‹ Origine de l'imprimerie à Paris, d'après des documents inédits;Chapitre 6 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Premiers livres imprimés à Paris. — Les Epistolœ de Gasparino ; lettre-préface écrite par G. Fichet pour ce volume; distiques précieux. — Date de Timpression des Epistolœ de Gasparino. — Le Salluste, deuxième volume imprimé à Paris. — Les Orationes de Bessarion; G. Fichet les fait imprimer et les distribue aux princes français et étrangers. — Entrevue de G. Fichet et de Louis XI ; sa lettre à Bessarion à ce sujet. — Date de Timpression des Orationes. — Le traité de Rhétorique de G. Fichet ; dissertation sur la date de l'impression de ce volume. — Caractère respectif des quatre premiers volumes imprimés à Paris.

L'atelier typographique, dû à l'initiative de J. Heyniin et G. Fichet, fut donc installé dans les bâtiments de la Sorbonne, in œdibus Sorbonœ, Cette installation ne put pas ôtre faite sans beaucoup de peine et de soucis pour les trois prototypographes parisiens, et pour les deux savants sorbonistes qui avaient assumé la responsabilité de l'entreprise. Les premiers furent forcés tout d'abord de construire une presse et de fondre des caractères, car ils n'avaient pu apporter cet outillage avec eux. Les caractères dont ils se servirent leur appartiennent en propre pour la forme ; on ne les retrouve nulle

part dans les impressions contemporaines, soit en Allemagne, soit en Suisse. Au reste, chaque' imprimeur était alors son propre fondeur.

Quant aux deux promoteurs de l'entreprise, leurs préoccupations ne furent pas moindres sans doute. Ne devaient-ils pas éprouver un certain embarras dans le choix des ouvrages qu'ils présenteraient au public comme échantillons du nouvel art? Il fallait en effet que ces ouvrages fussent dignes de l'approbation générale dans le monde lettré contemporain, afin de consacrer l'entreprise d'une manière irréfutable. Le choix était difficile.

Mais quand l'atelier de Sorbonne commençat-il à fonctionner, et quels furent les ouvrages qui sortirent les premiers de ses presses? C'est ce que nous allons essayer de déterminer.

Au nombre des livres imprimés par les prolotypographes parisiens, quatre peuvent être considérés comme étant sortis les premiers de l'atelier de la Sorbonne. Le premier est un volume intitulé : Gasparini pergamensis clarissimi oratoris epistolarum liber; le second est un Salluste, contenant la Conjuration de Catilina et la Guerre de Jugurtha; le troisième est habituellement désigné sous ce titre : Bessarionis episcopi sabinensis Niceni et Patriarcha constantinopolitani, Orationes de bello Turcis inferendo; le quatrième enfin n'a pas de titre précis, mais on peut le désigner ainsi : G. Ficheti Rhetorici, libri III, soit un traité de rhétorique par G, Fichet,

re tntelltgâ aman ' nuUu ego modu offi<9 dîf metf /aut amon meo in tUu (aciâ*Sed ne ab onibus te def ectu e(Ce iudtces/ ego (^quern fotte in numéro amicoi^ vopàhe/ oas]k>olltceo): tibt opetâ mcâ* d(qd tlli non fine Tcelere ncglcxer5t)ego pacatus fum de£enftonê tuam f ufapecc * Tu oero admpnebtS/quibus adiumentts opus ttbt ftt*â ego nec| pecunia*nec| confiUo ttbt deeco • Valc ;

KFoettx Ipta^ Cafparlnt finis;

^Vt fol lumen 'fie doftdnam fimdif in ocbem

Muf a tum nutciXyrcgia paufîuf -

^Ninc propc diuinam,tu qui gccmanU nouic A^tte m fcnbc4Kli/f ufapc promcnta • 'timos eccc Ubrof*quos baec induilda fmxiC

ycan corum in tcraf «icdibuf atcp tuif ♦

^pHicbael VHAlaaif/Mattinurcp magiT^ci Mof im pref fctunt «ac (aaent aliof;

Dernière paççe des Epistolœ de Gasparino, premier livre imprimé pnr Talelier prololypoffraphique de Paris.

Exàminons les litres de ces trois incunables.

L'Italien Gasparino Barzizio, de Bergame, jouissait, dès le commencement du xv® siècle, d'une grande réputation de grammairien et d'écrivain ; il était célèbre surtout pour son style d'une belle latinité, brillant d'un vif éclat au milieu des élucubrations en latin barbare des clercs de celte époque. C'est une de ses œuvres que J. Heynlin el G. Fichel, eux-mêmes excellents latinistes, choisirent pour en faire une de leurs premières publications. Ce choix donne la mesure du bon goût de nos deux savants sorbonistes (1).

En sa qualité d'œuvre littéraire destinée au public, les Epistolœ de Gasparino portent avec elles, ainsi qu'on va le voir, toutes les marques d'une priorité certaine sur les ouvrages imprimés en Sorbonne.

Le volume commence par une lettre adressée par G. Fichet à J. Heynlin et qui forme une véritable préface. Voici la traduction de cette lettre :

« Guillaume Fichet, docteur en théologie de « Paris, à Jean de la Pierre, prieur de Sorbonne, <c salut.

(i) Nous sommes en désaccord à ce sujet avec quelques légers et naïfs bibliographes tels que Tabbé de Pontenai, qui , dans son Dictionnaire des Artistes, etc. (i776), article Crant^, s'écrie en parlant des Lettres de Gasparino : « Ce choix seul prouve la barbarie dans laquelle nous étions alors plongés! » Voilà inconvénient grave auquel on s'expose en voulant juger un fait sans se reporter à l'époque à laquelle il s'est produit, sans tenir compte du milieu qui l'a vu se pr«>duire.

