‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaineChapitre 26 sur 29 · MO ROBERT 1IR0W1V · texte numérisé non relu

MO ROBERT 1IR0W1V

payés,— autatil la «poctatâtir va droit au fait, ci veut être irtimédiatem(;nt au courant de ce qui se passe. Avec lut, point du longues ambages, point de vaines et capricieuses excursions. Armé d'une logique bornée, mais rigoureuse, il n'admet de mystère que la dose voulue pour entretenir Jusqu'au bout la curiosité nécessaire. Toute autre incertitude le décourage, l'impatiente et l'irrite. I^es recherches du style lui doivent être cachées, et il est nti art font particulier de lut rendre supportables les plus belles effusions lyriques, dangereuses pour peu qu*on les prodigue.

Or Browning, — on peut bien s*cn douter déjà, — n'était pas l'homme prudent et réfléchi que la scène demande. Gonflant, osé, persuadé, à tort ou à raison, que son génie et son obstination prévaudraient sur toutes les résistances, il se crut probablement appelé à régénérer Tart dramatique, et ce ne fut pas trop d'une double épreuve pour lui ôter cette illusion.

Des deux pièces qu'il a fait représenter. — Strafford, tragédie historique, jouée à Covent-Garden (1837), et A Blot in thê Scutcheon {une Tache ëur l^Ecusson), drame romanesque joué à Drury-Lane (1845), — la dernière, surtout, mérite de nous arrêter.

C'est l'histoire d'une jeune fllle noble, Mildred Trèstmm, restée, après la mort de ses parents, sous la tutelle de son fVère Thorold. Un instant de faiblesse a fait d'elle la maîtresse du comte Mertoun; mais cette faute est secrète, et le déshonneur 'auquel les Tresham sont exposés si elle éclate, — la tadie qui souillerait alors leur noble (^cuêêon^'^ peuvent encore être évités. Mertoun vient en grande pompe solliciter la main de Mildred; son rang, sa beauté, sa jeunesse, ses immunsies domaines, justiflent celte demande, bien accueillie par Thorold.

Il semble donc que rhymen va tout réparer, et couvrir de ses voiles sacrés la faute de la jeune fille ; toutefois ce n'est là qu'un trompeur sourire de la destinée.

Le vieux Gérard, serviteur de Tresham, garde un visage triste au milieu des fêtes qui se préparent. Il sait qu'il n'a qu'un mot à dire pour que le mariage projeté devienne impossible, et sa fidélité lui prescrit impérieusement de ne rien cachera sou maître. Lord ïresham, l'orgueilleux frère de Mildred, apprend donc que sa sœur, — cet ange de pureté, cette hermine gardée de toute souillure, — reçoit les visites nocturnes d'un jeune homme inconnu. Vainement il voudrait douter de cette vérité cruelle : Gérard est un irrécusable témoin, et d'ailleurs il offre la preuve de ce qu'il avance.

Avant de sévir, lord Tresham veut avoir une entrevue avec sa sœur, l'amener à un aveu, sonder ce cœur perverti. A peine en peut-il croire ses oreilles lorsque Mildred,

— avertie par lui qu'il la sait coupable, — se déclare prête à épouser le jeune comte.

Il y a ici une absurdité tellement palpable, et en même temps si peu facile à supposer, qu'une citation textuelle devient nécessaire :

« Tresham. — Dois-je me taire ou parler?

Mildred. — Parlez !

Tresham. — Soit. — Est-il une accusation que les hommes... un homme du moins — pût porter contre vous... et que vous ayez voulu me cacher?... — Je ne croirai jamais quç le mensonge puisse avilir vos lèvres. — Dites-moi seulement : Pareille accusation n'existe pas... — et je vous croirai, fallût-il pour cela refuser de croire le monde entier .. — un monde d'hommes meilleurs que je ne suis, de femmes telles que je vous suppose.

— Parlez ! (Mildred se uii.) Rien? Expliquez-vous donc ! que tout s'éclaircisse ; — ôtez quelque chose à ce poids sous lequel je

im ROBERT BROWNING.

descend8 plus bas que la tombe... — Rien encore? AUégei, MiU dred, allégea ce poidu mortel!...— Ah! si je pouvais prendre sur moi de répéter ce qu^ils disent contre vous ! — Le dois-je, Mildred?... Toujours ce silence?... (Aprèi uno pauM.) Est-il vrai — que vous recevei un amant, chaque nuit, chez vous? (Aprèi uno houtaUs pauie, et d'un (on plui bref.) — Alors, son nom?... Josqu*à présent, vous seule occupiez ma pensée. — Maintenant, son nom !

