CHAPITRE m
Projet d*élablissement de la ty))ographie à Paris, formé par G. Fichcl et J. Heynlin; part revenant à chacun d'eux dans la préparation de Tévénement. — Installation de Tatelier dans les bâtiments de la Sorbonne. — Heynlin fait venir de Bâleles trois prototypographes de Paris, U. Gering, M. Friburger et M. Crantz. — Détails biographicjues sur ces trois typographes.
Guillaume Fichet professait pour J. Heynlin une sincère admiration ; tous deux obéissaient aux mômes tendances littéraires,étaient animés d^un égal amour pour le beau dans les œuvres de l'esprit.
On ne peut douter que, dès les premiers temps de l'imprimerie, la France n'ait été un marché constamment ouvert aux produits de l'art nouveau. G. Fichet, dans une lettre adressée à J. Heynlin, en date du 7 mars 1472, parle des nombreux ouvrages de Cicéron , colportés à Tours par les librarii étrangers «que nous appelons, dit-il, imprimeurs ». Ce qui indique que depuis Fust et Schoiffher le commerce des livres imprimés avait continué à se faire en France.
La vue de ces produits typographiques, objet de la faveur toujours croissante des lettrés, l'exemple donné successivement par différentes villes étrangères où des imprimeries étaient installées, inspirèrent sans doute à J. Heynlin et à G. Fichet la louable et haute ambition de doter aussi la capitale de la France d^une institution dont Tesprit humain devait retirer de si grands profits.
Mais auquel des deux faut-il attribuer la première part dans l'initiative de cet acte important? Plusieurs auteurs, anciens ou modernes, ont accordé à G. Fichet et à J. Heynlin une part égalé dans les actes préliminaires de l'établissement du premier atelier typographique de Paris. Ainsi, dans VHistoire de Paris de Félibien, il est dit que l'initiative fut prise par a G. Fichet Savoiard et Jean Heynlin, deux docteurs illustres de leur temps (1). d La môme opinion est exprimée par Duvernet (2), qui ajoute : a Le nom de ces deux théologiens doit être cité avec honneur tant qu'il y aura en France des âmes reconnaissantes. »
MM. A. Bernard et Franklin, parmi les auteurs modernes, confondent aussi l'action de nos deux sorbonistes.
D'autres ont attribué à l'initiative unique de
(4) Histoire de la ville de Paris, par don Michel Félibien; Paris, 175S. Voy. vol. II, p. 861.
(2) Histoire de la Sorbonne, par Fabbè Duvernet; 2 vol. in-8, Paris, 1790.— Voy. vol. II, p. 222 et suivantes. Cet ouvrage, il faut lé dire, ne peut être consulté qu^avec beaucoup de précautions, Tauleur étant animé d'un esprit systématiquement hostile au passé de la Sorbonne. Duvernet était un prêtre déofrqué.
G. Fichet ou de J. Heynlin la création de la première imprimerie parisienne. Casimir Oudin en rapporte Thonneur à J. Heynlin seul (1). Plusieurs n'ont attribué cet honneur qu'à G. Fichet et n'ont pas cité J. Heynlin, soit dans des travaux spéciaux, soit dans des éloges en prose ou en vers — car l'établissement de la typographie à Paris a été chanté aussi dans des poèmes (2).
On doit écarter la version des auteurs ayant oublié l'un ou l'autre de nos deux professeurs, cet oubli constituant une erreur évidente. Quant à la version des autres écrivains qui ont attribué à G. Fichet et à J. Heynlin une action égale, absolument commune dans la création du premier atelier typographique parisien, il faut avouer que, se rapprochant de la vérité, elle a pu prévaloir naturellement dans l'esprit de la plupart des commentateurs qui ne se sont attachés qu'au fait général sans vouloir entrer dans le détail des circonstances déterminantes.
Mais nous, que la nature même de notre étude force à être plus précis, nous devons chercher à procurer à chacun la part exacte qui lui revient.
Sans doute, G. Fichet etJ. Heynlin se sont accordés pour combiner l'action glorieuse dont la postérité leur doit tenir compte; néanmoins, comme
(i) Commentarius de scriptoribus ecclesiœ, etc.; Lipsiaî, 1722^ tome III, col. 2753. Cité par Wolflus, tome II, p. 890.