« Vous m'avez envoyé, il y a quelque temps, a les délicieuses épîtres de Gasparino de Bera game, que non seulement vous avez corrigées « avec soin, mais que vous avez fait reproduire avec <c une remarquable netteté par vos imprimeurs a allemands. Gasparino vous doit de la reconnais- <c sance pour les nombreuses veilles que vous avez « employées à rendre à son œuvre la perfection « que des altérations lui avaient fait perdre. Tous «c les savants vous doivent une reconnaissance plus a grande encore, à vous qui, non content de vous a livrer à l'étude sérieuse des lettres sacrées (ce « qui rentre dans votre domaine spécial), vous a appliquez en même temps à rétablir les textes (c des auteurs latins dans toute leur pureté : cette a œuvre sage est digne de vous, homme d'un mérite « élevé et d'une science profonde! De vous qui, (( après avoir dirigé les disputes de la Sorbonne a d'une manière qui vous a valu des louanges et a procuré de la gloire, répandez la lumière sur les « lettres latines que l'ignorance, en notre temps, « avait rejetées dans l'ombre et les ténèbres.

<c Outre les plus graves et nombreuses mésa- « venlures dont les lettres ont été frappées, il faut <c dire qu'elles semblent avoir été plongées presque (c dans la barbarie par suite des incorrections « commises par les copistes (1). Aussi n'est-ce pas

(i) A Athènes el à Rome, les auteurs les plus illustres se plaignaient déjà des incorrections des copistes: le mal n'était pas d'époque récente, sa disparition est un des nombreux bienfaits de Timprimerie.

« sans la plus grande satisfaction qu^on doit voir « ce fléau s'éloigner de la cité parisienne, grâce à « votre sage prévoyance. En effet, les imprimeurs « (librarii) que vous avez fait venir de l'Allemagne « dans cette ville, reproduisent correctement les « livres d'après les manuscrits. Vous-même vous (( veillez avec une attention soutenue à ce qu'au- « cun ouvrage ne soit reproduit par eux avant que c( vous l'ayez corrigé minutieusement en le col- « lationnant avec le plus grand nombre de ma- « nuscrits possible.

c( Aussi méritez-vous les éloges qu'on trouve dans « Horatius Flaccus à l'adresse du critique Quinc- « tilius (1), soit que vous ayez restitué à Gasparino a sa suave éloquence, soit qu'après avoir inspiré « le dégoût de la barbarie à la plupart des este prits distingués de cette cité, vous les abreua viez à une source d'éloquence plus douce que « le miel et qu'ils recherchent chaque jour davana tage.

« En vérité, je puis vous dire sans aucune « flatterie ce qu'Aristote disait à Platon pour le «c louer : a Votre demeure est le séjour de l'élude

<1) Crapeicl, dans ses Etudes pratiques et littéraires sur la typographie, fait observer avec raison que de La Caille a traduit faussement par Quintilien le nom de Quintilio qui se trouve dans la lettre de G. Fichet, et qu'il faut lire Quinctilio, II ne s*agit pas du rhéteur Quintilien : G. Pichet a voulu faire allusion à ce vers d'Horace :

Quinctilio si quid recitares : corrige, sodés

Dans Fode xxiv de son Livre I^ Horace donne des consolations à Virgile sur la mort de Quinctilius, leur ami commun.

(( et de la science. » — Aimez-moi comme je vous a aime.

« Ecrit à la hûte (1) en Sorbonne par Fichet. » Après cette lettre-préface viennent les Lettres de Gasparino; et enfin le volume se termine par les quatre distiques suivants, placés au bas de la dernière page, que nous reproduisons en facsimilé :

Vt sol lumen.' sic doclrinam fundis in orbem

Musarum nulrix, regia parisius; iiinc prope diuinam, tu quâ germania nouit

Artem scril>endi/ suscipe promerita; Primos ecce libres? quos haîc induslria finxit

' Francorum in terris, œdibus atqS tuis; Michael, Vdalricus, MartinusqS magistri

Hos impresserunt, ac facient alios ;

Voici la traduction de ces distiques aussi précieux que la lettre-préface de G. Fichet :

« Comme le soleil répand la lumière, toi, ville <c royale de Paris, nourrice des muses, tu verses la « science sur le monde.

« Reçois, toi qui en es digne, cet art d'écrire « presque divin qu'inventa l'Allemagne.

(( Voici les premiers livres qu'a produits cette « industrie sur la terre de France, et dans la « propre maison (de Sorbonne).

« Les maîtres Michel, U!rich et Martin les ont c( imprimés et se préparent à en imprimer d'au- « très. »

(i) Velocissima Fichetea manu.

Après avoir lu ces vers et la lettre-préface de G. Fichel, on ne peut s'empêcher de reconnaître que le volume des Epistolœ de Gasparino a été le premier ouvrage imprimé à Paris. Ces mots primos ecce libros... qui commencent le troisième distique, ne laissent aucun doute à ce sujet. Voilà le premier livre imprimé sur la terre de France! Le second distique, qui est une invocation à Paris, et dans lequel on dit à la ville des lumières qu'elle doit recevoir cet art nouveau d'écrire si digne d'elle, ne marque-t-il pas l'offrande du premier fruit des labeurs de nos trois prototypographes et de leurs protecteurs? Le dernier vers lui-même, en annonçant la publication prochaine d'autres ouvrages déjà sur le chantier, ne donne-t-il pas au volume des Epistolœ de Gasparino la consécration de son droit de primogéniture? Il n'est pas jusqu'à la lettrepréface de G. Pichet qui ne vienne fortifier cette opinion. Cette lettre est aussi précieuse parce qu'elle définit d'une manière précise le rôle que chacun de nos deux sorbonistes s'était attribué dans la partie intellectuelle de l'entreprise, et ce qui est plus important, elle permet de fixer, aussi exactement qu'il est possible, la date de l'impression des Epistolœ de Gasparino.