MiLDaBD. — Cherchez, Tiiorold, — une expiation à mon crime, si tant est qu'il puisse être expié. — Faut-il vous dire que J*endurerai tout et vous bénirai, — que mon Ame appelle lo feu puridcateur où ses souillures seront dévorées?— Mais ne me rendez pas plus coupable encore 1... •— Assez d'infamie pomme cela !.. . Je ne puis révéler ce nom.

TaasRAM. — Jugez donc vous-même! Que doi»-je faire?

— Prononcez . , , Celle journée, de manière ou d'autre, s'achèvera pour nous deux; — mais, demain, le comte se hâtera de venir... Hier, d'après voire désir, — une lettre de moi lui a prescrit de se rendre ici. —Cela dit tout; le reste se devine: « Sa demande a trouvé grâce devant vous... » —Maintenant dictez-moi la lellre qui doit démentir la promesse ainsi faite ;

— trouvez les mots dont je dois me servir,

MiiiWKD. — Mais, Thorold, — si je le recevais comme il s*atlendà être reçu?

TaiftHAM. -- Le comte!

MiioaxD. — Je suis prête à l'accueillir.

Taubam, w levant, indigné. — Holà! Guendolen !

(kntbknt ouindoun kt austim)*.

Tkkshaii. — Guendolen, et vous aussi, Austin, soyez Itis bien* venus.., -- Regardes de ce cêté. Vous voyez bien cette fomme?...

* Auslin est lo (Vère cadet de lord Treslinm; lady Guendolen eat Uur oouiine et l'amie de Mildred.

AusTiiY et GuENDOLEN, stapéfaite. ^ Quoi ! Mildred?...

Tresham. — Celle qu'on appelait Mildred autrefois, — et maintenant une fille perverse qui, chaque nuit, — lorsque les habitants de la maison paternelle sont livrés au sommeil, — reçoit, la perfide et finfàme, le complice de ses plaisirs criminels... — Oui, sous ce toit qui vous abrite, Guendolen, et vous, Austin, — sous ce toit que, tour à tour, ont habité mille Tresham, — dont aucun, Dieu merci, ne ressemblait à cette misérable. »

Dans une situation pareille, en face d'une si violente accusation, victime d'un malentendu si évident et si facile à éclaircir, comprend-on que Mildred se taise? Il le faut cependant, car toute la pièce repose sur Terreur où demeure Tresham.

Du reste, ce nest qu'une des mille invraisemblances à relever dans cette fable singulière.

Ainsi Mildred « après Tètrange scène que nous venons de lire, ne juge pas à propos de contremander Mertoun, qui, le soir même, doit se rendre secrètement chez elle. Expliquez-vous, si vous le pouvez, l'imprudence aveugle de ces deux amants, et le peu de souci que témoigne le comte pour l'honneur de celle qui, le lendemain même, va devenir sa femme ; expliquez-vous encore que la rage de Tresham contre l'audacieux inconnu surpris par lui sous le balcon de Mildred, ne s'apaise pas quelque peu lorsque, — ce naïf séducteur venant à jeter son masque, — il reconnaît le fiancé de sa sœur. Mais non : bien que la réparation de l'outrage fait au nom des Tresham soit assurée s*il laisse la vie à Mertoun, Thorold se croit tenu de provoquer et d'immoler ce pauvre jeune homme, qui ne fait pas mine de vouloir sérieusement se défendre ; — après quoi le drame finit par le trépas du frère vengeur et de la sœur coupable, Austin et Guendolen restant seuls

au monde pour que Técusson, si bien lavé dans ces flots de sang, n'aille pas s'écarteler avec quelque autre blason moins illustre.

Browning n*a pas écrit moins de six autres pièces, tantôt pour la scène, tantôt pour la lecture ; elles ont été réunies par lui dans un recueil intitulé : Cloches et Grenades (Bells and Pomegranates) *.