(2) Voy. dans les Mélanges sur rimprimerie, vol. in-4, de la Bibliothèque du Palais-Bourbon, à Paris, le poème intitulé Typographia, où G. Fichet seul est cité.
ridée n'en a pu naître simultanémenl dans les deux esprits, nous devons chercher auquel des deux il faut en attribuer la priorité. L'idée première d'établir une imprimerie à Paris doit revenir à J. Heynlin.
En effet, notre sorboniste, suivant l'opinion de M. le docteur Sieber, à qui on peut s'en rapporter, habita Mayence avant de venir à Paris, et à l'époque où l'imprimerie était déjà installée dans cette ville. Le savant bibliothécaire de Bâle a constaté que J. Heynlin possédait de magnifiques échantillons des volumes ornés d'initiales peintes en or et en couleurs, provenant des presses de Fust et de Schoiffher; il avait aussi trois volumes attribués à Gutenberg: tous se trouvent aujourd'hui dans la Bibliothèque de Bâle, chacun avec son origine bien déterminée. M. Sieber tire de ce fait la conséquence que J. Heynlin s'était procuré ces volumes à Mayence même, et il va jusqu'à supposer que le futur sorboniste fut employé comme correcteur dans l'atelier de Fust et de Schoiffher.
J. Heynlin avait donc pu de bonne heure apprécier exactement la valeur des nouveaux procédés d'impression, et sans doute il en entretint plus d'une fois son ami G. Fichet durant son premier séjour en Sorbonne. Mais il quitta Paris en 1463, ainsi qu'on l'a vu, et il n'y revint qu'en 1467. Ce ne fut que pendant son second séjour en Sorbonne qu'il mûrit , avec G. Fichet, l'idée de doter d'un atelier typographique la capitale de la France.
Au résumé, si de Tensemble des documents originaux se rapportant à celte question, si des faits spéciaux qui se dégagent de ces documents, il résulte que Pidée première de l'introduction de l'imprimerie à Paris doit être attribuée à J. Heynlin, il est non moins certain que la mise à exécution de cette idée fut préparée d'un commun accord par J. Heynlin et G. Fichet.
Voilà, croyons-nous, la vérité.
Pendant qu'il était à Bâle, c'est-à-dire de 1463 à 1467, J. Heynlin ne laissa donc pas de s'occuper des progrès de l'art typographique. M. Sieber, que nous devons toujours citer pour élucider cette partie de notre étude, pense qu'un atelier typographique existait à Bâle vers 1460. Celte ville était déjà à cette époque un centre intellectuel important, et le nouvel art, dont le berceau était une région peu éloignée, s'y implanta bien vite.
Il est vrai que le premier volume daté sorti des presses bâloises, est de 1474. Mais on sait qu'à l'origine de l'imprimerie plusieurs des ateliers typographiques, installés successivement dans différentes villes, ne mirent aucune indication de lieu ni de date sur les premiers volumes qu'ils éditèrent ; c'est ainsi, on ne l'ignore pas, que bien avant de prendre cette précaution, Gulenberg et Fust imprimèrent une Bible. Le même fait s'est produit à Bâle, et Berthold Ruppel, de Hanau, a imprimé plusieurs ouvrages sans date, entre autres un
Moralia in Job qui se trouve à la Bibliothèque Nationale, et sur lequel on lit une note manuscrite indiquant quMl a été acheté en 1468 par J. de Vergers, prêtre de Téglise de Saint-Hilaire de Mayence. On est donc en droit de supposer justement que J. Heynlin, pendant son séjour à Bâle, ne manqua pas de s'occuper avec intérêt des travaux typographiques qui s'y accomplissaient. La suite de ce récit fournira môme une preuve de la justesse de cette supposition.
Notre sorboniste allemand était de retour à Paris. Ce qu'il avait vu à Mayence, il y avait déjà quelques années, ce qu'il venait de voir à Bâle, ne pouvait que l'exciter à faire profiter du nouveau moteur intellectuel la ville où il avait trouvé jadis et où il trouvait de nouveau une si complète hospitalité. Mais par quelles phases successives passa, avant d'être mis à exécution, le dessein qu'il avait conçu et pour la réalisation duquel il trouvait en G. Fichet un collaborateur sans doute enthousiaste? Nul ne saurait le dire, car aucun document ne le rapporte : on se trouve ici en face d'un mutisme absolu I
Nous avons fouillé les registres provenant de la Sorbonne, du moins tous ceux que nous avons pu découvrir dans les collections publiques de Paris, et pas un seul ne nous a procuré la satisfaction d'y rencontrer le moindre renseignement à ce sujet !