En premier lieu, le cri de joie que pousse G. Pichet, non sans un certain courage, à propos de la guerre désormais déclarée contre les copistes, indique en effet que l'impression des Epistolœ de Gasparino a été le premier acte public d'hostilité

contre ces fléaux destructeurs de la vérité des textes.

D'autre part, notre savant docteur de Sorbonne révèle aussi clairement, sans même qu'il soit besoin de lire entre ses lignes, les rôles que son éminent collègue et lui ont remplis dans la préparation de leur œuvre, et ceux qu'ils entendent se réserver respectivement dans l'exécution.

C'est à J. Heynlin que G. Fichet rapporte l'honneur d'avoir fait venir à Paris les imprimeurs allemands; c'est aussi à J. Heynlin qu'est dévolue la revision des textes sur les manuscrits qu'il débarrassera des altérations commises par les mauvais copistes. Lui, G. Fichet, sera le conseiller, l'appui de J. Heynlin; et celui-ci prouve cette association morale en soumettant son premier travail à l'appréciation et à l'approbation de son collègue; il lui demande même cette lettre-préface pour placer son premier-né sous le parrainage du savant docteur, ei afm de bien marquer la part commune qu'ils ont prise tous les deux à la création de l'œuvre.

Mais ces aperçus intéressants qui se dégagent de la lettre-préface de G. Fichet ne l'emportent pas en importance sur ce fait capital pour les études bibliographiques, à savoir qu'elle précise à peu près exactement la date de la publication des Epistolœ de Gasparino. En effet, la lettre de G. Fichet commence par cette suscription : G. Fichet, docteur en théologie de Parisy à Jean de la Pierre, prieur de Sorbonne. M. Madden, l'auteur

qui s'est le plus rapproché de la vérité, s'exprime ainsi :

f De l'adresse de cette lettre, nous pouvons a déduire la date de l'impression du premier livre <c en France; c'est en 1470 ou 1471 (l'année com- « mençant le 22 avril 1470 et finissant le 13 avril a 1471). C'est en effet l'année du second priorat de <c la Pierre. Pendant son premier priorat, en « 1467 (1), Fichet n'était pas encore docteur, mais <c il était recteur de l'Université. Crapelet et A. Ber- « nard disent que ce livre a été imprimé au com- <c mencement de 1470; or, c'est précisément à « partir du 22 avril 1470 qu'il faut placer la date a de cette impression, c'est-à-dire près de quatre il mois après le commencement de cette année (2).»

M. Madden explique ainsi fort bien pour quels motifs il faut fixer la date de l'impression des Epistolœ de Gasparino sous le second priorat de J. Heynlin, ce que Chevillier du reste avait déjà indiqué. Cependant on peut préciser davantage en s'en rapportant, en premier lieu, aux dates exactes du commencement et de la fin du second priorat de J. Heynlin, qui exerça ses fonctions du 25 mars 1470 au 25 mars 1471, en second lieu, en s'aidant de la lettre-préface elle-même placée en tête des Epistolœ par G. Fichet. En effet, celui-ci rappelle dans ses éloges que J. Heynlin avait déjà acquis

(1) M. Madden désigne celte année en suivant le vieux style, ce qui donne une fausse date au rectorat de G. Fichet; c^est 1468 qu*il faut lire en nouveau style.

(2) Lettres d'un Bibliofpraphe ; 1878, p. 453.

de la renommée et de la gloire pour la manière dont il avait dirigé les disputes théologiques de la Sorbonne. Or, comme la direction de ces disputes appartenait de droit au prieur, il avait fallu que depuis plusieurs mois déjà, à dater du 25 mars 4470, J. Heynlin eût été à môme de mériter cette gloire, qu'il eût dirigé un certain nombre de disputes : la lettre dans laquelle G. Fichet lui décerne des éloges à ce propos ne pouvait donc être datée que de la fin de 1470, époque à laquelle ont été imprimées les Epistolœ de Gasparino.

Comme déduction intéressante de ces faits, on doit retenir que les trois prototypographes parisiens arrivèrent à Paris à la fin de 1469, ou au commencement de 1470, car il leur fallut plusieurs mois pour préparer leur matériel.

Le deuxième volume imprimé en Sorbonne a été un Salluste contenant la Conjuration de Catilina et la Guerre de Jugurtha.

On lit, en effet, à la fin de ce volume, quatre distiques composés par Erhard Windsberg (1), un des amis et compatriotes des prototypographes

(1) Suivant Chevilllcr (Origines de V Imprimerie, p. 52), Erhard Windsberg était étudiant en médecine à Paris; il aurait corrigé les épreuves dans Tatelier de Sorbonne; il écrivit plusieurs epigramma^ soit épitres en vers, pour les ouvrages édités dans cet atelier. « Il retourna en Allemagne, dit Chevillier, et je retrouve dans le premier livre des épttres, Illustrium ad Reuchlinum, une lettre quMl écrit à Reuchlin, Tannée 1486, où Ton apprend qu'il était docteur en médecine. »

c^iiqiie (wtb omis ttaltaeonttemuet3it*IUt(| 4* tndt ofq adtiQfiiâ mesiorlS tonuitil fie ha/ Ixieçe^Alacyma attentif ua? ^ma elfe- Cum

âËdgiat^la fiuimdia bellu confeàufâ la

us coaful abtens UBm eft«d<r décréta ^put^^ oa gaUta«lf<|li^t«Iaâ«nu^a glotla coful tti umphault^Ex ea tempeftate fpes atc^ opes 6/ uitacis tnttlo fttae func ;

«ÇC tilpt S aluAit de bcUo Itigoc^ c bitipltb er Caliatec &mc * i^SêiQozte I t^ucd)^ di(H£on « Q ut Qiptf igDotum/Iagucthe nofcete tetum»

Tatpeise tiipifjtiufus ad tnia toit ;

N itne patat aana utcbfqf 6t tex maximùf osVif ' 4P^ o^baC antiqutf exitium mtmtanf* • Nunçj s^tjkbétlo ftudeaf genf padfeozum' il Coi raatdf quondam gloeu magna tant* clxemplo titn fint nunc fozdâ £aâa attozuin ' ftQ us digne tnemozat Cdfpuf lii boc opeté' Armtgeti^ tuif alemannor adratmeief 'qd ^PFTof pidf ete UbaoT atma btuu tibt /

^^ ^ ▼*" > / Dernière page du Salluste,

Nf '" i imprimé par râtelier protolypographique de Paris.

parisiens; voici la traduction de ces distiques, que nous reproduisons en fac-similé :

« Maintenant le plus grand roi de la terre prépare et ses armes et ses guerriers, menaçant de la destruction ses éternels ennemis.