A part l'une de ces pièces, — the King Victor and the King Charles j — qui roule sur l'abdication de Victor-Amédée de Savoie et sa malheureuse tentative pour reprendre ensuite la couronne (1730-31), toutes sont du ressort de la fantaisie, comme la plupart de celles qui composent le Spectacle dans un Fauteuil de M. Alfred de Musset. Cependant, — à l'exception de deux petits proverbes rimes, Ptfpa Passes et A SouVs Tragedyy — nous ne croyons pas nous tromper en affirmant qu'elles ont toutes été composées avec l'espoir et Farrière-pensëe de les produire sur le théâtre.

L'une de ces comédies, Colambe's Birihdayy pouvait s'y présenter au même titre que le Hunchback^ la Love-Chose ou le Woman*s wit de Sheridan Knowles. C'est, — comme ces dernières, — ce que nos ancêtres littéraires appelaient une < comédie héroïque, » c'est-à-dire une intrigue

> Un mot sur ce titre bizarre. Browning prétend qu'île voulu indiquer par là son désir a d'alterner ou de confondre la musique et l'éloquence, la mélodie et la pensée,. le sens et le rbytbme. c — Ceci, ajoute-t-il, eût paru prétentieux à exprimer autrement; c'est pourquoi j'ai cboisi la forme symbolique. Or, dans la langue des Rabbins et des Pères, les deux mots ci-dessus ont souvent le sens que je leur donne. Une autre acception est celle-ci :la fidetles bonnet ceuvreê, LaqueUe des deux avait en vue Giotto, quand il plaçait ime grenade dans la main de Dante? et Rapbaël, quand il couronnait des fleurs du grenadier (dans la Caméra délia Segnatura) le front de sa Théologie. »

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romanesque mêlée de quelques scènes destinées à faire sourire les spectateurs, et généralement dénouée à l'amiable, sans poison, ni blasphème, ni poignard. Le Prince jaloux^ de notre Molière, et même ses Amants magnifiques (si vous en retranchez les « Dryades dansantes d et les « Voltigeurs sautant sur des chevaux de bois), » donneraient une assez juste idée du ton général de ces compositions, que certains écrivains de nos Jours ont vainement essayé de réhabiliter.

Colombe de Ravestein est duchesse de Juliers et Cléves (arrangez ceci avec les annales du dix-septième siècle). Une année à peine s'est écoulée depuis qu'on est allé la chercher dans son couvent pour lui poser sur le front la couronne ducale, et déjà il lui est donné de connaître l'inconstance de la fortune. Le prince Berthold, appuyé par le Pape, TEmpereur, le roi d'Espagne et le roi de France, vient, — en vertu de droits plus ou moins équivoques, — revendiquer le duché, qu'il déclare usurpé par sa cousine Colombe.

A peine ce formidable prétendant approche-t-il des frontières, que tous les courtisans de la jeune princesse, au lieu de prendre les armes, en champions galants, pour Dieu et leur dame, s'éclipsent prudemment l'un après l'autre.

Elle resterait absolument seule et sans protection, si le hasard, et l'amour, volontiers de concert avec le hasard, ne lui suscitaient un généreux défenseur dans la personne de maître Valence, simple avocat de Cléves, chargé par ses concitoyens de porter leurs doléances à la princesse. Ébloui de sa beauté, touché de ses malheurs, indigné des trahisons qui l'entourent, Valence se dévoue, corps et âme, à la duchesse abandonnée. Il l'éclairé sur ses droits, il dirige ses démarches, il plaide sa cause, il soulèverait

S79 ROBEt\T BROWNING.

OU besoin, pour ello, los bourgeois de Clèvos, qui entreraient en campagne avec de bien belles chanooa, commandes par ce jeune et valeureux oyocat.

Son dévouement inattendu lui vaut d'abord la conflancc entière» puis la reconnaisaanco attendrie do sa noble protèfcâe.

' Ces deux Hentiments font en elle de m rapides progrès, que, lorsque Berthold.—ébranlà par les raisonnements de Valence et séduit par la beauté do Colombe,— se montre disposé à transiger, à l'aide d'un bon mariage, sur les droits respectifs que sa cousine et lui pourraient faire valoir, cet expédient si natui^el révolte la princesse, comme un acte de monstrueuse ingratitude.

Elle hésite, cependant, entre les deux rivaux, l'un qui semble lui faire grAce en l'épousant, l'autre qui brAle silencieusement pour elle d'une flamme pure et discrète; mais tous les cœurs sensibles ont déjà pressenti son choix. L'amour désintéressé l'emporte sur les calculs ambitieux.