Chose singulière, Du Boulay, dans son Histoire de r Université de Paris, non seulement reste silen-
cicux sur la part que prirent G. Fichet et J. Heynlin à rétablissement du premier atelier typographique parisien, mais encore il se tait sur Texistence de cet atelier, et ne cite que les établissements qui lui furent postérieurs (1).
M. Franklin, dans son étude sur la Sorbonne, avoue aussi que les recherches les plus minutieuses qu'il a faites à cet égard dans les procèsverbaux des séances tenues par les docteurs entre 1469 et 1471, ne lui ont donné aucun résultat.
Et cependant J. Heynlin et G. Fichet obtinrent en principe de leurs collègues Tautorisation d'abriter sous le toit môme de la Sorbonne l'atelier qu'ils projetaient de créer. Il est présumable qu'une pareille décision occasionna de nombreuses discussions au sein de la communauté. Pourquoi le Registre original des prieurs^ entre autres, est-il resté muet sur une question aussi intéressante, tandis qu'il constate le moindre changement de chambre ou de cellule demandé par les élèves ou les maîtres? On éprouve, il faut le dire, une douloureuse surprise lorsqu'en parcourant ces pages, sur lesquelles les prieurs ont inscrit les actes les plus insignifiants de l'administration intérieure de la maison, on remarque que pas une ligne n'est con-
(f) Les erreurs se perpétuent avec une telle persistance, qu*on a pu lire, dans le Journal Officiel du 3 janvier 1878, une notice où il est dit que « dès 1473 la première imprimerie parisienne avait été établie rue Saint-Jacques par les frères Gœring (5ic), à renseigne du Soleil d'or, » Il s*agit là du deuxième atelier ayant succédé h celui de G. Fichet cl de J. Heynlin, qui fut \e premier.
sacrée à un fait aussi important que celui de Tinstaliation de Tatelier typographique dans les bâtiments même du collège, à cet acte qui contribuera, plus que toutes les disputes scolastiques imaginables, à perpétuer la mémoire de la Sorbonne dans Tesprit des amis des sciences et des lettres!
J. Heynlin lui-même, prieur du 25 mars 1470 au 25 mars 1471, s'est tu absolument, dans ses procésverbaux, sur son œuvre glorieuse 1
Ce silence général indique-t-il qu^une opposition sourde, latente, a été faite à institution projetée; ou bien, est-il la conséquence d'une prudente réserve résultant d'un doute sur la réussite de l'entreprise, ou de la crainte d'une guerre avec les copistes?
Le plus sage est de penser que l'opposition, d'un côté, le doute, de l'autre, ont contribué à ensevelir dans un oubli regrettable les préliminaires d'installation, qu'il serait si intéressant de connaître, d'un art auquel la capitale de la France devait être redevable en partie de son titre incontestable de reine du monde pour l'intelligence.
Plus tard, après que l'imprimerie, tout en étant maudite par quelques-uns, eut conquis brillamment sa place dans le monde, les sorbonistes n'hésitèrent pas à proclamer la gloire qui revenait à leurs deux anciens confrères pour avoir doté Paris et la France de Tart civilisateur par excellence. C'est ainsi que Chevillier, sorboniste lui-même et bibliothécaire delà maison, s'écrie à la fin du xvii* siècle,
dans son étude sur V Origine de f Imprimerie de Paris (1694), en parlant de J. Heynlin et de G. Fichet : (( Ce sont là les illustres Autheurs de Tlmprîmerie c( de Paris dont le premier établissement est dû au « sage dessein qui en fut projeté et concerté dans « la maison de Sorbonne, entre ces deux sçavants « hommes, les premiers et les plus considérables « de ce Collège, dans la vûë d'un grand avantage « pour les gens de Lettres, et pour les Écholiers de « l'Université.»
J. Heynlin et G. Fichet obtinrent en 1470 l'autorisation d'établir leur atelier typographique dans les bâtiments de la Sorbonne.