« Maintenant donc, peuple de Paris, dont la gloire militaire fut grande autrefois, tu dois étudier l'art de la guerre.

« Que les hauts faits des guerriers, rapportés par Salluste dans son œuvre, te servent d'exemple aujourd'hui.

<c Regarde les Allemands comme tes auxiliaires, eux qui impriment des livres qui seront des armes pour toi. »

L^auteur de ces distiques fait allusion aux démêlés incessants de Louis XI avec le duc de Bourgogne Charles le Téméraire. Ce fut vecs la fin de janvier 1471 que le roi sortit de Paris pour entreprendre une campagne contre son parent, à qui il avait déclaré la guerre le 3 décembre 1470. De ce jour au 26 janvier 1471, les préparatifs militaires se poursuivirent avec grand bruit. Il est donc présumable que les distiques ci-dessus ont été composés dans ce moment pour être placés à la fin du volume de Salluste dont l'impression a pu ainsi être terminée dans le courant de janvier 1471.

Après les Epistolœ de Gasparino et le Salluste,

vient se placer le volume des Orationes de Bessa-

rion.

Nous avons dit qu^une liaison intime s'établit entre G. F'ichet et le cardinal Bessarion. Celui-ci avait formé le projet de pousser les princes chrétiens à entreprendre une croisade contre les Turcs, dont il craignait une invasion dans l'Europe occidentale. Il avait composé à cet effet un opuscule contenant un pressant appel à la guerre sainte, opuscule qu'il envoya à G. Fichet avec une lettre datée du 13 décembre 1470 (1). Notre docteur prit feu et flammes pour la cause soutenue par le cardinal.

La première préoccupation de G. Fichet fut de faire imprimer par Tatelier typographique de la Sorbonne l'appel à la croisade du prélat romain. Son dessein était d'en distribuer gratuitement un certain nombre d'exemplaires aux rois et princes français et étrangers, ainsi qu'aux plus influents des membres du clergé. Quoi de plus naturel et surtout de plus tentant pour G. Fichet, dans cette occasion, que de se servir du nouvel art comme instrument de propagande et de lui faire faire son coup d'essai dans la capitale de la France?

Mais à quel moment notre docteur fit-il commencerl'impression des Orationes? Sur ce point, le Recueil des lettres doit nous éclairer.

Lorsque l'opuscule de Bessarion fut imprimé, G. Fichet le distribua comme il avait arrêté de le faire, et accompagna chaque exemplaire d'une

(1) Voir n» III de la 2* partie du Recueil des lettres manuscrites de Fichet et de Bessarion. Bibl. Nat., Réserve Z.

lettre manuscrite à Fadresse du destinataire. Quelques-unes de ces lettres ont été conservées en copies par leur auteur; elles forment la première partie du Recueil manuscrit. Il y en a seize en tout. Elles témoignent de l'ardeur avec laqu.elle G. Fichet s'était fait le champion de la cause défendue par Bessarion, exhortant chaudement les princes européens (car il s'adresse à tous les souverains) à cesser leurs discordes intestines pour courir sus aux Turcs, suppliant les hauts dignitaires de l'Église et les chefs de corporations religieuses d'user de leur influence pour pousser les hommes d'armes à la guerre sainte.

De ces seize lettres, cinq portent la mention du jour et de l'année; neuf, celle du jour seulement, et deux ne mentionnent ni jour ni année. Les cinq premières sont échelonnées du 5 août 1471 au 21 janvier 1472. Ce sont les suivantes : au roi Louis XI, 5 août 1471; aux supérieur et moines chartreux, 2 septembre 1471; aux supérieur et moines de Cluny, 2 octobre 1471 ; au supérieur des Frères Ermites, 27 décembre 1471 ; au prince palatin, 21 janvier 1472.

Les neuf lettres ne portant que la mention du jour où elles ont été écrites, s'échelonnent du 3i mars au 3 septembre, et sont signées des 31 mars, 20 avril (deux), 24 avril, 31 juillet, 13 août, 2 septembre, 20 septembre et 20 novembre.

Ce nombre de lettres ne représente pas celui des exemplaires envoyés. En effet, G. Fichet an-

nonçait à Bessarion, dans une lettre du 21 mars 1471 (1), qu'il avait fait distribuer gratuitement, à cette date, quarante-six exemplaires des Orationes^ indication qui a échappé jusqu'à ce jour à tous les bibliographes. Mais telles que sont ces lettres, elles peuvent servir à nous faire trouver la date très approximative de l'impression de cet opuscule.