Colombe, qui, pour son anniversaire, doit un présent à chacun de ses amis, fait à Valence le plus précieux de tous : elle se donne elle-même ft lui, laissant à lierthold lu tranquille possession de son beau duché.

C'est presque au hasard,-— et de souvenir, — que nous comparions les drames de fantaisie aux corné* dies héroïques d'autrefois. En y songeant mieux, il nous revient à la mémoire nue situation dos Atmntft mafinifiqufs presque identique & celle de Valence portant h la princesse les propositions conjugnles du duc Berthold. C'est la sci'^ne où le général Sostrate, chargé par le prince Iphicrate et le prince DémoclèH d'expliquer leurs vœux à la princesse fîriphile, dont il est luimême épris, remplit, é son grand ennui, cette délicate

mission. Les curieux peuvent la relire et comparer K

Ni. le Retum of the Druses ni Luria ne sauraient être pour nous l'objet d'une élude approfondie.

Dans la première de ces tragédies, Browning a mis en scène un imposteur qui se fait passer pour prophète, afin de soulever une colonie druse, établie dans une des îles Sporades^ contre les chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean. L'héroïne de la pièce est une jeune viei^e du Liban, partagée entre le retour affectueux qu'elle accorde à l'amour d'un des chevaliers chrétiens, et l'éblouissante perspective d'épouser un homme investi par le ciel même d'un caractère sacré.

Ce conflit de passions donne lieu à une scène dont l'idée est assez belle.

Anael, la jeune enthousiaste fanatisée par les exhortations de Djabal, le faux prophète, a pénétré dans l'appartement du préfet des Hospitaliers, et, croyant obéir à Dieu, elle Ta poignardé.

Djabal, à qui ce meurtre était dévolu, arrive après qu'il est commis, et trouve sa complice encore couverte du sang qu'elle. vient de répandre.

Dans le trouble des premières explications, il lui laisse entrevoir qu'il n'est pas, comme elle le croit, un envoyé céleste, et l'innocente jeune fille se trouve alors en face d'un crime horrible, sans excuse, dont le poids l'écrase.

Djabal. — Non, je ne suis pas Hakim... — Djabal est mon véritable nom. J'ai menti, — et cet affreux malheur est venu de mes mensonges. — Non... Écoute-moi, tu m'accableras ensuite de tes mépris... — Aujourd'hui et pour toujours, ton crime est à moi! . . .— - Pense un instant au passé.

*^ Colombes Bifthday, act. IV, se. iv. — Us Amants magnifiques , act. II, se iT, et aet. IV» se. tii.

574 nODEUT BROWNING.

Arabl, «0 parlant à eiie-mèmo. — Ai-je frappé un seul coup?...

— ou deux coups ?. .. ou un plus grand nombre ?

Djabal. — ... J'étais venu pour rauien^r ma tribu vers ces lieux -^ où dort, parmi les ténèbres, Bahumiele rénovateur.

— Anael... quand je vis mes frères, je me dis : 11 faudrait un miracle... — Et quand je t'eus vue : Le miracle se fera !

Anabl, k eiio-mdmo. — La tôte a frappé le seuil de la porte méridionale.

Djabal. — . . . Une âme pure ne suffisait pas à cette vaste entreprise. — Peu à peu je m'engageai... Je croyais — que le ciel serait avec moi... J'afflrmai qu'il s'était déclaré.

Anael. — Est-ce le sang versé qui fait germer tous ces rêves?,.. — Voyons, quelqu'un ne disait-il pas là, — tout à riieure, que tu n'étais pas Uakim? — Mais tes miracles? mais ce feu qui se jouait, — sans te blesser, autour de ton corps?... (Changeant tout k coup d accent.) Ah! VOUS VOUlcZ Ul'éprouver !...

— Vous êtes encore notre saint prophète ?. . .

Après un moment de douloureuse attente, clic se jette dans les bras de Djabal, convaincue qu'elle a voulu réprouver, et honteuse des soupçons qu'il semble avoir conçus; mais il s* éloigne silencieusement d'elle, honteux lui-même de cette conflancc si aveugle» si persistante.

Le voile tombe alors des yeux d'Anael, qui maudit d'abord l'indigne artisan de tant de fraudes. Après ce premier élan de fureur, le dévouement reprend tout h coup son empire sur cette âme généreuse.

