CHAPITRE V
§ i". — EXPLORATIONS ET ESSAIS DE CULTURE
L’accroissement énorme des prix de la gulla-percha, les besoins toujours plus grands de l’industrie et les ravages causés par une exploitation inconsidérée ont fait prévoir depuis longtemps la disparition prochaine de. cette précieuse substance. Les craintes sont beaucoup plus vives et plus justifiées encore que pour le caoutchouc, étant donnée l’aire géographique beaucoup plus restreinte des arbres à gutta-percha.
Les forets diminuent de jour en jour à cause des défrichements en vue de plantations de tabac, caféiers, poivriers, etc., que l’on installe précisément sur les terrains les plus favorables aux bonnes espèces de guttiers. On estime à cinq millions le nombre des arbres à gutta abattus pendant l’année 1879 à Bornéo. Quelle que soit l’abondance des arbres producteurs, il est certain qu’un tel massacre ne peut durer longtemps. La situation économique de la télégraphie sous-marine est fortement compromise, et, en 1890, Sérullas n’hésitait pas à considérer comme impossible l’établissement d’un câble sous-marin de moyenne étendue qui satisfasse pleinement à un cahier des charges prudemment établi. Les sortes qu’on se pro-
curait il y a cinquante ans et qui ont donné de su bons résultats dans ce genre de travaux, sont introuvables aujourd’hui, et les gutta que l’on met au premier rang ne valent pas celles qu’on aurait classées au troisième à cette époque.
Déjà, en 1847, presque tous les Isonandra gutta Hooker avaient disparu des environs de Singapore ; cette année-là, Th. Lobb en retrouvait un pied perdu au fond d’un ravin de Boukit-Timah. Depuis cette époque, il y eut de nombreuses explorations en vue de retrouver ce fameux Isonandra, mais elles étaient toutes dues à l’initiative privée. C’est dans ces conditions que Oxley, Maingay, Teysmann, Binnendijk, Beccari, von Leer, Motley, J. Collins, et plus récemment le R. P. Scortichini (i885-i886) parcoururent différentes régions de la Malaisie.
Dès l’année 1847. le jardin botanique de Buitenzorg recevait de Singapore quelques pieds à'Isonandra (sp.?) dont il existait encore la moitié en 1896; deux d’entre eux avaient fructifié en 1 883 et, en février 1 884 » i 5 o jeunes plants issus de leurs graines étaient repiqués au jardin d’essais de Tjikeumeuh.
La même année (1847), Wilkinson et Jewsbury, de Londres, recevaient de Singapore deux douzaines environ de jeunes plantes à gutta qui furent données au jardin de Kew où elles furent étudiées, et l’année suivante, en 1 848 , sept plantations étaient installées aux environs de Singapore, à Serangong, Tandjong-Pagar, Claymore, Kaleas et Kelung, par Montgommerie, Oxley et d’Almeida. Ces plantations ont à peu près disparu aujourd’hui; des trois dernières, il ne reste rien. Sur les 4 >ooo arbres plantés par José d’Almeida à Serangong, il n’en restait que quelques pieds en 1888. Quant aux deux plantations de
LA GUTTA-PERCHA
Tandjgng-Pagar, de 2 , 25 o arbres chacune, on peut en voir encore aujourd’hui les vestiges. Les planteurs, José d’Almeida et W. Montgommerie, qui croyaient avoir reçu des jeunes plants d 'Isonandra gutta Hooker, avaient reçu tout simplement des Malais, auxquels ils s’étaient adressés, des plantules de Ficus religiosa L. !
Le D r E. Obach rapporte que quelques guttiers existent encore dans le nord de l’île, où leur latex sert à falsifier l’opium.
En 1 853 , le gouvernement hollandais faisait établir des plantations de guttiers (sp.?) aux environs de Mapoua, Sonkadanak, Sakaland et Pontianak, au sud-ouest de Bornéo, mais le choix du terrain fut malheureux; le sol était marécageux et les arbres dépérirent. On recommença à Sambas avec aussi peu de succès.
On obtint plus tard de meilleurs résultats à l’ouest de Java, où les guttiers sont cultivés et exploités aujourd’hui. On y a fait aussi des plantations d 'Isonandra gutta Hooker, sur lesquelles on ne peut avoir que des espérances.