En effet si, même sans tenir compte de celles qui portent la mention du jour et de Tannée, on rapproche les autres de celle du 21 mars 1471, écrite par G. Fichet à Bessarion, on doit reconnaître que toutes ont été écrites dans cette année 1471, à l'exception de celle qui fut adressée au comte palatin; il n'est pas possible d'en retarder la date à l'année suivante, puisque G. Fichet écrit le 21 mars 1471 que déjà à ce jour, l'opuscule avait été distribué au nombre de quarante-six exemplaires. Au surplus, on peut voir dans la lettre destinée à Georges, évoque de Metz, datée du 20 avril, et dans celle qui fut adressée à Romain, prieur majeur des Célestins, en date du 20 septembre (2), que G. Fichet s'excuse de n'avoir pu envoyer plus tôt à ces deux personnages un exemplaire des Orationes composées par Bessarion, et que celuici lui avait envoyées dans les mois précédents,

(1) Cette lettre (n« IX du Recueil, 2* partie) ne porte pas de millésime; mais elle ne peut être que de 1471. G. Fichet fait allusion an récit qu'elle contient dans la préface des Devoirs^ de Cicéron, imprimés Tannée suivante en Sorbonne, préface signée du 7 mars (i47'J^.

(2) Voy. Recueil cité, 2» partie, lettres VII et VIII.

in mensibus superioribus , expression dont il ne se serait pas servi sMl avait écrit en 1472, plus d'un an après.

En conséquence, point essentiel à retenir, les Orationes ont été imprimées avant le 21 mars 1471, et distribuées à partir du commencement de ce mois. Et comme dernière preuve péremploire, ajoutons que G. Fichet raconte dans sa lettre en date de ce jour écrite à Bessarion, qu'il s'est rendu le 6 mars auprès de Louis XI, au château d'Amboise, près de Tours, pour lui offrir un exemplaire des Orationes et en distribuer aux seigneurs de sa cour. Le roi se trouvait en effet à Tours en mars 1471.

L'exemplaire des Orationes^ offert au roi par G. Fichet, était manuscrit. Le 31 août suivant, le collaborateur de Bessarion envoya à Louis XI un exemplaire imprimé, en même temps qu'à l'empereur d'Allemagne et au roi d'Angleterre (1).

Les exemplaires offerts à Louis XI et au roi d'Angleterre, tirés sur magnifique vélin, exigèrent un certain temps pour être enluminés avec un luxe exceptionnel ; mais il est probable que les souverains de France, d'Allemagne et d'Angleterre reçurent, avant le 31 août, un autre exemplaire de l'opuscule imprimé, puisque dans ses lettres à l'évoque de Pampelune et au duc de Bade, en date du 20 avril, G. Fichet dit qu'il a déjà envoyé des exemplaires

(I) Nous avons retrouvé les traces de ces deux derniers exemplaires, et nous en donnons plus loin la description.

à l'empereur Frédéric et aux rois Louis XI et Edouard IV (1).

Ce qui ne peut être contesté, du reste, c'est que les exemplaires distribués par G. Fichet aux seigneurs de la cour les plus influents, ainsi qu'il l'annonce dans sa lettre du 21 mars, ne pouvaient ôtre que des imprimés.

De toutes les considérations que nous avons développées, il ressort donc bien, nous le répétons, que les Orationes ont été imprimées avant le 21 mars 1471.

Des documents que nous avons sous les yeux, il résulte aussi que l'impression du Traité de Rhé^ torique de G. Fichet doit être fixée environ à la môme date.

Nous avons vu quelle réputation notre docteur de Sorbonne s'était acquise en enseignant, dans les écoles de Paris, l'art de bien dire, jusqu'à lui si négligé. G. Fichet avait rédigé son cours d'après les préceptes des plus illustres rhéteurs de là Grèce et de l'Italie antiques; il avait dicté, commenté pendant plusieurs années, ce cours auquel avaient assisté d'innombrables auditeurs, dont quelquesuns, — ceux qui obtinrent une certaine célébrité par leurs propres œuvres, — n'ont pas manqué de chanter les hauts faits du professeur sorboniste.

Quoi de plus compréhensible que G. Fichet,

(i) Voy. le Recueil cité, 1" partie, lettres VI et VIIl.

fier peut-être de ses succès, ait eu la pensée de se servir immédiatement de la presse de Sorbonne pour multiplier les copies de son cours? « On avait répandu, dit Crapelet (1), des copies des leçons de G. Fichet ; mais elles étaient incorrectes et inexactes, comme presque toutes celles que faisaient les scribes à cette époque. G. Fichet profita bientôt du nouveau moyen quMl avait sous la main pour répandre son ouvrage et lui donner, par sa correction, tout Tavantage qui manquait aux manuscrits. )>

Comme il fit pour les Orationes de Bcssarion, G. Fichet distribua des exemplaires de sa Rhétorique aux personnages les plus marquants de la France et de l'étranger, à titre d'hommage personnel, et à chacun de ces destinataires il écrivit une lettre d'envoi. Quelques-unes de ces lettres nous ont été conservées au moyen de tirages à part ou de copies manuscrites, avec lesquels on a formé un petit recueil de dix-huit feuillets numérotés à la main, relié en maroquin bleu, doré sur tranches et portant le cachet de la Sorbonne : il se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale (2). Plusieurs auteurs anciens ont pris ce recueil ^c/ice pour un recueil de pièces originales, erreur corrigée par plus d'un bibliographe moderne, ce qui n'a pas empêché De Bure de dire, dans sa Bibliographie

(1) Études pratiques et littéraires sur la Typographie^ in-8; Paris, 4837. Voy. tome I (seul publié), p. 7,

(2) Réserve Z, 623.

instructive, que ce recueil formait une espèce de suite à celui qui est joint à l'exemplaire des Orationes que nous avons décrit (1). Ces lettres imprimées sont évidemment des tirages à part de celles qui accompagnèrent les exemplaires envoyés aux personnages qui y sont désignés. Les trois premières sont ornées de dentelles marginales en or et en couleurs, ainsi que d'une initiale peinte de la même manière. Ce recueil a dû être formé par G. Fichet lui-même, qui Ta corrigé en plusieurs passages.

Les lettres ainsi conservées sont au nombre de huit : cinq imprimées et trois manuscrites. Les premières sont adressées : 1^ au cardinal Bessarion, sans autre indication de date que le millésime 1471 ; 2° au pape Sixte IV, avec la date du 31 août 1471 (2); 3° au roi René de Sicile, avec la date du 15 juillet 1471 ; 4** au cardinal Rolin, évêque d'Autun, avec la même date (3); 5° à Guillaume Chartier, évêque de Paris, sans mention de jour ni de millésime.

