles étaient, pour leur maîtresse, le vivant symbole?

Un peu juive, un peu musulmane, païenne par moments, chrétienne par hasard, et athée au besoin, cette femme visionnaire était en proie à tous les doutes, à toutes les crédulités : la magie, la nécromancie, la dèmonologie, n'avaient rien de trop chimérique pour son imagination, tour à tour ouverte aux opinions les plus contradictoires.

c Toutes les sectes, disait-elle, ont prédit la venue d'un Sauveur ou Messie. Cet événement doit être précédé par la ruine de presque tous les royaumes de la chrétienté. L'œuvre est commencée; nous pouvons compter qu'elle ne sera pas longtemps à s'accomplir. Le monde n'est-il pas en proie à de flagrantes révolutions? Les rois ne sontils pas, l'un après l'autre, chassés de leurs trônes? Des centaines, que dis-je, des milliers de malheureux viennent

implorer mes secours et ma protection... Peut-être, ajoutait-elle en montrant sa ceinture, peut-être me faudra-t-il me plonger jusque-là dans le sang humain; mais c'est la volonté d'en haut, et cela ne m'effraye point... M. de Lamartine m'a parlé religion l . Je lui ai dit : « N'est-il pas écrit dans le Nouveau Testament : « Quelqu'un doit Tenir t après moi, qui sera plus grand que moi ? » Cet être, quel est-il? — Il fut très-embarrassé; ses exclamations, ses hésitations m'amusèrent : au total, pas de réponse. Le Sauveur dont il est question doit paraître comme un roi de la terre, environné de gloire et d'honneur. Les Juifs l'espèrent, les Turcs aussi, les Ànsareas de même : tous l'attendent, si ce n'est la race chrétienne. »

On peut juger, par cet échantillon, du désordre de ses pensées , — désordre tel que ses moindres serviteurs en avaient le secret, et se jouaient d'elle, chaque jour, avec des contes à dormir debout, dont se repaissait son imagination malade. D'obscurs intrigants, pénétrant auprès d'elle, l'avaient persuadée que les saint-simoniens, les francs-maçons, mille autres sectes encore plus chimériques, avaient mis en elle toute leur espérance, et qu'au premier mot de sa bouche, des milliers d'adhérents seraient prêts à se rallier autour d'elle.

Ces superstitions, considérablement augmentées depuis qu'elle vivait dans les solitudes du mont Liban, avaient cependant une origine plus reculée. 11 parait que le fameux visionnaire Brothers, arrêté en Angleterre (du temps où M. Pitt gouvernait), sollicita, de ceux qui le traînèrent

1 Voir le Voyage en Orient de l'illustre poète, et le comparer avec la réalité des choses telles que les naïfs Mémoires du docteur H*** la laissent clairement apercevoir.

en prison, la permission de voir lady Hester, dont cette demande excita la curiosité. Elle se fit amener le prisonnier, et Brothers lui prédit (elle l'a toujours assuré du moins) c qu'elle irait un jour à Jérusalem, et ramènenerait le peuple d'élection; qu'à son arrivée dans la terre sainte, de grands changements bouleverseraient le monde, et qu'elle passerait sept années dans le désert. » Elle avait toujours ce souvenir présent à l'esprit. Un médecin de village, dans le mont Liban, avait pris aussi sur elle, par on ne sait quelles prophéties obscures, une influence remarquable. Elle le comblait de présents, le nourrissait lui et les siens, et, quand il mourut, elle accepta le legs qu'il lui fit de ses trois enfants.

Enfin, un Français, nommé Loustauneau, que les habitants de Tarbes se rappellent avoir vu, dans les dernières années de l'Empire, jouer chez eux le rôle fert inusité de nabab, complétait cet assortiment de prétendus magiciens. Ancien soldat de l'armée des Indes, déserteur vendu à Tippoo-Sahib, il était revenu dans son pays natal, étaler un luxe équivoque. Bientôt ses ressources diminuèrent ; il acheva de se ruiner dans une entreprise industrielle que contrarièrent les événements politiques , et disparut un beau jour, laissant derrière lui sa femme, Indienne de naissance, et deux filles qui vivaient encore il y a peu d'années. Longtemps on ignora sa destinée; il avait repris, aventureux pèlerin, le chemin de l'Orient, comme si la fortune, qui lui était apparue pour la première fois de ce côté, devait s'y trouver encore. Mais, avant de l'avoir rencontrée, le malheureux perdit la raison. Il erra longtemps d'un village à l'autre, en Syrie, lisant la Bible et prédisant l'avenir; mal payé de ceux à qui sa voix faisait entendre la vérité, mieux accueilli quand il semait, au hasard, de menteuses prophéties. Lady Hester le rencontra, i. 18

806 LADY HESTEK-LUGY STÀHHOPE.

pourvut libéralement à ses besoins, lui donna un asile dans le courent de Mariluis, et, dès ce moment, acquit en lui une sorte de précurseur. Loustauneau, sa Bible en main, prônait partout la Reine deTadmor, bientôt Reine de l'Orient. Il annonçait la venue du Messie, l'entrée solennelle à Jérusalem ; paroles de fou, mais qui, en Orient, n'en étaient pas plus méprisées pour cela. Le Turc fataliste croit reconnaître la voix de Dieu dans celle des êtres que ne domine aucune raison terrestre.

Peu à peu le séjour de Mariluis ne sembla point assez mystérieux, assez solitaire à lady Hester; elle voulut' une résidence plus sûre, plus à part, où sa domination pût s'exercer plus absolue. A Mariluis, il arrivait souvent que ses serviteurs arabes, sur lesquels elle faisait peser, à vrai dire, un insupportable joug, franchissant les clôtures du monastère, se dérobaient ainsi à son autorité despotique. Ses femmes, surtout, qu'elle prétendait astreindre à une chasteté trop rigoureuse pour elles, fuyaient cet odieux séjour. Elle s'alla donc réfugier sur la crête d'un rocher escarpé, dont la forme conique et l'isolement faisaient un excellent observatoire. De là, elle avait l'œil sur tout le pays environnant, et personne ne pouvait arrivera elle ou quitter sa résidence, sans être. aperçu de très-loin. Pour s'enfuir, il fallait aux esclaves une dose peu ordinaire de désespoir et de courage, car ce n'était pas tout, maintenant, que de franchir les murs d'enceinte : avant d'arriver à Sayda, Beyrouth ou Dair-el-Kannar (les trois plus proches cités), on avait à parcourir toute une chaîne de montagnes désertes qu'infestaient les loups et les chacals. Et encore tout n'était pas dit, car, au delà de ces rochers menaçants, leur austère maîtresse pouvait les atteindre, grâce à la respectueuse déférence du pacha d'Acre, qui, en échange de quelques services pécuniaires,

était toujours prêt à épouser les rancunes de lady flester.

Toutes ces précautions n'empêchèrent pas, de temps à autre, des désertions individuelles. Un jour, entre autres, toutes les femmes syriennes prirent ensemble la clef des champs; mais au total, cependant, la tyrannie de lady Stanhope, renouvelée de l'ère féodale, put s'exercer tout à son aise.

C'est donc à Dar-Djooun — ainsi s'appelait sa nouvelle habitation — qu'il faut nous la représenter pendant les dernières années de sa vie. C'est ce lieu sauvage qui demeurera consacré par les souvenirs d'une folie mémorable, à laquelle manquèrent les occasions et les ressources pour devenir, — qui sait? — une ambition de premier ordre.

Arrêtons nos regards sur ce château, d'une architecture capricieuse, renfermant des jardins magnifiques, des kiosques, des cabinets de verdure et d'élégants cottages, où trouvaient place les hôtes nombreux, les serviteurs de rechange. Ce devait être, un jour, le palais de la Reine d'Orient; en attendant, elle en avait fait un lieu d'asile, un caravansérail hospitalier, où tous les vagabonds du pays venaient, l'un après l'autre, prendre part à ses gêné* rosités désordonnées. Le château lui-même portait l'empreinte du génie étrange qui avait présidé â sa construction. C'était un labyrinthe de corridors ténébreux, de chambres dispersées au hasard, de murailles énormes, dans l'intérieur desquelles mille cachettes étaient ménagées. Il y avait pour les sentinelles des vigies élevées ; pour les esclaves punis, des souterrains profonds ; le tout ouvert ou fermé, jeté dans les airs, enfoui sous le sol, comme au hasard, et sans aucune idée d'ensemble.

Guidé dans ce dédale par quelque jeune esclave de Syrie ou par quelque négresse africaine, vous arriviez dans

une chambre dont aucun appartement anglais ou français ne pourrait donner l'idée. Bien des paysans, de Tune ou l'autre nation, s'y seraient trouvés trop mal logés. Un grossier ciment y tenait lieu de parquet; un lambeau de feutre y remplaçait les tapis de velours ou de moquette. Dans un coin, quelques planches assemblées tant bien que mal sur deux tréteaux d'inégale hauteur, et recouvertes d'un simple matelas : c'est le lit de la châtelaine. En deux en droits, le mur, — épais de trois pieds, — ouvre ses profondeurs, et, dans les niches ainsi pratiquées, sur deux rayons établis à égale distance, sont entassés pêle-mêle quelques livres, des paquets de toute forme, enveloppés dans des mouchoirs de soie, du papier à lettres, une assiette chargée de ciseaux, des épingles, de la cire à cacheter, un cahier de papier brouillard recouvert d'une mauvaise reliure en parchemin, enlevée à quelque registre de marchand. Voilà la bibliothèque, le bureau, le pupitre. L'écritoire est en terre blanche; une poussière épaisse enveloppe ces divers objets, les livres surtout, que lady Hester ne touche pas une fois par an, à l'exception, cependant, de YAvU au peuple, par Tissot, du Cuisinier bourgeois, du Court Calendar et de la Bible. Par terre, et sans autre soin, d'autres paquets jetés là quand ils arrivèrent et qu'on n'a pas pris la peine d'ouvrir. Ce sont des étoffes de soie, des pièces de cotonnade peinte, destinées à des présents. A côté, les vestiges d'autres paquets arrivés avant ceux-ci, papiers d'emballage, bouts de ficelle, etc. A côté du lit, vous remarquez un autre matelas , étalé sur un morceau de feutre coupé en carré, et un gros coussin recouvert de calicot des Indes. C'est le lit de la négresse Zezefoun, qui doit à son titre d'esclave le privilège de coucher auprès de sa maîtresse. Derrière le rideau qui forme le fond de l'alcôve, couche une autre jeune fille attachée à lady Hes-

làdy hester-lucy STANHOPE. 209

ter comme servante à gages : c'est la jolie Fatoun, une paysanne du Liban.

Sur elles s'exerce, du matin au soir, l'humeur volontaire et changeante de lady Hester. Rien, à son gré, n'est assez tôt ni assez bien fait. Il faut tout recommencer si peu qu'elle ait à redire ; et ce sont, à chaque minute, pour la moindre erreur, des cris, des colères, des injures, voire des coups. Entre autres vanités, lady Hester avait celle de donner un soufflet, quand il le fallait, mieux que personne au monde.

Mais reprenons la description de ce singulier ameublement. Sur un trépied de bois qui sert de table, au chevet du ht, s'étale une pharmacie complète ; de la confiture de groseilles dans une saucière, de la limonade, du thé de camomille, des pastilles d'ipecacuanha, une carafe d'eau froide. Tout cela est employé tour à tour, selon l'idée du moment, par la maîtresse du logis. Changeant de régime tous les deux ou trois jours, tantôt elle mâche de la pâte de violettes, tantôt des clous de girofle, tantôt de la conserve de coings ; tantôt elle boit de l'orgeat, tantôt du vin, tantôt du thé froid ; et rien ne doit lui manquer, au moment même où il lui prend fantaisie de trouver quoi que ce soit sous sa main.

Do reste aucune recherche ; point de rideaux, point de moustiquaire. Un broc de terre, percé d'un robinet, avec un bassin de cuivre, compose tout l'appareil de toilette. Aucune draperie aux fenêtres; et pour arrêter l'air que l'une d'elles laissait arriver, on a cloué, tant bien que mal, un morceau de feutre maintenu par un mauvais bâton. Telle est la chambre habitée par la petite-fille de Gbatham.

Près de son chevet pend une corde de chanvre , solide et forte, qui, passant sur une poulie de bois fixée au ciel

du lit, va rejoindre la muraille opposée, où la retient un énorme crochet de fer rouillé. C'est le cordon de sonnette, et bien lui prend d'être solide, car à toute minute une main vigoureuse lui imprime d'énergiques secousses. Jamais il ne se passe plus de deux ou trois heures, sans que la cloche retentisse et mette sur pied tout le château. Fatoun et Zezefoun s'étendent tout habillées sur leur couche dure, afin de pouvoir répondre, sans le moindre retard, à ces appels impérieux, et se recoucher aussitôt que leur maîtresse est satisfaite. C'est un bouillon, une limonade qu'elle voulait : la boisson apportée ne lui convient pas ; elle la renvoie, et quand on lui en apporte une autre, la fantaisie est passée. C'est du pain grillé, maintenant, qu'elle demande, ou quelque démangeaison à calmer d'une main officieuse, ou la pipe qu'il faut allumer, et les longues bougies de cire jaune qu il faut tenir d'une main, tandis que, de l'autre, on masque la lumière trop éclatante pour les yeux enflammés de lady Hester.

- 1^ soir venu, la châtelaine se lève et revêt ses orgueilleux haillons. Elle tient à honneur de porter une robe en lambeaux, un turban grossier en laine de Barbarie. Sur sa tète rasée elle place un tarbouch rouge. Entre le tarbouch et le turban, un mouchoir de soie — emprunté au costume des Arabes Bédouins, et qu'ils appellent keffeyah, — mélangé de jaune pâle et d'écarlate ; tantôt il s'attache sous le menton, tantôt on le laisse tomber le long des joues. Du col aux talons, un grand manteau de mérinos blanc (meshlah), garni, sur la poitrine, d'agréments en soie blanche. Cette ample et majestueuse draperie semblait augmenter encore la haute stature de lady Hester. Le manteau, venant â s'écarter, laissait voir une robe rouge (joobey) qui lui tombait jusqu'aux pieds ; en hiver, il était remplacé par une pelisse sous laquelle on entrevoyait une

robe blanche à bouquets (kombaz), maintenue à la taille par un châle ou une longue écharpe. Par-dessous tout cela, elle portait de larges pantalons en drap rouge, et des chaussons en étoffe jaune (mest), qui se confondaient avec ses pantoufles ou babouches de même couleur.

Ce costume, à beaucoup d'égards, est celui des Turcs opulents ; mais son ampleur permet aux femmes de le porter sans la moindre inconvenance. 11 était d'ailleurs, nous l'avons déjà dit, dans un état de délabrement qui excluait toute idée de prétentions à la toilette : — « Après tout, disait lady Hester, que signifient les recherches du costume? Mon manteau déchiré ne vaut pas six pence; mais ma valeur propre en est-elle diminuée le moins du monde?... Mahmoud, le sultan Mahmoud voudrait me voir; pensez-vous qu'il regardât à ces guenilles?... Quand je songe aux chiffons pour lesquels tant de femmes soupirent, et aux vaines ambitions qui les tourmentent, j'éprouve un immense mépris... Mon désir est de plaire à Dieu, et ce que je suis, en réalité, je le serais encore, mendiant au bord d'un chemin. Mon nom, d'ailleurs, est plus grand qu'il n'a jamais été. Je suis aussi connue dans l'Inde qu'à Londres et à Gonstantinople. Je tiens d'un de mes serviteurs, auquel l'a dit un Turc de Gonstantinople, qu'il n'y a pas, dans un rayon de vingt milles autour de la capitale musulmane, un petit enfant à qui mon existence ne soit connue. »

Une telle soif de célébrité suffît à expliquer bien des choses. Il ne faut peut-être pas chercher ailleurs le secret du rôle qu'a joué, se trompant elle-même et trompant les autres, la Prophétesse du mont Liban. Son orgueilleuse indépendance, son philosophique désintéressement , ses prodigalités sans raison, s'expliqueraient alors, — non plus par l'espoir sincère de conquérir une souveraineté

terrestre, — mais parle désir de marquer au nombre des contemporaines illustres. Elle voulait que la Syrie entière parlât de Syt (Sa Félicité, c'était le surnom qu'elle avait reçu), de sa générosité, de son pouvoir, de son influence protectrice.

Ceci l'entraînait à de folles dépenses... « Elle donnait, dit son biographe, avec toute la prodigalité des anciens rois d'Orient. Un pauvre homme avait- il vu sa maison détruite par l'orage ou le feu, elle envoyait des maçons et des charpentiers pour la relever. Une famille tombait-elle dans la misère, c'étaient des habits complets, des meubles, des chameaux et des mulets chargés de blé. Aussi thésaurisait-elle sans cesse, — non pas de l'argent, car elle en manqua toujours, — mais des approvisionnements de tout genre, des vêtements, des ustensiles, tout ce qui sert aux premiers besoins de l'homme. Dans ses vastes entrepôts, des lits, des couvertures, des tapis, pourrissaient amoncelés. Le vin se gâtait, les outils se couvraient de rouille. Des rames de papier mangé par les vers ou exposé à l'humidité se perdaient complètement. Ainsi des chandelles, des amandes, des raisins, du miel, du fromage, qu'elle entassait sans profit ; ainsi des charpentes qu'elle ne trouvait point â placer; les rats et la vermine en profitaient seuls. Dans tel grenier où personne n'avait mis le pied depuis trois ans, on entrait un beau jour, et l'on ne trouvait plus que débris, dévastation, ruine à grands frais préparée. »

Quand on adressait à lady Hester quelques observations â ce sujet, elles étaient accueillies avec le plus profond dédain : a Tout cela, disait-elle, ne vaut pas une de mes pensées. Si Dieu veut que tout cela soit remplacé, il m'enverra de l'argent, et, s'il ne m'en envoie pas, c'est que sans doute cette perte entrait dans ses desseins. Serais-je

confinée dans une pauvre chaumière avec quelques misérables vêtements pour me mettre à l'abri du froid, que je n'échangerais pas cette misère contre l'opulence de lord Grosvenor, du duc de Devonshire ou du duc de Buckingham ; ils ne sont pas maîtres de leur volonté ; donc leur richesse ne leur sert de rien. J'en ai vu, de ces Crésus, faire grand bruit et s'affliger pour une bague perdue, non pas, disaient-ils, pour les dix guinës que cela pmvait va loir, mais l'idée de perdre quelque chose les mettait aui champs. »

Souvent, néanmoins, cette munificence prenait un caractère d'ostentation ; car, tout en prodiguant l'or à des derviches, à des sheiks errants, lady Hester se montrait dure, et presque avare, à l'égard des paysans qui travaillaient pour elle. Ses présents, d'ailleurs, n'étaient pas toujours calculés sur l'utilité dont ils pouvaient être & celui qui les recevait, mais sur l'effet qu'ils produisaient au dehors. En somme, elle se ruinait : ce qui arrive fort souvent aux personnes éprises de fausse grandeur, et à l'orgueil desquelles pèse toute économie, toute prudence. Ses bons amis les juifs lui prêtaient de l'argent à trente et trente-cinq pour cent, et profitaient sans pitié des avantages que leur donnait sur elle l'irrégularité de ses payements ; usuriers et mendiants tour à tour, ils lui extorquaient d'abord, à titre d'aumône, ce qu'ils lui laissaient ensuite comme préteurs. La pension du gouvernement anglais ne servit bientôt plus qu'à payer des attermoiements onéreux. Un esprit aussi fier ne pouvait manquer de souffrir profondément quand les inévitables conséquences d'une telle conduite se faisaient sentir ; quand les créanciers devenaient pressants ; lorsqu'il fallait s'humilier pour obtenir quelque nouveau délai.

Aussi, par moments, lady Hester paraissait-elle ron-

gée de soucis : « Bien que son organisation, naturellement portée aux illusions, réagît fortement contre une écrasante réalité, nous dit le docteur M***, il y avait cependant pour elle des heures d'abattement, de poignant regret, où toute résistance eût été vaine ; heures plaintives, où son cœur lui-même semblait gémir. Elle était ambitieuse, et son ambition était refoulée ; elle aimait l'autorité absolue, sans contrôle, sans objection, mais elle sentait qu'avec la richesse elle avait perdu le talisman souverain qui fait accepter aux autres une domination aussi contraire à leur instinct. Ses habitudes de générosité, ses penchants magnifiques, lui restaient, cependant, et l'entraînaient encore. Pour se justifier à ses propres yeux, elle était amenée à se reporter vers un avenir idéal de puissance et de richesse. Sa vie se partageait entre des plans chimériques et des expédients qui palliaient à peine les misères du présent. Il y avait là un contraste ridicule qui n'échappait à personne, et dont ellemême avait conscience. Dans ce palais, où le superflu se trouvait en abondance, le nécessaire manquait la plupart du temps, et l'insouciance des serviteurs, à cet égard, ne permettait guère de dissimuler une si choquante disparate. 11 n'était pas rare de voir une esclave syrienne puiser l'eau d'une citerne avec une bassinoire, et apporter une théière qu'elle tenait par le goulot, à défaut de la poignée absente. »

On comprendra sans peine que les visiteurs européens ne fussent pas les très-bienvenus dans cet intérieur singulier. Lady Hester se refusait souvent à les recevoir, et plus souvent encore lorsqu'elle se trouva plus pauvre. Elle n'osait cependant pas toujours se soustraire à leur empressement, dont elle appréciait plus que de raison le côté flatteur. Puis, bien qu'elle méprisât souverainement les

livres et les faiseurs de livres, elle s'inquiétait de ce qu'on pouvait écrire à son sujet. On rencontre souvent cette inconséquence. Et enfin, plus que personne, elle avait besoin de parler. Parler était la moitié de sa vie. A défaut d'un autre interlocuteur, elle faisait venir le docteur M***; dont elle raillait volontiers l'humeur bénigne, la figure ébahie, les prudents conseils; mais qui, le cas échéant, écoutait au moins, sans souffler mot, ses interminables divagations, le récit de ses souvenirs plus ou moins infidèles, ou de ces rêves extraordinaires qu'elle semblait composer à plaisir, tant ils s'adaptaient merveilleusement à ses fantaisies éveillées.

Quand le prince Puckler Nuskau sollicita l'honneur d'être admis à Dar-Djooun, elle hésita d'abord à lui accorder sa demande, craignant qu'il ne constatât le dénûment où, peu à peu, elle était tombée : a Mais son livre, docteur, son livre ! s'écriait-elle... Il faut bien que je le voie, ne fût-ce que pour l'empêcher d'écrire, à tort et à travers, tout ce qui lui aura passé par la tête. .. D'ailleurs, n'est-il pas cruel d'être abandonnée ici, sans qu'aucun ami vienne jamais rompre ma solitude?... Quand je pense au temps où le duc de Buckingham, s'il m'avait entendue demander une glace, se serait précipité pour enlever aux laquais l'honneur de me servir... Et maintenant !... »

L'histoire de cette visite est assez amusante. Le prince était accompagné de serviteurs nombreux. Il traînait avec lui deux esclaves favorites : l'une, négresse d'Abyssinie; l'autre, également Africaine, et à peine nubile. Le prince se présenta d'abord seul, craignant d'enfreindre l'étiquette en menant ses maîtresses chez une femme du rang de lady Hesler. Il prit donc ses informations auprès du médecin, qui en avait déjà causé avec la capricieuse châtelaine. Celle-ci, affranchie de beaucoup de préjugés européens,

et pliant sa morale aux circonstances, ne vit aucun inconvénient à recevoir cette étrange visite : « Dans ce pays, ajouta -t-elle, il n'est pas de grand personnage qui ne voyage avec son harem, quand les circonstances le lui permettent; et, puisqu'aux yeux des musulmans le prince ne compromet nullement sa dignité en agissant ainsi, je ne vois pas ce que la mienne aurait à souffrir d'une tolérance égale à la leur. »

De fait, les serviteurs de lady Hester parurent fort peu surpris. Us considéraient les femmes esclaves comme un accessoire indispensable dans le bagage d'un gentilhomme, et parlaient de la shariah du prince, — shariah veut dire concubine, — aussi naturellement qu'ils eussent parlé de son épouse. Ce mot shariah n'entraîne aucune idée méprisante. L'empressement fut donc aussi grand, aussi respectueux que si la noire favorite du prince allemand eût été sa femme légitime, avec trente-deux quartiers de noblesse.

Mahboubeh (c'est-à-dire Aimée) avait dix-sept ans au plus, et sa peau ressemblait à du bronze doré. Ses traits étaient d'une régularité parfaite, et en somme il était difficile de ne pas la trouver jolie. Sa position incertaine, mais brillante, ne paraissait point l'éblouir, et l'ennui le plus découragé se peignait sur son immobile physionomie. Le docteur M***, chargé par lady Stanhope d'aller porter au prince une drogue qu'elle avait composée pour lui — encore une manie, fille de la solitude, — le docteur M***, disons-nous, le trouva sur un divan, à l'extrémité duquel était assise Mahboubeh, toujours triste et ennuyée. Tandis que les deux Européens causaient ensemble, elle s'endormit. L'autre petite négresse qui, portant le costume des Icoglans, était accroupie au bout de l'appartement, vint alors s'étendre sur l'ottomane à côté de sa compagne,

mais, en sens contraire, suivant un usage assez général en Orient, c'est-à-dire, la tête où l'autre avait les pieds. Une courte-pointe, jetée sur elles, laissait voir à ses deux extrémités ces deux jeunes visages, et le tout formait un tableau digne d'être esquissé par Wilkie.

Le prince ne se fit aucun scrupule de flatter les manies de sa célèbre hôtesse, et il eut auprès d'elle un véritable succès; en cela plus heureux que M. de Lamartine, pour lequel lady Hester professa toujours un très-médiocre enthousiasme. L'Altesse allemande, au contraire, se complut à lui ouvrir une nouvelle source de croyances bizarres, en l'initiant au polythéisme de certains littérateurs, parmi lesquels Goethe est le plus grand, Henri Heine, le plus nouveau. D'ailleurs, il épousa ses griefs contre l'Angleterre, et se montra comme elle un adepte enthousiaste de la philanthropie cosmopolite. De même qu'elle mêlait volontiers des travaux de tout genre, — s'occupant de la fabrication du beurre après qu'elle venait de construire une théorie administrative, — réglant les intérêts d'un pachalik, et tout aussitôt, préparant un breuvage pour quelque cheval malade, — creusant les idées d'un alchimiste et découpant un patron de tablier pour les femmes de chambre, — de même le prince, après lui avoir parlé philosophie, politique, mysticisme, lui prouva qu'il avait à cœur de donner lui-même à ses habits une coupe élégante. Aussi, quand il l'eut quittée après sa première visite, s'extasiait-elle sur sa jolie tournure, son beau teint, la forme bien entendue de ses vêtements. Brodant ce dernier texte, elle censurait les tailleurs de l'armée anglaise, qui font descendre la couture des manches tout droit sur la saignée du bras. « — Comment veulent-ils, ajoutait-elle, qu'un homme se remue et qu'il ait bonne grâce dans un vêtement si absurde? » Suivit un long raisonnement sur

*i8 LADY HESTEB-LUCY STANHOPE

rhabillemeiit des soldats français, défectueux encore, mais à un moindre degré. — « Il les rapproche du singe, mais du singe qui a vu le monde. . . Chez nous, au contraire, aucun art, aucune physionomie. . . Avez» vous remarqué que le prince est vraiment fort bien ? »

La physionomie humaine était un livre où lady Hester avait la prétention délire mieux que personne. Voici quelques fragments de sa théorie.

« Les rides autour des yeux et de la bouche sont de très-mauvais indices; les sourcils qui dessinent un demicercle et se rejoignent, ainsi que les sourcils trop droits et très-fournis, sont d'un augure défavorable; les meilleurs sont ceux qui tombent à distance égale sur la ligne du nez, formant comme les arches d'un pont. Des yeux longs et très-ouverts, que le rire illumine sans que le front se plisse, indiquent à la fois une destinée malheureuse et une grande duplicité de caractère. Les yeux en zigzag, les yeux chinois, sont pleins de mensonges. Les yeux inégaux et mobiles, un front bas et plat sont à redouter. .. — Remarquez bien, ajoutait-elle, que les rides dont je parle ne sont pas celles que la vieillesse creuse sur le visage, mais les rides naturelles et précoces : les rides en question se retrouvent sur une figure d'enfant, dès l'âge de six ou sept ans, soit qu'elle sourie, soit qu'elle pleure.

« Le pied doit être èvidé : le pied -bot, soit chez les hommes, soit chez les femmes, n'implique pas de dispositions fâcheuses; une marche pesante, et cette espèce de piétinement qui soulève la poussière autour de nous, sont décidément de fôcheux symptômes. De même pour une main toute d'une venue, large, écourtèe (sêumpy). La peau très-blanche ne vaut rien; la jaune pâle est celle qu'il faut préférer, pourvu que les veines se dessinent bien sur les bras et les poignets. Une voix aiguë ou fausse,

des doigts gauehes et maladroits, de mauvaises dents, une langue souvent chargée, des émanations désagréables» peuvent être regardés non-seulement comme de fâcheuses dispositions, mais aussi comme des indices rarement trompeurs et dont il faut se méfier... »

Elle croyait, nous l'avons déjà remarqué, à l'influence des étoiles : t Chaque étoile, disait-elle, gouverne deux êtres aériens, deux animaux, deux arbres, deux fleurs, dont les antipathies et les sympathies deviennent les mêmes, sous cette influence commune. Non frère Charles ne pouvait manger trois fraises sans vomir tout aussitôt. D'autres personnes, nées sous la même étoile que lui, auront bien la même répugnance, mais à un degré beaucoup moins fort. Cela tient à ce que son étoile était pure, et la leur imparfaite. Certaines gens éprouvent pour telle ou telle fleur le même attrait que les chats pour la valériane, auprès de laquelle ils aiment à s'asseoir et à ronronner.

« On peut naître sous plusieurs étoiles; on peut naître également sous une bonne étoile, et cette étoile se trouver en quelque sorte fêlée, de manière à ne produire aucun heureux résultat.

c Je suis comme H. Pitt, ajoutait-elle encore. Il me disait quelquefois : « Les pas de ce domestique blessent mon oreille; je ne puis le supporter près de moi. Renvoyezle à la ville, ou bien à Putney. » Antipathie d'étoiles. Mon grand-père l'éprouvait de même. Quand il était malade, par exemple, il ne pouvait tolérer près de lui que lady Chatham, et une espèce de femme de charge, autrefois reçue dans le monde. 11 envoyait alors tous ses enfants à Lyme-Begis,et son vieux précepteur lui-même, M. Wilson, devait quitter la maison. J'ignorais autrefois la raison de tout cela, mais en y repensant, je l'ai trouvée. Mon grand-

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père était né sous Mars et Vénus; lady Chatham sous Vénus, et aussi l'autre personne dont je vous parlais, bien que dans deux maisons séparées. 1

Venant à elle-même, elle racontait ses antipathies contre un cuisinier français qu'elle avait eu à son service. Irréprochable sous le rapport du talent, il ne lui servait rien qui ne lui parût amer et malsain. Elle le mandait alors pour lui jeter ses plats à la figure. Miss Williams, une jeune Anglaise quelle avait emmenée, lui inspirait une aversion de la même espèce : « Son étoile m'était si désagréable que je ne la pouvais supporter auprès de moi, pour peu que ma santé fût dérangée. Plusieurs fois, dans un état de transpiration, j'ai senti, à son approche, la sueur se glacer sur moi. Elle avait pourtant d'excellentes qualités, un attachement à toute épreuve et que je savais apprécier; mais, comme malgré moi, j'éprouvais le besoin de la tenir éloignée.

« La sympathie résultant d'étoiles similaires a des résultats quelquefois bien étonnants. A de très-longues distances, elle vous fait ressentir les joies et les douleurs des personnes que le destin a placées dans la même sphère d'attraction. A l'heure même où le duc d'York mourut, je me sentis couverte d'une sueur froide, et en proie au plus indéfinissable malaise. Je nepusm'empêcher dédire à miss Williams : — Quelqu'un se meurt quelque part, et je suis sûre que c'est un de mes amis. — Je lui fis noter ces paroles, sans y attacher trop d'importance. Quelque temps après, en rangeant un paquet de journaux : — Voici qui est singulier, me dit-elle; le jour et l'heure où, sans savoir pourquoi , vous vous trouvâtes indisposée , correspondent exactement à la date de la mort du duc d'York... — Eh bien, docteur, celan'esl-il pas extraordinaire? •

Et comme le docteur, plus étonné que convaincu, ne

prenait pas assez d'intérêt à cette étrange communication : « Grands dieux ! ajouta son impétueuse cliente, de quel air vous balbuties votre ou... ou...*..., justement comme si vous me soupçonniez de mentir!... Vit-on jamais pareil glaçon? »

En toute chose, elle arrivait,— très-sincèrement nous le croyons, — à remplacer la réalité par dos visions tout & fait chimériques. Ainsi s'était-elle imaginé que son oncle, pour la mémoire de qui elle professait une véritable idolâtrie, comptait des Arabes parmi ses ancêtres. Ainsi se vantait-elle que des hommes, et même des animaux, l'avaient reconnue à la voix pour la petite-fille de.Chathain ; entre autres un espion femelle que ce grand ministre avait fcit passer en Amérique pendant la guerre de l'Indépendance, et qui, sous forme de lettres d'amour, lui envoyait d'excellents rapports.

Ce souvenir la conduisante un autre, elle apprit au docteur que les deux meilleurs espions de Buonaparte, à Londres, étaient deux coiffeurs. « Un coiffeur , ajouta-t-elle, est rarement un homme sans intelligence. J'en dirai au* tant d'un cuisinier, qui doit nécessairement opprcndro par lui-même à modifier les règles de son art. 11 lui faut pour cela une certaine dose de jugement. * Cette indulgente manière de voir tenait à une prétention qu'avait lady Hester de rendre justice à chacun; aux plus humbles comme aux plus grands ; aux meilleurs et aux plus mauvais ; à Dieu et au diable. j « Oui, disait-elle, au diable luimême. Eût-il tous les vices qu'on lui attribue, encore faut-il savoir reconnaître sa beauté, s'il est beau ; ses talents, s'ils sont incontestables. Qui sait si, moi-même, je ne deviendrai pas diable à mon tour? Ru ce cas, mes vices vaudront mieux que les vertus de certaines gens... J'ai la l£te bonne, docteur; il Ta fallu pour résister aux flatteries

dont on m'accablait du vivant de mon oncle. Elles me laissaient aussi calme , aussi froide que vous me voyez maintenant. . . Qui se croit meilleur ou plus savant que moi risque fort de se tromper. J'ai de singulières dispositions à tout comprendre. N'est-il pas surprenant que je m'entende en cuisine, moi que l'on fouettait s'il m'arrivait de parler à un domestique?... On ne m'a point élevée pour pousser la charrue, ni pour être maçon ou forgeron, ni pour menuiser ou cultiver les jardins. Tous ces métiers n'ont cependant pas de mystères pour moi. »

Elle disait à peu près vrai, car autour d'elle rien ne se faisait autrement que par ses ordres. Elle surveillait la fabrication du pain, taillait le linge de ses domestiques, traçait la besogne à chacun, ne permettant guère à personne d'agir librement. Son jardinier hii faisant dire un jour, par une de ses femmes, que certain champ, bêché convenablement et sarclé, n'attendait plus que la semaille, on ajouta de sa part qu'il ne fallait pas songer à y faire venir autre chose que des fèves ou de la laitue. Sur ces derniers mots, lady Hester parut saisie d'une véritable indignation. « Dites au jardinier, répondit-elle, que lorsque je lui ordonne de bêcher, il doit obéir sans se demander à quoi ce travail peut être bon... Sait-il si je n'ai pas destiné ce champ à lui servir de sépulture?... Sait-il si je ne lui ai pas fait creuser ma tombe?... C'est folie à lui que de vouloir sonder le secret de mes volontés. »

Un bourreau n'est pas de trop pour faire prévaloir un despotisme pareil ; et lady Hester avait le sien, que l'Émir Beschyr lui prêtait officieusement. Cet homme, doué d'un physique effrayant, ne marchait jamais sans les terribles attributs de sa profession : le yatagan bien affilé, des tenailles, des menottes, des crampons de fer, etc., qu'il caressait et polissait avec tout le soin d'un petit-maître pour v

ses bijoux. Haraaadi, — c'était son nom, — n'était peutêtre que le semblant d'un exécuteur, et nous ne voyons pas que lady Hester ait jamais utilisé son apparente férocité ; mais sa vue et celle de deux énormes pals, bien entretenus devant la porte du château, suffisaient pour contenir les esclaves les plus indociles.

Le docteur trouvait tout cet attirail passablement compromettant : mais ses observations à ce sujet, — bien que faites dans un sage esprit de philanthropie, — ne changeaient point les convictions de « la Reine de Tadmor. » Persuadée à tout jamais qu'en Orient on est méprisé le jour où l'on n'est pas craint, elle appuyait ses raisonnements d'une multitude d'anecdotes fort curieuses dont l'Émir Beschyr, Bamaadi son bourreau, et Logmagi sondrogman, avaient été les héros. Toutes menaient à cette conclusion, que la fustigation, la torture, voire la mort, administrées à propos, domptaient seules l'humeur farouche et rebelle des musulmans. Elle citait encore — et sans trop de blâme — les accès nerveux de Mustapha-Pacha, qui, pour se calmer, et en guise d'antispasmodique, décapitait un prisonnier de temps en temps. Après quoi, tout â fait remis, il déjeunait, fumait deux ou trois pipes, et charmait son harem par sa joyeuse humeur.

Lady Hester, — sans être précisément arrivée à ce degré de sang-froid, — tâchait de se mettre au niveau de ces hommes sanguinaires qu'elle bravait en face avec une audace vraiment remarquable. Un messager envoyé par l'Émir avait cru convenable, avant d'être admis devant elle, de déposer à la porte le sabre et les pistolets dont il était armé. Une des femmes en ayant averti tout bas sa maîtresse, lady Hester fit donner ordre à cet homme de reprendre son attirail meurtrier, et lorsqu'il parut : — « Crois-tu donc, lui dit-elle, que j'aie peur de toi ou de ton

324 LADYHESTEU-LUCY STANHOPE.

maître? De ses armes ou de ses poisons, je ne me soucie pas plus que d'une figue sèche... Dis-le-lui de ma part... La peur est un sentiment inconnu pour moi... C'est à lui de trembler, et à/Ceux qui le servent. Dis aussi à l'Émir Khalyl (le fils de l'Émir Beschyr) que si jamais il franchit le seuil de cette maison, il mourra poignardé de ma main. . . De ma main, tu entends?... Je ne le ferai point fusiller par mes gens: je le poignarderai moi-même... oui, moi ! »

Le pauvre diable devant qui ces menaces étaient proférées tremblait de tous ses membres, fasciné par le regard de la redoutable Prophétesse. De retour auprès de l'Émir, il lui transmit fidèlement les paroles dont elle s'était servie. Celui-ci les écouta dans un profond silence, — aspira une énorme bouffée de tabac, — et se levant aussitôt, descendit dans ses jardins.

En supposant cette histoire tout à fait vraie — il n'est pas démontré qu'elle le soit — on peut expliquer de plusieurs manières l'excessive tolérance de l'Émir druse. 11 lui était interdit de sévir contre lady Hester, que les consuls européens — bien qu'elle mit souvent leur patience à l'épreuve — n'auraient pas manqué de protéger. De plus, elle avait dans le pays de nombreux amis; et par surcroît, elle passait pour sorcière. Trois bonnes raisons pour la laisser se livrer à l'intempérance naturelle de son humeur. — Après tout, on ne pouvait s'en alarmer tout de bon.

Le docteur M*** n'a pas suivi jour par jour l'existence à part dont il s'est constitué l'historien. Après avoir, comme nous l'avons dit, quitté une première fois lady Hester, il la revit au bout d'un an ou deux; mais, la trouvant de plus en plus dominée par les préjugés orientaux — médecine y comprise — il ne jugea pas convenable de rester auprès d'elle. En 1829, cependant, et après un

laps de temps assez considérable, il y revint, tout marié qu'il était alors, pour ne la plus quitter de longtemps. Bien souvent il eut à se plaindre d'elle; il eut surtout à regretter d'avoir amené sous son toit une femme dont les idées étaient plus rassises, et que lady Hester prit en horreur. Cependant, il ne sut se séparer de cette bizarre patronne que lorsqu'elle-mème, à bout de ressources pécu-» niaires, se vit forcée de le congédier.

Mais auparavant, il avait assisté à une sorte de longue et douloureuse agonie. Une affection pulmonaire minait ce corps robuste, usé déjà par les fièvres de la pensée, les angoisses de l'orgueil, les mille soucis de la pauvreté. Ce dernier mot n'est pas trop fort pour rendre la détresse pécuniaire qui tourmenta les derniers jours de lady Hester. Un certain Maâlem Homsy , — créancier de sommes primitivement assez faibles, mais que l'usure avait bientôt grossies, — ne pouvant être payé, adressa ses réclamations au gouvernement anglais. Lord Palmerston, — agissant ici comme il l'avait fait à l'égard de Brummell, — suspendit la pension, dont les arrérages furent appliqués au paye* ment de la dette criarde. Un tel procédé parut intolérable h la nièce de Pitt; et, sensible à cet outrage, elle y répondit par une lettre dont l'insolence calculée équivalait à l'abandon volontaire de tout secours ultérieur. Il eût été noble et grand de tenir en oubli quelques phrases inconvenantes, échappées dans un premier moment de colère à une femme dont la raison n'était pas parfaitement rassise. On trouva bon de la prendre au mot. Elle fut rayée de la liste des pensions, et réduite, pour vivre, à quelques misérables débris d'héritage, qui étaient loin de se réaliser comme elle voulait. Éteindre les dettes du passé devenait impossible. La petite-fille de Chatham, — la reine deTadmor, — fit banqueroute aux juifs de la Syrie.

Elle aurait pu tirer quelque argent de ses deux juments mystérieuses. Mais après les avoir appelées si longtemps à une tâche héroïque, elle eût craint de les voir profanées, et le bourreau reçut ordre de les immoler, en leur épargnant, autant que son art le lui permettrait, les angoisses de la mort. — « Il faudra, lui dit- elle, les tuer au milieu de la grande cour, et, s'il se peut, d'un seul coup de cimeterre... Hais auparavant, vous direz à chacune ces paroles: « Votre maîtresse vous aime. Elle ne veut point, faute de soins et de nourriture, vous voir dépérir dans son palais. Retournez donc au Dieu suprême, qui saura, en vous transformant , faire servir à ses desseins les éléments de votre être. »

Après le sacrifice, elle congédia le bourreau. Ses serviteurs libres, dont le docteur M*** régla les salaires, partirent l'un après l'autre. De sa nombreuse maison, elle ne garda que deux enfants, un porteur d'eau, le jardinier et ses deux suivantes. Ces arrangements pris, elle imagina de s'isoler plus complètement encore, en fermant toutes les issues de sa résidence, et d'attendre, dans cette prison murée sur elle, que Dieu lui vînt en aide en la rappelant vers lui. Les maçons arrivèrent, et de toutes les portes il ne resta qu'un petit guichet, justement assez large pour donner passage à un âne chargé d'eau. Pendant cet ensevelissement prématuré, la malheureuse femme était en proie aux plus vives souffrances. Un catarrhe affreux ébranlait sa constitution affaiblie, et ne lui laissait pas chance de survivre longtemps. Néanmoins elle espérait encore. Le jour approchait, selon elle, où ses ennemis seraient confondus, et le sultan vainqueur de tous ses ennemis; alors elle payerait ses dettes; alors elle aurait 25,000* (625,000 fr.) de revenu. « Et vous verrez, continua-l-elle, vous verrez, docteur, tous ces hommes qui

me négligent ou me méprisent venir humblement baiser la poussière de mes babouches. »

Les mêmes pensées se reproduisent, mais sous une forme nouvelle et touchante, dans une des lettres qu'elle écrivit au docteur M*** lorsqu'il l'eut quittée. On y verra combien elle était imbue des idées de l'Orient et de la poésie orientale.

c Un jeune seyd de mes amis, écrivait-elle, m'a raconté que, voyageant un jour parmi les solitudes de la montagne, il entendit l'écho d'un étrange bruit. L'oreille au guet, il avança du côté où ce bruit semblait naître. A sa grande surprise, il vit alors, dand un creux des rochers, un vieil aigle aveugle, et dont les plumes étaient tombées. Perché sur lui, un choucas rouge lui donnait la becquée. Le Tout- Puissant qui pourvoit ainsi aux destinées d'un aigle aveugle, pourquoi m'abandonnerait-il ? Quant au choucas, il a bien le droit de prendre en mépris mes ingrats compatriotes.

c Mes yeux, ajoutait-elle, sont bien malades, et cette lettre me coûtera plusieurs journées de souffrances. Je ne veux pourtant pas tous laisser ignorer combien je déplore qu'en vous attachant à moi vous ayez empiré votre situation dans ce monde. Que Dieu me secoure, et vous ne serez pas oublié. Mais ne vous inquiétez pas de moi, et, pour vous rassurer, pensez quelquefois à l'aigle aveugle.

c Nous devons nous confier en la bonté de Dieu, nous rappeler que tout est écrit, et ne pas nous permettre des lamentations ou des gémissements qui ne changent en rien l'irrévocable arrêt porté sur nous. Ne vaut-il pas mieux, d'ailleurs, comme tout bon musulman, accomph'r jusqu'au bout notre mission; demander aux vrais croyants un morceau de pain, et si ce pain ne vient pas, mourir tram quillement de faim* ce qui est une mort tout comme une

autre : qui sait? moins pénible peut-être. Mais ce qu'il ne faut pas, c'est agir contrairement aux inspirations de la conscience, de l'honneur, de la nature, de l'humanité. »

Voilà ce qu'elle était à de certaines heures. D'autres fois elle retombait dans ses chimères, et rédigeait pour les journaux de ridicules élucubrations. « Quelque jour, disait-elle au docteur en les lui adressant, je composerai un Manifeste qui fera, de tous côtés, ouvrir les yeux aux peuples surpris. »

On ne sait guère ce que furent les derniers moments de celte femme qui avait tant fait pour attirer les regards. Dans le cours de l'automne (1838) et l'hiver suivant» elle écrivit à plusieurs reprises pour demander une foule de bagatelles, des poteries, des lunettes, etc. Dans ses lettres, elle se plaignait beaucoup de ses domestiques, de leur paresse, de leurs petits larcins, etc. Fathoun était impertinente ; Zezefoun, aussi mal-apprise que jamais, abîmait ou égarait tout.

Les Druses s'insurgèrent et le pays fut bouleversé ; mais l'agitation politique ne pénétra pas, cette fois, dans le château si bien fermé de Dar-Djoun. La fteine de Tadmor était trop près de sa fin pour prendre part à la révolte, dont jadis elle eût été un des agents les plus actifs. Sa dernière lettre portait la date du mois de mai, et ce fut dans le courant de juin (1839) qu'elle rendit le dernier soupir, sans avoir laissé pressentir à aucun de ceux qui l'entouraient les ravages du mal qui achevait de la dévorer. Pas un Européen n'était auprès d'elle, et un factotum italien, qui lui arrivait de Livourne, apprit sa mort à Beyrouth. Le consul anglais de cette ville, M. Moore, et un missionnaire américain, qui s'y trouvait à cette époque, étaient allés à Dar-Djoun pour présider à ses funérailles. Elle fut enterrée dans son jardin, sous la même

IADY HESTER-LUCY STANHOPB. W9

pierre qui recouvrait déjà les restes de son protégé Loustauneau.

Le bruit courut, dans le temps, qu'elle avait été pillée et abandonnée par ses domestiques. Cela n'était point, et la meilleure raison qu'on en puisse donner, e' est que, depuis longtemps, elle ne possédait plus rien qui pût tenter la cupidité, — même celle de ces pauvres gens.

Malgré tout notre désir de rendre aussi fidèle que possible le portrait que nous avons entrepris d'esquisser, nous craignons que le lecteur ne demeure embarrassé du jugement qu'il doit porter sur une organisation difficile à définir. Il faut, pour la bien apprécier, se souvenir que lady Hester Stanhope appartenait à la même nation et à la même caste qui couvre de touristes ennuyés et bizarres les grands chemins de l'univers entier. Sir Kgerton Brydges, — l'auteur de Wathek, — lord Stacpoole, — et tant d'autres, parmi lesquels ou serait lente de citer lord Byrori, n'était le respect dû au génie, — peuvent servir à commenter, à expliquer leur excentrique compatriote.