On sait que dans cette môme année, J. Heynlin était prieur de la maison, situation qu'il utilisa sans doute en faveur de son entreprise; il n'est pas inutile de rappeler qu'en même temps que J. Heynlin était nommé prieur, le 25 mars 1470, G. Fichet était maintenu dans la charge de bibliothécaire qu'il avait déjà exercée en 1469; c'était là une exception à la règle, et qui fut probablement provoquée par les deux amis dans le but de s'assurer le plus possible les issues de la maison pour y faire entrer l'imprimerie.
Mais il s'agissait de se procurer les ouvriers typographes. Ce fut J. Heynlin qui naturellement se chargea de cette dernière et importante mission, J. Heynlin, qui avait déjà vu fonctionner les presses de Mayence et de Bâle, et savait mieux que G. Fichet où il fallait s'adresser pour trouver
sinon un outillage, du moins les bras pour le préparer et le mettre en œuvre.
Où écrivit-il? A Bâle, où sans doute il avait connu plusieurs typographes pendant son séjour dans cette ville.
Ce fut de Bâle que, sur son appel, trois ouvriers arrivèrent à Paris. Les noms de ces trois hommes resteront liés à ceux de J. Heynlin et de G. Fichet pour avoir accompli de concert une œuvre glorieuse: ces trois prototypographes parisiens furent Ulrich Gering, Michel Friburger et Martin Crantz ou Kranz.
Grâce encore aux communications de M. Sieber et aux travaux de deux auteurs suisses, M. Estermann et M. Aebi (1), nous pouvons donner quelques notes précises et nouvelles sur nos prototypographes. Ulrich Gering, considéré jusqu'ici comme un simple compositeur typographe, était un de ces étudiants qui menaient de front les études littéraires et la typographie. Sa famille était de Munster, dans le canton de Lucerne (Suisse), famille très nombreuse, disent MM. Estermann (2) et Aebi (3), et qu'on nommait aussi Gérung(fi).
Tous les bibliographes suisses qui ont parlé de
(1) Die Sehenswûrdigkeiten von BerO' Munster, etc., par M. Estermann, in-8; Lucerne, 1878.
Die Buchdruckerei fu Buromùnster, etc., par M. J.-L. Aebi, in-8; Einsiedeln, 1870.
(2) Ouv. cité, p. 79 et 80.
(3) Ouv. cité, p. 32.
(4) Comme tous ses contemporains, U. Gering a vu son nom écrit en France de différentes manières : Gering, GorinXy Guerning,
U. Gering le font naître à Munster, qui faisait partie du diocèse de Constance, et c'est ce qui explique pourquoi lui-môme s'est donné le qualificatif de consiantiensis à plusieurs reprises, comme G. Fichet s'est appelé en Sorbonne socius gebennensis^ et J. Heynlin alemanus diocesis spirensis.
Ulrich Gering, suivant les renseignements recueillis par M. Sieber, fut inscrit comme étudiant â l'Université de Bâle, sous le rectorat de Pierre zem Lufl, en 1461, et au commencement de l'été. Il prit le grade de bachelier ès-arts en 1467, sous le décanat de Théobald de Tann, de la faculté des Arts, et ce fut in via antiquâ^ c'est-à-dire comme adepte du réalisme professé â Bâle par J. Heynlin. Il ne prit pas d'autre grade universitaire à Bâle, et il est le seul de son nom inscrit sur le registre matricule de l'Université bâloise. L'identité de l'étudiant de 1461 et du bachelier de 1467, dit M. Sieber, ne peutôtre mise en doute.
U. Gering s'appela plus tard maître ès-arts, magister artium liberalium; il se pourrait qu'il eût pris ce grade à l'Université de Paris.
Ce fut pendant son séjour à Bâle qu'il s'occupa de travaux typographiques, qu'il se voua à cet art dont il devait avoir l'honneur d'être le premier maître en France. Ce fut là que le connut J. Heynlin, dont il suivit probablement les leçons.
Guemichy et même Guéritty Guarin, etc. II semble toutefois avoir échappé à la traduction latine que son prénom seul aurait subie avec quelques variantes : Ulricus, Udalricus, Uldericus,
On a conservé deux portraits d'Ulrich Gering. Le premier est connu depuis longtemps et a été cité par de La Caille (1) et Chevillier (2).
