CHAPITRE VII
— PLANTES EXPLOITÉES
On a vu au chapitre III qu’il est impossible à l’heure actuelle d’attribuer à une sorte commerciale de guttapercha une origine botanique certaine. En 1881, le D r Beauvisage écrivait 1 : « Dès le début de l’histoire de la gutta-percha, nous ne trouvons donc qu’obscurité et confusion quant à son origine botanique. Cette obscurité et cette confusion ne feront que s’accroître à mesure que nous avancerons dans cette étude. »
Si l’origine botanique des sortes commerciales n’a fait aucun progrès depuis cette époque, cependant la connaissance des plantes à gutta a fait un grand pas, grâce aux travaux du D r Burck et de L. Pierre. On connaît aujourd’hui de nombreuses espèces guttifères, et on possède des données précises sur la valeur de leur latex (voir E. Obach).
Sérullas semble reprocher aux botanistes qui ont étudié la llore malaise (de Vriese, Teysmann, Binnendijk, etc.), de n’avoir travaillé que pour la science. Selon lui, et
i. Beauvisage, Contributions à l’étude des origines botaniques de la gutta-percha. Thèse de la Faculté de médecine, Paris, 1881, p. i3.
Séligmann-Lui l’avait compris de la même manière, le véritable objectif d’une mission est la valeur des latex purs et la valeur des mélanges qu’on peut en faire. Une fois ce point élucidé, la détermination botanique n’est plus qu’une question secondaire.
Il y a une raison capitale pour laquelle je ne puis être du même avis que Sérullas. Et tout d’abord, remarquons que l’on connaîtrait à fond la valeur des latex de toutes les plantes à gutta, que cela ne changerait rien à la connaissance des sortes commerciales, qui seront toujours fraudées et mélangées, et par les indigènes collecteurs et par les Chinois. Je dirai même qu’on ne saura jamais tout ce qui peut entrer dans la composition d’une gutta commerciale, car si les collecteurs opèrent à peu près convenablement, quand un Européen qui les paie les observe, rien ne les empêche d’employer toutes sortes de latex qu’ils ont bien soin de laisser ignorer, lorsqu’ils opèrent à leur guise.
Quant à l’objectif des missions, je suis d’avis, au contraire, que la détermination botanique exacte doit être faite de suite, sitôt que le latex a été reconnu utilisable. Si l’on se contente pour l’instant du nom indigène, il y a fort à parier que celui qui, muni simplement de ce nom indigène, recherchera dans la suite l’arbre dont le latex a été reconnu bon, fera fausse route et trouvera un guttier. quelconque, peut-être aussi excellent. Il y a, en effet, une confusion extrême dans les noms indigènes, et Sérullas lui-même n’hésite pas à déclarer que bien des noms, tels que soudou, sirah, labouei, selendit, pipit, etc., lui paraissent être une pure invention des Malais pour satisfaire la curiosité des explorateurs ou des commerçants.
D’après les travaux des botanistes hollandais, le D r Beau-
LA GUTTA-PERCIIA.
visage donne les noms suivants, qui s’appliquent à l’/sonahdra gutta Hooker :
Getah balam à Pajakombo (ouest de Sumatra) et dans les districts de Lampong ;
Getah tembaga. Loeboe Olong (ouest de Sumatra) ;
Getah dadouw ou seroja. Ile Bangka ;
Getah doerian. Soekadana (sud-ouest de Bornéo) ;
Getah taban. Lingga et Bientang (îles Riow).
Selon de Vriese, le Getah mer ah n’est autre que le Getah taban.
Or, Vhonandra gutta Hooker, que tous les auteurs avaient signalé un peu partout, n’a été retrouvé qu’en 1887 par Sérullas, dans l’île de Singapore. Quelle est alors ou quelles sont les plantes qui portent ces noms ?