Un enfant gâté dès sa naissance, habitué à des respects qu'il ne mérite pas, usant et abusant d'une richesse qui l'entoure d'esclaves adulateurs, se pervertit par degrés. Il prend pour une volonté supérieure les égarements de ses caprices sans frein ; il confond la forcé du caractère avec l'entêtement de l'orgueil ; il se laisse duper par les êtres serviles qui feignent de subir devant lui l'ascendant d'une intelligence d'élite. Ces illusions, ces mensonges le mènent, pas à pas, jusqu'à la folie. Lui-même perd la conscience exacte de ce qu'il est, de ce qu'il veut, de ce qu'il peut. Vous seriez tenté souvent de crier à l'imposture, lorsqu'il s'abandonne devant vous aux hallucinations de la vanité. Cet homme, pourtant, ne ment pas : il se trompe ; non pas tout à fait sans le savoir, mais sans pouvoir réai. 20

330 LADY HESTER-LUGY STAHHOPÏ.

gir contre le prestige dont il est la dupe quelquefois volontaire. Ajoutez à cet état d'insanité mentale, toute l'irritabilité, toute la susceptibilité aristocratique, le malaise intérieur qui accompagne et punit la paresse, l'absence d'un sens ferme devant lequel les vains paradoxes de l'imagination ne trouvent point grâce, et vous aurez le mot de ces monstrueuses excentricités qui étonnent, de temps en temps, les esprits plus sains et plus~timides.

Leur éclat singulier peut séduire ; il séduit surtout la jeunesse, éprise de poésie, que gênent et fatiguent les étroites conditions de la vie, la monotonie du repos routinier. Elle se laisse prendre à ces beaux dehors d'indépendance absolue, de passions assouvies, de curiosités satisfaites, de prodigalités grandioses ; il lui semble trèsbeau de pouvoir semer l'or et verser le sang, d'être obéie comme César, au-dessus des lois, comme Cartouche, de dommander à des pirates, comme Trelawney, de se donner enfin toutes les émotions permises et défendues, — depuis celle du joueur qui place un million sur une carte, jusqu'à celle du débauché qui parodie en ses jeux les infâmes amours d'Héliogabale ou de Tibère. Candide jeunesse, imagination trompeuse. Que l'âge vienne, que l'esprit se développe et mûrisse, qu'on prenne un par un ces types désordonnés et fougueux, on y trouvera autant de vraie grandeur et de vraie félicité, autant de supériorité réelle et de solide influence, autant de quiétude et d'intime sérénité que nous venons d'en constater chez la célèbre solitaire du mont Liban. Encore faudra-t-il déduire de ces dons providentiels la renommée dont nos Manfred de collège sont vainement altérés, et l'intelligence qu'ils n'ont pas toujours de cet ordre-là ; — somme toute, une existence digne de pitié, ridicule souvent, et mal* heureuse à coup sûr*

Peut-être un de nos lecteurs, — s'il est familier avec les œuvres nombreuses de la sculpture moderne, — aurat-il remarqué,— dans cette belle collection de médaillons où l'énergique ciseau de David (d'Angers) a fait revivre les figures que, selon lui, la postérité devait connaître, — une tête de femme, souriante et douce. Elle attire le regard, moins encore par le charme d'une physionomie angélique et la grâce inexprimable de sa pieuse sérénité, que par Fétrangeté de la coiffure et du costume. C'est, en effet, — nous l'imaginons du moins, — la première fois qu'une coiffe de mousseline à peine plissée, et un simple fichu, de mousseline aussi, croisé sans la moindre façon autour d'un buste de femme, ont eu les honneurs de la statuaire. Il est vrai de dire que ce bonnet, largement traité, rappelle un peu, de loin ( grâce peut-être aux préoccupations habituelles de l'artiste), celui que l'enthousiasme démocratique emprunta, vers la fin du siècle dernier, aux

232 AMÉLIÀ OPIE.

affranchis romains, lesquels le tenaient, par tradition, des pasteurs de la Phrygie; mais ce n'est qu'une ressemblance de caprice, et, en définitive, il ne s'agit ici que d'une coiffure de quakeresse. Peut-être la quakeresse futelle aussi tant soit peu républicaine, et, peut-être, sans cela, David (d'Angers) ne l'eût-il pas admise dans cette espèce de Panthéon, dont il fermait volontiers la porte à qui n'avait pas mérité d'y avoir place ; mais ceci, nous le saurons plus tard. Constatons seulement, dés l'abord, que l'original de ce médaillon appartint à la secte des Frères et Amis.

Avant d'y entrer, — avant de chercher dans les sévères pratiques de la religion l'oubli de vifs chagrins et le repos qu'elle n'avait pas trouvé dans le inonde, — cette belle quakeresse avait été poète ; elle avait écrit des romans ; elle avait goûté les joies de la renommée et savouré l'amertume des critiques ; elle avait eu un nom que le public mettait en regard du nom de miss Edgeworth, — et ce nom que nous nous souvenons d'avoir lu, en notre jeune temps, sur tous les catalogues de cabinets de lecture, c'était celui que nous venons d'inscrire en tête de ces pages : — celui d'Amèlia Opie. Aulour de ce nom, un moment revêtu d'éclat, l'obscurité s'était faite depuis longtemps, lorsque celle qui le portait a quitté la terre; et, chose rare, on ne voit pas que la noble créature ait eu, de cette espèce de trépas anticipé, le moindre regret. Elle était d'un trop pur métal, ses pensées allaient naturellement trop haut, pour se satisfaire de ce vain bruit soulevé autour « d'un romancier à la modo, » et elle avait vu, sans le moindre trouble, s'éloigner d'elle le flot inconstant de l'admiration publique. Sur la grève, à ses pieds, ce flot avait déposé en passant quelques amitiés dévouées, dont elle faisait plus de cas, qu'elle sut ne perdre jamais,

et qui constituaient à ses yeux, — nous en sommes bien convaincu, — le plus clair bénéfice de son éphémère célébrité, r Les ouvrages de mistriss Opie, — même alors qu'ils étaient attendus, commentés, discutés, comme le sont aujourd'hui ceux de Dickens ou de Thackeray, — n'ont jamais obtenu que des succès contre lesquels protestaient les hommes d'un goût sévère. Elle savait émouvoir, elle ne savait pas écrire. Elle était sympathique, elle n'imposait point. On l'aimait, on cédait au charme de cette riche nature, spontanément communiquée à des récits sans art. Ses contes, on les savait par cœur dès les premières lignes : ils n'avaient rien de neuf dans leur conception première, rien d'habile dans leur enchaînement, rien d'imprévu dans leurs péripéties. Pourquoi donc se Usaientils? C'est que, la page finie, on tournait la page, — non par curiosité, certes, — mais par entraînement. Les caractères étaient vrais, les sentiments vrais, le style vrai. Tout cela venait d'un esprit sincère et d'un cœur loyal. La maladresse littéraire laissait voir, sous la transparence de ses combinaisons, une pureté d'âme, une chaleur de bon vouloir, une candeur d'émotion qui peu à peu vous fascinaient et vous forçaient, tout en souriant parfois et parfois en haussant les épaules, à terminer le volume. Ainsi ont été dévorés, narguant les rigueurs des experts jurés et le dédain des dilettanti, le Père et la Fille, — fille séduite, père infortuné! — la Mère et la Fille, ■— le Frère et la Sœur, — l'Oncle et le Neveu. — Sans parler des Simples Contes, — le Retour du Soldat, — l'Orphelin, — la Tête de Mort, etc , naïfs récits, naïvement présentés, auxquels nos plus habiles romanciers pourraient emprunter encore, çà et là, quelques pages palpitantes, émanations sympathiques d'un cœur généreux. —

On l'y sent battre ; il leur a communiqué je ne sais quel don impérissable d'irrésistible fascination. Qu'on relise, si on la peut retrouver, cette lettre où une jeune fille, coupable d'infanticide, envoie ses derniers adieux à l'homme dont les séductions Vont perdue S et Ton" verra si nous nous exagérons la valeur de ces précieux fragments, dispersés, par malheur, dans des fictions dont la forme générale a vieilli. Les critiques d'Edimbourg, en 4806, comparaient mistriss Opie à Marivaux, et cette comparaison péchait par la base. Marivaux était un bel esprit; mistriss Opie, un beau cœur, si l'on peut s'exprimer ainsi. Épurez les œuvres de madame Cottin de quelques excentricités passionnées, — que la pruderie britannique n'admet pas, — vous aurez une analogie bien plus directe et bien plus fidèle.

Mais nous anticipons sur notre tâche, et peut-être la dénaturons-nous en discutant ainsi les ouvrages d'une femme qui ne fut écrivain que par hasard, et dont la vie. philosophiquement résumée, est bien autrement significative que celle de beaucoup de romanciers plus accrédités. Ce que nous voulons raconter aujourd'hui, c'est cette longue vie; ce que nous voulons analyser, c'est cette âme naturellement et vraiment haute, aspirant sans cesse au bien, disposée aux saines admirations, aux purs dévouements ; ce que nous voulons étudier, c'est cette prédisposition impérieuse qui tira mistriss Opie des voies toutes mondaines où tant d'attraits divers la pouvaient retenir, et fit d'elle, en dépit de tout, une sœur de charité protestante. Ce que nous aimerions à faire comprendre, c'est que cette sœur de charité fut en même temps un esprit dégagé de tous les préjugés étroits qu'une religion

1 U Frère et la Sœur; Simples comtes, t. ni, p. 218*222.

AMÉLIA OPIB. «55

mal entendue entretient au sein des Ames qu'elle prétend discipliner, et quelle asservit. Mistriss Opie, croyante et pieuse, n'en fut pas moins, toute sa vie, fidèle à des idées que Ton veut représenter comme dérivées de l'athéisme et inséparables de lui. Au moins égale, par l'intelligence, A la plupart de ces dévotes qui ont accepté, comme article de foi, la solidarité du trône et de l'autel, elle n'eut d'autre culte politique que celui de la justice et de la vertu ; elle ne sut jamais découvrir dans la Bible un enseignement monarchique, ni dans l'Évangile un code A l'usage des tyrans. Ce qui peut sembler étrange, mais n'en est pas moins vrçi, c'est qu'on doit lui savoir gré de cette bonne foi et de cette sagacité, bien plus rares de notre temps qu'on n'oserait se l'avouer.

Née en 1769, A Norwich, miss Àlderson était la fille unique d'un médecin de cette ville, renommé pour ses talents et sa bienfaisance. Généralement aimé, James Alderson, dont la charité active et dévouée empruntait un certain éclat A l'élégance de ses manières et A la remarquable beauté de sa figure, devint, pour sa fille, l'objet d'une sorte d'idolâtrie. Il en arrive souvent ainsi lorsque la mort précoce d'une femme et d'une mère vient changer l'économie habituelle de la famille. Investie, avant l'âge, d'une mission qui lui donne sur son père une sorte de tutelle, une fille unique, en pareille circonstance, voit se développer en elle ce dévouement particulier qui, d'ordinaire, est l'apanage de la jeune épouse. Il ajoute A sa reconnaissance, A sa tendresse, le plaisir tout nouveau de se sentir responsable et utile ; il détruit l'espèce de gène que toute subordination fait naître; il enlève au sentiment filial son caractère de dette acquittée, et lui donne l'initiative si attrayante du bienfait. Ce sont des relations nouvelles et nécessairement plus intimes; c'est la vie

anticipant sur elle-même ; c'est comme une floraison Mtive, accompagnée de sensations plus vives que celles du développement normal.

On a, contés par mistriss Opie elle-même, les souvenirs qu'elle avait gardés de sa première jeunesse. Ils attestent une imagination vive, excitable, accessible à des frayeurs et à des curiosités singulières. Les premières furent combattues avec succès par des soins éclairés. On donna aux secondes plus ample carrière que l'usage ne semble l'autoriser. Nous voyons avec étonnement la petite Amélia, conduite par ses parents eux-mêmes dans une maison de fous, entrer dans le cabanon d'une pauvre jeune fille, victime d'un désespoir amoureux. Quelques années plus tard, elle entend parler d'une aventure extraordinaire, dont elle veut, à toute force, connaître l'intéressante héroïne. Il s'agit d'une autre jeune fille qui, voulant suivre son amant, parti pour la Russie, a pris des vêtements d'homme, et s'est engagée comme matelot à bord d'un navire. En arrivant, elle a appris la mort de celui qu'elle allait ainsi rejoindre ; mais, se trouvant bien à bord, elle a persisté dans son déguisement, qu'un hasard seul a fait découvrir. Sur cet exposé de faits, Amélia et une de ses amies (toutes deux âgées de quinze à seize ans) veulent qu'on les mette en face de ce personnage étrange. Les amis auxquels elles s'adressent (et ce sont des quakers) trouvent cette requête fort simple. Les deux jeunes filles sont introduites dans un atelier où le matelot femelle, dans ses habits d'homme, gagne honorablement et prosaïquement sa vie au métier de tailleur. On peut croire que le désappointement fut rude. L'héroïne de roman avait de beaux yeux noirs, mais elle était à moitié folle, racontait mal sa merveilleuse odyssée, et témoignait un désir très-vulgaire de palper la montre et la chaîne d'or

AMÉLIA OriE. 237

que portait miss Alderson. Puis, quand on eut obtenu d'elle qu'elle reprit le costume de son sexe, elle avait une si étrange allure, arpentait la route à si grands pas, et gesticulait avec un tel abandon, que toute illusion de* vait s'évanouir en face d'une si brutale réalité.

Une autre curiosité de la jeune Àmélia, — celle-ci plus raisonnable, quoique tout aussi rare, à l'âge où elle la conçut, — fut celle qui la conduisit aux assises. Elle y prit pour les débats judiciaires un goût qu'elle n'a jamais perdu depuis, et qui, du reste, se conçoit très-bien chez un romancier. Cependant on ne peut s'empêcher de sourire quand on l'entend raconter qu'à seize ans elle s'en allait toute seule au tribunal, et se prévalait du bienveillant étonnement des magistrats pour se ménager une bonne place à côté d'eux. Pareils détails confondent les idées modernes de convenance et de réserve féminines.

La première cause qu'elle entendit juger eut ceci de particulièrement dramatique pour elle, qu'elle connaissait personnellement et l'accusé et le principal témoin à charge. Le premier était un des aldermen de Norwich, riche capitaliste, auquel on imputait des faits d'usure ; le second était un homme bien né, qui passait généralement pour l'obligé du riche alderman, et qu'on avait été surpris de voir déposer contre lui. Ce conflit entre deux personnages, tous deux entourés de la considération publique, avait quelque chose de particulièrement solennel; et on conçoit l'émotion qui saisit miss Alderson lorsqu'elle entendit deux témoins , en contradiction absolue , prêter tour à tour serment, devant Dieu, qu'ils avaient dit vrai : — « Un des deux était évidemment parjure, » s'écriet-elle, encore oppressée par ce lointain souvenir; — « et moi, j'avais vu se commettre là, sous mes yeux, ce crime horrible!... Je n'oublierai jamais l'angoisse dont je fus

258 AMÉLÏA OPIE

alors saisie, et ce qu'elle devint lorsque j'entendis exprimer autour de moi là conviction où Ton était généralement, que le faux témoignage venait de l'accusateur. D'un eôté je pouvais m'en réjouir, puisque l'accusé était de nos amis ; mais je connaissais l'autre. . . je le saluais ordinairement lorsqu'il passait sous mes croisées... Pourraisje, désormais, le traiter avec la même cordialité?... Hélas! je ne devais plus le revoir. On m'apprit le lendemain qu'il avait été trouvé mort dans son lit, et on avait tout lieu de penser qu'il s'était empoisonné. »

Un pasteur, que l'Église wallonne de Norwich avait fait venir de Flandre en 4753, fut le précepteur de miss Àlderson. C'était, comme beaucoup de théologiens protestants à cette époque, un homme fort instruit. Outre le latin, le grec et l'hébreu, il possédait parfaitement l'anglais, le hollandais et le français ; mais ses préférences étaient acquises à ce dernier idiome, et ce fut celui qu'il choisit pour l'enseigner à sa jeune élève. Elle parait lui avoir voué une reconnaissance et une amitié sincères, que n'altéra nullement sa mort volontaire, en opposition avec le dogme chrétien ft .

Norwich, qui parait depuis avoir déchu de son importance commerciale, était, avant le début de la première révolution française, une ville prospère; les relations sociales s'y étaient rapidement multipliées. Miss Alderson brillait dans les salons, — à un âge où les jeunes filles n'y paraissaient guère, — et par sa fraîcheur de jeunesse, et par l'agrément de son esprit, et aussi par ses talents de musicienne. Elle chantait les ballades du temps avec un

1 Cet infortuné se nommait Bruckner. Il avait publié une Théorie du système animal, et, sous un nom supposé, des Critiques sur les Diversions de Purley. U se déroba, par le suicide, à une sombre tristesse que lui causaient les approches graduelles du vieil ftge.

rare sentiment de la mélodie et de l'expression, et plusieurs témoignages contemporains font foi de l'admiration qu'elle inspirait.

Survinrent bientôt des événements politiques qui, en ébranlant le monde, devaient porter atteinte à la prospérité de la petite ville marchande. Ils furent salués avec enthousiasme par les patriotes anglais, et le docteur Àlderson était du nombre. Des sociétés politiques, à l'imitation des clubs français, se formaient sur tous les points du royaume. Celle de Norwich se distingua par son activité à solliciter des réformes qui, toutes, ont été depuis réalisées, malgré l'hostilité manifestée contre leurs promoteurs par le gouvernement d'alors : l'abolition de la traite, le rappel des actes de Corporation et du Test, la réforme parlementaire, etc., etc.

Âmélia ne pouvait demeurer étrangère aux préoccupations paternelles. Son goût pour les arts, — pour la poésie, la scène, la musique, — et ses succès de salon ne fermaient point sa jeune âme à des inspirations d'un autre ordre. On s'en assure en la voyant, à Londres, en i 794, se préoccuper tout autant des procès politiques que des intérêts de sa jeune renommée littéraire. Elle suit avec enthousiasme les représentations où mistriss Siddons se fait applaudir; elle se lie avec la famille Kemble, non sans quelque arrière-pensée d'avenir dramatique; mais elle assiste fidèlement aux séances du tribunal où comparaissent les accusés de haute trahison : Horne Tooke, Holcroft, etc. Elle voit Godwin à sa résidence de Somers-Town; où elle trouve ce philosophe bien poudré, chaussé de pantoufles de maroquin toutes neuves, en habit vert et gilet rouge; elle visite chez elle mistriss Siddons, et admire l'éminente tragédienne donnant le sein à un bel enfant nouveau-né; elle va de là chez la jolie mis-

240 AMÉLiÀ OPIE.

Iras Incfabald (l'auteur de Simple Histoire) , qui compose en ce moment même une petite comédie pour laquelle Sheridan doit lui compter 200 £ (5,000 fr.), et pourtant « la comédie n'aura pas plus de soixante pages! » Au travers de toutes ces courses, racontées avec détail à son père, nous trouvons une scène du temps, qui le peint, et que nous voulons extraire en l'abrégeant :

... De là, nous nous faisons conduire dans les magasins de Daniel-Isaac Eaton. A peine étions-nous entrés, qu'arrive un jeune homme de tournure distinguée. H nous regarde et nous le regardons; mais, le soupçon étant à Tordre du jour, je n'adresse la parole à mistriss Eaton que lorsque ce jeune étranger s'est mis lui-même à causer avec B... Je lui dis alors que la curiosité m'amène chez elle, et que j'arrive de Norwich, cette ville de sédition... A ces mots ses yeux brillent, elle me questionne. Le jeuue étranger se tourne de mon côté : « Vous i venez de Norwich? » et le voilà me questionnant aussi : « Connaissez-vous Charles Mardi? etc., etc. » En cinq minutes, nous voilà comme de vieux amis. Le voyant sur un pied d'intimité avec mistriss Eaton et sa charmante fille, comment avoir peur de lui? Bref, nous fraternisons si bien que mistriss Eaton ferme sur nous la porte du magasin et nous avance des sièges. — Ah çà, qui donc est cet étranger?— Patience, on vous le dira... — Il arrivait d'Ecosse, était au fait de tout» et connaissait les plus grands personnages. Je lui demandai où était lord Daer, et pourquoi il n'était pas au nombre des membres arrêtés f . t Lord Daer, me dit-il en souriant, a manqué d'éner- « gie et s'est laissé dominer par les instances de sa mère el « de ses sœurs, femmes d'ailleurs supérieures. Le jour de l'ar- « restation même, j'avais reçu une lettre de lord Daer, qui me « promettait d'être avec nous s'il le pouvait, et le soir même

1 Membres de la « Convention écossaise des Délégués, » association de réformistes, qui tendait à s'établir peu à peu comme Convention nationale. (Lire les procès de Muir, Palmer, Skirvmg, etc.)

« une antre lettre pour s'excuser de n'être pas venu, lady t Selkirk étant très-malade. — Mais, dit M. Eaton, je croyais « qu'il vous avait cautionné. — Oh ! non, » répond 1 étranger : et de plus belle, nous nous regardons, cherchant à savoir qui • vous ■ pouvait être. Il ajouta que le ministère n'avait pas osé en venir aux dernières extrémités vis-à-vis des gens qui possédaient en Ecosse une certaine influence : « Us n'ont pas osé « s'attaquer à lord D...,et quant à moi, s'il m'avaient fait con- « damner et envoyer à Botany-Bay, toutes mes relations se set raient levées comme un seul homme. » Ici, je me hasardai à dire que lord Daer aurait dû ne tenir aucun compte des résistances de sa famille, si charmantes que pussent être sa mère et ses sœurs. 11 répondit « que j'avais raison, et que lui-même avait fort bien su passer par-dessus des obstacles du même ordre : que, du reste, les femmes démocrates étaient rares, et qu'il aimerait à me faire connaître deux charmantes patriotes d'Edimbourg, tout à fait à la hauteur des circonstances, malgré leur sexe... » Bref, il ajouta plusieurs choses qui, de plus en plus, excitaient ma curiosité; et il prit congé,— après nous avoir dit que, selon lui, la règle du vrai patriote était celle-ci : « Sans espoir de vivre, sans peur de mourir, •— nous laissant sous le charme de sa parole enthousiaste. Quand il fut parti, mistriss Eaton nous dit que c'était M. Sinclair, le neveu de sir John, le même qui a été arrêté, jugé, et acquitté.

Cette époque d'agitation, où semblait se préparer une lutte terrible, où les patriotes anglais avaient tout à craindre, où les plus courageux envisageaient déjà la pénible nécessité de s'expatrier, où le docteur Àlderson et sa fille se préparaient à passer en Amérique, cette époque était restée, dans la mémoire de mistriss Opie, le moment de sa vie d'où elle datait ses plus attrayants souvenirs. Sur une feuille de papier retrouvée après sa mort, et tout récemment écrite de sa main défaillante, sont tracées les réflexions suivantes :

Mi AMÉLIÀ OPIE.

De ce trou solitaire d'où Gowper prenait plaisir à regarder le monde *, ce n'est pas le inonde tel qu'il est que j'aime à contempler, c'est le monde tel que je lai vu jadis. Mes souvenirs de 4794 me sont chers entre tous. Je me souviens du battement de cœur que j'éprouvai lorsqu'on m'annonça que je pourrais suivre les procès de Hardy, Home Tooke et Thelwall ; que j'entendrais les premiers orateurs de l'Angleterre; que je verrais comparaître k la barre les plus hautes notabilités *, et que de l'issue qu'auraient ces grands débats dépendaient les plus grands intérêts de la chose publique, le salut à venir et la prospérité de la nation tout entière. De leur issue ma destinée aussi dépendait. Dans le secret de mon cœur je savais que si l'accusation de haute trahison était admise, ma ville natale, objet particulier des rancunes du Pouvoir, serait légalement décimée et soumise à un régime de terreur; que certains de nos amis seraients réduits à émigrer, et que mon père, très-certainement, voudrait partager leur sort...

Cos sinistres anticipations ne se vérifièrent pas. La foudroyante éloquence d'Erskine et la mordante ironie de Horne Tooke désarmèrent l'accusation. Le premier mit impunément sur la sellette la Chambre des communes, qu'il représenta « préparant pour la Couronne les actes d'accusation, comme un légiste d'Old-Bailey. » Le second arracha des éclats de rire aux juges eux-mêmes. Le bon sens du jury ne voulut pas fléchir sous la pression que l'autorité demandait à la terreur publique ; et, disons le bien haut, ce bon sens sauva Pitt lui-même, qui, poussant à bout son système de rigueurs, eût précipité les catastrophes dont il voulait préserver son pays. Aujourd'hui que

1 'Tis pleasant, from the loophole of retreat,

To look on such a World.

* Pitt, Sheridan, lord Camden, le duc de Richmond, déposèrent en effet dans ce fameux procès.

l'histoire a prononcé définitivement son verdict^ tout en rendant justice à l'énergie du ministre, elle réserve son approbation « à ces dignes citoyens, à ces honnêtes jurés » qui maintinrent l'intégrité des lois et refusèrent leur concours à des mesures dangereuses pour la liberté. Leur délibération, dit-on, ne dura que six minutes. Ces six minutes ont peut-être donné un siècle de vie à la vieille monarchie anglaise.

Revenons à miss Alderson. Son procès aussi est gagné. Au lieu de partir pour l'Amérique, elle reste à Londres, ou du moins elle y revient sans cesse, toujours préoccupée des succès de mistriss Inchbald, et rêvant la gloire dramatique. Elle y est encore en 1706. Elle voit, à son levant, le soleil républicain de la France ; elle croit & Taurore de la république anglaise, et, se rappelant ce qu'a coûté la révolution qu'elle admire, elle frémit en songeant que peut-être des destins pareils inaugureront en Angleterre l'ère libératrice. Elle est sous le coup des récits que lui font, de Paris livré à la Terreur, quelques voyageurs consternés : « Faudra-t-il, demande-t-elle à une de ses amies, faudra-t-il acheter, au prix des horreurs et des périls qu'a subis la République, sa grandeur et son éclat actuels? Ce sera un moment terrible. Puissé-je l'aborder avec courage ! Mais je recule, je l'avoue, et je recule uniquement à cause des liens chers à mon cœur, et qu'il me faudra briser, des amitiés qu'il faudra perdre, des dangers où je verrai ceux que j'aime, des luttes où s'engageront, ennemis acharnés, des êtres qui me sont chers à titre égal. Devant ces prévisions mon cœur s'effraye. Hais qui oserait m'assurer qu'elles sont chimériques?... »

L'année suivante, au milieu de ce tourbillon du inonde où elle est entraînée, elle rencontre l'homme qui devait dira son mari. La mention qu'elle fait de lui pour la pre-

244 AMÉLIA OPIB.

mière fois, dans sa Correspondance, est assez curieuse. Il faut songer, en lisant ce qui suit, que miss Alderson a vingt-huit ans, qu'elle a vécu librement dans un monde où toute question était abordée avec un sang-froid philo* sophique assez exceptionnel ; quelle a élè en correspondance régulière avec cette libre penseuse. Mary Wolstonecraft, mariée au libre penseur Godwin. Ceci dit, nous citons :

Eh quoi ! dites-vous avec impatience, toute une grande page, et pas un mot sur l'état de son cœur... Patience, mon amie. Je vais bientôt commencer, et je n'en finirais pas de longtemps si je voulais traiter avec détail ce sujet qui vous intéresse; sachez seulement que mon état est des plus comiques. Pour malheureuse, je ne le suis pas; au contraire, tout me sourit. Et si les jouissances de vanité, que je bois à longs traits chaque jour, ne me portent pas trop au cerveau, je rentrerai à Norwich plus heureuse que jamais. M. Opie (mais motus là-dessus) s'est déclaré amoureux de moi presque aussitôt après mon arrivée ici. Par principe, j'ai usé envers lui de franchise complète ; je lui ai dit ma situation, et je lui ai fait connaître l'état de mon cœur. 11 m'a déclaré qu'il n'en persisterait pas moins, au risque de son repos, et comme il Ta dit, il persiste, et je n'ai pas le cœur de lui refuser ma porte. N'est-ce pas abominable? Il y a plus, si je n'étais certaine que mon père repousserait non pas seulement cette alliance, mais toute alliance qui le séparerait de moi, il y a des moments où voulant être femme et mère, m'assurer pour toute la vie un compagnon qui ait la pleine intelligence de mes projets et qui les approuve, et aux travaux duquel je prenne intérêt, je me sens capable de rompre toute sorte de liens, d'abandonner le cercle trop étendu et trop aristocratique où je vis maintenant, et d'épouser un homme que son génie a promptement tiré d'un rang obscur pour lui donner, en quelques années, la renommée et la richesse. Mais quand ces pensées me viennent, c'est que mon esprit se porte on ne peut mieux,

et cet état de santé parfaite n'est pas de ceux où on demeure longtemps. A propos, j'allais oublier de vous dire par quelle séduction M.Opie m'a le plus complètement étourdie. Il prétend que si ridée de quitter mon père me répugne trop, il consentirait de grand cœur à venir vivre avec nous. Quelle tentation pour moi 1 pour moi qui sens l'amour filial primer en moi, et de beaucoup, toute autre affection.

John Opie, le prétendant dont il est question, était en effet un jeune peintre dont les débuts avaient fait grand éclat. Il avait une manière à lui, et cette manière, ce parti pris un peu violent, ce démenti donné à la tradition, furent salués comme des symptômes de génie. Une partie de l'effet qu'il produisit fut dû à une tentative que l'on a vue de temps en temps se renouveler. 11 peignait des sujets vulgaires sur des toiles énormes, donnant ainsi aux tableaux de genre la dimension et l'importance des tableaux d'histoire. Sa peinture était, relativement à celle de ses contemporains, — de Reynolds et de Hoppner, par exemple, — solide et large, mais dépourvue d'attrait, de distinction, d'élégance. Sa brutalité relative lui fit quelques années de vogue. Elle le rapprochait de la nature, dont le maniérisme efféminé des émules d'Opie semblait devoir de plus en plus altérer la notion juste et vraie. En atténuant les types afin de les poétiser, ils les dénaturaient. John Opie, en exagérant leur vérité, semblait leur rendre la vie. D'ailleurs il était lui-même, et cette originalité chez un peintre national caressait l'orgueil britannique. Il fut donc convenu, jusqu'à nouvel ordre, que John Opie avait du génie, et si cette erreur eût duré, John Opie serait mort* comme Hoppner, — qui certes ne le valait pas, — avec 150,000 £ (3,750,000 fr.) de fortune.

Tel était cet artiste sorti des rangs du peuple (il avait pour père un charpentier), reconnu à dix ans pour une.

246 AMÊLIA OPIE.

sorte de « prodige, » — mis en relief par le poëte satirique Peter Pindar (Woolcot), — et qui, à vingt ans, avait vu son atelier tellement encombré d'amateurs, qu'il demandait à ses amis, en riant, a s'il ne ferait pas bien d'installer à sa porte une pièce de canon pour disperser la foule de visiteurs qui lui rendaient tout travail impossible. »Cet enthousiasme, cette affluence n'eurent qu'un temps ; mais il en avait sagement profité pour assurer, autant qu'A était en lui, son bien-être à venir. Par malheur, un premier mariage, imprudemment contracté, l'avait réduit à la triste nécessité du divorce, et, bien qu'il eût tout fait pour combler les lacunes de sa première éducation, il lui était resté, le malheur aidant, quelque chose d'abrupt et d'incorrect, toléré par ses amis, goûté par quelques natures spéciales, mais déplaisant pour la masse indifférente, qui s'inquiète seulement des dehors, et les veut au même degré de poli. Histriss ïnchbald, la fine et subtile observatrice, disait que Y « extrême naturel » de M. Opieétaità la fois son plus grand charme et son plus vilain défaut.

Gomment furent vaincues les résistances de là belle Amèlia? Comment s'améliorèrent les chances de son franc et rude adorateur, ces chances qu'elle évaluait elle-même à une sur mille? — On s'en doute, les deux caractères étant connus, et quand on a éprouvé l'ascendant d'une indomptable persévérance sur les volontés vacillantes d'une enfant gâtée, comme l'était certainement miss Alderson. Elle revint à Norwich complètement décidée à ce mariage, dont l'idée la faisait sourire quelques mois auparavant. Mègoïsme paternel y apporta moins de résistance qu'elle ne l'avait craint, et au printemps de 1798, elle revint à Londres avec son père, pour y devenir, le 8 mai, la femme de John Opie.

Ceci décida sa vocation littéraire. Elle n'avait jusque-là

que joué, pour ainsi dire, avec le talent dont ses amis la complimentaient, rimé des vers de société ou quelques ballades dont la musique devait être composée pour elle. Ses plus sérieux travaux avaient été malencontreusement dirigés vers la composition dramatique, dont elle ne pénétra jamais les secrets assez vulgaires. Une fois mariée, elle vit dans l'essor donné à sa plume le moyen le plus naturel et le plus honorable d'ajouter à l'aisance fort restreinte de son ménage. Son mari, loin de l'en détourner, Ty conviait, et par son exemple et par ses conseils. Il aimait, dans l'intervalle de ses travaux, à lire des romans, goût frivole qu'on a connu à plus d'un homme sérieux. En revanche, il avait horreur du monde, des soirées, des visites : — « Nous ne nous querellons guère que là-dessus, » écrit quelque part sa femme, plus sociable et plus acquise au monde. — De plus, travailleur assidu , il souffrait impatiemment le spectacle de l'oisiveté. 11 encouragea donc, autant qu'il était en lui, les dispositions littéraires de mistriss Opie, et c'est à lui, pour une bonne partie, que sont dus ces ouvrages qui ont doublé, après en avoir reçu le reflet, la gloire du nom qu'il lui avait donné.

Father and Daughter 1 , le premier roman reconnu par mistriss Opie, parut en 1801 . Son vrai début, toutefois, est antérieur, car, jeune fille encore, elle avait publié, sans la signer et sans qu'elle fit le moindre bruit, une autre fiction : les Dangers de la coquetterie *. Sa seconde tentative fut plus heureuse. La critique eut à compter avec la vogue obtenue par Father and Daughter, vogue assez populaire pour que ce < conte moral, » — ainsi l'intitula modeste-

* Le Pire et la Fille.

* Voir la Bibliothtca britatmica de Watts.

948 ANÊLIA OPIE.

ment mistriss Opie, — après avoir été un drame français, devint un opéra fort couru à cette époque et encore aujourd'hui fort estimé des connaisseurs: YAgnese, de Paër. Malgré l'enivrement de ce premier triomphe et les éloges accordés à un recueil de ses poésies , qui furent éditées immédiatement aprè3 (1802), on voit, par les correspondances intimes de mistriss Opie, qu'elle éprouva une sorte de terreur en se voyant ainsi, tout à coup, en possession d'une célébrité inattendue. Nature simple, gaie, affectueuse, toute d'intérieur, ce brusque essor lui donnait le vertige, et, à vrai dire, ne la charmait guère. Elle jouissait avec moins de scrupule et moins de gène de la renommée de son mari. Malheureusement cette renommée était en décadence. L'atelier du peintre, envahi naguère, était désert maintenant; et, justement à l'heure où la mode se déclarait en faveur de mistriss Opie, son mari se trouvait sans travaux commandés, près du doute cl du découragement. Ce fut dans la vie de l'artiste un moment critique, et c'était en effet une épreuve redoutable. Il en sortit, cependant, à force de persévérance et de travail, et aussi, disons-le, grâce à la bénigne et salutaire influence de son aimable et digne moitié. Le respect qu'elle conservait pour lui, l'affectueuse admiration dont elle ne cessa jamais de l'entourer, lui furent de puissants auxiliaires. Il ne céda pas, comme tant d'autres, aux inspirations énervantes de la mauvaise fortune. Il se roidit contre elle et la dompta. Malheureusement sa vie s'usa dans celte lutte cruelle, et, lorsqu'il en eût dû recueillir les fruits, il mourut, encore plein d'avenir.

Avant ce triste dénouaient d'un hymen heureux et bien assorti, se place le premier voyage que mistriss Opie ait fait en France. Or, parmi les séductions que nous offrait le récit de sa vie, la moindre n'a pas été l'espoir de re-

tracer, d'après elle, le tableau que Taris lui offrit à deux grandes époques de l'histoire contemporaine. Il lui a été donné de voir la capitale de la France, d'abord au milieu des pompes du Consulat, en 1802, puis en 1829, et aussi en 1830, le lendemain de l'explosion révolutionnaire d'où devait sortir, dix-huit ans plus tard, la République. Ne sera-t-il pas curieux de comparer les impressions que ces tableaux si divers produisirent sur cette âme sincère et cet esprit distingué ?

En 1802, — dans cet intervalle de paix qui suscita un si vif et si passager enthousiasme, — les Anglais se précipitèrent en France avec une sorte de frénésie, surtout les Anglais appartenant aux opinions que la Révolution française avait trouvées sympathiques. On ne démêlait pas en* core, — bien qu'une médiocre sagacité eût suffi pour cela, — les tendances naturelles de l'immense autorité dont le premier Consul s'était fait le centre. On l'acceptait, lui, sous cet étrange aspect que quelques historiens contemporains, — mystificateurs effrontés, ou dupes incompréhensibles, — s'amusent encore à lui donner, et comme la i personnification, » le c symbole » du principe démocratique finalement victorieux et consolidé. C'est à ce titre qu'il vit hanter ses salons par les principaux représentants des idées libérales en Angleterre, soumis à son prestigieux ascendant. Us ne se fussent pas agenouillés sur les degrés du trône impérial; mais ils se pressaient sans scrupule aux levers d'un parvenu, fils de la Révolution, créateur d'une famille de républiques, et dont Tépée, un moment rentrée au fourreau, menaçait encore et les monarchies absolues et les castes oligarchiques du continent. C'est ainsi que s'expliquent les empressements de Fox, et d'Erskine, et de tant d'autres libéraux anglais, hôtes fort déplacés, à coup sûr, dans le palais où s'élaborait le futur

empire. C'est ainsi que mistriss Opie put céder, sans trop violenter sa conscience, à l'espèce de mirage exercé par la fortune de Buonaparte.

John Opie, lui, ne pensait qu'aux magnifiques collections du Louvre. Là était le but de son voyage. 11 constata seulement , par une plaisanterie d'artiste , le changement à vue qui s'opérait en France. Sur les murs des faubourgs, en arrivant à Paris, nos voyageurs avaient trouvé de tous côtés, écrite à la craie, cette inscription de la veille : Indivisibilité de la République. Opie effaçait volontiers la seconde syllabe du premier mot ; et, en effet, en 1802, la République, bien qu'existant encore de nom, était certainement ce qui se voyait le moins en France.

Les regards étaient tournés ailleurs. Ils se concentraient sur l'homme qu'on eût dit marqué du doigt de Dieu, tant il avait rapidement franchi les distances, brisé les obstacles, comblé les abîmes , rempli le monde du bruit de son nom, et couronné son front pâle d'une fulgurante auréole.

Mistriss Opie était au Louvre, absorbée dans la contemplation d'un chef-d'œuvre du Poussin, quand l'occasion s'offrit de jeter un premier coup d'œil sur le héros des campagnes d'Italie.

J'entendis quelqu'un dire près de moi, raconte»t-elle*, que le premier Consul allait monter en voiture pour se rendre au Sénat conservateur. « Ah ! si je pouvais le voir ! » m'écriai-je, et fort heureusement en français. Un des gardiens de la galerie, s'avançant aussitôt : « Eh bien, mademoiselle, me dit-il, suivez - • moi, vous le verrez. » Je ne pris pas même le temps d'avertir mes compagnons, et j'allai tout droit où me conduisit cet

* Tait's Magazine, vol. IV, 1831.

AHÉL1A OPIF. 251

homme. Traversant sur ses pas plusieurs galeries et plusieurs salons, j'arrivai dans une salle basse qui donnait sur la place du Carrousel. Là, des dames assises près d une fenêtre me firent place, très-obligeamment, lorsque mon guide leur eut demandé cette grâce pour « une étrangère anglaise. »

11 n'y avait pas de temps à perdre. Le cortège se formait déjà. Le carrosse de Buonaparle, attelé de huit chevaux bais, était à la porte du palais. Il y fut rejoint par celui des deux autres consuls,. Gambacérès et Lebrun, que traînaient six chevaux noirs. Bientôt après parut le corps d'élite, les gardes du corps, et la troupe des Mameluks. Rustan, le Mameluk favori, était à son poste, attendant son maître. Le bruit augmentant près de la porte annonça que le premier Consul approchait, et j'attachai mes regards de ce côté, pour l'entrevoir au passage, avec une obstination presque douloureuse... Mais il sauta dans sa voilure avec une telle prestesse que pas une de nous ne le vit. Rustan grimpa derrière non moins vite, et le cortège partit aussitôt. C'était, je l'avoue, un spectacle saisissant. Je trouvais» cependant qu'il n'égalait pas, en grandeur et en majesté, le détllé processionnel de notre monarque et de sa suite, lorsqu'il se rend à la Chambre des Lords pour ouvrir ou proroger le Parlement.

Or, ce matin-là même, quelles visions ambitieuses devaient flotter devant les yeux de Napoléon ! Pour la première fois, comme Consul à vie, il allait ouvrir la session du Sénat. 11 venait de faire un premier pas bien décisif vers le pouvoir despotique. 11 avait mis à l'épreuve son irrésistible ascendant; il s'était fait déférer une dictature illimitée pour toute la durée de son existence; et il avait enfin constaté publiquement que le noble exemple et la splendide abnégation de Washington étaient à jamais perdus pour lui... Cependant, à ce moment-là même, où cette carrière si brillante semblait être à son apogée» je ne me souviens pas de l'avoir entendu saluer par une seule acclamation. Les témoignages de l'affection populaire manquaient à cette pompe d'un caractère triste et rude. La foule ne se pressait pas autour du carrosse* et lorsque, le cortège parti, je me retirai de la fenêtre* ce fut, en somme, avec une

impression très-nette de profond désappointement; je n'avais pas vuBuonaparte, à la vérité, mais il me manquait encore autre chose : l'expression attendue de la sympathie populaire.

En rentrant dans les salles du Musée, mistriss Opie y trouva son mari en conversation réglée avec un gentleman arrivé Tavant-veille des Pays-Bas où il voyageait en famille. C'était Charles-James Fox, devant qui, par ordre d'en haut, s'ouvraient toutes les collections encore interdites au public, et grâce a qui mistriss Opie put contempler tout à son aise la Transfiguration, ce chef-d'œuvre de Raphaël. Le jour suivant, Fox lest faisait diner , en nombreuse compagnie , rue Richelieu , dans le même hôtel et la même salle où vingt -neuf ans auparavant, lui, Fox, avait soupe avec le célèbre duc de Richelieu, dont il était l'hôte 1 .

L'ambassadeur du sultan était, à cette époque, une des curiosités do Paris. Mistriss Opie le rencontra dans un rout diplomatique, et tout naïvement, comme elle l'avait vu faire, manifesta le désir de lui être présentée. Ce personnage, qui ne parlait ni anglais ni français, après quelques phrases cérémonieusement échangées par interprète, en était venu a s'expliquer au moyen de signes, lorsque M. Opie vint brusquement mettre (In à cette causerie embarrassante : a — Venez, dit-il à sa femme, venez voir le général Kosciusko!... » L'ambassadeur fut aussitôt dé-

1 Bien peu d'anncîes après, mistriss Opie allait, chez le sculpteur Nollekens, contempler le masque de Fox, qu'on venait de mouler sur nature après sa mort. Elle trouva ce masque entre celui de la duchesse de Devonshirc, l'intrépide amie du chef des whigs, et celui du William Pitt, son antagoniste le plus acharné. Ces rapprochement* frappants pour les imaginations poétiques, se retrouvent à chaqu page dans les Souvenirs de mistriss Opie.

AMÉLIÀ OPIE. 2»

laissé, sans la moindre cérémonie, pour le dernier héros de la Pologne, dont mistriss Opie était idolâtre, et dont elle avait chez elle un portrait... hélas ! très-peu ressemblant.

Il n'était guère au-dessus de la taille moyenne, nous dit-elle ; il avait les pommettes saillantes, et ses traits n'offraient, d'ailleurs, rien de distingué, à l'exception de ses yeux que je trouvai beaux et remplis d'expression. Les couleurs de la santé brillaient sur son visage. Son front s'abritait sous une perruque bouclée de cheveux châtains, et ceci à mon grand regret. J'aurais tant voulu voir la noble cicatrice qui le sillonnait! Du reste, son attitude était imposante, son accueil prévenant, sa physionomie animée. Et nous fûmes charmés que l'obligeance de lady*" chez qui nous étions, nous permit de lui adresser la parole. 11 parlait anglais aussi bien que nous, et avec un ace nt très-pur. Gomme nous lui manifestions quelque étonnement de le trouver si familier avec notre langue, il nous dit qu'il l'avait apprise en Amérique. Le son de sa voix était extraordinaire, mais peu agréable. N'importe ; c'était Kosciusko que nous entendions, et ce ne pouvait être ni sans un vif intérêt, ni sans une satisfaction profonde. Le temps a effacé de ma mémoire les détails de cette conversation ; mais comment oublierais-je ce qui suivit?

Dans le cours de cette soirée, debout à * quelque distance du héros, je le contemplais avec attention, et, parlant de lui à quelqu'un des assistants, j'opposais, je crois, son patriotisme sans tache à la loyauté, déjà si suspecte, du premier Consul. Tout à coup, traversant le salon, il vint à moi : c Je suis sûr, me dit- il, que vous parliez de moi, et je voudrais savoir ce que vous en disiez. — Je n'oserais vous le répéter, répondis-je. — Est-ce donc si peu obligeant? — Adressez-vous, pour le savoir, à qui m'écoutait. » Mon interlocuteur l'ayant mis au courant, il me remercia du ton le plus pénétré : • J'ai une faveur à réclamer de vous, ajouta-t-il. On me dit que vous écrivez. Je voudrais vous inspirer quelques vers. Un quatrain i. 22

suffira, pourvu qu'il soit de vous et que j'en sois le sujet. Voulez-vous me faire ce plaisir? »

t Je lui répondis que je n'improvisais guère, et que, sur un sujet pareil, je me le permettrais moins que jamais, voulant, en pareil cas, faire de mon mieux. « Soit, répliqua-t-il, j'attendrai votre bon plaisir. » Je ne revis Kosciusko qu'une seule fois avant de quitter Paris. Mais la première fois que l'anniversaire de sa naissance fut annoncé dans les journaux, j'écrivis sur ce sujet quelques strophes, que je lui fis tenir par un tiers.

Encore fallait-il voir Buonaparte. Quitter Paris sans l'avoir approché n'eût pas été d'une touriste anglaise. Enfin l'occasion s'offrit. C'était une revue au Carrousel, et des amis s'entremirent pour que mistriss Opie, dont la vue n'avait pas une très-longue portée , pût s'installer à une des fenêtres basses des Tuileries donnant sur la place. Un concierge obligeant fit mieux encore. 11 permit à nos curieux (Fox en était) de se tenir sur le seuil d'une porte intérieure ouvrant sur l'escalier des Tuileries. De là ils virent les officiers généraux franchir les degrés qui les menaient chez le maître. Parmi eux, on leur signala Eugène Beauharnais, remarquable à son casque entièrement doré. Puis, le moment venu, une avalanche de brillants uniformes se rua sur ces degrés de marbre, « jadis arrosés du sang des Suisses, » et parmi eux descendait un petit homme pâle, dont le profil rappela sur-le-champ à mistriss Opie la figure de lord Erskine.

Mais, ajouta-t-elle, encore que mon voisin, me poussant légèrement du coude, m'eût dit : C'est lui! je ne compris pas sur-le-champ que j'avais Buonaparte en face de moi. Cette idée ne me vint qu'au moment où je le vis debout et seul, sur le seuil de la porte. Le moment d'après il était à cheval, et passait lentement sous la fenêtre qui nous était assignée. Tandis que je le contemplais avec une attention fiévreuse, mes nerfr

AMÉLIÀ OPIE. 255

(remblaient. Je faisais un incroyable effort pour graver en ma mémoire chacun de ses traits si nettement ciselés, si puissamment caractéristiques. Je comparais, non sans admiration, ce petit chapeau tout uni, sans autre ornement qu'une petite cocarde tricolore, cet habit bleu, pur de toute broderie, avec les casques resplendissants et les uniformes ruisselants d'or des officiers qui paradaient à sa suite.

