‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaineChapitre 27 sur 29 · LE LABORATOIRE · texte numérisé non relu

LE LABORATOIRE

« Il est avec elle ; ils savent que je les sais ensemble. — Ils s'imaginent que je verse des larmes, et ils rient ; — ils rient de moi, qu'ils croient priant pour eux dans les désertes profondeurs de l'église. — Maïs je suis ici.

« Broie, hunnecte, pétris tes pâtes? — Bats, pile à loisir tes poudres ! Est-ce que je suis pressée, moi ? — Assise à contempler ton étrange entourage, — je m'y plais mieux qu'au milieu des beaux cavaliers — qui m'attendent pour danser au bal du roi.

«Ce qui est dans ce mortier, tu l'appelles une gomme?

— Ah ! le bon arbre d'où tombent ces larmes d'or ! — Et dans cette buire de cristal, cette liqueur d'un bleu si doux, — qui promet une saveur exquise, est-ce du poison?

« Hâtons-nous ! As-tu fini ?. . . Cette liqueur est trop sombre.

— Pourquoi n'a-t-elle pas l'aspect flatteur, attrayant, — de l'autre breuvage? Il faut — que le venin vengeur devienne plus brillant à l'œil, — il faut qu'elle le contemple et l'admire, qu'elle l'essaye et s'y délecte, — qu'elle le préfère et s'y arrête longtemps.

« Rien qu'une goutte? — Songes-y, elle n'est pas frêle et petite comme moi. — C'est par là qu'elle l'a séduit. — Ceci ne suffira jamais pour ôter leur âme à ces grands yeux pleins d'une mâle ardeur, — pour arrêter le sang magnifique qui va et vient dans ces puissantes veines.

fl Car, la nuit dernière encore, tandis qu'ils se parlaient tout bas, — j'ai tenu mes yeux sur elle, pensant que ce mortel regard, — si je pouvais le fixer sur elle durant la moitié d'une minute, — la renverserait, flétrie, à mes piedu. Elle n'est pas tombée. — Et ceci suffirait?...

« Non que je veuille lui épargner la souffrance. -^ La mort doit être lente et sa trace profonde. — Mords, noircis, calcine

ce corps si charmant. — Certes, il n'oubliera pas le visage de la mourante.

« Ëst-cc fait? — Prends ce masque. Oh ! va, ne crains rien ; — il doit la tuer ; je ne m'exposerai pas à le perdre,— ce précieux poison acheté au prix d'une fortune . — D'ailleurs, s'il la tue, ellef peut-il me nuire ?

« Et maintenant, k toi tous mes joyaux, gorge-toi d'or à ton gré. — Tu peux aussi, vieillard, tu peux, si cela te tente, ^ bai« sermon front, même baiser mes lèvres;... mais secoue de mes vêtements —ces cendres dont l'horreur trahirait ma vengeance.

— Je serai bientôt au bal du roi * . »

Ou nous nous trompons fort, ou le Confessionnal est emprunté & l'un de ces vifs saynètes dans lesquels l'auteur du Théâtre de Clara Ga%ul s'est plu û démonétiser l'Inquisition. Seulement Browning a placé le récit de la trahison monacale dans la bouche de la femme même qui en est l'instrument et la victime'; cette femme raconte par bucls artiflces on lui a persuadé de dénoncer ellemême son amant, et comment elle la vu, sur 1 échafaud, subir l'ignoble supplice de la garote. Puis, se livrant à sa fureur :

« Mensonge, tout est mensonge ! — s'écrie-t-elle ; leurs prêtres, leur Pape, — leurs saints, leur..., tout ce qu'ils redoutent, tout ce qu'ils espèrent, — mensonges, infâmes mensonges!. . — Point de ciel avec eux; avec eux point d'enfer.

— Et suc terre, avec eux, pas un recoin, — fût-ce l'horrible cachot où mon corps est prisonnier, — si je n'y puis crier vers Dieu et les hommes: — Ils mentent, ils mentent! Encore une fois,... ils mentent*! »

* Dramatic Homancesand Lyrlos, p. 11.

* On pout comparer avec le p()(}mo de Browning le saynète du Théâire de Clara Gazul inlitulé : le Ciel et l'Enfer.