Les trois lettres manuscrites, séparées des autres par trois feuillets blancs, sont adressées :

(1) Voy. Bibl, instr., lome II, B, L, p. 317.

(2) Ces deux premières se trouvent manuscrites dans le grand Recueil que nous avons déjà cité souvent.

(3) Dans la souscription de cette lettre, on a sauté le mot uno dans rénumération du millésime, et on a composé : Aedibus Sorhonœ Idihus Juin scriptum anno septuagesimo et quadringentesimo supra millesimum; ce qui a fait dire à Chevillier {Origines de l'Imprimerie de Paris, p. 45) que la Rhétorique de G. Fichet était imprimée en 1470. Il est évident que Tabsence du mot uno est le résultat d'une faute de composition; ce qui le prouve, ce sont non seulement les

l"* à 'Charles, duc d'Aquitaine, sans aucune date; 2*" à François, duc de Bretagne, avec la date du 13 juillet 1471 ; 3** à Charles, comte du Maine, avec la date du l**" juillet 1471.

Il faut ajouter qu'un fragment d'une autre lettre d'envoi de la Rhétorique de G. Fichet, et imprimée sur vélin, existe aussi â la Bibliothèque Nationale(l). Ce fragment est composé de trois feuillets, et non de quatre, comme le dit Van Praet; les premiers manquent, ce qui laisse ignorer à qui la lettre était destinée; mais, à la fm, on lit la date du 22 septembre 1471 et le distique suivant adressé à un haut personnage :

lane fîchaetorum spes unica paxque tuorum / Suscipe guillermi p'inceps pie pignus amoris ;

Ces lettres s'échelonnant du 1*' juillet au 22 septembre 1471, il est évident que si nous ne pouvions appuyer notre raisonnement que sur elles seules, il ne nous serait pas possible de prouver le bien fondé de notre thèse sur le rang qu'il faut attribuer au tirage de la Rhétorique de G. Fichet. Mais, heureusement, il existe une autre lettre d'envoi de la Rhétorique, et qui ne se trouve pas dans le Recueil factice^ grâce à laquelle on peut déterminer, aussi

considérations que nous avons développées au sujel de la date de la création de Tatelier de Sorbqnne, mais aussi, et surtout le millésime des autres lettres d'envoi, particulièrement celui de la lettre-dédicace à Bcssarion qui, ainsi qu'on va le voir, fait connaître qu'elle a été écrite et imprimée en 1471.

(1) Vélins, m 2021.

exactemenl que possible, la dale de rimpression du Traité de G. Fichet. Cette lettre a échappé jusqu'ici à un examen sérieux et complet de la part des bibliographes, dont quelques-uns l'ont citée, mais sans lui reconnaître le caractère spécial dont nous allons voir ressortir l'importance.

En homme intelligent et comprenant son époque, G. Fichet ne négligeait point de placer ses travaux sous l'égide des plus hauts personnages de l'Église française, et si, un jour, il écrivit qu'il refusa les présents des princes, il a marqué aussi nettement qu'il acceptait tout de ses supérieurs ecclésiastiques ou de ses pairs (1). Et parmi les dignitaires de la croix, après le cardinal de Bessarion, avant môme ses bienfaiteurs Rolin et Chartier, il dut placer au premier rang l'archevêque de Lyon, Charles de Bourbon, prince de l'Église et prince de France, ce dernier titre ne gâtant rien de l'autre (2).

Le cardinal Bessarion et l'archevôque de Lyon furent les premiers à qui G. Fichet offrit sa Rhétorique; ce fut pour ainsi dire à eux qu'il la dédia, et ce qui le prouve, c'est que notre docteur fit joindre à plusieurs exemplaires de son ouvrage, placées

(1) Voy. n«X de la 2* partie du Recueil ms. des lettres de Fichet et de Bessarion.

(2) L'archevêque Charles de Bourbon était le troisième des onze enfants laissés par Charles I*' de Bourbon; il avait été administrateur du diocèse de Clermont, prieur de la Charitê-sur-Loire, abbé de Fleury et de Saint- Vast-d'Arras, avant d'être à Lyon. Il fut nommé cardinal par Sixte IV en Vi76. Louis XI l'employa souvent comme négociateur.

avant la préface, les lettres d'envoi adressées à ces deux personnages, tantôt imprimées, tantôt manuscrites.

On trouve ces deux lettres-préface en tète de deux des exemplaires de la Bibliothèque Nationale de Paris, imprimées dans l'un, manuscrites dans l'autre. Elles existaient aussi, mais manuscrites, dans un exemplaire provenant de la Sorbonne môme, et qui, après avoir passé dans les collections de Gaignat et de la Vallière, fut acheté par la Bibliothèque Impériale de Vienne, où il est aujourd'hui : ces lettres ont disparu.

Dans l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale, contenant les deux lettres imprimées, et qui est celui de Charles de Bourbon lui-même, dont les armes sont peintes sur la première page, on peut voir que la lettre adressée à Bessarion n'est datée que du millésime 1471 et en ces termes : Aedibus Sorbonœ parisiiy scriptum impressumque ^ anno uno et septuagesimo quadringentesimoque supra millesimum.

De toutes les impressions de Sorbonne, seuls, l'exemplaire de la Rhétorique adressé à Charles de Bourbon et celui qui fut dédié à Bessarion, et que la Bibliothèque de Venise possède, portent le mot impressumque : fait intéressant à noter en passant et qui vient même à l'appui de notre thèse.