La revue s'achève avec tous les épisodes connus de ces sortes de cérémonies militaires. Buonaparte sourit au défilé du corps d'élite, déjà désigné dans sa pensée comme devant former la Garde impériale. En lui souriant, il souriait à sa fortune. Il donne un sabre d'honneur à un des soldats; il reçoit l'humble pétition d'une vieille femme, et la remet, sans y jeter un coup d'œil, à quelqu'un de sa suite. Il ôte son chapeau pour essuyer son front ardent. Pas un geste de ses mains, pas un pli de ses lèvres n'est perdu pour cette femme, qui saura plus tard, et dès demain, juger froidement le « héros de Lodi, » mais qui, d'ici là, se laisse complaisamment aller au prestige...

Je ne pouvais parler, dit-elle; je m'étais trouvée, par un effort sur moi-même, sous le charme de l'enthousiasme que jadis Buonaparte m'avait inspiré, et je me sentais frémir de la tête aux pieds, dominée par l'émotion à laquelle je m'abandonnais de parti pris.

Cet enthousiasme durait encore quelques jours après. Dans un riche hôtel de la Chaussée-d'Antin, habité par Laetitia Buonaparte, où mistriss Opie accompagnait par hasard la belle Maria Gosway, elle aperçoit, sur un guéridon, le buste du premier Consul. Il est représenté le casque sur la tête, et, bien que flatté par le ciseau complaisant du statuaire, il rappelle à notre voyageuse ce galbe si

parfait dont elle admirait les contours dignes de la sculpture antique. Peu à peu, perdue dans sa contemplation rêveuse, et ne songeant pas qu'elle peut être vue, elle laisse sa main caresser mollement cette belle tête de marbre. Tout à coup un rire étouffé part derrière elle. Elle se retourne. . ., et se trouve en face d'un bel ecclésiastique, souriant et poudré, qui lui avait été nommé peu d'instants auparavant. C'était l'archevêque de Lyon, l'oncle de Buonaparte, celui qui allait s'appeler le cardinal Fesch. Sa promotion était alors sous jeu, et il en était question dans une lettre qu'il venait de montrer, avec force rires et force gais propos, à la charmante Gosway. Mistriss Opie, cependant, on bonne Anglaise qu'elle était, prise d'un vif remords et d'une irrésistible confusion, s'élança, tout courant, hors de cet hôtel maudit où elle venait de commettre un si étrange breach of décorum : encore avait-il un caractère d'apostasie politique-, car, bien peu de jours auparavant, assise sur le boulevard avec ses compagnons de voyage, elle leur fredonnait un hymne révolutionnaire 1 :. Tombez, tyrans, tombez!.... en anglais, cela va sans le dire.

Après avoir vu Hasséna, dont les boucles d'oreilles l'étonnent; après avoir applaudi Talma, qui jouait alors le rôle de Gain dans la Mortd'Abel, et dont la voix surnaturelle la fit frissonner quand il répondait à la terrible interpellation de Jéhovah, mistriss Opie revint en Angleterre, « bien heureuse, dit-elle , de se retrouver derrière les blancs rochers qui font au sol natal comme une ceinture immaculée. » Elle y reprit paisiblement sa vie de labeurs domestiques et de devoirs remplis avec zèle. En 1804, elle publiait Adeline Howbray (Mother and Daughter), dont le second volume était recommandé par la Revue d'Êdim-

1 FêU, tyrants, fall!..

AMÉL1A OPIE. 257

bourg 1 , comme « renfermant peut-être les pages les plus pathétiques, et les plus naturelles à la fois, qu'on puisse rencontrer dans toute la série des romans anglais. » En 1806, parurent ses Simples Contes, qui lui valurent, des mêmes juges, des éloges plus mêlés de restrictions; éloges d'ailleurs très-sincères et dont la justesse doit, ce nous semble, trouver une garantie dans le discernement dont le critique usait en faisant ses réserves.

En 1807, John Opie, succombant à des fatigues excessives, vit ses forces diminuer rapidement, et, malgré les soins assidus que la sollicitude de sa femme et de sa sœur multipliaient autour de lui, leur fut inopinément enlevé, le 9 avril, à l'âge de quarante-six ans. Le lendemain, ses restes allaient prendre place à côté de ceux de Joshua Reynolds.

Le Ciel ayant refusé des enfants à mistriss Opie, elle dut, ramenée à ses premières affections par la ruine de toutes celles qui leur avaient succédé, les concentrer sur son père. Jamais, du reste, elle n'avait laissé s'affaiblir les liens sacrés qui les unissaient; elle était restée fidèle au culte de ses jeunes années, et la tendresse de son mari avait eu plus d'une fois à se plaindre de l'attrait qui, chaque année, l'éloignant de lui, la ramenait à Norwich. Quand l'heure de la séparation finale eut sonné, rien ne put la retenir à Londres, où cependant elle avait formé des relations précieuses de toute manière, et où son mérite, ses talents, Ja considération justement acquise à sa vie, marquaient sa place dans le meilleur monde.

On a d'elle un second volume de poésies, publié en 1 808; et, en 1809, elle faisait paraître les Discours sur la peinture, prononcés par son mari, comme professeur de

* 1806. — Art. xix.

l'Académie royale 1 . Ces leçons, précédées d'une Notice biographique écrite par la veuve du célèbre artiste, devinrent l'occasion d'une souscription à laquelle prirent part avec empressement les plus grandes dames de l'aristocratie. On leur sait gré, en lisant les lettres qu'elles écrivirent à mistriss Opie dans cette délicate circonstance , de la franche cordialité qu'elles lui témoignent; et Ton voit que l'humble femme de l'artiste, écrivant elle-même pour vivre, n'en avait pas moins su conquérir et garder, par la dignité de sa vie autant que par la supériorité de son esprit, un rang qui la mettait de pair avec les plus hautes étoiles du ciel aristocratique.

Bien qu'elle* eût atteint, à l'époque où elle devint veuve, un âge qui semble exclure l'idée d'un second hymen, il résulte des correspondances dépouillées par l'auteur de sa biographie* qu'elle eut à rejeter plus d'une tendre et honorable sollicitation. Hais il n'était pas probable qu'on obtint d'elle le double sacrifice de ses habitudes et de ses souvenirs. Elle ne vivait plus que pour son père, ses amis et son art. Sous l'influence calmante de la vie de province, son talent ne devait pas se développer; il. s'épura. Elle le prit plus au sérieux; elle lui donna un emploi plus grave que par le passé; elle le voulut plus utile, plus moralisateur. C'est dans ce nouvel esprit qu'est conçu son roman publié au printemps de 1812 (the Temper); dans cet es* prit encore sont écrits les Contes de la Vie réelle (Taies of real Life), 1813, dont le premier, LadyJane et lady Anne, est égal, sinon supérieur, à tout ce qu'elle avait fait de mieux.

Ce fut dans le cours de cette année sinistre et mèmo-

1 En 1801, du 16 février au 9 mars suivant.

* Cecilia Lucy Brightwell.

rabie qu'elle se rencontra pour la première fois avec madame de Staël, à une soirée où la célèbre exilée avait convié l'élite de la société anglaise. Wilberforce, Mackintosh, Romilly, Erskine, y assistaient. Corinne, trônant au milieu d eux, y célébrait les vertus royales de Bernadotte, auprès duquel elle Tenait de passer quelque temps; mais il lui était difficile de faire partager à un auditoire anglais son enthousiasme suédois. Mistriss Opie nous raconte à ce sujet une historiette caractéristique. Madame de Staël faisait circuler une miniature de Charles-Jean, et cette miniature, qui servait de texte aux commentaires flatteurs de l'éloquente improvisatrice, vint enfin aux mains de sir Henry Englefield, un dilettante du temps. Il la contempla longtemps et avec la plus scrupuleuse attention, l'exposant aux rayons d'une torchère chargée de bougies; et, après mûr examen, lorsque madame de Staël attendait de lui quelque complaisant écho à ses éloges passionnés : « Cet homme, murmura très-distinctement sir Henry, cet homme ressemble à un mouton féroce... » Sur quoi, poussant un cri de surprise indignée, Corinne lui enleva des mains le royal portrait et le quitta brusquement.

A cette même réunion et après ce comique incident , mistriss Opie vit paraître un inconnu de petite taille, fort simplement vêtu, et dont l'attitude modeste semblait attester la condition médiocre. La maîtresse de la maison, cependant, aussitôt qu'elle l'eut aperçu hésitant sur le seuil d'une porte encombrée, se précipita au-devant de lui et lui fit l'accueil le plus respectueux. Cet inconnu, que l'on traitait de a Majesté, » n'était autre, en effet, que le roi des Pays-Bas, dépossédé de sa couronne, et attendant en Angleterre un retour providentiel qui la lui rendit. U n'attendit pas longtemps; mais il ne devait pas conserver jusqu'à sa mort tons les bénéfices de la restauration

980 AMÊLIA OPIE.

qui allait le ramener sur le trône. Une bonne moitié de ses États lui a été enlevée depuis, et le roi des Pays-Bas, comme chacun sait, est devenu le roi de Hollande.

Les lettres écrites par mistriss Opie en 1814 renferment quelques détails et quelques appréciations assez curieuses sur la visite des Souverains-Alliés, et les dispositions d'esprit où ils trouvèrent le Prince-régent, alors à l'apogée de sa très-légitime impopularité :

... Nous sommes allés, hier (8 juin 1814) chez Franklin, le marchand de fruits, dans Pall-Mall, pour y attendre l'arrivée de l'empereur, etc... qui ne sont pas encore arrivés aujourd'hui, du moins que je sache. Jugez de notre désappointement. Franklin, qui a ses entrées à Carlton-House, racontait que le Princerégent a grand'peur de voir son palais attaqué ; si grand'peur que, sous prétexte de garde d'honneur, il y a caserne un détachement de blues. Ses nerfs sont dans un état déplorable. Il ne veut pas aller au-devant de ses royaux visiteurs! non pas même descendre l'escalier du palais, ni se montrer sous aucun prétexte. Samedi dernier, il sortait en voiture par la porte de gauche ; mais, à la vue de quelques personnes qui s'y étaient groupées, il a fait arrêter, orcionné qu'on fermât cette porte, et il a essayé de sortir par la droite. Dans l'intervalle, la populace s'était aussi portée de ce cété. Il a manœuvré de même, fait encore fermer cette porte, et il est sorti par les derrières du palais. Ceci montre à quel point son système nerveux est ébranlé. Il est vraiment malheureux pour lui qu'il perde cette occasion de représenter. Car, quel que soit, au demeurant, son mérite, il a celui de faire à merveille les honneurs de son pays et de sa cour. Du reste, il ne peut s'en plaindre qu'à lui-même; mais je n'en veux guère moins à sa femme qu'à lui. Celle qui, pour venger ses griefs personnels, ameute tout un peuple contre son époux, manque, elle aussi, à ses devoirs, et, à tout prendre, l'un vaut bien l'autre '.

1 Les mots soulignés sont en français.

Le Prince- régent alla cependant au-devant des monarques étrangers ; mais il prit soin de les faire entrer à Londres par une route où, primitivement, ils ne devaient point passer. Un aide de camp du prince de Wurtemberg mentionna cette circonstance devant mistriss Opie : — Eh ! s'écria-t-elle naïvement, c'est qu'il avait peur. — a Oui, reprit en riant l'officier prussien, il avait peur, c'est bien vrai. »

Si le peuple anglais faisait peur au Prince-régent, il prodiguait en revanche son enthousiasme aux monarques alliés. L'empereur Alexandre, surtout, était devenu l'objet de la plus ridicule idolâtrie; et mistriss Opie, sans trop tenir compte des traditions de sa jeunesse, raconte avec une admirable candeur comment elle se laissa prendre à cet éphémère engouement. Elle se trouva un beau jour à la porte de l'hôtel Pulteney, — où logeait le Czar, — amadouant et soudoyant un constable farouche, qui refusait de l'admettre dans l'antichambre de Sa Majesté moscovite. Une pièce de deux schellings attendrit ce terrible cerbère, et il ferma les yeux sur l'entrée furtive de l'intrépide curieuse dans une pièce où elle trouva installées dix autres filles d'Eve, possédées du même démon qu'elle. Toutes attendaient l'empereur; toutes voulaient le voir, le toucher...

Enfin, il arriva de Carlton-House. Nous nous rangeâmes en ligne pour lui laisser passage au milieu de nous. 11 portait un uniforme rouge (le nôtre) et un ruban bleu (le nôtre aussi). Son front est chauve, sa chevelure claire, son teint blond et d'un vif éclat, se? yeux bleus, son nez largement aplati, avec un drôle de petit bout, arrondi en bouton ; sa bouche est très-petite, ses lèvres sont minces..., (nous passons quelques lignes du signalement). Enfin, c'est l'empereur de toutes les Russies !... Je vous

S(tt AMÉLIÀ 0P1B.

ai dit que nous nous étions mises en ligne ; et moi, simplette, je croyais y rester, mais mes compagnes ne l'entendaient pas ainsi. Elles se jetèrent autour de lui : Tune lui prit une main, une seconde lui saisit l'autre, et je commençais à ne plus trop savoir où cela s'arrêterait. Pour ce qui me regarde, ridée de ce contact viril commença par m'effaroucher un peu ; mais « on apprend vite à hurler avec les loups, » et enfin, au moment où il allait nous échapper, je lui pris le poignet ; toutefois, une mouche serait sortie vivante de ma timide étreinte. Une dame qui m'avait déjà parlé, et que je connais de vue, se tourna vers moi et me dit : Comme il a la main douce .'...

Il nous plait de supposer que quelques-unes de nos lectrices ressentiront, comme une assez dure leçon donnée à leur sexe, ces aveux d'une prude et honnête Anglaise. Hais, pour nous porter garant que le progrès des idées a rendu désormais impossible le retour de ces extravagances épidèmiques , il nous faudrait oublier bien des choses qui ont passé devant nos yeux..., et qui nous ont soulevé le cœur.

Une bonne scène de ce temps de folies remet en notre mémoire la belle Caroline Lamb, que ses relations avec lord Byron, la brouille éclatante dont elles furent suivies, et le roman satirique l où elle prétendit se venger, ont si dèplorablement compromise. Mistriss Opie la rencontra un soir chez lady Cork. Blucher est invité ; Blucher est le lion de la soirée. Hais Blucher ne paraît pas ; la maîtresse de la maison s'attriste à vue d'œil. Lady C. Lamb propose, pour tuer le temps, de jouer des charades. L'expédient est adopté; mais, après une première épreuve, on ne retrouve plus lady Caroline. Tandis qu'on s'inquiète d'elle, un joyeux hourra retentit dans la rue et sur les escaliers

1 Glenarvon*

AMÉLIA OPIB. 263

de la maison. Le front delady Cork s'épanouit. Enfin voilà Blucher ! Un valet ouvre la porte : Le général Blucher ! (Mouvement marqué de curiosité...) Parait, en grosse redingote militaire, et la tête coiffée d'un immense chapeau à retrous6is... la charmante espiègle qu'on cherchait en vain de tous côtés, depuis dix minutes. Un instant après arrive son oncle, un vieux général connu pour très-avare ; complétant ainsi sa plaisanterie, elle le charge de payer aux valets la gratification qui leur est due pour leurs hourras trompeurs et le zèle de leur complicité.

On peut s'étonner de voir, dès cette époque (1814), s'annoncer le changement qui s'opéra dans les idées religieuses de mistriss Opie. Pour se l'expliquer, il faut savoir que, dés sa jeunesse, elle avait eu des relations d'amitié avec quelques membres éminents de la Fraternité des Quakers : la famille Gurney, Elisabeth Fry, etc. Us suivaient de l'œil, dans le tourbillon de la vie mondaine, cette âme candide et pure, dont ils avaient apprécié les mérites et dont ils connaissaient la trempe. De temps à autre, une calme et persuasive remontrance, d'insinuants conseils, quelques remontrances affectueuses et graves rappelaient à leur amie qu'elle ne devait ni trop compter sur la passagère faveur des salons, ni trop s'attacher aux enivrements des succès littéraires. Ces avertissements, ces conseils étaient donnés avec la double autorité du bon exemple et de l'affection éprouvée. Ils parlaient au cœur autant qu'à l'intelligence de mistriss Opie, et à ce qu'il y avait de meilleur dans l'un et dans l'autre. Jusqu'alors elle avait pratiqué, par tradition, et sans trop d'examen ni de zèle, les devoirs du culte, tels qu'ils lui avaient été enseignés. Elle était avec ses parents, avec la plupart de ses relations, de la secte dite Unitaire. En 1814, elle cessa tout à coup de compter parmi ses adeptes, et, — sans vou-

loir s'engager encore définitivement à faire partie de la communauté qui répondait le mieux à ses instincts, — sans rompre avec les habitudes de sa vie, dont quelques-unes étaient incompatibles avec les régies assez strictes imposées aux disciples de Penn, — elle suivit leurs offices religieux, écouta leurs prédications, se laissa peu à peu pénétrer de leurs idées. La transformation ne fut complète, cependant, qu'une douzaine d'années plus tard.

Dans ce laps de temps, elle publia de nouveaux contes (Taies of the Heart) en 1818 ; Madeleine, son dernier roman, en 1822 ; et, parvenue à cette triste époque de la vie où commencent à s'éclaircir autour de nous les rangs des fltnis de jeunesse, elle vit s'éteindre le poète Hayley (une des célébrités du temps, bien oubliée aujourd'hui), mis- Iriss Inchbald, et bien d'autres encore, parmi lesquels il ne faut pas omettre Priscilla Gurney, dont elle voulut consacrer la mémoire par des vers où se manifeste l'enthousiasme de la croyance qu'elle allait embrasser l .

Cependant elle hésitait encore, et, avec tous les scrupules dune conscience vraiment timorée, elle soumettait ses doutes à celle qui était peu à peu devenue sa mère spirituelle. Mistriss Fry s'appliquait de son mieux à déterminer cette àme irrésolue, et enfin,— toute incertitude cessant, — elle mit soudainement en pratique les dogmes auxquels sa conviction était acquise. Elle raconte elle-même, dans une lettre à mistriss Fry, qu'un beau jour (le !4 février 1824), un gentleman étranger s' étant présenté chez elle, elle lui parla c le simple langage, » ce qui veut dire qu'elle le tutoya, sans autre préparation. « J'ai toujours continué depuis, et avec tout le inonde, sans éprouver

1 Priscilla' s Grave :

There is a spot in life's vain scène, etc.

AMÊLIA OPIE. 265

le moindre embarras, et, tout au contraire, avec un si grand calme, une satisfaction si réelle, que je me tiens pour assurée d'avoir pris le bon parti... » Sa réception dans la communauté eut lieu, sur sa requête préalable, le 11 août 1825. Mistriss Opie avait alors cinquante-six ans. La même année lui enleva son père, à qui, depuis la mort de son mari, elle s'était absolument dévouée. Elle berça de cbants religieux les dernières heures du vieillard moribond, et il s'endormit aux sons de cette voix aimée, les yeux éblouisdes visions célestes qu'elle évoquait ainsi autour de lui.

Désormais vouée aux bonnes œuvres pratiques, mistriss Opie ne trouvait que dans une bienfaisante activité les consolations réclamées par l'isolement que la mbrt faisait autour d'elle. Tour à tour maîtresse d'école, sœur hospitalière, visiteuse de prisons, ou mêlée à ces manifestations collectives que provoquent sans cesse, en Angleterre, les besoins vivement ressentis de la réforme sociale, politique et morale, nous voyons, dans les lambeaux de son journal quotidien, comment elle savait se multiplier pour être utile.

Après avoir mentionné un traité moral du Mensonge sans toutes ses formes, qu'elle avait publié en 1823, et qui, promptement répandu jusqu'en Amérique, réalisa tout le bien que mistriss Opie en pouvait attendre, nous n'aurions plus qu'à terminer en quelques mots le récit de cette vie désormais pleine et close, si, comme on le pourrait penser, elle s'était absorbée tout entière dans le dévouement individuel et la charité privée. Ni le bien ni le bonheur ne se racontent longuement. Hais, — ainsi que nous l'avons fait pressentir plus haut, — quelques-uns des y souvenirs de mistriss Opie, postérieurs à l'époque où elle passa de la vie mondaine à la vie religieuse, reflètent des i. 23

scènes et des portraits qui appartiennent en quelque sorte à l'histoire contemporaine. On nous permettra de nous y arrêter.

Chez elle, en effet, la prédominance de l'idée religieuse pouvait modifier, mais ne pouvait pas détruire tout ce qu'il y avait d'éminemment social : les ardeurs d'imagination, les sympathiques entraînements, la curiosité, le besoin de voir et de savoir. Ces penchants survécurent en elle à la jeunesse, qui, d'ordinaire, en a le monopole. Us amenèrent mistriss Opie à Paris, dans Tété de 1829. Elle venait voir ce qu'était devenu, après vingt-sept ans écoulés, ce théâtre révolutionnaire où elle avait laissé la république nominale du Consulat, où elle allait trouver la légitimité restaurée. Cette seconde visite dura cinq mois environ. Notre voyageuse avait des recommandations pour l'élite de la société protestante. Elle en avait aussi pour le marquis de la Fayette (à qui , en bonne Anglaise, elle n'oublie jamais de donner son titre nobiliaire). Elle rencontra chez lui les notabilités de l'opinion libérale : Benjamin Constant lui fut présenté. Elle alla aux soirées de la baronne Cuvier. David (d'Angers), qui l'y rencontra, la pria de poser pour le médaillon dont nous parlions au début '. Il la conduisit chez l'abbé Grégoire, qu'elle connaissait d'ailleurs depuis nombre d'années. Chemin faisant, et tandis qu'elle parcourait, avec une méritoire exactitude, le cercle entier des curiosités à l'usage des touristes, elle recueillait force compliments, cela va sans le dire ; mais ces compliments , ainsi qu'elle le remarque elle-même avec une admirable candeur, s'adressaient à ses anciens ouvrages, nullement à ce qu'elle avait écrit depuis : au

1 II est gravé en tête de la Biographie qui nous fournit ces détails.

romancier et point au moraliste. Cette indifférence pour ' la morale lui parait un mauvais signe, et peut-être en voudrait-elle sérieusement aux Parisiens, s'ils n'étaient, en somme, gens aimables et prévenants, qu'elle ne saurait prendre à guignon. « Elle en connaît d'ailleurs, ajoutet-elle, d'assez pieux et d'assez méritants pour préserver la cité tout entière de la colère céleste. » Ne rencontre-t-elle pas, en effet, un noble marquis \ fervent adepte du culte romain, et qui, la voyant « si bonne, si dévouée aux bonnes œuvres, » lui témoigne le désir fervent de la voir entièrement catholique ?... En somme, la quakeresse ne s'offusque point trop de notre civilisation un peu païenne, et la fille du radical anglais trouve à son gré les héros du libéralisme : Jacques Laffitte, qu'elle entend discourir à l'École de commerce; Dupin l'aîné, qui plaide devant elle la cause de Berton, avec plus de talent que de succès ; par-dessus tous la Fayette, qu'elle va visiter à la Grange, et qu'elle y admire, entouré de sa nombreuse famille.

Elle repart donc à peu près enchantée de tout et de tous, du « beau Paris » et des « aimables Parisiens. » Aussi, Tannée suivante, lorsqu'elle apprend qu'une révolution soudaine a renversé cet édifice social dont les brillants dehors lui avaient dissimulé la faible structure, est-elle prise d'une grande émotion et d'une vive curiosité. De jour en jour, à partir du mois d'août 1830, ces sentiments deviennent plus impérieux. Son imagination travaille, et bientôt, cédant à un irrésistible entraînement, elle se décide, sans consulter personne, à venir, seule, étudier sur le volcan lui-même les traces de sa dernière éruption. N'allez pas croire, cependant, qu'elle se dissimule les périls

1 Le marquis de Qermont-Tonnerre.

de ce caprice : elle se les exagère peut-être, au contraire ; mais, coule que coûte, et à tous risques, il faut qu'elle parte. Dès les premiers jours de novembre, nous la retrouvons installée dans l'hôtel de Breteuil, rue de Rivoli, en face des Tuileries, sur lesquelles flotte le drapeau tricolore. Vainement, sur sa route, elle a cherché des symptômes de la violente agitation à laquelle le pays, de loin, lui semblait livré. C'est à Paris seulement qu'elle retrouve les vestiges de la tourmente, les dernières agitations des flots soulevés. Elle entend avec émotion chanter dans la rue ces vers de la Parisienne, où il est question duo héros des deux mondes,» de la Fayette et de ses cheveux blancs. Sa première visite n'est pas pour lui, cependant, mais pour les tombeaux du Louvre, où reposent, côte à côte, et les Suisses vaincus, et les vainqueurs des trois Journées. Mieux que hien d'autres elle comprend, elle sent la grandeur de ce tableau, qui lui montre au premier plan des groupes de citoyens, chapeau bas, contemplant le simple monument élevé aux «morts pour la patrie, » et, dans le fond, le palais de l'Institut, encore mutilé par les boulets.

Au total, les habitudes de la vie parisienne sont restées à peu près les mômes. Il y a toujours foule chez Cuvier, où elle retrouve son ami David (d'Angers) et le baron de Humboldt, avec qui elle renoue d'anciennes relations. La Fayette ne reçoit plus chez lui, mais à r état-major de la garde nationale, rue du Mont-Blanc. C'est donc là qu'elle ira le chercher. Toutefois, que de scrupules ! Quelle figure fera dans ces réunions quasi royales le costume de la quakeresse ? Lui sied-il, à son âge, d'aller se produire ainsi, sous tant de regards?

... Bien qu'il ait été un temps, dans ma vie, où j'étais habi-

AMÉLIA OPIE. SCO

tuée à me présenter, précédée de mon humble nom, dans des salons remplis de sommités aristocratiques et même princières, la solitude où j'ai vécu depuis m'en a si bien désaccoutumée qu'après avoir gravi les larges degrés du palais de l'État-major, je n'ai pas voulu qu'on m'annonçât. Je m'en suis d'autant plus applaudie que le Général n'était pas encore arrivé, et qu'on m'a introduite dans des salons de réception (comme disent les Français), où je me suis trouvée, seule femme, au milieu d'une assemblée nombreuse, où tous les visages, sans exception, m'étaient inconnus. Je ne crois pas m'être jamais sentie plus mal à Taise que dans cette espèce de cour, où j'attendais la venue, non pas à la vérité d'un souverain, mais d'un homme placé, selon moi, bien plus haut, et dont l'influence était, à ce moment, toute-puissante. Je soupirais; je regardais ma pauvre robe; et, me demandant ce que j'étais venue faire là, je me réfugiai dans un coin, où j'aurais voulu trouver plus d'ombre et d'obscurité. Le Général dînait en ville. Les dames de sa famille n'étaient pas arrivées, et mon malaise dura longtemps. Enfin, une petite porte s'ouvrit a l'angle du salon où je me trouvais, et le Commandant en chef se montra. A l'instant même un cercle se forma autour de lui ; il distribua des poignées de main à ceux qui l'entouraient ainsi, et se dirigea immédiatement après de mon cété. Sa bienvenue fut cordiale et même affectueuse; mais, entouré tout aussitôt, il put à peine m'accorder quelques instants. Un jeune homme (inconnu), qui se rendit compte de mon embarras, se hâta de lier conversation avec moi, et, mise ainsi plus à mon aise, je bavardais avec lui, lorsque madame G. de la Fayette et les autres membres de cette aimable famille se montrèrent à leur tour. J'allai au-devant d'eux, et presque aussitôt le salon se trouva rempli : officiers de la garde nationale, Américains des deux sexes, députés, femmes du monde, artistes, gens de lettres, s'y pressaient à s'y étouffer, et le Général passait d'une pièce à Tau- Ire, le sourire sur les lèvres, la main offerte à chacun de ses hôtes. C'était bien là une réception royale; mais me rappelant les réunions de Londres, où j'avais rencontré le leu roi (dans

ce temps-là prince de Galles et régent d'Angleterre), je constatai une différence significative ; jamais le prince n'allait au-devant de personne, on venait à lui. La Fayette, au contraire, n'afiectait aucune supériorité... Ses manières, toujours parfaitement simples, n'indiquaient en rien sa position nouvelle. Tel je Ta vais laissé dans ses salons, Tannée d'avant, tel je le retrouvais à l'État-major. Tous les regards, cependant, semblaient le suivre avec amour, et se complaire au spectacle de sa fraîche et verte vieillesse.

En tout, cette soirée est restée, avec un charme particulier, dans les souvenirs de notre voyageuse : jamais elle n'a vu si belles jeunes femmes ; et les officiers de la garde nationale, dans leurs uniformes simples et sévères, lui arrachent un, cri d'admiration (triomphe assez rare pour eux, il faut bien l'avouer). Cependant, vers minuit, mistriss Opie se souvient qu'elle n est pas venue pour satisfaire une vaine curiosité ; elle a une mission à remplir, et cette mission ne souffre pas de retard.

... Je pus enfin rejoindre le Général, qui s'était assis, et je lui demandai une audience, plaçant en même temps dans sa main un petit mémorandum, extrait d'une lettre écrite par un de mes amis, un membre de notre Société. On y témoignait le désir que la Fayette demandât l'abolition de l'esclavage et de la traite. J'y avais joint l'assurance écrite, donnée par mon estimable ami Fowell Buxton, que le Général était disposé à servir de tout son pouvoir cette grande cause.

Il prit ces papiers, et m'assura qu'il avait déjà conféré à ce sujet avec le ministre de la marine, et qu'on allait assimiler la traite à la piraterie, ainsi que l'Angleterre et l'Amérique l'avaient déjà fait. Hélas! que c'est là peu de chose! et quelle insuffisante garantie, nous le savons de reste. Je pris congé en disant au Général que puisque la liberté était, pour la France et probablement pour l'Europe, à Tordre du jour, j'espérais que

ÀMÉLIÀ OPIE. 271

la cause de l'Afrique triompherait à son tour; — mais quand arrivera ce moment?

Avec la requête des quakers anglais en faveur de la race nègre, mistriss Opie donna autre chose encore au général, avant de se séparer de lui : c'était une bourse en filet, qu'elle avait tricotée à son intention* Puis elle se retira, escortée jusqu'à sa voiture par le fils de la Fayette.

Le lendemain jfelle allait au Luxembourg visiter une exhibition toute spéciale, où on avait réuni,— pour caresser un des instincts populaires du temps, — une multitude de tableaux relatifs à Napoléon, à son enfance, sa jeunesse, ses victoires, son exil, sa mort. Étrange prestige de la . gloire militaire ! Devant cette espèce de lanterne magique . napoléonienne venait se grouper, dans sa naïve inconséquence, la même foule que mistriss Opie avait vue entourer les tombeaux des héros de Juillet; ceux-ci, descendants plus ou moins directs des insurgés de Saint-Roch, jadis mitraillés par le jeune Buonaparte.

Dans ce monde parisien, au courant duquel l'enthou siaste quakeresse se laissait aller de si bonne foi, les vivants et les morts vont vite. Elle serre un soir la main de Benjamin Constant, et, quelques jours après, Benjamin Constant cesse de vivre; et elle voit quatre-vingt mille hommes suivre le char funèbre qui l'emporte ; elle dîne avec madame de Genlis, qui, cédant à un mouvement de cœur, l'embrasse et lui dit : a Je vous aime ! » Quelques semaines se passent, et on vient lui apprendre que madame de Genlis a été trouvée morte dans son lit. Puis ce sont des incidents tout simples alors, et qui, de loin, ont un air de singularité : M. Guizot, quêtant à la porte de l'église Saint-Sulpice, après un sermon de l'abbé Faisan, au bénéfice des écoles de Saint-Nicolas ; l'abbé Grégoire,

273 AMÊLIÀ OPIE.

partageait sa vie entre des œuvres charitables et de longues promenades au cimetière Mont-Parnasse, où il veut être enterré; les réunions saint-simoniennes, oùmislriss Opie est bien tentée d'aller, nonobstant les railleries du beau monde, parce que, sur deux ou trois points, saintsimoniens et quakers se donnent la main ; aux soirées de la Fayette, le prince de Salm, en brillant uniforme rouge et argent, venu là pour briguer la couronne de Belgique, alors au concours; et enfin, — circonstance plus grave, — le procès des ex-ministres et les agitations qui l'accompagnèrent. Ici, le journal de mistriss Opie devient presque un document historique. Écoutez plutôt ses souvenirs du 21 décembre :

. . . Ledieu, le rédacteur en cher du journal la Révolution, avait promis de venir ce soir chez T... nous raconter ce qui se serait passé dans la journée. Chaque fois que la porte s'ouvrait, on y jetait les yeux avec anxiété ; cependant, après le dtner, on avait fini par ne plus compter sur lui, et nous causions gaiement près du feu, lorsque enfin il arrive. Les nouvelles qu'il apporte sont alarmantes. Il vient du Luxembourg. Le peuple y est rassemblé par milliers ; il y a eu trois attaques aux portes du palais ; la garde nationale a été enfoncée, les portes ont été forcées. Cependant la foule n'a pu pénétrer jusqu'aux prisonniers; la garde nationale, cessant de résister en lignes, a formé une masse compacte devant les portes, et s'y tient l'arme au bras. Le peuple a voulu saisir les fusils; mais : « Prenez garde! ont dit les gardes nationaux, nous ne tirerons pas, nous croiserons la baïonnette. » Bientôt après quelqu'un a fait diversion, fort adroitement, en insinuant que, pendant qu'on s'amusait là, les pairs pourraient fort bien s'échapper d'un autre côté. Sur ce, la foule s'est dispersée. Cependant, au dire de Ledieu, il y a au moins soixante mille hommes du peuple contre trente mille gardes nationaux, et si on veut sauver les ministres, il faudrait les faire partir nuitamment pour Vincennes.

Il raconte qu'il a causé avec quelques-uns des chefs du mouvement, délibérant ensemble dans un café. Ils demandent à la fois que la Chambre des Pairs soit dissoute et que les minisires soient condamnés. 11 ajoute qu'il a mis en avant ridée d'une réunion populaire au Champ de Mars, où se signerait une pétition demandant justice au roi ; mais ses auditeurs ont fini par se fâcher contre lui, l'accusant d'être l'ami et le défenseur des accusés. Il lui a fallu repousser énergiquement cette insinuation avant de pouvoir s'échapper et venir nous rejoindre. J'écoute jusqu'à onze heures les histoires, tantôt gaies, tantôt effrayantes, que nous raconte Ledieu, et je rentre, inquiète de ce qui va se passer.

Ces inquiétudes ne vont pas jusqu'à la peur, et si ses amis ne s'y opposaient formellement, l'intrépide Anglaise circulerait, comme à l'ordinaire, dans la cité soulevée. Cependant la générale bat de tous les côtés ; les communications sont interrompues sur bien des points. La condamnation des ministres n'a pas satisfait au ressentiment populaire ; nous lisons dans le Journal, sous la date du 22 décembre :

... A onze heures je sors pour aller voir Fenimore Cooper et sa famille. Je passe une heure fort agréable avec sa femme et lui. Je les quitte pour aller chez la duchesse de Broglie. Quant à lui, il s'acheminait vers le Palais-Royal, car la générale battait toujours d'une manière alarmante. Rue de Rivoli, je rencontre le général Ferguson, qui me conseille de ne pas aller choz la duchesse, qui loge rue de l'Université. Je réfléchis qu'en effet la duchesse étant peut-être inquiète sur le sort de son mari, ma visite risque d'être importune ; je puis bien l'ajourner à huitaine. Je vais donc place du Carrousel, où s'offre à moi un tableau imposant. La garde nationale bivouaque devant le palais des Tuileries, et le peuple, à travers les grilles, la contemple en silence, mais avec une irritation visible. Le désappointement

et la colère se peignent sur ces sombres visages... Jamais je ne leur ai vu cette physionomie ! Je sentais mes yeux se remplir de larmes... Sur la place même, les troupes étaient en grand nombre, et la partie, si elle s'engageait, ne serait pas en faveur de l'insurrection. Ma curiosité satisfaite, je me retire du côté du jardin des Tuileries, que je traverse absolument seule ! Prés de la terrasse,* à l'ouest, je vois la garde nationale formée en ligne devant le Garde-Meuble. Peu après une colonne arrive le long des quais. Pendant le temps que je mets à regagner les rues, et au moment où je vais traverser du côté de l'hôtel Breteuil, cette colonne m'a rejointe. En même temps, non sans effroi, je vois arriver, dans le sens opposé, une masse d'hommes en habit bourgeois. Au moment où ils rencontrent les gardes nationaux de grands cris s'élèvent. Je ne devine pas ce que cela signifie. Je regarde cependant défiler cette espèce de cortège. Il s'avance en bon ordre, sous le drapeau tricolore ; ce sont de très-jeunes gens. Ils ont tous une carte au chapeau. On me dit que ce sont les étudiants des diverses écoles. Mais où vont-ils? et dans quel but? On l'ignore. Cependant ils ont l'air trop joyeux pour que je reconnaisse en eux des révoltés, — déjeunes insensés f comme je l'entends dire autour de moi. Effectivement, j'ai appris ensuite que ces jeunes gens, accusés faussement de conspiration et d'insubordination, allaient demander des armes et des uniformes, afin de donner un éclatant démenti à la calomnie. Je me disais bien aussi, en les voyant si gais, qu'ils ne pouvaient être si coupables.

Le même soir, avec son imperturbable sang-froid, la quakeresse, au bras d'un ami, continue ses explorations parisiennes. Les bivouacs de la place Vendôme lui rappellent les tableaux de Salvator Rosa. Elle se chauffe à des feux allumés tout le long du jardin des Tuileries. Une patrouille passe. Le cri de Vive le Roi! retentit. — a J'ai entendu mieux crier, » remarque-t-elle avec sa tranquille ironie. — Cependant le Palais-Royal est illuminé. Louis-

Philippe se montre au peuple qui, selon la tradition, lui répond par des vivat prolongés. Le duc de Nemours sort à cheval pour aller patrouiller avec un détachement de cavalerie. Dans la cour des Fontaines, soldats de la ligne et gardes nationaux bivouaquent ensemble, dansant autour des feux, et chantant des refrains de liberté...

... Sur le boulevard, continue mistriss Opie, nous rencontrons un des aides de camp de la Fayette ; mon compagnon l'arrête, et me le présente comme un des hommes qui ont le plus activement concouru à transférer les ex-ministres dans la prison de Vincennes. Quelle bonne fortune pour ma curiosité ! Je lui demande quelle contenance ils faisaient.

« Ils semblaient défaits, me répond-il, pâles, abattus, comme des hommes qui s'attendent à chaque instant qu'on les va met tre en pièces... Et cela n'aurait pas manqué, ajoute-t-il, s'ils étaient partis une demi-heure plus tard.

« Voici comment il raconte le moment critique :

« A la porte du guichet, au Petit-Luxembourg, il n'y avait personne. Là, la garde nationale s'était formée en haie; il était trois heures de l'après-midi : le jugement n'était pas prononcé. Une calèche à deux chevaux vient s'y arrêter. Les prisonniers attendaient derrière le guichet. On les fit aussitôt monter en voiture.

— En silence?

— Oui, madame, tout s'est passé dans le silence le plus profond. A une certaine distance du palais, la calèche et son escorte de cinquante cavaliers prennent tout à coup le galop. Dans les villages des environs, on nous devinait, et des cris de vengeance retentissaient aussitôt; mais nous allions trop vite pour qu'il fut possible de nous arrêter. Sans cela, ils étaient perdus. Ils semblaient d'ailleurs convaincus qu'ils n'arriveraient pas vivants à Vincennes, ou même qu'ils ne sortiraient pas vivants de Paris ; à ce point qu'ils avaient pris entre eux, pour cette éventualité, quelques arrangements,, et que le plus beau

moment de leur vie s'est trouvé celui où on les a déposés à lu porte de la forteresse, d'où ils ne doivent plus sortir... »

Il est assez curieux que le personnage qui me donnait tous ces détails soit un de ceux que Polignac avait mis sur sa liste pour le faire arrêter et condamner, selon toute apparence. Il est rédacteur d'un journal, et avait écrit contre les ordonnances. — Voici plusieurs jours et plusieurs nuits, nous dit-il, qn'il n'a quitté ses bottes, et, en ce moment même, il allait monter sa garde.

« Mais tout est tranquille, maintenant; tout est fini; le danger est passé, n'est-ce pas?

— Tout est réprimé maintenant, fut sa réponse. Mais sa physionomie était triste, et ce mot réprimé ne me plut pas.

Jour de Noël. « A neuf heures et demie, le soir, je suis allée chez les Guvier; mais comme je m'en suis repentie ! J'avais lu, dans les Débats, la discussion relative au commandement en chef des gardes nationales, et j'avais deviné que c'était là un coup dirigé contre le général la Fayette, la discussion devant l'amener tout naturellement à se démettre. En effet, M. de M... survient et nous apprend qu'un événement important vient d'arriver, lequel ne saurait manquer d'avoir de grands résul- tats. M. de la Fayette a envoyé sa démission. Ceci fut accompagné de remarques, et répété avec de certaines façons qui non-seulement m'affligèrent, mais me firent éprouver une indignation impossible à exprimer. Je suis revenue mécontente, irritée, inquiète. Quelle triste soirée de Noël !

Trois jours après, noire voyageuse va, rue d'Anjou, dans l'hôtel de la Fayette, désormais rendu à la vie privée. La rue est encombrée de voitures; la maison regorge de visiteurs. Plus de mille personnes assistaient à cette soirée, qui consola quelque peu mistriss Opie.

Entre autres Itabitués du salon qu'elle s'était fait peu à peu,— et qui avait fini par grouper bon nombre de celé-

brités,— était M. Firmin Rogier, l'envoyé de Belgique. Un soir, qu'il était venu la voir sur les dix heures, elle lui demanda s'il avait des nouvelles de Bruxelles : « Aucunes ce soir ; j'attends demain des dépêches : — Et qui fera votre roi? — Sans nul doute, le duc de Nemours. » Sur ce, le diplomate s'en alla une demi-heure après. Le lendemain matin, en ouvrant les journaux, mistriss Opie y lut, non sans étonnement, qu'à six heures, la veille au soir, le télégraphe avait apporté la nouvelle de l'élection du duc de Nemours. Plusieurs heures après, par conséquent, l'ambassadeur n'en savait encore rien.

Au mois de mars suivant, par invitation expresse de la reine des Français , mistriss Opie dut aller passer la soirée, en famille, au palais des Tuileries. Cette visite officielle n'eut rien de bien remarquable, si ce n'est cependant un petit incident caractéristique de la vie des cours. Au moment où mistriss Opie entrait dans le salon de la reine, une dame anglaise qui en sortait, et qu'effectivement elle se rappelait vaguement avoir vue ailleurs) lui adressa un bonsoir amical et lui donna une poignée de main. Dans le cours de la soirée , mistriss Opie eut occasion de se faire nommer cette dame, et alors, tout d'un coup, ses souvenirs se précisèrent. Elle se la rappela, l'invitant, bien des années auparavant, à une soirée de musique où devait assister « le comte d'Artois, » celui qui fut depuis Charles X. Il était assez original de la retrouver dans l'intimité des princesses filles de Louis-Philippe. Notre quakeresse fit in petto ce rapprochement tant soit peu satirique. L'esprit du romancier n'était décidément pas tout à fait mort en elle.

Il devait l'entraîner, quatre ans plus tard (1835), en Belgique, en Suisse, à Mayence, à Cologne;— excursion de jeunesse qu'elle accomplissait à soixante-six ans, et i. 2i

278 AHÊL1A OHE.

dont, au retour, elle remerciait Dieu avec une touchanle effusion. Réinstallée à Norwich, elle n'y mena point cette existence recluse, et comme abritée de tout contact humain, que s'imposent trop souvent les personnes vouées à la pratique des vertus religieuses. Elle cultivait précieusement les amitiés du passé, ne se refusait à aucune liaison nouvelle, accueillait quiconque lui était amené par le curieux intérêt dont sa personne fut entourée jusqu'au dernier jour ; el portant, sans fatigue apparente, ce fardeau des ans qui s'est trouvé trop pesant pour plus d'un soidisant philosophe, elle se laissait aller, comme jadis, à toutes les inspirations de sa généreuse nature. Amour de l'humanité, de la justice, de la nature, de la liberté, de l'art, du progrès ; curiosité des phénomènes psychologiques; élan vers la poésie; admiration chaleureuse pour le talent déployé sous toutes ses formes, aussi bien celui du juge ou de l'avocat que celui du musicien ou du peintre, elle avait conservé pieusement tous ces trésors de In vie, qui la font aimer et lui donnent son prix. Rien ne lui était indifférent; mais le mal l'attristait et la choquait moins que le bien ne lui procurait de douces et profondes satisfactions. Quand les infirmités inséparables de la vieillesse forçaient à quelque trêve son activité naturelle, ses longs souvenirs venaient en aide à son besoin de vivre, et des émotions passées elle se refaisait volontiers des émotions présentes. Un nom illustre, celui de Ganning, par exemple, prononcé dans quelque causerie fortuite, faisait vibrer en elle toute une série de ces liens harmonieux qui la rattachaient aux temps écoulés. — Elle se rappelait l'écolier qu'elle avait vu couronner h Eton, et l'humble soumission de ce lauréat universitaire, réprimandé, au milieu de son triomphe, par une vieille parente que son bavardage importunait; — puis, quelques

années plus tard, elle avait revu cet écolier, sur la terrasse de Windsor, debout à côté de Georges 111, et admis, de par ses succès comme membre du Parlement, dans l'intimité de la famille royale ; — puis, plus tard encore, elle lavait retrouvé, à un lever de Buckingham-House, chef du ministère, arbitre des destinées de son pays, fier et souriant, mais laissant entrevoir, sous l'orgueil de l'ambition satisfaite, ces soucis rongeurs qui minaient sa vie... Puis elle se rappelait l'immense deuil qui suivit la mort de cet homme d'État, auquel était revenue, dans ses derniers jours, une popularité longtemps aliénée.

... « Et maintenant, écrivait mistriss Opie (en 1846), maintenant je passe rarement au pied de sa statue sans donner un soupir à sa mémoire, et sans m' écrier, l'œil levé sur l'image de marbre : — Oh, rare Georges Canning ! »

En 1848, elle fit à Londres son avant dernière visite; c'était au mois de mai. Elle y vit les débris de la dernière tempête politique, et elle mentionne une leçon publique de la Royal Institution, où H. Guizot assistait avec elle. Le duc de Northumberland présidait ; à sa gauche était l'ambassadeur d'Amérique ; à sa droite (à la place d'honneur) s'assit le ministre déchu. Mistriss Opie, se rappelant l'invitation des Tuileries, crut devoir une visite aux habitants de Claremont,.et elle ne serra pas sans une vive émotion les mains, vides du sceptre, que lui tendait l'ex-reine des Français.