'' Il is a lie — thoir Priesls, Iheir Pope,

Les plus longs de ces petits poèmes sont presque toujours des narrations, des légendes, et presque toujours aussi le poète s'y efface pour laisser parler un despersonnages fictifs qu'il évoque.

Par exemple, s'il veut raconter l'histoire de ce chevalier qui, sur l'ordre de sa dame, alla chercher le gant qu'elle avait jeté dans une fosse habitée par des lions, Browning n'hésitera pas à faire intervenir notre poète Ronsard, comme truchement, entre lui et ses lecteurs.

Ces fictions multiplient pour le poète les chances de manquer aux convenances du sujet.

Nous savons bien que peu d'Anglais ont lu le poète vendômois, encore qu'il ait passé deux ans de sa vie au service de Jacques Stuart, et que l'infortunée reine Marie, qui se rappelait l'avoir eu à sa cour, envoyât des rosiers d'argent à celui qu'elle nommait « l'Apollon dé la source des Muses; » mais enfin, la légende de Browning venant à passer sous les yeux de gens à qui Fancienne poésie française n'est pas étrangère, on pourrait rapprocher avec quelque surprise cette muse

gâtant par son français

Des Grecs et des Latins les grâces infinies

des vers que lui prête le poète anglais.

Their saints, their... AU they fear orhope Are lies, and lies

No part in augbt they hope or fear No Heaven with them, no Hell, ~ and hère No Earth, not so much space as pens M y body in their worst of dens But shall bear God and Man, my cry: — Lies, — lies, again, — and still, they lie!

(Dramatic Bomances and lyrks.^Spain, the Confeuùmal^ pli.

Lisez l'ode à la Rasej ou VlnstUutianjjour Vadolescence de Charles IX; puis, sans ménager la transition, passes à rhistoire du Gant^ telle que Browning Ta rimée. — Le contraste est vraiment gai.

« Ilélas! disait un jour eu bàillanl le roi François, — Téloi* gnement donne du prix à tout. — Qu un homme ait mille affaires sur les bras» — la paresse lui semble avoir de merveilleuses douceurs. — Oui, mais une fois qu'il a tout loisir, — il ne demande plus que de nouveaux soucis.— A peine avons-nous la pai]( depuis quelques jours, — et je me prends à songer que la guerre est le seul vrai passe-temps. — Les vers m'expliqueront-ils ceci, maître Pierre? — Voyons ce que vous aurez à nous dire.

Moi qui sans vanité ne suis ^uère en peine de citer mon Ovide : — Sire, répliquai-je, toute joie n'est que nuées, — et les hommes ^nt autant d'Ixions abusés... — Id le roi m'interrompt, et sifflant : — Laissons cela..., et allons voir nos lions ! — Telle est la chance de quiconque se livre à sa faconde — devant notre gracieux souverain *. »

Jamais violon faux ëcorcha-t-il mieux vos oreilles que cette poésie familière, bavarde, légèrement ironique, se plaisant aux détails, et si peu grecque, si franchement anglaise?

Browning peut, après tout, invoquer à sa décharge plus d'un illustre exemple. Le Beaumarchais de Goethe et la Jeanne d'Arc de Schiller sont tout aussi biiarrement accoutrés que le Pierre Ronsard du poète anglais.

La fuite d'une jeune duchesse allemande, qui, lasse de sa solitude orgueilleuse, se laisse enlever par une tribu de bohèmes errants *, et l'histoire bien connue du Pre-

* Bells and Pomegranulei, ^ The Clove,

* BeiU and PomegranQlfê, ^ Tfte Fiiyké ofUèe ÙHChen.

neur de rats de Hameln^ — encore que nous préférions de beaucoup la ballade originale, si simple et si rapide, — prêtent moins à la critique, et cela par une raison très-évidente : c'est que la fantaisie du poète, prenant ici ses coudées franches, se jouait dans cette région vague où tout est vraisemblable et facilement accepté.

En revanche, le David chez Saûl jure étrangement avec les traditions et le sentiment de la poésie biblique. C'est un air de cithare exécuté sur le cor anglais.

Certaines affectations nous gâtent le talent de Browning, en le montrant préoccupé de recherches puériles^ «toujours dédaignées de l'artiste qui voit en grand.