Mais la lettre qui est adressée à l'archevêque de Lyon, bien que n'ayant pas de millésime, contient cette phrase importante :

dtcio/endbuSfUepa bus^fcop ulifcp obductâ^^ atcibus mets aperio*IL Stoibt ueto fuetiC ec ntû-no thetosê maie admimftcatrx fUae jpamr 6x leâozef damnabuC«fed pecicl uenti tl^olo go dabut fadlUme'qut eu alten^ ;pavnàx amç înitate alleâus/tum ftue mifetatus natioliîs in àptâ tllâ butus caufa gerendâ (ufcepiC tncau/ tic»*p29eferdm qui manu incecea utx a doceiv dts faocîs Uttens nequa^ abftcajdt*^ Qoale (au£ê^in(| alioiy! (uetlt tudidû|n5 tam tpfe ceitum/9[ incetdi babeo«At uçto qutd tibt de gcaculabunda mea uoluntace^uel mtbt de fin^ g*ilaii tua bcniuotenCta Cm iudicatidn'ex|pi02si tcum habeo*Sdo te cetto quom baec ledHcabts inô meos eccozes cam aQice*§[ bénign e meâ et ga ce hdudam|amozemc| fpeftatu»* Êf ,Vale fbns patetci doâdnai)e omntum^^Tedtbus Sozbprae paddt fcdpcujlmp2e({um(| anno uno à: (epcuagdimo qddngcnteCîmbqf (upza mtU

tenmuR^

Dernière page de la lettre adressée à Bessarion par G. Pichet, insérée dans la Rhétorique, et portant le mot impressumque.

PARISIl SCRIPTUM i£DIBUS SORBONiC PRIDIE KALENDAS APRILES.

C'est-à-dire : Écrit à Paris, en Sorbonne, le 3i mars.

Dans Texemplaire où les deux lettres sont manuscrites, et qui a appartenu à la Sorbonne, dont on y voit le cachet, la même mention existe à la fm de la missive adressée à Charles de Bourbon.

Ainsi, voilà trois exemplaires dont Tun, ayant appartenu à l'archevêque de Lyon, et les deux autres ayant été conservés dans la Bibliothèque de la Sorbonne, qui nous donnent, soit imprimée, soit manuscrite, la lettre à l'archevêque de Lyon avec la date du 3i mars. Il n'y a pas de millésime, à la vérité; mais est-il nécessaire de faire remarquer que les autres exemplaires désignant le millésime 1471 indiquent d'une manière indiscutable qu'il faut lire J/ mars 1471? Si G. Fichet avait ajouté le millésime, il aurait écrit : pridie kalendas apriles 1470J Pâques, en 1471, s'étant trouvé le 14 avril.

L'écriture de celles de ces lettres qui sont manuscrites est incontestablement contemporaine de G. Fichet; elle est semblable à celle qu'on remarque dans plusieurs autres lettres ou documents se rapportant à cette époque et accompagnant parfois les premières impressions faites en Sorbonne. Aussi Van Praet, en décrivant l'exemplaire de Vienne, qu'il n'avait probablement pas vu, commetil une erreur lorsqu'il dit, en parlant des deux lettres en question : a Mais ce sont des copies mo-

a dernes prises probablement sur le Recueil factice « et qui n'ont que ceci de curieux, c'est que Técri- <( ture imite les caractères des typographes de « Paris » (sic).

Van Praet, ne s'occupant que des ouvrages sur vélin, a omis de vérifier l'exemplaire sur papier, aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale, et qui était déjà dans la Bibliothèque Royale lorsque Van Praet en était le conservateur; en effet, il a été acheté en 1783, par Gayet de Fansale, conservateur de la Bibliothèque de Sorbonne, qui a été versée, à la Révolution, dans notre grande collection nationale. Van Praet aurait pu s'assurer ainsi que l'écriture des lettres n'était pas moderne y et que, loin d'imiter les caractères des prototypographes parisiens, elle avait tous les signes de l'écriture contemporaine des laborieux éditeurs sorbonistes, ou de celle qui fut propre à leurs copistes.

Au surplus, le fait seul que les trois exemplaires dans lesquels se trouve la date du 3i mars, ont appartenu, l'un, à l'archevêque de Lyon, et les deux autres, à la Sorbonne, suffît pour prouver que cette date n'a été ni imprimée après coup, ni écrite à plaisir, et qu'elle doit exprimer une vérité chronologique absolue.

En conséquence, la Rhétorique de G. Fichet était déjà imprimée le 31 mars 1471.

La distance qui sépare la lettre du 31 mars de celles qui sont conservées dans le Recueil factice et datées de juillet, août et septembre, n'a rien qui

doîve étonner. Il s'est passé, ici encore, pour la Rhétorique^ ce qui s'est passé pour les Orationes. Ces dernières étaient imprimées avant le 21 mars 1471, et cependant nous voyons G. Fichet les distribuer un peu dans tous les mois suivants, et même en 1472.

Nous avons déjà fait remarquer aussi, parlant des OraiioneSj que les lettres d'envoi de cet opuscule, dont on retrouve les traces, sont presque toutes à l'adresse de personnages marquants ; que les exemplaires offerts à ces personnages furent presque tous aussi enluminés plus ou moins richement; il faut donc tenir grand compte du temps nécessaire à ce travail d'enluminures, exécuté le plus souvent par le même artiste et avant la reliure. L'exemplaire des Orationes^ offert au roi d'Angleterre, portait de riches illustrations, dont une miniature remarquable; nous verrons que les exemplaires de la Rhétorique^ destinés par G. Fichet aux personnages les plus considérables, en juillet, août 1471, étaient aussi luxueusement illustrés. Quoi d'étonnant à ce que la distribution de ces exemplaires ait tardé de trois ou quatre mois?