Trois ans se passent. Il lui est encore donné, à elle, la contemporaine de Pitt, d'assister aux merveilles de la grande Exhibition. Ce jour-là, elle prend congé définitif de la capitale et des voyages. A quatre-vingt-deux ans, c'était une résolution très-concevable. Du reste, nul regret, nulle plainte : a Qui donc a eu plus d'amis, et de

280 AMÉLIA OPÏE.

meilleurs amis? se demande-t-elle. Qui donc, en ses souffrances, o été mieux soignée, mieux entourée? L'isolement, qui a été mon lot pendant une longue période de mon existence, je ne l'ai jamais trop péniblement ressenti, et je suis arrivée à cette conviction que notre bonheur est mesuré à la modestie de nos vœux. Le grand je suis de làhaut est plus équitable, en définitive, que nous ne paraissons le savoir. »

Elle vit encore deux ans après, mais elle ne vit plus que pour se dissoudre lentement. Elle ne peut plus sortir, pas même pour aller à la réunion annuelle de ses coreligion-' naires. Et quel regret pour elle ! mistriss Harriett Beecher Stowe y doit assister. Mistriss Opie se fait du moins raconter les hommages rendus à l'auteur de l'Oncle Tom, et ces honneurs, qu'elle juge bien mérités, elle y applaudit du fond de sa retraite. « Oui, écrit-elle dans son journal, cette femme avait mission d'en "haut, et cette mission a été bien remplie... »

Ce fut là, pour ainsi dire, son adieu à la vie du dehors ; la dernière lutte commença pour elle, et se prolongea, non sans de vives souffrances, pendant plusieurs mois. Ces souffrances, elle les supportait avec une philosophique résignation, réservant ses larmes pour les moments où on lui transmettait de toutes parts des témoignages d'affectueuse sympathie. Ces marques de bons souvenirs la touchaient profondément, « Rien que pour se sentir si bien nimée, disait-elle, il est presque bon d'être malade. » Jusqu'au dernier moment, en lui parlant de ceux qu'elle avait chéris et qui n'étaient plus, ou des amis qui lui restaient encore, on put adoucir les angoisses de sa lente agonie. Partagée entre le désir d'aller rejoindre les premiers et celui de rester parmi les seconds : « Oui, j'aimerais à vivre un peu plus longtemps, disait-

AMÉMA OPIE. 281

elle encore, si cependant il ne valait mieux s'en aller. » A minuit, le 2 décembre 4855, finit cette longue et sereine existence. Nous l'avons crue appelée à prouver, une fois de plus, que la meilleure part ici-bas est faite auj rares esprits en qui la faculté d'analyser, d'observer et de coiriprendre développe, au lieu de la détruire, la faculté de croire, de sentir et d'aimer. Si tel en est véritablement le sens intime, on trouvera «sans doute qu'elle méritait d'être racontée, de préférence à tant d'autres qui ont jeté plus d'éclat, et se sont peut-être assuré une plus large place dans l'avenir.

Amélia Opie est mentionnée dans une foule d'écrits contemporains, et nous nous permettrons de citer encore, par manière d'appendix au portrait que nous avons voulu tracer d'elle, deux témoignages qui nous paraissent en établir la ressemblance.

Jeffrey, le terrible Francis Jeffrey 1 , a dit d'elle : « Mistriss Opie ne peut rien réussir de ce qui se fait méthodiquement : elle n'est jamais parvenue à reproduire ni la force concentrée de la raison qui s'impose et subjugue, ni la dignité solennelle, la majesté de la vertu. En revanche, elle traduit admirablement tout ce qu'il y a d'aimable, de doux, de généreux dans notre nature. »

Une Américaine, dont le nom a jadis brillé d'un certain éclat /miss Sedgwick, racontant, en 1841, son voyage sur le Continent (Letters front Abroad), fait en ces termes le portrait de mistriss Opie :

« Je gardais rancune à l'auteur de Father and Daughter

* Le critique de la Bévue d'Edimbourg, né en 1773, mort en 1850. Il portait alors le titre de lord Jeffrey.

pour toutes les larmes qu'elle avait fait verser à ma jeunesse; mais sa belle et sereine physionomie ne m'a pas permis de lui en vouloir longtemps. Il y a déjà des années qu'elle a renoncé au monde et à ses vanités , pour Adopter la foi et le costume des Quakers. Hais sa simpli- : cité un peu coquette, et la coupe fashionable de sa jolie rob*de satin, m'ont paru prouver qu'il est plus facile d'adopter une théorie que de modifier, du tout au tout, ses accoutumances.

LE BÀNQUIER-POËTE

Dans un recoin calme, silencieux, d'un quartier de Londres éminemment fashionable (22, Saint-James-Place), est une petite maisog, rappelant les modestes proportions de celles qu'on découvre encore chaque jour sous les laves qui ont englouti Herculanum. Là, pendant plus de cinquante années, a vécu un des dilettanti littéraires les plus accrédités et les plus légitimement absolus. Là, pendant un demi-siècle et au delà, la beauté, l'esprit, la science, le génie se sont donné rendez-vous. Poètes, peintres, voyageurs , historiens , guerriers , hommes d'État , tout ce qui a brillé durant toute une longue et mémorable époque, et fait redire son nom aux échos retentissants de la presse anglaise, a été convié, un jour ou l'autre, avenir s'asseoir là, dans cette demeure, humble d'aspect, mais, au dedans, toute tapissée de chefs-d'œuvre. On s'y trouvait à l'aise, sans gêne officielle , sans engagement pris

284 SAMUEL ROGCRS.

d'aucune sorte, et de pair avec les plus hauts. C'était comme ces plateaux élevés dont parle d'Alembert, où, parvenus au même 6ommet, perdus dans la même atmosphère lumineuse , Archimède et Homère se pouvaient aborder fraternellement et se sentir égaux. Hommes do pensée, hommes d'action, entraînés dans des voies diverses, se sont retrouvés sous ce toit modeste, dans tout le prestige de la gloire acquise ou dans toutes les illusions de la gloire espérée. Erskine y a raconté son début au barreau; Gratlan, son dernier duel parlementaire; Wellington, — le due de Fer (Ironduke), comme l'appellent ses compatriotes, — les sanglantes péripéties de cette bataille de Waterloo, qu'il appelait lui-môme a un combat de géants. » Chantrey, le célèbre sculpteur, y est entré un beau jour, et, posant la main sur une table d'acajou massif, destinée & porter des statuettes et des bustes : a Vous souvenez-vous, dit-il au maître de la maison, vous souvenez-vous d'un ouvrier à cinq schellings par jour, qui est venu ici môme prendre vos ordres pour l'exécution de ce meuble?... Eh bien, cet ouvrier, c'était moi !... Là cornmon ça, autour d'un bocal de pommes de terre conservées dans du vinaigre (étrange miel pour de telles abeilles), l'intimité de Byron et de Hoore; là, madame de Staël, qui venait d'éblouir Mackintosh et de l'embarrasser dans un réseau de brillantes arguties, fut à son tour « roulée , 1 — ainsi le raconte Byron , — par l'ingénieux et alerte Sheridan. Dans cette salle à manger, Walter Scott, Campbell, Moore, Wordsworth et Washington Irving étaient réunis, lorsque Sidney Smith, qui assistait au dîner, déclara qu'lrving et lui, s'ils étaient les seuls « prosateurs » de la société, n'en étaient certes pas les plus « prosaïques. » Par cette porte-fenêtre, ouvrant au rez-de-chaussée, qui mène au jardin, et de là dans le parc de Saint-

James, le maître du logis est sorti avec la petite-fille de Sheridan (mistriss Norton), pour aller faire cette Promenade d'hiver racontée par elle en si beaux vers. Dans la bibliothèque au-dessus, Wordsworth, tenant en main l'original du traité par lequel Milton vendait pour cinq livres sterling le droit d'imprimer à seize cents exemplaires la première édition du Paradis perdu, a démontré, — vérité bien consolante pour plus d'un auteur, — que la renommée durable des livres est presque toujours en raison inverse de la vogue qui a d'abord réglé leur valeur mercantile. Et Coleridge, un doigt posé sur le traité par lequel Dryd en s'engage à traduire Y Enéide, a disserté sur le bénéfice que la littérature anglaise eût tiré d'un autre choix; si, par exemple, Dryden eût choisi Y Iliade, et laissé Pope interpréter l'élégant chef-d'œuvre du cygne de Hantoue.

Cette maison curieuse ne date cependant que de l'année 1801 ou 1802; mais, à cette époque, celui qui la fit construire avait déjà sa place dans l'élite du monde anglais, et cela depuis longtemps. — Il avait été proposé comme candidat au fameux club de Johnson (The Club) par Charles Fox et Henry Windham. Malone, le critique, l'y avait blackboulé, — barbarisme permis quand il s'agit de club. Entre autres souvenirs datant d'une époque antérieure, cet heureux spectateur des hautes régions sublunaires avait dîné, en 1789, à la table de la Fayette, en compagnie de Condorcet; à Edimbourg, dans le cours des mêmes vingt-quatre heures, il avait déjeuné avec Robertson, entendu prêcher ce brillant historien ; assisté, dans l'aprèsmidi, à un sermon de Blair, le rhéteur par excellence ; pris le thé chez lesPiozzi, gens heureux, que leur mauvais goût a rendus immortels; puis enfin soupe avec le grand économiste Adam Smith.

C'est dire assez comment l'extraordinaire durée de sa vie, les avantages particuliers de sa position, et la tendance naturelle de son caractère onl heureusement concouru à faire de Samuel Rogers un des plus curieux témoins que Ton puisse consulter sur les deux ou trois époques , les deux ou trois générations successives dont il a pu tout à loisir étudier les sommités : témoin véridique, d'ailleurs, d'un caractère avisé, nullement enthousiaste, étranger aux passions aveugles, et dont les écrits respirent cette « mondaine^agesse» à laquelle le commun des hommes accorde une confiance implicite.

Tel fut toujours, — c'est-à-dire pendant quatre-vingtdouze ans, — le poète dont nous allons rapidement étudier la vie et les ouvrages. 11 naquit à Newington-Green, le 30 juillet 1763, le dernier de trois fils dans une famille composée de six enfants. Le chef de cette famille était à la tête d'une des grandes maisons de banque existant alors, maison qui, d'ailleurs, n'a pas cessé d'opérer 1 . Il comptait, de phis, parmi les membres èminents d'une des sectes dissidentes, dans les rangs de laquelle il s'était trouvé amené par l'influence de sa femme. On attache aujourd'hui beaucoup moins d'importance qu'autrefois à ces questions de dogme. Personne n'est guère tenté de s'en* quérir à quelle subdivision du culte protestant peuvent appartenir les notabilités de la littérature ou des arts. Aussi ne comprendra-t-on peut-être pas ce qu'était, vers la fin du dernier siècle, la valeur sociale d'une communauté unitairienne, comme celle de Newington-Green, comptant parmi ses adeptes, — sans parler du banquier Rogers$ — des savants comme le docteur Watts, le docteur

1 Sa raison était encore, il y a deux ou trois ans, Rogers, Olding etC",29, Clement's Lane.

LE BÀNQUIER-POËTE. 287

Price, le docteur Aïkin, le docteur Rees *, —et on se rendra difficilement compte que Samuel Rogers ait dû à cette affiliation religieuse, dont le hasard de sa naissance l'avait rendu membre, une grande partie des relations que, jeune encore, il put former avec mainte et mainte célébrité du temps, soit en Angleterre, soit en Ecosse, soit en France. De nos jours, il entrerait de plain-pied dans le monde comme fils d'un opulent banquier. 11 y fut admis, il y a soixante et quelques années, avec l'estampille de ses pères et frères en religion. Ainsi va, bon ou mauvais, le train des choses humaines.

La jeunesse de Rogers s'écoula sur un fond uni, sans rencontrer aucune sorte d'obstacles. Sa mère, aimable et très-belle personne, l'entourait d une protection douce et calme. Son père, si bon négociant qu'il fût, et si strict en matière de religion, n'avait rien d'absolu dans le caractère. Il veilla de près à ce que l'éducation de son troisième fils fût celle d'un gentleman, et, ceci fait, il n'imagina pas de le gêner dans le choix du genre dévie qui pourrait lui convenir le mieux. Tout au plus s'étonna-t-il un peu, lui, l'homme de chiffres, d'avoir donné le jour à un poêle, à un homme du monde, curieux de toutes sortes d'élégances. Et sans doute il trouva très-conforme à ses idées l'exclamation de lord Eldon, quand il entendit parler, comme faisant quelque bruit, d'un poème signé par un jeune banquier. Il s'agissait des Plaisirs de la Mémoire. <r Jour de Dieu ! s'écria Sa Seigneurie, parlant du chef de la maison qui avait le maniement de ses fonds; si le vieux Gozzy s'avisait, je ne dis pas d'écrire un seul vers, mais seulement

1 La même communauté subsiste encore. Elle a pour la diriger un des descendants de Cromwell, lequel porte le nom de son illustre aïeul.

de dire un bon mot, — je lui réclamerais dès le lendemain matin ma balance de compte, v

Samuel Rogers ne montra pas, tout enfant, ces dispositions qu'on aurait peut-être combattues. Son admiration pour le docteur Price, directeur de la communauté de Newington-Green, l'avait d'abord attiré vers la carrière de prédicateur ; mais ce fut une velléité tout enfantine, et dans laquelle, — s'il est vrai qufe l'enfant soit le père de l'homme, — devaient entrer pour beaucoup les bons rapports du savant docteur avec quelques membres de l'aristocratie libérale, comme lord Lansdowne et ses adhérents parlementaires. Quoi qu'il en soit, il ne mit aucune obstination à vouloir entrer dans les ordres, fit passablement ses études à une école de dissidents de Hackney, et ne témoigna aucune répugnance lorsqu'en sortant de là, bon latiniste, on le fit asseoir dans un des bureaux de la maison de banque, dont il devait, plus tard, devenir un des associés. Il donnait, dès lors, des gages certains de ce bon sens parfait, de cette prudence bien assise et bien fortifiée qui ne lui firent jamais faute, et le mirent à l'abri de bien des séductions' offertes à sa jeunesse opulente, à son inexpérience de millionnaire. La poésie elle-même, cette grande fascinatrice, ne lui fit jamais faire fausse route. 11 l'aimait, il ne lui a rien sacrifié. 11 l'acceptait pour compagne, et ne lui laissa jamais l'empire d une maîtresse favorite. Enfin, lancé à la recherche de la renommée, il déploya, pour la conquérir, toute la patience, tous les calculs d'un spéculateur habile.

Sa théorie de l'existence mérite d'être notée. Il la voulait humble au début, agrandie par degrés et par une succession d'efforts heureux. Et à ceux qui voyaient, dans cette manière d'envisager les choses, un vague instinct de parvenu, d'intrigant, de faiseur, il répondait que, comme

moyens d'élévation, il n'admettait aucune menée dégradante, aucune de ces pratiques qui rapetissent un homme à ses propres yeux. Quant aux conquêtes de l'ambition, il les prisait peu en elles-mêmes, et pour ce qu'elles ont de valeur intrinsèque; beaucoup, au contraire, comme moyens d'excitation, appels à l'énergie, motifs d'agir et de déployer ses facultés. C'est ce qu'il a fort bien exprimé dans quelques vers de son poème sur Yltalie.

Wliat raen most covet, — Wealth, Distinction, Power, Are baubles nothing worth, lhat only serve To rouse us up, as children in theschools Are roused up to exertion. The reward h in the race we run, not in Ihe prize.

Quand Samuel Roger s, bien et dûment associé à la maison de banque où il était certain de trouver une position lucrative, jeta les yeux autour de lui, et se proposa comme but une place à conquérir parmi les littérateurs dont le nom retentissait autour de lui, il dut, comme la plupart des débutants, choisir parmi les modèles que lui désignait l'admiration si souvent aveugle du public contemporain. La mode des Essais, inaugurée par le Spectator et le Tatler, était à bout, depuis l'année 1 757, où parurent les derniers numéros de YldUr. La gloire de Pope s'étendait, commet un arbre magnifique, à l'ombre mortelle, sur le champ de la poésie, d'où semblaient à jamais exclues les heureuses témérités de l'inspiration individuelle, et la terrible influence de ce génie correct, élégant, régulier, méthodique, — peut-être trop méthodique, trop régulier, trop élégant, trop correct, — devait durer plus longtemps que toute autre. Grabbe lui-même, dans les dernières années du dixhuitième siècle, n'était-il pas spirituellement défini : « un i. 25

Tope en bas tricotés? » Le charme délétère du classique pur ne fut rompu que plus tard, grâce à Walter Scott et à ses ballades, à ses chroniques rimécs, dont il faudrait peut-être chercher l'origine en Allemagne, Walter Scolt ayant imité Coleridge, qui lui-même s'était inspiré de Goethe 1 . Rogers eut donc à choisir parmi les successeurs de Pope, et son choix fut bon. 11 voulut débuter sous les auspices de Gray et de Goldsmith, les plus simples et les plus naturels des poètes de la grande école. Tout en alignant ses comptes, il apprenait par cœur les stances de YOde au collège d'Èton ou de F Élégie sur un cimetière de village. Enfin, après qu'il eut publié les Plaisirs de la Mémoire, Téloge qui lui fut le plus sensible fut cette parole d'un littérateur clérical (Parson Este) qui s'était écrié, lui dit-on : « Voici, messieurs, un digne enfant' de Goldsmith. »

Toutefois, ce ne fut pas en vers qu'il imita Gray pour la première fois, mais bien en prose, et comme essayist. Le Gentleman' s Magazine, où le docteur Johnson avait, lui aussi, fait ses premières armes, et au bureau duquel il gardait, nous dit Boswell, un respectueux souvenir, reçut les premières pages que Rogers ait publiées : huit articles successifs signés : le Barbouilleur*. Bien que grand admirateur de Johnson, qu'il eût ardemment souhaité connaître, mais à qui jamais il n'osa se faire présenter, Rogers goûtait médiocrement et n'imita point les pompes redondantes de son style. Ses articles, peu remarquables d'ailleurs, ont un mérite très-distinct de grâce facile, de

1 Aliusion à* la Chmtabel de Coleridge, un des premiers, si ce n'est le premier des poèmes anglo-allemands.

* The Scribbler. — Ils parurent en 1781. Rogers n'avait encore que dix-huit ans.

LE BANQtllER-POËTE. 291

juvénile désinvolture, que < le Docteur » ne rechercha et n'atteignit jamais.

Après ces communications promptcment interrompues, et qui n'avaient eu aucun retentissement, Rogers, — de 1781 à 1786, — ne parait avoir composé, en vue de la publicité, qu'une sorte de drame lyrique : les Vendanges de Bourgogne, brûlé depuis par-devant témoins et sans nul regret. Le manuscrit lui avait été rendu parle directeur de n'importe quel théâtre, avec cette réponse catégorique : a Je mettrai votre drame en scène si vous y tenez absolument; mais soyez eertain que vous serez sifflé. » En 4786, le jeune banquier fit imprimer, en beaux caractères, sur le plus brillant vélin, selon la mode d'alors, une ode à la Superstition, suivie de quelques poèmes : en tout vingt-six pages, cotées neuf pence. Le libraire, homme prudent, avait eiigé, pour se mettre à l'abri de toute mau < vaise chance, une couverture de 50 ê (750 fr.). Après quatre années, Rogers voulut savoir où ils en étaient : vingt exemplaires, en tout, avaient trouvé acquéreurs. La spéculation n'avait, on le voit, rien de très-encourageant. « Cependant, disait Rogers, qui n'a jamais tenu secrète cette déconvenue de ses jeunes années, je me consolai, songeant à certaine phrase de certaine Revue qui m'avait déclaré homme de mérite... ou quelque chose d'approchant. » Puis, ceci dit, il allait chercher très-volontiers la Revue en question, précieusement conservée dans un coin de sa riche bibliothèque l , et vous lisait— d'un bout à l'autre — l'arrêt favorable où l'on exaltait « la force, l'énergie peu communes » de sa diction poétique.

Ces premiers ouvrages de Rogers donnent, en bloc, l'idée d'un jeune homme dévoré du désir d'écrire, sans

1 MonthlyBeview, décembre 1786.

qu'il sache encore au juste quel sujet prendre ou quel style adopter. Ouvrier novice, il a préparé ses outils, poli leur acier, affilé leur tranchant, et rien ne lui manque, si ce n'est le bloc à dégrossir, la matière à traiter, le sujet enfin, et l'inspiration réelle. N'importe, il est riche, il est patient, il attendra son heure, et l'heure guettée ne manque pas au rendez-vous. Elle mit six ans à venir, pendant lesquels Rogers visita Edimbourg et Paris, recherchant les célébrités, frayant avec elles, étudiant le monde, et aussi son génie particulier. Un beau jour il s'aperçut que ni la force ni l'originalité ne lui étaient échues en partage ; qu'il excellait surtout dans le mode tempéré, par la grâce discrète, l'élégance voilée, l'imagination tenue en bride et savamment guidée. De ce jour-là date sa réputation.

Il la dut à ce poëme dont le titre est déjà revenu deux fois sous notre plume, les Plaisirs de la Mémoire, publiés avec le nom de l'auteur en 1792, à une époque singulièrement heureuse pour une tentative de ce genre. Sur l'horizon, à part la célébrité de Cowper, nulle étoile nouvelle. Grabbe était à peine connu. Darwin ne devait jamais franchir un cercle assez restreint d'admirations peu bruyantes. Quanta Burns, — le vrai génie poétique du temps, — il faut croire qu'il ne fut guère apprécié, durant sa vie, dans cette Angleterre malavisée qui, pour tout encouragement, lui donnait un misérable emploi de douanes. Le poème de Rogers, se détachant sur ce fond obscur, fit rapidement fortune. Le temps, il est vrai, n'a pas complètement sanctionné cet arrêt favorable. On ne conteste pas, mais on a perdu de vue les mérites, cependant fort réels, qui donnèrent la vogue aux Plaisirs delà Mémoire. Peutêtre les lit-on encore, mais on ne les cite pas, et, parmi le3 admirateurs du talent de Rogers, nous croyons qu'il

en est peu qui puissent réciter, au hasard du souvenir, six vers de suite pris dans ce charmant poème, rempli d'antithèses brillantes, d'heureuses allitérations, de métaphores ingénieuses. C'était bien la peine de chanter si longuement la Mémoire et ses plaisirs. Hais aussi, pourquoi tant et tant raffiner, tant émonder, tant polir? Lorsque l'ingénieux parodiste, James Smith L , publiait ses Rqected addresses où il chargeait si bien le style de tous les poètes du temps, il omit Campbell et Rogers. Le premier s'en plaignit, et James Smith se défendit poliment du reproche, en se rejettant sur l'impossibilité de faire la caricature de traits si nobles, si réguliers, si parfaits... « Ah ! s'écria Campbell... il a beau dire,... j'aurais voulu figurer là dedans. » Campbell avait raison. Il faut au poète le moins inculte quelqu'une de ces aspérités, quelqu'un de ces angles saillants auxquels la satire peut se prendre. Là où elle se déclare impuissante, elle signale un défaut, et son refus de frapper n'est pas, de tous les traits qu'elle décoche, le moins à redouter, le moins perfide.

Content de son succès, sur lequel il pouvait vivre longtemps, Rogers ne se pressa pas de le compromettre par de nouvelles tentatives. Six ans s'écoulèrent encore avant qu'il osât se risquer dans l'arène poétique. Son Epitre à un ami (1798), écrite dans la manière d'Horace et de Pope, était un résumé de ses idées sur le bonheur intellectuel et le comfort matériel dont le sage doit aspirer à remplir sa vie,; sages conseils donnés en toute connaissance de cause; lieux communs, cependant, qui parfois impatientent. Le riche banquier, parlant de vœux modestes, d'humble retraite, de solitude calme et douce, nous fait songer à cette économique pitance dont Grattan se décla-

1 Voir plus haut le chapitre consacré aux Causeurs anglais*

rail content : un peu de viande froide, du pain, de la bière..., et du bordeaux à discrétion. Il nous fait songer aussi a ces nouveaux mariés qui rêvent une chaumière... pourvu qu'elle ressemble aux laiteries suisses de Taymouth ou de Cashiobury, construites en bois des iles et ornées de glaces. Ce que Rogers entend par « une modeste demeure, » c'est ne pas habiter un palais décoré de statues et tendu de velours. Ce qu'il faut comprendre quand il conseille de « borner ses désirs, » c'est qu'on ne doit pas se regarder comme « absolument pauvre, » à l'instar d'un prodigue célèbre, quand on n'a pas quarante mille livres sterling (1,000,000 fr.) à manger par an.

Après ce nouvel effort, quatorze ans de repos. En 1812, le poète réunit ses œuvres et en donna le recueil grossi d'un nouveau poëme dont Colomb est le héros. En 1814, parut Jacqueline. Jacqueline et Colombus furent épluchés de près par la gent critique. Lord Dudley (qui s'appelait alors M. Ward) se chargea, dans la Quarterly Review, de travailler le poète-banquier, entaché de libéralisme. Il le fit avec des formes de respect qui doublaient la portée de son incutive satire. Par surcroît de cruauté, il voulut avoir Rogers lui-même pour complice, et correspondit longuement avec lui au sujet de cet article si courtois où il avait caché tant de venin. Quand il eut paru, Rogers comprit le piège : il répondit par une épigramme en deux vers qui fit son effet :

Ward has no heart, they say : but I deny it.

He has a heart, and get hisspeeches by it *.

4 Ward n'a pas de cœur? — Calomnie.

Comment se peut-il qu'on le nie, Lorsque ce brillant orateur Apprend tous ses discours par cœur ?

LE BÀNQUIER-POËTE. 295

A la même époque, une belle lady lui ayant demandé : « Avez-vous vu Ward ces jours-ci ? — Quel Ward? répliqua le poète. — Eh ! mais, notre Ward, cela va sans dire. — Notre Ward !... Ah! madame, gardez-le pour vous tout entier. »

Ward, dans cette guerre de mots, ne demeura pas en reste avec son antagoniste, dont la pâle et cadavéreuse physionomie lui fournissait chaque jour quelque nouveau sarcasme. C'est ainsi qu'il lui disait un jour : « Çà, Rogers, maintenant que vous êtes tout à fait à votre aise, pourquoi ne pas vous donner un... corbillard? » Et une autre fois, l'écoutant réciter ces vers :

Le rouge-gorge, à l'œil furtif.

Vient, et de côté me regarde l .

« Ah ! s'écria Ward, ce n'est pas ainsi que vous eût regardé un corbeau. »

Mackintosh, dans la Revue d'Edimbourg, essaya de lutter en faveur de Colvmbus , mais ce vaillant champion ne put qu'atténuer l'effet du corrosif préparé par une main savante. Et quand parut Jacqueline, publiée dans le même volume que le Lara de Byron, il fut avéré que Rogers ne gagnait guère à cette juxtaposition périlleuse. Les plaisanteries arrivèrent, de tout côté, sur « cette innocente jeune fille voyageant en compagnie d'un si mauvais garçon, » et

The pretty miss Jacqueline With her nose aquiline

fut tympanisée de bonne sorte, même par l'illustre colla-

* The robbin, with his furtive glance

Cornes and looks at me askance*

206 SAMUEL HOGERS.

borateur de Rogers. Celui-ci avait dit, parlant de cette chaste fille et de ses beaux yeux, si éloquents :

Tout ce qu'ils demandaient, ils l'obtenaient sur l'heure,

Et Byron se posait, à son tour, cette question scabreuse : * Que pou vent demander de si pressé les yeux d'une jolie femme? » Aussi, quelques années après, une dame américaine ayant prêtée rire aux mauvais plaisants de la bonne compagnie, en écrivant, — pour se plaindre d'une invitalion refusée à une de ses compatriotes, — que « cette jeune dame, dans son pays, était plutôt accoutumée à dispenser qu'à solliciter des faveurs, » Rogers s'écria tout à coup : « Bon!... je retrouve ma Jacqueline. » Le sarcasme de Byron lui revenait à la mémoire. Encore un des plaisirs qu'il eût pu chanter.

La Quarterly y fidèle à ses hostilités, parla fort dédaigneusement de Jacqueline^ conte pastoral d'une rare élégance, mais quelque peu insipide. » En lisant cet article de George Ellis, lord Byron, — c'est lady Byron qui, en 1851, le racontait elle-même à Rogers, — se serait exprimé en ces termes : « Ce jugement est d'un sot. Jacqueline est aussi supérieure à Lara que Rogers m'est supérieur, » Singulière modestie, et qui nous met sur nos gardes. N'y aurait-il pas là un double sens ironique pareil à celui que cachait la phrase ambiguë du savant Porson, à propos d'un poëme de Southey : « On lira Madoc lorsque Virgile et Homère seront tombés dans l'oubli. » Cependant Byron, grand admirateur de Pope, pouvait sans inconséquence apprécier très-haut le talent de Rogers. Il s'était d'ailleurs exprimé avec presque autant d'humilité dans sa Préface, placée en tête du volume où leurs deux

poèmes paraissaient réunis. Et enfin, dans son Journal (à la date du 25 novembre 1813), après avofr déclaré que « Scott est sans contredit le monarque du Parnasse, et le plus Anglais des poètes. » — « Je placerais Rogers, ajoutet-il, immédiatement après Scott sur la liste des contemporains. Le motif de ma préférence, c'est qu'il est le dernier de la meilleure école. Moore et Campbell, ex xquo, viennent au troisième rang. » Il est singulier que Byron, en tout ceci, oubliât un point essentiel : c'est que Jac* qtieline, — considérée isolément, — n'appartient nullement à ce qu'il appelait la meilleure école, savoir l'école de Pope.

Rogers se retrouva tout entier dans le poème de la Vie humaine, publié en 1819. C'est là, selon nous, que son talent s'est manifesté de la manière la plus éclatante, et dans la sphère où ce talent trouvait le plus d'éléments congénères. Arrivé lentement à sa complète maturité, ce génie spécial, — composé de réflexion concentrée, de patientes études, de goûts raffinés, de souvenirs soigneusement recueiUis, classés méthodiquement, employés avec art, — y donne toute sa mesure. Il amalgame dans un cadre restreint, mais strictement remplira sagesse mondaine d'Horace et la perspicacité philosophique de Pope, la douce mélancolie de Goldsmith et le sentiment intime, que Cowper semble avoir eu le premier, du charme des affections calmes et saintes, des splendeurs du foyer domestique. Encore faut-il reconnaître que Rogers a, sur ses glorieux devanciers, l'avantage d'une plus grande hauteur de vues, d'une compréhension plus vaste, d'un coup d'œil plus généralisateur. Toutefois, — ne nous y trompons pas, — le sujet choisi par Rogers n'est pas traité d'une manière abstraite ; il peint la vie telle qu'il l'a connue, telle que ses compatriotes la pratiquent ou la rêvent,

398 SAMUEL HOGERS.

selon le degré de fortune que le sort leur a départi. C'est la vie anglaise, la vie du gentilhomme, vie sans imprévu, sans péripéties romanesques, faite de grands privilèges et de grands devoirs, soumise aux prescriptions du code religieux, à celles de la loi civile et au jugement de l'opinion publique. Nul récit, par conséquent; point de caractères individuels ; les faits principaux dans lesquels se résume une existence aisée, honorable, logiquement enchaînée et déduite ; et, à propos de chacun de ces faits,

— la naissance, l'éducation, l'émancipation virile (ce que les Anglais appellent the coming ofage), l'amour avant et pendant le mariage, la paternité, ses tracas et ses joies, puis la vieillesse et la mort, — un commentaire concis; . des réflexions où se trahit, sans aucune amertume, le désabusement que l'âge amène; l'étude approfondie de notre mystérieuse nature et des modifications que l'être humain subit à chacune de ses évolutions successives; voilà tout le poëme. Ce qui le distingue des œuvres inspirées par une contemplation du même ordre, c'est l'absence complète de toute amertume soi-disant philosophique, de toute risée satirique, de toute misanthropie malsaine. Rogers ne dénonce pas la vie humaine au mépris de l'homme, ni l'homme lui-même au dédain de ses semblables. Il écarte avec soin le lieu commun hostile. Il ne veut pas seulement faire aimer, mais aussi faire respecter la créature de Dieu et le sort que Dieu lui a fait. La brièveté de ce rêve agité qu'on nomme la vie , il la prencl en pitié, non pas en mépris : les désappointements, les défaillances dont nous avons tous à nous plaindre, il les constate, il s'en attriste, — dans une sage mesure, toutefois,

— et il s'en console en songeant aux grandes qualités dont ces épreuves permettent le déploiement, aux grandes choses qui peuvent trouver place dans une lutte si étroite-

ment circonscrite, aux grandes joies dont on s'abreuve, si Ton sait puiser aux sources pures.

Le point de vue choisi par Rogers est, à notre avis, celui du véritable sage et du véritable homme de bien; celui auquel finissent par se placer toujours, — vers la fin de leur carrière, à mesure que l'action plus rare laisse plus de place àla pensée, à la méditation, — les meilleures natures et les plus saines. Les illusions alors ont pris leur vol, chassées par l'expérience ; les ardentes rivalités se sont apaisées ou éteintes; ceux que nous avons aimés, ceux que nous avons hais, tour à tour nous les avons vus descendre dans le saint abri de la tombe; les plaisirs, les divertissements ont perdu leur attrait ; la raillerie qui les assaisonnait n'a plus de saveur et fatigue notre oreille qu'elle a cessé d'amuser; nous nous souvenons de ces chagrins, à l'éternité desquels nous avons cru, et dont nous nous sommes consolés ; de ces opinions adoptées avec ardeur, et auxquelles nous avons renoncé sans trop de peine; de ces habitudes tour à tour formées, bien qu'elles n'eussent entre elles aucun rapport, et, loin de s'appeler, semblassent s'exclure ; de ces sujets d'orgueil, devenus par la suite des sujets de honte. L'humilité vient alors, et l'indulgence l'accompagne. Nous commençons à comprendre que l'estime de soi et l'affection des autres sont à peu près les seuls véritables biens; que les plaisirs les plus simples et les moins coûteux sont les plus durables, et ceux qu'il faut évaluer le plus haut; qu'une certaine générosité de sentiments est la seule supériorité intellectuelle qu'on doive se souhaiter ou admirer chez autrui.

Élévation et naturel dans les idées, douceur, élégance, simplicité dans le style, tels sont les mérites éminents du poème de Rogers, plus fait pour captiver les intelligences arrivées à maturité, les âmes calmées par la méditation

des choses d'ici-bas, que pour séduire la jeunesse en parlant à ses instincts passionnés, à son imagination mobile.

Rogers avait entrepris un voyage sur le continent, et ce voyage durait encore, lorsque parut, anonyme, la première partie de son poëme intitulé l'Italie. C'était dans l'automne de 1821. Mais ce fut seulement en 1823, et au mois de mai, que l'ouvrage fut publié sous sa forme à peu prè3 définitive, avec des corrections et des additions considérables. Le secret avait été d'abord si bien gardé que plusieurs critiques, — notamment celui de la Literary Gazette,— attribuèrent à Southey, leplusérudit des poêles anglais, cet ouvrage où l'érudition joue un rôle important. Les notes seules attestent une lecture immense. On en trouve aussi des traces, et parfois trop fréquentes, dans le poëme lui-même, où des fragments de chefs-d'œuvre (le fameux sonnet de Filicaja, par exemple, et maint passage de la Divina commedia) viennent prendre place parmi les inspirations personnelles de l'éminent touriste. On le voit, du reste, il s'était préparé à son voyage par des études sans nombre. Pline, Horace et Virgile, mis à part — qu'en bon scholar il possédait depuis longtemps, — Dante et Pétrarque, Guicciardini et Giannone, Boccace et Vasari lui étaient devenus familiers. Au milieu de cette escorte d'élite, la personnalité du voyageur s'efface un peu. 11 ne voit pas toujours par ses yeux. 11 arrive, plein de souvenirs et de préoccupations, sur cette terre où trois fois, depuis la naissance du monde, la royauté universelle a trôné, conquise par les armes, la religion et les arts. On le voudrait moins dominé par les chefs-d'œuvre qu'ont déjà inspirés tant de sublimes aspects. On cherche le poète lui-même sous cette ample et magnifique draperie que ses longues et patientes études lui ont fournie, et

dont les plis, par moments, semblent embarrasser sa marche. Et pourtant, ne se reproche-t-on pas, comme une sévérité tant sok peu arbitraire, ces chicanes si mal à propos dressées contre une œuvre de conscience et d'amour, monument irréprochable d'un culte vrai, d'une adoration intelligente et sincère? Ne se les reproche-t-on pas, surtout, en songeant que dans ces notes ajoutées et surajoutées par Rogers, dans ces narrations épisodiques dont il a, çà et là, émaillé son poëme, se trouvent des trésors d'anecdotes, des modèles de récit, des réflexions, des pensées dignes en elles-mêmes d'arrêter l'esprit, et dont la rédaction concise et châtiée rehausse encore l'incontestable mérite '. Mackintosh citait volontiers, comme par-

1 Un exemple se présente à nous qui, trouvant son application aux événements contemporains, ne semblera peut être pas déplacé.

« La guerre, dit Rogers dans une de ses dernières notes, est une partie où tous les joueurs perdent à coup sûr, tôt ou tard. Et cependant il n'est pas de peuple qui n'ait pris plaisir à guerroyer, et aucun au même degré que la petite république de Gênes, dont les galères,— tant qu'elle eut des galères,— furent sans cesse occupées à brûler et couler bas celles des Pisans, des Vénitiens, des Grecs ou des Turcs : infidèles ou chrétiens lui étant tout un.

« Mais quand on paye cher l'expérience, il est rare qu'on en fasse bon marché. En lin de compte, un temps vint où la réflexion eut son tour ; et après une victoire, plus splendide et plus ruineuse qu'aucune de celles qui avaient été inscrites dans ses annale*, Gênes résolut de vivre désormais en paix avec le monde entier. Tout calcul fait, elle n'avait, dans ces luttes sans trêve, gagné qu'un peu de gloire et de gros impôts sur chacun des objets nécessaires à la vie.»

Dans cet ingénieux bilan, le poëte et le banquier, résumés en un seul homme, donnent pour résultat un vrai philosophe ou peu s'en faut. Ceci soit dit sans que nous voulions être soupçonné de fouler aux pieds les lauriers de Grimée, pour lesquels l'Angleterre et la France auront à payer, tant que leurs grands-livres resteront intacts, un loyer annuel de cent soixante-quinze millions de francs. L'olivier cependant n'est pas si cher, et s'arrose à moins de frais. i. 26

302 SAMUEL ROGBRS.

fait de pensée et de style, le court essai sur « les Préjugés nationaux, » qui forme le cinquième chant, paragraphe, ou chapitre de la seconde partie du poème.

Rogers, qui venait d'atteindre sa soixantième année à l'époque où parut son Italy, ne devait plus tenter de nouveaux efforts, et sembla regarder comme close sa carrière poétique. Néanmoins, et pendant trente années encore, il s'occupa de sa renommée littéraire, ça et là, selon les occasions; rimant quelque pensée longtemps élaborée, limant, polissant un de ses anciens poèmes, rédigeant de nouveau quelque note, quelque commentaire incomplet ou trop prolixe. Son mot d'ordre, sa manie, si l'on veut, était la condensation de toute idée en aussi peu de mots qu'en peut comporter son expression claire et complète. Il appliquait sa méthode particulière aux meilleurs écrivains, dont il s'amusait à refaire, dans cet esprit, les pages les plus estimées. Jamais on ne put le convaincre que certains styles, épanouis, efïïorescettts par nature, perdent à ce laconisme qui les mutile, et que telles redondances de mots sont à la pensée, dont elles font l'ornement et la grâce flottante, ce que son feuillage et ses fleurs sont à l'arbre qu'on n'en dépouille pas sans l'appauvrir. H s'obstinait à condensa les moins condensables de tous, Jeremy Taylor," par exemple, ou Edmund Burke : « Tenez, disait-il un soir, après avoir réduit de moitié une page de cette ample éloquence, de cette faconde opulente, qui distinguait le redoutable adversaire de Fox et de la Révolution française; tenez, concentrée comme cette tirade l'est maintenant, elle ferait sauter une cathédrale... Ce n'est pas, ajouta-t-il aussitôt, se reprenant, que Burke l'eût volontiers employée à cet usage. » Il tirait aussi vanité d'avoir réduit aux proportions d'un très-court paragraphe une anecdote que "Wordsworlh et M. Milnes ont

racontée, le premier en vingMrois, le second en vingthuit vers. Nous lui donnerons acte de ce tour de force en le citant â .

Rogers se complaisait à redire aussi bien qu'à réécrire ses anecdotes chéries. Un mauvais plaisant l'avait comparé à Tours des Alpes qui, retiré dans sa caverne, y vit, suçant ses pattes, de sa propre substance. La comparaison était, heureuse; elle fut citée. Le mot revint à Rogers qui n'était pas homme à le laisser sans réplique. Aussi regarda-t-on comme trés-courageux l'homme d'esprit,— Ch. Ltittrell, — qui, sans y avoir des droits bien positifs, en accepta la paternité... « avec toutes ses conséquences, » disait-il lui-même en riant. Un autre résultat de ces citalions qui étaient des redites, et de ces redites qui étaient des citations, c'est l'alternative où l'on était de blesser Rogers, soit que l'on affectât d'ignorer, soit que l'on avouât connaître les historiettes qu'il remettait ainsi dans la circulation après leur avoir donné la publicité de ses livres. Feignait-on de s'y intéresser comme à une nouveauté, on désobligeait l'écrivain : les saluait-on, au contraire, comme de vieilles connaissances, le causeur s'en trouvait plus ou moins atteint et convaincu de rabâcher quelque peu. Un de ses auditeurs les plus habituels avait adopté la première de ces deux méthodes; il tomba dans

1 C'est encore une note du pocme de l'Italie : c Vous admirez ceci, me disait, à Padoue, un vieux dominicain, tandis que, dans le réfectoire de son couvent, je contemplais une Cène, aux personnages de grandeur naturelle. Voici quarante-sept ans que je prends tous mes repas en lace de ce tableau, et, tels sont les changements opérés parmi nous, — tant de mes frères, durant ce laps de temps, sont arrivés et sont partis, — que lorsque je regarde alternativement les convives assis à cette table et ceux qu'on a représentés sur cette fresque, je me sens disposé à croire que c'est nous, non pas eux, qui sommes de passagères images. »

l'inconvénient qu'elle entraînait avec elle : « Vous paraissez ignorer d'où vient ceci, lui reprocha un jour le poète, mécontent qu'on n'eût pas lu ses ouvrages, ou qu'on eût pu les oublier : — Ah! vous le prenez ainsi? lui répondit son patient et courtois interlocuteur...; nous verrons si vous dites vrai. » Depuis ce moment, à chaque anecdote racontée par Rogers, son ami, doué d'une imperturbable mémoire, indiquait la source originale, citant le poëme, citant le volume, citant la page. Après deux jours de ce régime, il avait mis à bout la patience du poète, qui le dispensa, désormais, de fournir les preuves d'une érudition devenue tout à fait gênante.

Indépendamment de ses écrits que nous venons de passer en revue, — dressant de notre mieux leur nomenclature chronologique — nous voudrions donner une idée de l'homme, très-diversement apprécié par des juges trèsnombreux et très-compétents. Nous nous sommes dit souvent qu'il avait retracé lui-même les principaux traits de son caractère dans les adieux qu'il adressait aux lecteurs de son ltaly. Aussi demanderons-nous la permission de citer ces beaux vers, mais en humble prose :

« La nature lui avait beaucoup refusé, mais, dès sa naissance, lui donna ce qu'il regarde comme l'attribut le plus précieux : un amour prononcé pour la musique, la sculpture, la peinture; pour la poésie surtout, ce langage divin ; pour toutes choses, ici-bas, ou grandes ou belles : un coucher de soleil, un lac dans les montagnes, la splendeur d'une physionomie où l'âme se reflète, et, ce qui vaut mieux que tout le reste, une action vraiment généreuse. Oui, la nature, à certains égards, lui avait donné plus qu'elle ne lui avait refusé ; — il lui devait beaucoup, malgré cette pâleur précoce qui avait envahi ses joues avant que leur premier duvet les eût quittées. A ses plus som-

bres heures elle envoyait des rayons d'or; il tenait d'elle ce goût d'errer où hante la Muse, cette noble folie qui d'un cœur ému fait jaillir les chants immortels. »

Ce qu'elle lui avait refusé, c'était, — nous citons encore : — « Cette richesse prêtée à quelques grandes natures, prodigalité toujours divine, à quelque usage qu'elle serve ; cette exubérance d'âme qui s'épanche comme le soleil en chaudes et vivifiantes vibrations, et qui communique son ardeur à tout ce qui constitue l'être, sensations, intelligence, amour. »

Ce qu'elle lui avait donné par excellence, — ici nous ne citons plus, nous résumons, — c'était, portée au plus haut degré, la précieuse faculté de puiser ses jouissances aux plus nobles sources, de savourer, convive délicat, ce qu'il y a de plus raffiné, dans tout ce qu'on peut désirer ou posséder ici-bas. En môme temps que cette faculté dominante, elle lui en avait donné l'intelligence complète, et il la cultiva toute sa vie, sans enthousiasme excessif, mais avec un soin persévérant, une ténacité tout épicurienne, qui l'amenèrent à une perfection bien rarement obtenue.

Comme pour nous confirmer dans cette idée générale que nous nous étions formée de cette nature exceptionnelle, les lignes suivantes nous arrivent, tracées par une main fidèle ; elles éclairent du même jour la physionomie que nous essayons de faire revivre.

« Je ne pense pas, — nous dit un homme qui a connu, qui a aimé Rogers, — je ne crois pas que jamais un individu, avec une fortune aussi restreinte et un tour d'esprit aussi paisible, soit devenu le centre d'un groupe aussi nombreux et l'objet d une attention aussi soutenue. Son culte était l'Harmonie, et la déesse, assise sur son trône de tièdes nuages, présida constamment aux destinées de son adorateur. Ce n'était pas le poète, le sage, le philo-

sophu idéal que bien des gens pouvaient rêver en lui; c'était un homme chez qui, — rare phénomène, — les goûts avaient pris la place dominante des passions, et qui consacrait aux premiers les ressources absorbées ordinairement par les secondes. Il ne faisait rien au hasard. Je suis convaincu que, tout enfant, Rogers n'a jamais dû tomber, sinon poussé par quelque force extérieure. Il devait, de fauteuil en fauteuil, toujours bien étayé, gagner, calculant ses pas, l'endroit du tapis où tombait un rayon de soleil, animant les couleurs brillantes. 11 devait préférer la douce chanson de la nourrice qui l'endormait au plus joyeux tumulte des jeux formés autour de lui. S'il eût pu parler, il eût demandé que ses vêtements fussent taillés dans la plus souple mousseline, la plus fine batiste étant déjà un tissu trop grossier et trop roide pour la délicatesse de ses petits membres. »

On comprend, après avoir lu ces Kgnes, que Rogers ait vécu et soit mort au sein d'un musée choisi, pièce à pièce, parmi tout ce que les arts ont pu lui fournir de plus exquis. Vainement, quand elles forent vendues, le désordre des enchères mettait-il ces richesses sous le jour le moins favorable; il ne s'y est pas rencontré un objet, un seul, que les plus fins connaisseurs aient pu dédaigner. Tableaux, statues, bronzes, médailles, vases, livres curieux, manuscrits d'élite, se trouvaient entassés dans cette maison, où ils tenaient la place du mobilier ordinaire, sans que rien, si ce n'est leur mérite intrinsèque, prévint le visiteur qu'il avait sous les yeux autant de raretés inappréciables, autant de perles uniques, autant de chefs-d'œuvre incontestés. La célèbre collection de Strawberry-Hill, formée par le dilettantisme suranné d'Horace Walpole, fut loin d'offrir autant d'intérêt aux collectionneurs, quand le marteau du commissaire-priseur en dispersa les dé-

LE DANQU1ER-P0ËTE. 307

bris 1 , que celle petite maison de Saint-James-Place où Hogers avait accumulé! sans ostentation, plus de merveilles que n'en renferment les palais de bien des monarques.

Il faut dire qu'il était venu à temps pour former sa collection, à laquelle, de nos jours, sa fortune n'aurait point suffi. Les grands seigneurs, — et seulement les plus riches, — avaient, il y a soixante ans, le monopole de la protection donnée aux arts. Pour enchérir une toile de Wilson ou de Gainsborough, il n'y avait ni c rois des chemins de fer, » ni grands négociants de Liverpool, ni manufacturiers de Manchester, comme il s'en trouve aujourd'hui, pour enlever, de l'atelier ou elles viennent de s'achever, les productions de Landseer, de Leslie, de Hulready, de Hart, de Roberts, de Stanfleld, de Millais, de Haclise. Par la mêihe raison, il est difficile d'apprécier à sa juste valeur ce que fut, en son temps, l'influence plébéienne de Roger s, connaisseur attitré, vivant familièrement avec les artistes, jugeant sainement les débuts, ne se méprenant pas aux faux semblants d'originalité qui séduisent la foule ignorante, encourageant le mérite modeste, tempérant doucement les fantaisies excentriques du génie fanfaron et vantard. Limité dans ses acquisitions, et par sa fortune, et par les dimensions de sa demeure, il n'acheta jamais beaucoup ; mais il encourageait les amateurs ; il guidait leur choix et déterminait leurs volontés hésitantes : « Je vous envie le courage avec lequel vous achetez des Turner, » écrivait-il à un collectionneur bien connu, — M. Hunro de Novar, — qui, en effet, n'a pas eu à se plaindre de sa témérité.