En 1 856 , le jardin botanique de Buitenzorg recevait de la côte ouest de Bornéo 2,000 plantules de Njatouh balarn tembaga (Palaquium oblongifolium Burck) que le directeur d’alors, le D r Teysmann, répartit dans trois localités : 800 à Bantam, 800 à Préanger et 4 oo à Pourakerta (ou Purwokarta); les deux premières plantations ont disparu; de la troisième il reste 77 arbres, dont plusieurs ont déjà donné des graines (en 1 883 ) qui ont servi à la multiplication.
En 1881, Séligmann-Lui, sous-ingénieur des télégraphes, fut envoyé par le gouvernement français au Cambodge et en Cochinchine pour y rechercher des guttiers, au cas où il en existerait; dans le cas contraire, il
devait aller étudier leur exploitation en Malaisie, afin de rapporter les meilleures espèces à acclimater dans nos colonies. Séligmann-Lui retrouva bien dans la vallée de Kam-Ghay le Thior du Cambodge ( Dichopsis Krantziana Pierre) que L. Pierre avait décrit dans le Bulletin du comité agricole et industriel de la Cochinchine, en 1872. Mais le produit que fournit cet arbre n’a aucune des qualités de la gutta. Il lui fallut donc aller étudier les guttifères sur place, à Sumatra. La mission dont il était chargé était hérissée de difficultés. Là où un botaniste comme le D r Teysmann, qui connaissait la langue et les mœurs du pays, avait échoué devant le mauvais vouloir et la méfiance des indigènes, on envoyait un ingénieur chargé de rapporter des plants. Séligmann-Lui s’en tira tout à son honneur. Il eut l’ingénieuse idée, pour parvenir aux lieux d’exploitation, de suivre en sens inverse le chemin que la gutta-percha prend pour parvenir aux ports d’embarquement. Il explora ainsi le haut pays d’Assahan à Sumatra et la forêt de Singgaloungan, où il trouva six espèces exploitées pour la gutta. Il en rapporta 5 o plantules qui furent envoyées en Indo-Ghine, et conclut avec les indigènes des marchés pour l’envoi de 5 o pieds de Gueuttasrndek et de Gueutta-taban. Ces plants furent égarés par l’administration du jardin botanique de Saïgon; presque tout était à recommencer. On en demanda alors au consul de France à Singapore, qui s’adressa au gouvernement des Colonies britanniques des Détroits.
Cette demande éveilla l’attention des Anglais et provoqua la mission anglaise de Wray à Pérak, en 1 883 . Wray, curateur du muséum de Thaïpeng, à la fois botaniste et chimiste, avait sur Séligmann-Lui l’avantage énorme de causer la langue du pays. Il rapporta de pré-
LA GUTTA-PEUCHA.
cieux renseignements sur les espèces exploitées, ainsi que de nombreux échantillons qui furent distribués aux jardins botaniques de Calcutta, Ceylan et Kew. 11 reconnaissait v çomme étant de qualité supérieure la gueutta taban merah et la gueutta taban soutra. A la suite de cette exploration, le gouvernement anglais interdit l’exploitation des guttiers dans les forêts de Perak.
Séligmann-Lui avait rapporté une foule de documents et facilité la tâche'aux explorations futures. Le gouvernement français, voulant faire entreprendre une seconde mission à Sumatra, demanda l’autorisation nécessaire au gouvernement hollandais. Ce dernier refusa l’autorisation, alléguant les troubles qui régnaient alors dans les provinces du centre de Sumatra. Les Batakes étaient en guerre, il était imprudent de s’y aventurer, le gouvernement hollandais ne pouvait répondre de rien ni assumer une telle responsabilité, etc...
Quoi qu’il en soit, le D r Burck, directeur adjoint du jardin botanique de Buitenzorg, explorait la même année ( 1 883 ) précisément les mêmes régions centrales de l’île, c’est-à-dire les hauts plateaux de Padang (Padangsche bovelanden). Comme le fait spirituellement remarquer Sérullas, les Batakes s’étaient sans doute mis d’accord juste à ce moment. Le D r Burck rapporta de sa mission quatorze espèces guttifères dont il donna la description, avec les noms indigènes, dans son rapport au gouvernement du 10 janvier 1884*• H recueillit de nombreux échantillons et des plantules qui furent élevées à Buitenzorg, puis repiquées aux jardins d’essais de Tjikeumeuh,
1. I ? W. Burck: « Rapport omtrent een onderzoek naar de çjetatv pertja... ». Batavia, 1884, Landsdrukkcrij.
où l’on cultive actuellement les Palaquium oblongifoliam Burck, P. gutla Burck, P. Treabii Burck, P. borneense Pierre et Payena Leerii Benth.
