ORIGINE
Gomment la race égyptienne est-elle venue
peupler la vallée du Nil? C'est là, malgré les mer-
^ veilleux progrès de la science égyptologique, une
■^ question encore très obscure et très controversée.
^ L'état de nos connaissances permet-il de résoudre
î^ dès maintenant ce problème? Je ne le pense pas.
!!^ J'estime cependant que certains indices doivent
«^ nous indiquer la marche à suivre dans l'étude de
cette histoire primitive de l'humanité.
Une opinion, basée sur des rapprochements linguistiques, avait depuis longtemps indiqué l'Asie comme le berceau du peuple égyptien ; l'étude comparative des monuments, particulièrement depuis les découvertes récentes des monuments primitifs de la Chaldée, m'a paru apporter une grande force à cette opinion. Mais, l'origine asiatique de la race égyptienne, admise jusqu'à ces derniers temps par l'unanimité des égyptologues, ayant été contestée par des auteurs dont
l'avis est pour nous d'un grand poids dans cette discussion, il me parait utile de rappeler tout d'abord les raisons qui avaient amené cette conviction et de signaler les renseignements nouveaux qui peuvent l'appuyer.
Trois théories sont en présence :
L'arrivée de la population en Egypte se serait faite d'Asie en passant par l'isthme de Suez : c'était l'hypothèse la plus généralement admise.
Une seconde supposition ferait opérer l'occupation de l'Egypte par une colonie, partie également d'Asie, mais passant au sud par le détroit de Bab-el-Mandeb et remontant par l'Ethiopie pour descendre le cours du Nil : théorie mise en avant pour expliquer l'affirmation de quelques auteurs anciens qui font venir de l'Ethiopie la civilisation égyptienne.
Enfin, une théorie toute différente s'est fait jour récemment, et M. Maspero, dans la dernière édition de sa remarquable Histoire ancienne des peur pies de V Orient^ semble l'insérer avec une certaine faveur^, c A examiner les choses d'un peu « près, dit-il, il faut bien reconnaître que l'hypoc thèse d'une origine asiatique, si séduisante € qu'elle paraisse, est assez malaisée à défendre. € Le gros de la population égyptienne présente
1. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, p. 45. Hachette, 1894-1895. — Cette édition est illustrée de très nombreuses et très curieuses vignettes.
€ les caractères des races blanches, qu'on trouve € installées de toute antiquité dans les parties du € continent libyen qui bordent la Méditerranée :
< il est originaire de TAfrique même et se trans-
< porta en Egypte par l'ouest et le sud-ouest. » M. Maspero fait remarquer de plus que cette dernière origine est soutenue par un grand nombre de naturalistes et d'ethnologues.
Mais il faudrait prouver tout d'abord, ce me semble, que ces populations africaines sont antérieures à la colonisation égyptienne, et, s'il y a communauté de type et de race, ne peut-on pas admettre aussi bien que ces peuplades libyennes étaient un rameau détaché des immigrants d'Asie vers l'ouest, qui, sans s'arrêter en Egypte, ont continué leur voyage le long des côtes de la Méditerranée? Dans l'opinion contraire, osera-t-on aller jusqu'à admettre avec M. Reiniscli, égyptologue viennois, que € non seulement les Égyptiens sont « des Africains d'origine, mais que les races hu-
< maines de l'ancien monde, Europe, Asie et
< Afrique, descendent d'une seule famille dont le € siège originel était au bord des grands lacs de
< l'Afrique équatoriale ^ ? ï>
Même dans son exposé le plus restreint, cette
1. Maspero, Histoire ancienne, p. 45. — Reinisch, Der einheitliche Ursprung der Sprachen der alten Welt, nachgewiesen durch Vergleichung der Âfrikanischen, Erytrwschen und Indogermanischen Sprachen mit Zugrundlegung des Teda, Vienne, 1873.
hypothèse amènerait le renversement des idées généralement admises, et il y a lieu de vérifier si les faits doivent nous faire abandonner l'opinion qui fait peupler l'Egypte par une race venue de cette Asie, considérée jusqu'à ce jour comme le réservoir central d'où l'humanité se serait répandue sur le monde.