Rogers, obéissant à un sentiment complexe, a cepen-

1 En 1843, après la mort de lord Waldegrave, qui l'avait reçue par voie de substitution, et qui décéda insolvable, bien que né avec une immense fortune.

dant, un jour de sa vie, subventionné directement l'art contemporain. Ce fut lorsqu'il prépara la publication, illustrée à ses frais, de son Italie, et bientôt après, dans les mêmes condition», du recueil de ses Poèmes. Les vignettes dont il voulut orner ses vers ont été gravées d'après les premiers peintres anglais modernes, parmi lesquels il suffit de nommer Edwin Landseer, Eastlake, Turner, Stothard, Calcott. Beaucoup de ces vignettes sont de petits chefs-d'œuvre, car Rogers mettait à les contrôler et à les choisir le même soin qu'à perfectionner et polir ses strophes favorites. En revanche, il faillit faire une mauvaise spéculation, car la première édition des deux volumes, ainsi publiés, lui coûta quinze mille i (375,000 fr.), — et il a fallu du temps pour retrouver cette énorme mise de fonds. On cite à ce sujet, de Turner, un trait qui l'honore. Chacun de ses dessins devait lui être payé cinquante livres sterling (1,250 fr.). Apprenant que les calculs de Rogers se trouvaient fautifs, et qu'il risquait de se trouver en perte, le célèbre paysagiste offrit immédiatement de reprendre, sans indemnité, les dessins déjà livré*. Us lui furent effectivement rendus, mais après avoir été gravés, moyennant un « droit de gravure » évalué amiablement à cinq livres sterling par sujet.

Le goût musical de Rogers était un simple instinct de nature ; il y avait ajouté fort peu d'études, et se défendait de toute admiration convenue. Les harmonies compliquées et savantes lui plaisaient bien moins que certains airs à la douceur desquels se rattachait quelque souvenir aimé. Il eût volontiers dit, avec cet autre, de ces grandes symphonies qu'on vante comme des chefs-d'œuvre de difficulté vaincue : « — Pourquoi ne sont-elles pas toute fait impossibles ? • Auditeur assidu des concerts où s'exécutent, chaque année, les grands morceaux de la musique ancienne

LE BANQUIER-l'OfiTE. 300

ou de la musique religieuse, les chefs-d'œuvre de Hândel, de Beethoven ou de Mozart n'avaient en lui qu'un admirateur assez calme. Parmi les compositeurs italiens de notre temps, il préférait Bellini. Dans les escaliers de sa maison, et jusque dans sa chambre à coucher, il tenait en cage des rossignols, bien abrités de toute lumière, et aux chants desquels il aimait à s'éveiller. Que s'il lui arrivait, par hasard, de dîner chez lui, et de dîner seul, il faisait volontiers venir, dans le vestibule, un de ces organistes ambulants que l'Italie expédie à Londres, et charmait son repas solitaire en écoutant une barcarolle, une sicilienne, quelqu'une de ces cantilènes populaires du Midi, que les artistes de nos jours savent si bien saisir au vol, pour en doter les salons. En revanche, une voix discordante le faisait frémir, surtout lorsqu'elle estropiait une douce mélodie ou des vers au rhythme suave. Il citait rarement Shakspeare, et l'un des passages auxquels il faisait l'honneur de les répéter était celui-ci :

lier voice was eversoft

Gentle and low; — an excellent thing in woman 1 .

Encore fallait-il que le débit fût juste, et une belle dame, à la voix riche et timbrée, qu'il avait priée de lui lire je ne sais quels vers manuscrits de Byron ou de Moore, ne Ait pas médiocrement surprise de se voir tout à coup arracher le papier par notre impressionnable vieillard, qui se mit à lire lui-même,le plus musicalement du monde, ces poésies dont elle faisait évaporer, en les ânonant, le charme subtil.

* ... Une voix toujours douce

Et calme, et parlant bas... don vraiment précieux Ctiet une femme.

Un autre jour, Moore et lui écoutaient patiemment une mélodie irlandaise du premier, péniblement exécutée par un amateur aux abois : « Ma foi, dit tout bas Rogers à son illustre ami, j'ai vu les hommes les plus braves de l'époque...; j'ai vu Nelson, j'ai vu Wellington, j'ai vu Ney... Eh bien ! votre courage m'étonne . »

Nous venons de dire que Rogers citait rarement Shakspeare. Nous pourrions ajouter que, — sans aller aussi loin que Ryron dans son dédain pour oe génie de premier ordre l , — il l'admirait médiocrement. Des Discoveries de Ben Johnson, il citait souvent ce passage dont il articulait les derniers mots aveo une emphase toute particulière :

« Les comédiens , je ne l'ai pas oublié , ont maintes fois fait honneur à Shakspeare, moi présent, de ce qu'en ses écrits, quels qu'ils fussent, il n'effaçait jamais une ligne ; et je leur répondais toujours : Plût au ciel qu'il en eût effacé mille ! »

A l'appui de ceci, un beau matin, il défia les personnes présentes de lui citer un seul passage de Shakspeare qu'on n'eût pu améliorer avec une ou deux ratures ; et, après avoir disséqué mainte et mainte tirade sublime, il ne resta bouche close que devant cellequi commence par ce vers :

llow swoet the moonlight sleeps upon this bank 1

Ainsi, un mot superflu, la rencontre discordante de deux syllabes, suffisait, comme la feuille de rose pliée dans le lit du sybarite, pour le mettre mal à l'aise et le rendre

1 a Voyons, entre nous, et tout compte fait, Tora, ne pensez-vous pas que Shakspeare tient quelque peu de la... myêtiflcation? » disait un jour lord Byron à Thomas Moore. Encore n'avons-nous pas rendu, dans toute son énergie vulgaire, le mot humbug,

insensible à des beautés de premier ordre. Le génie critique, arrivé à cepoint, devient une espèce d'infirmité. Puis, il faut bien le dire, la critique de Rogers était en lui, non comme science, mais comme instinct. Il ne la raisonnait, il ne l'analysait, il ne la codifiait pas ; elle demeurait à 1 état d'impression individuelle, tantôt favorable, tantôt contraire, hasard de sympathie ou d'antipathie. Il avait des admirations difficiles à comprendre : « Pendant mon voyage d'Italie, disait-il, je n'étudiais, comme modèles de versification, que deux poètes ; Hilton et Crowne. » Or, — nous devons le dire pour les nombreux lecteurs qui pourraient ne pas connaître Crowne l , même de nom, — sa versification manque d'harmonie, ses descriptions de facilité, ses pensées de naturel. Il affectait aussi pour les auteurs modernes un mépris qui pouvait être sincère, mais qui semblait une banalité de pure convention, f Quand il parait un livre nouveau, disait-il, j'en lis un ancien. » Ceci ne l'empêchait pas d'appeler à sa table tout débutant littéraire de quelque valeur ; mais, avec un art merveilleux, il savait disserter pertinemment sur les ouvrages de son hôte, sans en avoir tourné une page. On n'est pas bien sûr qu'il connût de Dickens antre chose que le chapitre touchant où est racontée la mort de la petite Nelly *. Mais un jour, s'adressant successivement à trois de ses convives : « Àvex-vous lu Mari<mne>de Marivaux? leur demanda- t-il: — Non. — Eh bien ! vous l'emporterez... » Et, en effet, trois exemplaires de Marianne se trouvèrent dans sa

1 John Crowne, opposé à Dryden par Rochestcr, est un poète fort oublié, mais non sans quelque valeur. La série de ses pièces, au nombre de dix*sept, commence en 1664 et finit en 1608. Sa meilleure tragédie est un T h y este. Sa meilleure comédie est intitulée Sir Courtîy Nice*

■ Old Curiosity Shop.

bibliothèque. Il enveloppait les conceptions du roman français moderne dans un anathème presque sans exception. Il lui arriva cependant, un jour, de prêter à deui jeunes personnes, qui étaient venues déjeuner chez lui avec leur gouvernante, le volume de nouvelles que M. Scribe a publiées sous le titre de : Tonadillas. La première de ces historiettes lui avait paru irréprochable, et il s'était tenu pour rassuré. Le lendemain, quelqu'un des convives de la veille lui fît remarquer que, dans le reste du volume, se trouvait mainte et mainte scène qui n'était pas en parfaite harmonie aveccet heureux et chaste début. Rogers, désespéré de sa méprise, envoya immédiatement, et en toute hâte, chez ses jeunes amies; mais, depuis le matin, elles étaient parties pour la campagne, et le livre fatal voyageait avec elles. On devine quelle rancune cet incident laissa dans l'esprit de Rogers, et combien elle le confirma dans ses méfiances à l'endroit des romanciers français.

Les déjeuners et les dîners de Rogers étaient recherchés . On avait cependant imaginé une différence entre ces deux ordres de réception : « Aux déjeuners, disait-on, il essaye les dineurs. » Nous croyons savoir que c'était là une pure et simple malice. Jusqu'à l'époque où l'aversion que la solitude lui inspirait l'eût rendu moins difficile sur le choix de ses convives, il invitait à ses déjeuners les personnes dont la société lui était personnellement le plus agréable. Les dîners, au contraire, étaient affaire d'étiquette et de convenance hospitalière *. À ces repas du matin ou du soir, Rogers n'apportait aucune des dispositions spéciale^ qui donnent l'idée d'un amphitryon accompli. En ses

4 On retrouve dans ses Notes un passage de Rousseau qu'il aimait à lire tout haut : c'est celui où Jean-Jacques professe c un goût \if pour les déjeuners. »

meilleurs jours, il était d'un naturel peu liant , d'une gaieté très -restreinte. Il n'aimait ni les voix qui s'élèvent, ni les rires éclatants. Une lumière discrète, placée haut contre les murs, et reflétée par les toiles sur lesquelles ses rayons étaient concentrés, circulait autour de la table et semblait, à elle seule, commander une certaine réserve. Les dames d'un âge mûr pouvaient la trouver de leur goût, mais non les jeunes et belles, dont elle éteignait les regards, flétrissait le teint, et fanait les brillantes toilettes. A moins qu'un grand personnage ou un bel esprit bien connu ne prit sur lui de rompre la glace et d'ouvrir le champ aux vives réparties, il n'était pas rare de voir, à ces dîners, la conversation languir ou faire long feu. Sidney Smith, — qui volontiers guerroyait contre Rogers, tout en acceptant ses invitations, — trouva un mot pittoresque en réponse à son hôte qui lui demandait s'il approuvait la méthode d'éclairage dont nous venons de parler. « Mais non, mais non, pas beaucoup, répondit-il... Dans le haut, tout resplendit, et au-dessous, c'est un peu l'Enfer..., ses ténèbres... et ses grincements de dents. »

Si nous insistons sur les détails de cette hospitalité privée, c'est qu'elle a réuni presque toutes les célébrités de l'époque. A chaque page de son Journal, Byron inscrit : « Diné chez Rogers. » Et il dine avec M ne de Staël, avec Mackintosh, avecErskine, avec Sheridan. « Sheridan nous a raconténne bonne histoire de lui et d'un mop choir appartenant à M"* Récamier... Erskine, plusieurs bonnes histoires, mais de lui tout seul... j'ai reconduit Sheridan au club deBrookes, où, par parenthèse, il a eu quelque peine à descendre, lui et moi étant les seuls de la compagnie qui eussions un peu fêté Bacchus ' . »

1 Extrait du Journal de Byron, 6 et 10 mars 1814.

Rogers se souvenait volontiers qu'à celte époque madame de Staël , débarquant en pleine célébrité dans le grand monde anglais, et engagée, pour son début, à une grande soirée de Lansdowue- llouse, lui demanda de se placer ù côté d'elle, bien en évidence, dans le principal salon. Elle voulait ainsi se poser comme recherchant surtout, dans ce monde aristocratique, les célébrités littéraires.

Une présentation chez Rogers, durant les dernières quarante années de sa vie, était presque de rigueur pour les étrangers de quelque distinction arrivant à Londres. La présentation entraînait, pour ainsi dire de droit, une invi-* tation à déjeuner. Les Américains étaient, de ces hôtes improvisés, ceux que le maître de la maison accueillait le mieux : d'abord, parce qu'il se savait trés-goûté dans leur pays, ensuite, parce qu'il n'était pas obligé de leur parler français, nécessité que lui rendait pénible la connaissance fort imparfaite qu'il avait de cette langue.

L'écrivain chargé de réunir les notes éparses de Rogers», qui ont pris le nom de Propos de table 1 , n'a pas toujours été fort exactement renseigné sur les détails qu'il donne avec une assurance parfaite. C'est ainsi qu'il place chez H. de Talleyrand, pendant que ce dernier était ambassadeur à Londres, une conversation que Rogers racontait comme ayant eu lieu à un de ces déjeuners cosmopolites dont nous avons voulu donner une idée. Rétablissons l'anecdote telle que bien des gens l'ont entendue de sa propre bouche. H. de Lamartine, qui n'avait pas encore quitté sa première voie politique, était venu s'asseoir à la table du banquier-poëte. Celui-ci, ne tenant pas grand compte des différences d'opinion, — bien qu'il eût vécu en des temps où un ton/ n'eût pas volontiers frayé avec

1 Hecollectiont ofthe Table-Talk of Samuel Rogers* — tonUon , 1 Hf.O

un radical, — s'enquit avec empressement de Déranger auprès de l'auteur des Méditations. « Je ne le connais pas, répondit M. de Lamartine. — Je vous plains, » répliqua Rogers '.

II ne fut guère plus heureux avec Auguste de Schlegel, auquel il demanda si, depuis la mort de Gœthe, il y avait encore des poètes en Allemagne, o Je suis poète, )> répondit sèchement son interlocuteur.

« Rogers parle peu, et il est, dit-on , très-sévère dans ses jugements. Quand il cause, il s'exprime fi merveille, et, s'il agite des questions de goût, c'est en termes aussi choisis, aussi élégants qu'on doit s'y attendre, quand on a lu ses poésies. Entrez dans sa maison, — dans son salon,— dans sa bibliothèque, — l'idée vous vient d'elle-même que vous n'êtes pas chez un homme ordinaire. Pas un bijou, pas une médaille, pas un livre, parmi ceux qu'il éparpille sur sa chemiiiée, son divan, son bureau , qui ne révèle chez le possesseur de ces raretés une élégance suprême, qu'on doit se figurer accompagnée de beaucoup de dédains. Mais cette excessive délicatesse a fait probablement le malheur de sa vie. Oh! que de contrariétés a dû lui susciter, dans le cours de son existence, cette humeur exclusive et nécessairement méprisante ! »

Ces lignes sont de Byron (Diary, 22 nov. 1813). Elles

* La version de cet incident donné par le Table-Talk est beaucoup moins vraisemblable : « Connaissez-vous Bérangcr? avait demandé Rogers à M. de Lamartine.— Non, eût répondu celui-ci... Il a vouln m'ôtre présenté, mais je m'y suis refusé. — Vraiment?... Eh bienl moi, je ferais volontiers une lieue pour le voir... Enfin, — fait-on dire à Rogers, — Lamartine fut si désagréable, que quelques jours après, Talleyrand et la duchesse de Dino me firent des excuses pour son manque de courtoisie... » Nous le répétons, il nous est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de croire que les choses aient pu se passer ainsi.

accusent un des traits distinctifs du caractère de Rogers, savoir : sa disposition native à voir sous le jour le moins avantageux et chaque chose et chacun. Franklin, dans son Autobiographie f nous parle d'un gentleman qui, ayant une jambe bien faite etl'autre difforme, appréciait chacun des individus avec lesquels il se trouvait en rapport, selon qu'il le voyait regarder d'abord ou la première ou la seconde. Nul doute qu'il n'eût très-défavorablement jugé Rogers, dont l'humeur caustique et les coups de boutoir demeurent, malheureusement pour sa mémoire, la tradition la plus universellement adoptée de celles qui le concernent. Nous aurons à examiner, après l'avoir constatée comme elle doit l'être, s'il n'avait pas quelques droits à des souvenirs plus bienveillants.

Notons d'abord un de ses mots qui en explique beaucoup d'autres. Après avoir raconté par quel concours de circonstances malheureuses il s'était trouvé, dans sa jeunesse, — alors qu'il habitait encore « le Temple l , » — donner un fort méchant dîner à Fox, Sheridan , Erskine, Perry (du Morning Chronicle) et quelques autres notabilités du parti whig... «Ah! oui, disait-il, les pauvres gens dînèrent bien mal... En revanche, ils eurent une bonne médisance à publier contre moi... » Il est clairqu'à la place de ses convives désappointés, Rogers se fût ainsi consolé. Hais ne l'est-il pas aussi que sa méfiance des autres et de leurs méchants propos pouvait entrer pour beaucoup dans les sarcasmes par lesquels il tâchait ou de prendre les devants, ou de se mettre au pair avec eux ?

C'est ainsi que, sortant d'une maison où il venait de

1 Résidence des jeunes étudiants en droit. Les chambres occupées par Rogers dans ce qu'on appelle Paper-Buildings, l'avaient été avant lui par lord Ellenborough. Ces bâtiments ont, depuis lors, été reconstruits.

LE BÀNQUIER-POËTE. 317

dîner, et l'un des convives qui l'accompagnaient s'extasiant sur l'hospitalité qu'ils avaient reçue : « Oui, répondit Rogers, notre ami reçoit à merveille...; mais avez-vous remarqué comme il sert mal le poisson ? n

En entrant, à Sloperton, dans le cottage où Moore s'était retiré, il vit, dans le cabinet de travail du poète, les portraits gravés de lord Grey, lord John Russell , lord Lansdowne, etc. « Je vois, dit Rogers, que vous vous êtes entouré de tous vos protecteurs..* — Pourquoi diable ne pas dire de tous vos amis ? » remarqua Moore en racontant l'historiette ; et, en effet, c'était là le mot qu'eût employé un esprit moins armé en guerre.

A ce même Moore il avait prêté très-noblement une somme assez importante 800 £ (20,000 fr.). • Quand il me les remboursa, racontait-il, ce fut avec celte exclamation : — Dieu merci, je ne dois plus un farthing à qui que ce soit ! Véritablement sage, il eût déploré de n'avoir pas encore gagné un farthing. »

Ne s'étant jamais marié, il usait du droit que les célibataires ont toujours eu, et médisait volontiers de l'hyménée en général, de chaque hymen en particulier. « Mais, lui disait-on un jour à propos de quelque événement de ce genre, les amis du mari sont enchantés. « — Heureux homme ! s'écria Rogers, qui enchante ses amis..., et comble ses ennemis de joie. »

Un autre jour, il s'agissait d'un homme qu'on n'aimait guère , et qui épousait une jolie femme : < Ah I quelle bonne revanche nous allons avoir!... » dit-il, se frottant les mains.

Un membre du Parlement, voyageant avec sa femme, avait été arrêté, près de Rome, par des bandits. Rogers racontait ainsi l'aventure : « Les brigands voulaient entraîner P... dans la montagne; mais sa femme lui jota les

bras autour du cou..., et plutôt que d'emmener la dame avec eux, ils le laissèrent continuer sa route. »

Il avait dit grand bien de ce portrait d'un chien de Terre- Neuve que Landseer a spirituellement intitulé : Un membre distingué delà Société royaledesecourspour les noyés. Le peintre, fier d'un tel suffrage, voulut l'en remercier; mais Rogers se repentait déjà de son enthousiasme : « Oui, lui dit-il, j'ai beaucoup remarqué la manière dont est rendu... l'anneau du collier. »

Contrairement à ses habitudes, il venait de parler avec beaucoup d'affection et beaucoup d'éloges, devant mistress H..., d'une dame de leurs amies. Puis il sortit, et mistress H..., émerveillée, se hâtait déjà de constater cette indulgence exceptionnelle... Tout à coup la porte s'entr'ouvre, et on voit reparaître la figure blême et chafouine du banquier-poète... « Après cela, vous savez?... criait- il, le soleil lui-même a ses taches. »

11 racontait ainsi une visite chez Goleridge : « Nous allâmes, Wordsworth et moi, le trouver chez Gillman, où il demeurait alors. Deux heures de suite, sans s'arrêter, il disserta devant nous, selon sa coutume. En sortant de là, nous marchâmes quelques instants côte à côte, et muets tous deux :

« — Ah! quel homme prodigieux! s'écria Wordsworth.

« — Merveilleux, répétai-je.

« — Quelle profondeur dépensée!... quelle richesse d'expression!... continua-t-il.

« — Je n'ai jamais, répondis-je, entendu rien de pareil. . . »

Puis il y eut une pause. Nous marchions toujours.

a — Dites-moi, me demanda Wordsworth, avez-vous bien nettement compris ce qu'il nous disait sur Kant et sa philosophie ?

« — Pas très-nettement.

« — Et sur la pluralité des mondes?

« — Mais, pas davantage... Au fait,... si vous voulez, que j'en convienne,... de tout ce beau monologue, et d'un bout à l'autre, je n'ai pas compris un traître mot...

a — Moi non plus, reprit Wordsworth. »

En général, homme de bon goût, il allait, dans ses moments de caprice hostile , jusqu'aux limites de l'inconvenance. C'est ainsi qu'à un diner de garçon, où le domestique était peu nombreux et la chère assez médiocre, il fut quelque temps sans rien accepter. Puis, l'unique serviteur qui restait étant sorti un moment, comme le maître de la maison insistait pour lui faire choisir quelque chose :

« Eh bien! dit-il, je prendrai de ce vol-au-vent..., lorsqu'il y aura là quelqu'un pour m'en donner. »

Il fut beaucoup mieux inspiré, quoique tout aussi malveillant, dans sa réplique à lady D..., une de ses ennemies intimes. Elle le voyait, à dîner, d'un côté de la table à l'autre, causer en la regardant :

« Gageons, lui cria-t-elle, que vous dites du mal de moi!...

— Ah! madame, lui répondit Rogers, d'un ton de reproche, moi qui passe ma vie à vous défendre !. . . »

Il n'aimait pas à rencontrer dans les salons ces intrus qui s'y glissent parfois sans qu'on puisse se rendre compte des motifs qui leur en ont ouvert l'accès : espèce équivoque dont il méprisait les flatteries banales et l'obséquiosité industrieuse. Avec lui leurs avances étaient pis que perdues. Un soir qu'au bras d'un ami, le malin vieillard quittait une grande soirée, un ces prétentieux personnages fit un effort désespéré pour s'accrocher à eux, et, par manière de préface :

« Je n'aime pas, leur disait-il, à marcher seul.

— J'aurais cru, monsieur, lui repartit Rogers, que personne, autant que vous, ne devait se plaire en votre corn* pagnie. »

S'il n'avait employé sa verve railleuse, son ironie à double tranchant, que pour repousser des indiscrets, punir des présomptueux, châtier des parvenus insolents, sa réputation n'eût peut-ôtre pas autant souffert de cette sévérité parfois excessive. Mais il avait fini, s'abandonnant trop à 6on penchant pour la médisance, par se faire universellement craindre. On n'entrait pas chez lui sans quelque angoisse. On n'en sortait pas volontiers tant qu'on y laissait des oreilles ouvertes à ses malices, et c'était chose curieuse que de voir ses convives manœuvrer autour de la porte, chacun voulant quitter le dernier cette périlleuse arène.

L'affection qu'il vous portait ne vous garantissait qu'à demi. Hoore, par exemple, qui lui avait de sérieuses obligations, et qu'il défendait, en toute occasion, quand d'autres que lui se permettaient de l'attaquer, — ainsi faisait Johnson à l'égard de Goldsmith, — Moore était, nous l'avons vu, en butte à ses railleries : « Il dine chez vous, disait Rogers, pensant au dîner qu'il a manqué pour vous, et froissant dans sa poche un billet d'opéra qui le fait songer au bonheur de ne diner chez personne. » Aussi Hoore avait-il pour son « ami » des sentiments compliqués de reconnaissance et de terreur qui se trahissent, dans ses Mémoires, avec la plus charmante naïveté. Lisez nlutôt sa lettre à lady Donegal (21 août 1812) & .

< Nous avons voyagé, Rogers et moi, le plus agréablement du monde, bien que j'aie senti tout le temps de ik-

1 Mémoires de Moore, t. VIII, p. 118.

LE BÀNQUÏER-POËTE. 391

tre route, — c'est mon ordinaire avec lui,— que la crainte de perdre sa bienveillance nuit singulièrement au plaisir de l'avoir acquise. On se sent sur des roses, mais on a peur des épines. Avec sa critique si pénétrante et si dédaigneuse, il m'a presque découragé de mon poème (LallorRookh)> et je ne m'y suis remis qu'en toute humilité d'esprit : cependant j'ai modifié mon plan pour me conformer à ses avis, bien déterminé d'ailleurs à ne pas recommencer, car si je prêtais l'oreille à toutes ses objections, je ferais, ma foi, un aussi long voyage que son Christophe Colomb. Son opinion, il est vrai, n'a rien que de très-favorable au poëme pris en bloc ; mais il trouve à dire sur chaque détail. Vous reconnaîtrez là sa manière de juger les gens : Excellente personne... mais... »

« Votre portrait de Rogers, lui répond à son tour lady Donegal, n'est, hélas ! que trop ressemblant. Combien il est fâcheux de voir un homme, avec tant de moyens de plaire et de se faire aimer, abdiquer ainsi ces facultés précieuses en donnant carrière à une malencontreuse disposition d'esprit qui le rend mécontent de chaque chose, et lui fait trouver tant de désappointements dans tout ce qu'il attend de la vie ! Et cependant, il ne manque pas de cœur. Tout habitué qu'il est à surfaire les fautes et les sottises de ses amis, il n'en est pas moins capable d'une affection réelle. C'est ainsi qu'il vous est, à vous, trèsattaché ; mais je reconnais qu'on peut vouloir se passer de la rose plutôt que d'avoir ses épines à redouter, et renoncer au plaisir quand il laisse une peine à craindre. — Avec tous ses défauts, néanmoins, j'aime Rogers, sachant fort bien, d'ailleurs, qu'il ne m'épargne guère, et que je suis traitée, en cela, comme tous ses autres chers amis. »

On ne le payait pas toujours, cela va sans le dire, de tant

3tt SAMUEL ROGERS.

de douceur et de miséricorde. Quelqu'un de ces a chers amis » si malmenés avait dit de lui : « Qu'il avait fait son chemin dans le monde comme Annibal dans les Alpes... avec du vinaigre. » D'autres personnes attribuaient l'âpretè de ses propos à la faiblesse de son organe, qui ne lui laissait d'autre chance d'être écouté que celle de dire du prochain tout le mal imaginable. Soyons plus équitables, et rappelons-nous que ce défaut de Rogers, — la mal-disance, — lui a été commun avec tous les beaux esprits du temps où il a pu chercher des modèles, soit en France, soit en Angleterre. Étaient-ils donc si charitables, si ménagers du prochain et de sa réputation, Voltaire, Beaumarchais, Rivarol, Ghampcenetz? Et Selwyn, Sheridan, Walpole, Wilkes et tant d'autres, en fera-t-on des modèles d'urbanité, de réserve, d'indulgence, de mansuétude, étrangers à toute rancune?

La femme-poëte que nous avons déjà citée *, dans le môme morceau où elle raconte sa Promenade d'hiver, accomplie avec Rogers, s'explique en beaux vers sur

L'aiguillon acéré de ces vives saillies.

Puis elle y oppose, — plus que toute autre elle en avait le droit, —

De tant d'actes secrets la douceur inconnue ; Les pleurs souvent versés sur les malheurs d'en bas. Et l'heure dérobée, et dont on ne sait pas Qu'un ange l'inscrivit sur le Livre de vie.

Elle y oppose, surtout, l'inépuisable générosité dont Rogers fit preuve envers « un homme aux rares facultés., .,

; Mistriss Norton, la petite-fille de Sheridan.

affaibli par les chagrins, énervé par le mal, et auquel demeura fidèle jusqu'au bout Yami qu'il n'avait jamais servi... » C'est de Sheridan, c'est de Rogers qu'elle parle ainsi ; de Sheridan dont, pieuse descendante, elle perpétue la renommée; de Rogers, chez qui elle a constamment trouvé la même amitié dévouée qu'il témoignait jadis à son grand-père expirant.

Quelques-uns de nos lecteurs ignorent peut-être les détails navrants de ces dernières heures où le malheureux Sheridan, expiant durement les frivolités de son éclatante carrière, vit son lit de mort entouré de créanciers avides qui osèrent saisir jusqu'à la bière où ses restes mortels allaient être déposés. Pour les écarter, pour empêcher un odieux scandale, pour donner quelques heures de repos au moribond, pas un des puissants de la terre auxquels son éloquence avait été un si précieux secours, aucun de ses amis politiques ne se présenta. L'or qu'il fallait, ce fut Rogers qui l'apporta, et ce n'était pas la première fois qu'il suppléait ainsi, de sa bourse de poète, aux secours que les collègues parlementaires de Sheridan ne savaient pas lui faire parvenir.

Le lendemain, ce fut tout autre chose. Cet illustre mort, dont on avait laissé saisir le linceul funèbre par la main d'un bailiff, fut suivi par un long cortège de ducs, marquis, comtes, vicomtes, barons, qui se disputaient les coins du poêle, tenus en définitive par des princes du sang royal et des grands officiers de la couronne. « El alors, comme le fait remarquer Thomas Moore l , il ne fut pas médiocrement intéressant de voir côte à côte, marchant humblement derrière tous ces hommes constitués en dignité, les deux seuls gens de cœur qui n'eussent pas at-

* Ufe of Sheridan.

tendu, pour venir, l'appel de la vanité fastueuse : — le docteur Bain et M. Rogcrs. »

Quelques subtils raisonneurs diront peut-être que, dans ses nombreux bienfaits, — ils furent nombreux, et nous pourrions en fournir des preuves incontestables, — Rogers, toujours épicurien, chercha le plaisir raffiné que procurent les bonnes actions et la satisfaction intérieure qui en résulte. Laissons-leur le stérile plaisir de cette interprétation misanthropique. Trouver son bonheur à faire le bien, c'est déjà être bon, c'est déjà être meilleur que la plupart des hommes à qui la richesse est échue, et qui méconnaissent la félicité pure qu'on en peut tirer. Combien en compte-t-on, de ces millionnaires, sur la tombe desquels on pourrait inscrire, sans une ironie amére, l'cpitaphe de ce héros de Fielding : « Ce que j'ai dépensé, je l'ai eu ; ce que j'ai donné, je l'ai ; ce que j'ai épargné, je ne l'ai plus. » Lord Erskine, à qui on parlait d'un homme qui venait de mourir avec deux cent mille £ (5,000,000 fr.) d'économies, se moqua hautement du défunt par ce mot profond: «Joli avoir pour débuter dans l'autre monde! » Rogcrs, à même de faire ainsi une très-grande fortune, n'avait pas conservé, lorsqu'il mourut, — et non compris les trésors artistiques entassés chez lui, — plus du demiquart de cette somme. C'est dire assez que si le revenu de sa maison de banque lui eût fait défaut, il n'aurait pas eu de quoi suffire aux besoins de sa vieillesse infirme, aux habitudes comfortables, à l'hospitalité généreuse qui étaient devenues les conditions ordinaires de son existence.

Thomas Campbell, qui le connaissait bien, entendit un jour quelqu'un se plaindre des mauvais propos de Rogers: « Voulez-vous le réduire au silence? dit-il; empruntez-lui cinq cents ê (12,500 fr.) : il ne dira plus rien

LE BÀNQUIER-POËTE. 3*5

contre vous, jusqu'au jour où vous voudrez le rembourser. » Campbell l'avait mis à cette épreuve. Rogers racontait qu'il était venu lui emprunter cinq cents £, qui pouvaient, disait-il, lui être d'une grande utilité. Trois semaines après, il les rapporta, s'excusant de les restituer sitôt, sur ce qu'il n'avait pas jugé prudent de les aventurer : « Et cependant, à cette même époque, ajoutait Rogers, je le savais embarrassé presque chaque jour, faute de très-petites sommes. » Bienveillant témoignage ajouté à un bienveillant procédé. Nous pourrions remplir des pages entières de traits analogues, successivement révélés, depuis la mort de Rogers, par ceux que, de son vivant, il avait secrètement obligés. 11 faut remarquer, en effet, ceci : donnant, chaque année, des sommes considérables, jamais il n'inscrivit son nom sur aucune de ces listes de souscription que les journaux publient presque chaque jour.

Mais son caractère était bien connu de ceux qui avaient intérêt à l'étudier, et la confiance générale qu'il inspirait éclata lors du vol énorme dont sa maison fut victime, il y a quelques années. Dès qu'on put le croire dans l'embarras, il reçut, des personnages les plus considérables, des offres de service qui le touchèrent profondément. Un des membres de l'aristocratie mit à sa disposition dix mille £ (250,000 fr.),un autre trente mille £ (750,000 fr.), et un de nos merchant-prinees enchérit encore sur ceux-ci en lui proposant un prêt de cent mille £ (2,500,000 fr.). Une grande partie des valeurs dérobées finirent cependant par rentrer dans ses caisses; aussi cet incident, supporté très-noblement alors qu'on pouvait en attendre des pertes énormes, ne lui avait-il laissé que les plus agréables souvenirs.

Sa vieillesse s'était prolongée au delà des limites ordi»

5*i SAMUEL ROGERS.

naires, exempte de la plupart des infirmités qui attristent cet âge ingrat. 11 marchait beaucoup, et attribuait à cet exercice, régulièrement pris, la conservation tout exceptionnelle de sa verte santé. Ou l'entendait se vanter d'une journée où, après avoir fait les honneurs d'un déjeuner chez lui, il était allé assister à un déjeuner de noces, puis à Chiswick, où on l'avait présenté à une altesse impériale, de là dîner en ville, ensuite à l'Opéra, puis à un bal, qu'il avait traversé avant de rentrer enfin chez lui, — toujours à pied. — c Et tout cela, disait-il joyeusement, dans l'espace de quatorze heures. » Bien peu de temps après survint l'accident qui le confina chez lui l .

... « Lorsque je le revis après sa chute, dit une dame de ses amies, à laquelle on doit d'assez précieux renseignements sur ses habitudes intimes, je le trouvai gisant sur son Ut, qu'on avait roulé près de la fenêtre de sa chambre à coucher, pour qu'il eût sous les yeux les belles pelouses du parc Saint- James. Il prit ma main,... la baisa,... et je sentis qu'il y laissait tomber une larme. Ce fut là toute sa plainte. Jamais, du reste, il ne me parla de son accident, et jamais il n'en entretint, je crois, personne autre. »

Un soir, entre six et sept heures, au moment où on allait lui servir à dîner, Edinund, son fidèle et dévoué serviteur, — espèce de valet de chambre bibliothécaire, bien connu de tous les amis de son maître, — reçut ordre d'aller congédier un visiteur dont on entendait, à la porte, les coups de marteau répétés.

1 11 fui atteint, dans la rue, par une voiture qui le renversa. Cette voiture n'allait pas très-vite ; mais Rogers, qui traversait, hésita et lit balte. Il tomba) donnant de la hanche sur la margelle du trottoir*

LE BAflQUIER-POËTE. 327

« Qui était-ce? demanda Rogers, quand Edmund revint.

— Le colonel***, monsieur.

— Et qui est ce colonel?...

— Le gentleman dont l'attelage vous a renversé, monsieur.

— Charmant souvenir !... C'est sans doute pour le raviver qu'il est venu?

— Oh! monsieur!... Le colonel vient presque chaque jour demander de vos nouvelles.

— Vraiment?... Eh bien, s'il revient, ne le laissez jamais entrer... Et ne me dites pas qu'il est venu. »

Jusqu'à près de quatre-vingt-dix ans, Rogers donna un éclatant démenti à ce triste mot de Swift sur les belles vieillesses : c On n'est beau vieillard, disait le terrible misanthrope, qu'à la condition de n'avoir ni cœur, ni cervelle; l'un ou l'autre usent l'homme avant le temps. » — Hais après quelques mois de réclusion, Rogers tomba peu à peu dans cet état de corps et d'esprit qui permet de douter que la vie soit encore un bienfait de la Providence.

. . . Omni Membromm damno major dementia, quse nec Nomina servorum, nec vultus agnoscit amicûm Cum queis prseteritâ cœnavit noete, nec illos (Juos genuit, quos eduxit...

Ses souvenirs du temps passé, il les gardait dans toute leur fraîcheur; mais il oubliait les noms de ses plus intimes amis, de ses parents les plus chers, assis autour de son chevet, et, sans s'en apercevoir, racontait jusqu'à trois et quatre fois de suite, dans la même causerie, la même historiette. Ces ténèbres mentales avaient leurs éclaircies , où se retrouvait , dans toute sa grâce , la

brillante intelligence qui lui avait valu tant d'admirateurs. Se promenant en voiture avec une dame de ses amies, dont il voulait calmer quelque irritation passagère : « Quand vous en voulez à un de vos amis, lui disait-il, songez que peut-être, en ce moment même, cet être qui vous est cher, après tout, se trouve aux prises avec la mort ; votre ressentiment s'évanouira tout aussitôt. »

Un autre jour, sa compagne de promenade cherchait à

lui rappeler une de leurs connaissances communes dont

il ne pouvait retrouver trace dans sa mémoire. Il finit par

faire arrêter la voiture, et appelant son valet de chambre :

« Edmund, lui dit-il, est-ce que je connais lady M***?

— Sans doute, monsieur. »

k cette réponse, une pause pénible succéda. Hais Rogers, prenant la main de sou amie :

« Laissons cela, ma chère, lui dit-il affectueusement... Je n'en suis pas encore à faire arrêter pour demander si je vous connais. »

Durant ces dernières années, on remarqua que ses idées sur le mariage s'étaient étrangement modifiées. Il n'en parlait qu'avec un singulier respect, et vantait volontiers, à tout propos, — quelquefois hors de propos, — les glorieux privilèges de la paternité. Il manifestait tout haut le regret de n'avoir pas auprès de lui une femme, dont la tendresse et les bons soins lui eussent rendu la vie moins .difficile : « Êtes-vous bien sûr que cette tendresse et ces soins n'eussent pas été pour quelque autre? » lui demanda un de ses auditeurs, qui voulait sans doute le guérir d'un regret inutile. A quarante ans, Rogers ne s'y fût pas pris autrement, et il put reconnaître, dans cette saillie un peu rude, celles que, dans ses accès de cynisme, il s'était permises plus d'une fois.

Sa jeunesse lui avait laissé peu de souvenirs amoureux.

On Fayait marié bien des fois, sans qu'il se fût laissé prendre à ce piège des commérages de salon : « Mais toutes les fois que mon nom et celui d une jeune personne s'étaient ainsi trouvés réunis, disait-il, je n'ai jamais manqué de laisser entendre qu'on avait rejeté ma demande. » Il se rappelait aussi ses assiduités de jeune homme auprès de la plus belle personne que Londres possédât alors, la plus belle, au moins, qu'il eût jamais rencontrée. Vers la fin de la saison, à un bal où ils étaient tous deux : « Je vais demain à Worthing, lui dit-elle, vous y verra-t-on?... » Rogers n'alla point à ce chaste rendez-vous. Quelques mois après, au Ranelagh, il vit l'attention générale se fixer sur un groupe de nouveaux arrivants, au centre duquel rayonnait une belle jeune mariée, donnant le bras à son époux. En se rapprochant, pour la mieux admirer, Rogers reconnut la merveille qu'il avait adorée. À un regard de reproche qu'il lui jeta : « On ne vous a pas vu à Worthing, » répondit-elle simplement.

Ce bel échantillon de laconisme nous rappelle la réponse adressée à un billet de Rogers par un de nos plus jolis bas-bleus: — « Voulez-vous déjeuner chez moi demain? S. R. » avait-il écrit. — « Pourquoi pas? H. D. *, b fut toute la réplique.

Il n'existe pas un bon portrait de Rogers. Ceci tient à ce que jamais il ne voulut poser. De tous ceux qu'on fit de mémoire, il préférait celui de Thomas Lawrence; c'était naturellement le plus flatté. Une artiste amateur (mistriss Geale, nièce de lady Morgan), en a lithographie un, en 1838, qui eût été parfait si elle eût osé donner à son modèle l'âge qu'il avait alors. Le buste grotesque de Dan-

* Nous ne prétendons point pénétrer ici le secret de ces initiales. Seulement nous savons que la comtesse Dorsay a pour prénom Henriette, et qu'elle a sur la conscience au moins un roman... imprimé.

tan est â peine une charge, et, par cette raison-là même, Rogers l'avait en horreur. Indiscrétion ou malice, Moore lui vint un jour conter qu'un nouvel assortiment de celte odieuse caricature était arrivée à Londres, et qu'on la voyait à tous les étalages de marchands d'estampes : « La bonne nouvelle!... répliqua Rogers,... et comme elle arrive bien, apportée par un ami ! »

En esquissant la physionomie de Rogers, nous avons encouru le risque de tomber dans la banalité. On a déjà, et depuis si longtemps, entretenu le public de tout ce qui concernait cet homme qui connaissait tout le monde, et que tout le monde connaissait. Ce que nous en voulons dire, pour finir, c'est que cette « vie au grand jour » qu'il a menée durant plus de soixante ans, est une des épreuves, les plus difficiles à supporter. Prenez le cœur le plus pur, l'esprit le plus élevé, la sagesse la plus constante, — dans les proportions humaines, bien entendu, — et soumettez -les à cette enquête quotidienne qui fouille votre domicile, note vos moindres paroles, tient registre de chaque mouvement de l'âme, étudie le moindre pli delà physionomie, et vous verrez que de menues taches, que d'imperfections légères, que de défauts inaperçus relèvera l'impitoyable critique. Heureux celui qui se tirera d'un examen aussi assidu avec aussi peu de reproches sérieux et autant de louanges bien acquises que nous en a fourni l'étude au terme de laquelle nous voici parvenu. Elle peut, selon nous, se résumer ainsi : avec autant d'esprit que de cœur, Rogers prit trop grand soin de montrer l'un et de cacher l'autre. Ajoutons que s'il n'est pas le seul dont on puisse dire ceci, la trop grande majorité des hommes se compose malheureusement de nullités à peu près honnêtes, qui, en fait d'esprit et de cœur, n'ont pas grand'chose à laisser voir, moins encore à tenir sous le boisseau.

LE FORGERON DE SHEFF1ELD 1781 — 1849

Je ne me souviens pas avoir vécu un seul jour sans m'aflliger de voir notre état social ce qu'il est. Je n'ai jamais envié I qui que ce soit sa fortune ou sa puissance ; mais je n'ai pu me rendre compte, jusqu'à présent, de l'oppression exercée par le fort à rencontre du faible.

(Ei. EixioTT.— Rtndom IkougkU and Réminiscmcti by m oom-lâw lavât* «.)

Les lois fiscales anglaises, dites de protection, et qui, en réalité, constituent la plus monstrueuse tyrannie, ont été longtemps attaquées avant de s'effondrer sous la sape acharnée qui en battait sans relâche les fondements aux larges assises.

Beaucoup d'hommes se sont usés à ce rude travail; beaucoup d'hommes dont ceux-là même ignorent le nom, qui profitent aujourd'hui de la victoire obtenue, et en rapportent tout l'honneur aux combattants arrivés sur la

1 Insérées dans le TaWs Magazine, en 4840.

brèche alors que le vieux drapeau du monopole cédait la place à l'étendard du libre commerce. Combien, par exemple, bénissent Cobden, l'heureux champion du Free trade, qu'on étonnerait fort en leur demandant s'ils connaissent Charles Villiers, Perronet Thompson, et surtout Ebenezer Elliott, c'est-à-dire l'orateur, le catéchiste et le poète de cette grande cause que l'admirable persistance de Cobden, et l'abnégation, plus admirable encore, de sir Robert Peel, ont fini par faire triompher.

Perronet Thompson a écrit, en faveur du libre commerce, des pamphlets mordants, où se retrouve l'implacable logique de Sieyés, amalgamée avec l'ardeur inspirée de Camille Desmoulins.

Pendant bien des années, — avant la formation de Yanticorn-law league, — les discours et les motions de Charles Pelham Villiers, ramenaient sans cesse devant le Parlement cette controverse du privilège agricole et de l'intérêt national, qui a fini par occuper tous les esprits et s'infiltrer dans les masses.

Enfin, grâce à l'homme qui va nous raconter sa jeunesse, dans une prose naïvement narquoise mieux séante à lui qu'à tout autre, la poésie elle-même vint se mêler à la lutte et la passionner encore par sa virulente amertume, ses magnifiques descriptions, son fracas sonore, ses images saisissantes.

Ce dévouement à la doctrine la plus utile qu'on ait préchée depuis longtemps, porta bonheur à Ebenezer Elliott. Poêle obstiné, vainement, jusqu'alors, il avait tenté toutes les voies qui pouvaient le conduire à la gloire. Elles s'étaient fermées devant lui. La satire elle-même, — ce facile moyen de faire tapage, — n'avait pu l'arracher à l'obscurité qui lui pesait. Oui, certain jour, Elliott, l'une des plus dignes et des plus honnêtes natures qui aient traversé ce

monde, Elliott, las d'être inconnu, ae haussa jusqu'à provoquer Byron, alors à l'apogée de sa gloire. Et Byron, — le susceptible boiteux, le votes irritable que chacun sait, — ou ne connut pas, ou méprisa cette provocation sans motifs.

Que fiit-il arrivé si, au lieu de précéder, à neuf ans de distance, les célèbres Corn-law Hhymes, ctite satire d'EIliott, intitulée : le Giaour, avait eu le prestige d'un nom populaire, d'une réputation consacrée ? C'est ce que nous n'entreprendrons pas de deviner, pressé d'en venir à ce curieux chapitre d'autobiographie publié par YAthenmim, immédiatement après la mort du « Forgeron de Sheffleld.

Il a été écrit vers le milieu de Tannée 1841, et, sans parler de sa valeur comme document authentique, il mérite par son originalité de trouver ici 3a place. Nous tâcherons de ne pas lui enlever la saveur particulière dont il est empreint.

Shoflleld.tl juin 1841.

Bientôt après que mes vers sur les Lois des céréales m'eurent fait quelque peu connaître» je fus fortement incité par divers personnages à écrire une Histoire de ma vie, ce que d'abord je refusai de foire par ces deux raisons : je n'avais rien h rapporter de moi qui fût remarquable au moindre degré ; puis je ne pensais pas avoir rien fait au monde qui pût déterminer quelqu'un, six mois après ma mort, à s'enquérir • do ce qu'était cet homme, ayant pour nom Ebeneier Elliott? »

Cependant, et 6 tout hasard, je plaçai entre les mains de mon ami G. C. Holiand, une série de lettres dans lesquelles étaient racontés quelques incidents de mon enfonce, ceux-là surtout que je pensais avoir influé le plus directement sur le développement de mon Ame et de mon intelligence. On en pourrait tirer, ce me semblait, en cas de besoin, le fond d'un récit posthume.

334 EBENEZEA BLLIOTT.

Aujourd'hui, je vais suivre le conseil que je rejetai naguère. Je le fais un peu à regret, pour le» mômes raisons qu'alors, — et non pas que je croie nécessaire de cacher à un monde comme le nôtre les vertus éminentes qu'on peut avoir; — mais tout simplement parce que, dans ce genre, je n'ai rien à dissimuler.

Une autre raison me fait encore hésiter. La portion de mon histoire que je vais livrer au public n'est pas celle qui serait la plus instructive, écrite comme moi seul je pourrais l'écrire, si j'étais — ce que je ne suis point — d'une assez courageuse honnêteté pour me révéler au vif, sans ménagements ni réticences.

À quoi bon, (Tailleurs, me faire cette violence ? Je ne le pourrais qu'en évoquant à chaque pas des douleurs mortes, en faisant couler derechef des larmes taries, en assurant une longue mémoire à des faits qui dorment dans la poussière d'oubli.

Deux hommes seulement, de nos jours, ont été vrais, parlant d'eux-mêmes : Rousseau et Byron. — Gomment les a-t-on récompensés?

Viendra peut-être un temps où n'existera plus au même degré la répugnance que j'ai maintenant à revenir sur mes jours de trouble et d'angoisse : car, après tout, il y a quelque puissance, quelque majesté dans le récit de toute honnête lutté pour avoir du pain. 11 est bon de dire combien cette lutte prête de forces à la faiblesse elle-même.

Aucun registre public n'a gardé mention de ma naissance. Mon père, appartenant à une des sectes dissidentes, me baptisa luimême, ou, pour être plus exact, me fit baptiser par un de ses amis et coreligionnaires ; je sais de source certaine, — et je veux bien épargner celte recherche aux historiens à venir, — que je suis né à Masbrough, paroisse de Rotherham 1 , le 17* jour de mars, en l'année de Notre-Seigneur 1781 .