Anael— Suis-moi, Djabal!

Djabal. — Où faut-il te suivre ?

Anael. — A la honte. — Je la partagerai avec toi. Ne vaut-il pas mieux — en finir, d'un seul coup, avec ces horribles toi>tures?— Qu'ils te raillent, ces frères si crédules! QueLoys luimême — t'insulte et te raille ! Viens à eux, ta main dans ma main... — Marchons I

Djabal. — Où veux-tu m'entraîner?

Anael. — Où? — Devant ces Dr uses que tu as trompés. — Maintenant que tu touches à ton but, avoue, — je f aime encore, — avoue l'imposture dont tu t'es servi ! — Peut-être ne t'ai-je jamais autant aimé. — Viens affronter Finfamie ! — Oui, je t'aime, et je te préfère à tous... ~ J'accepte le déshonneur au lieu du triomphe ; Thomme à la place du dieu. — Viens donc M... »

Djabal se sent incapable d'un si noble sacrifice. Anael s'éloigne, et, dénonçant les projets du faux prophète, elle est sur le point de les faire avorter.

Toutefois, au moment suprême, lorsqu'un mot de sa bouche peut détruire Fenthousiasme des Druses pour leur chimérique Voyant, lorsque Djabal est absolument à sa merci, la pitié, l'amour remportent»

Elle s'est empoisonnée, et tombe morte à ses pieds, après ravoir proclamé Hakim.

Les Druses voient dans le trépas d'Anael le châtiment de ses blasphèmes, et la preuve manifeste de l'intervention divine en faveur de leur chef. L'occasion serait belle pour briser leur joug et les ramener au Liban; mais Djabal, renonçant à ses ambitieux projets, se poignarde sur le corps de la jeune fille morte pour lui.

Luria, — comme Othello, — - est un capitaine more au service d'une république italienne. Florence, ingrate envers lui, n'en est pas moins l'objet de son entier dévouement. Tandis que cette démocratie soupçonneuse l'entoure d'espions, tandis qu'elle cherche à glisser la trahison jusque dans les baisers de sa maîtresse, tandis qu'elle lui prépare, au lieu du triomphe, un jugement et un trépas ignominieux, Luria, qui n'ignore aucune de ses perfidies, lui reste

* Ihe Return ofthe Druses, acte IV, se. 1.

fldôle envers et contre tous, quitte à mourir, le cœur brisé, quand il aura fait triompher ses armes et vaincu les troupes de Lucques. G*est là son unique vengeance, c*est là aussi le dônoûment du drame, qui rappelle, & certains égards, les principales situations du Caimagnola de Manzoni.

A côté de ses tragédies et de ses comédies fantastiques. Browning a placé, — dans son avant-dernier recueils— ce qu'il appelle Dramfitic LyricSt c'est-à-dire de petites poésies, la plupart, en efTet, reposant sur une action qui, développée, deviendrait un drame. La Dolorida de M. de Vigny, Jeanne la Ro%mt de Béranger, mais surtout certaines ballades allemandes, comme le Chasseur sauvage de Bnrger, V Infanticide de Schiller, \wLorelei de Clément Brentano, Dame Siégelinde de Louis Uhland, le Pnnce le plus riche de Justin Kerner, donnent,-— avec des nuances bien différentes, — une idée do ce genre mixte.

C'est là qu'on peut le mieux, — et aussi le plus favorablement, — apprécier les qualités du poète que nous étudions. L'énergie soutenue de son style, pénible dans un drame de longue haleine, éclate dans un cadre plus resserré. L'effort laborieux, le manque denaKveté, s'aperçoivent moins ; et, si Browning n'avait point fait de drames, on le jugerait, sur ces courtes ballades, doué de toutes les qualités qui font réussir au théâtre.

Le Laboratoire^ le Confessionnal^ par exemple, sont des tragédies résumées, où la passion la plus délirante s'exprime avec une formidable violence. L'une nous transporte dans un cabinet d'alchimiste, où, masquée de verre et

« Le dernier (1855) est intitulé Men and Wotnen, Ce sont des éludes italiennes, iVuits d'un long séjour ft Naples, Florence, Rome, etc.

penchée sur le creuset fumant, une grande dame, que torture la jalousie, attend le poison destiné à sa rivale.

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