Dans son mémoire sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties^, mon père avait déjà mis en lumière les points de contact si nombreux qui reliaient la langue égyptienne aux dialectes syro-araméens : analogies qui se retrouvent aussi bien dans la grammaire que dans le lexique. La démonstration en a été faite d'une façon si rigoureuse qu'il n'y a pas lieu d'y revenir en ce moment, et ce phénomène est si frappant que M. Maspero, après avoir indiqué, comme cela a été dit plus haut, la probabilité de l'origine africaine, ne peut s'empêcher d'écrire les lignes suivantes, qui peuvent en paraître une condamnation sans appel ^: < La langue, dit-il, parait tenir < aux idiomes sémitiques par beaucoup de ses « racines. Elle construit comme eux ses pronoms
1. Vicomte E. de Rougé, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties de Manethon, p. 2(1866). y
2. Maspero, Histoire ancienne, p. 46. — M. Maspero fait toutefois remarquer que des conclusions différentes ont été produites par M. Lepage-Renouf (Proceedings de la Société d'archéologie biblique, 1888-89, p. 247-264).
ORIGINE DB LA RACE iGIPTIENlVE. 5
c de personnes, suffixes ou absolus : Tun des c temps de la conjugaison, le plus simple et le
< plus archaïque, est composé avec des suffixes
< identiques de part et d'autre. Sans insister sur € ces rapprochements qui laissent prise au doute,
< on peut presque affirmer que la plupart des
< procédés grammaticaux en usage dans les lan- € gues sémitiques se retrouvent dansTégyptien
< à l'état rudimentaire. On dirait que le parler « des habitants de TÉgypte et ceux des peuples € sémites, après avoir appartenu à un même
< groupe, se sont séparés de très bonne heure, € dans un temps où leur vocabulaire et leur sys-
< tème grammatical flottaient encore. Soumises à
< des influences différentes, les deux familles € auraient traité de façon diverse les éléments
< qu'elles possédaient en commun. »
Que pourrait dire de plus convaincant un partisan de l'origine asiatique de la race égyptienne?
Mais, avant de signaler les documents nouveaux qui peuvent militer en faveur de cette origine, il serait utile de rechercher tout d'abord s'il est possible de fixer l'époque où l'immigration étrangère est venue peupler la vallée du Nil. Une réponse exacte ne sera probablement jamais donnée à cette interrogation. Les Égyptiens euxmêmes ne semblent pas avoir conservé le souvenir de leur origine étrangère : ils se considéraient au contraire comme autochtones et, ainsi que le rapporte Diodore, ils regardaient leur pays comme
6 ORIGIira DE LA BACE EGYPTIENNE.
le berceau du genre humaine Au début de leur histoire ils plaçaient des dynasties divines et légendaires, qui auraient précédé les dynasties humaines : les inscriptions mythologiques des derniers temps développèrent cette légende et donnèrent un corps aux luttes d'Osiris et de Set, puis aux combats d'Horus pour venger la mort de son père Osiris, combats dans lesquels Horus fut soutenu par les SchesurHor, ou < compagnons d'Horus, » personnages fabuleux dont le nom cacherait, au dire de quelques historiens, les générations qui ont précédé les temps historiques. Mais, en dehors de ces légendes, les Égyptiens nous ont conservé les traditions véritables de leur histoire. Les monuments indiquent comme fondateur de l'empire égyptien Mena ou Mini^ dont les Grecs ont fait Menés : dans les listes de rois, gravées sur les murailles de quelques temples, les Pharaons, ses successeurs, le placent toujours en tête des séries royales. Menés semble donc avoir, le premier, réuni sous la même autorité les membres épars et indépendants de la famille égyptienne établie le long du Nil : il aurait eu ainsi la gloire de fonder cet empire des Pharaons qui devait durer près de 4,000 années^.