Mon grand-père, Robert Ëlliott, était un ferblantier de New-

1 Rotherham est dans le Yorkshirc.

castle-sur-Tyne, et devait être en assez bonne condition de fortune, sans quoi il n'eût point donné à son fils fibenezer (qui fut mon père), ce qu'on pensait être alors une éducation commerciale de première classe. Elle le mit à même d'entrer comme apprenti,— et moyennant une prime de 50 £ (1,250 fr.) qu'on leur paya, — chez Landell et Chambers. marchands de fer en gros, très-connus dans l'illustre cité que je viens de nommer.

Ma grand mère, qui portait le nom pastoral de Sheepshanks * était native d'Ecosse, et, dans le sens métaphorique du mot, portait néanmoins les culottes, — circonstance qui ne parait avoir en rien altéré l'amour que mon grand'pére lui portait; — car il Ta pleurée, morte, jusqu'au dernier jour de sa vie, — et principalement lorsqu'il avait trop bu.

Les ancêtres de mon grand-père Elliott, — on me Ta dit au moins, et je ne me refuse point à le croire, — étaient des voleurs qui, ne se regardant ni comme Anglais, ni comme Écossais, vivaient bien ou mal du bétail qu'Os volaient aux deux nations.

Il est probable que ma grand'mère Sheepshanks avait aussi des ancêtres ; mais le sort ne m'a procuré aucune tradition qui les concerne, et je le déplore d'autant phis, que mon principal embarras, en écrivant tout ceci, est un manque absolu de matériaux.

Les hommes promis à la renommée sont prédestinés à être besogneux; mais demandez-vous, gens fameux, qui pourrait écrire vos histoires, si tous les enfants du besoin étaient en possession de la célébrité !

Au sortir de chez les Landell, mon père devint commis chez les Walker de Masbrough. 11 y logeait avec un chirurgien, chez lequel, pour la première fois, il vit ma mère: une des filles d'un ytoman, vivant, — comme ses ancêtres avaient vécu depuis un temps immémorial) — à Ozzins, près Penistone, sur leurs cin* quante à soixante acres de libre-tenance.

1 Skeepihankê signifie littéralement : pattes de mouton*

S36 EBBNKZBR ELL10TT.

J'imagine avoir établi ma généalogie d'une manière satisfaisante, et prouvé que je descends, sinon de grands personnages au moins de « gens respectables, • comme on les appelle volontiers en ce temps, — temps où chaque os est rongé par dit chiens, — bien que lVpithète soit de moins en moins méritée.

Les hommes célèbres sont voués au besoin, disais-je tout à l'heure. Ils le sont aussi aux malheurs. Quelques-uns des miens préexistaient à ma naissance. Ainsi la vie de ma pauvre mère ne fut, pour ainsi dire, qu'une maladie, — un enchaînement de douleurs que la mort vint dore, — un long soupir. Elle n'en nourrit pas moins onie enfants, dont huit parvinrent, élevés par elle, jusqu'à l'âge adulte. C'est d'elle que je tiens mon irritabilité nerveuse, ma timidité maladroite, mon misérable penchant à toujours prévoir le mal, — penchant qui donne aux moindres accidents de mon existence les proportions d'une catastroplie.

Je me souviens fort bien qu'elle m'envoya de bonne heure à une école de filles, dirigée par Nanny Sykes, la belle et brave femme d'un ivrogne mari ; c'est là que j'appris mon A B G. Je fus ensuite placé à l'école de Hollis, dont le maître était Joseph Ramsbotham. Il m'enseigna l'écriture, et peu de chose avec. En ce temps-là on n'avait point encore inventé le système des moni • teurs; et il était assex naturel qu'ayant à instruire un nombre d'élèves rarement inférieur à cent cinquante, ce brave pédagogue ne fit faire quelques progrès qu'aux enfants exceptionnellement bien doués.

Environ vers cette époque, ma pauvre mère» rêveuse de premier ordre, et qui croyait à ses rêves, me raconta une de ses visions nocturnes.

« J'avais mis sous mon traversin, me dit-elle, un tibia de mouton 1 pour rêver dessus. Et je songeai, en effet! que je voyab un petit homme trapu, brun, laid, ayant cheveux noirs, yeux

1 Par allusion, sans doute, à ce nom de Sheepthanki, dont nous avons dit plus haut la signification bîiarre.

noirs, un gros nez épaté, les jambes sèches et menues : ce fut ton père. »

Mon père, un original, homme de grande vertu, non sans défauts. L'un de ceux-ci provenait sans doute de quelque croyance superstitieuse aux vertus cabalistiques du nombre trois. Je veux parler de la mauvaise habitude qu'il avait de faire plonger ses enfants trois fois, et la troisième, de leur tenir la tète sous l'eau pendant quelques secondes, chaque fois qu'il nous baignait dans le canal : — ce qui a produit en moi une horreur delà suffocation, toujours plus forte à mesure que j'avance en âge. Afin d'éviter ce soin cruel, je fus réduit à lui démontrer que je pouvais, de moi-même, faire ce qu'il exigeait ; et la conséquence de ces plongeons, quasi volontaires, fut que je faillis me noyer. . .

Cela n'eût-il pas mieux valu? Voilà une question que je me suis mainte fois adressée depuis lors.

Je n'ai jamais connu d'homme qui possédât la dixième partie des facultés satiriques et joyeuses qui caractérisaient mon père et eussent fait de lui, je n'en doute point, un grand acteur comique. 11 possédait aussi une sagacité politique d'un ordre peu commun, qui lui valut le surnom d'Elliotl-le-Diable, titre que lui gardent encore,— m'a-t-on dit, — bien des gens qui, alors, faisaient profession d'honorer le Roi... et de haïr les pauvres.

Il quitta les bureaux de MM. Walker pour passer, en qualité de commis aux écritures, chez Glay et C', de la Forge-Neuve, à Masbrough. Les appointerons étaient de 60 à 70 £ (15 à 1,750 fr.) par an, non compris le logement, l'éclairage et le charbon de terre.

Jours d'abondance et foyers toujours resplendissants ; — car nous n'économisions pas sur le feu, dans ce temps où jamais n'apparaissait la note du charbonnier.

La, dans la Forge-Neuve, sous la chambre où j'étais né, dans un petit salon pareil à la cabine d'un vaisseau, tous les ans repeint en vert, et largement pourvu de cette bénédiction céleste qu'on appelle lumière ; — alors on ne connaissait pas encore la taxe sur les fenêtres, — mon père avait coutume de prêcher i. 29

chaque quatrième dimanche, les personnes qui, de doute à quatorze milles à la ronde, venaient écouter ses terribles doctrines d'ultra-calvinisme, et contempler ses peintures d'un enfer tapissé de marmots longs d'un empan. D'autres fois, montrant à ses auditeurs les aqua-Liutas clouées au mur, il se complaisait à célébrer Cromwell le calomnié, Washington le rebelle, tandis qu'avec des éclats de rire à lui défoncer les côtes, il raillait la grande victoire remportée par les troupes de Sa Majesté Britannique, à BunkerVHill, sur les insurgés d'Amérique. Je viens de donner à mes lecteurs la clef de mes tendances politiques, telles qu'on les a vues se manifester depuis.

Si jamais il a vécu, sous le ciel, homme à qui la crainte demeura inconnue, ce fut, très^certainement, le père du Corn-law Bhymer. De son berceau à sa tombe, je doute qu'il ait jamais éprouvé ce sentiment à propos d'autre chose que de la pauvreté ; la pauvreté, qu'il redoutait sans doute par pressentiment, et qui l'assaillit effectivement lorsqu'il fut devenu le propriétaire (nominal) de la Forge-Neuve, — ses patrons lui ayant vendu, à crédit, leurs parts d'intérêts.

J'ai laissé de côté certains incidents antérieurs à l'époque dont je parle, afin d'acquérir, en décrivant les singularités de mon père, le droit de conter les miennes. Singularités, non ; mais plutôt certaines faiblesses physiques, inhérentes à ma constitution, et auxquelles il faut rapporter, je le crains du moins, tout ce qu'il y a de poétique soit en moi, soit dans mes œuvres.

« Heureux les beaux ! » s'écrie quelque part ïïaynes Baily *,

1 Poêle anglais contemporain (1707-1839). Après Moore, c'est le chansonnier le plus répandu de l'Angleterre. Quelques-unes de ses compositions (The soldier's Tear> — She wore a Wreath of Roses; — Oht no! we never mention lier; —Wemet.. t'was in aCrotod), ont joui d'une vogue extraordinaire. Baily (qu'il ne faut pas confondre avec Bailcy, l'auteur de Feslus), n'en a pas moins vécu dans une misère profonde, ainsi que l'atteste une élégie touchante, adressée à sa femme :

t Oh ! hadst thou never shared my fate, etc., etc.

et, toute ma vie, ce sentiment a trouvé chez moi comme un douloureux écho. A six ans, en effet, j'eus la petite vérole qui, après m'avoirôtéla vue pendant six semaines, me laissa horriblement défiguré. Jamais je ne me suis senti tout à fait affranchi des suites de ce mal. Je ne puis imputer qu'à elles et â la débite constitution de ma mère, la débilité de mes nerfs, sujets à de fréquents ébranlements. J'en veux donner un échantillon à mes lecteurs.

Bien jeune, — à peine entrais-je dans ma douzième année, — je m épris d'une jeune fille, maintenant mariée, à laquelle, de ma vie, je n'ai adressé la parole, et dont le son de voix, tout à l'heure encore, m'est inconnu. Que si, cependant, venant à passer devant la maison dé son père, je supposais qu'elle eût ou pût avoir les yeux sur moi, je me sentais aussitôt comme des poids de 100 livres attachés à chaque pied. Ces infirmités, seraient-ce, par hasard, les symptômes du génie?

Aussi loin que peuvent aller mes souvenirs, je me trouve toujours passionné pour les beautés de la nature. Le goût du beau était-il inné chez moi ? Tout enfant, — à sept ou huit ans au plus, — je me souviens d'avoir rempli d'eau une grande bassine en fonte que je plaçai au centre d'un petit bosquet d'armoises et d'absinthes, poussé, je ne sais comment, sur un tas de pierres, dans la cour de la forge. Je venais tous les jours sans faute, à midi, quand le soleil y donnait d'aplomb, admirer les reflets de l'astre, des nuages qui voilaient sa face, et les jolies plantes qui se miraient dans l'eau de cette petite source factice.

J'avais, en revanche, un goût malsain pour l'horrible, un étrange appétit, une sorte de monomanie qui me poussait à rechercher la vue des noyés et des pendus. Pourquoi, je l'ignore; car ces abominables images me rendaient ensuite la vie bien pesante, me suivant partout où j'allais, s'accoudant au lit où j'attendais le sommeil, et peuplant mes rêves tourmentés par leur hideuse apparition.

Ce penchant désordonné tenait-il à la faiblesse de ma constitution ? Se rattachait-îl à l'attrait que j'éprouvais en écrivant des récits où j'accumulais toute sorte d'horreurs et de crimes? Quoi

qu'il en soit, je fus guéri de cette espèce de maladie par un incident mémorable.

Un pauvre hère,— sans patron et sans amis, réduit, faute d'un abri quelconque, à dormir sous les hangars attenant aux usines et dans d'autres endroits semblables, — dépéché, par une nuit noire, au cabaret, où il allait quérir une cruche Vale, tomba dans le canal, et se noya. Au bout de six semaines seulement son corps revint à la surface de l'eau, et moi de courir pour l'aller voir... J'en fus puni : car» plusieurs mois durant, ce cadavre à moitié défait, boursoufflé, verdâtre, purulent, devint mon inséparable compagnon, dans la solitude ou dans la foule, au coin du feu comme au fond du lit.

Mon instinct d'isolement tenait sans doute aussi à cet état morbide. L'homme sain de corps a du goût pour ses semblables. Dés ma première enfance, je fuyais les essaims d'enfants qui tourbillonnaient sans cesse autour de notre logis. De là vint sans doute qu'on me jugea borné. De là vint que je dus l'être, ayant naturellement moins d'idées que les enfants de mon âge, puisque je me privais de toutes celles que, plus souvent avec eux, je leur aurais empruntées.

Aucun ressentiment d'ennui ne se môle à mes souvenirs de solitude. Tout au contraire, je passais des heures délicieuses à lancer sur l'eau une petite flotte de navires sortis de mon atelier, ou à réparer les forteresses que j'avais élevées sur les bords du canal compris entre les ponts de Masbrough et de Rawmarsh.

Mon goût précoce pour le charpentage ne prouve nullement qu'avec l'éducation spéciale de l'ingénieur, je fusse devenu, dans cet ordre, un inventeur de quelque mérite. Tous les enfants ont plus ou moins un penchant pour ces sortes de fabrications. Il est vrai que j'y déployais une adresse peu ordinaire. Personne ne faisait de meilleurs cerfs-volants, personne ne mettait sur l'eau des bâtiments mieux proportionnés. La plupart des capitaines ont chez eux la réduction de l'espèce de navire, sloop ou autre, dont ils commandent l'équipage. A force d'emprunter de ces modèles et de les étudier dans toutes leurs parties, je parvins, à peine Agé de treize ans, à exécuter, en petit, un vaisseau de

dix-huit canons. Je l'ai donné, bien des années après, à un brave charpentier qui me le demanda instamment, et qui s'en est servi comme d'un « chef-d'œuvre » à lui, pour entrer, à titre de constructeur de barques, chez le comte Fitzwilliam. 11 n'y a pas longtemps que cette œuvre de mes jeunes mains était encore à Wentworth-House, chez lord Milton, devenu à son tour comte Fitzwilliam.

Mes talents imitatifs ne pouvaient me valoir que fort peu d'attention, placé comme je Tétais, en regard de mon frère Giles, aussi magnifiquement beau que j'étais misérablement laid, et dont les brillantes facultés, en me rabaissant beaucoup aux yeux des autres, m'avaient parfaitement convaincu de mon infériorité intellectuelle. Plus je grandissais, plus augmentait ma passion pour la solitude; je ne pouvais m'empécher de remarquer combien on lui témoignait d'admiration, et dans quel mépris comparatif j'étais laissé. Mais je n'ai pas conscience d'avoir, pour cela, porté envie à mon frère, ou de m'être senti quelque animadversion contre lui.

Quand je songe aux temps d'enragé torysme que j'ai traversés, et à la tendance, presque universelle alors, qui faisait adorer, jusque dans leurs pires erreurs, les pouvoirs existants, je ne puis m'empêcber'd'être étonné qu'un pauvre jeune homme, si faible de nerfs et d'imagination, presque toujours entouré de fantasmatiques illusions, qui ne s'est jamais levé pour prendre la parole en public sans que ses jambes se soient dérobées sous lui, ait pu garder intacte son intégrité politique, et ne jamais abjurer un seul article des croyances à lui transmises par un père au cœur indompté.

Même à cette époque, — mais sans le savoir, — j'étais pour la liberté du commerce.

On commettait en ce temps-là de tels actes, sous divers prétextes légaux, — et ces iniquités avaient produit sur moi une impression si forte, — qu'à seize ans j'aurais infailliblement émigré aux États-Unis si les moyens ne m'avaient manqué pour cela. Encore faut-il avouer que, dominé comme je l'étais par l'idée de rémigration, rêvant comme je les rêvais l'indépendance et l'iso-

lement, dont l'idéal se retrouve dans la belle fiction de Daniel Defoe, je n'aurais pas reculé devant une action peu honorable, pour me mettre en état de réaliser ces vœux dont j'étais tourmenté.

ïl n'est point mal à propos de rougir, mérne dune faute non commise. Et a présent, — quarante-cinq années d'expérience étant venues s'ajouter à celle que je possédais alors, — je frémis toutes les fois que j'entends émettre devant moi ce dogme éminemment immoral de * la fin qui justifie les moyens. » Doctrine fausse, croyance fatale qui ont amené la chute de beaucoup de nos frères, de beaucoup de nos sœurs, ceux-là jadis irréprochables, celles-ci jadis innocentes comme les anges, et tous maintenant voués à l'ignominie, au mépris du monde.

Voilà une belle et bonne digression, dont il faut revenir. Ma neuvièire année marqua dans ma vie. Mon père avait fondu un immense cuvier, pesant plusieurs tonnes, pour un oncle que j'avais à Thurlestone, et je résolus d'y aller, sans prendre congé pour cela de la volonté de mes parents; On avait envoyé, pour transporter le cuvier, un binard ', dans lequel je me glissai, après le coucher du soleil, sous quelque foin dont on l'avait i chargé. Nous partîmes ainsi, et je n'ai pas encore oublié dans quelle excitation me jeta le spectacle imposant d'une belle nuit étoilée, — excitation qui durait encore lorsque, vers quatre heures du matin, nous arrivâmes à Thurlestone.

J'ai remarqué depuis lors, dans tout le cours de ma vie, que rien ne me réussissait, accompli autrement que ne le ftit ce tour de jeunesse. Si je n'agis pas de moi-même et spontanément, si Je demande avis, si j'attends quelque secours, l'affaire ne se fait pas ou tourne mal.

Il ne me fallut pas rester à Thurlestone plus de quelques journées pour éprouver le désir de rentrer chex nous ; car mon cœur était demeuré près de ma mère. Très-certainement, si j'avais su quel chemin prendre pour m'en retourner, j'eusse immédiatement réalisé ce dessein, et par cela seul que j'en étais

1 Espèce de chariot à roues basses.

là (ce que mon voyage de nuit explique cependant en partie) on pourra se faire une idée du garçon emprunté que je faisais.

Mon oncle m'envoyait à l'école de Penistone, où je fis quelques petits progrés. A cette école, un des élèves me prit en affection, et bien qu'il eût l'haleine très-forte, — ce qui en faisait un voisin peu agréable, — je me pris à l'aimer aussi. S'il arrivait qu'il s'absentât au delà d'un certain temps, je sentais ma vie comme suspendue, tant j'ai toujours trouvé nécessaire d'avoir prés de moi quelque bon cteur auquel appuyer le mien.

Quand je rentrais de l'école, je passais mes soirées à regarder par les fenêtres du fond de la maison de mon oncle, du côté de lloyland-Swaine; car j'avais fini par découvrir qu'au delà de ce village étaient H asbrougb et la maison paternelle. Chaque fois, à l'heure ofi le soleil avait disparu, je sentais en moi comme le ressentiment d'un tort grave qui m'eût été fait.

Enfin, au bout d'un an et demi, mon père me vint chercher et ma première excursion dans le monde finit ainsi.

N'est-il pas étrange, après tout, qu'un homme, porté comme je l'étais, dés mon enfonce, à rêver des voyages en pays étrangers, — et qui espère encore, à soixante ans passés, voir un jour ou l'autre les Chutes du Niagara, — n'ait jamais dépassé de plus de vingt miles la frontière anglaise et qu'il lui reste à admirer, pour la première fois de sa vie, les beaux paysages du pays de Galles, du Cumberland et de l'Ecosse?

Après mon retour de la « terre du Grand Cuvier, » je fus derechef placé à l'école de Hollis où je trouvai un camarade fort ingénieux et fort obligeant qui, voyant mon embarras devant les devoirs qu'on nous donnait à faire, se chargeait volontiers de ma besogne. Je n'ai jamais reculé devant les moyens les plus simples d'arriver à mon but : aussi laissai-je faire ce complaisant condisciple, et ceci ajouta naturellement à ma réputation de sottise. Cependant j'ai conservé cette idée que mes camarades ne me mésestimaient point trop, et je ne saurais dire pourquoi ; car je ne me battais jamais, et je devais passer à leurs yeux pour un garçon fort peu instruit.

Je viens de dire que je ne me battais jamais, et pourtant,

toutes les fois qu'il était menacé, mon frère Giles venait à moi pour me demander secours. Gomment arrivait tout cela, je ne saurais en vérité le dire, et n'y prenais aucune peine. Enfin, me trouvant arrivé à la règle de trois sans que j'eusse acquis aucune idée nette de la numération et des quatre règles, mes parents, désespéras, m'envoyèrent à l'école de Dalton, à deux miles de Masbrough. Et je vois encore, aussi distinctement que si cinquante années n'avaient pas passé depuis cette époque, les martins-pêcheurs traverser le Don d'un coup d'aile, tandis que je m'acheminais à travers les prairies d'Allwark, dévorant mon diner quatre heures à l'avance. Mais, hélas ! quelle misère de lire sans avoir appris à épeler !

Notre maître s'appelait Brunskell, brave homme du Cumberland, au cœur flétri par le chagrin, — une des meilleures créatures qui jamais aient vécu, — espèce d'ange sans ailes, à moitié mort de faim, et triste figure s'il en fut. J'ai passé bien des heures à côté de son bureau, le visage noyé de larmes, absolument incapable d'achever correctement une opération d'arithmétique. Je ne sais pas encore si jamais il s'aperçut que je n'avais oncques appris les prolégomènes de cette ennuyeuse science. Je ne m'étais pas alors rendu compte de leur utilité, et je regardais un écolier capable d'additionner des chiffres à fractions, comme une sorte de phénomène.

L'école devenant pour moi, petit à petit, un séjour odieux, je m'abstins d'y aller pendant les mois d'été de la seconde année, que je passai à vagabonder autour de Dalton, Deign et Silverwood, parfois aussi du côté de Thrybergh-Park, où il m'arriva de voler des œufs de canard, que j'avais pris, dans mon innocence, pour ceux de quelque oiseau sauvage. Ce délit me fit comparaître devant mistriss Finch. Voyant à quel nigaud elle avait affaire, celte sévère matrone me renvoya quitte de toute peine, sauf la réprimande obligée.

N'allez pas croire que ce furent là des jours de bonheur. J'étais, au contraire, tout à fait misérable, et vivais dans une perpétuelle appréhension, ne pouvant rien trouver à répondre aux questions que mon père ne manquerait pas de m'adresser un

jour oo 1 autre. Parfois, j'en avais tellement peur, que j'essayais de m'y soustraire en me glissant chez nous furtivement, et en m'allant mettre au lit sans souper, — ce qui n'avait rien de trés-confortablepourun garçon qui dînait si peu de temps après son déjeuner.

Après tout, il fallait bien que mon père s'aperçût de quelque chose : — il me fut impossible de lui dissimuler que la lenteur de mes progrès était le résultat de ma paresse et de mes vagabondages, pour le moins autant que de mon incapacité naturelle.

Gomme châtiment, il me mit aux travaux de la forge.

C'était mal choisir, car ces travaux me délivrèrent du sentiment de ma propre infériorité qui pesait sur moi depuis si longtemps. Là, du moins, je ne me trouvai pas moins habile que les autres débutants. La raison toute simple, c'est que, des ma première enfance, je m'étais familiarisé avec les procédés de la manufacture, surveillés par moi d'un regard investigateur et curieux.

L'épreuve tourna donc au grand désappointement de l'expérimentateur, qui se dépita bientôt en voyant que je tenais tète, comme buveur, à ses meilleures pratiques, et cependant, je n'ai jamais eu le moindre goût ni pour la compagnie grossière, ni pour les joies brutales du cabaret. Mes pensées me ramenaient sans cesse au bord du canal, et à ces petits navires gréés de mes mains. Sans savoir pourquoi , j'en revenais toujours à bâtir mes fortifications et mes châteaux en Espagne, toujours entourés des plus belles fleurs. Le caille-lait ou chavaler jaune (gallium) était, de toutes, celle que j'aimais le mieux, et les bords du canal en étaient comme dorés.

Mes impressions religieuses, en ce temps-là, dominaient fortement mon esprit, et, les jours de service , je manquais rarement de me rendre à la chapelle du ministre Allard, — brave prêtre qui aurait pu poser devant Walter Scott pour son personnage de Dominus Sampson. J'allais aussi quelquefois à la chapelle de Masbrough, pour y entendre M. Groves, un des hommes les plus éloquents et les plus respectables que j'aie connus, mais

abhorré de mon père (lequel était très-sujet â bien haïr) pour je ne sais quelle chimère de discipline ou de dogme.

Je crois bien que j'étais en route pour un de ses sermons, lorsque je tombai, un dimanche, chez ma tante Robinson, restée veuve avec trois enfants, et ayant, pour toutes ressources, un revenu de trente € (750 fr.) par an. Ce revenu lui a suffi (par quels prodiges d'économie!) pour vivre honorablement, et donner à deux de ses 01s une éducation qui les a classés parmi les gentlemen.

J'imaginai qu'elle me faisait froide mine. Cependant elle ignorait, je pense, que, deux ou troisjours auparavant, je m'étais grisé. Ma conscience me faisait supposer que chacun le savait et voulait me reprocher ma faute.

Après une minute de silence, elle se leva et ouvrit devant moi un cahier de la Botanique anglaise de Sowerby , qui paraissait alors par livraisons, et que son fils achetait mois par mois. Jamais je n'oublierai l'impression que me produisirent ces belles gravures. Je portai la main sur l'image de la première, croyant que j'allais sentir, au bout de mes doigts, le velouté des pétales.

Aussi ma tante me fit-elle un vrai chagrin en me retirant le livre. Mais elle ne me rotait que pour me montrer à calquer les figures en les mettant à contre-jour, recouvertes d'un papier transparent. Quand je vis que j'étais en état de les dessiner ainsi, à peu prés correctement, je me sentis, au moral, supérieur d'un bon pied à tous les habitués de la taverne. Mon premier effort en ce genre fut la reproduction d'une primevère, au-dessous de laquelle, amoureux des mots à tournure savante, j'inscrivis son nom latin : Primula verti vulgarti. Dorénavant, toutes les fois que j'avais à disposer d'une heure de loisir, j'allais chez ma tante et la passais à dessiner.

Mais elle ne m'avait pas encore montré tous les trésors de son Benjamin. La merveille dont elle me fit part en second lieu fut son livre plein de plantes séchées. Colomb, quand il découvrit le Nouveau Monde, n'était pas plus fier que moi dans ce moment ; car il ne in'arriva pas de songer que je n'étais pas Tau-

teur de cette collection surprenante, et je n'avais là, pour me la disputer, aucun Amerigo Vespucci. A partir de ce moment, la religion perdit de son empire sur moi, et le brave ministre Allard eut à s'enquérir, plus d'une fois, pour quelle raison Eb ne se montrait plus à la chapelle. Eb, — c'était moi, — passait ses dimanches à chercher de belles Heurs pour les peindre ensuite.

Alors, pas plus qu'aujourd'hui, je n'avais aucun goût pour la botanique scientifique, dont les classifications me semblaient autant de réquisitoires destinés à faire mettre les fleurs en prison. Du reste, je commençais à me sentir à peu près homme. Je marchais entouré d'un certain mystère. Les passants m'arrêtaient, me voyant chargé de plantes, et s'informaient des maladies que je pouvais guérir.

Bien à mon insu, en ce moment-là même, je prenais mes premières leçons de poésie : moi qui détestais les vers, — et plus spécialement ceux de Pope, que je n'entendais jamais lire ou réciter à haute voix sans y gagner un bon mal de tète.

Mes promenades, de jour en jour plus lointaines, me firent connaître les rossignols de Basingthorpe-Spring, — où dit-on, ils chantent encore mélodieusement, — et un beau serpent vert, de trois pieds de long environ, qui semblait m'attendre» chaque midi, au sommet de Primrose-Lane ; il devint peu à peu si familier, qu'il cessa de se dérouler à mon approche. Je suis resté des heures entières assis sur une barrière auprès de lui, sans qu'il parût prêter la moindre attention à ma présence; et, quand je me levais pour m'en aller, c'est à pejuie s'il daignait hérisser quelque peu les écailles avoisinant sa tête : — elles brillaient alors au soleil comme du feu.

Je ne pourrais dire au juste combien de fois cette belle et inoffensive créature de Dieu a posé de la sorte devant moi, pour le portrait que, plus tard, j'en devais faire dans mes écrits, — une douzaine de séances, tout au moins ; mais quels que soient ceux de ses frères et Sœurs que je rencontrerai jamais , soit à Thistlebed-Ford, où on ne voit que vipères brunes ou noires, soit dans les prés d'Aldwark, aux bords du Don, en compagnie

des martins-pècheurs et des libellules, — bref, quel que soit le paysage, — si j'y place un serpent, ce sera toujours le beau serpent vert qui semblait m'avoir pris en amitié.

J'étais peu à peu devenu un personnage de quelque notoriété ; et si j'ai laissé mes admirateurs, émerveillés, croire que je copiais, non pas des dessins déjà faits , mais les plantes mêmes qu'on me voyait assidu à cueillir, pardonnez-moi, vérité sainte, que j'outrageais par mon silence!... J'avais été si longtemps sevré de louanges ! . . . Elles caressaient si doucement mes oreilles, peu faites à leur douce mélodie, que je ne pouvais me résoudre à leur refuser bon accueil.

Au surplus, mes plantes sèches étaient incontestablement miennes ; et leur mérite se pouvait si peu nier, que mon frère lui-même, — objet de tant d'éloges, doué d une si souple intelligence, — condescendait parfois à venir admirer ce que j'appelais pompeusement mon hortus sïccus '.

Ce fut vers cette époque, si je ne me trompe, que je l'entendis lire, pour la première fois, quelques passages des Saisons de Thompson; — et il lisait fort bien, avec la conscience qu'il possédait ce talent. Lorsqu'il en vint à la description de la polyanthe et de l'oreille d'ours, j'attendis impatiemment qu'il eût posé le livre, dont je m'emparai tout aussitôt pour l'emporter avec moi dans le jardin, où je voulais comparer les descriptions aux fleurs vivantes.

De là une idée toute nouvelle à mon esprit. La botanique mise en vers ! — C'était comme une prophétie qui m'annonçait que l'heure d'écrire allait sonner pour moi. Mais mon instinct primitif, en poésie, ressemblait à celui du tisserand Bottom* en matière dramatique. Shakspeare lui fait dire qu'il aime, par-dessus toute chose, « une scène où l'on met un chat en lambeaux : » a scène to tear a cat in. De même mon premier essai poétique îuirû une imitation rimée de «la Tempête» décrite en vers blancs par Thompson.

1 C'est le nom latin de l'herbier.

* Personnage grotesque de Shakspeare dans son Midsvmmer tiights Dream.

Je m'aperçus dès lors que la rime, qui, selon Boileau, n'est « qu'une esclave, » pouvait devenir le tyran le plus absolu de ce bas monde. En effet, bien convaincu, comme on Pest générament, que des moutons, une fois morts, ne peuvent plus prendre la fuite, je me vis cependant amené, — non sans résistance, — à peindre un troupeau

Qui, par la foudre atteint, fuit d'un galop rapide La tempête assassine et l'éclair homicide.

J'eus beau faire, beau tourner et retourner, en tout sens, ces vers désastreux, — faute d'une rime en ide, les brebis foudroyées. durent se résigner à courir.

Je me hâtai de lire ce beau chef-d'œuvre à mon cousin Benjamin, qui m'apprit à connaître la saveur poignante d'une critique impitoyable... Que Dieu lui pardonne!... Aussi bien me fut-il impossible, à moi, de ne pas lui garder rancune. Et tandis que je subissais, en frémissant, l'ascendant que lui donnait sur moi une instruction très-supérieure à la mienne, j'éprouvais un singulier bonheur à lui entendre réciter, sans que j'y comprisse un traître mot, les vers grecs d'Homère. Bien mieux, — quoiqu'il y ait tantôt cinquante ans de cela, — cette musique mystérieuse a gardé possession de mon âme.

Un désir ardent s'était emparé de moi. Je voulais ma part de ces éloges qui, de tous côtés, pleuvaient sur mon frère Giles. Mais comment les mériter? De gras et rond comme une boule que j'avais été jusqu'alors, je me faisais maigre et pâle. Ma santé était sérieusement compromise. Je n'en résolus pas moins de suppléer, par une étude obstinée, aux vices de mon éducation première. J'achetai, pour commencer, une grammaire, et m'aperçus, avec un véritable désespoir, que je ne pouvais m'en loger dans la tête, même en l'apprenant laborieusement par cœur, une seule règle. Les pronoms surtout me donnèrent un mal 1... Tant il y a qu'aujourd'hui même, je ne sais réellement pas une seule règle grammaticale, et je n'en suis pas moins par- Tenu, — je le crois du moins, — à écrire l'anglais tout aussi i. 30

correctement que Samuel Johnson lui-même : il y a plus, à découvrir des erreurs chez un écrivain bien supérieur, el qu'on nomme Samuel JJailey *.

Ce succès, acheté par plus d'un an d'études, me monta la tète. A la grande joie de mon père, je résolus d'apprendre le français. Mais il arriva, qu'apprenant et repétant mes leçons sans trop de peine, je n'en retenais pas la moindre parcelle : si bien, qu'au bout de quelques semaines, il me fallut abandonner la partie. Ce malheur, du reste, eut sa consolation; car il fut prouvé, peu après, que mon maître de français ne comprenait pas cette langue. Je pouvais donc, — et j'usai glorieusement de ce droit, — l'accuser de ma mésaventure. Mon amour-propre se trouva ainsi hors de cause.

On a vu que mes dispositions poétiques remontaient à une origine presque fortuite, et semblaient dériver de certains accidents ; mais, vers la fin de ma quatorzième année, mon intelligence parut s'éveiller et vouloir faire quelque chose pour ellemême. Ses efforts spontanés furent secondés, fort à propos, par un événement important dans l'histoire de mon éducation.

Un prêtre, nommé Pyrth, desservant dune misérable cure au sein d'une solitude désolée qu'on appelait Middlesmoor, légua sa bibliothèque à mon père. Elle renfermait, outre un bon nombre de livres grecs et latins, les Sermons de Barrow*, la Sagesse divine de Ray *, la Physico-Théologie de Derham , les Nuits d'Young, les Méditations de Hervey, les voyages de Hennepin, et trois volumes du Royal Magazine ornés de vues re-

1 Nous sommes, bien à regret, forcés d'avouer que nous ignorons absolument les titres de ce grand écrivain, qu'filliott oppose avec tant d'assurance au célèbre « Docteur. » A moins qu'il ne s'agisse d'un lexicographe dont le nom nous revient à l'heure môme. La chose, en tout cas, n'a rien de très-essentiel.

' Isaak Barrow, mathématicien regardé comme presque égal à Newton, a vécu de 1630 à 1677. Ses Sermons remplissent trois volumes in-folio. Maint philosophe moderne,— entre autres Dugald Slewart, — les regarde encore comme des modèles classiques d'éloquence religieuse.

* John Ray (1628-1705), voyageur et naturaliste*

présentant Madras, Bombay, les chutes du Niagara, hvilla de Pope à Twickenham, enfin quelques belles images coloriées d'oiseaux étrangers. Mes écrits doivent quelque chose à tous ces livres ; plus particulièrement à Hennepin, qui me fit voyager avec lui des bords du Niagara au Mississipi. Je ne me lassais jamais de Barrow. C'est de lui, et de Young, que j'appris à condenser ma pensée. La gravure représentant la villa de Pope me fit acheter son Essai sur l'homme, mais ne parvint pas à me le faire goûter. C'est au Royal Magazine que j'empruntai le récit d'un naufrage dans la mer du Sud, sur lequel je composai un roman poétique (en vers blancs), vingt ans avant que Scott publiât son Lai du dernier Ménestrel. Shenstone a sa place marquée dans mes souvenirs de ce temps-là. Je m'étais mis dans la tête toutesles épigraphes, traduites du latin etdugrec, qu'il a placées en tête de sespoëmes. Je le crois maintenant estimé au-dessous de sa valeur réelle. Milton suivit, qui me tint longtemps captif. J'ai dit, je crois, que mon instinct m'a toujours poussé à ciiercher le chemin qui mène le plus droit au but. De là, sans doute, quelques erreurs ; mais, en définive, je dois à cet amour de la ligne droite mes succès comme écrivain. Je n'ai jamais pu lire d'un bout à l'autre un livre faible. Il s'ensuit que je m'en suis tenu aux grands écrivains, et encore à leurs chefsd'œuvre, aux meilleures pensées des plus hautes intelligences. Après Milton, Shakspeare, — puis Ossian, — puis Junius, que le jacobinisme de mon père m'aidait à commenter ; le Sens commun, dePaïne; — le Conte du Tonneau, de Swift; — Jeanne cTArc;— la Lénore, de Burger ; — les Brigands, de Schiller; — la Décadence des Romains, de Gibbon, et, beaucoup plus tard, le Tasse, Dante, M mo de Staël, Schlegel, Hazlitt, et la Westminster Review.

Mais j'ai une étrange mémoire : parfois elle me manque absolument, et pourtant, à douze ans, je savais presque la Bible par cœur ; et, dans ma seizième année, je pouvais réciter, sans manquer d'un mot, les premier, deuxième et sixième livres du Paradis perdu. Donc, s'il est vrai que j'aie reçu en partage cette faculté particulière que les hommes appellent génie, corn-

bien il faut que j'aie failli à ma mission? Est-il une de mes œuvres qui puisse supporter la comparaison la plus indulgente avec le moindre de mes glorieux modèles? Oh, non!... je n'ai pas reçu ce don sans égal. Ce que le temps a développé en moi n'est, après tout, qu'une somme de facultés départie à presque tous les hommes, et que la plupart ne songent pas à mettre en œuvre. Je ne puis, comme Byron et Montgomery 1 , faire émaner de moi la poésie d'une source intarissable. Et quant à cette puissance qui a permis à Shakspeare et à Walter Scott de s'identifier avec les autres hommes, en les faisant agir et parler, mon Kerhoneh et mon Taurepdes ont amplement et désastreusement prouvé qu'elle m'avait été refusée.

Ma pensée me vient toujours du dehors. Mon intelligence est en quelque sorte celle de mes yeux. Une primevère est pour moi une primevère, et rien de plus. Je l'aime parce qu'elle n'est pas autre chose. Il n'y a pas, dans mes écrits, une seule bonne idée qui ne m'ait été suggérée par un incident réel, ou quelque objet actuellement perçu par mes sens, ou un souvenir, ou une pensée d'autrui, à moi transmise, soit verbalement, soit dans un livre. Si je possède aucune des qualités afférentes au génie, c'est celle de transmuer les idées des autres en idées qui, plus ou moins originales, sont au moins nouvelles pour moi.

Il y a quelques années, mon excellent voisin John Heppenstel, après m'avoir montré quelques planches des Oiseaux américains t d'Audubon, me pria d'adresser quelques vers à l'auteur. Je désirais vivement acquiescer à cette demande; mais je fus incapable d'écrire un seul vers jusqu'à ce qu'une phrase de Jean-Jacques Rousseau me suggéra tout un poème et m'en fournit le coloris. Maintenant, en cette circonstance, je n'étais point comme le prêtre cherchant un texte pour écrire un ser-

* Il s'agit ici de James Montgomery (1771-1854), une des célébrités poétiques de l'Angleterre moderne. Il a longtemps rédigé un journal à Sheftleld, ce qui explique l'admiration toute spéciale d'Ebenezer EUiott pour l'auteur de The Wanderer of Suntzerland, The West-Indies, The World before the Flooé, Greenland, The Pélican hland, etc.

mon; et la différence est que le texte fut trouvé, non cherché. Sans cela, il fût resté stérile et ne m'eût rien fourni.

De ma seizième à ma vingt-troisième année, je travaillai pour mon père, à la forge, aussi dur que pas un de ses ouvriers ; et sans aucun salaire, si ce n'est, par-ci par-là, quelques schellings comme argent de poche; pesant, chaque matin, les fontes encore incomplètes, les repesant ensuite quand elles étaient achevées. Et quand mon frère était malade ou absent, c'était moi qui ouvrais et fermais le magasin de Rotherham. N'ai-je donc pas le droit de m 1 intituler ouvrier? Et cependant je n'ai jamais fait, de ce titre, une excuse à mes méchants poèmes, un lustre de plus à ceux qui ont attiré sur moi l'attention publique.

Je ne vois que deux vers, dans tous mes écrits, qui puissent faire deviner au lecteur le rang que j'occupais dans la hiérarchie sociale. Je les traçai avec l'intention formelle de montrer que, dans quelque rang où le ciel m'eût placé, je n'étais pas de l'espèce des « contempteurs de fumier. » Sur cette terre de castes, en effet, les gens sortis du fumier, une fois qu'ils ont un bon habit sur le dos, sont trop portés à décrier et mépriser Futile travailleur aux mains calleuses.

En revanche, comme littérateur, je me déclare hautement mon propre maître. Non parce qu'aucun de mes professeurs ne m'a jamais lu ou fait lire une page de grammaire anglaise ; mais parce que, spontanément et sans conseil, j'ai lu quelques-uns des meilleurs livres de notre langue, originaux ou traductions, et les meilleurs seulement, formant ainsi mon intelligence sur les modèles les plus élevés. Si des femmes illettrées, si des enfants eux-mêmes ont écrit de bons vers, moi qui, durant prés de quarante ans, ai constamment étudié ou pratiqué cet art, j'y dois entendre quelque chose; — ou je suis un sot.

Le lecteur a maintenant sous les yeux l'histoire de mon enfance et de ma jeunesse. Quelle excuse lui donner pour avoir appelé son attention sur des incidents fort peu remarquables qui se rattachent à un être assez ordinaire? C'est que je n'écris point pour les forts, mais pour les faibles, qui peuvent apprendre, de tout ceci, à compter sur la persistance de leurs travaux.

Si j'ai pu, sans talents extraordinaires, arriver à être poète, pas un honnête homme, doué de quelque bon sens, ne doit désespérer d'atteindre à des résultats meilleurs encore, s'ils sont plus utiles.

Quant à l'histoire de mon âge mûr et de ses infortunes, — les gens célèbres ont tous des « infortunes » à raconter, et appellent ainsi, très-volontiers, les suites de leurs fautes, — elle sera écrite une autre fois.

Même si on la racontait loyalement, elle n'aurait rien de beaucoup plus instructif que l'honnête histoire de tout autre individu. Cependant, en parlant ainsi, j'oublie qu'on y trouverait l'histoire des changements de fortune les plus inattendus et les plus effrayants, des alternatives de souffrance et de prospérité dues à des émissions sans règle, à des retraits subits de papier-monnaie inéchangeable, dans ces temps où, comme on l'a dit, «les coquins seuls prospéraient, les insensés seuls trou- • vaient à rire, — où les valets menaient les maîtres par le nez, « — où les maîtres sortaient de la lice pour aller mourir dans « la misère, — où on se battait contre des chimères qui vous t tuaient bel et bien, — où, dans un calme effrayant, grossis- « sait Forage invincible, d'autant plus fatal qu'il était moins ref douté, d'autant plus proche qu'il était moins attendu. »

Je ne me sens pas assez préparé, assez pétrifié de cervelle et de cœur, pour entreprendre un récit qui me forcerait à revivre des mois et des années durant lesquels je mourais, en quelque sorte, chaque jour.

Lorsque, il y a bien des années, j'émis, dans le Tait* s Magazine, cette opinion quelque peu étourdissante, que « les taxes sur la consommation alimentaire coûtaient au pays, ou détruisaient, ou empêchaient de gagner plus de 100,000,000 £ (2,500,000,000 fr.) par an, » je savais parfaitement que la vérité de ce calcul serait infailliblement confirmée par les plus sages et les plus instruits de mes compatriotes.

On a objecté à mes Poèmes politiques que les mêmes pensi'es et les mêmes mots s'y reproduisent trop fréquemment. Pourquoi ne répéterais-je pas les mêmes pensées, si besoin est de les

inculquer dans l'esprit des masses? — et pourquoi pas dans les mêmes termes, si je n'en puis trouver de meilleurs?

Lorsque j'ai grandi, on mesurait aux Anglais renseignement aussi bien que la nourriture. Ce n'est donc pas tout à fait ma faute, si, né avec une intelligence lente et pénible, je trouve avec quelque difficulté l'expression et la pensée. J'économise les matériaux, tout simplement parce que je suis pauvre.

Élève, comme je le suis, de la presse périodique, et n'ayant guère d'idées en propre, je ne puis que m'approprier celles des autres à mesure qu'elles s' offrent, et les appliquer de mon mieux au courant des choses.

Si, dans le choix du but, je me suis trompé, j'en suis trèssincèrement affligé ; mais je n'ai jamais défendu une cause quelconque sans essayer d'abord, et vérifier de mon mieux, les principes sur lesquels elle était fondée.

Aujourd'hui, reprenant en sous-ordre la part que j'ai pu avoir aux affaires de mon pays, — grâce à cette science que raillait de si bon cœur ce grand et vaillant champion qui eut nom Gobbett, — je m'aperçois que j'ai eu peu d'idées à rectifier, peu de mensonges à désapprendre.

Aussi, lorsque j'irai là haut rendre mes comptes à ce grand questionneur, dont les jugements sont infaillibles, s'il me demande : • Qu'as-tu fait du talent que je t'ai prêté ?» Je pourrai lui répondre, la main sur le cœur :

« Seigneur, le voici. Et avec lui, tout ce que j'ai pu y ajouter, travaillant de mon mieux pour que peu produisit beaucoup. •

Ebrmezbr Eixiott.

Quoi qu'en dise Elliott, dans cette biographie si peu étudiée, il n'était point un « ouvrier, » selon l'ordinaire acception du mot, mais bien plutôt un commerçant, et un commerçant fort bien avisé, nonobstant ce qu'il nous apprend de son inaptitude aux études d'arithmétique. Placé, dés son plus jeune âge, au milieu des travaux dune forge,

il voulut bientôt entreprendre la vente des produits dont il avait étudié la manufacture, et débuta comme négociant, pour son propre compte, dans la petite ville de Rotherham. Ses premières spéculations ne furent point heureuses, et lorsqu'il vint s'établir à Sheffleld, en 4821, à l'âge de quarante ans, il n'avait qu'un modique capital de 100 $ (2,500 fr.), prêté par quelques amis. Ce fut dans ces conditions qu'il entreprit le commerce des fers en barre. A cette époque, il était déjà marié et père de famille. Beaucoup d'efforts, de privations, une grande prudence, domptèrent enfin la fortune rebelle. Peu de temps après son établissement à Sheffleld, une hausse rapide dans le cours des fers le mit en position de revendre tout ce qu'il avait dans son entrepôt, au double de ce qu'il l'avait payé. Bientôt, son intelligence supérieure et sa connaissance des affaires lui permirent de trouver du crédit et d'étendre ses opérations. Elles furent un moment si prospères, que, de son aveu même, — « sans quitter son fauteuil et sans regarder la marchandise qu'on lui livrait, pour la livrer immédiatement à ses acheteurs, » — il lui arrivait souvent de gagner 20 £ (500 fr.) dans sa journée. En somme, Ebenezer Elliott est, comme son frère en poésie, Samuel Rogers, une preuve éclatante que les Muses et Mercure peuvent habiter le même temple et sourire au même prêtre. Une partie de ses gains, comme il arrive fréquemment, fut absorbée par des pertes ultérieures, et le « forgeron de Sheffleld » se trouva fort heureux de quitter le commerce avec une partie des bénéfices qu'il y avait réalisés. La grande panique de 1837, notamment, lui enleva 4,000 î (100,000 fr.) ; mais, en somme, il lui resta de quoi se retirer paisiblement, en 1841, dans un petit domaine qu'il avait acheté à Great-Houghton, près de Barnsley. 11 s'y consacra tout entier aux travaux de la campagne, et

devint, dès ce moment, étranger à la politique, jusque-là une de ses plus grandes préoccupations.

Nous espérons ne point lui nuire dans l'esprit de tout le monde, en -rappelant qu'Ebenezer Elliott, fut, toute sa vie, un ardent radical, pour ne pas dire un dévoué socialiste. Le Chartisme le compta parmi ses plus fervents adeptes, jusqu'au moment où il vit ce parti politique dé* serter le terrain solide des réformes matérielles, pour se lancer dans une guerre de purs dogmes. On se rappelle que les Chartistes, dans la lutte contre les Lois céréales, firent scission avec les partisans de la liberté illimitée du commerce, et ne voulurent par marcher sous la bannière de Cobden. Cette grave erreur les sépara de plusieurs notabilités de leur parti : Ebenezer Elliott fut du nombre. Il est permis de croire qu'un incident particulier compliqua cette dissidence de doctrines. En i 859, et tandis qu'il comptait encore parmi les Chartistes, Elliott se porta caution pour un de ses coreligionnaires politiques, nommé Foden, qui, dans le mois d'août, avait été arrêté comme ayant pris part aune sédition. Foden, une fois libre, ne répondit pas à la confiance d'Elliott, et se hâta de se soustraire aux rigueurs probables de la justice. Le poète des Corn-Laws eut à payer sa folle confiance, et ceci ne contribua pas médiocrement à le dégoûter des affaires publiques.