Entre autres, nous citerons le mauvais goût qui lui fait si souvent placer deux tableaux dans le même cadre, comme si de cette juxtaposition il attendait les plus merveilleux effets, ou comme s'il voulait forcer le lecteur à trouver entre les deux poèmes ainsi rapprochés quelque lien mystérieux, quelque parenté philosophique. L'empoisonneuse et la blasphématrice, dont nous parlions tout à l'heure, sont ainsi reliées, — on ne sait vraiment pourquoi, — sous ce titre commun : la France et V Espagne {ancien régime). — Ailleurs nous avons V Italie en Angleterre et V Angleterre en Italie, c'est-à-dire les souvenirs d'un proscrit italien et ceux d'un voyageur anglais, tous deux racontant les impressions qu'ils ont reçues sous le ciel natal ; — ailleurs, encore, le Camp et le Cloître^ brusque opposition entre le dévouement enthousiaste du soldat et les haines engendrées à l'ombre des retraites où croupit l'oisiveté monacale. Ici le jeune conscrit impérial vient en souriant mourir aux pieds de son général victorieux ; là, parmi les Heurs et les parfums d'un riche jardin, un moine poursuit in petto d'imprécations venimeuses l'homme que la règle lui commande d'appeler « son frère. »

Cortn», II n'y a point U mtitlAra A (irAVdti roproahani ot ooN (^oniblimltionM ArbitroiroH n'ont rlmi au fond quo (I0 tiMNH-innomMtt; inatN Tinnocanco mômo da eau moyana, at raap6cada mania qu'iU Indiquant, qualqua ahoaa da inaaquln, d*apprM6, d'nrtiflaial, qui nouH rappalla nntthaurauaaniant noa futilitin ronmntiquaa d*il y a tranta ana.

QualquaruiH una atiglnalità da ntaillaur aloi» »» aalla da la panaâa, - distingua caa monologua» lyrlquaa. Dana la picNaa intltulAa Mi»dhouê» CdU^ la poOta nuanaa blan la fulia rallgiauaa at la inonatnania JalouNa. On lit auiaiavac intArAt, nonolnilant aa prolixité, la dtaoourH d'un prélat ilallan aur aon Ut da mort, où la totn*manta la lingullAra and)itlon d'una niaicnillqua aépultura. Il axpliquaà aaa hôritiara pourquoi il tlant tant 6 aaa aplandaura poathuntaa. Da tauttampii una rivalitô d*orguail axiata, dit-Il, antra lui at un da aaa aompntriotaa. tla almèrant la mémo fannna, ila pourauivirant In in6ma aarrlëra, ila rapoaaront dana la ni6nia tanipla. Or TAv^^qua a toujoura au la daaaua. Jauna honnna, il Apouaa calla qu1la aimaiant; davanu vauf, il a davanoA aon Aniula dana loa honnaura aaalâaiaailquaa; at maintanant, -maintanant anaora,— >il la vaut {^alipaar par lan déaorationa da aon inauaolàa ^

Catta donn6a, vAritakIamant, n'aat pan oontnmna, at dériva d'una obaarvation aaaax prafonda, d'un aoup d*»ll aaNox Juata jat6 aur laa étranf^aM paaaiona qui dominant rhanmia,

Volai una piéaa , dana la mAma ((aura , dont noua tantarona da randra l'ainanaa famliiôra at l'horraur aearôto.

Un grand aaignatn* italian pronténa dana la yalarla de aon palaia un olllaiaux uàKoaiatour vanu pour oonoluro aartaina affaira importanta :

* Miê an^ Hm(»ffmMlM> » Th^ $m^ al St. l^rojppH'i,

« Vous voyez, peinte sur ce mur, ma défunte duchesse.

— C'est une image vivante, un ouvrage vraiment merveilleux.

— FraPandolfo y consacra, toute une journée, ses mains actives, et voilà une figure immortelle. — Asseyez-vous donc, et regardez tout à votre aise. — J'ai voulu, sur-le-champ, vous nommer Fra Pandolfo, — car les étrangers comme vous ne . contemplent jamais cette physionomie frappante, — ce regard plein d'ardeur et de passion,, sans se. tourner aussitôt vers moi , — moi seul écarte le rideau qui cache cette peinture,

— et tous me demanderaient, s'ils l'osaient, — comment ce regard singulier se trouve là... — Vous ne seriez donc pas le premier à m'interroger ainsi, — et je veux vous répondre sans attendre vos questions.