En 1 885 , le gouvernement hollandais établissait à Tjipetir (régence de Préanger) un jardin d’essais de 25 o acres de superficie (io,i 25 ares), où furent installées les mêmes espèces qu’à Tjikeumeuh; en i 8 g 5 , on y récoltait déjà des graines.
Quelques années auparavant, les Anglais avaient acclimaté le Dichopsis polyantha Benth. et le Payena Leerii Benth. dans les jardins du gouvernement de Paradenyia et de iïenaratgoda.
Les échantillons que Séligmann-Lui avait rapportés luimême de sa mission avaient dépéri au jardin botanique de Saigon. Pour les remplacer, on demanda au jardin botanique de Buitenzorg des plantules de Palaquium ob longifolium Burck; à la place, on reçut vingt-cinq- échantillons de la meilleure espèce connue (soi-disant) d’/sonandra. Sérullas, qui se trouvait à ce moment à Saigon, conseilla au directeur intérimaire du jardin botanique de ne pas accepter cet envoi, et, quelque temps après, le sous-secrétaire d’État des colonies, de concert avec le département des postes et télégraphes, l’envoyait à Malacca avec mission de récolter lui-même et de rapporter les plantes qui fournissent une bonne gutta. Sérullas explora d’abord les forêts du pays des Sakaiès, où il trouva le Taban Merah et le Taban soutra. Atteint par la fièvre des bois, il interrompt son exploration qu’il reprend sitôt rétabli. En 1887, dans le même ravin de Boukil-Timah que Th. Lobb avait exploré en 1847, dans une contrée où l’exploitation avait cessé depuis trente ans, il retrouve une quantité considérable d 'Isonandra
LA GUTTA-PEKCHA.
gatta Hooker, qu’on croyait disparus complètement des forêts. L’exploitation avait cessé brusquement par suite de la panique jetée chez les indigènes par l’apparition de quelques tigres : ces indigènes s’étaient rabattus sur la culture de^gambiers. Sérullas put s’assurer que les troncs restés en place produisent de nombreux rejets. Dans sa longue exploration, il a assisté à la récolte de la gutta et à la coagulation. Il a rectifié ainsi les erreurs faites par Oxley, le capitaine Lingard, O’Rorke et J. Collins, qui ont souvent confondu avec la récolte du caoutchouc. Il a récolté et coagulé lui-même, et a pu fournir ainsi des données exactes sur la valeur industrielle des différents latex. Il a rapporté de nombreuses souches dans des caisses doublées de zinc et remplies d’eau.
Le gouverneur de Saïgon, apprenant que VIsonanc/ra gutta Hooker avait été retrouvé, ne voulut plus entendre parler d’autres espèces et allait les refuser catégoriquement, sans l’heureuse intervention du professeur de Lanessan, qui se trouvait alors à Saïgon.
Les échantillons que Sérullas avait envoyés au jardin botanique de cette ville, et qu’il s’était procurés au prix de tant d’efforts, ont péri lamentablement, « faute d’un nombre suffisant de coolies pour leur donner des soins » !
Sérullas avait été chargé, en outre, de récolter des graines d’Isonandra gutta Hooker ; on lui refusa l’aide dont il avait besoin; il fut atteint de nouveau par les fièvres et se vit forcé d’abandonner la récolte. Il rentra en France très gravement malade et aussi très découragé.
Les plantules qu’il avait cultivées à Singapore subirent le même sort que celles de Saïgon : elles furent abandonnées et le gouvernement français cessa pour longtemps de s’occuper de cette question.
Depuis quelques années, elle a été reprise avec plus d’entrain que jamais. L’explorateur Raoul a rapporté d’un long voyage en Malaisie environ i, 5 oo pieds de plantes à gutta qui furent déposés dans les serres de Marseille en juillet 1898; 3 oo pieds furent transportés de là au Congo par P. Boudarie, en même temps que des Hevea destinés à la Côte d’ivoire et au Dahomey. Le rapport sur sa mission n’est pas encore paru.
Enfin, VIndische Mercur du i 3 août 1898 annonçait le prochain départ d’une mission hollandaise pour la recherche du caoutchouc et de la gutta-percha, sous la direction du D' P. van Romburg.