Son aversion pour les lois restrictives de l'importation des grains ne s'était pas seulement traduite par les attaques poétiques qui l'ont rendu célèbre. Bien avant a grande Ligue, au moyen de laquelle le monopole des détenteurs de terres a fini par être aboli, Ebenezer Elliott avait fondé à Sheflleld une société dans le même objet, société qu'il vit grandir, se développer, et, après quelque temps de prospérité, se dissoudre petit à petit.

Le premier poème d'Elliott est intitulé Vernal Walk.

II le fil imprimer à l'âge de dix-sept ans, et, dans la dernière édition de ses Œuvres, il s'excuse avec bonhomie d'y comprendre cet essai, — qui avait été, paraî!-il, l'objet des plus amères critiques.

« Je l'aime, dit-il, à cause des persécutions qu'il a subies... Ne voit-on pas souvent l'idiot de la famille être le favori des parents? Byron, d'ailleurs, ne s'est-il pas obstiné à écrire des tragédies, précisément parce qu'on lui déniait toute valeur dramatique?... t

Vint ensuite un autre poème intitulé Night, dont une portion seulement a été réimprimée depuis, sous le nom de Legend of Wharncliffe. Love, son troisième ouvrage, accompagné d'un autre poëme et d'une lettre à lord Byron, parut ensuite, en 1823, neuf ans avant que les Corn-law Rhymes vinssent donner à leur auteur la célébrité qui s'obstinait à fuir devant lui.

Des contes en vers (Bothwell, the Exile, Second nuptial) furent encore, avant cette époque, fort mal accueillis par la critique. Il est vrai qu'irrité de ses premières rigueurs, Elliott avait fait précéder ces récits poétiques d'une préface fort méprisante pour ses juges futurs. Elle avait la forme d'une lettre adressée par Pierre Sans-Défauts à son frère Simon.

Southey, avec qui, à celte époque, il était en correspondance, lui écrivit pour le consoler :

« Il y a du talent, lui disait-il, dans le moindre de vos Contes ; mais soyez certain que, plus vous élevez le ton, mieux vous réussissez. Il y a trente ans, ces récits eussent fait votre réputation; dans trente ans on s'étonnera qu'ils ne l'aient point faite. »

La prédiction, — si, dans l'esprit de Southey, c'était là une véritable prédiction, — ne s'est point réalisée. Il y a trente-cinq ans que les Contes d'Elliott sont dans le do-

maine public, et l'oubli profond qui les enveloppe, déjà depuis bien des années, a grande chance de s'éterniser.

Enfin, Yindignation du riraeur de Shefiield contre Toppression aristocratique, lui arracha de véritables poésies, son titre le plus sûr à la renommée. Et cependant, malgré la vigueur du style, — malgré la vérité parfaite des descriptions, — malgré la passion sérieuse et sincère qui les animait, — ces poésies n'eussent fait à leur auteur qu'une réputation locale, si deux hommes éminents à divers titres, le docteur Bowring et M. Bulwer (maintenant sir Edward Bulwer Lylton), frappés de la valeur politique de ces chaleureuses inspirations, n'eussent entrepris de les signaler à l'attention publique '.

Après que YEclectic et le Blackwood eurent discuté à fond le mérite d'Elliott, il devint, en très-peu de temps, l'objet d'un engouement qui s'explique. Ses introducteurs s'étaient bien gardés, en effet, de négliger, comme moyen de mise en scène, le prestige qui s'attachait dès lors au titre d'ouvrier-poëte. Elliott était par eux qualifié de « forgeron. » Le public devait se le représenter derrière l'enclume, martelant ses véhémentes attaques contre les landlords en même temps que le soc de la charrue nourricière, attisant des mêmes mains le feu de la forge et celui de la révolte contre des lois funestes. On s'éprit de ce dou-

* Voici au juste comment les choses se passèrent. Le docteur Bowring, visitant à Sheffield un de ses amis, Ch. T. A. Ward, lut chez lui les Corn-law Bhymes, publiées en un volume avec le fiant er. Il voulut en connaître l'auteur , et fut conduit chez Elliott. En retournant à Londres, il s'arrêta quelques jours à Rothcrham, où il rencontra Wordsworth et lui fit part de sa découverte. Enfin, une fois à Londres, il mit les poèmes d'Elliott dans les mains de Bulwer, qui en fit le sujet d'une lettre non signée, adressée à Southey dans le New-Monthly Magazine. Elle est du 19 mars 1831. C'est la date de la célébrité d'Elliott.

ble rôle, assez chimérique, nous l'avons vu. Et la presse entière fit au Cornlaw Hhymer un triomphe dont on retrouve des traces dans la plupart des publications contemporaines. Les femmes, volontiers enthousiastes, ne manquèrent pas de s'y associer. Miss Jewsbury, connue par quelques romans ingénieux \ MM. Hofland et généralement les astres secondaires qui brillaient à l'horizon restreint des Magazines, se rangèrent, humbles satellites, autour delà renommée nouvelle. Elliott fut déclaré a supérieur à Burns, égal à Byron, dans les qualités spéciales qui leur ont valu l'admiration des hommes f . »

Peu à peu, cependant, ce trop grand bruit s'apaisa. Une part plus équitable, et belle encore, fut faite au « Poète des Lois céréales. » Il en a joui paisiblement durant une vingtaine d'années, et jusqu'en 1849, où, le 1 er décembre, il a terminé sa longue carrière.

Quinze jours avant, assuré que sa vie allait finir, il | avait hâté le mariage de sa plus jeune fille, et lorsqu'elle quitta, escortée de son jeune époux, la maison paternelle (Argilt-Hill), Elliott, qui s'était fait porter près d'une croisée pour voir passer l'heureux couple, témoigna le désir d'être enseveli dans l'église même où la bénédiction nuptiale venait de leur être donnée.

Puis il s'éteignit au milieu de sa nombreuse famille, laissant une veuve, deux filles et cinq fils, dont deux continuent l'industrie qui a fondé la prospérité de leur race.

1 Zoe (1845), The HalfSislers (1848), Constance Herbert et Ângelo I (18&5), Bight or Wrong (1859). — Constance Herbert est celui de . tous ses ouvrages qui est généralement regardé comme le chefd'œuvre de miss Géraldine Jewsbury.

1 Ceci est à peu près le texte d'un article sur «Shefïield et ses poCtcs » par MM. Hofland.

TH. NOON TALFOURD

Notre second titre, à lui seul, avertit que nous avons affaire à un esprit remarquable. Effectivement, placé au premier rang du barreau, accepté comme orateur au Parlement, reconnu plus tard comme un des magistrats qui pouvaient le mieux occuper et honorer ces émînentes fonctions, Thomas Noon Talfourd a eu le singulier mérite d'être. — en même temps qu'avocat, législateur, et membre du parquet, — un poète dramatique fort distingué. Ajoutons, pour l'honneur de la poésie, que, de tant de titres à l'estime publique, ceux qu'il préféra toujours furent ceux que la scène lui avait fait acquérir. La toge s'en étonnera ; la plume doit le remercier de cette préférence; et, moins que tout autre, nous en contesterons la parfaite légitimité. Tant que Talfourd a vécu, il eût été difficile d'apprécier convenablement son mérite littéraire. Objet de louanges excessives, avec lesquelles eût trop fortement coni. 31

50 4 2 TH. NOON TALFOUItl),

trasté la sobriété d'une approbalion raisonnée et modérée, l'avocat-poete avait débuté par le journalisme ; or le journalisme, — qu'il ne désavoua pas comme tant d'autres orgueilleux, issus de ses fécondes ténèbres, — lui resta fidèle malgré ses succès. Beaucoup de journalistes, nous le croyons, noteront ceci comme une anomalie ; car la presse, en général, imbue de principes très-démocratiques, — pour tout ce qui touche, entendons-nous, à l'existence publique ou privée des écrivains qu'elle enrôle, — ne leur pardonne guère une élévation trop rapide, une trop haute fortune. Triste penchant et mauvais calcul, en vérité; — mais penchant de nature, et absurdité presque sans exceptions, — attestant la faiblesse et l'infirmité de notre pauvre esprit, alors même qu'il a été cultivé avec le plus de soin, et semble avoir pris le plus vigoureux essor.

Aujourd'hui que, relativement, le silence s'est fait autour du tombeau de Talfourd, le moment est peut-être venu de demander à un examen paisible de sa vie et de ses ouvrages les utiles enseignements qu'on en doit tirer.

Thomas Noon Talfourd naquit à Reading, le 26 mai 1795. Son père, brasseur de profession, appartenait à une des sectes dissidentes, circonstance qui dut influer, et qui influa effectivement sur l'éducation de ce fils, bien que celui-ci , — dès qu'il eut acquis le droit de choisir sa voie, — se soit montré un adhérent zélé de l'Église officielle. Thomas fit ses études au collège élémentaire (gratnmar school) de sa ville natale, sous la direction d'un savant professeur, le docteur Valpy, bien connu de tout Anglais versé dans la littérature ancienne, et qui était, en même temps qu'un helléniste des plus érudits, un excentrique assez

notable '. U prit grand soin de son jeune élève qui, toute sa vie, lui en garda un reconnaissant souvenir, attesté par la dédicace de la tragédie qu'on peut regarder comme son chef-d'œuvre *. Cette tragédie même, et le caractère, la couleur, que le poète lui a donnés, prouvent à quel point sa première éducation l'avait imbu d'études classiques, et mis à même de se familiariser, plus tard, complètement avec les chefs-d'œuvre de la scène grecque, inaccessibles à la plupart des fabricants dramatiques.

L'apprentissage littéraire de Tatfourd se fit tout entier chez le docteur Valpy. Après être sorti du collège de Reading, il fut complètement livré à ses tendances naturelles, et ne reçut aucune direction ultérieure. Au lieu de l'envoyer compléter ses études dans une des universités,— ainsi que cela se fait communément,— on le plaça, bien plus tôt que ne le veut l'usage, dans une des Inns of court, appelée le Middle~Temple; et, en 1815, il commença ses études de droit dans le cabinet de feu Joseph Chitty, l'un des spécial pleaders les plus renommés.

Quelques mots sur cette variété de la profession qu'on appelle « les plaideurs ou plaidants spéciaux » ne seront peut-être pas déplacés ici. L'existence de cette espèce d'avocats est une anomalie tout à fait dans le goût anglais. A l'origine, ce fut exclusivement et secrètement (nous

1 On peut lire, au sujet du D r Valpy, les pages spirituelles que lui a consacrées M. Philarète Chasles dans ses Études sur Y Angle- ' terre.

* hm. La dédicace est ainsi conçue : « Au docteur Valpy, comme un léger gage de gratitude pour des bienfaits que la parole ne saurait exprimer. » Un mauvais plaisant humoriste, épiloguant sur cette phrase solennelle, s'est demandé si ces «bienfaits inexprimables par la parole » n'étaient point les salutaires flagellations que le farouche grammairien aurait infligés au futur poète.

561 TH. NOON TÀLFOURD,

avons tout lieu de le croire) un « métier marron, » exercé par les pauvres étudiants qui, pour se faire un modique mais indispensable revenu, entreprenaient la besogne régulièrement dévolue à XatUn*ney, à l'avoué proprement dit, et acceptaient un salaire bien moindre que celui dont la dignité professionnelle de ce dernier lui permettait de se contenter. Une historiette bien connue au barreau est celle du serjeant Davy, qui, cité devant la circuit-mess (comme qui dirait devant le Conseil de l'Ordre), et accusé d'avoir manqué à ses devoirs parce que, disait-on, « il avait reçu ses honoraires en argent 1 , » répondit carrément pour sa défense : « J'ai pris à mon pauvre diable de client tout ce qu'il possédait au monde; vous n'appellerez pas cela, j'espère, avoir dérogé aux règles de notre Ordre. » Nonobstant cette belle justification, serjeant Davy fut mis à l'amende, et la règle a été maintenue. Mais le spécial pleader 9 — ou, si Ton veut, l'avocat non inscrit, non assermenté, non appelé, comme on dit (called to the bar), — peut recevoir pour salaire jusqu'à la modique somme de cinq shellings (6 fr. 25 c), et au besoin, s'il le juge à propos, envoyer sa note au client, ni plus ni moins que le « fournisseur » vulgaire. Ceci n'empêche pas le métier du spécial pleader d'être très-profitable*, et par l'instruction pratique qu'on y acquiert, et par les relations qu'on y forme ; de plus, il est relevé dans l'opinion par le nombre et le mérite des candidats qu'il fournit à la magistrature . Un des derniers juges qu'on ait élevés à la pairie, — et Dieu sait avec quel fracas parlementaire, — lord Wensleydale, était à l'origine un spécial pleader. Deux autres avocats qui ont aussi revêtu l'hermine, il y a peu d'années, —

1 En d'autres termes, accepté une somme moindre qu'une guinée, type inférieur de la pièce d'or.

M. Wiiles, pistice in eyre l et M. Bramwell, baron de l'échiquier, — sont également partis de là. Maintenant, si ce genre de débuts n'a rien qui déshonore et qui empêche de fournir la plus belle carrière, il faut bien reconnaître que c'est une des plus arides et des plus rebutantes occupations que puisse choisir un jeune homme. Surtout pour un esprit orné, délicat, poli comme celui de Talfourd, il a des aspérités qu'on pourrait croire invincibles, et il eût été tout simple que, comme tant d'autres jeunes pupils, celui-ci eût cédé aux dégoûts de la profession, aux attraits de la vie joyeuse que mènent la plupart des étudiants. Mais il s était sérieusement promis de savoir son métier, et il travailla de si belle ardeur, qu'après trois ou quatre années de noviciat il devint spécial pleader pour sonpropre.compte.il ne fit régulièrement partie de l'Ordre, il ne fut « appelé au barreau » qu'en 1821 (session de la Saint-Hilaire).Avec ses dispositions remarquables, sa facilité de parole, son goût pour l'art oratoire, on se demandera comment il ne prit pas plus tôt cette position; mais il est aisé de pressentir que la modicité de sa fortune, et l'impuissance où elle le mettait de subvenir aux frais des tournées judiciaires, furent les véritables obstacles qui le retinrent pendant cinq années au seuil de sa profession, et le forcèrent à persévérer dans une voie aussi obscure que dépourvue de tout dédommagement moral.

Un des meilleurs écrits de Talfourd est un article sur la profession d'avocat, inséré dans le London Magazine. On y retrouve, parfaitement indiqués, une foule de sentiments, d'impressions, de calculs, qui ont dû être tout à fait siens, et qui donnent à ce morceau une valeur autobiographique très-particulière. Il y a aussi, dans ces pages

* Juge errant, juge de circuit.

566 TH. NOON TALFOtïRD,

vraiment remarquables, d'excellents conseils à l'adresse des aspirants avocats, de leur famille, des amis qui les dirigent. Parlant des rêves ambitieux qu'on fait volontiers en mettant le pied sur cette route qui peut mener si haut, rendre si célèbre, si influent, si riche, Talfourd s'exprime ainsi :

« ...Cependant ces brillantes espérances ne peuvent se prolonger indéfiniment. Le jour vient où le candidat aux honneurs, aux dignités que le jurisconsulte peut acquérir, doit enfin revêtir la robe, et, entouré d'amis qui le félicitent à l'envi, essayer de réaliser l'avenir qu'ils lui prédisent, qu'ils désirent pour lui. Le moment, en lui-même, n'a rien que d'heureux, nonobstant quelques doutes secrets, quelques défaillances intérieures. La solennité de la réception officielle ne lui ôte pas tout ce qu'elle a de joyeux tumulte, d'amical enthousiasme. C'est encore, détachée du livre des destins, une feuille sur laquelle on lit le mot espérance. — C'est une journée dont on gardera un souvenir radieux, — une journée où les cœurs s'ouvrent pour vous, pleins de sympathie et d'affection. Cependant, ces heures dorées s'envolent, tout comme les autres, et la matinée du lendemain voit le jeune débutant à Westminster, la perruque posée sur son front qui brûle, parcourant d'un regard interdit ces bancs imposants où s'étale la majesté des juges, ces autres bancs, plus effrayants encore, où se presse la foule des compétiteurs. Ceuxlà aussi ont eu leur jour de fête, leur premier essor béni par l'amitié, leurs encouragements, leurs anticipations brillantes. Ils ont des titres égaux à ceux de leur nouvel émule...

Maintenant que nous l'avons vu savourant r avant-goût du succès, examinons les chances probables qu'il peut avoir de réaliser plus tard ses ambitieuses espérances. Ces chances sonlelles en raison des facultés intellectuelles dont le ciel l'a doué, en raison de la culture qu'il leur a donnée ? La portée d'esprit, les dons brillants qui lui ont inspiré confiance, sont-ils bien réelement des conditions de succès ? Questions moins simples à résoudre quon ne pourrait le croire. Aux amis des jeunes aspi-

rants, qui ont rêvé pour lui une victoire prompte et facile, nous ne serions peut-être pas embarrassé d'expliquer, quand il > a échoué, en quoi leurs flatteuses prophéties étaient erronées. Ils supposent toujours, qu'avec les dispositions remarquables bien constatées en lui, s'il n'a pas rempli leur splendide programme, c'est grâce à quelque défaut caché, à quelque manquf de zélé ou de persévérance; — cela peut être, sans doute, mais très-probablement cela n'est pas. La cause directe et certaine de l'échec qu'il a subi, nous devrions la chercher précisément dans ce qui leur paraissait une garantie de triomphe , dans cette supériorité de sentiments qui leur avait gagné le cœur, dans ces impétuosités de génie, dans cette finesse intellectuelle qui avaient commandé leur admiration...!

Et d'où vient ce mystérieux, cet imprévu résultat ? Tout simplement, — Talfourd l'explique à merveille, — de ce que les « distributeurs de dossiers, » les a sérieux » patrons du mérite, ce n'est ni la nation proprement dite, ni mémo cette portion du peuple qu'on appelle arbitrairement le « public ; » il ne faut pas les chercher parmi les gens qui étudient, lisent, pensent, ou même écoutent. Les Sages do la loi n'y ont eux-mêmes rien à faire. C'est Yattorney, c'est l'avoué qui peut tout. Il va sans le dire qu'une fois le barrister parvenu à une incontestable renommée, l'influence de Yattorney ne peut plus guère ni le servir ni lui porter préjudice ; pour toute cause un peu importante, le client voudra s'assurer, en le désignant lui-même, les secours d'un deç « princes » du barreau. Mais, quand il s'agit des débutants, des juniors, Yattorney redevient l'arbitre suprême ; et, — comme Talfourd le fait remarquer, — en usant à propos de ce grand privilège, Yattorney donne au jeune homme qu'il distingue et qu'il emploie de bonne heure, non pas seulement des honoraires, mais encore du courage, de l'expérience pratique, de la notoriété.

S68 TH. NOON TALFOURD,

« Delà, oontinue-t-il encore, tout un ordre de relations difficiles et délicates : la nécessité d'une étiquette rigoureusement observée, d'une dignité de conduite, sans lesquelles, — bien que les étrangers y trouvent quelquefois à rire, — le barreau tomberait dans la dépendance avilissante dune classe, après tout, inférieure. Sauver toute apparence de subordination, rester au-dessus de ceux qui vous ont à leur merci, — problème difficile que le barreau a su résoudre à force d'intelligence et de tact. Obligés de hanter le monde des affaires ; — suivant les juges de ville en ville ; — disposés, on peut et on doit le croire, à prendre indifféremment le pour et le contre de toute question ; — assis à leur banc, où on vient les toiser et les choisir comme des ouvriers qu'on embauche, — les avocats ont dû, à force de dignité personnelle, de loyauté parfaite, de grave courtoisie, et sans aucun autre moyen que ceux-là, se faire respecter par des hommes entre les mains desquels repose leur avenir.

i Cependant aucunes règles d'étiquette, — si strictes qu'on ait voulu les établir, — aucuns sentiments de délicatesse, si raffinés qu on les suppose, ne peuvent empêcher un jeune homme qui a des relations personnelles avec les attorneys, de posséder un grand avantage sur ceux à qui elles manquent. 11 est tout naturel que ses amis lui trouvent du talent, tout naturel qu'ils désirent le pousser, et il serait assez absurde de penser qu'il refusera les dossiers qu'ils lui offrent, lorsqu'il se sait en état d'en tirer bon parti. Aussi un jeune homme né, élevé dans une condition moyenne,— et qui a pu se frayer un chemin jusqu'au barreau, — a-Uil souvent bien plus de chances pour réussir promptement qu'un gentleman issu de noble famille. Qu'on songe à ceci, el Ton s'étonnera moins qu'on ne le fait, du grand nombre (relatif) de jeunes gens, obscurément nés, et parvenus à une haute fortune de judicature. Sans zèle et sans talents, ils n'auraient pas fait leur chemin; mais, avec l'un et l'autre, peut-être auraient-ils moins bien réussi, n'était le secours que leur ont prêté, — complices affectueux, — ces amis qui manquent aux chercheurs d aventures partis de trop haut. »

A cet égard, on peut le remarqner, le progrès des temps s'est fait sentir. Antérieurement au dix-huitième siècle, l'élévation d'un plébéien aux plus hautes fonctions de la magistrature était un fait très-rare, une circonstance exceptionnelle. En 1601, — lisez Dugdale, — un décret de la Couronne, contre-signe Bacon, interdisait « d'admettre dans les inns of court tout homme qui n'est pas noble de race. » Ainsi, quand M. Foss, en 1843, dans son utile petit livre intitulé la Grandeur de la magistrature *, énumérait pompeusement les « quatre-vingt-trois pairies » fondées par d'éminents tégistes, il aurait dû ajouter qu'un grand nombre d'entre eux appartenaient à l'aristocratie héréditaire. Mais, depuis cent cinquante ans, la balance a penché en faveur des plébéiens. Sans parler des contemporains , nous pouvons nommer comme arrivés par eux-mêmes, sans aucun lien avec la noblesse de sang, Somers, Hardwicke, Thurlow, Kenyon, Dunning, King, les Scotts, Gifford, Gibbs, Tenterden, Shepherd, Romilly, Wilde, Follett, et bien d'autres encore, dont un bon nombre ont certainement compté parmi les origines de leur élévation ces obscures amitiés, ces dévouement» inférieurs, auxquels nous venons d'entendre Talfourd faire allusion.

Hais quoi? Talfourd lui-même a très-certainement eu des relations et même des amis parmi les attomeys de province, qui, — l'ayant connu àses débuis, ou d'après ce qu'ils avaient entendu dire de son talent, — étaient disposés à lui ouvrir la carrière. Il eut aussi, comme barris ter y les relations qu'il avait formées à titre de plaideur spécial. Nous savons fort bien, en somme, qu'il n'eut point à se plaindre d'être méconnu ou négligé. Cependant les premières années qui s'écoulèrent pour lui après son

1 The Grandeur ofthe lau\

370 TH. ROON ULFOURD.

admission dans le « circuit » d'Oxford et aux sessions du Berkshire ne furent pas marquées par des progrès aussi rapides qu'il les eût souhaités. L'essai môme d'où nous venons d'extraire quelques passages atteste, en plusieurs endroits, une sorte de découragement. On pourrait croire que l'écrivain, anticipant une retraite forcée, on offre d'avance l'apologie au public. Mais son impatience même est une leçon, et les traits de satire qu'elle lui fournit ont un précieux caractère de vérité. Qui ne reconnaîtra la justesse des remarques suivantes?

Lorsqu'un homme n a réellement rien à dire, il puise un grand secours dans la confusion môme de sa parole, d'où sont absents l'ordre grammatical, la clarté due à une saine rhétorique. Une stupidité bien complète, unie & une certaine faconde, n'est pas une petite force. Elle met celui qui en est doué h môme de continuer la lutte longtemps après qu'il a été battu, parce qu'il ne comprend rien ni à sa propre situation, ni aux arguments dont la puissance décisive Ta écrasé ; sa sottise est une espèce de bouclier qui le protège, non-seulement contre ses adversaires, mais contre les juges eux-mêmes. Si le savant légiste qui préside — fatigué de l'entendre, sans fin ni trêve, bavarder en dehors de la question, — venait à le vouloir arrêter, notre homme réclamera son droit d'ennuyer à discrétion, et il obtiendra peut-être l'admiration de l'auditoire par sa fermeté à maintenir « les privilèges sacrés » du barreau. En pareil cas, un avocat intelligent, et qui n'a pas perdu toute pudeur, ne saurait rivaliser avec cet heureux imbécile. »

Et plus loin, revenant sur sa thèse favorite, qui sera, nous en sommes certain, celle de tous les avocats tant soit peu lettrés :

«... Ainsi, de ce qu'un jeune homme échoue au barreau, lorsqu'il a trouvé l'occasion de s'y produire, n'allez pas en conclure

UN AVOCAT LITTÉRATEUR T.7i

qu'il est inférieur par l'intelligence à ses rivaux plus favorisés. Il se peut bien qu'il soit, en effet, au-dessous de l'affaire qui lui a été confiée; car le manque d'éloquence ne provient pas toujours du trop-plein des idées, et, parce qu'on s'abstient de lieux communs emphatiques ou de plaisanteries surannées, il n'est pas dit qu'on soit très-savant et très-spirituel. Cependant je serais, pomma part, tenté de croire mon débutant plutôt supérieur qu'inférieur à sa profession, de lui supposer des idées trop nettes pour arriver à la confusion d'idées que sa cause réclame, trop de sérieux dans la pensée pour la vaine comédie d'une pensée absente, trop de sincérité dans les sentiments, une trop véritable admiration de ce qu'il faut aimer et vénérer, pour qu'il se résolve à prostituer certaines formules en les employant à vernir les misérables passions dont il est l'interprète obligé. . . »

Si Ton veut bien y prendre garde, sous ces phrases bénignes et d'une redondance cicéronienne se cachent les plus sanglantes vérités qu'un avocat ait jamais fait entendre à ceux dont il est « le très-honoré confrère. » Au surplus, il y n une comparaison de Swift qui s'adapterait fort bien à ce dernier passage de Talfourd : celle « d'un canif d'acier fin dont la lame délicate se prête mal à telle ou telle besogne grossière, que remplit, à merveille, au contraire, un mauvais couteau à papier, sans trempe et mal affilé. » On pourrait citer ainsi l'exemple d'Addison, incapable, pendant son court ministère, de rédiger au courant de la plume une seule de ces dépêches insignifiantes qu'un commis expérimenté jette par douzaines sur le papier. Mais c'est une doctrine malsaine à professer, en général, que d'attribuer l'incapacité d'un homme à l'extrême délicatesse de sa nature, et nous préférons le rude sans-gêne du docteur Johnson, quand il nous dit que « l'intelligence réellement forte et virile est celle qui s'applique également aux grandes et aux petites choses. » — On m'assure,

372 TH. NOON TALFOURD,

continue-t-il, que le roi de Prusse (Frédéric II) disait fort bien à son sommelier : — Apportez-moi une bouteille de tel vin, arrivé ici en telle année. Vous le trouverez, dans telle de mes caves. — Et c'est à merveille. J'aime que l'homme soit grand dans les grandes choses, soigneux el appliqué dans les petites. »

Nous, nous le voulons égal à sa tâche, quelle que soit cette tâche: Parnegotiis, nequesupi'à. Et tel était Talfourd, au surplus, toutes les fois que son esprit était mis en réquisition, brusquement, à l'improviste, et quand on ne lui laissait pas le temps de monter sur ses échasses, de composer tout à loisir ces « brillants passages » qui gâtaient ses meilleurs discours. Aussi eut-il plus de réputation dans ses tournées, — lorsque du moins il fut devenu le principal orateur du circuit, — qu'il n'en obtint jamais à Londres. Devant le jury d'Oxford et de Reading, il était lui-même, sans plus d'efforts que n'en demandaient les affaires de tous les jours. A Londres, il rédigeait ses discours pour l'impression, et ils n'en valaient pas mieux, bien au contraire. LordBrougham ayant à caractériser un de ces contrastes entre l'éloquence naturelle et l'éloquence apprêtée, a trouvé une heureuse comparaison : « Les étincelles de l'une, dit-il, sont celles d'une machine à vapeur en pleine activité ; celles de l'autre rappellent l'inutile et passager éclat d'un feu d'artifice. »

Par le fait, Talfourd n'eut jamais, comme orateur, un goût très-sévère, et ses prompts débuts dans la plaidoirie ne lui permirent pas de se perfectionner. De même pour son noviciat littéraire. A trente ans, on disait déjà de lui « qu'il avait écrit plus de pages qu'il n'en avait lu. » Le fait est qu'il improvisait avec une facilité séduisante et périlleuse, sans les études préalables qui sont requises pour qu'un travail quelconque arrive à bien. Fournissant

eu même temps des articles au London Magazine, au New Monthly> à la Revue rétrospective^ la Revue d'Edimbourg, et, parfois encore, aux principaux organes de la presse quotidienne, il y trouva, nous lavons dit, d'utiles agents pour sa popularité, mais il n'y a pas laissé de traces qu'on puisse aisément relever. Il y causait à peu près sur tout, el sur tout avec le même talent souple, toujours de mise, jamais supérieur. Pendant bien des années, il fut aussi, pour le Times, un correspondant judiciaire très-bien renseigné ; mais il ne faisait pas sans répugnance, cédant à la nécessité de grossir son revenu, une besogne qui le plaçait, — vis-à-vis de ses confrères, — dans une situation souvent difficile ; elle lui donnait sur eux un avantage réel, des moyens de les servir ou de leur nuire qui ne doivent pas se rencontrer dans une loyale compétition. Cette question a été discutée avec une acrimonie excessive, il y a une quinzaine d'années, entre les avocats et les journalistes. Le grand argument des premiers est ce « pouvoir discrétionnaire » dont l'avocat reporter se trouve tout à coup investi, pouvoir qui lui permet de mettre en relief les causes dont lui ou ses amis sont chargés. On pourra donc toujours le soupçonner d'avoir fait abus de ce pouvoir, au profit de sa renommée ou de ses penchants personnels. Hâtons-nous d'ajouter que, si Talfourd ne fut pas toujours absolument à l'abri des influences de l'amitié dans le choix de ses comptes rendus, — ceci, nous n'oserions le garantir, — au moins ne chercha-t-il jamais l'occasion de se faire personnellement valoir; et son nom figure moins fréquemment dans les colonnes du toutpuissant journal dont il était l'agent, que cela ne fût arrivé si tout autre sténographe eût été chargé de la mission qu'il avait acceptée.

Sir Samuel Romilly, se traçant un plan de vie (voir les i. 32

374 TH. NOON TALFOURD,

premières pages de son Journal), se proposait de ne pratiquer le barreau que pour y gagner sa vie, et de ne chercher sa renommée que dans les travaux littéraires. Talfoitrd prit la voie tout opposée, et se garda bien, — tant qu'il if eut pas la confiance des attortieys, — d'attacher sa signature à aucun de ces innombrables écrits qu'il semait de droite et de gaucho, pour subvenir aux pressants besoins de sa famille. Voilà comment il a pu pratiquer la littérature sans qu'elle mît obstacle à sa carrière d'avocat,, ce qui est arrivé pour tant d'autres. En effet, ce n'est pas le travail, c'est la notoriété littéraire qui crée ces difficultés parfois insurmontables. Uattowey s'inquiète peu de ce que fait, en dehors de son métier, le barrister qu'il emploie, à moins qu'on n'aille le lui corner aux oreilles. Mais, s'il vient à soupçonner que, poursuivant la gloire des lettres, le jeune avocat peut se laisser distraire, par cette ambition chimérique, des soins que le dossier réclame, alors il s'alarme et se méfie. Le contraire arrive si l'écrivain traite un sujet se rattachant spécialement à l'exercice de sa profession, et Talfourd se trouva fort bien d'avoir son nom à un ouvrage, de jurisprudence â .

En 4 832, il avait décidément pris la première place dans le circuit auquel il était attaché. Londres lui donnait une clientèle de plus en plus nombreuse. Il se crut en droit de solliciter la robe de soie *, et ses titres furent placés, en la forme ordinaire, sous les yeux du lord chancelier, à cette époque lord Brougham. Celui-ci, — par des raisons qui n'ont jamais été fort claires, — refusa ou retarda la nomination demandée, si bien que Talfourd perdit pa-

1 Celait une édition corrigée et fort augmentée d'un Guide poui la jurisprudence des Sessions of the Peace : — (Dïcketuon's Practical Guide y etc.)

* D'avocat au Conseil.

UN AYOCAT LITTÉRATEUR. 375

tience, et à la Saint-Hilaire 1833, accepta la coiffe de serjeant at law. Ce titre de serjeant, — quelque peu rabaissé par la négligence avec laquelle on Ta conféré en ces derniers temps, — donne préséance, par rang d'âge, immédiatement après le Queeris counsel, et demeure encore entouré d'une grande considération*. Mais une sorte de tradition, passablement absurde d'ailleurs, en a fait le synonyme de jurisconsulte pédant, enfoui dans les livres, noyé dans les problèmes des théories les plus ardues. De là ce joli mot d'un des futurs collègues que Talfourd allait avoir, et que, selon l'usage, le chancelier avait consultés avant de le nommer : « Je sors de chez lord Brougham, » — lui dit cet homme d'esprit, venant à rencontrer Talfourd, qui lui-même s'y rendait pour connaître le succès de ses démarches ; — « Je lui ai tenu contre vous les propos les plus odieux : je lui ai dit que je ne connaissais personne plus capable que vous d'être serjeant. » Ce grade eut pour Talfourd l'avantage immédiat d'accroître considérablement sa clientèle, notamment à la juridiction spéciale des Plaids communs, où il n'eût bientôt qu'un rival préféré, le serjeant Wilde, depuis lord Truro.

En 1835, Reading, sa ville natale, l'envoya au Parlement sous les auspices les plus flatteurs et les plus favorables; et, bien qu'il lui fût réservé un peu plus tard, — comme à son collègue, M. Macaulay S — éprouvant l'inconstance des suffrages populaires, de perdre la position éminente qu'il leur devait, de même encore les électeurs de Reading, comme ceux d'Edimbourg, se repentirent de leur ingratitude, et, en définitive, la réparèrent autant qu'il était en eux. Tant il est vrai que, si le libre arbitre électoral a ses

* Lord Macaulay, l'auteur de V Histoire d' Angleterre et des Essais, mort tout récemment. Il était envoyé au Parlement par les électeurs d'Edimbourg.

376 TH. NOON TALFOURD,

abus et ses caprices parfois déraisonnables, il a aussi ses retours expiatoires et son équité finale. Réélu en 4837, mais forcé de se retirer par suite de quelques intrigues locales, Talfourd demeura, de 1841 à 1847, en dehors de la vie parlementaire. Il reprit alors son siège de représentant, et le conserva 'jusqu'au jour où sa nomination au Banc des Plaids communs eut rendu incompatible sa position politique avec son grade dans l'ordre judiciaire.

On peut regarder comme une opinion assez généralement admise, — et comme une observation presque proverbiale, — que « les gens de loi ne réussissent guère au Parlement. » Les faits ont assez fréquemment contredit cette dédaigneuse assertion, soit du temps où Murray (lord Mansfield) était le seul antagoniste que le ministère pût opposer au premier des deux Pitt, alors qu'il était encore le « grand Commoner ; » soit encore lorsque lord North sommeillait, nous dit Gibbon, sur son banc de la Trésorerie, « soutenu d'un côté par le majestueux bon sens de Thurlow, et de l'autre par l'habile éloquence de Wedderburne; » soit enfin de nos jours, où l'on a vu successivement passer à la tribune, en y jetant un éclat plus ou moins vif, Romilly, sir William Grant, Plunket, O'Connell, Follett, Pemberlon, Wilde, Campbell, Brougham et Lyndhurst, tous jurisconsultes et gens de loi.

Si Talfourd ne donna pas à l'opinion reçue un démenti tout à fait aussi décisif que les hommes éminents dont nous venons d'écrire la liste, du moins n'échoua-t-il pas au Parlement. Il y soutint, au contraire, la renommée qu'il s'était faite dans l'arène des débats purement judiciaires, et il lui arriva, — ce qui est un triomphe assez rare pour un législateur, — d'attacher son nom à deux lois, toutes deux reconnues excellentes, inscrites pour longtemps, pour toujours peut-être, dans le Statute Book,

Avant la première de ces lois, le droit absolu de tutelle, conféré au père sur ses enfants enbas âge, entraînait parfois des abus tout à fait criminels, et cependant irréprimables. On avait vu, par exemple, un étranger besogneux (le docteur Mannervilie), marié à une Anglaise, la séparer de sa fille pour la contraindre à tester en sa faveur; on avait vu aussi, sans pouvoir y mettre obstacle, un misérable prisonnier pour dettes (Skinner) livrer sa fille, âgée de six ans, aux soins d'une courtisane scandaleusement entretenue par lui. La disposition que Talfourd a fait adopter met des bornes à cette autorité trop absolue, et, — dans les cas particuliers où elle peut engendrer des périls sérieux, — la soumet aux décisions d'un pouvoir à peu près discrétionnaire, exercé parles magistrats. Dans la discussion qu'elle souleva, des esprits sérieux, des membres éminents du elergé, prétendirent que la plus légère restriction à l'autorité maritale appellerait sur le pays un déluge d'immoralité qui finirait par l'engloutir. Jusqu'à présent rien n'a pu faire présumer que ces sinistres prophéties eussent le moindre fondement. Nous remarquerons que le succès obtenu par Talfourd ne lui fut pas uniquement dû. Une femme éminemment douée, une feinme-poëte 1 , en eut sa part. Sous le pseudonyme de Pearce Stevenson, esq., elle fit paraître un pamphlet qui

* Mistriss Norton. Son écrit était intitulé : Simple Lettre au lord chancelier II y a quelques aunées, mistriss Norton, dans un écrit adressé à la Reine, et qui fut fort remarqué, sollicitait avec une rare énergie des changements radicaux dans la législation qui régit, (mi Angleterre, le mariage et le divorce.

57» TH. NOON TALFOURD,

enleva l'opinion, et la rangea du côté des novateurs en cette délicate matière.

L'Acte sur la Propriété littéraire, présenté pour la première fois en 1837, rencontra d'abord la plus vive opposition, et ne Ta surmontée qu'au moyen d'un compromis qui en a limité très-essentiellement le caractère fondamental et la portée protectrice. M. Macaulay, surtout, s'en était constitué l'adversaire acharné, — adversaire d'autant plus dangereux que l'autorité de sa position dans le monde des lettres venait s'ajouter â celle de sa remarquable éloquence. Il faillit faire complètement succomber la mesure proposée par Talfourd. On se demande cependant, — aujourd'hui que la question, vue à distance, est appréciée avec plus de sang-froid, — si ce dernier n'était pas bien évidemment dans le vrai. Une possession matérielle, — celle d'un fonds de terre, par exemple, — ou même le droit abstrait à cette possession (un droit de propriété dépouillé du fait de la possession) — peut être perpétuel, c'est-à-dire rester entre les mains d'un bomaie qui le transmet, de génération en génération, à sa postérité la plus reculée ou aux ayants droit de cette postérité. Pourquoi ne pas reconnaître, pourquoi ne pas protéger un droit analogue quand il est réclamé par l'auteur d'un livre? Kst-ee parce que le domaine terrien est détaché bien évidemment d'un fonds commun, sur lequel tous ont un droit d'usage dérivant de la nature même des choses? un droit tel, par exemple, que, si les détenteurs actuels du sol s'entendaient, par impossible, pour le laisser inculte, une expropriation forcée serait la conséquence parfaitement légitime de leur homicide aberration? Ou bien, est ce parce que le livre, au contraire, — création absolue de celui qui l'a conçu, — prend place dans le monde comme ces Ilots fertiles apparaissant tout

UN AVOCAT LITTÊIUTEUR. 370

à coup & la surface des océans improductifs? La loi commune anglaise donnait à l'auteur un droit perpétuel sur ses écrits. La législature devait-elle intervenir pour limiter ce droit? Devait-elle intervenir, du moins, autrement qu'elle n'intervient, en certains cas, pour perpétuer, autant que possible, certaines propriétés, qu'elle rond inaliénables afin de les protéger contre l'imprévoyance et la folle prodigalité de leurs détenteurs? Qu'on empêche un nouveau Milton de vendre pour quelque» guinées, et A tout jamais, son domaine du Paradis perdu, comme on empêche lord Wellington ou ses héritiers de vendre l'opulente demeure qui doit à jamais attester la munificence de la patrie reconnaissante; cela se concevrait parfaitement. Les romans de Scott, les poèmes deBurns, méritent d'être placés au niveau de Blenheim ou de Strathfieldsaye. Mais, hors de là, la propriété littéraire doit être assimilée A toute autre. A ces raisons qui nous semblent encore trésplausibles, — et que nous proclamerions volontiers des vérités hors de toute controverse, — les adversaires de la loi, — M. Macaulay, M. Warburton, M. Grote, — opposaient « le grand avantage que le public doit trouver à ce que les bons livres se vendent A bas prix, résultat obtenu d'autant plus sûrement qu'on retranche du coût d'un livre les profits revenant à l'auteur. » Us opposaient encore « le danger que feraient courir, aux plus éminents producteurs intellectuels, la stupidité, l'aveuglement, le fanatisme de tel ou tel héritier de l'auteur, qui, foulant aux pieds ses intérêts matériels, voudrait et pourrait supprimer un livre excellent. » Ces éloquents orateurs oubliaient, il est vrai, d'établir très-clairement pourquoi on aurait le droit de spolier un écrivain au profit du public, et comment on parviendrait à supprimer un livre utile. Talfourd, de son côté, avait eu le tort de se placer, par

380 TH. NOON TALFOURD,

prudence, sur un mauvais terrain. Au lieu de réclamer toutes les conséquences du droit de propriété, tel qu'il le concevait et prétendait le faire valoir, il ne demandait que l'extension du délai après lequel les ouvrages de l'esprit tombent dans le domaine public. Il lui fallut cinq ans de luttes pour obtenir une prolongation de sept ans. Bon, mais insuffisant résultat, acheté assez cher, comme on le voit, et par l'abandon d'un principe qu'il eût mieux valu maintenir intact, — dût-on, pour une fois, échouer.

En 4848, Talfourd devint juge des Plaids communs et reçut l'anoblissement attaché d'ordinaire à ces fonctions. Cet anoblissement convenait à son caractère personnel tout autant qu'à son éminence professionnelle. Jurisconsulte distingué, il était en même temps un galant homme, dans l'acception la plus étendue de ce mot. Une âme élevée, une intégrité sans reproche, une grande netteté de jugement, une intelligence saine et sûre, telles étaient les qualités qui faisaient espérer en lui un excellent magistrat. Espérances qui ne furent point déçues. Il rendit à sa profession tout l'honneur qu'elle lui avait prodigué, et, laborieux jusqu'au dernier jour, il fut frappé sur son siège, à Stafford, durant les Assises du printemps de 1854, — au moment même où il adressait une allocution solennelle au Grand Jury, — de l'attaque d'apoplexie, qui, peu d'heures après, devait l'emporter.

Nous en avons fini avec l'avocat distingué, le législateur utile, le juge éminent. Si Talfourd n'eût brillé qu'au barreau, dans le Parlement et dans le prétoire, très-probablement, n'ayant dominé nulle part, il ne nous occuperait pas aujourd'hui. Ses titres à l'attention de la postérité, qui seule désormais se préoccupera de lui, sont tous, ou presque tous, en dehors de sa vie officielle. 11 les doit à

une heureuse excursion dans le domaine des lettres. Là, un brillant succès, un triomphe unique, a posé sur son front l'auréole qui ne s'éteint plus. Aussi longtemps qu'on fera l'histoire de la littérature anglaise, on parlera de l'auteur d']o?i, et c'est quand on s'enquerra des antécédents de ce poète qu'on apprendra ce que fut, par ailleurs, Thomas Noon Talfourd.

Ce fut en 1835, au plus beau moment de sa carrière d'avocat, que Talfourd fit imprimer, — à un très-petit nombre d'exemplaires, — cette production remarquable. La préface nous dit comment elle lui avait été inspirée. Passionnément épris des représentations scéniques, — et cela dès sa plus tendre jeunesse, — ce goût, auquel il ne pouvait se livrer que très-mystérieusement, s'était accru de l'attrait presque universel qu'exerce le fruit défendu, «r Les consciencieux scrupules de sa famille et de ses amis lui fermaient l'accès des théâtres. » Ces scrupules aboutirent à faire de lui un écrivain dramatique. Peu à peu, en effet, son imagination, excitée par ces prohibitions imprudentes, se tourna tout naturellement vers la scène, qui devint pour elle une sorte de point lumineux, une préoccupation près de laquelle toute autre pâlissait, — si ce n'est, pourtant, celle du métier essentiel, celle du pain à gagner. Plus tard, appelé par les directeurs du New Monthly Magazine à rendre compte, dans ce recueil, des nouveautés dramatiques, il s'acquittait de cette mission avec un vrai zèle, un talent réel, et autant de sévère impartialité que sa clémence naturelle envers les indifférents, son penchant à s'exagérer le mérite de ses amis, lui permettaient d'en avoir. Par la critique ainsi entendue, il acquit l'amitié des principaux acteurs, avec la bonne ou mauvaise fortune desquels il s'identifiait volontiers, — complice de leurs succès, presque victime de leurs revers, — le tout par

582 TH. NOON TALFOURD,

reconnaissance du plaisir qu'il leur devait. Ainsi se forma son intimité avec Maeready, chez qui les qualités de l'homme et du gentleman se trouvaient réunies à celles du grand artiste, et qui exerça sur lui, sur ses tendances, ses goûts littéraires, une influence sérieuse et durable. On s'en assure en voyant tous les principaux rôles des drames de Talfourd, taillés, pour ainsi dire, à la mesure de Maeready, et comme préparés pour les effets dont Maeready était le plus sûr. Ion, ou Tlwas, ou Halbert Macdonald, c'est tout un, sous ce rapport. On sent que Talfourd a sans cesse devant les yeux, en faisant parler ces personnages héroïques, son acteur favori, la grâce de son maintien, la dignité de sa diction, l'onction pathétique qu'il savait répandre sur les rôles d'un certain ordre,

La préface d'Ion s'exprime formellement à cet égard. L'idée du drame fut suggérée autant par le désir de s'associer aux triomphes de Maeready, que par celui de réaliser enfin un des vœux les plus ardents que l'auteur eût formés dés son jeune âge : celui de faire vivre une action dramatique, de la placer sur la scène, et de manifester sa pensée au moyen de cet organe retentissant.

Talfourd emprunta d'Euripide, — dont une tragédie porte le même titre, — la donnée première d'un enfant trouvé, d'origine inconnue, élevé dans un temple, et voué au culte qu'on y célèbre. Par un oubli assez singulier, notre poète, qui reconnaît de très-bonnefoi cet emprunt, omet de rappeler la ressemblance qui existe entre ce point de départ et celui d'une célèbre tragédie de Racine ; — entre son Ion et le Joas d'Athalie. On s'est beaucoup étonné qu'admirateur très-ardent des drames shakspeariens, et n'ayant jamais hanté ces écoles savantes où, « pour l'amour du grec, » on couronne la jeunesse, il ait cherché son sujet dans un cycle mythologique, et voulu traduire sa pensée

t T N AVOCAT LITTERATEUR. 58î>

sous la forme classique de la poésie grecque. Cette surprise est mal fondée. Sans être de ces Etonians, de cesOaw» nians 1 , comme feu le marquis de Wellesley ou lord Tenter-, don, — race disparue, ou bien près de l'être, — qui, toute leur vie, s'escrimant de l'hexamètre ou de l'iambe, préféraient leurs succès de grécisants à leur mérite plus sérieux d'homme d'État ou de juge, Talfourd, — ainsi que ses collègues ont pu maintes fois en témoigner, — lisait fort bien Euripide et Sophocle dans l'original. De plus, son instinct l'avait sûrement averti que sa pensée, sagement circonscrite, soumise à de salutaires entraves, se produirait mieux ainsi, que livrée à elle-même, et aventurée sans guide dans les périlleux domaines de la libre invention, de l'originalité absolue. Une tragédie basée sur le dogme de la fatalité, jetée dans le moule athénien, épargne mille et mille travaux, mille et mille soucis au poète simplement désireux de donner à ses pensées, à ses sentiments, une forme révélatrice. Le Destin, la Fortune, les Furies, sont des comparses essentiellement commodes qu'on a toujours sous la main pour justifier tel incident improbable, telle inconséquence de caractère, impérieusement nécessaires pour que Faction, une fois lancée, arrive à son dénoûment. Avec leur secours, et, pourvu que les péripéties soient d'accord avec les bizarreries de l'antique superstition, — pourvu que le lien qui les unit ne' se brise pas trop fréquemment, — ni les lecteurs ni les spectateurs n'abuseront contre le poète du vieux précepte d'Horace, et ne lui demanderont que « le nœud soit digne du dieu chargé de le défaire* »

Talfourd usa de ces licences traditionnelles ; du moins n'en usa-t-il qu'avec mesure et discernement. Avec ses

* Élèves d'Eton ou d'Oxi'ord;

384 TH. NOON TALFOURD,

progrès lents et sa marche tant soit, peu funéraire, son premier drame n'est pas dénué d'intérêt. La scène dans laquelle Adraste dénonce son fils, et la catastrophe finale sont. bien imaginées. Il est rare que l'illusion dramatique soit mise en péri) par une de ces invraisemblances presque forcées, l'inconvénient le plus grave des pièces mythologiques. La versification, — vers blancs, — est facile, gracieuse, abondante, un peu trop peut-être, car, autour de l'idée à rendre, il se forme comme une nuée de sentences harmonieusement redondantes, qui font songer à l'improvisateur poétique dont parle Horace :

...Stans pede in uno.