D’autre part, le D r Burck signale pour son Palaquium oblongifoli[folium les noms indigènes suivants :
Njatoeh balam tembaga à Sumatra ;
*— . — sirah à Sumatra ;
— — merah à Sumatra;
— — soesùen à Sumatra ;
— — pirang à Sumatra;
— — abang à Sumatra ;
— — doerrian à Bornéo ;
Ka-malan paddi à Bornéo.
Vhonandra pulchra Burck est aussi désigné sous le nom de Njatoeh balam doerrian à Sumatra ; d’autre part, le Palaquium Treubii var. parvijlorum Burck porte aussi le nom de Dadauw.
Cette liste s’accorde avec ce que rapporte L. Brasse au sujet de la même plante (l’orthographe varie un peu) :
Niatouh balam tembaga (est de Sumatra);
Gutta taban merah (ouest de Malacca) ;
Mayang derrian (est de Sumatra).
Nous remarquerons d’abord que les mots getah, gutta, gueutta représentent le produit de l’arbre ; le nom le plus généralement employé pour désigner les guttiers est, d’après Burck, Njatu ou Njatoeh (ou encore Niato),, Cependant les noms de Njaioe ou Njatoh, qui sont évidemment les mêmes que les précédents, s’appliquent aussi à d’autres plantes telles que Vatica Rassak Bl. et Myristica itcophylla Miq. 1 . Pertcha et tuban ou taban sont synonymes, et Gutta taban désigne, d’après Sérullas, toutes les espèces à exploiter; il en est de même pour Njatoeh balam, comme l’indique la liste du D r Burck. On voit donc que Getah balam et Getah taban n’ont rien de précis ; que Getah tembaga et Njatoeh sont synonymes, ainsi que Getah merah, Njatoe balam merah et Gutta taban merah; qu’il en est de même pour Mayang derrian, Getah doerian et Njatoeh balam doerian, ce dernier s’appliquant en outre à V Isonandra pulchra Burck. L 'Isonandra gutta Hooker et le Palaquium oblongifolium Burck sont donc souvent confondus. Ces noms indigènes ne se rapportent-ils qu’à une ou à deux espèces à la fois? Il est probable qu’ils s’adressent à plusieurs. En effet, Sérullas distingue parmi les espèces à propager (je transcris avec l’orthographe qu’il emploie) :
Isonandra gutta Hooker;
Gueutta taban merah (Malacca) ;
Njatouh balam tembaga ;
Mayang taban dourrian (Assahan, est de Sumatra) ;
Gueutta taban soutra.
i. G. J. Fillet, Plantkundirj Wooedenboefc voor Nederlandsch-Indie. Amsterdam, 1888,
LA GUTTA-PEROIIA.
Pour Sérullas donc, ces noms indigènes se rapportent chacun à une espèce distincte, et nous venons de voir que les trois premiers : Gueutta taban merah, Njatoah balcon tembaga et Mayang taban dourrian, sont tantôt synonymes et que tantôt ils s’appliquent indifféremment à Ylsonandra gutta Hooker et au Palaquium oblongifolium Burck. Quant au Gueutta tababan soutra, L. Wray le rapporte encore au Palaquium oblongifolium Burck. Comment se retrouver dans ce dédale? Cette confusion ne prouve qu’une chose, c’est que les noms indigènes n’ont aucune valeur au point de vue botanique. A quelle espèce appartenaient les plantules que Séligmann-Lui avait rapportées de son expédition, et qui ont disparu depuis, ainsi que celles qu’il avait fait expédier de Sumatra? Il avait traité pour l’envoi de Gutta seundek et de Gutta taban. La première est vraisemblablement le Payena Leerii Benth., mais la seconde?