« Ce n'était point la présence seule de son époux — qui animait ainsi d'une lueur joyeuse le pâle visage de la duchesse.

— Que Fra Pandolfo vînt à dire : Le manteau de madame cache un peu trop — ses belles mains, ou bien encore : Le pinceau ne saurait rendre — ces roses répits du sang, qui viennent mourir sur sa poitrine; — certes, elle ne prenait point ces paroles pour autre chose qu'un éloge courtois, — mais elle n'en rougissait pas moins déplaisir. — Elle avait un cœur... comment exprimer ceci?... trop facilement ému de joie, — et qu'un rien faisait trop tôt palpiter. Elle aimait — tout ce que rencontraient ses yeux, et ses yeux erraient volontiers de toutes parts.

— Tout la frappait au même degré. Le présent dont j'ornais son sein, — les lueurs décroissantes du couchant, le rameau chargé de fruits — que lui portait au jardin quelque niais empressé, la mule blanche — sur laquelle, autour des terrasses, elle galopait, — tout lui était sujet de douces paroles, ou au moins de rougissante émotion. — Elle rendait grâce aux hommes... certes, rien de mieux... mais elle les remerciait

— avec des façons... je ne saurais trop les définir... comme si elle eût mis au même rang — le don que je lui avais fait d'un nom honoré depuis neuf siècles, — et l'offrande insignifiante du premier venu.

« Qui s'abaisserait à blâmer sérieusement de pareils enfan-

5B4 UODEUT EUOWNING.

tillages? — Eût-on toutes les délicatesses du langage, — el vraiment c'est de quoi je me pique le moins, — conmient se foire comprendre à demi-mot d'une personne ainsi douée ?

— Gomment lui dire : C'es^ ceci ou cela qui me choque en vous. — Ici vous n'arrivez pas au but, ici vous le dépassez ?

— Alors même qu'elle accepterait humblement ces leçons -— et n'engagerait pas une lutte d'esprit, alors même qu'elle se bornerait h s excuser..., — ce serait encore un abaissement, cl je n'ai jamais voulu m'abaisser . — Oh ! certes, elle souriait si je venais à passer près d'elle ; — mais qui passait, après moi, sans obtenir le même sourire? — Les choses allaient s'aggravant. Je dus parler en maitre. — De ce moment, tous sourires disparurent à la fois... — La voilà, ma duchesse, à croire qu'elle est vivante!...

« Si vous voulei maintenant vous lever, — nous irons rejoindre en bas la compagnie. — Je vous le répète, la munificence bien connue du comte votre maitre me garantit amplement

— que toute prétention, raisonnable de ma part, quant à la dot, — sera noblement accueillie. D'ailleurs, je vous l'ai déjà dit, — c'est sa charmante fille que j'ambitionne avant tout.

— Nous descendrons ensemble, mon cher monsieur. .. Remavquei aussi ce Neptune — apprivoisant un clieval marin. On l'estime un morceau rare, — et Claus d'Inspruck la fondu en bronze pour moi seul ^ »

On ne niera pas, nous l'espérons, qu*il n'y ait dans ce drame domestique, — si froidement raconté, devant le portrait de la victime, par l'involontaire meurtrier, — quelque chose qui glace et fait mal. Tant de jeunesse, de gaieté, de sympathies, d'émotions, de vie surabondante et heureuse, étouffées par un imperturbable et dédaigneux ëgoisme ; — cet éclat joyeux s'éteignant au sein d'une lourde atmosphère ; — cette bienveillance universelle re*

' Dramatic hyria. *- ïtaly.

foulée par un orgueil implacable ; — le contraste est bien choisi, nettement exprimé; il prépare Teffet des derniers vers, où l'on entrevoit qu une autre destinée, jeune et brillante, va venir se perdre, à son tour, dans Fabîme où fut engloutie la première.

Browning, qui se fait tour à tour Italien, Espagnol, Hébreu, Français môme, — autant qu'il le peut, du moins,

— a quelquefois aussi abusé de la fantaisie allemande. La tendance du génie germanique à traduire en personnifications bizarres les forces secrètes de la nature a-t-elle jamais inspiré de plus folles visions que celle-ci, par exemple?

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