On peut citer des passages portant l'empreinte d'une réflexion très-concentrée, des scènes entières où une sensibilité de bon aloi s'épanche eu formules attrayantes ; mais, — même aux meilleurs endroits du drame, — la vis vivida, la touche créatrice, le pouvoir inspirateur manquent encore. Vous attendez vainement, vous cherchez sans les trouver, de ces pensées qui respirent et palpitent, de ces paroles qui brûlent et flamboient. Garrick, répétant Y Irène du docleur Johnson, se plaignait que € la passion y dormit si bien, près de la déclamation sans cesse aux hauts cris. » Dans Ion, la déclamation ne crie pas si fort, elle murmure plutôt, et la passion ne s'endort jamais ' absolument; mais le critique, — qu'il lise ou qu'il écoute, — s'aperçoit très-vite qu'il est là pour prêter attention à une série de belles effusions de rhétorique; et, quant à la passion, elle est si bien asservie au double joug de la fatalité d'abord, puis des convenances, qu'on aurait grand' peine à la distinguer du devoir. Il serait difficile de trouver un amant plus réservé, plus parfaitement poli que ne l'est

Ion, également calme, également maître de lui, soit qu'il aille au-devant de sa maîtresse, soit qu'il se sépare d'elle, soit qu il ait à poignarder son propre père, ou bien à se poignarder lui-même, toujours en vertu des décrets d'en haut. Et cependant, — que le sentiment de certains défauts ne nous rende point injustes, — le drame en question gardera très-légitimement son rang, production attrayante et pure d'une belle intelligence raffinée par l'étude, parmi les meilleurs drames qu'on ait jamais écrits pour être lus. Les amis de l'auteur, estimables et nombreux, commirent une erreur, maintenant très-appréciable, quand ils y trouvèrent ce qui constitue une œuvre de premier ordre, ou , comme ils le disaient, une « œuvre de génie. »

Ion n'en eut pas moins un retentissement énorme, et pour ainsi dire sans précédents. Ceci tint à un heureux concours de circonstances favorables. En se bornant tout d'abord à distribuer sa pièce imprimée dans un cercle trèsrestreint d'amis délite, Talfourd avait obéi à un mouvement de défiance tout à fait sincère ; il n'eût pu mieux s'y prendre pour se ménager un grand succès. Sa modestie le servit en ceci , comme le charlatanisme le plus savant. Tout envoi de ce genre est un des compliments les plus flatteurs qui se puissent faire, et ces sortes de compliments, très-ressentis, se payent par des éloges donnés à l'ouvrage ainsi reçu. Déjà, — lorsque plus tard il arrive au baptême définitif de la publicité, — des centaines de jugements favorables, émanant de personnages en crédit, lui ont frayé la voie, et lui servent, en quelque sorte, de parrains. Autant d'opinions émises en sa faveur, autant d'avocats entraînés à plaider sa cause, devenue la leur. Et quels avocats, lorsque l'auteur appartient lui-même au barreau, corporation nombreuse, dont le défaut n'est pas de parler peu ou de parler bas ! Que sera-ce donc si l'a-

386 * TH. NOON TALFOURD,

vocat-poéte vient justement d'entrer au Parlement, où l'a précédé une juste renommée de talent et d'éloquent ? Voilà du même coup le nombre des prôneurs doublé ou triplé, sans compter l'étonnement du public, ébloui par cette réunion de tant de capacités diverses dans une seule tête, promise à tant de lauriers. En réfléchissant à tout ceci, on se rend parfaitement compte de la vogue immense qu'obtint Ion; — vogue merveilleuse, imméritée en ce qu'elle eut d'excessif, — et qui a eu son expiation dans un oubli trop prompt, — immérité aussi, — du poëme qui en fut l'objet. Toutefois le triomphe n'était pas à son terme. Macready, donnant une représentation à son bénéfice, monta, pour cette soirée solennelle, la pièce de son ami, qui fut ainsi représentée à Covent-Garden, le 26 mai 1850, avec toutes les ressources accessoires qui pouvaient le mieux la mettre en relief. Macready, tout naturellement, jouait le rôle principal, le rôle d'Ion, et, bien qu'il lui fût difficile de se rajeunir autant qu'il l'eût fallu pour représenter tin adolescent, il sut faire admirablement ressortir et la beauté morale du rôle et sa poétique élégance. Miss Ellen Tree (devenue depuis mistriss Charles Kean) le seconda non moins admirablement dans le rôle de Clémanthè ; et l'auditoire, — mélange de notabilités dans Tordre judiciaire, dans la littérature, les arts et les salons, — arrivait tout disposé par avance à faire bon marché de ce qu'on savait manquer au drame comme mouvement et comme effets scéniques. Parmi les anomalies de cette mémorable soirée, on cite une des a avant-scènes » compté tement garnie de serjeantsat law, hommes plus que graves, dont quelques-uns, — ceci se racontait au foyer, — mettaient le pied dans un théâtre, ce soir-là* pour la première fois de leur vie. La représentation fut magnifique. Le rideau tomba au bruit d'un tonnerre d'applaudissements,

et Talfourd se trouva tout à coup en plein enivrement de cette gloire que son ambition, — même celle de son âge mûr, — estimait bien préférable à l'honneur de s'asseoir sur le sac de laine du lord chancelier. L'auteur dramatique présent à une pareille ovation doit éprouver le même sentiment de joie, le même épanouissement d'orgueil que l'acteur en face d'un public enthousiaste ; or John Kemble répétait souvent que « rien dans la vie n'égalait l'effluve d'électricité sympathique dégagée d'un parterre fortement ému ; » de ces flots de spectateurs aux yeux étincelants, aux joues animées, aux cœurs pleins d'enthousiasme, aux poitrines pleines de bravos, qui battent des mains et agitent follement leurs mouchoirs. L'écrivain le plus admiré, le plus populaire, — un Macaulay, par exemple, — boit sa gloire goutte à goutte. L'auteur dramatique, lui, l'avale d'un trait. C'est à l'aide d'un trope hardi qu'un homme d'État patriote « lit son histoire dans les regards d'un peuple reconnaissant ; » mais dire d'un acteur ou d'un orateur qu'il « lit la sienne » dans les yeux de la foule assemblée pour l'entendre, ce n'est que l'expression pure et simple d'un fait positif.

Lorsque Hazlitt rencontrait un de ses amis absorbé dans quelque préoccupation impérieuse, et par cela même incommode : — « Faites-en un livre, lui disait-il, vous en serez délivré!... » La préface de Talfourd nous apprend qu'en faisant imprimer son drame il entendait s'appliquer cette prescription de l'ingénieux critique. Mais — comme tant d'autres bons remèdes, — celui-ci, dans ce cas particulier, n'aboutit à rien. Il avait beau faire, ses pensées reprenaient malgré lui le chemin du théâtre, et cette coupe du succès, où il avait une fois bu, il lui fallait s'y désaltérer encore. On le voyait plus assidu que jamais au Garrick- Club, et rarement il perdait une occasion de « causer

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drame. » On eût pu croire que, descendu tout récemment dans une arène nouvelle, la Chambre des communes le distrairait de Covent-Garden. Mais non; dès 1838, nous le retrouvons écrivant encore, — et cette fois ouvertement, — pour le théâtre. À la vérité, s'il veut être joué, et joué sans retard, c'est par suite d'un beau zèle amical, et dans l'intérêt de Macready : — « L'existence des scènes qui suivent, écrit-il dans la préface mise en tête de YAthenian Captive, doit être uniquement attribuée au désir sérieux que je ressens de venir en aide, si peu que ce puisse être, aux efforts que M. Macready vient de faire pour remettre l'art dramatique sérieux en honneur. » Si nous ne savions comment les meilleurs des hommes, — et les plus loyaux, et les plus véridiques, — sont habiles à se tromper euxmêmes, nous pourrions nous étonner de l'étrange contradiction où tombe ici Talfourd, oubliant tout à coup ce qu'il avait cent fois écrit sur l'impossibilité d'émouvoir un auditoire moderne par des caractères et une action renouvelés du drame grec. Les héros classiques de Racine pouvaient plaire à ses contemporains, dont ils reproduisaient avec une étonnante et bizarre fidélité les façons de penser, le langage, la majesté de convention; Shakspeare est arrivé au même but, — et plus noblement, selon nous, — en dotant ses Grecs et ses Romains d'attributs qui ne sont d'aucun pays, d'aucun siècle, et en les faisant agir en vertu de mobiles qui sont les mêmes sous toutes les latitudes du globe, et à toutes les époques de son existence. Talfourd, en revanche, veut que son public se transporte dans Argos, Corinthe ou Athènes, et s'identifie par le sentiment aux spectateurs que le^Péloponèse pouvait fournir en Tannée 400 avant Jésus-Christ. Certes c'est là demander beaucoup, c'est trop demander, à la complaisance très-limitée d'un parterre anglais. Aussi ne devons-nous pas douter que le

succès obtenu au théâtre par quelques-unes de ses pièces fût le résultat, non de leur ascendant légitime sur le public, mais de certaines circonstances particulières au sein desquelles ces pièces furent produites. Piqué de cette suggestion, mais à demi convaincu dans son for intérieur qu'elle ne manquait pas de fondement, il eut recours à une expérience dont la préface de Glencoe parle en ces termes :

Ce drame, préparé pour l'impression, a subi, depuis, l'épreuve de la scène. Puisque j'en ai hautement accepté la paternité, je crois convenable d'expliquer comment il a été écrit, et plus tard présenté aux acteurs. Il a été composé, pendant les vacances de 1839, à Glendwyr, dansla plus belle partie du pays de Galles (Nord), et surtout en vue de donner une forme palpable aux impressions qu'avaient produites sur moi les plus grandioses des paysages que j'avais traversés, l'automne précédent, en parcourant les Bighlands d'Ecosse. A l'époque où je l'écrivais, je n'avais nullement l'idée première de faire jouer ma pièce; mais peu à peu, — et presqu'à mon insu,— à l'image que je me faisais de mon héros venaient se mêler la figure, les gestes, les intonations du grand acteur qui a réalisé pour moi l'idéal de la tragédie. De là l'espérance, encore assez vague, que je pourrais un jour goûter le plaisir de le voir donner la vie et la réalité à mes conceptions à peine ébauchées. Après mon retour à Londres, la pièce fut imprimée, simplement pour être offerte à mes amis. Toutefois deux ou trois exemplaires au plus en avaient été distribués, lorsque je fus amené à penser qu'elle serait un jour mise à la scène. Je n hésitai pas alors à supprimer l'édition. Je découvris que M. Charles Dickens, — dont je revendique avec bonheur le dévouement généreux à mes intérêts, dévouement d'autant plus méritant qu'il vient rompre le cours de ses glorieux travaux, —je découvris, dis-je, qu'il avait montré mon drame à M. Macready comme l'ouvrage d'un écrivain encore inconnu ; que M. Macready l'avait lu avec un vif

.900 TH. NOOS TALFOIRD,

intérêt; et qu'il s'était décidé, sans autre garantie, à le monter pour la prochaine réouverture de flaymarket.

Réellement, Macready s'y était-il trompé? Son tact de comédien, sa sagacité littéraire n avaient-elles pu le mettre sur la voie, et lui faire reconnaître les vers de son ami, de son admirateur? Avouons que nous ne croyons guère à sa prétendue surprise ; d'autant que Glencoe, c'est Talfourd tout entier, avec ses qualités et ses défauts caractéristiques, ses beaux et nobles sentiments, sa diction surabondamment facile, sa dignité correcte et sa mollesse, son goût marqué pour le surnaturel, son manque d'invention, et ce je ne sais quoi de «vaporeux » qui fait qu'à la longue on rêve ses pièces plutôt qu'on ne les écoute. Supposons Macready induit en erreur; il aurait dû refuser le drame comme portant tous les caractères du plagiat. Halbert Mac Donald ressemble trop à Ion, ressemble tropàThoas, pour qu'il puisse nier sa parenté très-proche; et son inébranlable foi dans la prophétie d'une vieille sorcière des Highlands, le conduit justement aux mêmes actions, — en dehors de toute probabilité et de tous motifs humains, — que s'il était dominé, comme Ion, comme Thoas, par l'aveugle fatum. De plus, dans tous ces drames, la situation principale est la même; dans tous, nous voyons le héros, obéissant à ce qu'il croit son devoir, sur le point de donner la mort, et ce, à ('encontre de sa volonté. Au surplus, Macready ayant goûté et joué Ion et YAthenian Captive aurait été dans son tort en refusant Glencoe, dont le plan est un peu moins invraisemblable que celui des deux autres drames, et où se trouvent, à notre sens, les plus belles effusions poétiques auxquelles Talfourd se soit laissé aller. On if a qu'à relire, pour s'en convaincre, le récit de la prétendue vision d'Halberl :

... 'Neath themoon Our three huge mountains stood in light, etc.

ou bien encore la justification d'Helen , expliquant lo secret de ses préférences pour Henry :

Pardon me, sweet lady, Butwhen, with Henry, 1 recall old limes, etc.

Talfourd, qui s'était marié fort jeune, avait un intérieur des plus heureux. Son expérience personnelle ne lui avait appris des femmes que leurs vertus, le dévouement gracieux, la pure et chaste affection dont elles décorent le foyer des élus de l'hymen. On ne doit donc pas s'étonner delà perfection, parfois un peu insipide, dont il revêt toutes ses héroïnes. Helen seule fait exception à la régie. Le poète a bien voulu, — sans que cela tirât trop à conséquence, — admettre en elle un échantillon de ces penchants déraisonnables que tant d'autres ont amèrement reprochés au beau sexe en général. Entre un soldat de bonne humeur, spirituel, mais léger, même perfide, et un noble cœur, absorbé dans les tristesses de la vie solitaire, c'est le premier qu'elle a choisi. Halbert s'en étonne, et peut-être a-t-il tort ; mais il s'en étonne en beaux vers, ce qui l'excuse. La scène où il prend sa mère à témoin des indices sur lesquels il a dû se croire aimé d'Helen renferme des beautés d'un ordre très-supérieur :

Before Heaven, 1 summon you to witness ! etc., etc.

Le Castilian, qui n'a paru qu'après la mort de Talfourd, n'atteste aucun progrès notable dans son développement

3S2 Tlï. NOON TALFOURD,

comme écrivain dramatique; on revanche, on y trouve la preuve que 8a passion pour le théâtre ne s'était pas attiédie. On le savait, du reste, l'ayant vu, jusqu'au dernier jour, guetter d'un œil jaloux l'avènement de tout compétiteur qui, dans ce domaine de l'art, semblait menacer sa suprématie. Sa bonté, sa générosité naturelles, en pareil cas, semblaient lui faire défaut. Critique bénin et facile aux éloges, dés qu'on discutait en sa présence le mérite d'un drame nouveau, sa bienveillance ordinaire l'abandonnait ; il cherchait en vain à modérer l'expression de sa fiévreuse inquiétude, et, sans s'en douter, jouait le rôle si amusant de sir Fretful Playiary 1 . Bien souvent, aussi, on a vu des écrivains, qu'il avait lui-même portés aux nues, se transformer sous sa plume en « médiocrités sans la moindre valeur, n et cela parce que, touchant à l'arche sainte de la tragédie, ils se trouvaient mis un beau jour en parallèle avec l'auteur d'Ion. Bref, — tout sérieux qu'il était d'ailleurs, — il n'ouvrait jamais un journal sans regarder immédiatement aux comptes rendus dramatiques; et, soit qu'il allât à Westminster-Hall, soit qu'il an revint, les graves préoccupations du magistrat et de l'homme politique ne l'empochaient pas de s'arrêter, — et plusieurs fois, — devant les affiches. Rogers, qui, en sa qualité de poète, aurait dû être plus indulgent que tout autre pour ces enfantillages, racontait que , — se promenant un jour sur les grèves de Broadstairs s avec un de ses amis, — celui-ci, comme il était question de Talfourd, vint à dire « qu'il le verrait le soir même. » Or Talfourd était à Londres : « Vous partez donc? demanda Rogers. — Non, répliqua tranquillement son interlocuteur; mais on joue

1 Personnage de Sheridan, dans la pièce intitulée : The Critic. * Très de Douvres.

Glencoe au théâtre de Douvres. J'irai sur parole, et je suis sûr d'y rencontrer l'auteur. » Il fut fait comme il avait été dit, et la première personne qu'on aperçut, en entrant . dans la salle, fut Talfourd, délicieusement installé dans une avant-scène, où il savourait ses propres vers.

A cette innocente manie il en joignait une autre, non moins inoffensive. C'était une vraie passion pour les vers de Wordsworth; il les prônait et les récitait partout. Ceci donna lieu à un incident assez curieux, et qui permet d'apprécier le degré de laisser aller qu'on retrouve encore, à certaines heures privilégiées, sous les dehors austères de plus d'un magistrat anglais. La scène se passe à Edimbourg : Talfourd est attablé, assez avant dans la nuit, avec Wilson, autre admirateur de Wordsworth. Les citations se multiplient à mesure que les têtes s'échauffent. Bref, les deux convives se défient, à qui récitera le mieux cette poésie qui leur monte ainsi au cerveau. Il faut dire que Talfourd débitait les vers de manière à tuer les poètes qui se fussent entendus estropier par lui. Heureusement Wordsworth n'était pas là; mais, à sa place, un jeune Écossais qui supporte patiemment la rude épreuve, et qui, accepté comme arbitre, donne gain de cause à Wilson. A l'instant même, Talfourd, interjetant appel, saute sur son chapeau, et s'élance dans les rues, depuis longtemps désertes, pour y recruter un autre juge. Un watchman passait, criant de sa voix rauque : Deux heures et quart! Le watchman fut pris à partie par le juge en goguette. Quelle fut sa décision, nous l'ignorons encore; mais Talfourd, — qui ne se la rappelait pas, — se souvenait fort bien de s'être réveillé , — il ne savait trop comment, — dans son lit d'auberge, longtemps après midi, alors que son projet de la veille était de partir, avant huit heures du matin, pour le Loch-Lomond. Cette historiette, qu'il

394 TH. NOON TALFOURD,

racontait volontiers, nous a paru bonne à recueillir. Ce n'était pas en vain qu'il avait tant étudié Wordsworth. On- pourrait aisément constater chez lui, non des emprunts, mais de très-heureuses imitations de ce style particulier à l'auteur de Y Excursion. C'est surtout dans les sonnets de Talfourd qu'il les faudrait chercher, et, si l'on veut, pour s'en assurer, en choisir un seul, nous indiquerons celui qu'il adressait à Charles Dickens à propos de son roman d! Oliver Twist :

Not only with the author's happiest praisc Thy work should be rewarded ; etc.

En somme, nous préférons encore Talfourd prosateur à Talfourd poète, bien que cette opinion, — ainsi jetée en avant, et sans que les limites où nous sommes renfermé nous permettent de fournir nos preuves, — puisse paraître singulièrement paradoxale. Mais qu'on prenne son Essai sur le barreau, qu'on y relève les portraits de lord Brougham et de lord Àbinger; qu'on aille ensuite exhumer du Law Magazine, où elle est encore enfouie 1 , cette belle dissection du caractère de lord Tenterden, où, sans quitter le ton de l'analyse sérieuse, Talfourd a su corroder cette dure et disgracieuse nature jusqu'à nous la montrer dans ce qu'elle avait de plus intime, et nous la faire connaître, nous la faire estimer, nous la faire haïr du même coup, on verra que nous n'avons pas trop dit, et que les vrais « chefs-d'œuvre » de Talfourd ne sont pas ceux que le public a si généreusement applaudis.

Même dans ces Essais, si bien réussis d'ailleurs, une critique sévère relèverait encore certains défauts, un en.

1 Numéro de février 1855.

trainement immodéré de la période par elle-même ; surtout vers la fin de chaque morceau, un besoin de surenchérir qui outre l'effet, qui dépasse la mesure, qui gâte la teneur, l'adhérence, la solidité du début. Qualités et défauts, — arguments bien suivis, bien enchaînés, et regrettables lacunes, — on trouve tout cela dans ses trois Discours sur la Propriété littéraire, réunis, revus, corrigés et publiés dans un volume à part. Nous n'en voulons détacher que le raisonnement opposé à cette étrange assimilation que l'on prétendait établir entre l'auteur d'une œuvre littéraire et tout autre inventeur breveté de procédés industriels :

Dans le brevet, s'écrie Talfourd, il s'ayit, en général, d'un objet dont plusieurs intelligences s'occupent en même temps. Ce qu'on appelle « invention, » ce qu'on patente sous ce nom, n'est souvent qu'un pas de plus fait dans une voie déjà parcourue, un procédé de détail ajouté à une série d'autres procédés, tous s'engendrant l'un l'autre, et qui, le premier une fois donné, sont suggérés, tôt ou tard, inévitablement, aux esprits qui étudient tour à tour la question. Si cette année l'un d'eux ne tombe pas sur la piste de l'invention, quelque autre y sera inévitablement conduit l'année prochaine. Mais viendra-t-on prétendre que, si Shakspeare n'avait pas écritle Roi Lear, si Richardson n'avait pas écrit Clarisse Harlowe, d'autres poètes, d'autres romanciers auraient trouvé ces chefs-d'œuvre ?. . . Dans la science pratique, chaque découverte est un degré franchi qui nous rapproche de la perfection ; et donner à l'inventeur un monopole très-prolongé serait fermer la voie aux inventeurs qui le suivent, empêcher par conséquent le perfectionnement des procédés. Mais les œuvres du génie, qui donc les perfectionne? Écloses un jour, les voilà pour jamais debout, isolées de tout, se maintenant par leur immuable beauté, modèles qu'on imite, sources auxquelles on s'abreuve, et d'où jaillissent les règles de l'art.

390 TH. NOON TALFOURD,

Quand on me demande pourquoi, — lorsque l'inventeur d'une machine à vapeur n'a que pendant quatorze ans le droit exclusif de donner telle ou telle forme à son appareil. — je veux accorder un temps plus long à l'auteur d'un livre, je suis fort tenté de demander à mou tour pourquoi ces quatorze ans à l'inventeur de l'engin mécanique, lorsque celui qui découvre un principe en politique ou en morale, une preuve théologique, une loi critique, n'a pas même quatorze heures de protection pour sa pensée, si ce n'est dans la forme même dont il l'a revêtue...

Lord Camden, à grand renfort de sophismes pompeux, avait essayé d'établir que le génie est suffisamment récompensé par l'immortalité acquise à sa renommée. Talfourd répond à ce pathos par des raisonnements puissants :

Un pareil argument est en désaccord avec les plus simples régies de la morale et de la justice. Je voudrais l'entendre reproduire dans cette enceinte à propos d'une motion qui aurait pour objet un de ces dons nationaux qui récompensent l'homme de guerre après quelque heureux combat. Quelle indignation, quel mépris s'attirerait l'orateur assez mal avisé pour venir prétendre « que le mobile des héroïques dévouements n'est jamais l'espoir d'un profit matériel; que l'amour du pays, l'amour de la yloire, suffisent toujours pour en inspirer de pareils; et que, par respect pour le pays, il faut refuser au vainqueur une récompense qui, pour ainsi dire, ravale sa gloire... »

Et cependant le droit du poète est bien autrement solide. La récompense que nous demandons pour lui. c'est la valeur même qu'il a créée ; — elle sort de la bourse des gens qui lui doivent d'heureux loisirs, des rêves enchantés. Cette récompense, d'ailleurs, ne sera jamais injustement décernée, parce que nous prenons le temps pour notre arbitre et la postérité pour notre témoin...

Les plaidoiries de Talfourd, presque toujours impro

visées, ne lui ont pas survécu. Les meilleures, du reste, ne sont pas celles qu'il a écrites; sous rémotion de l'audience il trouvait infiniment mieux que dans le silence du cabinet ; par malheur son débit rapide défiait la sténographie la plus exercée. On se rappelle de lui certaines inveclives puisées dans le vif sentiment qu'il avait du juste et du bien, et qui égalent les plus terribles exécutions de Romilly ou de Brougham : celle, entre autres, dont il accabla un malheureux espion, se plaignant d'un écrit où ses ignobles menées avaient été signalées au mépris public. Le moment où Talfourd qualifia cette réputation sans tache, — dont le demandeur se targuait, — de « réputation sur parchemin l , » n'est pas encore oublié, et le mot est resté dans les traditions du barreau, comme une autre parole équivalente de sir Charles Wetherell, dans une circonstance parfaitement identique, alors que, se laissant aller au dégoût que lui inspirait l'agent secret de la polipe, assez effronté pour étaler sa honte au grand jour, il le qualifiait de misérable indescriptible (indescribable villain).

Mais Talfourd était sujet à de graves erreurs comme avocat, lorsque, pénétré de l'importance d'une cause, il la préparait à loisir et se ménageait de grands effets. 11 faisait songer alors, quelquefois, à cet avocat irlandais qui, s'élant embarqué dans une ambitieuse comparaison où un aigle jouait le principal rôle, ne savait plus par où s'en tirer : — « Maître un tel, lui dit le lord chancelier, la première fois que vous amènerez un aigle devant la Cour, vous êtes prié de lui rogner les ailes. »

Talfourd aurait gagné à rogner les siennes, qui çà el

1 Allusion à l'exploit par lequel tout plaignant, se prétendant calomnie, se déclare lui-môme, — cest la formule : — « Une personne de bon renom, crédit et réputation, jouissant de l'estime de ses voisins, » etc. — L'exploit est sur parchemin.

508 TH. NOON TALFOURD,

là s'égaraient dans l'espace. On put s'en convaincre quand il eut à défendre l'éditeur Moxon, ridiculement accusé d'avoir imprimé des livres blasphématoires , parce qu'il avait compris la Heine Mab dans une collection complète des poèmes de Shelley. Talfonrd se vit à la tète d'une cause célèbre : — il rumina longtemps ses tirades ; — on le vit errer, trois ou quatre jours avant les plaidoiries, autour de Westminster-Hall, murmurant à part lui les passages les plus éclatants de la défense qu'il préparait ; — et, le jour venu, il se lança si bien, à corps perdu, dans les liiiitciirs de son sujet, que les jurés l'eurent, en quelques instants, perdu de vue. 11 était assisté, selon l'usage, par deux de ses confrères, dont l'un était sir W. Follett, et le second un jeune légiste qui avait publié naguère une traduction de Faust. Ce dernier voulait tirer Talfourd par un coin de sa robe, et le ramener aux réalités de la cause: • Gardez-vous-en bien ! ... lui dit sir W. Follett. Il est lancé, maintenant... Vous lui feriez perdre pied, et il ne saurait plus comment se ravoir. » Ce petit dialogue en sourdine était à peine achevé, que le jeune avocat s'entend tout à coup apostropher, directement et nominalement, par son compromettant confrère, à la grande joie du tribunal. Après force compliments sur le mérite de la traduction : « Eh bien ! s'écriait Talfourd, si Ton poursuit Shelley, pourquoi ne pas s'en prendre à Goethe ? Qu'on cite Faust à la barre ! Qu'on essaye de faire condamner mon confrère, ici présent, pour avoir reproduit en anglais, et cet étrange prologue où Dieu et Satan causent dans le ciel, et toutes ces tirades sceptiques du grand railleur Méphistophélès. Qu'on appelle le jury à décider en quelques minutes si ce drame bizarre est un libelle contre Dieu, ou un hymne que le génie a voulu consacrer à l'Être suprême, » etc., etc.

Les ouvrages où Talfourd a mis le plus de sa personnalité, ceux qui le feraient le mieux connaître, — non comme écrivain, mais comme individu, — sont, sans contredit, ses récits de voyage. Le premier, dont le succès fut rapide, est intitulé : Souvenirs d'une première visite aux Alpes, en août et septembre i 841 \ La seconde édition, augmentée d'un nouveau récit, a pour titre : Promenades 4e vacances , comprenant les souvenirs de trois excursions sur le Continent, accomplies en 1841, 1842 et 1845*. Plus tard il fit un voyage à Naples, et il en résulta un volume supplémentaire.

Remarquons d'abord que Talfourd fît tard son apprentissage de voyageur. Sauf une rapide tournée qui le conduisit, — pour affaires professionnelles, — à Lisbonne, en 18i8, il n'avait pas encore, à quarante-six ans, touché le sol du Continent. Il ne parlait aucune langue étrangère; il ne savait pas même assez de français, — il Fa franchement reconnu, du reste, — pour apprécier le mérite de Corneille ou de Molière. En tout, c'était un Anglais pur sang, aimant la simple et naïve causerie de son pays, ne goûtant, en fait de vins, que le slieriy et le port, ne comprenant que les façons de vivre britanniques. De la peinture, de la sculpture, de l'architecture, il ne savait que ce qu'il n'est pas absolument permis d'ignorer. Incompétent on matière de beaux-arts, il justifiait une épigramme, peut- Atre d'ancienne origine, mais qui lui avait été appliquée par un des beaux esprits contemporains : « Talfourd n'a vraiment pas de goût, lui disait-on. — Mais si, mais si, répliqua-t-il. 11 a beaucoup de goût... Par malheur, c'est

1 Recollections ofa First visit to the Alps, etc. 8 Vacation Ramâtes, comprising thé Recollections of three contitiiientah tours, etc.

400 TH. NOON TALFOURD,

du mauvais. » Au reste, il ne se faisait point trop d'illusion là-dessus, et ne cherchait point à tromper les autres pardes affectations trop communes en ce temps-ci. Telles ses impressions avaient été, telles il les rendait naïvement, et sans s'inquiéter du sourire que faisait parfois naître sa candide et loyale manière de parler de lui. Écoutez, par exemple, sa première visite au Louvre :

. . . Nous traversâmes en hâte le premier salon carré, dont tout un côté est presque rempli par rénorme tableau des Noces de Cana, — ce miracle divin qui doit abasourdir un teetot aller,

— pour embrasser d'un coup d'oeil, tournant à droite, l'étendue de ce Palais des Arts, qui, sur une longueur d'un quart demille, étale ses peintures si vantées, dont la moitié, tout au moins, sont d'un grand mérite, et quelques-unes ont acquis un immortel renom. Il est cependant impossible, — du moins l'ai-je trouvé au-dessus de mes forces, — de saisir à la fois l'ensemble et les détails de ce merveilleux spectacle : les détails, qui absorberaient une vie d'études ; l'ensemble, dont la magnificence concentrée vous absorbe et vous écrase. Pas moyen, dans ce chaos splendide, d'isoler une toile et de prendre plaisir à la contempler. Entre elle et vous se dresse le fantôme imposant du Louvre, qui distrait la pensée, la ramène forcément à lui, et ne lui laisse pas la faculté de se passionner pour tel ou tel tableau, même le plus célèbre. Après avoir traversé des hectares de toile, où les Français ont étalé les rougissantes merveilles de leur art contemporain, — il serait ingrat (J'en parler, — vous entrez dans le domaine enchanté des Claude et des Poussin, puis Rubens vous accable de ses chairs massives, et enfin vous touchez au sanctuaire de l'art, là où Raphaël, Corrége et Titien trônent ensemble. Je n'ai aucun souvenir distinct, — Urne faut V avouer,

— des grandes choses, des beautés splendides qui se trouvent groupées là..., etc.

Après trois heures de tableaux, entrevus comme en un songe,

noue descendîmes aux statues, mais nous n'avions plus d'yeux pour les voir. . .

Je ne fus vraiment pas fâché de me retrouver en plein air, et d'échapper aux fascinations accablantes de cette espèce de château enchanté...

En somme, — il le dit ensuite tout simplement, — le Louvre n'a qu'un véritable intérêt pourTalfourd, c'est de lui rappeler « l'enthousiasme de Hazlitt pour cette collection sans pareille. » Le premier musée du monde ne vaut, à ses yeux, qu'un chapitre à extraire des œuvres d'un critique. Il faut être franc pour ne pas reculer devant un aveu pareil.

Au surplus, n'allons pas trop vite le prendre en dédain pour cette inintelligence si tranquille et si crûment avouée. Sur mille voyageurs, — inavertis, inexpérimentés comme il Tétait, — neuf cent quatre-vingt-dix, pour le moins, s'expliquant en conscience, ne diraient pas autre chose. Les plaisirs qu'on peut espérer des beaux-arts viennent surtout, — parfois uniquement, — des souvenirs acquis et des comparaisons qu'on peut établir. C'est en ce sens qu'un excellent critique français 1 conseille à ses compatriotes de se préparer au voyage d'Italie, en consacrant trois mois entiers à étudier, sous la direction d'un amateur éclairé, le musée du Louvre. « À la fia de ce noviciat, continue-t-il, l'adepte commencera à discerner les styles des principales écoles et des différents maîtres, de manière à pouvoir prendre intérêt à les étudier, et sa perception des beautés naturelles sera augmentée, au delà de tout calcul, quand les questions techniques et les classifications traditionnelles ne le gêneront plus. » Le spec-

« Henry Beyle (Stendhal).

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tateur sans notions préalables, reconnaissons-le donc, peut se trouver attiré vers un beau tableau, soit par le sujet, soit par l'expression de certaine figure ; mais le domaine de l'art a son atmosphère à part, auquel il se faut acclimater avant de pouvoir goûter, — et, à plus forte raison, juger — ce qu'il produit de plus beau. A Milan, devant l'Agar du Guerchin, Byronet Moore demeurent en extase; le dernier, cependant, convient que ni lui ni son illustre ami n'avaient le moindre penchant à visiter des galeries de tableaux; et ce manque de goût, il le justifie par l'exemple du Tasse et de Hilton. Rogers, — ce dilettante si accompli, — a confirmé le fait dans son Table-Talk, en ce qui concerne Byron. Une note de feu M. llaltby nous montre sir Walter Scott sous le môme jour :

« Pendant le premier séjour de Scott à Paris,— nous dit cette note, véritablement curieuse, — - nous visitâmes le Louvre, lui, Richard Sharp et moi. Gomme j appelais l'attention du grand romancier sur le Saint Jérôme du Dominiquin et sur quelques chefs-d'œuvre du même ordre, il y jeta quelques regards à peine, et passa son chemin, disant : Je n'ai vraiment pas le temps d'examiner ces tableaux. »

Talfourd est un peu moins mal inspiré quand il parle de Notre-Dame de Paris, et de sa sœur cadette, l'église delà Madeleine.

Les dimensions du premier de ces édifices, dit-il, m'ont un peu désappointé. Le romande Victor Hugo m'avait fait pressentir je ne sais quel édifice-géant ; mais, en revanche, j'ai ressenti vivement l'impression de respect qui vous saisit à la vue d'un monument dont la longue durée est écrite, pour ainsi dire, sur chaque pierre. Je ne me rappelle aucun édifice, non ruiné, qui m'ait paru aussi imposant. , . L'intérieur, sombre et nu, a le froid

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aspect et la froide atmosphère d'un caveau sépulcral. Que tout cela est différent delà Madeleine, l'orgueil de Paris ! Nous visitâmes le lendemain cette église, bâtie au sommet de hauts perrons, lourd bâtiment grec en pierres blanches, temple athénien au dehors, au dedans salle de concerts. Le décor intérieur n'est pas encore achevé, mais il resplendit déjà d'or et de pourpre, sans qu'aucune ombre calme cette implacable splendeur, et repose l'œil ébloui. On reconnaît là un chef-d'œuvre de l'art français élevé pour les gloires de la France. Et c'est pour un joujou nareil que les Parisiens délaissent leur vieille cathédrale 1 Mais comment s'en étonner ? La personnalité vaniteuse se trouve refoulée en face de l'œuvre des siècles, groupés autour de la masse imposante qui les a défiés et vaincus. Notre-Dame est le tombeau de la vanité : la Madeleine en sera le trône.

Il y a d assez curieux rapprochements à tirer des lignes suivantes, écrites à propos des cendres de Napoléon transportées à l'hôtel des Invalides :

Pourquoi donc troubler ainsi le mort sublime dans sa fosse de granit, immortelle comme sa renommée? Pourquoi lui assigner son séjour au milieu de ces draperies que le vent agite, sur ce théâtre changeant où l'avenir menace toujours le passé ? Pourquoi ces trophées qui semblent railler l'être humain, et n'attestent, sur une fosse, que l'inanité de son orgueil? Tout cela est-il une ostentation vaine, un spectacle de pure fantaisie? Non. C'est le parti qu'un homme habile tire de tout ce qui reste d'un grand homme. Rarement on avait si bien vu exploiter matériellement cette chose intangible qu'on appelle la gloire. Le prudent politique qui, fort heureusement pour le repos de l'Europe, règne aujourd'hui sur les Français, prolonge ainsi, à son profit, l'influence de son miraculeux prédécesseur ; il ferme avec ce cadavre impérial la brèche des révolutions, — sans parler de la fêlure originelle qui compromet la solidité de sa couronne : — il se fait un moyen d'autorité du respect qu'il témoigne à ces froides cendres, symbole sans périls d'une gloire à laquelle la na-

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tion tout entière s'identifie, sans trop se rendre compte de ce qui est histoire, de ce qui est roman, dans ce passé d'hier, devenu mythe séculaire. Puisse le monarque si bien avisé utiliser longtemps ce fantôme de l'ombre napoléonienne ! Des cendres du conquérant, de l'homme de guerre, puisse-t-il longtemps extraire les principes qui assurent le maintien de la paix, le maintien des libertés publiques ! etc., etc.

Ne se demande-t-on pas, maintenant, si la sagacité tant i vantée de l'Ulysse moderne n'était pas, au contraire, bien en i défaut, lorsqu'il caressait ainsi des tendances qui, si elles n'ont pas contribué à le renverser, semblent du moins un obstacle de plus au rétablissement de sa dynastie? — Hais n'en est-il pas ainsi de tous les calculs humains , que dé- | joue, si bien combinés qu'ils semblent, l'instabilité des choses humaines? i

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur les voyages i de Talfourd, si ce n'est pour y constater que notre poète était en même temps un gastronome assez délicat. Il ne passe jamais dans une auberge sans noter la qualité ou le défaut spécial du vin qu'on lui sert. Celui-ci est atteint et convaincu a d'une platitude incurable, » celui-là est d'une nuance ou deux trop mordant; * un troisième fait soupirer après « le bon vieux porto, vigoureux et sec. » Les menus aussi sont critiqués avec un sérieux digne de Brillât-Savarin, ou de feu M. Walker, le Brillât- Savarin britannique.

Au fait, Talfourd aimait la bonne chère, et sa table n'était jamais déserte. Un chaleureux et cordial accueil y attirait l'auteur, l'artiste, le comédien en renom, qui s'y rencontraient avec le juge éminent, l'avocat de premier ordre, le meneur parlementaire ; et à côté d'eux encore venait s'y asseoir le jeune avocat dont le circuit d'Oxford

avait entendu la première plaidoirie ; le peintre, le poète encore sans renommée; le journaliste anonyme, mais investi de sa mystérieuse puissance, et tout disposé à en revendiquer les privilèges impérieux. Une fois animé par ses bons vins, — et quand il s'était défait du sentiment des égards qu'il se devait à lui-même, — Talfourd devenait souvent le plus charmant de tous ses convives l . Il racontait bien, en peu de mots ; il avait du trait ; ses souvenirs étaient intéressants, car il s'était trouvé en rapport avec la plupart des contemporains célèbres. Il les définissait bien, observateur sagace et parleur pittoresque. Jusqu'à ces petites manies (comme son goût pour Wordsworth ou sa passion pour le théâtre) avaient bien leur côté réjouissant et leur portée instructive.

11 aimait à obliger, — vertu dangereuse pour qui hante le monde des arts et des lettres. Plusieurs de ses amis, non les moins illustres, avaient quelquefois abusé de cette facilité bien connue. L'un d'eux, — nous ne le nommerons pas, car il faut respecter les malheurs, même mérités, qui poussent un homme au suicide ; — l'un d'eux, peintre bien connu , vint un jour, les larmes dans les yeux , lui demander une petite somme, faute de laquelle un fâcheux concours de circonstances imprévues allait le ruiner, lui et les siens. Talfourd avait justement une modique réserve destinée à défrayer un voyage de huit jours, qu'il comptait faire au bord de la mer avec sa famille, et en compagnie d'un ami. H n'hésite pas devant le tableau navrant que l'emprunteur lui fait de sa détresse, et lui remet à l'instant même ces minces économies, se résignant de bon cœur à rester à

1 Nous demandons grâce pour cette phrase, qui semble un nonsens, au nom du vers de Berchoux :

Lucullus aujourd'hui dîne chez Lucullus.

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Londres. Le jour fixé pour le départ, il se rend cependant sur le bateau à vapeur qui aurait dû remporter ; il s'agissait de dire adieu à l'ami avec lequel la partie de campagne avait été projetée. Sur le pont, en costume de touriste, et le sourire aux lèvres, qu'aperçait-il? le peintre en question, qui, lui aussi, avait eu l'idée de se donner quelques semaines de bon temps, et se les était assurées au moyen d'un roman pathétique, arrosé de larmes plus ou moins sincères.

Une autre historiette de Talfourd était son diner chez un homme de génie, qui était en même temps un homme de ménage fort sujet à caution. Il y avait de nombreux convives, et rien ne semblait clocher dans l'ordonnance du festin, lorsqu'un indiscret s'avisa de remarquer que pas une bouteille de vin ne ressemblait à l'autre. 11 y avait là comme un mystère que l'amphitryon n'hésita pas à expliquer, et sans le moindre remords : « Ni mon marchand de vin, ni, à vrai dire, aucun autre marchand de vin ne me faisant le moindre crédit, j'étais, dit-il, assez embarrassé pour vous traiter, lorsqu'un grand gaillard estvenu m'offrir des vins d'Italie, ou du moins des liquides quelconques auxquels il a donné ce nom. J'ai pris un échantillon de chacun, et demain je lui ferai connaître mon choix. »

A ces simples paroles, dénuées de tout artifice, les invités, confondus, se regardent et frémissent. Chacun d'eux croit déjà sentir les symptômes avant-coureurs d'un empoisonnement. Tous réclament un antidote, et cet antidote, c'est de l'eau-de-vie : — « Eau-de-vie, soit, répond leur hôte, mais alors qu'on se cotise ! » Et on se cotisa bravement,. . . et personne n'en mourut.

Dans la Notice qu'il a publiée sur Charles Lamb *, Tal-

1 Final Memomals of Charles Umb.

fourd raconte ainsi ses rapports personnels avec le célèbre Godwin (l'auteur de Caleb Williams, Frankensteiriy etc.) :

Ses affaires, de nature complexe et de résultats fort divers, le jetaient parfois dans des embarras d'où il se tirait avec cette simplicité de moyens qui le caractérisait essentiellement. Il allait à ses amis, et puisait dans leur caisse avec une parfaite sécurité, estimant qu'ils devaient leur argent à un homme dont la vie entière, consacrée à leur bien-être moral, n'avait, par cela même, aucun emploi productif. S'ils le refusaient sous quelque honnête prétexte, jamais il ne doutait de leur parole, jamais il ne s'offusquait du refus.

Le lendemain même du jour où je l'avais rencontré chez Lamb, je fus tout fier et tout heureux de le voir arriver dans mon humble cabinet, sans me douter de ce qui l'y amenait. Après quelques moments de familiers bavardages, il jeta négligemment dans la conversation qu'ayant à payer le lendemain cent cinquante £ (3,750 fr.), — et cette échéance lui étant sortie de la tête, — il espérait que je les lui avancerais pour quelques semaines. Au premier abord, n'obéissant qu'au vif désir d'obliger un homme pour lequel je professais un respect voisin de la vénération, je ne songeai qu'aux moyens de lui trouver cet argent ; mais il ne me fallut pas longtemps, hélas ! pour réassurer que c'était là une entreprise complètement chimérique. Tout mon avoir et tout mon crédit, mis bout à bout, n'arrivaient pas à cette hauteur. Il me fallut donc, — très-confus d'un tel aveu, — faire observer à mon illustre visiteur que je venais à peine de débuter comme spécial pleader, et que, forcé pour vivre d'écrire dans les Magazines, il m'était tout à fait impossible de lui venir en aide comme il s'y était attendu.

« Ah ! mon Dieu, me dit alors le philosophe, que m'apprenez-vous donc li?... Moi qui vous avais pris pour Un jeune fils de famille. . . Allons, n'en parlons plus!. . . je me pourvoirai ailleurs. . . i» ♦

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Et, reprenant le plus gracieusement du monde les sujets interrompus par cet incident, il demeura chez moi une bonne demi-heure, comme s'il eût eu à cœur de me convaincre que mon plus ou moins de fortune ne comptait pour rien dans Testime qu'il voulait bien nfaccorder.

La Notice finale sur Charles Lamb, d'où ces lignes sont extraites, renferment des souvenirs relatifs à bon nombre d'hommes justement célèbres , et à quelques autres fort injustement oubliés. Esquisses ou portraits, on voit tour à tour passer, dans cette galerie vraiment curieuse, Godwin, Hazlitt, Georges Dyer, Coleridge, Thelwall, Barnes (du Times), Haydon, Barry Cornvall, John Hamilton, Reynolds, John Scott, et, — remarquable entre tous, — le fameux Thomas Griffiths Wainwright, Wainwright, suspect d'empoisonnement 1 ; Wainwright, convaincu de faux; Wainwright, qui a fourni à Bulwer la principale donnée de son roman de Lucretia; Wainwright, dont un autre romancier, presque aussi connu, a imité le style : car James Weathercock (que Wainwright publia jadis dans le London Magazine) a bien évidemment inspiré l'auteur de Vivian Grey.

Arrivé au terme de notre tâche, et quand nous interrogeons l'ensemble de cette existence si active et si pleine, nous sommes frappé, — peut-être le sera-ton comme nous, — de l'harmonieux amalgame qui en a réuni les principaux éléments. L'avocat Talfourd emprunta un grand relief et des qualités réelles à Talfourd le littérateur; Talfourd homme de lettres trouva dans les devoirs ardus de sa position d'avocat le frein qui lui était nécessaire pour

* Il fut accusé d'avoir empoisonné sa belle-sœur pour frauder une compagnie d'assurances. Aussi son nom s'est-il fréquemment retrouvé dans les journaux à propos du fameux procès Palmer.

se contenir en certaines limites, et ne se pas dissiper en ébauches, en articles de journal, en pages çà et là semées, en improvisations stériles. — 11 a mérité, combinant ce que les deux professions ont de vraiment honorable, il a mérité que sa mémoire ne se perde ni au barreau, ni dans la littérature; l'un et l'autre lui doivent trop pour l'oublier. Et quant à lui, quant à son caractère, nous n'en dirons que ce qu'en disait, le lendemain même de sa mort si su* bite, un de ses collègues les plus estimés, présidant à sa place les assises de StafTord :

< Sa vie eut pour principe dominant le devoir d'être utile aux hommes de sa génération. Il était éminemment courtois, éminemment bon , simple de cœur, sans orgueil, honorable jusqu'au scrupule, et d'une intégrité sans tache. »

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