Ce dernier dit qu'il se trouvait dans, un tableau de plus de huit pieds de hauteur et d'une largeur à peu près égale, contenant les portraits de vingt bienfaiteurs du collège de Montaigu, et pendu sur les murs de la chapelle dite haute de ce collège. Ce portrait était accompagné d'une inscription rappelant les dons faits à cet établissement par U. Gering et dontle collège jouit dès 1510, année de la mort du célèbre typographe. Cette inscription était ainsi conçue, d'après Chevillier et de La Caille:
Uldericus Gernich (sic) natione Germanus unus ex primis Typographis^ qui adhuc vivus multas eleemosyfias hujus domùs pauperibus erogaverat^ tandem suo Testamento legavit ipsi Pauperum communitati^ anno Domini i5io (3), mediam suorum bonorum partem, et debitorum tertiam ; ex quâ pecuniâ empta est pilla d'Afmetj sita juxta fluvium Matronam, Etnptœ sunt quoque domus de Ve:{eley, quce pars est hujus Collegit protensa a média Arcœ parte ad Collegium Divi MichaeliSy unde usque et œdijicatœ sunt grammaticoriim classes.
Le tableau des bienfaiteurs n'existe plus ; il a disparu probablement pendant la Révolution;
(i) Histoire de V Imprimerie et de la Librairie, etc., p. 59.
(2) Origines de l'Imprimerie de Paris, etc., p. 89.
(3) L'année 1510 est celle où mourut Gering, qui avait fait son testament en 1504. L'auteur de l'inscription a voulu citer Tannée où les legs (le Gering eurent leur effet par suite du décès de leur auteur.
Portrait de U. Gering, publié par La Caille.
quant au portrait gravé, il se trouve dans quelques exemplaires presque introuvables de La Caille (1); un de ces exemplaires était possédé par le bibliographe Singer, qui vivait à Londres au commencement de ce siècle. La première reproduction de ce portrait a été donnée par M. Parr Greswell, dans ses Annals ofparisian Typography^ publiées à Londres en 1818, et d'après la gravure possédée par Singer. Le Magasin pittoresque en a publié une réduction dans Tannée 1849 (2), et enfin M. Madden Ta fait entrer dans son Album accompagnant la cinquième série de ses Lettres d'un Bibliographe, publiée à Paris en 1878.
Le graveur de M. Madden, M, A. Pilinski, a toutefois modifié l'œuvre originale en plaçant dans l'intérieur du cadre l'inscription qui se trouve au bas du portrait reproduit par Greswell. C'est ce dernier que nous plaçons sous les yeux de nos lecteurs, comme conforme à la gravure primitive de La Caille. U. Gering est représenté dans un âge relativement avancé.
Le deuxième portrait du prototypographe de Paris est resté complètement inconnu en France jusqu'ici. Il est aujourd'hui dans la Bibliothèque de Lucerne et a été reproduit par M. Aebi, dans son travail cité plus haut, et d'après une restitution faite par un artiste suisse, M. J. Amrheim, de
(1) Voy. Brunet, Manuel du Libraire^ 1862, tome III, 1*"* partie, col. 724.
<2) Magasin pittoresque ^ 1849, p. 56,
Gunzwil ; le tableau original est peint à Thuile, assez grossièrement, par un peintre du nom de Félix Balthasar, qui l'aurait copié sur une gravure existant dans la chapelle de la Sorbonne, à une époque qu'on ne détermine pas. U. Gering est représenté à mi-corps, les mains jointes, dans l'attitude de la prière, à un âge peu avancé et dans un costume du temps qui rappellerait le costume des étudiants suisses.
Comment ce portrait se trouve-t-il à Lucerne? Nous l'ignorons. La gravure sur cuivre, si elle a existé, a disparu depuis bien longtemps, car aucun des auteurs qui ont écrit sur U. Gering ne la cite. Nous avons fait des recherches dans l'église et la sacristie de la Sorbonne, dans la bibliothèque de l'Université et la riche collection d'estampes de la Bibliothèque Nationale, sans pouvoir découvrir la moindre trace de ce portrait.
