‹ Origine de l'imprimerie à Paris, d'après des documents inédits;Chapitre 36 sur 38 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Fin de Tatelier de la Sorbonne. — G. Fichel part pour Rome, où il meurt vers 1478. — Gering, Friburger et Crantz s'établissent dans la rue Saint- Jacques. — J. Heyniin quitte à son tour Paris. — 11 entre dans la Chartreuse de Bâle; sa mort.

Nous avons déjà fait remarquer que dans la dernière moitié de Tannée 1472, Patelier prototypographique parisien semble n'avoir plus travaillé sous la direction exclusive de Jean Heyniin et de Guillaume Fichet. Il est probable que pour des raisons qu'on peut deviner peut-être, nos deux sorbonistes ralentirent et finirent même par cesser leur collaboration avec Gering et ses compagnons.

Nous avons vu, à propos du volume des Ora^ tiones, de Bessarion, avec quelle ardeur G. Fichel avait embrassé la cause du cardinal dans la fameuse question d'une croisade contre les Turcs. Dans le courant de 1472, le docteur de Sorbonne entretint une correspondance suivie avec Bessarion (1) sur

(1) Voir le Recueil des lettres des deux personnages, II* partie.

le môme sujet et n'eut plus qu'un objectif : amener le cardinal à Paris, dans le but de déterminer Louis XI à s'engager dans la croisade et de mettre ainsi fin à la guerre intestine de princes à princes qui troublait la France : cette pensée patriotique se fait jour dans presque toutes les lettres de G. Fichet à Bessarion.

On comprend qu'étant dans cette disposition d'esprit, G. Fichet délaissa l'atelier typographique de Sorbonne et se consacra exclusivement à une entreprise qu'il devait considérer comme passant avant toute autre, mais qui échoua complètement. Bessarion, âgé, infirme, vint à Paris dans le mois d'août 1472, fut reçu plus ou moins bien parle roi, dont il n'obtint rien, reprit la route de Rome et mourut au milieu du chemin, à Ravenne, le 18 novembre.

G. Fichet, désolé de Téchec du cardinal, en butte aussi aux attaques des jaloux, quitta brusquement Paris et la France à la fin de 1472, et se rendit à Rome, où il conquit bientôt une situation brillante à la cour papale. Il allait être nommé cardinal^ dit-on, lorsque la mort le surprit, on ne sait précisément en quelle année, vers 1478, croyonsnous.

Quant à l'atelier de Sorbonne, il disparut bientôt de l'illustre maison. Gering, Friburger et Crantz s'installèrent, à la fin de 1472, dans la rue Saint- Jacques, où ils recommencèrent, en 1473, à imprimer pour leur propre compte.

Il est permis de supposer que, privés de Tappui efficace de leurs deux savants protecteurs, nos prototypographes se virent forcés d'abandonner le premier abri qu'ils avaient illustré par leur glorieuse entreprise, et dont les propriétaires ne leur montrèrent pas tout d'abord une reconnaissance qui leur était bien due (1).

Il n'entre pas dans le plan de notre étude de suivre jusqu'à leurs derniers efforts les imprimeurs qui eurent l'honneur insigne d'installer en France l'art typographique. Quelques-uns ont déjà parlé des labeurs exécutés par ces ouvriers de la pensée depuis leur sortie de la Sorbonne ; d'autres reviendront peut-être sur ce sujet intéressant. Quant à nous, nous devions borner notre tâche à mettre en lumière les premiers pas faits sur la terre de France par ces hommes, dont les uns étaient animés de sentiments où le patriotisme tenait une large place, et les autres s'étaient transformés en missionnaires d'une idée nouvelle qui devait être féconde en bienfaits pour l'humanité.

Et ce n'est pas sans un sentiment de tristesse, qu'après avoir été témoins des courageux efforts déployés par J. Heynlin et G. Fichet pour créer l'atelier prototypographique parisien et en guider les premiers essais, nous assistons à la fin presque lugubre d'un aussi louable dessein I

(i) Plus tard, Gering fut tout à fait dans les bonnes grâces de la Sorbonne à laquelle il prêta de l'argent et légua une partie de sa fortune, ainsi que nous Pavons dit.

