AYANT-PROPOS
Je m’étais proposé d’écrire un examen historique et critique des doctrines qui ont régné jusqu’à ce jour sur la syphilis; mais ce sujet ayant pris sous ma plume des proportions beaucoup plus considérables que je ne pensais, j’ai pris le parti de n’exposer ici que ce qui a rapport à l’origine de la syphilis, me réservant de publier plus tard ce qui est relatif aux autres questions.
Il n’est pas de maladie qui ait été l’objet de plus de controverses que la syphilis. On a nié jusqu’à son existence, en soutenant que le groupe de symptômes dont elle se compose ne constituait pas une maladie spéciale, mais des maladies séparées. On a nié que le mercure en fût le spécifique. On ne s’est trouvé d’accord ni sur l’époque de son apparition en Europe, ni sur sa cause, ni sur l’évolution régulière de ses symptômes. On écrivait, au commencement de ce siècle, que les affections de la peau symptomatiques de la syphilis n’avaient pas
de caractère qui pût les faire distinguer sûrement des affections cutanées vulgaires.
Aujourd’hui, malgré les divergences d’opinions qui existent encore, il est un certain nombre de faits acquis à l’abri des controverses. C’est ainsi, par exemple, que, grâce aux travaux de Biett et de son école, les syphilides sont bien connues et bien distinguées des autres affections de la peau. M. Ricord a bien étudié l’évolution des symptômes de la syphilis et l’induration du chancre, qu’on paraissait avoir oubliée ; enfin la distinction nettement faite des deux chancres, du chancre syphilitique et du chancre non syphilitique. En un mot, la doctrine dualiste, développée par mon père en 1852, en apportant une donnée toute nouvelle au problème, en dégageant une inconnue, a jeté un jour particulier sur la plupart des questions en litige. C’est pourquoi il est intéressant d’examiner de nouveau ces questions. Plusieurs l’ont fait déjà : depuis vingt ans, il a paru un certain nombre de thèses, de mémoires, de livres même, sur ce sujet : on n’a pas négligé les recherches sur l’origine. Les auteurs de ces travaux ont fait peu d’omissions; ils ont colligé avec soin tous les textes. Aussi ne puis-je me flatter d’avoir découvert des documents tout nouveaux. C’est le sens des textes, c’est leur interprétation qui donne de l’intérêt à la discussion qui s’établit à leur sujet.
Cela dit, entrons en matière par cette première question : la syphilis est-elle ancienne ou moderne?
Les dualistes répondent: la syphilis est une maladie moderne, parce qu’on ne trouve ni chez les anciens, ni chez les modernes, jusqu’au xve siècle, aucune description qui puisse se rapporter à la syphilis. Les identistes répondent : la syphilis est une maladie ancienne, parce que les livres des anciens et des modernes, jusqu’au xve siècle, contiennent une foule de documents sur les maladies des organes génitaux, sur la blennorrhagie, sur le chancre, les bubons, les végétations, qui sont tous des symptômes appartenant à la syphilis. Ceux des identistes qui ont admis l’origine moderne de la syphilis ont été obligés, pour être logiques, de soutenir, avec Astruc, que tous les documents concernant les affections des organes génitaux, dans les anciens et les modernes, jusqu’à la fin du xve siècle, étaient relatifs à des écoulements simples, à des déchirures, et surtout à des dégénérescences cancéreuses de ces organes. Enfin, si la syphilis est une maladie moderne, il faudra rechercher comment elle apparut soudainement en Europe.