J’en reviens donc à ma thèse de tout à l’heure : il est absolument nécessaire de donner une détermination botanique exacte. Malgré la difficulté de se procurer des fleurs, des fruits, etc., en un mot, les organes employés à la détermination, il faut malgré tout passer par là. On comprend qu’il est d’une haute importance d’avoir des données précises pour l’établissement d’une culture réglée ; peu nous importe, pour le moment du moins, de connaître la valeur et les propriétés particulières d’une gutta qu’on n’est pas sûr de retrouver identique à elle-même. Si, au contraire, on opère sur des espèces botaniques bien déterminées, on est certain de pouvoir s’adresser toujours aux mêmes arbres lorsqu’ils auront été reconnus bons. C’est alors que tous les documents relatifs à chaque espèce botanique nous seront extrêmement précieux dans
un temps qui n’est peut-être pas éloigné, c’est-à-dire lorsque tous les guttiers spontanés auront complètement disparu. A ce moment (tout porte à le, supposer), la guttapercha sera retirée des feuilles des guttiers cultivés, et l’exploitation sera effectuée d’une façon méthodique, non plus par des indigènes qui agiront à leur guise, mais par des ouvriers que l’on pourra surveiller.
Sapotacées 1 .
A. — Lobes de la corolle sans appendices dorsaux..I. Palaquiées.
a) Étamines sur 2-3 (ou plusieurs?) rangs; avec 2 rangs, étamines toutes fertiles ou rarement ( Diploknema) toutes stériles dans les fleurs femelles ; avec 3 rangs ( Omphalo carpum ), les extérieures quelquefois transformées en staminodes ou bien toutes stériles dans
les fleurs femelles.1. Illipinées.
b) Étamines sur 1 ou 2 rangs, normalement un seul avec anthères :
«. Étam. du cercle extérieur opposées aux lobes du calice
et transformées en staminodes . 2. Sidéroxylinées.
p. Étam. du cercle extér. absentes. 3 . Ghrysophyllinées. B. — Lobes de la corolle avec 2 appendices grands, dorsaux, entiers ou fendus.IL Mimusopées.
Tribu des Illipinées.
Huit genres. Cette tribu comprend presque toutes les plantes fournissant de la gutta-percha vraie et réparties dans les genres Payena, Isonandra, Palaquium.
Le genre Isonandra des auteurs (W. Hooker, de Vriese,
1. Division de la famille d’après Engler, in Engler et Prantl, Die natürlichen Pjlanzenfamilien, t. IV, I, p. 1 3 1.
LA GUTTA-PEROILV.
Miquel, etc.), a subi bien des transformations. La plante que Montgommerie avait envoyée à W. Hooker avait été rangée par cet auteur dans le genre Isonandra Wight, bien que ses fleurs fussent du type hexamère ; plus tard, Bentham et Hooker la rapportèrent au genre Dichopsis Thwaites (fleurs hexamères, graines exalbuminées), laissant dans le genre Isonandra les plantes à fleurs du type l\ à graine albuminée.
Sur le vu d’une simple feuille, de Vriese avait créé en 1 856 Y Isonandra gutta, var. oblongifolia ; le D r Beauvisage pense que cette variété peut être rapprochée, sinon identifiée avec VIsonandra polyandra Wight. On peut se demander aussi, comme le fait remarquer le D r Beauvisage ', si la variété Isonandra gutia B. Sumatrana Miq. est identique à la var. oblongifolia de Vr. L. Pierre croit pouvoir la rapporter à son Palaquium formosum (sp. nov.), tandis que le D r Burck réunit les deux variétés à son Palaquium oblongifolium.
Quoi qu’il en soit, le genre Isonandra, d’abord remanié par Bentham et Hooker, fut démembré à nouveau par L. Pierre 1 2 puis par le D r Burck 3 ; bon nombre des anciens Isonandra et Dichopsis devinrent des Palaquium (Pal. gutta Burck, Pal. calophyllum Pierre) ou des Payena (Pay. puberula Pierre, Pay. dasyphylla Pierre, etc.) 4 .
Payena A. DC. Prod. VIII, p. 196. — Benth. et Hook. Gen., II, p. 669. — Keratophorns Hassk. Retzia, p. 100.