Nous avons dit les déboires dont fut frappé G. Fichet; nous venons de le voir s^éloigqer de cette Université de Paris quMl appelait sa mère, et aller mourir sur une terre étrangère sans qu'on ait même jamais su en quelle année il rendit le dernier soupir I

Nous venons de voir Gering et ses compagnons obligés de chercher un asile autre que celui que leur avaient libéralement fait obtenir leurs protecteurs : ils sortirent des bâtiments de la Sorbonne sans même emporter avec eux le matériel, caractères et presses, dont ils s'étaient servi jusque-là, car à dater de leur établissement dans la rue Saint- Jacques, on ne voit plus reparaître leur fonte de l'atelier de Sorbonne.

Quant à J. Heynlin, il ne put assister sans un amer regret à la chute de l'entreprise dont il avait été le principal promoteur. Abandonnant bientôt à son tour la Sorbonne, il retourna dans les pays allemands où il se livra entièrement à la prédication: on le voit commencer ce fatigant métier à Bâle, dont il fit son quartier général, et où il prêcha pendant l'A vent de 1474. A dater de cette époque, et pendant plusieurs années, il rayonna dans toutes les contrées voisines, et les chaires de Berne, de Bâle, deTubingue et d'autres villes retentirent de ses discours religieux.

Enfin, épuisé par des efTorts aussi souventrépétës, il prit la suprême résolution de s'enfermer dans la Chartreuse de Bâle.

Ce fut le 15 août 1487, dans raprès-midi, et après avoir prononcé dans la cathédrale bâloise un sermon qui devait être le dernier, quMl franchit le seuil du couvent dont la porte se referma sur lui pour toujours.

Le 17 novembre suivant, il fit sa profession : la veille, comme il allait être définitivement mort au monde, il avait écrit son testament, par lequel il donnait à la Chartreuse les seules richesses qu'il possédât, c'est-à-dire sa bibliothèque, importante pour l'époque et composée d'environ trois cents volumes qu'il avait eu soin d'apporter de Paris, et dont on a retrouvé le catalogue; ces volumes existent aujourd'hui dans la Bibliothèque de Bâle, ainsi que nous l'avons dit.

J. Heynlin vécut pendant neuf années environ enfermé dans son couvent, et non sans être victime, même au sein de ce séjour, où le calme et la fraternité auraient dû régner, de tracasseries dont le prétexte fut sa vie toute consacrée à des exercices religieux et à l'étude (1).

Le 12 mars 1496, dans Taprès-midi, J. Heynlin expirait sur son grabat.

L'Université de Bâle, désireuse de rendre un hommage solennel au savant qui venait de mourir, demanda l'autorisation de lui faire élever un petit monument funéraire dans l'intérieur de la Char-

(1) Nous devons ces renseignements inédits sur les dernières années de la vie de J. Heynlin à l'obligeance de M. Sieber, qui prépare un travail complet sur le compagnon et Tami de G. Fichet.

Moniunent élevé dans la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, A Paris,

en rbonneur

de J. Heyniln, de G. Pichet et des protolypoi^Taphes parisiens.

treuse. Au nom de l'égalité monacale, le prieur ne crut pas devoir donner cette satisfaction à TUniversitë.

Singulière coïncidence 1 J. Heynlin, G. Fichet qui, d'un commun accord, tandis qu'ils brillaient au sein des écoles de Paris, avaient travaillé pour la plus grande gloire de leur pays d'adoption, mouraient tous deux obscurément, l'un, dans la ville papale, l'autre, dans la solitude d'un cloître, et sans qu'un signe extérieur ait jamais indiqué la place où ils reposaient!

Depuis lors, plus de quatre cents ans se sont écoulés. Certes, le souvenir de G. Fichet, de J. Heynlin, de Gering et de ses collaborateurs ne s'est point perdu entièrement; on leur a môme élevé de nos jours un monument qui orne le grand escalier de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris ; mais' si leur mémoire s'est perpétuée dans le monde savant, combien peu connaissent les services rendus aux lettres et à la science par les pères de la typographie française I

Les humbles travailleurs n'obtiennent généralement pas des peuples les marques de la reconnaissance à laquelle ils ont droit: on glorifie à Tenvi les conquérants dont l'humanité n'a retiré que des désastres, et on laisse souvent tomber dans l'oubli ces hommes courageux et modestes qui ont ouvert les voies nouvelles à la science, cette conquérante bienfaisante à qui nous devons l'amélioration de notre

sort matériel et la possession incontestée de notre liberté intellectuelle.

Puissions-nous, pour notre part, si humble soit-elle, avoir apporté un concours utile à l'œuvre de réparation en faveur de quelques-uns de ces oubliés, dignes de la reconnaissance du peuple français I

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