M. Aebi, en le reproduisant, ajoute comme détail intéressant que l'inscription suivante y est jointe :
« Ce collège de Sorbonne pour le grand legs testament aire qu'il a accepté et reçu, à lui fait par feu de bonne mémoire Maître Ulrich Gering, en son vivant imprimeur de livres en cette ville deParis^ oiiil trépassa le 23 août i5 10^ est tenu et obligé de mettre et entretenir audit collège aux dépens dHceluy par chacun an à toujours^ quatre Bourses et Boursiers^ de la qualité d'autres jadis fonde\ par Maître Robert de Sorbonne (sic), et outre le nombre d'iceluy. Item^plus
de mettre et entretenir audit collège^ deux Docteurs ou Licentiei en Théologie^ qui seront tenus chacun jour ordinairement à toujours^ lire publiquement es- Ecoles dudit Collège la Sainte Bible, l'un le matin du vieil Testament, Vautre après midi du nouvel.
Cette inscription est la reproduction exacte, moins quelques lignes de la fin, de celle qui existait, au dire de Chevillier, au-dessus de la petite porte de Téglise actuelle de la Sorbonne ouvrant sur la cour, et dont cet auteur donne le texte complet (1). Cette inscription, destinée à rappeler le legs de U. Gering à la Sorbonne, était gravée sur une plaque de cuivre; elle a disparu probablement pendant la période révolutionnaire de la fin du siècle dernier, en même temps sans doute que le tableau du collège Montaigu.
Le portrait de Lucerne ne serait-il point une œuvre de fantaisie au bas de laquelle son auteur aurait placé Tinscription commémorative ? Cela se pourrait, puisque Chevillier, qui signale le portrait du collège Montaigu, ne parle pas de celui de la Sorbonne. Quoi qu'il en soit, que cette œuvre, inconnue jusqu'à ce jour en France, soit authentique ou non, nous la reproduisons à toute bonne fin et en prévision de recherches nouvelles et plus fructueuses que les nôtres.
Le premier collaborateur d'Ulrich Gering, Michel Friburger, dit de Columbaria, c'est-à-dire de
(i) Origines de V Imprimerie de Paris, p. 90-91.
Poitrait de U. Cering,
iconnu jusqu'ici en France,
conservé à Lucerne,
Golmar, était aussi un étudiant de l'Université de Bâie. On le trouve inscrit sur le registre matricule en 1461, la môme année que U. Gering, et sous le nom de Michel de Columbaria. Il fut reçu bachelier en 1463.
Quanta Martin Crantzou Kran^^ on ne le trouve pas inscrit sur les registres de PUniversité bâloise, et on n'a point de renseignements précis sur lui jusqu'au moment où il vint à Paris. M. Sieber pense qu'il se pourrait que Crantz fût le (ils ou le parent d'un Crantz qui figura dans un procès resté célèbre qu'eut à soutenir Gutenberg contre son associé Fust. Nous devons signaler aussi qu'un auteur suisse, Dôrflinger, suppose que la famille de Martin était établie à Munster, et que lui a pu naître dans cette localité. On trouve en effet à Munster, dans des documents contemporains, le nom de Krani dont ona fait Crant\ (1).
De l'ensemble de ces données, on peut se faire une idée de la distribution des rôles entre nos troi^ prototypographes de Paris : Gering et Friburger, lettrés, bacheliers ès-arts, devaient avoir en partage la partie intellectuelle de l'entreprise; Gering en tète, qui, après la disparition de l'atelier de Sorbonne et d'un second qu'il fonda avec ses compagnons, resta seul en titre pendant quelque temps avant de prendre d'autres associés. A Crantz fut
(i) M. Estermann, ouvr. cité, p. 8U.
réservée probablement la mise en œuvre du matériel, et peut-être aussi la fonte des caractères. C'est toutefois Topinion de M. Sieber, et nous la partageons volontiers. La tâche dévolue à Crantz était assez importante pour que son nom ait été placé souvent au premier rang dans les colophons des volumes que les trois prototypographes imprimèrent à leur compte, dans le second atelier typographique parisien.
Telle fut la composition du personnel du premier atelier typographique de Paris et de la France; c'était modeste comme organisation, on en conviendra; et cependant nous allons voir avec quelle rapidité les volumes vont sortir de cette presse primitive et des mains de ces trois seuls ouvriers, sous la direction de J. Heynlin et suivant les conseils de G. Fichet.