Du reste, voici une preuve frappante de ce que nous avançons : Sixte IV n'est monté sur le trône pontifical que le 9 août 1471 ; or, si les enluminures eussent pu être faites si tôt, c'eût été à Paul II que le volume enluminé, destiné au pape et que nous trouverons au British Muséum, eût été adressé, puisque la Rhétorique était imprimé^ en mars, ainsi

qu^on ne peut en douter. Les enluminures ont été exécutées de mars à août 1471 ; la mort de Paul II étant survenue le 28 juillet, G. Fichet n'a eu qu'à écrire à la main la dédicace à Sixte IV, et à refaire la lettre d'envoi imprimée qu'il data du 31 août.

Il est vrai que dans sa lettre à l'archevêque de Lyon, datée du 31 mars, G. Fichet dit à ce prélat qu'il a déjà envoyé récemment sa Rhétorique à Bessarion : quod illi (Bess.) grœcœ latinœque sapientiœ fonti non solum dicavi^ sed ad illum ipsutn dudum Romam etiam misi. Était-ce l'exemplaire qu'on voit dans la Bibliothèque royale de Saint-Marc à Venise, où il est conservé, et qui est richement enluminé? Rien ne peut le prouver. On est donc en droit de supposer que G. Fichet fit, pour sa Rhétorique transmise à Bessarion, ce qu'il parait avoir fait pour les Orationes envoyées à quelques souverains, à Louis XI notamment, c'est-à-dire qu'allant au plus pressé, il envoya au cardinal un exemplaire de son Traité sans l'orner avec luxe, et qu'il ne lui transmit que plus tard, en même temps qu'à d'autres personnages, l'exemplaire enluminé (1).

Mais à ces considérations suffisamment probantes, on pourrait en ajouter beaucoup d'autres. Nous nous bornerons à celle-ci : au commencement

(i) H faut observer aussi qu*à cette époque les moyens, de transport n*ètaient pas nombreux, surtout à longue distance. On prahtait ordinairement, pour expédier des livres ou autres objets, d*un commissionnaire d*occaston.

delà lettre-dédicace à Bessarion, G. Fichel explique à ce dernier qu'il a reçu une lettre de lui par Tabbé de Saint-Corneille, en pleine agitation guerrière; aussitôt après, toutes les routes furent interceptées par des soldats farouches ; il laisse entendre que ce fut pendant ce temps de tempêtes guerrières, qu'il a revu et mis au net pour l'impression son traité de Rhétorique ; il exprime la même affirmation dans la péroraison de l'ouvrage. G. Fichet a voulu évidemment parler des troubles du ^commencement de 1471, auxquels il avait déjà fait une allusion à propos de son entrevue avec Louis XI, à Tours. Ces troubles étaient près de finir au moment où G. Fichet écrivait la dédicace de sa Rhétorique.

Ainsi qu'on le voit, tous les ordres déconsidérations s'accordent pour fixer l'impression de cet ouvrage avant la fin du mois de mars 1471.

Bien plus, on serait peut-être en droit de supposer que la Rhétorique a précédé les Orationes. Mais comme on ne peut s'appuyer sur des dates absolument certaines, et qu'on doit se borner à raisonner par induction, il est plus sage de dire que l'édition des Orationes et celle de la Rhétorique sont synchroniques, et que toutes deux ne sont pas postérieures au mois de mars 1471.

Tels sont les motifs et les preuves sur lesquels nous nous fondons pour établir que les Epistolœ de Gasparino, le Salluste^ les Orationes de Bessarion et la Rhétorique de G. Fichet ont été les quatre pre-

miers ouvrages imprimés dans Palelier prololypographique de Paris.

Il nous reste maintenant à déterminer le caractère respectif des quatre volumes.

Les Epistolœ de Gasparino, imprimées pour le public, premier produit de l'art nouvellement implanté au sein de la capitale de la France, contiennent toutes les indications propres à les signaler au monde lettré. Il fallait frapper un premier coup avec éclat, et les éditeurs ont choisi l'ouvrage qui passait à cette époque pour contenir les leçons les meilleures de latin élégant, seule langue écrite et même parlée par les érudils. G. Fichet écrit pour ce volume sa lettre-préface ; on y étale les noms des prototypographes pour les présenter au public, et on y place ces mots : primas ecce libros... Voilà le premier livre que le nouvel art a produit à Paris, le premier ouvrant la série des volumes qui formeront le produit commercial de l'atelier prototypographique parisien.

Le Salluste vient après, et, comme les Epistolœ^ il est destiné à la vente. Salluste jouissait de la réputation d'avoir écrit en un style plein de verve, vigoureux, et les anciens le considéraient comme un maître écrivain. En le choisissant pour lui faire suivre les Epistolœ de Gasparino, les éditeurs sorbonistes témoignaient de leur goût élevé, et justifiaient leurs préoccupations qui visaient à l'épuration de la langue des érudits.

Les Epistolœ et le Salluste sont des éditions /7rf;i-

ceps^ faites d'après des manuscrits revus par J. Heynlin.

Le caractère des Orationes et de la Rhétorique n'est point le même que celui des deux précédents. Ces ouvrages n'étaient pas destinés au public. Les Orationes formaient une publication toute privée, appartenant en propre à G. Fichet qui voulait distribuer gratuitement l'opuscule du cardinal Bessarion à un certain nombre d'exemplaires : il le dit lui-même. La Rhétorique était aussi une publication privée ; elle résumait le cours professé par le savant docteur, qui l'a offerte en don à ses amis et aux personnages les plus en vue. Et c'est pour ces motifs que les Orationes et la Rhétorique sont les seuls volumes sortis de l'atelier de Sorbonne que nous rencontrerons enrichis de superbes miniatures et de riches enluminures, que des ouvrages faits pour la vente n'auraient pu contenir.

Ces deux volumes ont-ils été imprimés aux frais de G. Fichet, ainsi qu'on l'a prétendu? c'est douteux. Mais ce qu'il faut retenir à l'honneur de notre docteur de Sorbonne, c'est qu'il a été l'auteur du premier ouvrage original imprimé à Paris.

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